The Project Gutenberg EBook of La Maison de l'Ogre, by Alphonse Karr

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Title: La Maison de l'Ogre

Author: Alphonse Karr

Release Date: September 29, 2011 [EBook #37569]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON DE L'OGRE ***




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typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




    LA MAISON DE L'OGRE




    CALMANN LVY, DITEUR

    OEUVRES COMPLTES

    D'ALPHONSE KARR


    Format grand in-18


    A BAS LES MASQUES!                               1 vol.

    A L'ENCRE VERTE                                  1  --

    AGATHE ET CCILE                                 1  --

    L'ART D'TRE MALHEUREUX                          1  --

    AU SOLEIL                                        1  --

    LES BTES A BON DIEU                             1  --

    BOURDONNEMENTS                                   1  --

    LES CAILLOUX BLANCS DU PETIT POUCET              1  --

    LE CHEMIN LE PLUS COURT                          1  --

    CLOTILDE                                         1  --

    CLOVIS GOSSELIN                                  1  --

    CONTES ET NOUVELLES                              1  --

    LE CREDO DU JARDINIER                            1  --

    DANS LA LUNE                                     1  --

    LES DENTS DU DRAGON                              1  --

    DE LOIN ET DE PRS                               1  --

    DIEU ET DIABLE                                   1  --

    ENCORE LES FEMMES                                1  --

    EN FUMANT                                        1  --

    L'ESPRIT D'ALPHONSE KARR                         1  --

    FA DIZE                                         1  --

    LA FAMILLE ALLAIN                                1  --

    LES FEMMES                                       1  --

    FEU BRESSIER                                     1  --

    LES FLEURS                                       1  --

    LES GAIETS ROMAINES                             1  --

    GENEVIVE                                        1  --

    GRAINS DE BON SENS                               1  --

    LES GUPES                                       6  --

    HISTOIRE DE ROSE ET DE JEAN DUCHEMIN             1  --

    HORTENSE                                         1  --

    LETTRES CRITES DE MON JARDIN                    1  --

    LE LIVRE DE BORD                                 1  --

    LE RGNE DES CHAMPIGNONS                         1  --

    LA MAISON CLOSE                                  1  --

    MENUS PROPOS                                     1  --

    MIDI A QUATORZE HEURES                           1  --

    NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER                    1  --

    ON DEMANDE UN TYRAN                              1  --

    LA PCHE EN EAU DOUCE                            1  --

    ET EN EAU SALE                                  1  --

    PENDANT LA PLUIE                                 1  --

    LA PNLOPE NORMANDE                             1  --

    PLUS A CHANGE                                   1  --

    .. PLUS C'EST LA MME CHOSE                      1  --

    LES POINTS SUR LES I                             1  --

    LE POT AUX ROSES                                 1  --

    POUR NE PAS TRE TREIZE                          1  --

    PROMENADES AU BORD DE LA MER                     1  --

    PROMENADES HORS DE MON JARDIN                    1  --

    LA PROMENADE DES ANGLAIS                         1  --

    LA QUEUE D'OR                                    1  --

    RAOUL                                            1  --

    ROSES ET CHARDONS                                1  --

    ROSES NOIRES ET ROSES BLEUES                     1  --

    LES SOIRES DE SAINTE-ADRESSE                    1  --

    LA SOUPE AU CAILLOU                              1  --

    SOUS LES ORANGERS                                1  --

    SOUS LES POMMIERS                                1  --

    SOUS LES TILLEULS                                1  --

    SUR LA PLAGE                                     1  --

    TROIS CENTS PAGES                                1  --

    UNE HEURE TROP TARD                              1  --

    UNE POIGNE DE VRITS                           1  --

    VOYAGE AUTOUR DE MON JARDIN                      1  --

Tours.--Imp. E. Mazereau.




    LA

    MAISON DE L'OGRE

    PAR

    ALPHONSE KARR

    TROISIME DITION

    PARIS

    CALMANN LVY, DITEUR

    ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES

    3, RUE AUBER, 3

    1890

    Droits de reproduction et de traduction rservs.




LA MAISON DE L'OGRE


Tout  fait au bord de la mer, dans un bouquet de pins, de tamarix que
j'ai plants il y a vingt ans, et qui sont devenus de grands arbres,
se cache une sorte de cabane, de tonnelle, couverte, en guise de
chaume, par des branches de notre grande bruyre blanche si parfume;
elle est ouverte du ct qui fait face  la mer, et comme fortifie de
ce ct par des yuccas et des agaves sous lesquels s'tend une pelouse
de cette grande ficode dont les fleurs, semblables  la
reine-marguerite et plus larges qu'elle, sont, selon la varit, ou
d'un jaune brillant sur un feuillage d'un vert gai, ou d'un rouge
amaranthe, sur un feuillage d'un vert un peu cendr. Lorsque le vent
vient du large, on y est fort expos au poudrin, et mme quelque lame
vient baigner le pied de la cabane. A quelques pas au-dessous, nos
bateaux, le plus souvent, sont mouills dans un petit abri de rochers
ou tirs plus haut sur le sable quand la mer est mauvaise ou
menaante.

J'tais blotti dans cette cabane un des jours o la flotte cuirasse
et les torpilleurs sont venus faire une petite guerre dans la baie de
Saint-Raphal.

Ces vaisseaux cuirasss, qui semblent des monstres normes, sont loin
d'avoir le charme et la grce des bateaux de pche qui seuls
d'ordinaire sillonnent une mer le plus souvent calme ou ride par une
douce brise--semblables avec leurs voiles blanches  de grands cygnes
glissant sur l'eau.--Les gigantesques vaisseaux cuirasss rompent les
dimensions et l'harmonie; notre baie parat plus troite, les collines
et les montagnes qui la bornent  l'ouest et au nord-ouest semblent
moins leves, et nos deux lots de porphyre rouge ne paraissent plus
que comme deux gros cailloux.

Sur le sable, au pied du talus sur lequel repose la cabane, deux
jeunes hommes taient couchs et devisaient ensemble:--l'un que je
connais de vue tait un jeune professeur aspirant aux hauts grades
universitaires, l'autre tait un marin qui tait venu en cong de
convalescence se refaire dans sa famille  Saint-Raphal.

--Que c'est donc beau! disait le marin,--en dsignant les vaisseaux 
son compagnon,--voici _l'Indomptable_,--voici _la Dvastation_,--voici
_le Courbet_ et voici le mien, _le Richelieu_, sur lequel, aprs
demain, j'irai remonter  Toulon. Est-ce assez beau, assez _chic_ ces
grands cuirasss!

--Tu ne te fcheras pas, reprit l'autre, si je te dis que, pour les
yeux, pour la beaut, pour la magnificence, je prfre de beaucoup ces
anciens vaisseaux  voiles, dont on voit encore les modles 
l'arsenal de Toulon et des autres ports de mer.

--Peut-on dire! s'cria le marin indign; prfrer ces beaux fichus
bateaux  voiles  nos cuirasss,  nos torpilleurs,  nos citadelles
d'acier;--mais, en comparaison, c'taient des joujous, tes bateaux 
voiles.

--Ah! dit le professeur, je respecte tes cuirasss, mais il faut
avouer que ce n'est pas joli; au lieu de ces monstres, qui semblent
peser sur la mer et la fatiguer, quel charmant spectacle ce serait que
de voir glisser sur l'eau le vaisseau sur lequel Cloptre alla
au-devant d'Antoine!--Ah! si tu lisais Plutarque!

--Plutarque? je ne connais pas.--J'ai quitt l'cole o nous tions
ensemble pour m'embarquer, je savais mon alphabet--et je dois l'avoir
un peu oubli.

--Eh bien, dit le professeur, voici ce que dit Plutarque de la belle
reine d'gypte et de son navire:

Elle se mit sur le fleuve Cydnus en une nef dont la poupe tait d'or,
les voiles de pourpre, les rames d'argent qu'on maniait au son et  la
cadence d'une musique de fltes, hautbois, cithares, violes et autres
tels instruments dont on jouait dedans; quant  sa personne, elle
tait couche sous un pavillon d'or tissu, vestue et accoude toute en
la sorte qu'on peint ordinairement Vnus;--ses femmes et ses
demoiselles semblablement estaient habilles en nrides.

--Eh bien,--reprit le marin,--tout a, c'est des btises;--on ne me
fera jamais accroire que des rames d'argent soient bonnes  quelque
chose et vaillent nos bons avirons de frne. Mais, vous autres
savants, vous vivez de prfrence dans le pass, sans vous proccuper
du progrs; le progrs vous rveille, vous gne et vous ennuie; mais,
moi, je suis pour le progrs. Voici l'heure de la cambuse, allons
djeuner.--Mais ton Plutarque ni toi vous n'tes ni marins ni malins.

Ils se levrent, s'en allrent, et moi, je restai pensif.

D'abord je rappelai  ma mmoire le passage de Plutarque que venait de
citer le jeune professeur, d'aprs la traduction d'Amyot,--et je
retrouvai trois lignes qui m'avaient toujours frapp par une
observation intelligente sur l'influence des femmes.

Quoiqu'elle et charg sa nef de prsents, de force or et argent,
elle ne portait rien avec elle, en quoi elle eut tant de fiance comme
en soi-mme et aux charmes et enchantements de sa beaut, en l'ge o
les femmes sont en la fleur panouie de leur beaut et en la vigueur
de leur entendement.

Certes, je ne dirai pas de mal de la virginit qui permet  l'amant
d'avoir  soi seul la vie tout entire de la femme aime et la
possession avare et exclusive de sa beaut et des mystres de son beau
corps;--mais, quant  l'esprit, au coeur et  l'me, il est des
richesses qui ne s'panouissent que plus tard, et j'ai toujours
prfr une femme de vingt-cinq  trente ans  une jeune fille,
cependant avec un dsir de temps en temps de l'trangler pour avoir
t  un autre et ne pas m'avoir attendu.

Puis je revins aux dernires paroles du marin: le Progrs.

Ce n'est que depuis quelque temps qu'on semble convenu de prendre le
mot progrs dans le sens absolu de perfectionnement.

tymologiquement progrs veut dire: marche en avant.

De mme qu'on dit progrs dans le bien, dans la vertu, on dit progrs
dans le mal et dans le vice;--on dit: les progrs de la maladie, les
progrs de l'incendie, les progrs de l'inondation.

Un si grand mal, dit Bossuet, faisait des progrs tonnants.

Il est une cole de philosophie qui professe que Dieu n'a fait
qu'baucher le monde et qu'il l'a donn  l'homme  perfectionner;
l'humanit, dit cette cole, est perfectible, et va incessamment du
moins bien au mieux, de l'ignorance  la science, de la barbarie  la
civilisation.

C'est par erreur, ajoute-t-elle, qu'on a plac l'ge d'or dans le
pass; il est dans l'avenir. Cette thorie est toujours soutenue par
certains inventeurs de religions, certains fauteurs de rvolutions qui
offrent de nous conduire  ce but en s'en faisant les prtres ou les
guides--plus ou moins rtribus.

D'autres vous diront, au contraire, que le monde, en sortant des mains
de Dieu, avait toute la perfection qu'il peut avoir et que c'est
l'homme qui l'a gt et dtrior. Les socits humaines sont-elles en
marche incessante vers leur perfectionnement, vers leur bonheur?

--Nous marchons, nous allons en avant, du moins en apparence;--mais
est-il bien certain que nous marchions--quand nous marchons--que nous
fassions nos pas, c'est--dire nos progrs prcisment dans la
direction qui mne au perfectionnement et au bonheur?

Lorsque le petit Poucet, perdu avec ses frres dans la fort,
s'efforce de retrouver la maison; quand les oiseaux ont mang le pain
qu'il avait miett et sem sur le chemin pour le reconnatre;
lorsque, aprs avoir hsit, il s'engage dans un sentier qu'il pense
tre le bon, il s'est tromp, tourne le dos au but, chaque pas, chaque
progrs l'en loigne davantage; il voit une lumire, il se dirige
sur la lumire et arrive... 

    LA MAISON DE L'OGRE!

Il me revient, en ce moment,  l'esprit, Louis Blanc, dont la taille
tait exigu jusqu' l'invraisemblance. Un jour, du temps des
_Gupes_, il vint me voir rue de la Tour-d'Auvergne ( Paris); il
tait accompagn de ce farceur de Caussidire, qui tait un gant. Ce
charmant Grard de Nerval qui se tenait debout devant une de mes
fentres et qui jouait sur la vitre, avec les ongles, un air
arabe,--s'cria en les voyant tous deux traverser la cour: Tiens!
l'Ogre et le Petit Poucet!

En 1848,--Louis Blanc, lors de la nomination par acclamation du
Gouvernement provisoire, avait t lu secrtaire avec Albert
ouvrier; il avait tout doucement, sur les affiches, supprim le
trait, le filet--qui sparait les secrtaires des autres membres;
puis, ce trait effac, avait diminu, puis supprim l'intervalle, et
lui et Albert ouvrier s'taient trouvs membres du Gouvernement
comme les autres.

Comme il tait fort effac par l'loquence et la bravoure de
Lamartine, autant que par la taille du pote, par la faconde et la
popularit de Ledru-Rollin, il voulut se faire une place  part:--il
proposa  ses collgues d'instituer un

    Ministre--du progrs,

dont il serait naturellement le ministre. Cette proposition n'tant
pas accepte, il se donna  lui-mme des fonctions quivalentes: il
ouvrit au Luxembourg une sorte de club qu'il prsidait:--c'taient des
confrences sur le progrs.

Il se fit facilement un auditoire trs nombreux de quinze cents ou
deux mille ouvriers,--leur parla de leurs misres, de leurs
droits,--nullement de leurs dfauts et de leurs devoirs.--Beaucoup de
droits taient de son invention, entre autres, celui de l'galit des
salaires entre tous les ouvriers,--les ouvriers laborieux et habiles
formant, au dtriment des fainants et des malhabiles, une
aristocratie qui devait disparatre avec les autres.

Toujours au nom du progrs, il parla de l'infme capital,--des
bourgeois,--et, un jour qu'il sortait de la confrence et qu'il
montait dans une des voitures du roi Louis-Philippe qu'il avait
confisque  son usage,--il fut un peu embarrass de voir qu'un
certain nombre de ses auditeurs l'attendaient  la porte pour lui
faire honneur et l'acclamer.--Cette voiture, ces chevaux, ces laquais,
ne sentaient gure l'galit; mais il reprit vite son aplomb--et
s'cria: Mes amis, vous voyez cette voiture et ces chevaux! eh bien,
dans la voie du progrs o nous marchons aujourd'hui, il viendra un
jour o vous en aurez tous de semblables.

Vous rappelez-vous o on arriva en marchant dans cette voie du
progrs?

    A la maison de l'ogre,

aux terribles et tristes journes de Juin d'abord, puis au despotisme
du second Empire.

Il y aura cent ans dans quelques mois que, sous prtexte de progrs
et de libert, la France est en rvolutions,  travers des guerres
civiles, des massacres, des misres et des crimes horribles;--et on ne
s'aperoit pas que l'on tourne btement en rond, de la monarchie 
l'anarchie, de l'anarchie au despotisme, dont elle est la souche
naturelle; puis combien de pas, de progrs, avons-nous faits qui
nous aient rapprochs du perfectionnement et du bonheur de
l'humanit?

Moins btes taient les boeufs de Memphis employs  faire tourner le
mange d'une _noria_, machine hydraulique trs commune en Italie et en
Provence.--On ne leur faisait faire que cent tours;--ils ne manquaient
pas de s'arrter d'eux-mmes au centime.

J'ai eu,  Nice, un grand mulet blanc, plus malin.--Les puits d'o on
tire l'eau, au moyen de chapelets de godets, ne sont pas inpuisables;
quand les godets remontent vides, on arrte, on dtelle les btes et
on laisse l'eau revenir dans le puits.--Tous les animaux, chevaux,
nes ou mulets, qu'on emploie  ce travail, sentent trs bien, au
poids diminu, quand il n'y a plus d'eau, et s'arrtent
d'eux-mmes.--Ce mulet annonait la chose par le cri--moiti
hennissement, moiti braiment, auquel il a droit;--on allait donc, 
ce signal, le dteler et le remettre  l'curie; mais je m'inquitais
depuis quelque temps de voir l'eau moins abondante et le puits si
promptement  sec.--Je finis par dcouvrir que le mulet avait remarqu
que, lorsqu'il s'arrtait et faisait entendre sa voix, on venait le
dteler, et il avait jug absurde d'attendre qu'il n'y et plus d'eau
et qu'il ft fatigu pour donner le signal du repos.

C'est ainsi que, sous prtexte de progrs et de libert, le peuple
attel  une _noria_, les yeux couverts d'une oeillre comme les
chevaux qui font le mme mtier, croit marcher et ne fait que
tourner,--en faisant monter l'eau pour dsaltrer ceux par lesquels il
se laisse si sottement atteler.

J'ai lu, dans le trs intressant voyage que fit Tournefort dans le
Levant, vers 1715,--une anecdote qui me semble venir  propos pour
reprsenter, par une autre image, ce que c'est, jusqu'ici, que la
marche du prtendu progrs.

Tout le monde sait, au degr o on sait beaucoup d'autres choses, que,
lors du dluge, l'arche construite par No s'arrta au sommet du mont
Ararat.--En Armnie, jamais mortel n'a pu parvenir au sommet neigeux
de l'Ararat, o on dit que l'arche subsiste encore et subsistera
toujours. Un religieux du monastre, appel des Trois-glises, qui est
au pied de la montagne, rsolut de tenter l'aventure; il s'y prpara
par une anne entire de jenes, de macrations et de prires, puis il
se mit en route.--Ce n'tait pas en un jour qu'on pouvait gravir la
montagne. Le soir venu, il se coucha sur l'herbe,--dormit, et, le
lendemain matin, se remit en route;  la fin du jour, il s'arrta
comme la veille, fit ses prires, se coucha et s'endormit.--Mais, le
lendemain matin, quel fut son tonnement de se trouver prcisment au
point d'o il tait parti la veille.

Et il en fut toujours ainsi pendant un mois; il marchait tout le jour,
s'endormait le soir, et se rveillait toujours au point o il s'tait
endormi le premier jour. Enfin, au bout d'un mois, un ange lui apparut
dans la nuit:

--Il est inutile, lui dit l'ange, que tu t'opinitres davantage;
l'ternel a dcid qu'aucun mortel ne parviendrait au sommet de
l'Ararat et ne verrait l'arche.--Cependant, tes austrits et tes
prires t'ont mrit une rcompense.--Voici un morceau de l'arche que
je t'apporte. Le religieux, nomm Jacques, qui fut plus tard voque de
Ninive, crut d'abord avoir rv; mais il trouva  ct de lui la
planche que l'ange avait apporte, et l'emporta  son couvent, o
cette prcieuse relique a toujours, depuis, reu les hommages et le
culte qui lui sont dus.

C'est sous prtexte de progrs, de marche en avant vers le
perfectionnement et le bonheur de l'humanit, que l'on a pouss et
entran un peuple, autrefois spirituel,  retourner  1789, d'o l'on
descend par une pente fatale  1793,  la Terreur,  la guillotine
permanente, aux mitraillades, aux noyades, aux assignats,  la ruine,
 la Commune, parodie ridicule, triste et sanglante de la Terreur, 
la multiplicit des tyrans,  l'anarchie, puis  un despotisme
ncessaire, fatal, sortant de l'anarchie comme de sa souche
naturelle, despotisme dont les soi-disant rpublicains s'empresseront
de se faire les serviteurs dvous.

Revenons  ces beaux vaisseaux cuirasss et au progrs dont notre
jeune marin est si fier.

Le prix d'un grand vaisseau cuirass est officiellement de quinze 
seize millions;--mais, comme il faut quatre, cinq, six ans et
quelquefois plus longtemps pour le construire, pendant cette
construction, de nouveaux progrs, de nouveaux systmes, de
nouvelles inventions, de nouvelles modes mme ou de nouveaux
engouements ont amen des changements dans les plans, dans les devis,
partant des dpenses plus fortes, si bien qu'il est de notorit qu'un
grand cuirass de premier rang revient  vingt millions, si ce n'est
plus.

Une fois construit, vivant et en exercice, le monstre mange pour cinq
 six mille francs de charbon par jour.

Ce n'est pas tout, ces ogres portent des canons; un de ces canons--de
cent dix tonnes, par exemple, cote quatre cent quatre-vingt-sept
mille cinq cents francs,--tandis que, bien prs de nous, en 1856,--le
canon du plus fort calibre se payait deux mille huit cents
francs.--Quel progrs!

Ce n'est pas encore tout:--les canons ne sont pas des monstres moins
voraces que le btiment lui-mme; grce aux progrs de la poudre, de
la poudre de coton,  la mlinite,  la roburite, etc., aux nouveaux
boulets, etc., chaque coup de canon cote quatre mille six cent
soixante-quinze francs,--tandis qu'en 1856,--quels rapides
progrs!--on satisfaisait un canon avec quatorze francs,--et ce n'est
qu'un commencement. Combien d'esprits, de savants, d'inventeurs
s'vertuent sans cesse  trouver de nouveaux progrs.

Par mon ge, par mes ides, par certains dgots, je ne suis pas de ce
temps-ci:--j'y suis, pour ainsi dire, tranger;--je suis moins loin
des anciens que de mes contemporains, et je vis beaucoup avec les
anciens;--ils avaient certes leurs dfauts, mais ils ne reste d'eux
que ce qu'ils avaient de meilleur:--leurs livres--et c'est une bonne,
saine et agrable socit.

Je copie Florus:

Lors de la premire guerre punique, soixante jours aprs qu'on eut
port la hache dans la fort, une flotte de cent soixante vaisseaux se
trouva sur les ancres;--on et dit qu'ils n'taient pas l'ouvrage de
l'art, mais que les dieux protecteurs de Rome avaient mtamorphos
les arbres en navires.--Prs des les de Lipari, cette flotte
improvise coula  fond et mit en fuite la flotte des Carthaginois.

Tite-Live rapporte que, dans la guerre contre le roi Hiron, deux cent
vingt navires furent mis  la mer en quarante-cinq jours, depuis qu'on
eut donn le premier coup de cogne.

Que cotaient ces navires?--Rien; les soldats les construisaient
eux-mmes.--Le vent et les bras des hommes se chargeaient de la
locomotion.

--Ah! s'crierait mon jeune marin, vous nous parlez l de jolis
sabots! des canots de sauvages!

Canots de sauvages et sabots,--je le veux bien, mais il n'en est pas
moins vrai que ces canots de sauvages et ces sabots des Romains
valaient bien vos cuirasss d'aujourd'hui, car leurs ennemis, les
Carthaginois, n'avaient que des sabots semblables,--de mme
qu'aujourd'hui vos adversaires possibles ont des vaisseaux cuirasss
pareils aux vtres.

Il y a donc aujourd'hui grands et incontestables progrs dans l'art de
travailler les mtaux, progrs dans la chimie, progrs dans
l'lectricit,--science tout  fait nouvelle,--mais nul progrs, tant
s'en faut, vers le perfectionnement et le bonheur de l'humanit, les
seuls dont il soit juste et sage de se fliciter.

Il n'y a mme pas progrs dans l'art de s'entre-tuer: car, avec les
sabots en question, les Romains et les Carthaginois russissaient 
s'enfoncer mutuellement des choses pointues dans le corps,  se briser
les bras, les jambes et la tte,  se noyer... enfin tout ce qu'on
peut dsirer sous ce rapport. Peut-tre mme les combats sur mer de ce
temps-l taient-ils plus meurtriers qu'ils ne le seraient
aujourd'hui. Les Romains se sentant, comme navigateurs, infrieurs aux
Carthaginois, avaient imagin des grappins qu'ils jetaient sur les
vaisseaux ennemis et les accrochaient  leurs vaisseaux, de faon que
les deux tillacs ne faisaient plus qu'un; ils sautaient  l'abordage
et on se battait corps  corps (_cominus_), comme sur terre. Or, dans
ces combats corps  corps, tous les coups portent, et il doit y avoir
au moins la moiti des combattants tus ou blesss, rsultat bien
suprieur  celui qu'on peut obtenir en se battant de loin (_eminus_),
mme avec les engins les plus perfectionns.

Le progrs consiste donc dans l'normit des dpenses ruineuses que
s'imposent rciproquement les peuples ou plutt leurs soi-disant
bergers, qu'il serait, en ce cas, plus justes d'appeler leurs
bouchers.

Je parlais tout  l'heure du systme, de l'engouement, de la mode qui
pouvaient changer pendant le temps qu'on met  construire un
vaisseau-cuirass; dj des objections se sont leves contre
eux,--quelques personnes trs comptentes semblent regretter les
navires lgers et rapides.

Ouvrons Florus; nous y verrons les gros et lourds btiments d'abord en
faveur:

Nos pesants btiments arrtrent ceux des ennemis, qui, dans leur
agilit, semblaient voler sur l'eau. Les Carthaginois, malgr leur
science nautique, durent s'enfuir sur ceux de leurs vaisseaux que nous
n'avions pas couls.

Mais, plus tard, en racontant la bataille d'Actium,--o Marc-Antoine
fut vaincu par Octave,--voici comment il parle des gros vaisseaux:

Nous n'avions pas moins de quatre cents vaisseaux, et les ennemis
n'en avaient pas plus de deux cents;--mais la grandeur de ces
vaisseaux compensait l'infriorit du nombre.

Ils taient surmonts de tours  plusieurs tages et semblaient des
citadelles ou mme des villes flottantes. La mer gmissait sous leur
poids et le vent ne suffisait qu'avec peine  les faire mouvoir.

Les navires d'Octave, lgers et excutant facilement toutes
manoeuvres, attaquaient, vitaient, se retiraient avec rapidit; ils
se runissaient plusieurs contre une seule de ces normes masses et
les accablaient de traits et de feux lancs de prs.

Il tait rserv  l'Italie de fournir un argument aux dtracteurs des
vaisseaux cuirasss.

Le jeune empereur d'Allemagne, qui s'est montr nagure si dsireux
d'tre empereur que a ne lui a peut-tre pas permis d'tre aussi fils
qu'il l'et fallu, se plat  se produire partout et  toutes les
cours, comme une femme qui a une robe neuve et veut la montrer.

Philippe de Commines a dit: Les accointances des rois ne valent rien
pour les peuples.

Les Sabens, dit Diodore de Sicile, taient fort de cet avis.--Le roi
auquel ils laissaient un pouvoir absolu tant qu'il restait dans son
palais, tait assailli de pierres aussitt qu'il en sortait. On ne
voit pas bien quel avantage les rois en tirent eux-mmes.--On a dit:
Au contraire des statues qui grandissent  mesure qu'on en approche,
les hommes se rapetissent vus de trop prs.Cette maxime s'applique
surtout aux rois, dont la grandeur doit beaucoup  l'imagination.--De
deux souverains dont l'un fait une visite  l'autre, il y en a
toujours un qui est plus ou moins humili de son infriorit et
dsireux de la faire cesser.

Dernirement, le jeune empereur d'Allemagne a t visiter et le pape
et le roi d'Italie--et, assure-t-on, n'a satisfait ni l'un ni l'autre.

Pendant cette visite, l'Italie qui croit s'acquitter envers la France,
 laquelle elle doit d'exister, en se montrant ingrate comme un
dbiteur qui dchirerait l'obligation qu'il a signe et dirait: Je ne
dois rien;--l'Italie--qui croit se grandir en se faisant vassale de
l'Allemagne, s'est mise en grands frais pour blouir l'empereur.--Elle
lui a fait passer en revue des troupes qui n'ont pas chapp  la
critique des officiers prussiens--et a montr sa flotte--avec orgueil.

L'Italie qui, sous le ministre Crispi, s'vertue--ici  moi le latin,
selon le prcepte de Boileau, quoique les mots dont je veux me servir
et que je ne traduirai pas, soient des mots _autoriss_, comme on
dit aujourd'hui et que non-seulement Plaute, mais aussi Pline et
Cicron, les aient crits--et Victor Hugo a dit bien pis;--l'Italie
qui s'vertue  _crepitare altius quam habet clunes_--a voulu
avoir et possde en effet le plus gros vaisseau cuirass qui
existe;--mais--dans l'exhibition qui a t faite  l'empereur
d'Allemagne, ce vaisseau n'a pu ni avancer, ni reculer, ni tourner et
a fait un _fiasco_ complet.

Il en est de mme de la guerre sur terre.--Pompe le Grand, qui
n'avait ni fusils ni canons, put faire inscrire dans le temple de
Minerve qu'il avait tu deux millions quatre-vingt-trois mille hommes.
a, c'est le nombre des adversaires; car il ne donne pas le compte des
soldats de son arme tus sous son commandement.

Vous me direz que Napolon--non moins le Grand, a fait tuer cinq
millions de Franais, et on peut supposer un nombre au moins gal
d'Autrichiens, de Prussiens, de Russes, d'Italiens, d'Espagnols,
d'gyptiens, etc.

Les armes  feu seraient donc un progrs; mais on pouvait se
contenter de ce que tuaient Pompe, Csar, Alexandre et les autres
grands hommes au moyen des anciens engins de guerre--pes, haches,
lances, javelots, etc.

De ce temps-ci, la recherche des armes  longue porte a t due en
grande partie  la rancune,  la haine,  la dfiance que le rgne de
Napolon avait veill dans la mmoire des autres peuples,--et c'est
surtout contre la _furia francese_ et la charge  la baonnette qu'on
s'est efforc de combattre de loin.

Je ne sais si, avec les nouveaux fusils, les nouveaux canons, la
nouvelle poudre, les nouveaux boulets, on tue plus de monde
qu'autrefois;--mais les conditions de la bravoure militaire sont
changes.

La victoire, autrefois, tait au plus fort, au plus adroit, au plus
brave.

Elle peut aujourd'hui encore, favoriser la bravoure, mais ce n'est pas
la mme bravoure qu'autrefois.--On tue des hommes si loigns qu'on ne
les voit pas et qu'ils ne vous voient pas, et on est tu par eux.

La bravoure doit se faire de rsignation et de fatalisme, c'est un
apprentissage que les Franais avaient  faire et qu'ils ont fait tout
de suite:--car la nation franaise est la _gent porte-pe_;--_Nullum
bellum sine milite gallo_, disait Csar; mais vrai,--il n'y a plus de
plaisir  tre hros.--A quoi servent aujourd'hui la grande taille, le
regard terrible, la voix formidable,--les armes brillantes?

Ecoutez Homre:

Le casque et le bouclier de Diomde jetaient la flamme autour de
lui.

Et Virgile:

Le casque d'ne jette sur sa tte un clat tincelant; la crinire
s'agite semblable  la flamme, et son bouclier d'or vomit des
clairs.--Telle une comte lugubre lance ses feux rougetres, etc.

Que sont devenus, dans nos vieilles histoires de chevalerie, ces
hommes aux armures, aux panaches de couleur clatante? A quoi
serviraient aujourd'hui la _Durandale_, la fameuse pe de Roland,--la
_Joyeuse_, l'pe de Charlemagne, avec laquelle il tua de sa main
mille Sarrasins dans une seule bataille,--la _Flamberge_ de
Brodisart,--la _Balisarde_ de Renaud,--la _Courtne_ d'Ogier,
l'_Escalibor_ d'Artus, qu'en mourant il fit jeter dans un lac par un
cuyer, pour que personne ne la possdt aprs lui?

Je sais bien que, lorsque M. Boulanger fit clipse
dernirement,--lorsque les uns le disaient  Saint-Ptersbourg, les
autres  Ville-d'Avray,--les autres  Paris,--on a dit qu'il tait
all pour rechercher l'_Escalibor_ du roi Artus.--Mais ce n'tait pas
vrai, et aucune, d'ailleurs, de ces pes triomphantes, grce au
progrs, ne pourrait plus servir  rien.

Pas plus que la fameuse pe  deux mains de Godefroy de Bouillon,
pe que l'on voit, dit-on, encore  Jrusalem,--pe avec laquelle
d'un seul coup, il fendait et coupait en deux,--de la tte au bas des
reins, un Sarrazin comme une pomme.

Et les cus, et les armoiries, et les devises?--A quoi bon
aujourd'hui? Le chevalier Brandelis avait peint sur son cu-- fond
d'azur, une pe dont la poigne tait d'or--avec ces mots: _Je pare_,
_je brille_, _je frappe_.

Arrodian de Coleih, chroniqueur et chevalier, portait pour armes, sur
fond de _sable_ (noir), un coq d'argent, et sa devise tait: _Plumes
et ongles!_

Le roi Pharamond portait un lion d'azur  trois fleurs de lis d'or et
ces mots: _Que de beaux fruits de ces fleurs doivent natre!_

Aujourd'hui, toujours grce au progrs, Ulysse et Ajax ne se
disputeraient plus les armes d'Achille, qui ne seraient d'aucun usage.

J'ai publi, il y a longtemps, un _Dialogue des morts_ qui m'avait t
rvl en songe--il y a si longtemps et c'est si vieux que a serait
nouveau si je le reproduisais aujourd'hui,--mais la place me manque.

Au moment o une grande guerre clate, Mercure, par l'ordre de
Jupiter, descend aux enfers, appelle les hros et demande quels sont
ceux qui veulent remonter sur la terre et reprendre leur mtier.--Tous
refusent en haussant les paules et en ricanant.

O est le temps o Homre disait:

Le bouclier soutenait le bouclier, le casque s'appuyait contre le
casque, l'homme contre l'homme; on voyait alors  qui on avait
affaire.

Par Hcate, dit Lonidas, que ferions-nous avec nos pes si courtes
dont nous tions fiers contre des ennemis invisibles!

J'ai pu, dit Horatius Cocls, empcher les trusques de franchir un
pont, mais je ne pourrais empcher une bombe venant d'un point que je
ne verrais pas, de passer par-dessus.

Je ne pourrais, dit Arnold Winkelried, comme  la bataille de
Sempach, ouvrir un chemin  mes compagnons  travers les phalanges
autrichiennes--en m'enfonant dans la poitrine une brasse de piques
des ennemis--les ennemis aujourd'hui seraient  une demi-lieue.

Il n'y aurait pas moyen, dit Cond, de jeter mon bton de
commandement au milieu d'ennemis si loigns. Et comment, dit le
marchal de Saxe, inviter, comme nous fmes  Fontenoy--_Messieurs les
Anglais  tirer les premiers?_--Aujourd'hui, notre voix se perdrait
dans l'espace, et nous ne pourrions pas voir si nos adversaires sont
des Anglais.

Pour moi, dit Turenne, j'avoue que je ne saurais pas commander et
conduire une arme de plus de 30,000 hommes.--Cependant, en ce
temps-l, nous faisions de grandes choses avec de petites armes.

Aujourd'hui, il ne s'agit plus d'armes, de science, d'art
militaire,--ce sont des invasions de sauterelles.

Les anciens Romains, dit Varron, n'avaient qu'un seul
mot--_Hostis_--pour dire ennemis et trangers.

Il faut en revenir l.--Aujourd'hui, dans cette Europe qui prtend
tre au plus haut point de la civilisation, un peuple doit se tenir
sur ses gardes, croire possible que, sans raison, sans motif,--un
peuple voisin se prcipite sur lui comme un oiseau de proie ou un
brigand.

Aujourd'hui, la guerre est aussi odieuse, aussi froce, aussi sauvage
qu'autrefois;--il n'y a qu'une diffrence, c'est qu'elle est beaucoup
plus bte.--Autrefois, le vainqueur dpouillait entirement le vaincu
et emmenait les hommes, les femmes, les enfants en esclavage.
Aujourd'hui, on doit se contenter d'une certaine partie des
dpouilles--et s'en retourner chez soi.--Or, le vainqueur n'a pas fait
ses frais.--Avec nos cinq milliards, l'Allemagne n'en est pas moins
ruine, surtout par la proccupation d'une revanche qui l'oblige  se
tenir sur un pied de guerre qui absorbe toutes ses ressources et au
del.

Il faut donc avouer que, si les canons _Krupp_, les _fusils Gras_, les
poudres nouvelles sont un progrs, une marche en avant,--ce ne sont
point des pas sur le chemin du perfectionnement et du bonheur de
l'humanit.


C'est au nom du progrs que tant de villes en France veulent
s'largir et demandent des autorisations qu'on ne leur refuse jamais,
de faire des emprunts qui obrent le prsent et engagent l'avenir.

Toutes veulent avoir de grandes rues, le gaz, la lumire lectrique,
des thtres, des casinos,  l'instar de la capitale--grenouilles
qui veulent se faire aussi grosses que le boeuf;--ce qu'on appelle par
habitude et plutt par antiphrase le gouvernement les provoque 
btir des monuments pour des coles laques; puis vient un jour o
les villes et les communes n'ont plus d'argent pour des besoins
imprieux.--En attendant, la vie y est plus chre, plus difficile, les
moeurs plus relches.

Les maisons, dans la ville, disait Henri IV, se btissent avec les
dbris des chaumires.

Autour de chaque ville rgne une zone pestifre, dont les habitants
n'aspirent qu' quitter les champs et la terre, pour venir habiter la
ville, s'y livrer  des mtiers moins rudes, plus rtribus et surtout
 des amusements plus ou moins malsains.--Les garons, ouvriers ou
domestiques, les filles servantes en attendant pis.--Par suite de
quoi, un tiers des terres si riches de ce beau pays de France, si
favoris du ciel, est aujourd'hui sans culture;--et l'on va btement
et criminellement dpenser des centaines de millions et des milliers
d'hommes pour conqurir des colonies, quand il y aurait une si belle
colonie  faire en France: mettre le pays en tat de culture et de
production.

C'est au nom du progrs qu'on couvre la France d'coles laques o
l'on enseigne principalement l'indiscipline, l'irrligion, les
ambitions effrnes de sortir de sa sphre, de se jeter dans des
professions dites librales, et depuis longtemps encombres.--Il ne
faut pas, dit Richelieu dans son testament, profaner les lettres 
toutes sortes d'esprits; vous produiriez ainsi beaucoup de gens plus
propres  faire natre les difficults qu' les rsoudre.--Depuis
soixante ans, la moiti des jeunes hommes se faisaient mdecins,
l'autre moiti avocats.--Comme il y en avait beaucoup plus que la
socit n'en pouvait nourrir, on a augment graduellement les
difficults de l'admission, mais absurdement et sottement on a plac
ces difficults,--ces obstacles, ces banquettes irlandaises  la fin
de la carrire au lieu de les mettre au commencement et de ne pas
laisser s'y engager les concurrents trop nombreux.--De l des
intelligences surmenes, des gnrations extnues, anmiques,
malheureuses, dsabuses trop tard;--de l cette foule de dclasss
qui se jettent dans la politique au grand dtriment du pays.--Une
nouvelle carrire s'est ouverte, c'est celle des ingnieurs;--mais
comptons combien s'y sont dj jets et combien sont en route.

Quant aux filles, le progrs consiste  les faire savantes; on ne
tient aucun compte de ce que disait un ancien des enfants, et qui
doit s'entendre aussi bien des filles que des garons: Que doit-on
enseigner aux enfants? Ce qu'ils auront  faire tant hommes, tant
femmes.--On tend  ne faire qu'un sexe; on a vendu longtemps, on vend
encore un peu,  l'usage des femmes, une poudre pilatoire pour
faire disparatre le duvet trop prononc des bras, des joues et de la
lvre suprieure.--Si le progrs continue, nous verrons bientt
annoncer une pommade pour faire pousser la barbe au menton des femmes.

En attendant, pour les provoquer  cette instruction pour le moins
inutile, on leur fait des promesses qu'on ne peut pas tenir.

Pendant quatre annes, 1882, 1883, 1884, 1885, il a t dlivr  des
jeunes filles soixante-dix mille brevets lmentaires et sept mille
trois cent cinquante brevets suprieurs;--un peu plus de
soixante-dix-sept mille institutrices.

Un inspecteur primaire du Dauphin disait dernirement aux matres
d'cole: La carrire de l'instruction est encombre; pour une place,
il y a cinquante individus. Prvenez vos lves, et qu'ils portent
ailleurs leurs ambitions.

Cette observation peut s'appliquer  toutes les carrires pour
lesquelles on quitte l'agriculture et le mtier de son pre,--les
postes, les tlgraphes, les contributions, les douanes,--les coles
militaires et maritimes;--tout est encombr.

De l tant de dsappointements, de dsespoirs, d'_ouvriers sans
ouvrage_ de toutes les classes;--de l aussi les tribuns de brasserie,
les hommes d'tat de caf, les politiques de cabaret;--de l, comme je
le disais dernirement,--les trottoirs devenus trop troits pour les
filles qui n'ont que cet quivalent de la politique qu'ont les
garons.

Le philosophe Momentus s'tait efforc de scruter et de dvoiler les
secrets des mystres religieux et d'en dsabuser les femmes.

Les desses honores  leusis lui apparurent en songe--et lui dirent
qu'il les avait offenses;--tonn de les voir vtues du costume des
courtisanes et debout sur le seuil d'un lieu de prostitution, il leur
demanda la cause de cet avilissement. Ne t'en prends qu' toi, lui
dirent-elles en courroux:--tu nous a arraches avec violence de
l'asile que s'tait mnag notre pudeur.


Comme progrs, nous avons les chemins de fer; o est le temps o
Tournefort crivait  M. de Pontchartrain qu'il avait quitt  Paris:
Ne nous arrtant pas, nous sommes arrivs  Lyon en sept jours.

Je sais tout ce qu'on a dit et tout ce qu'on peut dire relativement au
commerce,  l'industrie, etc.

Mais j'applique  bien des choses ce que Pascal disait des individus:

La plupart de nos malheurs viennent de ce qu'on ne sait pas rester
dans sa chambre.

S'il est un peuple qui aurait pu se passer des autres et rester
paisiblement chez lui, c'est le peuple franais. Toutes les nations
voisines, disait le roi de Pologne Stanislas Leczynski,--doivent
devenir tributaires du peuple cultivateur d'un bon sol, s'il est
encourag et soutenu dans son travail.

Plac au milieu de l'Europe, d'une part, dominant sur l'ocan par
la longue tendue et les dtours de ses ctes, sur les mers des
Flandres, d'Espagne, d'Allemagne; de l'autre, tenant  la
Mditerrane--vis--vis de l'Algrie, qui est  lui, l'Espagne  sa
droite, l'Italie  sa gauche,--quelle situation si la France savait en
profiter!--un sol presque partout excellent et fertile.

Le Franais, cultivateur laborieux et guerrier intrpide  l'occasion,
devait tre le plus heureux et le plus respect des peuples--le
commerce restant, comme il l'a t toujours, une source accessoire de
bnfices--ayant plus  vendre qu'il n'aurait besoin d'acheter.

Voulez-vous, dit un ancien, conqurir une riche province?--Cultivez
les terres incultes.

Aujourd'hui, un tiers du sol de la France, et pour la plupart des
terres excellentes, reste en friche.

La France a de plus l'Afrique,  la fois ppinire et gymnase de
soldats, et un sol riche et d'une tendue immense, qui est bien loin
d'tre exploit et d'tre mis en rapport; et, pendant ce temps, des
hommes d'tat de caf, des hommes politiques de taverne, commettent le
crime aussi bte que punissable de dpenser des centaines de millions
et des centaines de mille de soldats et de marins pour s'emparer du
Tonkin, climat meurtrier, o les usurpateurs sont sans cesse entours
d'ennemis acharns et implacables, avec aucune chance de soumission
relle et de paix.

Nos anctres, dit Caton l'Ancien, dans son livre _De re rustica_, des
travaux de la terre,--lorsqu'ils voulaient louer un bon citoyen, lui
donnaient le titre de bon agriculteur;--cette expression tait pour
eux la dernire limite de la louange.

C'est parmi les agriculteurs que naissent les meilleurs citoyens et
les soldats les plus courageux; que les bnfices sont honorables,
assurs, et nullement odieux.--Ceux qui se vouent  l'agriculture
n'ourdissent point de mauvais projets (_Minime sunt mali
cogitantes_).

Les voies ferres, je ne le nierai pas, le transport facile et rapide
des denres peut donner plus de richesses avec plus de risques;--mais
donne-t-il plus de bonheur?--Ce progrs est-il un pas en avant vers
le perfectionnement et le bonheur de l'humanit?

J'ai consult les vieillards d'un petit port de pche, devant lequel
passe un chemin de fer seulement depuis quelques annes.

tes-vous plus riches? tes-vous plus heureux?--Pas plus riches et
moins heureux.--Il entre beaucoup plus d'argent chez nous, mais ce
n'est pas, tant s'en faut, pour tout le monde.--C'est pour quelques
mareyeurs et pour quelques marchands qui nous exploitent. Avant le
chemin de fer, notre pche et notre gibier, qui taient abondants, ne
pouvaient se consommer et se vendre que dans un trs petit rayon;--il
se vendait trs bon march, mais nous en mangions tant que nous
voulions, et on en donnait aux plus pauvres. Aujourd'hui,--a se vend
cher  une grande distance, mais ce n'est pas nous qui le vendons au
dehors;--nous le vendons, il est vrai, plus cher chez nous, mais nous
n'en mangeons plus et nous ne pouvons plus en donner.

Il vient ici des trangers passer une saison. Comme ce sont des gens
riches, on leur fait tout payer plus cher,--et ces prix, une fois
tablis, nous devons les subir comme les trangers et les riches.--De
plus, il s'est ouvert des cafs, des casinos o nos jeunes gens
dpensent leur argent et leur sant.--Nos femmes et nos filles ne
veulent plus _ramender_, raccommoder nos filets;--les plus modestes se
font couturires, beaucoup se font institutrices;--beaucoup profitent
des chemins de fer pour aller se faire servantes en quelque grande
ville;--aucunes ne veulent plus s'habiller comme leurs mres,--elles
se dguisent en dames et en demoiselles.

Nous ne sommes pas plus riches, tant s'en faut, et nous sommes surtout
moins heureux, et quelques-uns moins honntes.

Avant les chemins de fer, le Parisien sortait peu de sa
ville;--parfois, le dimanche,  une campagne voisine,  Romainville au
temps des lilas;-- Saint-Cloud, lors de la fte annuelle; 
Saint-Denis, pour manger une friture en famille, etc.

On vivait et on mourait dans le quartier o on tait n.

On avait pour voisins un ou deux amis, camarades d'enfance et
d'cole;--on s'tait toujours vu, on ne se perdait pas de vue, on
s'arrangeait pour loger dans la mme rue ou, du moins, dans le mme
quartier.--On n'essayait pas, ce qui, d'ailleurs, n'et pas russi, de
se faire croire plus riche qu'on n'tait, le vieil ami savait votre
situation et vos affaires comme vous saviez les siennes; on s'tait
mutuellement, avec le temps, rendu de petits et quelquefois de grands
services; on mangeait parfois ensemble sans crmonie, sans
apparat.--Si l'un avait tu un livre, si l'autre avait pch un bon
poisson ou reu un pt, on appelait la famille amie,--on rgalait ses
amis, on ne s'vertuait pas  les pater, comme on dit aujourd'hui.

On pousait une fille qu'on avait connue, qu'on connaissait depuis
l'enfance,--dont on savait toute la vie,--le caractre, la famille.

Aujourd'hui, grce au progrs, on veut tre admir et envi;--on a
des connaissances, des relations;--on ment sur sa fortune, sur sa
famille, sur sa situation; pour cela, il ne faut voir que des gens qui
vous connaissent peu et depuis peu de temps. D'ailleurs,--en quelques
heures de chemin de fer, on se dbarrasse d'antcdents fcheux, d'un
nom au moins compromis;--on va aux bains de mer, aux stations d'hiver,
o on est comte ou pour le moins baron.

Les mariages se font au hasard entre gens qui ne se connaissent
pas--et qui sont souvent fort surpris et fort dsappoints quand la
connaissance tardive se fait.


Est-ce dans le commerce, dans l'industrie qu'est le progrs, dans le
sens que j'y attache et qui seul est dsirable?

On ne veut plus fonder un tablissement qui, aprs de longues annes
laborieuses, vous permettrait de vous retirer avec une petite aisance
en laissant  vos enfants--l'tablissement ou le mtier que vous avez
fond ou exerc, en leur laissant en mme temps, pour arriver d'un pas
plus sr et par un chemin moins rude, votre exprience, votre
rputation, vos relations, votre clientle.

Non, aujourd'hui,--il faut tre riche tout de suite; on fait des
coups--ou une fortune presque subite et une faillite qui ruine les
autres.

Du reste, la vie est devenue si chre, si difficile, que le mtier
correct ne nourrit plus une famille. Il faut se jeter dans les
affaires alatoires, hardies, douteuses.--Les affaires, a-t-on dit,
c'est l'argent des autres.--On a tant de besoins qu'on ne peut plus
se contenter de son pain; on ne dne qu'en interceptant ou escroquant
le dner des autres.

Rien n'est plus que jeu;--la police, navement, dcouvre et saisit de
temps en temps quelque pauvre tripot,--mais elle ne va ni chez le
prsident Grvy, ni chez les ministres, ni chez les dputs.--Tout ce
monde-l joue;--les plus malins ne mettent pas au jeu et trichent.

En mme temps que toutes les villes veulent s'largir  l'instar de
Paris--Paris lui-mme s'largit tous les jours.--Paris, que Pierre le
Grand trouvait dj tre une tte trop grosse pour le corps, et une
ville trop grande au point de vue de la tranquillit du gouvernement
et de la discipline.--Paris que la royaut de nos anciens rois
s'effora  plusieurs reprises de borner dans son extension. Le
premier dit  ce sujet est de novembre 1552, sous Henri II. On donna
cinq raisons de cette interdiction de continuer  btir;--un autre
dit de Louis XIII (janvier 1638) donna six raisons;--mais la
cinquime de l'dit de 1552 et la sixime de l'dit de 1638 sont
identiques,--je ne citerai que le second: Ce peuple trop nombreux
donne lieu aux drglements de tous genres, rend la police difficile
et expose  des vols de jour et de nuit;--une des raisons est la
difficult de se dbarrasser des immondices.

Depuis ce temps, Paris a toujours t en progrs. La Seine, qui
tait le principal attrait pour la limpidit et la douceur des eaux,
qui rappelait  Lutce Julien alors proconsul et bientt
empereur,--est devenue un gout infect;--les poissons y meurent
empoisonns.--Paris, travers par ce grand fleuve, manque d'eau, les
dpenses normes qu'on fait pour en avoir de loin ne russissent pas 
en fournir suffisamment; l'eau jadis si frache, si limpide de la
Seine, cause des fivres typhodes et pernicieuses;--quant aux
immondices, on achve d'empoisonner la rivire, et on infecte quelques
environs de la ville.

Ces questions de l'eau et des immondices viennent tout doucement
frapper les villes induites  s'largir--au nom du progrs.


Il est une science trs belle, trs intressante et qui, avec sa
langue trs bien faite, est en grand progrs de ce temps-ci, mais ce
progrs je ne puis l'accepter comme un pas vers le perfectionnement
et le bonheur de l'humanit.

La chimie surtout nous donne de faux vin, de faux sucre, de fausse
farine. Il n'y a plus aucune denre qui soit pure et relle. La
margarine faite de vieilles graisses, de vieux os ramasss au coin des
bornes,--on ajoute mme de vieilles bottes,--a remplac le beurre.
Toutes ces sophistications, quand elles n'empoisonnent pas tout de
suite, dtruisent les estomacs,--provoquent des maladies autrefois
inconnues et abrgent une existence douloureuse et misrable.


Est-ce un progrs vers le perfectionnement et le bonheur de
l'humanit que ce qu'on a fait de la justice en France?

Un ancien a dit: Le plus grand malheur pour une socit, c'est la
force sans justice et la justice sans force.

Pour satisfaire  des camaraderies de taverne, pour payer les
complaisances lectorales, pour prvenir de justes reproches des
complices et soi-mme, on a pur la magistrature. Il faut entendre
purer dans le sens d'brancher, effeuiller, crmer, couper les
branches et les feuilles, enlever la crme; pour purer, on a
destitu les purs et on les a remplacs par des complices et des
complaisants.

Est-ce un progrs de voir la justice au moins suspecte? N'est-ce pas
tout ce qu'il y a de plus funeste pour une socit?

Je ne parlerai pas du jury qu'on a empoisonn de thories
absurdes--par suite desquelles la peine de mort est rserve aux
innocentes victimes, carte de la tte de leurs assassins. Je vous
dfie d'imaginer un forfait avec les circonstances les plus atroces
qui soit ncessairement puni de la peine capitale: c'est encore pour
les assassins un jeu de hasard.


Un progrs, c'est de payer les dputs. Avons-nous obtenu une
qualit suprieure, tout le monde est d'accord que c'est le contraire
qui est arriv.

Du temps qu'on ne payait pas les dputs, jamais un dput n'a vol le
portefeuille d'un collgue comme cela vient d'avoir lieu.

Autrefois, le dimanche, les ouvriers, en costume de leur tat, de
beaux gars, pantalon et veste de velours, allaient  Belleville dner
joyeusement avec leur femme et leurs enfants.--Aujourd'hui, ils vont
encore  Belleville,--mais seuls, la femme et les enfants restent  la
maison, le plus souvent  la charge du bureau de bienfaisance;--car
les maris, les pres, dpensent toute leur paye au cabaret et aux
clubs  couter et  dbagouler des thories absurdes et criminelles.


_La presse_:--Le journaliste tient de l'avocat et du mdecin et du
pharmacien.

Les drogues qu'il donne  ses lecteurs sont plus dangereuses que
celles qu'ordonnent et prparent les mdecins et les apothicaires.
Pourquoi la presse n'est-elle soumise  aucune condition sanitaire?
Pourquoi n'est-on pas, aprs examen, n'est-on pas reu journaliste,
comme on doit tre reu mdecin, avocat, apothicaire.


Autre progrs: le suffrage universel--la plus grosse, la plus
formidable, la plus mortelle des btises; le plus ridicule, le plus
mortel des mensonges.

Par le suffrage universel--deux cailloux valent mieux qu'un diamant,
deux crottins valent mieux qu'une rose.

Cicron (_De la Rpublique_) dit: Servius Tullius eut grand soin--ce
qu'on ne doit jamais ngliger dans une constitution de rpublique, de
ne pas laisser la puissance au nombre.--_Ne plurimum valeant plurimi_.

Finira-t-on par s'en apercevoir--ce qu'on appelle aujourd'hui le
progrs. Chaque pas--et les pas sont grands--nous approche de la
maison de l'ogre--et heureusement pour le Petit Poucet et ses frres,
ce n'est, au contraire, que pour s'en loigner qu'il avait chauss ses
bottes de sept lieues.

Ah! que Jhovah avait donc raison quand, au Paradis, il dfendait 
Adam et ve de manger les fruits de l'arbre de la science!


Progrs--la musique sans mlodie? Une perdrix aux choux o il n'y
aurait que des choux.

Progrs--des vers richement et purilement rims--_bouts-rims_
remplis au hasard--semblables  des habits couverts de paillettes et
de clinquant,--tristement accrochs, pendus, vides et flasques chez un
fripier, loueur de costumes pour le carnaval.

Je dois cependant reconnatre et signaler un vrai progrs. C'est la
machine  coudre.

Et j'ai appris avec joie que l'invention en est due  un Franais, 
un tailleur de Tarare (prs Lyon), nomm Thimonnier.--En 1830 ou 1831,
il travaillait avec la machine qu'il avait invente, machine qui,
m'assure-t-on, se voit encore place de la Bourse,  Lyon, au Muse des
arts industriels;--maintenant, qu'il y a plus qu'assez de rues
Gambetta,--les Lyonnais devraient bien consacrer, si ce n'est dj
fait, au moins une ruelle  la mmoire de Thimonnier!--j'aimerais
mieux une statue de Thimonnier qu'une statue de Danton, le promoteur
des massacres de Septembre, qu'on vient d'lever  Paris.


Lorsque paratront ces lignes, le tribunal de Constantine aura jug un
monstre.

Dissimulant plus que probablement par des mensonges un crime
plus horrible encore que celui qu'il avoue!--Voici ce que raconte
Chambige: Amoureux d'une jeune femme marie et mre de deux
enfants, et gnralement estime, il l'avait rendue sensible  son
amour;--dsesprs de ne pouvoir tre unis, ils avaient dcid de
mourir ensemble.--D'une main ferme, il avait fracass la tte de
madame Grille;--puis il s'tait fait  lui-mme deux lgres
blessures, deux simulacres, deux mensonges de blessures, et s'en tait
content ayant encore deux balles dans son pistolet. Aujourd'hui,
parfaitement guri, il vient devant la justice essayer de sauver sa
misrable vie; il appelle  son secours, de Paris, le btonnier de
l'ordre des avocats.--Et la dfense va consister  s'efforcer de
fltrir sa victime. Si j'tais appel  soutenir l'accusation, je
dirais aux jurs:

Cet homme est un lche assassin!--si vous admettez, par impossible, le
rcit qu'il vous fait comme tant la vrit et toute la vrit, il
mriterait encore et dj la mort par cela seul qu'il est vivant.

Mais, cette femme, il a pu la dsirer sauvagement;--mais l'aimer! il
se vante. S'il l'et aime--il n'et pas laiss son corps nu 
dcouvert aprs la mort.




A MONSIEUR ERNEST LEGOUV DE L'ACADMIE FRANAISE


J'ai trois raisons d'adresser cette causerie  Ernest Legouv.--Il est
acadmicien, et mes chrysanthmes sont en fleurs.

Ces deux raisons seront expliques un peu plus loin.

Camarades de collge, nous sommes devenus et rests amis, quoique
physiquement spars  peu prs toujours, de son ct, par le
bonheur et la sagesse qu'il a eus de passer sa vie  Paris dans la
maison o il est n et o a vcu son pre, tandis que, moi, j'ai obi
 des instincts,  des gots,  des besoins imprieux de vivre aux
champs, aux bois, sur les rives et sur les plages.--Je n'ai jamais eu
l'occasion ni le plaisir de lui tre bon  quelque chose, et, moi, je
lui ai attribu, au moins pour une grande part, un honneur que m'a
fait l'Acadmie, il y a, je crois, une dizaine d'annes.

Ceux qui se sont donn le plaisir de lire un livre qu'il a publi en
1887.--_Soixante ans de souvenirs_--et qui auraient lu par hasard
celui que j'avais publi quelques annes auparavant--_le Livre du
bord_--auraient pu remarquer le contraste de la destine de ces deux
camarades,  peu prs, je crois, du mme ge et sortant en mme temps
du collge pour entrer dans la vie.

On pourrait se reprsenter--au moment o la porte du collge s'ouvrait
pour tous les deux--l'un montant dans une gondole pavoise, mouille
d'avance  la porte et descendant doucement et sans secousses entre
des rives fleuries jusqu' une oasis o l'attendent des amis et des
succs de tous genres; l'autre gravissant  pied une montagne
escarpe, couverte de ronces et d'pines, ne sachant pas prcisment
o il allait, mais dcid  monter.

Et, cependant, si le premier se flicite de sa vie, le second ne se
plaint pas de celle qui lui tait destine.

Il avait reu des bonnes fes qui avaient prsid  sa naissance un
don plus prcieux que la lance d'Argail--et que les trois oeufs donns
 la princesse de _l'Oiseau bleu_.

Il tait n pote--et vrai pote.

Je n'entends pas par l faiseur de vers, aligneur de syllabes et
chercheur de consonances,--quoiqu'il et fait passablement de vers
aussi bons pour le moins que ceux de beaucoup d'autres et entre autres
dix mille vers au moins pour une jeune fille, jeune homme alors
lui-mme,  laquelle il n'a jamais os en montrer un seul,--ignorant
alors ce qu'il n'a su que trop tard, combien les femmes sont sensibles
 ce langage, et combien ont t mises  mal par des vers de treize
pieds avec des rimes insuffisantes ou douteuses et vides de toute
pense.

J'entends par pote qu'il tait dou de deux ou trois sens exquis
perfectionns par l'tude et la contemplation de la nature, peut-tre
aussi aux dpens des autres sens moins dvelopps et moins
exercs,--grce auxquels il voyait, il entendait, il respirait dans
les champs, dans les bois, au bord des rivires et des ruisseaux, sur
les plages de la mer, des magnificences, des harmonies, des parfums et
des ivresses inconnus aux autres humains;--presque semblable  cet
homme d'un conte de fe qui voyait et entendait l'herbe pousser.--Il
jouissait tant de la vue et de l'odeur de l'aubpine, qu'il n'avait
jamais consenti  appeler avec les savants _cratgus oxyacantha_,
qu'il en aimait mme les pines.--Il avait tout d'abord devin ou
senti qu'une violette est d'une aussi riche couleur qu'une amthyste
et a, de plus que l'amthyste, le parfum et la vie.--Il se sentait
appel par prfrence et invit aux ftes perptuelles que donne la
nature;--il ressemblait  ce saint dont je me reproche d'avoir oubli
le nom et qui disait: Mes matres ont t les chnes, les htres et
les bouleaux; je ne sais rien que ce qu'ils m'ont appris, et cependant
je sais beaucoup de choses! et  cet autre, saint Franois d'Assise,
qui comprenait le langage des oiseaux et causait avec eux. Il ne
considrait comme beau et grand que ce qui tait en ralit beau et
grand,--ne se laissant influencer ni par les engouements ni par la
mode. Il savait que la nature ne produit par sicle que quelques
douzaines d'hommes de bon sens, de grand coeur, de grand esprit, qu'il
lui faut distribuer et parpiller dans le monde entier,--si bien qu'on
n'a que peu de chance de les rencontrer,--au milieu des esprits faux
ou fausss des fats, des sots, des mauvais, des vulgaires,--et 
ceux-l il ne se rsignait pas.--S'il mettait au nombre des grands et
vrais plaisirs une conversation intelligente  coeur ouvert,  esprit
dboutonn, il ne supportait pas l'change de phrases vides, apprises
par coeur, les mots souffls et creux, les potins, les bavardages.
Il avait runi sur trois planches les gnies et les grands esprits de
tous les temps et de tous les pays,--toujours prts  lui tenir bonne
et saine compagnie.--Il n'avait nulle envie de paratre, et nulle
envie surtout de paratre riche,--ce qui est dj presque une fortune;
au point de vue de l'argent, il se contentait d'avoir de quoi
satisfaire les vrais et naturels besoins, y compris le plus imprieux
peut-tre, avoir de quoi donner.

Il n'ambitionnait aucun rang, honneur ni dignit; il ne s'tait pas
mis sur l'chelle, gravissant, ou s'efforant de gravir chaque chelon
en en faisant tomber un autre;--il s'tait tapi seul, isol en son
coin;--il n'avait jamais voulu tre rien dans rien, il n'tait mme
pas gendelettre.--Il s'tait maintenu fidle  ses deux devises,  ses
deux cachets: [Grec: Autotatos] (toujours et tout  fait moi-mme), et
Je ne crains que ceux que j'aime! aimant peu de gens, mais les
aimant beaucoup et sincrement;--heureux d'aimer ses enfants et ses
petits-enfants, sans en exiger, ni peut-tre en esprer de
retour;--considrant que c'est dj un grand bonheur d'aimer,--et ne
leur demandant que de les voir heureux, en s'efforant d'tre pour
quelque chose dans ce bonheur,--comme un cerisier, qui semble si
satisfait de voir les oiseaux et les enfants manger ses cerises, qu'il
n'hsite pas  refleurir  la saison suivante et  produire de
nouvelles cerises qu'il leur a fait esprer et comme promises. Il
n'tait donc pas  plaindre et ne se plaignait pas.

Mais revenons  mon acadmicien et  mes chrysanthmes.

Ah! mon ami l'acadmicien, si j'avais le grand plaisir de te voir ici,
chez moi, dans cette humble et pauvre masure si richement revtue de
rosiers, de jasmins et de passiflores,--je te montrerais mes
chrysanthmes en leurs grands panouissements; tu en verrais de toutes
les couleurs:--blanc, rose, violet, amarante, cramoisi, jaune, orange,
lilas et panach de ces diverses couleurs,--et exhalant cette odeur
particulire que j'appellerai odeur d'automne; puis, comme tu serais
honteux de lire dans _votre_ Dictionnaire, dont tu es solidaire et
responsable pour ta part:

Je copie:

CHRYSANTHME.--Substantif _masculin_, plante que l'on cultive dans
les jardins  cause de ses belles fleurs JAUNES.

C'est l'tymologie qui vous a gars--[Grec: chrysos] et [Grec:
anthos]--fleur d'or;--mais alors comment ce respect de l'tymologie
vous a-t-il permis de faire de ce nom un substantif _masculin_?

Quand vous dites:

_Un_ chrysanthme,

Moi qui respecte aussi l'tymologie, j'entends:

_Un_ fleur d'or.

Pendant que nous sommes au jardin,--permets-moi une autre observation,
toujours  propos de _votre_ Dictionnaire.

Regarde cette fleur tardive panouie sur une plante paresseuse,--car
c'est l't qu'elle se montre d'ordinaire.

    _... Ces jolis bleuets que, pour mettre en couronne,
    Les filles vont chercher au sein des bls jaunis._

Pourquoi les appelez-vous _bluets_? tout en disant:

Sorte de centaure qu'on appelle _bluet_  cause de sa couleur
bleue.

Le bleuet--la fleur bleue par excellence! qui vous empche alors
d'appeler la rose ro? le _rouge-gorge_, ruge ou roge-gorge?

N'tait-ce pas dj trop d'avoir laiss les tincelles bleues devenir
des _bluettes_, que, pour mon compte, je m'obstine  appeler
bleuettes.

Sortons, si tu veux, du jardin, mais ne sortons pas de _votre_
Dictionnaire?

Pourquoi appelez-vous _charcutier_ le marchand de _chair cuite_?
Pourquoi vous tes-vous laiss imposer cette mauvaise prononciation
populaire?

Pourquoi ne pas dire simplement _chaircuitier_? ou alors pourquoi ne
dirait-on pas _bucher_ au lieu de _boucher_, _pcier_ au lieu
d'_picier_, _chabonier_ au lieu de _charbonnier_, _frutier_ au lieu
de _fruitier_? Il y a, je le sais, des marchandes de pommes qui
prononcent comme cela, mais elles ne sont pas de l'Acadmie.

Je n'ai aucune objection  faire contre le mot _myrte_--comme vous
l'crivez,--et, si j'ai l'habitude de l'crire MYRTHE, c'est
simplement que je l'ai trouv plus joli ainsi orthographi, l'ayant lu
dans de vieux livres, et notamment dans une histoire de chevalerie, o
un chevalier de la table ronde se prsente vtu entirement de vert,
et sur son cu, de la mme couleur, on lisait:

Le verd est la couleur du _myrthe_ et du laurier.

Je demanderai seulement pourquoi le nom de cette couleur, qu'on
crivait autrefois avec un _d_ final, s'est crit depuis et s'crit
aujourd'hui par un _t_; ce qui ne va gure bien avec ses drivs
_verdure_ et _verdoyant_.

Pourquoi a-t-on cess d'crire pri_m_temps (premier temps) pour crire
pri_n_temps? sans compter qu'il y a aujourd'hui des gens qui crivent
_printems_.

Pourquoi ne se contente-t-on plus, au mot _enfant_, d'ajouter un _s_
comme signe du pluriel;--quel avantage trouve-t-on  supprimer le _t_
et  crire _enfans_?

Pourquoi alors, si cela est admis, n'crirait-on pas, en pratiquant un
retranchement semblable, des abricos--des almanas,--et le pluriel de
_soleil_ serait _soleis_.

Au mot _un_, dans _votre_ Dictionnaire, vous indiquez, avec raison,
qu'on ajoute l'article devant _un_ quand on l'oppose  l'_autre_--l'un
et l'autre;--mais vous ne dites pas que c'est _seulement_ dans ce
cas--et quand il ne s'agit que de deux. Si bien qu'on prend
aujourd'hui--surtout dans les journaux--cet article prcdant _un_
comme s'il tait simplement euphonique;--on dit: De trois voleurs,
_l'un_ s'est enfui, les deux autres ont t arrts, tandis qu'on ne
devrait dire _l'un_ que s'il y avait seulement deux voleurs;--_l'un_
ne devrait se dire que par opposition  _l'autre_. C'est l'_alter_ des
Latins, qui ne se dit galement qu'en parlant de deux.

Et si on peut dire _les uns_ et _les autres_, c'est lorsque vous
dsignez une quantit quelconque,--mais divise en deux parties dont
chacune devient une unit,--ce que vous ngligez de dire.

Etc., etc., etc...

Peut-tre me trouveras-tu un peu pointilleux,--c'est que je m'inquite
de voir notre belle langue franaise menace.

Saint Franois de Sales,--que j'ai choisi pour mon patron dans le ciel
et dont j'aurais t si heureux d'tre l'ami sur la terre, cet homme
si sens, si spirituel, si vrai, si indulgent, si charitable, si
humain, a dit  Philote: Dfiez-vous de ces petites blandices et
muguetteries qu'on appelle innocentes et qui ne le sont pas
longtemps.

De mme il ne faut pas permettre qu'on prenne avec la langue franaise
mme de petites liberts, et ce soin vous incombe surtout  vous
autres les acadmiciens,--vestales charges d'entretenir et de
dfendre le feu sacr, et n'oubliez pas qu'on enterrait vivante la
vestale qui le laissait teindre, ne ft-ce qu'en s'endormant.

Longtemps--et peut-tre encore un peu--la langue franaise a t la
seconde langue de tous les peuples, comme la France tait leur seconde
patrie;--la pauvre France, tombe au pouvoir des incapables, des
avides, des fous et des coquins, est en train de ne plus tre bientt
une patrie, mme pour nous.

Dfendez au moins la langue contre l'invasion des barbares, et, si
vous craignez de n'lever contre les attaques des Tartares qu'une
impuissante muraille de porcelaine qui serait brise comme une
tasse,--vous aurez au moins retard le dsastre en disant, comme
disaient les Anglais, lors de leur lutte dsespre contre Napolon,
qui avait bien vu le dfaut de leur cuirasse et les attaquait si
dangereusement pour eux par le blocus continental:

Dfendons-nous jusqu' la mort; et, d'ailleurs, si l'Angleterre doit
prir, il vaut mieux que ce soit ce soir que ce matin.

La danger qui menace la langue franaise--se compose de plusieurs
dangers:--la tribune politique, o les avocats, en majorit, ont
apport la faconde creuse sans mesure et sans responsabilit du
palais;--les clubs, les runions publiques, les confrences, o s'en
donnent  coeur joie les Dmosthnes du ruisseau,--des ouvriers qui
ont adopt la profession d'ouvriers sans ouvrage, rcitent des
articles de journaux que ces journaux reproduisent et que d'autres
orateurs rcitent  leur tour;-- la Chambre des dputs, chaque
incident chaque question amne ses deux ou trois petits
barbarismes--les journaux eux-mmes ncessairement improviss--ce qui
est leur moindre dfaut.

Ces nues de sauterelles s'abattant sur le papier blanc, ces
innombrables phalanges d'crivains ou mieux d'criveurs, la plupart
illettrs encombrant le rez-de-chausse des journaux et se hissant par
l'influence des journaux jusqu'aux libraires: le besoin pour ceux qui
se sentent incapables d'intresser, s'efforant d'tonner--d'pater,
comme on dit aujourd'hui,--la critique hostile ou complaisante
ou paye, engouement ou dnigrement;--les lecteurs dupes des
rclames de deux francs  dix francs la ligne qui vendent les
journaux aux libraires, lesquels annoncent la trente-septime, la
soixante-treizime dition des livres qu'ils publient souvent en
faisant payer le papier, l'impression et les annonces aux auteurs.

Ajoutons la mode d'emprunter  la langue anglaise une foule de mots
non seulement pour la chasse, la pche, l'quitation, le canotage,
tous les exercices,--mais encore pour les jeux et pour le monde une
assemble, etc., _select_--_high life_--_lunch_--_five o'clock_.

Tout conspire contre notre belle langue franaise, que presque seuls
parlent aujourd'hui correctement et noblement les trangers qui l'ont
apprise par la lecture des crivains du sicle dit de Louis XIV--et du
dix-huitime sicle.

Pourquoi l'Acadmie ne publierait-elle pas mensuellement des cahiers
de critique srieuse, de bonne foi, o elle lutterait peut-tre avec
autorit contre le mauvais got et la dcadence.

Aprs avoir dit les dangers, je crois devoir aussi rduire les
craintes  leur proportion relle.

La phalange naturaliste, intransigeante, documentaire d'aujourd'hui,
n'est qu'une imitation avec grossissement, comme disent les
photographes, de la phalange romantique de 1830.

Il y avait alors dans cette arme une quinzaine d'hommes de
talent--dont huit ou dix sont rests et resteront--le reste a disparu.

O sont Petrus Borel, _le licanthrope_, et Bouchardy, _au coeur de
salptre_?

Ils sont o ira bientt la foule  la suite des documentaires,
naturalistes, etc.,--dont trois, disons quatre pour tre gracieux,
survivront  la mode.

Avec cette diffrence cependant que--vu le grossissement--la foule, la
tourbe  la suite des romantiques se composait de fous, et que celle 
la suite des documentaires se compose d'enrags.

Nous venons d'en voir une triste et odieuse preuve dans un procs
rcent dont j'ai dj dit quelques mots et dont je vais reparler tout
 l'heure.

Parmi les crivains, surtout parmi les contemporains, quelques-uns
joignent  un vritable talent--la manire de s'en servir, de le
mettre en valeur.--Quelquefois mme ce don complte ou remplace mme
le talent  un certain degr.

Dcids  arriver, ne se contentant pas du rve dmod de la
postrit, ils se font une petite arme qu'ils payent de promesses
magnifiques; s'ils marchent  la tte, c'est pour enfoncer les
portes, pour prparer le festin auquel tous auront part;--pour une
arme en campagne, il faut un drapeau et une devise.

Saint-simonisme--romantisme, naturalisme, etc.,--il en est
de mme pour la politique, dmocratie, intransigeance,
irrconciliabilit--possibilisme, anarchie, etc.

Je compare les uns et les autres  des aronautes qui ont besoin
d'aides pour s'lever,--ceux-ci cousent le ballon et fabriquent la
nacelle,--d'autres, et c'est le plus grand nombre, s'essoufflent  le
gonfler. Ah! comme vous soufflez bien! quel gnie! c'est vous qui
faites tout!--encore un peu de courage et _nous_ allons monter pour le
moins  la lune. La nacelle est un peu petite, mais l'aronaute dit en
confidence  chacun de ses ouvriers qu'il compte n'emmener que le
choix, les meilleurs, et qu'il est naturellement un des choisis;--tous
se cramponnent aux cordes qui retiennent le ballon, et, tout  coup,
l'aronaute monte dans la nacelle, s'installe, et, tout  coup, crie:
Je vais vous prparer les logements Lchez tout!

On lche les cordes, il s'lve et plane, laissant ses aides
stupfaits, ahuris, essouffls avec les bouts des cordes dans les
mains.

Il est une question assez difficile  rsoudre: Est-ce la socit qui
agit sur la littrature? Est-ce la littrature qui agit sur la
socit?--Je crois que l'influence est mutuelle et rciproque--et
qu'il n'y a pas plus de mauvais got et de dcadence  crire certains
volumes, qu'il n'y en a  les lire.--Encore un souvenir du collge; te
rappelles-tu une certaine lettre de Snque  Lucilius? En certain
temps, dit-il, la faon de parler et d'crire se corrompt,--l'enflure
devient  la mode, _inflata oratio viget_;--il y a un vieux proverbe
grec qui dit: On a toujours parl comme on a vcu, _talis oratio
qualis vita_.--L'esprit dgot des choses ordinaires, affecte de
s'exprimer d'une nouvelle faon; il va chercher des mots hors d'usage,
il en invente ou change le sens de ceux usits ou en emprunte  une
langue inconnue. Partout o vous verrez prendre got  un langage
corrompu, soyez certain que les moeurs y suivent une mauvaise
pente--_a recto descivisse_. Ainsi parle Snque.

Dans l'affaire Chambige, un avocat a fortement tonn contre la
littrature contemporaine; le ministre public,--autre avocat, en vue
peut-tre de se rendre les journaux favorables et de leur subtiliser,
extorquer un bon article, a pris la dfense de cette littrature,
du grand Balzac et de ses continuateurs.

Ah! oui,--Balzac! parlons-en de Balzac.

On dit aujourd'hui le grand Balzac, et, de son vivant, pendant la
lutte qui l'a tu si jeune et en plein talent, on le discutait, on le
contestait, on le niait, on le vilipendait.

Il faut ici rappeler l'Auvergnat qui se plaint  son gargotier de
trouver un soulier d'enfant dans la soupe.

Balzac,--les livres de Balzac, ce n'tait pas que ce ft sale,--mais
ils tenaient de la place, une place que chacun de ses impuissants
dtracteurs pensait pouvoir occuper, si Balzac ne l'et usurpe.

Balzac!

J'ai t le seul alors  dire et  imprimer:

L'Acadmie de notre temps veut avoir aussi son Molire  ne pas
nommer.


Deux procs simultans ont excit singulirement des intrts
diffrents.

Prado tait un voleur, un assassin, un sclrat de profession;--il
tait accus d'avoir assassin une fille publique pour lui voler ses
diamants;--il le niait avec une invincible obstination, beaucoup
d'adresse, de sang-froid, je dirai presque de talent,--malgr
beaucoup de faits, on peut dire de preuves  l'appui de
l'accusation.--Pour mon compte, je crois qu'il a assassin Marie
Aguettant; mais je ne sais si j'aurais os le condamner  mort--faute
d'une de ces preuves auxquelles l'accus n'a plus rien  rpondre et
qui lui arrachent soit un aveu, soit un silence quivalent  un aveu.

Si je le crois coupable,--ce n'est pas sur les preuves avances par
l'accusation, quelque graves et vraisemblables qu'elles soient; c'est
sur sa dfense mme si habile, si adroite, si troublante; c'est une
plaidoirie d'un avocat trs fort, et si son avocat avait assassin
Marie Aguettant, et, si Prado avait t le dfenseur--peut-tre
l'accus et t acquitt ou et obtenu des circonstances
attnuantes.--Mais cette dfense est une plaidoirie d'avocat; pas un
cri, pas une phrase, pas un mot d'innocent.

--Prado a t condamn  mort, quoique son avocat dt, dans son
plaidoyer--qu'il ne croyait gure  la lgitimit de la peine de mort
prononce par la loi et la socit.

L'autre tait plus qu'un sclrat, c'est un monstre et un lche.

Il a assassin une honnte femme, mre de famille. Il prtend, contre
toute vraisemblance, que lui et elle voulaient mourir ensemble; il
l'avait tue d'une main ferme, de deux coups de pistolet--et
qu'ensuite lui-mme, avec quatre balles restes dans le pistolet et
vingt-deux balles dans la poche, il s'tait content d'une blessure
ridicule, laissant sur un lit le cadavre nu jusqu'au-dessus de la
ceinture. Non seulement il avouait le crime,--mais il s'en vantait
comme d'une action admirable, sublime.--Il a fait venir de Paris le
btonnier de l'ordre des avocats,--charg de dshonorer sa victime, et
qui s'en est acquitt de son mieux.

Un gamin de lettres est venu  l'audience le glorifier, sans que le
prsident ait fait jeter le gamin  la porte du prtoire.

Le ministre public n'a pas os requrir la peine de mort, dans la
crainte de venir en aide  une vieille rengaine,  une vieille
rouerie,  une vieille ficelle de la dfense: L'accus aime mieux
la mort que le bagne. L'avocat gnral n'a pas os parce qu'il
courait le risque, en demandant la mort de ce monstre, de provoquer un
acquittement. Dans ce crime, que toutes les circonstances rendaient
plus horrible, le jury a trouv des circonstances attnuantes, et M.
Chambige en est quitte pour sept ans de travaux forcs.

Le lendemain de la condamnation, ses amis littraires ont voulu
avoir leur part dans la notorit, dans la gloire de M. Chambige, et
un d'eux a vu une occasion de clbrit et de bnfices, en faisant
annoncer dans les journaux un livre ddi au condamn!--esprant que
a se vendrait bien et aurait trente-sept ditions comme tant
d'autres.

Comment le ministre public et-il d risquer un acquittement qui
n'et gure t plus scandaleux que la peine drisoire--dont ce lche,
que son avocat avait dit prfrer la mort au bagne,--se donne bien
de garde d'appeler et se trouve satisfait!--comment l'avocat gnral
n'a-t-il pas dit:

Chambige, je requiers contre vous la peine de mort.--Soyez heureux
que la loi et la justice vous dbarrassent d'une vie dsormais
honteuse et misrable, d'une vie que, en admettant la fable dont vous
avez accru votre crime, vous deviez  la morte, et que vous avez tent
par tous les moyens de lui escroquer.


Cet avocat n'osait pas demander la peine capitale dans la crainte d'un
acquittement pour un crime monstrueux commis par un homme ne mritant
aucune piti.

Cet autre avocat,--galement ministre public, demandant et obtenant
la mort de l'accus, mais disant qu'il n'est pas certain que la
socit ait le droit de tuer--me font voir--une fois de plus--qu'il
est des absurdits, des btises qui ont la vie bien dure et qu'il faut
tuer plusieurs fois.

Aux mmes insanits, je ne puis faire que les mmes rponses;--mais je
commencerai par dire:

A soutenir l'abolition de la peine de mort, on peut se laisser
entraner sans une conviction bien entire, parce que cette plaidoirie
est fconde en phrases brillantes, faciles et toutes faites,--parce
qu'elle a un air gnreux, libral, humain.

Pour soutenir l'avis contraire qu'on aimerait peut-tre mieux ne pas
avoir, et dont la popularit et le succs sont beaucoup moins
certains, il faut tre bien compltement, bien rsolument de cet avis.

Il est curieux de remarquer que les plus ardents adversaires de la
peine de mort sont des gens qui, en mme temps, s'efforcent de
rhabiliter Robespierre, Danton, Fouquier-Tinville, Carrier, Marat,
etc., etc., puis d'excuser d'abord et d'expliquer ensuite et de
glorifier _la Terreur_, la guillotine permanente, les mitraillades de
Lyon, les noyades de Nantes, la Commune, etc.

Les adversaires de la peine de mort se fondent sur deux arguments que
voici:

1 L'chafaud est inutile;--l'chafaud n'effraye pas les assassins.

Qu'en savez-vous? Vous savez qu'un homme n'a pas t arrt par
crainte de l'chafaud; mais, si un homme, dix hommes ont subi cette
crainte salutaire, iront-ils vous dire: Mon bon monsieur, j'tais
tourment d'un pre dsir de tuer mon ennemi et d'assassiner un homme
riche qu'on ne pouvait dpouiller autrement, mais j'ai recul devant
l'ide de la guillotine.

Admettons un moment que la peine de mort n'empche pas l'assassinat,
vous supprimez la peine de mort; mais que faites-vous des assassins?
Vous leur infligez les travaux forcs.--Mais, si la crainte de la plus
forte peine a t inefficace, pensez-vous que la crainte d'une peine
moindre serait plus puissante?

Non; alors supprimons les travaux forcs.

De mme pour l'emprisonnement--et nous descendrons toujours jusqu' ce
que nous ayons une peine homopathique  la trois centime relative.

Mais heureusement que votre raisonnement ne vaut rien; car il
conduirait  ce raisonnement terrible:

La peine de mort est impuissante; il faut donc ne pas diminuer la
peine, mais l'augmenter jusqu' ce qu'on obtienne un rsultat;--alors
il faut recourir aux supplices,  la torture, aux membres rompus, 
l'cartellement: est-ce l ce que vous voulez?--C'est cependant ce que
vous demandez--en disant la peine de mort inefficace, c'est--dire
insuffisante.

Dans le crime, comme dans toutes les autres circonstances, l'homme, 
son insu parfois, fait un calcul des peines et des plaisirs;--on ne
veut pas payer trop cher:--tel jouera un an de sa libert contre la
chance de s'approprier cent francs, qui reculera s'il ne peut prendre
que dix sous en encourant la mme peine, ou s'il doit jouer deux ans
contre la capture de cent francs.

Il y a des voleurs qui ne volent jamais la nuit, quoiqu'ils aient
moins chance d'tre pris qu'en volant le jour, parce qu'ils ne veulent
risquer qu'une certaine peine, et ne pas trop mettre au jeu.

Ces assassins sont une bande  part,--devenue plus nombreuse depuis
qu'ils ne jouent plus contre l'chafaud, mais seulement contre
certaines chances alatoires de l'chafaud--depuis qu'on rend des
points aux assassins.

2 Argument.

La socit n'a pas le droit de tuer un homme, elle ferait dans ce cas
ce qu'elle reproche au criminel d'avoir fait.

Il y a cependant une certaine nuance sur laquelle j'appelle votre
attention.--La socit tue un homme parce qu'il en a tu un--et aussi
pour l'empcher d'en tuer d'autres, et aussi pour faire savoir  ceux
qui seraient tents de l'imiter qu'ils jouent leur tte, et aussi pour
rassurer la socit justement alarme.

La socit tue un homme parce qu'il en a tu un autre, l'assassin a
tu un homme parce qu'il avait une montre.

L'homme attaqu par un assassin a-t-il le droit de le tuer pour se
dfendre?

C'est ce droit de se dfendre que l'individu transmet  la socit, et
le transmet diminu de tout ce que la passion, la peur, la colre
pourraient y ajouter d'arbitraire et d'excessif.

Mais, si la socit avoue qu'elle est impuissante  protger ses
membres contre l'assassinat, elle rend  chaque individu la dlgation
qu'il lui a faite,--chacun rentre en possession de sa dfense
personnelle;--de l ncessairement, la vendetta, la loi de Lynch, le
revolver et le tomahawk.

Qu'aurait-on dit et fait  M. Grille, si, voyant que l'assassin et le
calomniateur de sa femme n'est pas condamn  mort, l'y avait condamn
lui-mme en lui brlant la cervelle  l'audience?--Ce n'est certes pas
moi qui l'aurait blm.

Vous trouvez que tuer un homme est horrible,--moi aussi.

Que tuer un homme, ft-il un sclrat, c'est encore fort triste.

C'est mon avis.

Que la guillotine est un objet hideux.

Je le pense comme vous.

Que l'office de bourreau et le bourreau lui-mme sont ignobles et
rpugnants.

Rien n'est plus clair.

Qu'il serait  dsirer qu'on ne tut plus personne, qu'on brlt la
guillotine.

Nul au monde ne le dsire plus sincrement et plus vivement que moi.

En un mot qu'on supprimt la peine de mort.

Je vous dfie d'y applaudir plus que moi.

Supprimons donc la peine de mort, mais que messieurs les assassins
commencent.

La peine de mort, grce aux phrases dues  la sympathie qu'il est de
mode d'afficher pour les sclrats,--grce aux faiblesses et  la
sottise des jurs, n'existe dj plus que trs exceptionnellement pour
quelques assassins, empoisonneurs, incendiaires, parricides,
etc.;--mais elle subsiste et elle subsistera pour ceux qui laissent
voir des chanes de montre, pour ceux qui passeront pour avoir de
vieux louis enfouis; elle subsistera pour la pauvre fille qui refuse
d'pouser un mauvais sujet auquel elle aura inspir une fantaisie.

La peine de mort n'existera plus pour les criminels, elle sera
rserve exclusivement aux innocents.




KLMPRSK

    Un jour le Bon Dieu s'veillant.
    Fut pour nous assez bienveillant.


La mode, qui exerce un despotisme si invincible est en mme temps si
mobile, que, si elle inquite  juste titre ceux qu'elle adopte, elle
ne doit pas dcourager ceux qu'elle nglige et semble ddaigner, et
qui peuvent avoir leur tour demain; elle est si changeante, qu'elle a
fini par s'ennuyer d'elle-mme, se trouve vieillie, ne se croit plus
elle-mme  la mode, change de nom, et se fait aujourd'hui appeler le
chic.

Aussi ai-je hsit, dans la crainte d'effaroucher les lecteurs, 
rappeler ces deux vers de Branger, si admir, si lou pendant un
temps, et aujourd'hui si ddaign, si oubli avec une gale injustice
et une semblable exagration. Mais cette pigraphe convenait si bien
 la petite histoire que je vais raconter, elle m'est si bien venue
d'elle-mme sous la plume, que je me suis risqu et rsign.

On aimerait  se reprsenter l'tre suprme invisible et senti dans
tout, sans qu'on ost lui donner une forme et une figure, aimant,
protgeant, rglant d'un gal et paternel amour son oeuvre tout
entire, tout ce qu'il a cr,--tout ce que nous voyons et tout ce qui
est au del de ce que nous voyons, les mondes infinis et un grain de
poussire--les soleils et les lucioles--les mers et la goutte de
rose--l'homme et les insectes microscopiques, rien n'tant grand ni
petit aux regards de cette souveraine et divine intelligence.

Malheureusement, la Bible, que nous sommes obligs de croire, nous le
montre autrement.--Pendant plusieurs sicles, selon les saintes
critures, Dieu s'est presque exclusivement consacr au petit peuple
hbreux qu'il a appel son peuple par prfrence et excellence, et
dont il a t le Dieu particulier et confisqu, lui sacrifiant le
grand peuple gyptien et tous les peuples ses voisins, dans cette
terre qu'il lui avait promise, et o il l'avait conduit sans se
dcourager, quoiqu'il dit lui-mme  Mose: Dcidment, ce peuple a
la tte trop dure (Dur cervicis; _Exode, XXXII, 9_. Ce qui est
rpt dans le _Deutronome, IX, 13_.)--Il alla jusqu' lui envoyer
son fils, par une prfrence extraordinaire, et, je dirai mme,
difficile  comprendre--et, ce fils, ils le crucifirent.

Je me croyais donc fond  croire Jhovah moins jeune, et guri 
jamais d'un pareil engouement et remont chez lui,  cette hauteur
d'o sont gales les montagnes et les taupinires, les chnes et les
brins d'herbe, les lphants et les fourmis.

Lorsque je trouvai par hasard en flnant sur les quais de Paris un
vieux petit volume recouvert de parchemin jauni, qui m'obligea 
penser autrement.

Oh! les bonnes flneries sur les quais de Paris,  fouiller sur les
parapets les botes des bouquinistes!

A vrai dire, depuis si longtemps que j'ai quitt Paris, c'est la seule
chose que j'aie jamais regrette--de cette ville, que Victor Hugo a
appele la ville lumire, prenant navement pour une lumire la
lueur rouge de l'incendie.

Voici ce que raconte ce _bouquin_:

La terre, dit un jour Jhovah, ce monde, un des moindres du nombre
infini que j'ai crs, me donne plus de soucis que tous les
autres.--J'avais de mon mieux, et assez bien je puis le dire sans
vanit, organis les choses, pour que la courte existence des
habitants de la terre ft trs supportable et mme assez heureuse;
mais tous leurs efforts tendent  dranger l'ordre que j'ai tabli, 
inventer des maladies du corps et de l'esprit,  se crer des
ambitions absurdes, des dsirs irralisables, des chagrins et des maux
de tous genres, tant les uns contre les autres, que chacun contre
soi-mme, et je n'entends monter que des plaintes, des rcriminations
contre le sort, contre la vie, contre moi-mme.

Je veux faire encore un essai;--mais, par le Styx, ce sera le
dernier!--Je vais tenter de rendre un peuple heureux et de lui donner
tout ce qu'il peut raisonnablement dsirer, et mme un peu au del.

Il prit un peuple, le plaa dans une contre situe de la faon la
plus avantageuse, entre des mers--un climat tempr, un sol fertile;
puis il doua les femmes non seulement d'une beaut suffisante, mais
encore d'une grce particulire et d'un charme spcial;--il doua les
hommes de bravoure et d'un certain esprit qui n'est pas prcisment
la raison orne et arme, mais d'une autre espce plus pratique,
plus agrable, peut-tre plus capable de distraire et d'amuser:--il
leur donna surtout la gaiet. La gaiet! cette sant de l'esprit, ce
soleil qui colore la vie de teintes si riantes, qui rend les maux
lgers; il leur donna le rire, le seul avantage bien constat que
l'homme ait sur le singe.

Il leur expliqua que la monarchie est l'image du gouvernement paternel
et fait d'un peuple une famille, puis il leur choisit lui-mme une
succession de rois aimant tendrement le peuple.

Mais de ces rois ils assassinrent le premier, ils dcapitrent le
second et forcrent le troisime  s'en aller, aprs avoir chapp six
fois aux couteaux et aux pistolets, aux cris de Vive la libert!

La libert! dit Jhovah, c'est un aliment de trop haut got et de
trop difficile digestion et assimilation pour vos faibles estomacs.
Vous en avez eu jusqu'ici plus que vous n'en pouvez supporter; vous
n'tes pas des esclaves aspirant  briser leurs chanes, vous tes des
domestiques capricieux aimant  changer de matres.--Eh bien, je vais
vous satisfaire,--je vais vous mettre en Rpublique;--vous aurez alors
quelques douzaines de matres, de tyrans, dont vous changerez tous
les dimanches.

Puis je ne m'occupe plus de vous--dbrouillez-vous. Je vous dfends
mme d'crire sur vos pices de cent sous que je vous protge
particulirement, parce que dsormais cela ne sera plus vrai.

A ceux-l il n'envoya pas son fils, peut-tre ne l'osa-t-il pas.

Et il fit comme il l'avait dit.

Et ce peuple se mit  ne plus labourer la terre si fertile qui lui
avait t donne.

Tout le monde voulut tre mdecin, avocat, notaire, homme politique,
ministre, prsident de la Rpublique. La gaiet disparut; il ne crut
plus  Dieu, mais il crut  tel ou tel avocat,  tel ou tel gnral, 
tel ou tel dclass,  tel ou tel fruit sec.

Il nomma pour le gouverner des hommes dont il exigea des promesses
impossibles  raliser,--qui ne seraient pas rests trois jours au
pouvoir s'ils avaient tent de tenir leur parole, et qui, ne la tenant
pas, taient renverss au bout de huit jours. Ce peuple, qui avait t
longtemps un objet d'envie et de respect, devint un objet de piti et
de drision;--au drapeau blanc, il substitua le drapeau tricolore,
puis le drapeau rouge, puis le drapeau noir;--il dclara _la_
rpublique _une et indivisible_, et se partagea en cent hordes ou
meutes sous diffrents noms, si bien que leur vrai drapeau, celui qui
et convenu  cette situation, et t la culotte d'Arlequin.

On gaspilla, on vola, on assassina; on fit, sinon des vertus, du moins
des titres de gloire et de popularit, de tout ce qui autrefois
dshonorait.

Au milieu de la foule, il se trouva par hasard un homme un peu
bizarre, ami du vrai, du juste, du grand et du beau,--spectateur
dsintress, n'ayant envie de rien, ne voulant rien tre dans
rien;--il n'tait gure cout et choquait beaucoup de gens par les
vrits qu'il mettait de temps en temps;--on ne disait jamais de lui:
Il a raison, aujourd'hui;--mais on a d souvent dire: Comme il
avait raison, il y a dix ans, il y a vingt ans! Son faible, sa
marotte, sa manie tait de chercher patiemment des vrits;--puis,
quand il en avait trouv une, de l'plucher, de la dcortiquer, de la
dcaper, de la nettoyer, de la fourbir, de la frotter, de la faire
luire, en la rduisant  la plus simple, plus intelligible et plus
brve expression.

Puis, quand il en avait rassembl quelques-unes, de leur donner la
vole comme  un essaim de libellules chappes de leurs chrysalides.

Non seulement on ne lui en savait aucun gr, mais beaucoup s'en
ennuyrent, s'en offensrent et lui voulaient du mal;--il s'en
affligeait quelque peu, parce que cette indiffrence ou cette
malveillance l'empchaient de faire le bien qu'il aurait voulu
faire,--et il ressemblait  cet autre homme qui avait gag de vendre
sur un pont des louis d'or  trois sous la pice, et auquel on n'en
acheta pas un; ce qui lui fit gagner son pari. Cependant, comme cette
malveillance allait jusqu' la haine, il imagina de mettre  l'avenir
ce qu'il avait  dire sous un nom d'emprunt qui ne serait pas
compromis comme le sien, et permettrait peut-tre de voir accepter et
adopter quelques-unes des vrits qu'il croyait utiles.

Il pensa un moment  prendre pour _grant responsable_ le grand
philosophe Koung-fou-Ts que les jsuites ont appel Confucius--mais
on tait habitu  ne pas prendre les Chinois au srieux, la Chine
n'tait pas  la mode, et lui-mme avait plus d'une fois parl de ce
grand homme avec admiration; ce qui aurait fait souponner
l'expdient.

Un jour qu'il avait amass un certain nombre d'aphorismes, d'axiomes
plus hardis encore que de coutume, il jugea que, pour chapper 
l'indignation et au mpris, il tait temps de mettre son ide 
excution.

En effet.

C'tait un chapelet assez dangereux.

Par exemple.

Deux et deux font quatre.

La prtendue rpublique n'est pas un but, c'est une chelle.

La partie est toujours moins grande que le tout.

On attaque les abus non pour les dtruire, mais pour s'en emparer et
en jouir.

Le plus court chemin d'un point  un autre est la ligne droite.

Les avocats s'intitulent les dfenseurs de la veuve et de
l'orphelin;--mais la veuve et l'orphelin n'auraient pas besoin d'eux,
s'il n'y avait toujours en face de leur dfenseur un autre avocat qui
y oblige.

Un nombre, quel qu'il soit, est toujours pair ou impair.

L'avocat, aprs dix ans d'exercice de sa profession, ayant plaid dans
toutes les questions le pour et le contre, n'a plus aucun discernement
du juste ni du vrai--et est tout  fait incapable de prendre part aux
affaires publiques.

La libert de chacun a pour limite la libert des autres.

Cinq et quatre font neuf, t deux reste sept, etc., etc., etc., et
autres paradoxes vrais peut-tre, mais tranges, choquants, n'ayant
nulle chance d'tre accepts.--C'tait plus que n'en pouvait supporter
la patience de ses concitoyens.

Il se dcida  ne publier de pareilles hardiesses que sous le nom du
philosophe.

    KLMPRSK

Cette publication n'excita pas autant qu'il l'avait craint
l'indignation gnrale,-- cause de la situation du gouvernement; le
Prsident trnait depuis trois ans, le ministre depuis trois
mois.--C'tait un assez rare exemple de longvit.--Un parti s'tait
form de tous les partis aussi ennemis entre eux pour le moins qu'ils
l'taient du parti au pouvoir, mais pour le moment d'accord sur ce
point, qu'il fallait le renverser et rendre la place libre,--chacun 
part soi, esprant jouer ses allis et s'emparer de la place.

Ce qui, dans les ides mises par _Klmprsk_, concernait la rpublique,
reu avec colre et haine par les uns, tait accept par les autres,
qui ne l'appliquaient qu' leurs adversaires.

On en parla beaucoup, on questionna l'crivain; il prit des airs
rservs et mystrieux, rpondit qu'il avait jur de ne pas trahir
_Klmprsk_--qu' la moindre indiscrtion, cesserait toutes relations
avec lui--puis il s'en alla  la campagne, et de l, croit-on, 
l'tranger, mais, en tout cas, disparut tout  fait.

Mais, se demandait-on, quel est ce _Klmprsk_? Les uns disaient: C'est
un diplomate!--les autres, c'est un gnral ou un ancien
ministre,--en tout cas, un homme suprieur. Mais quel nom! comment a
se prononce-t-il? Quelqu'un s'avisa de donner  chaque lettre le nom
dont on l'appelle et cela produisit:

_Kaelempeereska_--mais c'tait encore long et difficile. Une personne
plus pratique rappela ce qu'avait fait autrefois un musicien
compositeur allemand qui avait beaucoup de talent, mais un nom si
hriss de consonnes, si impossible  prononcer, qu'il n'y avait pas
moyen d'en faire un nom rpt par la foule et clbre;--il avait
imagin, au-dessous de son nom, d'ajouter entre parenthses:
prononcez: _Guillaume_.

Eh bien, Klmprsk--se prononcera GUSTAVE.

Ce logogriphe avait occup l'attention pendant une semaine.--Quelques
individus s'taient fait une position dans certains salons en
affectant des airs discrets comme s'ils en avaient su sur Klmprsk plus
qu'ils n'en voulaient dire.

La mode s'en empara,--les femmes portrent des manches et des
tournures  la _Gustave_.

En mme temps, on cra un petit journal--et on fit jouer un vaudeville
sous ce titre:

    KLMPRSK

    _Prononcez Gustave_

Le journal, dont les collaborateurs taient souponns de ne pas tre
trangers au vaudeville, rpandit le bruit que le ministre avait
exig des suppressions et des modifications.--C'tait un attentat  la
libert de la presse et cela devait amener du bruit; aussi la police
meubla la salle d'un nombre respectable de ses agents, ce qui provoqua
ce qu'elle voulait empcher. On applaudit la pice  tout rompre. Les
sifflets risqus par la police firent applaudir jusqu'au dlire. On
cria: Vive Gustave! et A bas le ministre! A bas le prsident!

Ce journal rendit un compte enthousiaste de l'oeuvre; un journal
appartenant au pouvoir actuel, comme il avait appartenu au pouvoir
prcdent, tout prt  se livrer  ses successeurs, crivit:

Ce nom ridicule que vous acclamez, ce nom de _Klmprsk_ que vous
prononcez arbitrairement _Gustave_, nous le prononons _Jocrisse_.

Le premier journal rpliqua: Il vous plat de donner un nom au hros
du jour et, en bon parrain, vous lui donnez le vtre.

Le journal officiel, offens, envoya treize tmoins demandant une
rparation,--l'offenseur leur opposa treize tmoins qui rdigrent et
publirent des procs-verbaux, de sorte que vingt-six individus
bnficirent de la publicit qui leur avait chapp jusque-l et
eurent leur part de la gloire des combattants. Le duel fut ainsi
annonc comme une pice de thtre,--contrairement  l'usage ancien
qui aurait blm comme du plus mauvais got que combattants et tmoins
ne gardassent pas le silence complet sur ce genre d'affaires; le
combat dura une heure et demie:--il y eut trente-deux reprises; il est
vrai que les adversaires se contentrent de battre l'air de leurs
flamberges  quatre longueurs de la lame;--un cependant, s'tant
imprudemment rapproch, reut un coup sur les doigts.--Les vingt-six
tmoins arrtrent le duel,--douze mdecins qu'ils avaient amens
dclarrent que le bless ne pouvait continuer sans se trouver dans un
tat d'infriorit,--on dclara l'honneur satisfait.--Le bless, qui
tait le rdacteur du _Klmprsk_, souponn d'tre l'auteur du
vaudeville, rentra en ville le bras en charpe et se montra ainsi au
thtre le soir.--Les deux journaux publirent un nouveau
procs-verbal du duel rendant hommage  la bravoure,  l'intrpidit
des deux adversaires,--sign des vingt-six tmoins et des douze
mdecins. Le public qui, chaque soir, encombrait le thtre pour aller
applaudir le vaudeville et crier: _Vive Gustave! Conspuez le
ministre! Conspuez le prsident!_--fit une ovation au bless, accusa
le ministre d'tre intervenu sans ncessit et d'avoir aggrav ainsi
son premier crime d'attentat  la libert de la presse.

Le nombre des abonns du _Gustave_ se dcupla en trois jours;--le
ministre fit plucher le journal, un substitut zl trouva facilement
un dlit dans quelques lignes--et on fit un procs.--Le jour de
l'audience, le tribunal tait encombr;--en vain, le prsident menaa
de faire vacuer la salle si on se permettait la moindre
_manifestation d'approbation ou d'improbation_. Il ne put empcher
les cris de: _Vive Gustave! A bas le prsident! A bas le ministre!_

L'accus fut prudemment acquitt;--en vain le prsident du tribunal
voulut rsister, on le saisit sur son fauteuil, et quatre solides
gaillards, relays de temps en temps par quatre autres gaillards non
moins solides,--le portrent en triomphe et lui firent faire le tour
de la place--en mlant son nom et son loge  ceux de Gustave--et aux
imprcations contre le ministre et contre le prsident.

On arrta quelques-uns des manifestants; mais les autres les
arrachrent presque tous aux mains des agents de police;--ceux que ces
agents purent emmener furent relchs le soir; on n'osait pas leur
faire des procs qui, dans l'tat d'effervescence des esprits,
seraient suivi d'autant d'acquittements.

Arriva le moment des lections gnrales.--Quelqu'un proposa la
candidature de _Klmprsk_;--elle fut acclame avec ardeur non seulement
dans la capitale mais dans toutes les circonscriptions;--le cri de
_Vive Gustave!_ fut dclar par le ministre cri sditieux et
faisait tomber ceux qui le hurlaient sous le coup de soixante-quatorze
articles de loi, ce qui centupla en vingt-quatre heures le nombre des
crieurs.--Le cri de _Vive Gustave_ tait toujours accompagn des cris
de: A bas les ministres! A bas le prsident!

Le journal _Klmprsk_--prononcez _Gustave_--clbra les vertus de son
candidat,--et elles taient nombreuses. L'avenir que son lection
promettait au pays dcuplait toutes les flicits du paradis de
Mahomet.

Le journal officiel attribua  _Klmprsk_ tous les vices et quelques
crimes--et annona que son lection serait la ruine et la perte de la
patrie.

Le ministre fit un _chass crois_ de prfets et de sous-prfets pour
s'opposer au torrent; on ne s'occupa plus que de la question
_Klmprsk_.--Ce fut une belle poque pour les filous et les escarpes de
la capitale, auxquels la ville fut abandonne  merci.

Les deux partis couvrirent les murs et les maisons d'affiches de
toutes les couleurs; les _gustavistes_ rappelaient que c'tait
_Klmprsk_ qui,  Xerxs, qui lui disait de rendre ses armes, avait
rpondu: Viens les prendre!

Les _antigustavistes_ soutenaient qu'ils avaient des preuves qu'il
tait le petit-fils du clbre _Cartouche_ et les lecteurs croyaient
les uns et les autres.

Quelques agents de police ayant reu l'ordre d'arracher les affiches
_gustavistes_, furent rous de coups, assomms par les _gustavistes_
qui tapaient en criant: On assassine nos frres! A l'meute manquait
encore le cadavre traditionnel qu'on doit promener par les rues en
criant: Aux armes!

On ramassa un citoyen ivre-mort qu'on coucha sur un brancard et que
quatre robustes manifestants commencrent  promener. Mais l'ivrogne
se rveilla et se prit  chanter sans qu'il ft possible de le faire
taire;--il fallut le remettre  terre au coin d'une borne o il se
rendormit.

Heureusement passait une de ces mascarades appeles _enterrements
civils_, avec des drapeaux et des immortelles teintes en rouge--sans
oublier des stations aux cabarets, chemin faisant, o on buvait aux
vertus et au patriotisme du mort libre penseur.

Les citoyens qui portaient le dfunt se firent un plaisir et un devoir
de prter le corps de leur ami pour accomplir la tradition, le rite et
le crmonial de l'meute.

Deux millions de bourgeois terrifis fermrent leurs portes, laissant
la rue au pouvoir de quelques centaines de fripouilles.

Le prsident avait dj quitt son palais, les ministres dguiss, qui
en marmitons, qui en vieilles femmes, s'taient mis  l'abri. Pendant
ce temps, le suffrage universel fonctionnait. _Klmprsk_ fut lu  la
presque unanimit par trois cent soixante-cinq collgues sur trois
cent soixante-six. Au trois cent soixante-sixime, il y eut
ballottage; mais tout portait  croire qu'il suivrait l'exemple des
autres. Voil donc _Klrmpsk_--prononcez _Gustave_--seul reprsentant
de tous les dpartements. On cherche quel titre lui donner. Tout le
peuple tait dans l'ivresse. On le nomma.

    CHAMBRE DES DPUTS

et protecteur  vie--avec hrdit pour les enfants qu'il pourrait
avoir, mles ou femelles.

--Maintenant, dit un des plus forts politiques du parti gustaviste, il
est temps que le hros paraisse, et qu'on le conduise, ou plutt qu'on
le porte en triomphe au palais de la prsidence.

Et dj les plus obstins adversaires se prparaient  faire amende
honorable et  lui offrir leur concours fidle et dvou.

Mais o est-il?

On se mit  sa recherche, on proclama, on fouilla.. on...

Mon petit livre couvert de parchemin ne va pas plus loin; les
dernires pages ont t dchires et manquent.

De sorte que nous ne pouvons savoir quel fantoche, Arlequin,
Polichinelle ou Pierrot, a hrit de l'enthousiasme et de l'engouement
excits pour cet homme qui n'avait jamais exist, ni  quel degr de
btise et de misre tomba ce peuple que Jhovah avait en vain essay
de faire heureux.




LOGOGRIPHE


J'avais rsolu, pour cette fois, de m'abstenir de toute politique. Si
je ne puis tenir tout  fait cette promesse faite  moi-mme, je m'en
approcherai cependant le plus possible; aprs avoir, comme disent les
papes en nommant des cardinaux, _expector_ deux ou trois petits
points que j'ai sur le coeur, et qui m'toufferaient, je passerai 
autre chose.

Rien ne russit comme le succs;--qu'on se rappelle l'audacieuse
tentative de Malet,--improprement appele la conspiration de Malet,
puisqu'il tait seul, sans complices; en 1812, pendant la guerre de
Russie, il se nomme gouverneur de Paris, jette en prison Rovigo et
Pasquier,--ministre et prfet de police--entrane plusieurs
rgiments, etc.--Traduit devant une commission militaire, le prsident
Dejean lui demandant quels taient ses complices, il lui rpondit:
Vous-mme, si j'avais russi.

C'est ce qu'on vient de voir pour le gnral Boulanger. Nomm dans
trois dpartements, il voit, en vingt-quatre heures, s'accrotre,
d'une faon  la fois comique et rpugnante, le nombre de ses
partisans, de ses flatteurs--parmi lesquels des hommes qui, la veille,
le vilipendaient et le bafouaient ne se montrent pas les moins
ardents.

Je me rappelle que, lors de la rvolution de 1848, un des plus dvous
et des plus ardents serviteurs du gouvernement si malheureusement
tomb, rencontrant un des chefs du parti rpublicain, s'lance vers
lui, lui prend la main, la serre avec force, et lui dit: J'espre que
vous tes des ntres!--Vive la Rpublique!

Naturellement,--les membres d'une nouvelle institution, les
reporters, se sont prcipits sur le gnral  sa rentre 
Paris;--il les a tous reus, a rpondu  toutes leurs questions et
surtout leur a dit ce qu'il a pens avoir intrt  rpandre ou 
faire croire, car les reporters en chasse ont l'avidit du requin qui
suit un navire, et avale gloutonnement tout ce qu'on en jette, les
vieilles marmites et les casseroles, comme le lard.

Le gnral, donc, ne leur a pas cach l'enthousiasme dont il est
l'objet:--il n'a pas gard le secret aux nouveaux et subitement
convertis.

Un de ces messieurs lui ayant effrontment et cyniquement demand o
il prenait les grosses sommes qu'il avait dpenses pour sa triple
lection, et pour la vie qu'il mne depuis quelque temps, M. Boulanger
lui a rpondu: De l'argent? Ne me parlez pas d'argent, j'en regorge,
tout le monde m'en envoie: voici un plein panier de lettres charges
que je n'ai pas encore pu dcacheter, tant il y en a d'autres non
moins charges et pleines d'argent.--Il y en a qui m'envoient 20,000
francs, d'autres 1,000 francs, d'autres trente sous;--il me faut cinq
secrtaires pour dcacheter les lettres,--et le reporter s'est
empress d'aller porter la chose  son journal. Ce n'est peut-tre pas
vrai, mais cette situation n'est pas sans exemple.--Du temps d'une
autre Fronde contre le Floquet qui s'appelait alors Mazarin, le
Boulanger qui s'appelait duc de Beaufort,--devint l'idole de la
population de Paris, et fut surnomm le Roi des halles.--Un jour
qu'il jouait  la paume, au Marais, les dames de la halle allaient
par peloton le voir jouer et faire des voeux pour qu'il gagnt.--Comme
elles faisaient du tumulte pour entrer et que le matre paumier s'en
plaignait, le duc fut oblig de quitter le jeu et de venir leur parler
 la porte. On convint que les femmes entreraient en petit nombre les
unes aprs les autres pour le voir jouer. Eh bien, ma commre, dit-il
 une d'elles, vous avez voulu entrer: quel plaisir prenez-vous  me
voir perdre mon argent?--Elle lui rpondit: Monsieur de Beaufort
jouez hardiment, vous ne manquerez pas d'argent; ma commre que voici
et moi, nous avons apport deux cents cus; s'il en faut davantage,
j'irai en chercher.

Quelque temps aprs, comme il passait devant l'glise Saint-Eustache,
une troupe de femmes se mit  lui crier: Monsieur, ne consentez pas
au mariage avec la nice du Mazarin, quelque chose que vous dise ou
vous fasse votre pre; s'il vous abandonne, vous ne manquerez de rien:
nous vous ferons tous les ans une pension de soixante mille livres
dans la halle.

La popularit dont jouit en ce moment le gnral Boulanger est
incontestable: les relations des reporters et des journaux suffiraient
pour rendre vrai demain ce qui ne l'tait pas hier;--la foule va o
va la foule, sans bien savoir o; on lui envoie tant d'argent que
cela!--et moi aussi, je vais lui envoyer 1 fr. 50.

On va donner son nom  une rue de Paris, et, dans tous les chefs-lieux
des dpartements o il a t et sera lu, on parle d'une statue.

Mais que de lettres! que de flicitations! que d'offres de dvouement!
que de demandes aussi!--des femmes lui tricotent des bretelles, une
vieille dame lui envoie des pruneaux, en rappelant combien sa sant
est prcieuse  la France.

Il reoit des vers, des odes, des acrostiches;--entre toutes ces
missives, une mrite d'tre cite: elle est de M. Joseph Prudhomme,
fils naturel d'Henri Monnier, professeur d'criture et de grammaire,
lve de Brard et Saint-Omer, expert asserment prs les cours et
tribunaux.


Brave gnral, lui dit-il, c'est comme grammairien et au nom de la
langue franaise et de l'alphabet que je viens vous dire: Heureuses
les lettres, les neuf lettres qui ont l'honneur d'entrer dans votre
nom!--tristes sont celles qui restent en dehors!--Ces neuf lettres
deviennent l'aristocratie de l'alphabet, les autres sont la foule, la
populace, l'_ignobile vulgus_; les crivains de mrite, s'efforceront
de les employer le moins possible.

Dj ces neuf lettres composent un grand nombre de mots, un si grand
nombre de mots qu'il ferait presque une langue, et qu'il suffirait de
quelques lgres modifications dans l'orthographe pour qu'on pt
parler le boulangisme.

Ce nom est bien grand, il promet, il contient tout; outre la paix et
la revanche, outre la prosprit et la moralisation du pays, le
patriotisme, la libert, la fraternit, etc.

Voici un petit chantillon des mots qui, dj, se peuvent crire avec
les neuf lettres de votre nom.--Je dis petit chantillon; car j'en ai
trouv cent trente et un;--j'en cherche et j'en trouverai encore.

Blague--gabeur--gobeur--bouge--boue--rouge--ogre--rou--rogne--bagne
--glu--rue--v'lan--ne--auge--Labre (saint)--bulle (de savon)--onagre
--bougre--grue--bourbe--balle--grlon--rage--gueule--borne--grve--rle
--nul--goule--ravage--banal--grabuge--borgne--lave--gaver--bave
--glou-glou--narguer--galon--gele--gale--veule--bran, etc., etc., etc.

Qui sait si on ne complterait pas la langue avec vos prnoms?

Si, par votre influence toute-puissante, brav' gnral, j'entre 
l'Acadmie franaise, d'abord vous pourriez compter sur ma voix pour
vous y faire entrer  votre tour, et ensuite je consacrerais mes
veilles  la formation, au perfectionnement de la langue boulangienne
toute tire de votre nom; les lettres qui, obstinment, se
refuseraient  cet honneur, seraient considres comme suspectes, et
rejetes pour le got et le beau langage.

    JOSEPH PRUDHOMME.

Et moi aussi, je veux donner quelque chose au brav' gnral; car on
s'aborde dans la rue, et on se demande rciproquement: Qu'avez-vous
envoy au gnral?... Je n'ai pas, du reste, ce qui me distingue
avantageusement, attendu son triple succs, pour lui fournir, par les
exemples de Cromwell et de Bonaparte, la seule et efficace manire de
dissoudre une Assemble.

Je veux aujourd'hui, quoique ce soit hardi, peut-tre imprudent--lui
dire deux vrits:

La premire, c'est qu'il ne faut pas s'enorgueillir de la
popularit--et de la multiplicit des suffrages.--On ne vote pas pour
celui-ci ou celui-l, mais contre celui-l ou celui-ci.--Le favori
n'est le plus souvent qu'un prtexte.--Vive Boulanger! ne veut
peut-tre dire que A bas Floquet! et mme A bas la Rpublique!

--Vous valiez mieux, dit Snque  Lucilius, quand vous plaisiez 
moins de monde.

Pourquoi, brav' gnral?--Connaissez-vous un gnral qui n'ait donn
des preuves de bravoure?--O, quand, et comment M. Boulanger en a-t-il
donn plus que les autres? Et, d'ailleurs, que signifie cette pithte
qui s'applique  tous, non seulement  tous les gnraux, mais  tous
les colonels,  tous les sergents,  tous les soldats?--Comme loge,
c'est banal et commun.

A Cromwell--qui, lui, savait dissoudre une Assemble, un de ses
courtisans faisait remarquer, avec enthousiasme, la foule norme qui
se pressait sous ses fentres pour le voir.

--Il y en aurait encore bien plus, dit le Protecteur, si on me menait
pendre.


Beaucoup--mme parmi les conservateurs, ont vot pour le brav'
gnral, le jugeant instrument de guerre, machine de dissolution pour
la Rpublique--et peu capable par lui-mme de se soutenir et de
s'installer. C'est ce sentiment qui a tant servi  l'lection du
prince prsident en 1848.--C'tait quelqu'un dont on se dbarrasserait
facilement.--On a vu plus tard qu'on s'tait tromp.

Peut-tre agit-on aujourd'hui aussi lgrement, en ne faisant qu'un
cas trs mdiocre de la personnalit de M. Boulanger.

Cependant--en examinant l'entourage, la cour, les associs de M.
Boulanger, on peut dire que a manque de Morny, et, sans Morny, le
prince Louis-Bonaparte ne serait pas devenu l'empereur des
Franais;--de mme que, sans Ollivier, il serait peut-tre encore sur
le trne.

On me dit qu'un dput,--un de ceux qui ont cri le plus nergiquement
A bas le dictateur! lors de la sance de la dmission,--inquiet de
sa situation et, pour se concilier la faveur du gnral, tmoigner son
repentir et assurer sa rlection, se propose,  la rentre des
Chambres, de dposer deux projets de loi, par lesquels-- l'exemple du
Snat romain pour Csar:--1 il serait au-dessus des lois de faon 
n'tre jamais forc de faire ce qui ne lui plairait pas--ni empch de
faire ce qui lui plairait;--2 on lui donnerait un droit absolu sur
toutes les femmes de la Rpublique.

Les pauvres terrassiers viennent de recevoir une leon dont je
voudrais tre certain qu'ils profiteront. C'tait bonnement,
innocemment, navement qu'ils s'taient mis en grve, pousss,
encourags par les dmocrates, les labouvistes, les anarchistes, les
intransigeants, les exclusifs, les fructidoriens, les robespierristes,
les dantoniens, les maratistes, les montagnards, les possibilistes,
les nihilistes, les patriotes plus patriotes que les patriotes, les
sans-culottes, les terroristes, les communards, les tape-durs et
autres factions, tous ennemis acharns les uns des autres et d'une
Rpublique soi-disant concentre, une et indivisible.

Ces bons terrassiers n'avaient aucune ide politique; aucun ne
pensait  tre prsident de la Rpublique.--Ce qu'ils voulaient,
ce qu'on leur faisait esprer, c'tait d'tre plus pays  proportion
qu'ils travailleraient moins, d'avoir plus de temps  passer au
cabaret et plus d'argent  y dpenser, en s'offrant quelques petites
douceurs; car, demandez aux marchands de la halle si les ouvriers
aujourd'hui se privent de bons morceaux--et, regardez  la porte
des marchands de vin, vous y verrez de coquettes caillres ouvrant
des hutres.--On leur disait que c'tait par mchancet que les
patrons ne les payaient pas plus cher et exigeaient le travail de la
journe d'autrefois.--Les patrons avares avaient de l'or  n'en savoir
que faire.--Nul ne leur disait que, si la main-d'oeuvre devenait plus
chre, beaucoup de patrons seraient forcs de fermer les ateliers ou
de faire faillite. Tout cela intressait peu le conseil municipal et
les hommes politiques de taverne, les Dmosthnes du ruisseau.--J'ai
vu en 1830, en 1834 et en 1848, des meutiers fanatiques prts  se
faire tuer, mais les deux derniers sont morts en 1871: c'taient
Flourens et Delescluze.--Aujourd'hui, on ne veut pas mourir, on veut
vivre et bien vivre, on attaque les abus pour s'en emparer et en
jouir; on avait donc espr pousser les terrassiers et les autres
corps d'tat en avant pour une revanche des journes de juin, en se
tenant  l'abri, et leur faire tirer les marrons du feu.

Alors, on les accablait d'loges, de sympathies, d'enthousiasme, on
leur promettait beaucoup d'argent, on leur en donnait mme un
peu,--c'taient tous des hros.

Mais les terrassiers, trs probablement grce  leurs femmes, ne s'y
sont pas laiss prendre et sont rests sur leur terrain.

Alors, conseil municipal, dmocrates, patriotes, possibilistes,
nihilistes, etc., les ont subitement et carrment lchs et
abandonns.--Quelques terrassiers ont t blesss, d'autres mis en
prison,--tous ont perdu un mois de travail et de gain.


Je parlais tout  l'heure des reporters et de l'ardeur avec laquelle
ils s'taient rus sur le gnral Boulanger, qui ne leur a pas plaint
une pture qu'ils ont gobe avidemment.

Il y a longtemps dj--j'en ai cependant vu les commencements--que le
journalisme a triomphalement laiss derrire lui cette prtendue
renomme des Anciens--avec ses cent malheureuses trompettes; une
nouvelle classe de littrature, l'institution des reporters, y a mis
le comble.

Une arme d'hommes de tous ges, sortis de toutes conditions ingrates,
ou moins amusantes,--les uns plus, les autres moins lettrs, plus ou
moins bien vtus et quelques-uns trs bien et ayant du monde; tous
hardis, rsolus, imperturbables, quelquefois effronts, forts d'un
droit qu'ils s'attribuent et qu'ils rclament hautement. Cette arme
infatigable ne se repose ni le jour ni la nuit.--Quelques-uns chassent
avec un carnier  la dernire mode, quelques-uns chiffonnent avec la
hotte et le crochet.--Cette arme se rpand sur la ville en qute de
nouvelles--tous rsolus  ne pas revenir bredouilles;--ils entrent
partout, avec l'autorit que des magistrats n'exercent qu'avec des
restrictions inviolables.

Un artiste, un peintre, une cantatrice, clbres ou  la mode, un roi,
un empereur arrivent-ils  Paris,  l'instant mme, le reporter envoie
sa carte, et suit, sans attendre de rponse, le domestique qui la
porte, il s'assied et pose une srie de questions  ces diverses
majests qui rpondent avec complaisance, les uns intimids, les
autres malins:--Quel ge avez-vous? Sortez-vous de parents
honntes?--Quelles sont vos vertus, quels sont vos vices? Quel vin,
quels mets prfrez-vous? Tous ces cheveux sont-ils  vous? etc.

Une famille vient d'tre frappe d'un immense malheur, un de
ses membres vient d'tre assassin ou de se tuer lui-mme, le
reporter sonne: il demande  voir la veuve, les enfants... On
rpond qu'ils sont tous accabls par la douleur et ne reoivent
personne.--Personne, c'est possible; mais moi, c'est diffrent;--je
suis--la presse! Et alors on le reoit, on rpond en pleurant  des
questions les plus risques, les plus indiscrtes.

Pourquoi s'est-il tu? Avait-il vol  la banque; o il tait
employ? ou a-t-il dcouvert, madame, que vous le trompiez avec un de
ses amis? etc.

Le reporter s'en va, le carnier plein, mais,  l'instant mme, lui
succde le reporter d'un autre journal;--pourquoi refuser  celui-ci
ce qu'on a accord  l'autre?--Il fait  peu prs les mmes questions
et empoche les mmes rponses.

Un crime a t commis, le reporter va voir l'accus dans sa prison,
les geles lui sont ouvertes comme des palais.

--Eh bien, mon pauvre criminel, nous avons donc tu notre pre?

Il n'tait pas encore question du reportage, lorsqu'il courut
l'anecdote suivante, attribue  Victor Hugo,--qui tait, lui aussi,
en qute de documents pour _Le Dernier Jour d'un Condamn_.

Il obtint facilement l'autorisation des magistrats comptents, pour
aller voir  la Force un assassin qui venait d'tre condamn  la
peine de mort.

Hugo,--trs correct--et ne voulant pas manquer d'gards au condamn,
se fait annoncer:

--Un monsieur demande  vous voir, dit le gelier au prisonnier.

--Qui a... un monsieur?

--M. Victor Hugo.

--Rugo?... rpond le condamn--Rugo?... je connais pas; de quel bagne
qu'i'sort?

Un nouveau volume illustr de charmants dessins de Riou,--que vient
de publier l'heureux auteur d'un petit chef-d'oeuvre _Boule de
suif_--me rappelle une circonstance o une femme sut se servir
habilement de l'intervention d'un reporter:

Bazaine, moins coupable peut-tre que certains de nos ministres de la
guerre, tait dans la plus dlicieuse prison, l'le Sainte-Marguerite,
une oasis dans la Mditerrane;--je comptais mme, si des amis  moi
arrivaient au pouvoir, demander la survivance--en m'efforant d'tre
ensuite transfr  l'le voisine, l'le Saint-Honorat, que je prfre
de beaucoup.

On apprit un matin que le marchal Bazaine s'tait vad et on
attribua l'aventure  sa femme.--Le pouvoir ne s'en soucia
point;--c'tait un dbarras.

Les fugitifs furent cependant poursuivis, mais par le reporter d'un
journal trs rpandu--et qui ne regarde pas  la dpense pour
satisfaire la curiosit de ses nombreux lecteurs;--voies ferres,
postes, etc., il ne ngligea rien et les rejoignit;--il dclina ses
titres, et demanda une entrevue  madame Bazaine, qui, aprs un peu
d'apparente hsitation, voulut bien le recevoir, montra quelques
rpugnances  rpondre  ses questions, puis y consentit aprs lui
avoir recommand une discrtion qu'elle et t bien fche de lui
voir pratiquer.

--Eh bien, monsieur, dit-elle, je cde et je vais vous dire toute la
vrit. Aprs quoi, elle commena une fable, ayant le but honnte de
ne pas compromettre, peut-tre de sauver les complices de l'vasion du
marchal.

--La nuit, au moyen d'une corde, dit-elle, le marchal tait descendu
sur les rochers au pied de la forteresse;--pendant cette prilleuse
gymnastique, il avait mme frott et fait luire une allumette pour se
signaler aux sauveurs.

Les sauveurs taient tout simplement madame Bazaine et un sien cousin,
jeune homme aussi nouveau qu'elle aux choses de la mer;--ils avaient
pris un petit bateau  la Croisette, en face de l'le,--avaient
travers, avaient accost sur les rochers, o ils avaient recueilli M.
Bazaine, puis taient alls trouver un btiment italien mouill au
large du ct de Nice.--Voil toute la vrit.

Et le reporter triomphant adressa son butin  son journal par le
tlgraphe, sans compter les mots.

Le rcit fut lu avec avidit, reproduit par d'autres feuilles--et la
lgende tait fonde.

Mais on en rit beaucoup  Cannes et  Saint-Raphal.

Cette mme nuit, en effet, j'avais  Saint-Raphal des filets  la
mer;--il se mit  souffler un des plus forts mistrals, vent du
nord-ouest, que j'aie vu;--la mer tait plus que grosse et les lames
montaient en cumant sur les deux lots, le _Lion de terre_ et le
_Lion de mer_ en face de chez moi,--il s'agissait d'aller tirer ou,
mieux, retirer nos filets, non pour prendre le poisson, mais pour
sauver les filets.--Nous partmes trois sur un canot, mon matelot,
Basile Simon, M. Lon Bouyer et moi--tous trois hommes de mer
endurcis.

Eh bien, nous mmes plus d'une heure  atteindre les filets avec six
avirons, et plus d'une heure et demie  les tirer de l'eau, aprs
avoir t vingt fois sur le point d'y renoncer;--au retour, nous
tions aussi mouills que si nous tions venus  la nage, les lames
nous passaient par-dessus la tte et notre canot tait  moiti plein
d'eau.

Cette nuit-l, aucun marin, aucun homme mme connaissant un peu la
mer, je ne dis pas n'aurait russi, je ne dis pas n'aurait tent
d'accoster l'le Sainte-Marguerite par le ct o, selon la lgende,
madame Bazaine et son petit cousin avaient abord les rochers; mais je
dis mme n'y aurait song un instant, certain de voir l'embarcation
s'emplir et couler en route, ou se briser en clats sur les rochers.

Il n'tait pas beaucoup plus vraisemblable de se figurer le marchal,
gros, pesant, peu gymnasiarque, pendu au bout d'une corde que le vent
aurait agite, secoue en le frappant et le meurtrissant contre la
muraille.

Les choses ne s'taient donc point passes ainsi.

Le marchal--je ne me charge pas d'expliquer comment--tait sorti par
la porte, s'tait transport sur l'autre bord de l'le en face de
l'le Saint-Honorat, cte  peu prs possible par ce temps pour des
marins,--o tait venue le prendre une embarcation du navire italien
en panne prs de l'le, monte pour le moins par quatre vigoureux
rameurs avec un homme  la barre.

Si, lorsque M. de Maupassant me fit le plaisir de me venir voir 
Saint-Raphal, la conversation tait tombe sur ce sujet, je me
serais empress de l'clairer--et il n'et pas, dans son livre dont la
scne se passe entre Nice et Saint-Raphal, adopt la lgende de
madame Bazaine,--modifie cependant par ceux qui la lui avaient
conte.--M. de Maupassant est propritaire d'un yacht de plaisance et
pas tout  fait tranger aux choses de la mer. On n'osa pas le traiter
tout  fait en _bourgeois_ et en _terrien_,--on corrigea et changea
certains dtails par trop invraisemblables:--on fit disparatre le
petit cousin et on le remplaa par un ami dvou.


Pendant trois jours et trois nuits, le golfe de Saint-Raphal vient
d'tre le thtre d'un spectacle curieux et mouvant,--une petite
guerre maritime: cinq ou six vaisseaux cuirasss tentant une descente
sur les ctes d'Agay  Saint-Tropez,  Saint-Eygulph et 
Saint-Raphal,--harcels par un gupier de torpilleurs; le vaisseau
qui se laissait surprendre par le torpilleur et approcher  400 mtres
de distance, tait cens avoir reu ses torpilles; si le torpilleur
tait aperu en avant des 400 mtres, il tait rput foudroy par
le cuirass. D'o une canonnade incessante de jour et de nuit;
les torpilleurs s'embusquant dans les anfractuosits, les _caranques_
de la cte, les cuirasss envoyant des claireurs et des
contre-torpilleurs  leur recherche.--Je crois que les torpilleurs ont
eu l'avantage sur les cuirasss, reprsentant l'ennemi.

Nous avons vu manoeuvrer ce que la science peut montrer jusqu'
prsent de plus fort et de plus nouveau dans l'art de tuer les hommes
en dpensant des trsors perdus.

On ne peut s'empcher de remarquer qu'on n'a jusqu'ici trouv qu'un
seul moyen de faire des hommes, et qu'on a invent et invente tous les
jours de nouvelles manires de les tuer.

Notre petit Saint-Raphal a jou dans l'histoire contemporaine, par
deux fois, un rle rest anonyme:--c'est  Saint-Raphal
(San-Raphalo)--que Bonaparte est descendu en revenant d'gypte, c'est
 Saint-Raphal qu'il s'est embarqu pour l'le d'Elbe.

Mais ce n'tait alors qu'une bourgade de pcheurs, et on dsignait, on
dsigne encore souvent le golfe qui le baigne, par le nom de Frjus,
qui est  une lieue de la mer.--Le territoire de Saint-Raphal, dont
Agay, Saint-Eygulph, Valescure, sont des dpendances, est fort tendu
et mme bien chang depuis vingt-huit ans que je l'ai dcouvert et
vingt-deux ans que je l'habite.


Quelques jours avant la petite guerre, on avait assist  une scne
triste et touchante:--il y a  Saint-Raphal un jeune mdecin
instruit, studieux, soigneux et qui plus est... heureux,--pour lui
appliquer ce que disait de lui-mme un trs clbre mdecin: Je le
soignais, Dieu l'a guri. La Providence a guri la plupart des
malades qu'il a soigns.

Il a eu le malheur de perdre un petit garon de trois ans aprs
l'avoir disput  la mort pendant plusieurs mois. Nous n'avons pas
encore ici le hideux corbillard,--et le petit corps couvert de
fleurs tait port  l'glise et au cimetire par des jeunes filles
vtues de blanc.

Le pre suivait le convoi nombreux au bras d'un ami;--ses regards
tombrent sur une des jeunes filles qui portaient l'enfant, il la
reconnut et dit avec amertume: En voil une que j'ai russi 
rappeler de bien loin et  sauver et je n'ai pu sauver mon pauvre
petit garon!

Il n'est personne qui, ayant vu dangereusement malade une personne
chre, n'ait eu des anxits, des doutes sur la mdecine.

Surtout si on a tudi l'histoire de cette science que Galien lui-mme
appelait une science de conjectures--et dont Pline dit qu'il n'y a
point de discipline plus inconstante que la mdecine.

Il n'y a que la politique, certaines religions, la philosophie et la
sagesse qui aient engendr et fait croire autant d'absurdits et de
saugrenuits que la mdecine;--il n'y a que les jupes des femmes qui
aient subi autant de variations, de rvolutions et de modes
diffrentes.

Pendant six cents ans, dit Pline, le chou composa toute la mdecine
des Romains.

Caton l'ancien, dans son livre _De re rustica, Des choses de la
terre_, dit:

Le chou tient le premier rang entre tous les lgumes; c'est un aliment
excellent qui dtruit les germes de toutes les maladies;--il gurit la
mlancolie, les palpitations du coeur, les lsions du foie, des
poumons, des entrailles; il gurit la goutte, les insomnies, les maux
de tte, les maux d'yeux, la surdit, les dartres. Si, dans un repas,
dit-il textuellement, vous voulez bien boire et bien manger, mangez
auparavant quelques feuilles de chou confites dans le vinaigre, aprs
le repas mangez-en encore cinq feuilles, vous serez comme si vous
n'aviez ni bu ni mang, et vous pourrez boire  votre fantaisie. Et il
dtaille la faon de prparer le chou d'aprs ce qu'on lui demande. En
1766, un nouveau lgume vint remplacer le chou tomb tout  fait en
oubli.

M. Ami-Flix Bridault, mdecin des hpitaux civils et militaires de la
Rochelle, prsident du comit de sant de la Rochelle, publia un
volume de prs de 500 pages--grand in-8--avec l'approbation et les
loges des principaux mdecins de son temps et de nombreuses
attestations de malades guris;--on n'acceptait que les malades
incurables et dsesprs.

A cette poque, la carotte gurissait trente-sept maladies.--J'ai ou
dire qu'elle allait reparatre dans la pharmacope. _Insanas gentes!_
dit Juvnal en parlant des gyptiens, heureux peuples qui voyaient
crotre leurs dieux dans leurs jardins.

Un autre lgume a eu, de ce temps-ci, une destine bien glorieuse,
bien tapageuse, bien productive, dit-on pour ceux qui le cultivent, je
parle de la lentille.

La lentille a t bien longtemps mconnue, calomnie mme, je le veux
croire,-- Pline seul en parlait favorablement:--A ceux qui se
nourrissent de lentilles, dit-il, une parfaite galit d'me.

Mais coutez les autres:

Les lentilles sont de mauvais et grossier suc, engendrant peu de
sang;--elles causent des tournoiements de tte et des vertiges, des
convulsions, et parfois mme l'pilepsie, elles nuisent  la vue selon
certains auteurs, dit le docteur Philibert Guybert, docteur rgent en
la facult de mdecine de Paris (MDCL). Mais depuis quarante ans
justice lui a t rendue; elle gurit non seulement toutes les
maladies connues, mais aussi celles que les pauvres mdecins devenus
trop nombreux sont forcs d'inventer tous les jours; en effet, depuis
trois quarts de sicle, la moiti des jeunes Franais se font
mdecins, l'autre moiti avocats,--le trop-plein est forc de se jeter
dans la politique.

Le sort des mdecins a presque autant vari que la discipline de la
mdecine.

Hrodote raconte que le mdecin Mlampe ne consentit  donner ses
soins  la fille de Proetus, roi d'Argos, qu' condition qu'on lui
donnerait cette belle princesse Cyrianase et la moiti du royaume.

Le mdecin Musa, ayant guri Octave Auguste, se vit lever une statue
et fut cr chevalier romain.

Mais, d'autre part, Alexandre, aprs la mort d'phestion, fit raser le
temple d'Esculape et mettre en croix son mdecin Glaucias.

Gontran, roi d'Orlans, fit couper la tte  deux mdecins aprs la
mort de sa femme Austrigilde,  laquelle il avait jur de la venger de
l'ignorance ou de l'impuissance de ces deux malheureux.

A une autre poque, j'avais lu dans un livre de Cornlius Agrippa: _De
l'incertitude et de la vanit des sciences_, une assertion que j'avais
prise pour une de ces plaisanteries qu'on a toujours faites sur la
mdecine: Le mdecin, dit-il, examine le contenu des bassins, allant
mme quelquefois jusqu' le goter au bout du doigt (1590). Et ce
mdecin lui-mme de Louise de Savoie, mre de Franois Ier, appelle
ses confrres scatophages, nom form, comme anthropophages (mangeurs
d'hommes), de deux mots grecs que je ne traduirai pas. Mais voici ce
que j'ai lu dans _les Tableaux de Paris_, de Mercier, chapitre
DLXXXV. Voici les propres mots d'un rglement fait par Henri II sur
la plainte des hritiers des personnes dcdes par la faute des
mdecins: Il en sera inform et rendu justice comme de tout autre
homicide, et seront les mdecins mercenaires tenus de goter les
excrments de leurs patients et de leur importer toute autre
sollicitude; autrement ils seront rputs avoir t cause de leur mort
et dcs.

Je ne m'tendrai pas sur des panaces qui ont longtemps rgn en
mdecine: l'orvitan, la thriaque, le mithridate, toutes trois
composes d'une quantit prodigieuse d'lments varis: des herbes,
des pierres, des fientes et toujours des vipres;--a gurissait de
tout!--procd naf qui ressemble  celui d'un chasseur maladroit ou
peu confiant qui, au lieu de mettre une balle dans son fusil, y
entasse de nombreuses chevrotines et mme du petit plomb. Sur cette
quantit de drogues, il peut s'en trouver une qui atteigne la maladie.

La vipre a eu longtemps un grand succs--mme auprs de ceux qui ne
croyaient ni au bzoard ni  cent autres inventions,--et ces drogues
si varies, si souvent contradictoires dans leurs effets, si inertes,
ce n'taient pas seulement de vulgaires charlatans qui les
prescrivaient, ni des imbciles qui les avalaient;--j'en produirai
pour exemple madame de Svign.--Son gendre, M. de Grignan, avait des
accs de faiblesse et de dbilit, madame de Svign, pleine de
sollicitude pour le bonheur de sa fille, envoyait  M. de Grignan des
vipres pour en confectionner des bouillons qui devaient lui rendre sa
vigueur premire. Nous la voyons prconiser minutieusement et avec
enthousiasme la pervenche: Si on demande sur quelle herbe vous avez
march pour redevenir si belle, dit-elle  sa fille, rpondez: Sur la
pervenche! Dieu l'a cre pour vous.

Elle croit  l'eau divine de la reine de Hongrie qui dissipe toute
tristesse, et elle s'en enivre.

Elle croit  _la poudre de M. Delorme_ et  _la poudre des capucins_.

Elle demande qu'on lui fasse de _l'huile de scorpion_.

Elle croit aux _gouttes du frre Ange_ et  _la moelle de cerf_.

Elle a estim _l'essence d'urine_ et elle en boit huit gouttes.

Blesse  une jambe, les chers pres appliquent  cette jambe des
empltres de diverses herbes--qu'on change deux fois par jour:--ces
herbes, on les enfouit dans la terre, et, quand elles sont pourries,
on est guri.

Cependant, elle ne gurit pas: elle a recours  un baume tranquille
qui ne la gurit pas davantage. Alors elle s'enthousiasme pour la
poudre sympathique du clbre docteur Digby. Ah! le docteur Digby,
voil un fort charlatan.

Ce n'tait cependant pas une personne bien nave et bien crdule que
madame de Svign.

Tallemant des Raux conte qu'une dame de son temps ayant un enfant
trs malade lui donna un clystre dans lequel elle avait fait
dissoudre des reliques d'un saint;--il ne dit pas s'il y eut
gurison.--Tout porte  croire que ce fut une inspiration personnelle,
ce ne fut jamais de doctrine.

Une drogue merveilleuse, qui a longtemps rgn dans le monde entier,
c'est le bzoard.--C'tait une pierre qu'on trouvait dans l'estomac
d'une sorte de chvre des Indes;--cette pierre tait forme du suc et
de l'esprit de certaines plantes salutaires que l'animal avait
broutes; l'eau o avait un peu sjourn ce bzoard, la moindre
raclure qu'on en absorbait suffisait pour prserver non-seulement de
tout poison, de toute morsure de serpent ou de bte enrage, mais de
toute maladie et surtout de la peste;--il suffisait mme d'avoir un
bzoard dans sa poche pour pouvoir tout braver;--les rois s'en
envoyaient comme chose plus prcieuse que l'or et les diamants. Voici
ce que raconte  ce sujet (en 1550) le clbre chirurgien Ambroise
Par, qui fut chirurgien de quatre rois: Henri II, Franois II,
Charles IX et Henri III, au chapitre XLIV du XXIe livre de la
chirurgie:

Le roi estant en la ville de Clermont, un seigneur lui apporta
d'Espagne une pierre de bzoard; tant alors dans la chambre dudit
seigneur roi, il m'appela et me demanda s'il existait quelque drogue
qui pt prserver de tout poison; je lui rpondis que non,-- cause de
la diversit des venins et de leur action;--le seigneur qui avait
apport la pierre soutint l'efficacit du bzoard;--alors, je dis au
roi qu'on aurait bien moyen d'en faire exprience certaine sur quelque
coquin qui aurait gagn le pendre. Alors promptement il envoya querir
M. de la Trousse, prvost de son htel et lui demanda s'il avait
quelqu'un qui eust mrit la corde; il lui dit qu'il avait en ses
prisons un cuisinier qui avait drob deux plats d'argent en la maison
de son matre, et que, le lendemain, il devait tre pendu et
estrangl. Le roy lui dit qu'il voulait faire exprience d'une pierre
qu'on lui disait tre bonne contre tout venin, et qu'il sust dudit
cuisinier s'il voulait prendre un certain poison, et qu' l'instant
on lui baillerait un contre-poison, et que, s'il rchappait, il s'en
irait la vie sauve, ce que ledit cuisinier trs volontiers accorda,
disant qu'il aimait trop mieux mourir dudit poison dans la prison que
d'tre estrangl  la vue du peuple. Alors un apothicaire lui donna un
certain poison et subitement une raclure de ladite pierre de bzoard.
Ayant ces deux drogues dans l'estomac, il cria qu'il avait le feu dans
le corps.--Une heure aprs, je priai le sieur de la Trousse d'aller
voir, ce qu'il m'accorda en compagnie de trois de ses archers; je
trouvai le pauvre cuisinier  quatre pieds, cheminant comme une beste,
la langue hors la bouche, les yeux et toute la face flamboyants,
jetant le sang par les oreilles, par la bouche et par le nez, et
mourut misrablement, criant qu'il eust mieux valu tre mis  la
potence. Ainsi la pierre d'Espagne n'eut aucune vertu;  cette cause,
le roi commanda qu'on la jettast au feu: ce qui fut fait.

Le bzoard n'tait pas la seule pierre admise en mdecine; on avait la
pierre alectorienne,--qu'on trouvait dans les coqs et qui assurait la
victoire  la guerre et la pluralit des suffrages aux comices.

Saint Isidore vante une petite pierre trouve dans la tte d'une
tortue des Indes qui donne la facult de deviner l'avenir  qui la
porte sous la langue; mais on ferait un gros volume des inventions ou
des crdulits de saint Isidore en fait d'histoire naturelle.

Un concile d'Auxerre dfend l'exprience de la pierre oolithe, qui,
broye et mle  du pain, dnonait les voleurs qui ne pouvaient
manger ce pain.

On se servait beaucoup en mdecine des cinq fragments prcieux, qui
taient l'amthyste, le saphir, l'hyacinthe, la topaze et l'meraude.

Cette pierre, d'ailleurs, ayant ses vertus particulires, l'hyacinthe,
les perles, le rubis, prservaient celui qui les portaient de tout
poison. L'meraude gurissait l'pilepsie.

La topaze faisait disparatre l'hypocondrie, l'opale prservait de la
peste, donnait plus d'clat et de puissance aux yeux.

L'amthyste prservait de l'ivresse.

Sans parler de la pierre philosophale qui et guri de tout et et
supprim la mort si on et pu la trouver.

Le docteur Jean Marius, d'Augsbourg, lve de Jean Scutter, grand
mdecin, a crit vers 1730 un _Trait du castor_, publi  Vienne en
1746, traduit en franais et publi de nouveau chez David fils,
libraire,  l'enseigne du Saint-Esprit, quai des Augustins.

Cet ouvrage est approuv par un grand nombre de mdecins de ce
temps-l.

Marius y parle de la puissance de la pquerette, d'une si grande
utilit dans la cure des blessures; des vers de terre, si efficaces
dans le traitement de la goutte. Il prconise les vertus des
cloportes, de la chair des cerfs, des loups, des livres, des vipres.

Mais ce n'est rien  ct du castor et surtout du castorum qu'on
trouve dans cet animal. Le castor fournit des remdes assurs pour
presque tous les malades.

Une dent de castor les prserve des douleurs que leur causent leurs
propres dents et de l'pilepsie.

La peau de castor--ft-ce une paire de gants--augmente la mmoire.

Le _castoreum_ est souverain contre le mal caduc et contre
l'apoplexie, contre les fivres, les maux d'oreilles, les faiblesses
d'estomac, contre la paralysie, l'asthme, les maladies des poumons,
contre tous les maux,--enfin tout.

Dans le mme ouvrage, Jean Marius prconise l'esprit de suie,--l'huile
des philosophes o il entre des perles, des vipres, des crottes de
souris et de la cendre de jeunes corbeaux.

En 1684, un docteur Confupe a publi un livre sur les fivres. Cet
ouvrage, adress  M. Naquem, premier mdecin de Sa Majest, est
approuv officiellement par les professeurs royaux en mdecine de
l'universit de Toulon.

On y trouve la chair, poudre et sel de vipre, le bouillon compos de
chapon, de vipre, des yeux et des pieds d'crevisses de rivire, du
corail et des perles; la corne de cerf, la dent de sanglier, les
fragments prcieux.

En 1685 parut, avec privilge du Roi, un trait du _th_, du _caf_ et
du _chocolat_, par un docteur Sylvestre Dufour.

On y dit que le docteur Monin, clbre mdecin de Grenoble, a invent
quelques annes auparavant le caf au lait. Voil une des rares
drogues qui ont survcu aux modes.--Ce clbre mdecin, dit le mdecin
Dufour,--a employ le caf au lait et en a fait de fort belles
cures.

Au moyen de lait _cafet_, j'ai arrt la toux, guri la migraine, la
phtisie, la pleuropripneumonie, la fivre tierce, double tierce,
triple quarte.

Une des plus jolies fougres--l'_adiantum_ cheveux de Vnus--a jou un
assez grand rle et a guri bien des maux en 1644, comme en fait foi
un trait publi par le docteur Pierre Formi, docteur de l'universit
mdicale de Montpellier. L'_adiantum_ est une dlicieuse petite
fougre qui, dans la rgion que j'habite, vit trs volontiers dans les
anfractuosits et les fentes intrieures des vieux puits; elle ne
s'lve pas  plus de dix  douze centimtres--sur des tiges fines
comme des cheveux et d'un noir verniss, elle met des feuilles
arrondies et dcoupes d'un vert gai;--on l'appelle, et on l'a appele
de tout temps, cheveux de Vnus;--cela me gne un peu parce que je
vois Vnus blonde. Elle sert, dit Pline,  teindre les cheveux et 
les faire crotre longs, pais et friss; pour cet effet, on la fait
cuire dans du vin et de l'huile.

On lui a dcouvert d'autres vertus. En MDCXLIV,--le docteur Pierre
Formi, de l'universit de mdecine de Montpellier, a publi un _Trait
de l'adiantum, cheveux de Vnus_--contenant la description, les
utilits et les diverses prparations galiniques et spagiriques de
cette plante pour la gurison de quelque _indisposition_ que ce
soit. Ce titre est modeste, car, dans la ddicace faite  puissante
dame Marguerite de Montprat, abbesse de Noneuques,--il avoue--qu' il
n'est de maladie contre laquelle l'_adiantum_ ne dploie le bnfice
de sa vertu.

Il purifie le sang, gurit la mlancolie, l'hypocondrie, toutes
fivres; fait crotre et paissir les cheveux, combat victorieusement
le catarrhe, l'pilepsie, la cphalalgie, les maux de dents et
d'oreilles; claircit la vue, veille les facults du cerveau, excite
les puissances vitales, rjouit le coeur, annihile le venin des
serpents, des scorpions, des vipres.

Il gurit encore l'asthme, la pripneumonie, la gravelle; remdie  la
strilit et  l'impuissance, la teigne, la jaunisse, les crouelles,
les ulcres, les fistules, etc. L'auteur cite encore Galien,
Thophraste et Dioscoride.

La tisane qu'on en fait est un vrai or potable par sa couleur et par
ses vertus; on en fait du vin _adiantum_, des opiats, des tablettes,
des pastilles, des pilules, des poudres, des juleps, des gargarismes,
des cataplasmes, etc.

Enfin, on ne voit pas ce qu'il reste  gurir aux autres drogues,
mdicaments, panaces, etc.

Le volume est termin par des loges, en prose, en vers, en franais,
en latin, en grec, du docteur Formi et de son ouvrage par d'autres
mdecins et savants.

En MDCLXVIII, le docteur Baillaud ddie  M. Bourdelle, premier
mdecin de la reine de Sude, conseiller et mdecin du roy, un
discours du tabac.

Le tabac, alors tout nouveau, avait t fort attaqu, rejet; le
docteur avait pris sa dfense;--c'est pourquoi le docteur Baillaud lui
dit qu'il a un esprit plus qu'humain.

Le livre est prcd des approbations du docteur Daquin, conseiller du
roi en ses conseils et premier mdecin de la reine; du docteur Lizot,
conseiller et mdecin ordinaire du roi; du docteur Gurin, rgent en
la facult de mdecine de Paris; du docteur de Michu, docteur en
mdecine de la facult de Montpellier.

Il est inutile que je copie une nomenclature. Le tabac gurit
compltement de tout.

L'auteur termine ainsi son volume, orn d'une jolie reliure en
maroquin vert, orn de filets d'or.

Mon ouvrage est complet, s'il n'est pas achev; puisse-t-il donner
l'estime que les vritables savants ont pour le tabac; c'est le plus
riche trsor qui soit venu du pays de l'or et des perles. Il contient
tout runi ce que les autres mdicaments n'ont que spar.--La nature
ayant fait un pareil miracle, ne devait pas le cacher plus de six
mille ans  l'une des moitis du monde; elle fut injuste de le
relguer si longtemps parmi les barbares; elle fut moins indulgente
pour nous que pour eux, lorsque, ayant gard  leur peu de lumires,
elle ramassa tous les remdes en un seul remde.


Le chevalier Digby, dont nous allons parler, n'tait pas le premier
venu. Nomm gentilhomme de la chambre par le roi d'Angleterre Charles
Ier, aprs la rvolution, il migra en France et s'y lia avec des
savants, entre autres Descartes, pendant le sjour de Charles II en
France; il avait t nomm chancelier de la reine de la
Grande-Bretagne. C'tait  la fois un homme savant, un grand et
effront charlatan et un grand fou!

Il avait une trs belle femme--qu'il droguait sans cesse pour
conserver sa beaut; il la nourrissait de poulardes nourries
elles-mmes de la chair de vipres;--ce qui ne l'empcha pas de mourir
trs jeune, et qui peut-tre y contribua.

J'ai un petit livre, imprim avec Privilge de roi, dat de 1668.
Sous ce titre: Remdes souverains et secrtes expriences de M. le
chevalier Digby, chancelier de la reine d'Angleterre, avec plusieurs
autres secrets pour la beaut des dames, l'diteur, Jean Malbec de
Trespel, mdecin spagirique, dit dans une prface: Le nom du
chevalier Digby est trop connu par toute l'Europe pour douter que ce
qui vient de lui ne soit estim; la dlicatesse de son gnie et la
subtilit de son esprit ont toujours brill dans ses ouvrages, etc.

En voici quelques passages,

_Poudre de la comtesse de Kent, laquelle a des vertus surprenantes:_

Prendre les extrmits des serres de cancres pendant que le soleil
est au signe du cancer,--quatre onces des yeux des mmes cancres,--sel
de perles, sel de corail,--bzoard oriental,--de l'os qui se trouve au
coeur des cerfs,--un peu de jus de cleri,--de la gele de peau de
vipre;--spcifiques pour empcher les vapeurs de monter au cerveau,
empcher l'effet du vin pour enivrer, corroborer toute la
nature--contre tous venins et morsures des chiens enrags et toutes
les vertus.

_Remde contre le mal caduc:_

Prenez de la fiente de paon autant qu'il en peut tenir pour une pice
de quinze sous, et avalez le matin  jeun.

_Poudre de cloportes contre la gravelle_,--on peut galement avaler
la fiente d'un taureau de trois ans.

_Contre une hmorrhagie prenez du crne humain_: rpez-le en poudre
et avalez-le dans un verre de vin blanc.

_Contre la morsure des serpents_; des pquerettes blanches en
cataplasme.

_Contre la pleursie_; de la fiente de cheval dans du vin blanc.

galement quelques pous dans un oeuf  la coque, pour arrter le sang
d'une plaie.

Prenez la mousse qui vient sur les ttes de mort;--mais que ce soit
une tte d'homme; humectez d'eau de rose et mettez sur la veine du
front descendant sur le nez.

_Pour les yeux:_

De la moelle de l'os d'une aile d'oie avec gingembre.

_Contre le mal de dents:_

Portez sur vous la dent d'un homme mort et frottez-en la dent qui
vous fait souffrir.

Autre remde:

Prenez un clou, corchez votre gencive de faon qu'il y ait un peu de
sang, puis enfoncez le clou dans un arbre jusqu' la tte, et le mal
ne viendra plus.

Or potable pour servir aux maladies les plus abandonnes, dont les
effets sont admirables: on mle  l'or des perles, du bzoard, de
l'ambre gris, du corail rouge.

Huile de vitriol philosophique, pour les blessures.

Les belles vertus du noble sel d'esprit d'urine: il gurit tout
cancer,--le loup des jambes, les vieux ulcres,--les fivres
continues;--pour les maux d'yeux,--contre la peste,--contre les
dartres, gales et toutes autres maladies de la peau; contre le mal de
dents, contre la gravelle;--mais il faut le prendre au dclin de la
lune.

Parlons de la _poudre de sympathie_:

Dans un appartement voisin de celui qu'occupait le chevalier Digby, se
trouvait un M. Jacques Hovell, secrtaire du duc de Buckingham, qui,
voulant sparer deux de ses amis qui se battaient, reut un terrible
coup d'pe  la main droite, et la plaie ne se cicatrisant pas, quoi
que fissent les mdecins, on voyait des signes de gangrne, et on
allait couper la main lorsqu'on s'adressa au chevalier Digby.

Celui-ci refusa de voir la blessure et le bless, demandant seulement
un des linges qui avaient servi  panser la blessure et l'pe qui
l'avait faite. On lui donna un linge, le chevalier jeta une poigne de
sa poudre dans un bain plein d'eau o il plongea le linge en
question.

Pendant ce temps, M. Hovell, dans la chambre, causant avec un
gentilhomme, fit un mouvement en disant: Je ne sens plus de douleur.

Ce fait fut rapport  M. de Buckingham et au roy, dit le chevalier.

Un peu aprs, ajoute-t-il, je tirai le linge hors de l'eau et le fis
scher  un grand feu.--Voil le laquais de M. Hovell qui vint me dire
que les douleurs avaient repris  son matre, avec plus de force.
Retournez auprs de votre matre, lui dis-je, il sera guri avant que
vous soyez arriv. Il s'en va, je remets le linge dans l'eau et le
laquais trouva son matre sans la moindre douleur; en cinq jours, la
plaie fut entirement cicatrise.

C'est de cette poudre de sympathie que nous avons vu madame de Svign
si enthousiaste, ainsi que du noble sel d'esprit d'urine.

Tous ces mdicaments--et je n'en ai relat qu'une partie--ont t
longtemps dits, crits, prconiss, approuvs, expriments,--non
point par de vulgaires charlatans des rues et places publiques,--mais
par de savants et clbres mdecins;--tout cela a t cru,
accept, subi,--non point par des niais, par de pauvres esprits
crdules,--mais par les esprits les plus clairs, les plus dfiants
mme,--tant est puissant l'instinct de l'amour de la vie et de la
sant!

De la sant surtout.--On disait de je ne sais quel grand homme:--Il ne
prenait aucun soin pour sa vie, et s'exposait volontiers  tre tu;
mais, sur l'article de la sant, il n'entendait pas raillerie et se
soignait scrupuleusement.

C'est ainsi que lord Chesterfield crivait  son fils: Soignez votre
sant;--il ne s'agit pas de vivre, vivre est peu important;--non, il
s'agit de se bien porter pendant qu'on vit.

Je veux cependant terminer cette confrence par quelques exemples de
bon sens.

L'cole de Salerne tait au royaume de Naples une universit trs
florissante et trs clbre; elle a laiss un recueil d'aphorismes
crits en vers latins, dits lonins, c'est--dire rims soit  la fin,
soit au milieu du vers, ce qui donne  ces sentences, le plus souvent
trs sages--quoique absolues--un certain air bouffon.

Citons en quelques-uns:

_Ablue spe manus._

Lavez-vous souvent les mains, on dit que a claircit la vue; mais,
en tout cas, a rend les mains propres.

_Sex horas dormire satis est._

Six heures au sommeil, c'est assez que l'on donne.

Sept pour le paresseux, huit heures pour personne.

L'empereur du Brsil, qui me fit l'honneur de me venir voir 
Saint-Raphal, tait proccup d'une question: son mdecin voulait
qu'il dormt sept ou huit heures,--lui n'en voulait dormir que quatre
ou cinq;--je lui rappelai  ce propos l'aphorisme de l'cole de
Salerne, et, quoique a lui part encore donner au sommeil une trop
grande part de la vie,--un quart de la vie employ  ne pas vivre,--il
accepta la sentence,--disant  son mdecin: Eh bien, vous dormirez
sept heures, et moi six.

Comment l'homme meurt-il quand il a de la sauge dans son jardin? c'est
qu'il n'y a pas de remde contre la mort.

_Si tibi deficiunt medici._

Es-tu sans mdecin, je vais t'en donner trois:

Gaiet, dite et repos.

On ferait un gros volume rien que des prescriptions non seulement
imagines, conseilles par les mdecins, mais ordonnes sous des
peines svres par l'autorit et le gouvernement. Dans un trs curieux
livre,--quatre gros volumes in-folio, par Delamare, conseiller
commissaire du Roy au Chtelet de Paris (MDCCXXIX); c'est un trait de
la police, mais dans un sens lev et gnral.

A l'article de la peste, les mdecins sont svrement traits,
et on leur impose de rudes devoirs. On donne une liste de
parfums,--prservatifs;--aprs en avoir indiqu quelques-uns, on en
signale un autre sous ce titre:

Autre parfum prservatif pour les personnes de condition.

Un mdecin raconte qu'un client riche lui dit un jour: Qu'est-ce que
ce mdicament de deux sous! gardez a pour les pauvres, et donnez-moi
quelque chose de rare, j'y mettrai le prix.

Dans un autre livre trs estimable du docteur Guybert, _le Mdecin et
l'Apothicaire charitables_ (MDCLIII), il indique au contraire, aprs
les mdicaments rares, coteux ou  la mode, des drogues quivalentes
pour les pauvres.

Ainsi, en place de l'orvitan et du bzoard, si fort en crdit de son
temps, il indique comme contrepoison le citron;--peut-tre en
exagre-t-il les vertus, par la confiance en Virgile, qui a dit au
livre II des _Gorgiques_:

Contre les poisons des martres, il n'est rien de plus sr que le
citron.

Mais, ce qui est au moins aussi certain, il cite contre la peste une
recette dite mdicament des trois adverbes:

_Cite_, _longe_, _tarde_, vite, loin, tard.

Allez-vous-en vite, assez loin, et revenez tard.

Je dois avouer que sa thorie sur le sommeil est assez trange.

Il faut, dit-il d'abord, se coucher sur le ct droit afin que le
souper descende plus profondment au fond du ventricule, puis se
retourner et se coucher sur le ct gauche, afin de hter la coction
de l'aliment; puis, un peu plus tard, se retourner encore et se
recoucher sur le ct droit pour faciliter la distribution du chyle.

Il me semble que ce sommeil est bien laborieux et que, pour obir aux
prescriptions du docteur, il serait ncessaire de ne pas s'endormir.

Le clbre Guy Patin (de 1601  1672) tait un mdecin non seulement
trs savant, trs lettr et de plus trs spirituel: on a racont que,
pour l'avoir souvent  leur table, quelques grands mettaient un
louis d'or sous son assiette, tant son entretien tait intressant,
vari, gai et spirituel.

Il tait sans piti sur le charlatanisme de ses confrres et sur la
mdecine elle-mme,  laquelle il croyait assez peu.

J'aurais, disait-il, dsir tre le mdecin d'un vieil empereur;--il
n'y a rien  faire avec un jeune prince:--il se passe de remdes et il
a raison, tandis qu'un vieux, il a peur, il s'affaiblit, devient
crdule, et j'en aurais profit.

La nature, disait-il encore, a des secrets qu'elle ne nous rvle
pas, et la vie de chacun est fixe  un certain nombre de jours qu'il
n'est pas en notre pouvoir de prolonger.

A un homme riche et gourmand qui se plaignait des premires atteintes
de la goutte, il disait: Il y a encore un moyen de vous gurir, vivez
pendant un an avec trois francs par jour et gagnez-les en
travaillant.

Nous profitons, disait-il encore, de l'enttement des femmes, de la
faiblesse des hommes et de la crdulit de tous.

Dans ma jeunesse, je rougissais quand on me donnait de l'argent; si
je rougis aujourd'hui, c'est quand on ne m'en donne pas.

Il disait encore:

En fait de remdes, je ne crois que ce que je vois.

On usait beaucoup de la raclure de corne de cerf et surtout de
licorne,--animal fabuleux que personne n'a vu plus que les tritons des
Grecs et les hippogriffes.

Pourquoi, disait-il, au lieu de prescrire de la corne de licorne, qui
n'existe pas,--les mdecins ne raclent-ils pas leurs propres
cornes?--car aucune profession autant que la ntre, qui nous oblige 
tre sans cesse hors de la maison et  y laisser nos femmes seules,
n'expose la tte des hommes  cet ornement.

Rsumons: les anciens mdecins n'taient ni moins savants, ni moins
intelligents, ni moins honntes que ceux d'aujourd'hui; leurs clients
n'taient ni plus crdules ni plus btes.

On a abandonn l'orvitan, la thriaque, les vipres, les pierres
prcieuses, etc.

Mais nous avons la morphine, la cocane, l'atropine, l'antipyrine, la
cafine, etc.

Nous avons l'homopathie, nous avons la thorie des altitudes sur les
moulages, nous avons la gurison par persuasion, l'hypnotisme, la
purgation par suggestion, etc.

Un vque, voyant canoniser saints ou du moins bienheureux des
personnages qu'il avait connus, disait: Les nouveaux saints me font
beaucoup douter des anciens.

Je dirai, en renversant l'ide: l'tude de l'ancienne mdecine et des
anciens mdicaments m'inspire beaucoup de doutes sur les nouveaux.




CONFRENCE SUR LE BONHEUR


Sur cette question du bonheur, que j'ai, non sans un peu d'imprudence
peut-tre, entrepris de traiter, je vais simplement crire un peu
ple-mle ce que j'ai vu et appris et pens par moi-mme, et ajouter
ce que je me rappelerai d'ailleurs, soit que je l'aie lu, soit que je
l'aie entendu dire.

Il n'y a aucun sentiment plus naturel  l'homme, plus unanime, que le
dsir d'tre heureux; mais rien n'est plus diffrent, plus oppos
mme que les opinions qu'il se forme du bonheur et les routes qu'il
prend pour y parvenir. Tel, dit Horace, met son bonheur  se couvrir
de la poussire du cirque, tel autre met le sien  entasser dans ses
greniers toutes les moissons de la Lybie;--celui-ci ne sera heureux
que, si la faveur d'un peuple inconstant l'lve aux honneurs,
celui-l veut le bruit des camps, le choc des armes et le son des
clairons;--moi, la couronne de lierre qu'on donne aux potes me fait
l'gal des dieux--et, si Mcenas me donne un rang parmi eux, mon front
touchera le ciel. (_Horace._)

Comment runirait-on les suffrages des hommes sur ce qu'est le
bonheur? Le mme homme n'est pas, sur ce sujet, deux heures d'accord
avec lui-mme--et ddaigne le soir ce qu'il dsirait tant le matin.

Juvnal, dites-vous, l'avait dit avant vous. Je le sais. Et il dit
encore: Souvent les dieux trop faciles ont ruin et perdu des
familles entires en accordant ce qu'elles imploraient.

    _Eruere domos totas optantibus ipsis
    Di faciles._

Je ne maudirai pas, comme fit un pote moderne, les anciens d'avoir
exprim ses propres penses avant lui;--mais la crainte de dire la
mme chose que Juvnal, si longtemps aprs lui, ne me fera pas, pour
ne pas penser comme lui, ne pas penser comme moi.

Varron, dit-on, avait recueilli deux cent quatre-vingt-huit opinions
sur le bonheur.

Je crois qu'on en trouverait facilement davantage. Chaque homme,
peut-tre, s'en fait une ide diffrente, et change bien des fois de
sentiments dans le cour de sa vie.


Le bonheur n'est pas un gros diamant;--c'est une mosaque de petites
pierres!--disait Delphine Gay.--Ajoutons: de pierres d'ingale valeur
et d'clat diffrent, parmi lesquelles se trouvent quelques cailloux
et qui souvent n'ont d'clat que par le rapprochement ou le contraste
des couleurs.

Ce n'est pas une rose bleue;--c'est un bouquet dans lequel il faut
admettre le liseron des haies, la pquerette des champs et la girofle
des murailles.

Ce n'est pas la pierre philosophale, dont la recherche a produit tant
de dceptions, de fraudes et de misres.

Ce n'est pas le saint Graal que,  travers tant d'aventures et de
prils, cherchaient les chevaliers de la Table ronde.

                      _.....Le bonheur, c'est la boule
    Que cet enfant poursuit tout le temps qu'elle roule,
    Et que, ds quelle s'arrte, il repousse du pied._

Certains philosophes ont fait consister le bonheur dans l'absence des
maux.

    _De malheurs vits, le bonheur se compose;
    L'homme,  l'ge envieux o nat l'austrit,
    O l'on fait la sagesse avec l'infirmit.
    Saigne encor de l'pine et ne sent plus la rose._

Il y a des malheureux imaginaires, comme des malades
imaginaires.--J'ai connu un homme dont la vie, divise entre dix, et
fait dix bonheurs prsentables, et qui se plaignait amrement de son
sort.--Je lui ai fait une longue liste des maux qu'il n'avait pas.

tes-vous aveugle?--tes-vous sourd?--tes-vous
paralytique?--tes-vous dfigur par un chancre?--Ici, une page de
maladies.

tes-vous pauvre jusqu' la misre? Avez-vous une femme et des enfants
que vous ne puissiez nourrir? Avez-vous une femme et des enfants laids
ou malingres; les avez-vous perdus?--Sont-ils idiots, mchants,
vicieux,--vous exposant  la honte et au dshonneur? Votre femme vous
trompe-t-elle avec votre ami? Vous tes-vous dshonor vous-mme par
quelque action honteuse? Votre maison est-elle brle? tes-vous
injustement accus d'un crime, ou, qui pis est, l'tes-vous
justement?--tes-vous imbcile et ridicule?--Ici, trois pages de maux
et de calamits.

Eh bien, il y a des gens qui subissent tout cela. Quel droit et
quelle chance particulire avez-vous d'en tre exempt? Il faut donc
vous faire un bonheur modeste de tous les maux qui vous sont pargns.


Que d'heureux on pourrait faire avec tout le bonheur qui se perd et se
gaspille dans le monde, par des gens qui en jouissent sans le sentir
ni le comprendre?


Depuis que le monde existe, on fait des commentaires sur le bonheur,
on le dissque, on le discute, etc., et la vrit est que les gens les
plus heureux sont ceux qui n'y ont jamais pens, qui seraient fort
embarrasss de dire ce que c'est que le bonheur, et qui en jouissent
sans presque le connatre.


Oh! la charmante maison couverte de chaume avec des iris sur le fate,
entoure et tapisse de rosiers et de jasmins.

Arrtez-vous, restez en face. Si vous tiez dedans, vous ne la verriez
pas.


Prtendre trouver un bonheur parfait dans ce monde, c'est vouloir
faire un canap d'un buisson d'pines.


On n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on l'imagine.

En considrant l'impuissance des objets  nous satisfaire et la
faiblesse de nos propres sens  recevoir leurs impressions et  en
jouir, on renonce  la vaine poursuite de cette chimre du bonheur.


Les plaisirs sont de la monnaie du bonheur--peut-tre sont-ils la
monnaie d'une valeur de convention, fictive, idale et n'existant pas,
comme le _grand sesterce_ des Romains et le _talent_ des Grecs.


L'Acadmie et le Lyce--divisaient en trois classes les biens
dsirables et constituant le bonheur.--D'abord et avant tout: les
biens de l'me, les vertus;--ensuite: les biens extrieurs, les biens
du corps, la sant, la force et la bont;--enfin, les biens trangers,
comme la bonne rputation, les amis, les honneurs, les richesses.


J'ai vu,  la mer, un pcheur prenant  sa ligne un trs gros
poisson;--il est un moment anxieux o le poisson et l'homme tirent
chacun de son ct. Est-ce l'homme qui pchera le poisson, ou le
poisson qui pchera l'homme?

Eh bien, dans ce moment, ambition, famille, amour, devoir, chagrin,
honneur, patrie, tout disparat, il ne pense, il ne voit que ceci:
aura-t-il son poisson?--Et j'avouerai humblement que, cet homme, 'a
t quelquefois moi-mme.


picure, qui se connaissait en bonheur et qui mettait la vertu au
nombre des volupts, ne cessait de prcher  ses disciples les gots
de l'obscurit et de l'loignement de la foule.


Dmosthne, au contraire, avouait qu'il tait heureux lorsque, passant
devant la halle au poisson, une des vendeuses disait  une autre, en
le montrant du doigt:

Voil Dmosthne qui passe.


Quant au bonheur de laisser aprs soi un grand nom et une glorieuse
renomme, l'empereur Marc-Antonin disait: Je ne vois pas la
diffrence qu'il y a entre les louanges des hommes qui naissent aprs
nous, et les discours qu'on tenait avant notre naissance.


Diocltien, ayant abdiqu l'empire, rpondit  celui qui l'exhortait 
remonter sur le trne: On voit bien que vous n'avez pas vu les belles
laitues que je cultive dans mon jardin.


L'ignorance et l'incuriosit, dit Montaigne, sont de doux oreillers
pour une tte bien faite.


Euripide ayant mis dans la bouche de Bellrophon un loge emphatique
des richesses, les spectateurs furent si indigns qu'on le hua et
qu'on voulait l'exiler;--il s'avana sur le thtre et pria qu'on
attendit la fin de la pice, et qu'on verrait au dnouement le
pangyriste des richesses prir misrablement.


Un peu dans le creux de la main, dit l'Ecclsiaste, vaut mieux avec le
calme et le repos que plein les deux mains avec travail et contention
d'esprit.


--On recommande avec raison le respect pour le malheur;--il ne faut
pas moins respecter le bonheur, qui est plus rare. Si je vois un
oiseau picorer des grains qu'il a trouvs, je m'carte et je change de
chemin pour ne pas le dranger.


Il y a un bonheur qui consiste  avoir assez de grands ennuis pour
tre insensible aux petits.


Solon disait: Je vieillis en courtisant assidment les Muses, Bacchus
et Vnus, qui sont les seules sources des plaisirs permis aux
mortels.


On ne manque jamais d'expressions pour peindre la douleur, l'absence,
la mort, la sparation, les regrets;--mais le pote ne sait bien
parler du bonheur que lorsqu'il est absent, perdu ou pass; presque
tous les potes qui s'en sont aviss ont fait des enfers trs
passables;--tous les _ciels_ ont t manqus.


Ne souhaitez pas d'tre lev avant que d'tre grand;--a ne servirait
qu' montrer l'exigut de votre taille.


Ft-on un hros, on peut avoir peu de soin de sa vie; mais il faut en
avoir beaucoup de sa sant.


Femme, un peu de beaut, mdiocrement d'esprit, et pas du tout de
coeur, et tu seras heureuse si tu mets ton bonheur  gouverner les
hommes.


Les richesses, les honneurs, la renomme, dit Longin, ne passent
jamais pour des biens vantables dans l'esprit du sage, puisque ce
n'est pas un bien mdiocre que de les pouvoir mpriser.


Dans le choix du petit nombre de lieux que j'ai habits, j'ai toujours
eu soin de me placer de faon  bien voir le soleil couchant;--le
choix et l'orientation des fentres ont toujours t le plus grand,
souvent le seul luxe de mes habitations.


Manquons-nous de maux vritables, nous sommes ingnieux  nous en
crer, dit Mnandre, qui, pour tre imaginaires, ne sont pas moins
douloureux:--quelques paroles malveillantes,--un songe,--le cri d'une
chouette, etc.


Socrate s'en rapportait au jugement de Dieu, et le priait de choisir
pour lui et de lui accorder ce qu'il y aurait de mieux pour son bien,
se dclarant incapable de le savoir lui-mme.


La nature s'arrte au ncessaire;--la raison dsire l'honnte et
l'utile; la vanit et la passion portent au voluptueux et 
l'excessif.


Dans la rigueur de l'hiver, celui-ci se contente de ne pas avoir
froid, celui-l veut avoir chaud, un autre veut se brler les tibias
devant le feu et tre forc de s'en reculer.


Gygs, roi de Lydie, ayant consult l'oracle pour savoir s'il y avait
un mortel plus heureux que lui, l'oracle lui dsigna un certain
Aglaus.--Et cet Aglaus, dit Valre-Maxime,--avait cultiv toute sa
vie un petit champ qui fournissait  tous ses besoins.


Les philosophes, dit Cicron, ne recherchent-ils pas la gloire par
l'affectation de la mpriser, et n'ont-ils pas soin de mettre leur nom
 la premire page des livres qu'ils composent sur la vanit de la
renomme?

    _De leur meilleur ct tchons de voir les choses:
    Vous vous plaignez de voir les rosiers pineux;
    Moi, je me rjouis et rends grces aux dieux
          Que les pines crent des roses._

Il y a dans le coeur de l'homme un instinct qui le fait s'inquiter
d'un bonheur sans mlange, et penser que le malheur veille et cherche
s'il est prudent d'tre heureux tout bas.

J'ai entendu une femme dire: Je suis trop heureuse, j'ai peur!


Il y a eu autrefois _en l'homme_, dit Pascal, un vritable bonheur
dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide
qu'il essaye inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, en
cherchant dans les choses absentes ce qu'il n'obtient pas des
prsentes, et ce que les unes et les autres sont incapables de lui
donner.


Les amis:--une famille dont on a choisi les membres.


Le bonheur et le malheur des hommes ne dpendent pas moins de leur
humeur que de la fortune.


Dacruon pense que les dieux et les hommes sont conjurs contre
lui.--Parfois il signe une lettre: Le plus malheureux des hommes.

Cependant il a une bonne sant, une fortune suffisante, sa femme et
ses enfants, sans tre mieux que les autres, ne sont pas plus mal.
Mais il appelle malheurs et calamits les plus petits contretemps;--il
s'indigne et se dsespre de tout ce qui n'est pas juste comme il le
dsire et peut-tre comme il ne le dsirera pas demain.

Aprs une longue scheresse, le ciel accorde  la terre une pluie
bienfaisante. Mais comme, ce jour-l, il avait l'intention de se
promener, il s'crie:

C'est fait pour moi!


Brentos, au contraire, pense que lui d'abord et ensuite tout ce qui
lui appartient est ce qu'il y a de mieux au monde. Sa maison est la
mieux situe, la mieux oriente, la plus belle et la plus commode de
toutes les maisons;--son jardin produit les lgumes les plus
savoureux et les fruits les plus exquis; sa femme est la plus belle
des femmes, ses enfants l'emportent de beaucoup sur tous les autres
enfants par la beaut et l'intelligence;--son chien est sans
pareil;--la rosse qu'il a achete hier n'a pas plus tt pass une nuit
dans son curie--que c'est un arabe, un pur sang, un coursier, un
destrier, un palefroi;--s'il plante un clou dans un pan de mur, c'est
le meilleur des clous dans le meilleur des murs;--chaque matin, il se
rveille heureux de se trouver et d'tre prcisment lui-mme,
c'est--dire ce que le Crateur pouvait faire de mieux.


Ce qui n'est que le ncessaire pour tel homme, suffirait pour faire le
bonheur de toute la rue qu'il habite.


    _Jetant sur un ciel gris des tons bleus et sereins,
    La Providence emploie  charmer nos chagrins
    L'amour,--comme aux bonbons a recours une mre...
    Mais ses pralines ont souvent l'amende amre._

Le bonheur d'tre dcor:--mettre un oeillet rouge  sa
boutonnire;-- dix pas, on croit que vous tes officier de la Lgion
d'honneur;  trois pas, on voit que vous tes un sot.

Je lis dans un livre publi par un Allemand en 1753: L'Allemagne
soumise  un seul prince serait sans doute plus puissante,--mais
serait-elle plus heureuse?

Dans un autre livre d'un baron de Biefeld, diplomate au service du
grand Frdric,--livre crit en franais et imprim en 1772--je lis:
Voici les titres que tout bon Allemand donne  l'empereur:
resplendissantissime, transparentissime, puissantissime et invincible
empereur, etc. _Allerdurchlauchttigster, grossmaechtigster und
unueberwindlischter Kayser allergnaedister Kayser und Herr._

Il faut dire que le baron, qui se raille agrablement de ce
galimatias, tait Prussien, et que l'empire d'Allemagne appartenait
alors  l'Autriche. J'ignore, si les Prussiens, devenus aujourd'hui
les matres, et leur roi tant pass empereur, ont ramass ces titres
comme joyaux de la couronne impriale, et si peuple et roi en sont
trs heureux.

    _Le bonheur lgitime est si cher aujourd'hui,
    Que, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite,
    Au banquet de l'amour il vit en parasite,
    Et n'ose plus aimer que la femme d'autrui._

La plupart de nos malheurs et de nos chagrins, dit Pascal, viennent
de ce qu'on ne sait pas rester dans sa chambre.


Un riche malais et embarrass dans ses affaires est cent fois plus
malheureux qu'un pauvre simplement pauvre.


Nous regardons les biens qui nous arrivent comme des dettes que paye
la Providence, et les maux comme des injustices; nous jouissons des
premiers sans reconnaissance, et nous subissons les autres sans
rsignation.


Tout bonheur se compose pour au moins, la moiti de deux sensations
tristes:--le souvenir de la privation dans le pass, la crainte de la
perte dans l'avenir.


On jouit toujours de ce qu'on espre, et on ne jouit pas mme si
longtemps de ce qu'on possde.


La nouveaut n'a plus le mme attrait pour les vieillards; ils ont
appris  se dfier des promesses qu'elle fait.


Nos pres dnaient ensemble pour jaser, chanter, rire et boire.

Aujourd'hui, un dner est une question de politique ou d'affaires:--on
dne contre ou pour le gouvernement; on a invit le punch d'honneur et
le punch d'indignation:

_Nalis in usuml titi scyphis pugnam thracum est._ (Horace).


Se battre  table et se jeter  la tte les verres, invents pour la
gaiet,--c'est se conduire en sauvages.


Il n'y eut jamais si bel habit qui ne devint haillon, si mignonne et
lgante pantoufle--qui ne devnt savate. Ainsi de tout bonheur, qu'on
attend des autres et qu'on ne trouve pas en soi-mme.


Une affaire importante dans la vie est de pouvoir tre seul sans ennui
et sans oisivet.


Il vaudrait mieux tre toujours seul que de n'tre jamais seul.


Un des grands obstacles au bonheur--nat de ce que nous le faisons
dpendre des autres:--nous nous agitons moins pour tre heureux que
pour le paratre. Je me suis souvent tonn, dit l'empereur
Marc-Aurle, que les hommes, qui ont tant de vanit, fassent plus de
cas de l'opinion des autres que de la leur propre.


Il est un proverbe populaire qui exprime bien cette sottise:

Il vaut mieux faire envie que piti. On se dguise en quelqu'un de
plus riche, de plus noble, de plus beau, de plus heureux qu'on ne
l'est en ralit,--source de dceptions et de misres. On ne se
contente pas d'tre riche, beau, noble, on veut que d'autres le
voient--et en soient un peu chagrins.


Je crois que c'est Tallemant des Raux qui raconte cette histoire d'un
jeune seigneur:

A force de parler de son amour  une belle dame du matin au soir, il
avait obtenu la permission d'en parler une fois du soir au
matin;--mais, au milieu de la nuit, il se montre si inquiet, si agit,
que la belle lui demanda s'il tait malade.

--Non, dit-il; mais je voudrais qu'il ft jour pour aller raconter mon
bonheur.


Il y a des hypocrites et des menteurs de bonheur--qui parfois payent
de la ralit l'apparence qu'ils talent.


Cependant les gens sages savent qu'il faut cacher son bonheur, comme
le voyageur cache son or, quand il doit traverser une fort
prilleuse,--et la vie est fort boise.

On sait ce qui arriva au roi Candaule pour avoir voulu montrer la
beaut de sa femme.


Il n'y a pas beaucoup de diffrence entre possder un bien et en
retrancher le dsir, a dit Snque.

La mesure des biens la plus avantageuse est celle qui ne nous expose
pas  l'indigence, mais ne nous loigne pas de la pauvret.

_O bona paupertas!_ dit Horace, heureuse pauvret, prsent des dieux,
ton prix n'est pas assez connu des hommes; les vertus sont tranquilles
 l'ombre de ta salutaire obscurit.


Il vient un ge o on ne peut plus tre aim, mais il n'en est pas o
on ne puisse aimer--et c'est la moiti, plus que la moiti, du moins
la meilleure moiti de l'amour que l'on conserve jusqu' la fin.


L'envie qu'inspire le bonheur qu'on suppose  certaines gens vient de
ce qu'on ne voit que l'endroit et le velours du manteau--et que celui
qui s'en couvre connat seul la grossiret ou les trous de la
doublure.


On est bien,--on s'en fatigue, on s'en ennuie;--on sort du bien pour
trouver mieux, on s'agite, on trouve plus mal, et on s'y rsigne, et
on s'y installe,--crainte de pire.


La civilisation, l'industrie, les arts,--la vanit surtout ont ajout
beaucoup de besoins factices  trois ou quatre besoins rels et
faciles  satisfaire que nous avait donns la Nature; d'o la vie
plus difficile, et le pain quotidien si cher, que c'est non plus 
Dieu, mais au diable qu'on le demande.


De ces besoins nouveaux le nombre s'accrot tous les jours; il est
vrai qu'on invente galement tous les jours des moyens de les
satisfaire, mais incompltement et dans la proportion de deux  cinq.


Ce qui tait luxe autrefois devient usage, dcence, ncessit.--Ce qui
tait les vices est devenu les moeurs.


Il est des gens qui ont ce don d'avoir froid aux pieds des autres--de
souffrir du vide de l'estomac d'autrui.

Il en est, au contraire, qui ne pensent jamais aux pieds et 
l'estomac des autres et qui savent  peine qu'il y a des autres, qui
cependant ne sont pas mchants--et peut-tre seraient bons--s'ils
savaient.


Ne pas mettre le bonheur dans des choses impossibles ni le malheur
dans des choses invitables--comme on le fait si souvent.


Un homme fatigu d'exciter l'envie et la haine de ses voisins crivit
sur sa porte:

Je fais savoir  mes voisins que je ne suis pas heureux.


Combien c'est un plus grand plaisir de donner que de recevoir!--et
comme on a envie de remercier ceux  qui on peut faire un vrai
plaisir, surtout un plaisir inattendu!


Je vois une chvre attache  un pieu sur une pelouse tapisse d'une
herbe verte, drue et savoureuse;--elle marche dessus sans la brouter,
tire sur sa corde, s'trangle pour atteindre du bout des dents
quelques brins de la mme herbe--au dehors du cercle que la corde lui
permet de parcourir.


L-bas, de l'autre ct de la rivire, est une jolie maisonnette, au
milieu d'un jardin plein de roses,--avec des gazons de fraisiers;
mais, depuis quelque temps, je ne vois plus l'habitant que j'avais
souvent envi. Est-il mort? Est-il malade?

--Non, monsieur, au contraire: il est devenu riche, il a hrit, il
est heureux;--il demeure maintenant  Paris, au cinquime tage d'une
grande maison, dans une des rues les plus frquentes, les plus
sillonnes de riches quipages. Quelle chance! ce n'est pas  moi
qu'il en arriverait une pareille.


tre libre,--mais j'entends tout  fait libre c'est--dire n'avoir ni
 obir ni  commander  personne,--et ne pas se laisser persuader
par la vanit qu'il y a un des deux bouts de la chane o il y a plus
de libert qu' l'autre bout.

Cette pense me rappelle un magnifique chien de Terre-Neuve auquel, du
temps de ma jeunesse, j'ai appartenu pendant dix ans.--Il tait
violent et brutal dans ses mouvements; plus d'une fois je l'ai vu
bousculer un passant dans la rue;--le passant se retournait et
commenait un juron.

--Sacre...

Puis s'arrtait et disait:

--Ah! le beau chien!

Il ne prtendait pas rester seul  la maison; quand il voyait seller
mon cheval, qui du reste tait son ami, il s'chappait et allait nous
attendre dans la rue;--je n'allais que l o je pouvais l'emmener, et
chez les gens qui l'invitaient en mme temps que moi.--Comme, vu ses
dimensions, il ne pouvait tre admis dans l'intrieur des voitures,
pendant dix ans je n'ai voyag que sur l'impriale et sous la bche
des diligences.

Un de nos amis disait un jour: J'ai rencontr Freyschtz et Alphonse
chacun  un bout d'une corde; je n'ai pu discerner lequel tait celui
qui menait l'autre.

Mais ici je dois m'arrter sur ce sujet de bonheur  peine bauch.


_P.-S._--M. Alikoff, dans sa dernire chronique politique, en citant
la plus brve et la plus radicale des constitutions dit: Si je ne me
trompe, elle est due  un des plus farouches intransigeants.

M. Alikoff se trompe;--ce sont les _Gupes_ (Ier volume, page 85,
dition Lvy) qui ont promulgu cette charte.--L'crivain que M.
Alikoff dsigne, et qui, d'ailleurs, est assez riche de son propre
fond, n'a fait que la reproduire dix ou douze ans plus tard, en y
ajoutant un second article,--ce qui l'a gte, _si je ne me trompe_,
pour parler comme M. Alikoff.

Puisque j'ai tant fait que de feuilleter _les Gupes_ pour retrouver
ce passage, je vais le transcrire ici--pour constater humblement que
si, comme Cassandre, j'ai reu le don de prophtie, je n'ai, pas plus
que la fille de Priam, t cout ni compris des gens auxquels
j'annonais les destines de Troie--qu'ils eussent pu alors conjurer,
et sauver Pergame, _si Pergama defendi possent_--et s'ils avaient t
moins aveugles--_si mens non lva fuisset_, mot  mot:--si l'esprit
n'tait pas tomb  _gauche_.

Voici le _passage_ en question, du moins en partie; peut-tre y
reviendrons-nous quelqu'un de ces jours.


LA DMOCRATIE

    Janvier 1810.

Dans la socit actuelle, dites-vous, quelques-uns ont,  l'exclusion
des autres, le monopole des capitaux.

Ouf! voil le gros mot lch.

Mais, messieurs, le capital, l'argent est le fruit du travail; ceux
qui ont ce que vous appelez le monopole des capitaux ont aussi le
monopole des fatigues, des veilles, des soires, l'intelligence, le
monopole de l'ordre et de l'conomie; tout le monde--vous comme les
autres--a le droit de vivre de ses rentes: il ne s'agit que de gagner
ces rentes ou d'avoir un pre qui les ait gagnes;--que voulez-vous de
plus! Serait-ce par hasard de vivre des rentes des autres?

Vous rclamez la libert religieuse;--mais un de ces jours derniers,
vous vous tes assembls pour discuter et mettre aux voix la
reconnaissance de l'tre suprme, et l'tre suprme n'a pass qu'
une voix de majorit.

Vous parlez de supprimer aussi la proprit:--on le comprend, c'est
supprimer le vol;--c'est supprimer la justice, les tribunaux, les
juges, les gendarmes.--Pourquoi ne promulguez-vous pas franchement
votre charte en trois mots?

ARTICLE UNIQUE.

_Il n'y a plus rien._

C'est d'autant plus facile qu'il ne reste dj pas grand'chose.




LA STATUE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

LES DEUX SCRUTINS

UN PROJET DE CONSTITUTION


I

LA STATUE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Il est d'usage constant, pour reconnatre le gnie et le talent, et
rendre un lgitime et public hommage  ceux qui en ont port le faix
et en ont subi les consquences, d'attendre que ceux-ci soient morts
et que a ne puisse plus leur faire aucun plaisir.

Alexandre Dumas a sa statue, Balzac va avoir la sienne.--Or, j'ai vcu
fraternellement avec le premier, familirement avec le second, et je
puis affirmer que bien des fois, pendant leur vie, ils auraient de
grand coeur cd pour cinq louis leurs chances d'avoir une statue
vingt ans aprs leur mort.

On a, l'autre jour, dress la statue de Jean-Jacques Rousseau prs du
Panthon; il y a eu musique, discours, etc.--M. Lockroy, ministre de
l'instruction publique, s'est fait reprsenter par un de ses
subalternes; qui diable peut reprsenter M. Lockroy, qui, lui, ne
reprsente rien?--Du temps des rois, lorsque, pour rendre hommage  la
mmoire d'un citoyen plus ou moins grand, plus ou moins clbre, ils
envoyaient leur voiture, selon un usage antique, suivre le convoi
du mort, je m'tais permis de plaisanter ce crmonial et de dire
que c'tait absolument comme si, moi qui n'ai pas de voiture, je
faisais, derrire le corbillard, porter mes souliers sur un
coussin.--Aujourd'hui, M. Lockroy et les autres,--car _c'est eux
qu'est les rois_,--n'ont pas manqu de s'emparer de cette tradition.

Lorsque aprs la crmonie--qui avait attir beaucoup de monde comme
tous les spectacles gratis, la foule se fut dissipe, beaucoup croyant
que cette statue de Jean-Jacques tait celle du distillateur
Jacques,--la nuit tomba sur la ville,--le ciel tait pur, la lune
jetait sa douce et potique clart,--et il arriva quelque chose
d'extraordinaire qui vaut la peine d'tre racont.

Tout le monde a lu l'histoire de cette statue de Memnon,  Thbes en
gypte, qui rendait des sons harmonieux lorsqu'elle tait frappe des
premiers rayons du soleil;--eh bien, la lune sur la statue de
Jean-Jacques Rousseau produisit le mme effet que le soleil sur celle
de Memnon.

Ce n'tait pas, du reste, la premire fois qu'une statue parlait,--le
souverain matre, crateur des mondes, dans sa divine indulgence, a
accept tous les noms et tous les attributs sous lesquels les hommes
ont imagin de l'adorer, pourvu que sous ces noms on prcht la vertu
et la bont,--peu lui a import d'tre appel Indra, Jupiter, [Grec:
Zeus], Thor, Jehovah, etc.; pourvu que le culte qu'on lui rendait
tendt  rendre les hommes meilleurs ou moins mauvais; aussi toutes
les religions ont eu des temples dans lesquels descendait un Dieu, des
statues qu'il animait et faisait parler rendant des oracles et faisant
des prodiges,--depuis Teutats jusqu' cette douce, potique et
lgendaire Marie, mre du Christ, dont les sanctuaires et les statues
attirent encore tant de dvots et effectuent, dit-on, tant de miracles
 Lorette,  Lourdes,  la Salette, au Laghetto, etc.

Donc, la statue de Jean-Jacques se mit  parler:

Ah ! dit-elle, quelle singulire ide ont ces gens, de m'lever
aujourd'hui une statue? Que signifie cette foule que j'ai toujours
dteste,--cette musique, ces discours moins bons que la musique? Je
crains de comprendre ce qui se passe--il ne me manque plus que cela!
comme si je n'avais pas autrefois subi toutes les mauvaises chances de
la vie!

Non,--c'est bien cela, ils me mettent au nombre de leurs
patrons,--mais c'est idiot!--ils n'ont donc pas lu mes livres? Qui?
moi?--me compromettre avec leurs hros, leurs grands hommes, ces fous,
ces coquins, ces imbciles et ces monstres.

Certes, si j'avais t vivant en 1793, j'aurais t par eux accroch
 une lanterne, guillotin ou massacr  l'Abbaye;--en 1871, j'aurais
figur parmi les otages assassins.

Moi! Jean-Jacques! avec ces gens-l! je ne le souffrirai pas.

Et il se mit  rciter des passages de ses livres:

N'ai-je pas dit d'avance que ce serait le comble de l'absurdit et de
la folie de tenter d'tablir la dmocratie dans un pays comme la
France?

La dmocratie ne convient qu'aux tats petits et pauvres,--aux
nations grandes et opulentes, la monarchie. (_Contrat social._)

Que de conditions  runir pour une dmocratie! D'abord, un tat
trs petit o le peuple soit facile  rassembler, o chaque citoyen
puisse aisment connatre tous les autres;--une grande simplicit de
moeurs, beaucoup d'galit dans les rangs et dans les fortunes, peu ou
pas de luxe.

Il n'y a point de gouvernement aussi sujet aux guerres civiles et aux
agitations intestines que le gouvernement dmocratique, parce qu'il
n'en est aucun qui tende si fortement et si continuellement  changer
de forme. (_Contrat social._)

Je viens de voir un joli exemple de la faon dont ces insenss, dont
ces jobards tromps par des coquins entendent la rpublique.

Cette lection d'un dput,--cette population se partageant
passionnment, haineusement entre un gnral tout  fait quelconque et
un marchand de vin.

Ces journaux, ces affiches colles les unes sur les autres, augmentant
l'paisseur des murailles et diminuant la largeur des rues,--les deux
partis se prtendant exclusivement amis du peuple--et dpensant trois
cent mille francs  imprimer des mensonges et  en tapisser la
ville,--un conseil municipal sacrifiant par deux fois, en un mois, une
somme norme  faire des ripailles de victuailles les plus
chres:--et cela dans une ville o la statistique dnonce un indigent
sur douze habitants!--combien, pendant qu'on employait tant d'argent 
gter du papier, tant d'argent  s'empiffrer de pts de foies
gras,--combien de gens se sont, ce jour-l, couchs sans souper,--ceux
du moins qui avaient o se coucher.

Une jolie manire de faire des lections!

Pour obtenir l'expression de la volont gnrale, il faut qu'il n'y
ait pas de socits partielles dans l'tat, et que chaque citoyen
n'opine que d'aprs lui-mme;--que les citoyens, au moment des
suffrages, n'aient entre eux aucune communication;--mais s'il se fait
des associations partielles et des brigues, il n'y a plus autant de
votants que d'hommes, mais seulement autant que d'associations.
(_Contrat social_.)

Il faudrait donc, pendant la priode lectorale, suspendre toutes
runions, ne pas permettre aux journaux de discourir sur la politique
et les lections, et c'est prcisment le contraire que vous faites.

Corrigez s'il se peut les abus de votre Constitution, mais ne
mprisez pas celle qui vous fait ce que vous tes. (_Gouvernement de
Pologne_.)

Les peuples prenant pour la libert une licence effrne qui lui est
oppose, leurs rvolutions les livrent  des enjleurs qui ne font
qu'aggraver les choses. (_Origine de l'ingalit._)

C'est surtout la grande antiquit des lois qui les rend saintes et
vnrables, le peuple mprise bientt celles qu'il voit changer tous
les jours. Il ne devrait tre permis  personne de proposer de
nouvelles lois  sa fantaisie. C'est ce qui perdit les Athniens 
force d'innovations dangereuses favorisant des projets insenss ou mal
conus. (_Sur l'ingalit._)

Je ne voudrais pas habiter une rpublique de nouvelle institution, de
peur que le gouvernement ne convienne pas aux nouveaux citoyens ou que
les citoyens ne conviennent pas au nouveau gouvernement, l'tat est
fort expos  tre branl et dchir presque ds sa naissance.

Il en est de la libert comme de certains aliments solides et
succulents, propres  nourrir et  fortifier les tempraments
robustes, mais qui ruinent et nervent les faibles, les dlicats, qui,
une fois accoutums  des matres, ne sont plus en tat de s'en passer
et ne font des rvolutions que pour en changer. (_De l'ingalit._)

Si la rpublique vous donne plusieurs chefs, il vous faut supporter 
la fois et leur tyrannie et leurs divisions. (_conomie politique._)

Si vous comparez le monarque au pre de famille, la nature fait une
multitude de bons pres de famille; mais, depuis l'existence du monde,
la sagesse humaine n'a fait que bien peu de bons magistrats.
(_conomie politique._)

La rpublique est  la veille de se ruiner, sitt que quelqu'un peut
penser qu'il est beau de ne pas obir aux lois. (_conomie
politique._)

Depuis que vous payez vos dputs, en avez-vous obtenu d'une qualit
suprieure, et ne pourriez-vous dire:

Tous mes maux ne viennent que de ceux que je paye pour m'en
garantir. (_conomie politique._)

Les peuples perdent le sens commun, non parce qu'ils sont ignorants,
mais parce qu'ils ont la btise de croire savoir quelque chose.
(_Rponse  M. Bondy._)

Comment une multitude aveugle, qui souvent ne sait ce qu'elle veut
parce qu'elle sait rarement ce qui lui est bon, excuterait-elle
d'elle-mme une entreprise aussi grande, aussi difficile qu'un
systme de lgislation? (_Contrat social._)

Le plus actif des gouvernements est celui d'un seul. (_Contrat
social._)

Les Lacdmoniens n'avaient pas d'avocats. (_Lettre  M. Grimm._)

Le luxe corrompt et le riche qui en jouit et le misrable qui le
convoite. (_Au roi de Pologne._)

Vous tiez  la direction d'un matre, vous croyez tre mieux en en
ayant plusieurs, et il faut supporter  la fois et leur tyrannie et
leurs divisions. (_conomie politique._)

Quelques hommes adroits, avec du crdit et une certaine faconde,
sauront substituer aux intrts du peuple leurs intrts
particuliers. (_conomie politique._)

Consulter la volont gnrale, ressource impraticable dans un grand
peuple. (_conomie politique._)

On ajoute dits sur dits, rglements sur rglements, et cela ne sert
qu' introduire de nouveaux abus sans corriger les anciens;--plus vous
multipliez les lois, plus vous les rendez mprisables, et tous les
surveillants que vous instituez ne sont que de nouveaux imposteurs
destins  partager avec les anciens, ou  faire leur pillage  part;
les hommes les plus vils sont les plus accrdits; leur infamie
clate dans leurs dignits, et ils sont dshonors par leurs
honneurs. (_conomie politique._)

La plupart des peuples, ainsi que les hommes, ne sont flexibles que
dans leur jeunesse.--Quand une fois les coutumes sont tablies et les
prjugs enracins, c'est une entreprise dangereuse et vaine de
vouloir les changer. (_Contrat social._)

Il ne faut pas souffrir de capitale, il faut faire siger le
gouvernement alternativement dans chaque ville. (_Contrat social._)

Les Romains n'accordaient pas  la populace l'honneur de porter les
armes, il fallait avoir des foyers pour obtenir le droit de les
dfendre. (_Contrat social._)

Dans les circonstances graves, on doit, pour dcider, arriver le plus
prs possible de l'unanimit. (_Contrat social._)

Vous avez appel suffrage universel le triomphe d'une
coterie,--votre Rpublique vote  la majorit d'une voix,--peut-tre
celle d'un absent,--selon l'absurde et criminelle habitude que vous
avez de permettre  un membre prsent de voter pour un membre
absent;--si bien que cette prtendue Rpublique consiste  mettre la
moiti moins un des citoyens sous le despotisme de la moiti plus
un.

Et vous appelez cela tre en Rpublique!

Je ne vous reconnais plus,  Franais! peuple autrefois si lger, si
brave, si spirituel, si bienveillant, si poli, si galant, si gai, si
sens.

Vous tes devenus esclaves volontaires, crdules, aveugles,
imbciles, haineux, avides, cruels, grossiers, btes, ennuys et
ennuyeux;--la prtendue Rpublique vous a mtamorphoss comme fit
Circ des compagnons d'Ulysse.

Et vous, les matres, les soi-disant rpublicains, arlequins,
polichinelles et pierrots qui, dans les lambeaux de pourpre du manteau
royal, vous tes taill des carmagnoles et des bonnets rouges, pour
vous dguiser qui en Robespierre, qui en Danton, qui en Marat ou en
Pre Duchesne, vous les effronts bavards, les affams, les pillards,
lches, ignorants,--je vous dfends de me dshonorer, de m'encanailler
en me mettant au nombre de vos modles, de vos matres, des saints et
des dieux de votre calendrier...

Je...

A ce moment un gros nuage passa sur la lune, et la statue, cessant
d'tre claire, cessa de parler et retomba dans le silence
probablement pour toujours.

J'esprais qu'elle parlerait du scrutin de liste et du scrutin
d'arrondissement;--mais je pensai que,  dfaut d'elle, j'en sais
assez long sur ce sujet, et que j'en puis parler moi-mme.


II

LES DEUX SCRUTINS

Le ministre dfunt et la Chambre malade taient composs de
ceux qui, avant de remplacer le scrutin de liste par le scrutin
d'arrondissement, avaient remplac le scrutin d'arrondissement par le
scrutin de liste.

Le scrutin d'arrondissement ou uninominal, sans nous mettre beaucoup
plus  l'abri des intrigues, des compromis, des corruptions, des
mensonges, prsente cependant un tour d'escamotage un peu plus
difficile  excuter que le tour du scrutin de liste, c'est pourquoi
le cabinet Floquet et sa majorit obissante et ahurie, en prsence
d'une dissolution presque invitable, se sont aviss que leurs ennemis
d'aujourd'hui avaient t leurs amis, leurs complices, leurs compres
d'hier, et possdaient comme eux tous les piges, tous les boniments,
tous les trucs du scrutin de liste--et, confiants dans une dextrit
qu'ils pensent suprieure, ils ont voulu imposer au jeu des conditions
plus ardues;--aussi nous avons vu les grands prestidigitateurs, Bosco,
Robert Houdin, de Gaston, etc., abandonner aux faiseurs de tours de
place publique de vulgaires escamotages, des muscades sous les
gobelets avec la baguette, la gibecire et la poudre de perlimpinpin,
que cette tourbe excutait aussi bien qu'auraient pu le faire les
matres, que d'autres montent sur les thtres o ils travaillent, que
des prestiges plus compliqus et plus difficiles  produire.

En effet, l'lection au scrutin de liste s'effectue ainsi;--c'est
l'lection au panier; vous ramassez des fruits secs, des fruits verts,
des fruits gts si vous voulez, et vous en emplissez votre panier en
rservant au-dessus la place pour y placer un petit nombre de fruits
sains, mrs, apptissants du moins en apparence, et vous ne vendez que
le panier entier sans permettre de dranger le dessus et de vrifier
le dessous.

Le scrutin uninominal est la vente au dtail,--beaucoup de fruits du
scrutin de liste n'y pourraient figurer;--mais l'art consiste, en
talant la marchandise,  bien placer chaque fruit, la tache ou la
tare en-dessous, de les entourer, de les envelopper artistement de
feuilles de vigne et de les montrer de faon  n'en laisser voir
qu'une partie  peu prs saine;-- annoncer aux acheteurs avec emphase
telle pche de vigne pour une _grosse mignonne_ ou un _teton de
Vnus_, telle pomme  cuire pour une _calville_ ou une _reinette_,
telle poire pre et  peine bonne  cuire pour une _beurre William_
ou une _crassane_, telle prune  cochon pour une prune de
_reine-Claude_.

a demande un peu plus d'aplomb, un peu plus de rouerie, un peu plus
d'intrigue et de corruption, parfois mme a cote un peu plus cher,
mais enfin a se fait.

Je vais, aprs vous en avoir pralablement demand la permission, vous
raconter une petite comdie, qui, je crois, n'est pas ennuyeuse, et o
j'ai jou un rle--rle sacrifi, en 1848

    _Quque ipse miserrima vidi
    Et quorum pars magna fui!_

et qui mettra bien en relief et en vue le fameux scrutin de liste et
le scrutin d'arrondissement.--Puis, la comdie raconte, en guise de
moralit de ma fable, qui n'est pas une fable, mais une vrit
rigoureuse, je vous dirai comme disait sope  la fin des scnes

    [Grec: ho mythos dloi hoti]

cette fable prouve que...

Je vous dirai, pour l'avoir tudi et expriment  mes dpens, ce
qu'il faudrait changer, ajouter, retrancher, modifier au vote pour que
le scrutin de liste et le scrutin uninominal ne fussent plus la plus
effronte des mystifications, le plus insolent et le plus pernicieux
des mensonges.

En 1848,--la scne se passe  Sainte-Adresse, au Havre et 
Rouen,--c'est une trilogie.

Je m'tais laiss persuader par Lamartine, qui jouait alors un si
grand et si noble rle, et par un groupe de notables habitants du
Havre de me faire comparse dans la pice;--le feu tait  la maison,
tout le monde devait se mettre  la chane et porter au moins son seau
d'eau. Me voici donc, aprs quelques hsitations et avec une
rpugnance instinctive,--pressentant ma vie change et ma libert
menace, me voici candidat  la reprsentation nationale.--J'avais,
parmi les marins et les pcheurs, une amicale popularit;--j'avais
plus d'une fois partag leur rude existence, quelquefois mme leurs
prils--j'avais pu, dans certaines circonstances, dfendre leurs
intrts;--j'avais pu provoquer avec succs, en faveur des familles
des marins morts  la mer, des souscriptions auxquelles le roi
Louis-Philippe et ses fils avaient contribu.

Quant aux autres Havrais, mon titre tait cette popularit qu'ils
connaissaient.

Une fois dcid, je me mis  faire consciencieusement mon mtier de
candidat; j'assistai  diverses assembles o j'tais convoqu avec
mes concurrents;--j'tais parfois attaqu et j'avais  me dfendre.

Je me rappelle la premire sance.

Quand vient mon tour de parler, je monte sur une estrade que, jouant 
l'Assemble, on appelle la tribune--et je commence:

--Mes amis...

On crie:--Dites citoyens!

--Volontiers: Mes chers concitoyens, je ne viens pas solliciter vos
suffrages. (_Murmures_), je ne viens pas solliciter vos suffrages, et
voici pourquoi: c'est que je n'ai et n'aurais aucun avantage  tre
dput.--Si j'aimais les fonctions, les places, les honneurs, etc., je
serais  Paris et ne serais pas venu me confiner  Sainte-Adresse.--Si
vous me faites l'honneur de me nommer votre reprsentant, je n'en
tirerai aucun bnfice;--bien plus, il me faudra, pour dfendre vos
intrts, travailler, tudier, apprendre des choses que je ne sais pas
ou que je ne sais qu'imparfaitement et quitter, au moins pour un
temps, la vie que j'ai choisie, que j'aime, que je me suis faite, et
que, depuis longtemps, vous me voyez mener au milieu de vous, mon
jardin et mon bateau.

Mais, si je ne viens pas solliciter vos suffrages, je viens m'offrir
 vous: de mme que vous me connaissez depuis longtemps, je vous
connais aussi, je sais votre situation, vos affaires, vos intrts,
vos besoins. Si vous pensez, comme je le pense, que je puis vous tre
utile, je viens m'offrir  vous, avec tout ce que je puis avoir
d'intelligence, d'nergie et de dvouement.

A ce moment, on me crie:--Vous tes un rpublicain du lendemain!

Cette voix tait celle d'un citoyen, rcemment nomm sous-prfet, je
crois par lui-mme;--je ne me rappelle pas si on avait chang le
titre, mais il en occupait la place, et en touchait les
appointements;--il tait en outre administrateur ou employ suprieur
du chemin de fer de Paris au Havre, et, comme moi, candidat  la
dputation.

--Puisque, rpondis-je, citoyen sous-prfet, vous me reprochez d'tre
un rpublicain du lendemain!... (_Murmures_). Vous tes, vous, un
rpublicain de la veille?

--Oui, certes!

--Disons de l'avant-veille, si vous voulez,--mais permettez-moi de
chercher ce que,  cette avant-veille dont vous vous parez avec un
juste orgueil, ce que nous faisions, vous qui tiez rpublicain, et
moi qui, selon vous, ne l'tais pas.

A cette avant-veille, vous rpublicain, vous transportiez de Paris au
Havre les voyageurs de troisime classe, c'est--dire les paysans, les
ouvriers, les pauvres,--dans des tombereaux dcouverts,  travers des
rgions froides et humides o il pleut un jour sur trois, c'est--dire
dans des conditions o il n'et t ni humain ni prudent de voiturer
des bestiaux; et moi, qui n'tais pas un rpublicain, je vous faisais
 mes frais un procs  la suite duquel il fallut couvrir et fermer
les wagons de troisime classe.

Le sous-prfet fut hu et dut quitter l'assemble.

J'avais sur mes concurrents un avantage considrable,--c'est qu'au
fond, je ne tenais que mdiocrement  russir,--et rsolu  n'tre
lu que dans les conditions qui me conviendraient tout 
fait,--c'est--dire sans m'abaisser en rien, sans dissimuler mes
sentiments ni mes opinions, sans faire de dissimulations ni de
concessions.

En fait de concurrent, la vrit est que je n'en avais--ou du moins
aurais d n'en avoir qu'un; et, si je n'en avais eu qu'un, je n'en
n'avais plus: car l'arrondissement du Havre avait droit  deux
reprsentants, comme l'ancienne Rome  deux consuls,--et nous pouvions
tre lus tous les deux; cet autre candidat tait un ngociant trs
riche qui n'avait d'autre titre  ces fonctions lgislatives que le
dsir vaniteux et ardent qu'il en avait;--un nomm Morlot,--dcid  y
mettre le prix.

Mais ce candidat se composait de deux personnes.

La mode tait aux ouvriers.--Au gouvernement provisoire figurait:

ALBERT, _ouvrier_.

Garnier-Pags,--membre de ce gouvernement provisoire, faisait
instruire, chez un gros ngociant de la rue de la Verrerie, son fils,
qu'il destinait au commerce, et, dans une assemble d'ouvriers, il
dit: Ouvriers! nous le sommes tous,--et moi, votre ministre, j'ai mon
fils garon picier rue de la Verrerie.

Un conseiller d'tat publia une brochure signe: _Un ouvrier_, et fut
lu dput, et on dut casser l'lection, quoiqu'il prtendt qu'il
n'avait pas menti et tait ouvrier en lois,--comme d'autres taient
ouvriers en bois; on s'accolait un ouvrier comme certains mendiants
volent ou louent des enfants pour mouvoir la charit publique.

M. Morlot avait pris _Martinez_, _ouvrier_,--et on disait, on
imprimait, on affichait: Morlot et Martinez, presque comme en un seul
mot.

Morlot ne pensait pas avec raison pouvoir tre lu s'il ne passait 
la faveur de Martinez, et, comme le Havre n'avait droit qu' deux
dputs, pour que Morlot et Martinez fussent ou plutt pour que
Morlot-Martinez ft lu, il fallait que je ne le fusse pas.

On institua un comit Morlot; on envoya  grands frais des
missaires dans les communes rurales, on inonda le pays de professions
de foi;--on couvrit les murs d'affiches, etc.

Mais on fit mieux: on alla  Rouen, le chef-lieu; l, le comit Morlot
s'entendit avec le comit prsid par l'avocat Senard, ce bon Senard
qui fut depuis ministre de l'intrieur sous Cavaignac et, avec une
nave confiance, planta dans le petit jardin du ministre des
pommiers dont il ne devait pas boire le cidre.

Le comit Morlot obtint du comit Senard l'admission sur la liste de
Morlot-Martinez, en affirmant que je n'avais aucune chance au Havre,
et on s'engagea  faire voter la liste Senard--mais le comit Senard
exigeait un des deux siges du Havre;--le comit Morlot le promit,
mais dit: Laissez-nous jusqu' l'lection notre ouvrier dont nous ne
pouvons nous passer,--mais l'lection faite, nous nous en
dbarrasserons, il y aura rlection, et nous nommerons un Rouennais.

La liste du comit Senard fut rpandue, affiche  profusion.

Il n'y avait pas de comit Karr,--pas de liste, pas d'affiches;--seul,
un petit journal qui existe encore et a grandi, _l'Arrondissement du
Havre_, auquel je donnais parfois quelques articles, soutenait ma
candidature avec courage et dsintressement; le jour du vote, il
imprima simplement de petits carrs de papier avec mon nom, et en
donna  ceux qui vinrent en prendre.

Au Havre, le rsultat du vote fut:

    Morlot               6,591 voix.
    Martinez             2,773  --
    A. Karr              8,131  --

J'avais bien l'air d'tre dput du Havre; mais je n'avais eu de voix
qu'au Havre,  Etretat,  Sainte-Adresse, etc., l o j'tais connu,
tandis que Martinez et Morlot, ports sur la liste Senard, furent
nomms dans le reste du dpartement, o ni eux ni moi n'tions
nullement connus,-- une grande majorit.

Voil donc Morlot et Martinez dputs, installs  Paris, et, moi, je
retourne chez moi  Sainte-Adresse; mais il fallait s'acquitter envers
Rouen et donner le sige promis.

Au bout de quinze jours, l'engouement, la mode de l'ouvrier ne
svissant plus aussi fort, on invita Martinez  un djeuner, o l'on
but non pas le cidre national, mais des vins dont il n'avait jamais
entendu parler, et qui lui parurent bons;--on le grisa  fond et on le
mena  la Chambre; l, on le dcida  monter  la tribune; les amis du
Havre s'tonnaient qu'il n'et encore rien dit; il demanda la parole
et monta hardiment sur l'estrade.--Dieu sait les gestes, les phrases
ponctues de hoquets! la tribune avait l'air d'un guignol et
l'orateur d'un polichinelle en dlire.--Il prit le verre d'eau, en
gota le contenu, remit le verre sur le marbre avec dgot, en disant:
Pouah! et cria: Garon! du vin!

Il finit par disparatre comme dans une trappe, on dut
l'emporter;--le lendemain, on lui fit honte de sa conduite, et on lui
fit signer sa dmission; il fallait refaire une lection; le comit de
Rouen, d'accord avec le comit Morlot, proposa un filateur Rouennais
appel Loger; le comit de Rouen m'adressa une lettre pour me prier
instamment de ne pas me prsenter;  cette lettre signe Delaporte,
secrtaire du comit, je rpondis:

Comme vous me le demandez, messieurs, je me suis dsist publiquement
de ma candidature, mais c'tait deux jours avant la rception de votre
lettre et par dgot de voir les intrigues des coteries se jouer des
intrts de la France.

A mon refus de seconde candidature, cinq mille lecteurs du Havre
refusrent de voter et, dans une protestation adresse  la Chambre
des dputs, laquelle Victor Hugo se chargea de dposer et M. Thiers
d'appuyer, affirmrent qu'ils continueraient  ne pas voter tant qu'on
continuerait l'escobarderie du scrutin de liste. Morlot et le
Rouennais Loger furent donc dfinitivement les dputs du Havre--et
jamais on n'en entendit plus parler ni  la Chambre ni ailleurs.

Seulement, lorsque, aprs le coup d'tat de Dcembre, le bon Goudchaux
vint au Havre, comme il allait parler, provoquer et organiser une
souscription pour les exils, le citoyen Morlot eut peur et refusa
hardiment sa maison pour la runion du comit, et cette runion eut
lieu dans mon jardin de Sainte-Adresse.

On peut voir, par cet exemple, qu' cette poque il tait possible,
par le scrutin d'arrondissement, d'arriver assez prs de la vrit, ce
qui tait impossible avec le scrutin de liste;--mais, depuis quarante
ans les procds d'escamotage ont t trs perfectionns, l'audace des
prestidigitateurs s'est singulirement accrue, et le scrutin
d'arrondissement, ou uninominal, n'est plus qu'un peu meilleur que le
scrutin de liste,--et le vote, quelle que soit la forme des deux qu'on
adopte, si on n'y apporte pas une rforme radicale, restera le plus
effront et le plus pernicieux des mensonges, la plus absurde et la
plus dplorable des sottises.

Il est triste de voir une grande nation jouer depuis vingt ans le rle
que voici: nous le peuple souverain, nous sommes tous attels  un de
ces jeux de bagues que l'on fait tourner dans les foires pour
l'amusement des enfants:--chevaux et fauteuils occups par une
douzaine de joueurs: Ferry, Rouvier, Freycinet, Floquet, Ferrouillat,
Lockroy, Mline, etc. Les bagues que ceux qui occupent les fauteuils
et les chevaux s'vertuent  enfiler au passage sont des portefeuilles
gonfls de billets de banque, de concessions, d'actions, de places, de
dignits, etc.

Et nous, attels  la machine, nous nous extnuons  la faire
tourner;--si Ferry manque la bague, nous nous croyons dbarrasss de
lui:--nullement! il repasse au tour suivant, et essaye de nouveau;--il
en est de mme de Floquet, de Freycinet et des autres.

On semble commencer  comprendre que ce jeu n'amuse qu'eux;--les
citoyens de somme attels  la machine menacent de s'arrter, de se
mettre en grve.


III

PROJET DE CONSTITUTION

On parle de dissolution et d'Assemble constituante. Eh bien, je vais
faire ce que chacun doit faire en pareille circonstance, dire
maintenant ce que doit tre cette Assemble avant de dire ce qu'elle
doit faire;--c'est un rle honorable  jouer pour l'Assemble qui s'en
va, qui pourrait la rhabiliter. Ce que je vais proposer est si
simple, si indiscutable, si naf mme, que a pourrait se chanter sur
l'air de M. de La Palisse:

    _Un quart d'heure avant sa mort,
    Il tait encore en vie!_

Car c'est le dveloppement de cette thse mconnue jusqu'ici, que,
pour reprsenter un dpartement, il faut le connatre, et, pour tre
choisi, il faut en tre connu.

_Article premier._--Nul ne peut tre candidat et dput que dans un
arrondissement o il rside depuis au moins dix ans,--y exerant une
profession, un mtier, une industrie, y exploitant une proprit, ou y
vivant d'un revenu quelconque.

De faon, d'une part,  connatre l'histoire, les intrts, les
besoins, les ressources de ce dpartement et y ayant des intrts
communs avec les autres habitants.

Et, d'autre part, y tant parfaitement connu de tous,--tant pour sa
vie publique, politique, etc.,--que pour sa vie prive et sa _petite
vie_, son caractre, ses habitudes, ses moeurs, son intelligence, ses
qualits et ses dfauts.

Entre deux concurrents--le bon sens rveill des lecteurs choisissant
celui qui est n dans la rgion et y a sa famille, ce qui assure  un
plus haut degr la connaissance des qualits ncessaires au
reprsentant, on serait ainsi dbarrass des charlatans, des marchands
d'orvitan, de pilules et de crayons,--coureurs de bnfices et de
places, ayant soin de poser leur candidature le plus loin possible des
lieux o ils sont connus.

_Article II._--La division du territoire par cantons est rtablie
comme elle l'tait sous l'ancienne monarchie, comme elle le fut par
l'Assemble nationale le 26 fvrier 1790 et par l'Assemble
constituante en 1791.

Ce qui amenait le suffrage  deux degrs, ce mode de suffrage n'ayant
nullement pour rsultat d'en restreindre le droit, mais en ralit de
l'tendre en y faisant participer effectivement et individuellement un
bien plus grand nombre--au lieu de mener les lecteurs aux urnes comme
on mne au march une troupe de dindons au moyen d'une baguette 
laquelle est attache une loque rouge, les lecteurs primaires votant
au chef-lieu de canton nommaient des reprsentants qui allaient en
leur nom nommer les dputs au baillage, c'est--dire au chef-lieu
d'arrondissement.

Ce mode fut naturellement aboli par le Consulat;--et, en effet, comme
le dit Lamartine, le vote au chef-lieu de dpartement a pour rsultat
d'aristocratiser l'lection;--ce que veulent toujours faire les
soi-disant rpublicains  leur propre bnfice.

Il sera toujours libre au candidat de faire des promesses d'autant
plus magnifiques qu'une fois lu il ne pensera plus  les tenir;--mais
les lecteurs ne l'couteront pas:--les lecteurs prendront au srieux
ce programme que le dput est leur reprsentant et,  ce titre, doit
les reprsenter.--Ce sont eux qui rdigeront ce programme, consignant
leurs intentions, leurs sentiments, leurs volonts, des cahiers,
comme on avait fait en 1789--s'expliquant nettement sur les ides et
les actes alors en l'air;--et, en cas d'incidents imprvus, ils
rappelleront le dput pour lui donner de nouvelles instructions;--le
dput qui s'carterait des instructions de ses commettants serait
rappel  l'ordre une premire fois, et,  la seconde infraction
considr comme dmissionnaire remplac.

_Article III._--Le chef de l'tat, roi ou prsident, ne pourrait
choisir les ministres dans aucune de ces Chambres. Il ne faut pas
croire, comme il semblerait depuis vingt ans, que la France ne possde
que le demi-quarteron de farceurs qui se succdent, se runissent, se
sparent, se combattent, se supplantent, depuis 1871.--Aucun dput,
pendant tout le cours de son mandat, ni pendant l'anne qui en suivra
l'expiration, ne pourra tre promu  aucune place,  aucun emploi, 
aucune dignit;--il sera toujours loisible aux lecteurs, au cas o
ces faveurs tomberaient sur quelque parent ou ami de dput, de le
mander pour lui demander des explications; le chemin tant ainsi ferm
aux ambitions, aux vanits, aux avidits, aux corruptions, etc., les
dputs pourraient s'occuper d'autre chose que de se faire les
complices, les associs, les hommes liges des ministres, n'en ayant
rien  craindre ni  esprer, et, ne ft-ce que pour ne pas s'ennuyer,
s'occuperaient des intrts de leurs commettants et des affaires de
l'tat.--Resterait, il est vrai, la corruption par l'argent; mais,
outre qu'elle est particulirement honteuse, et ferait au moins
hsiter assez de gens, l'lecteur qui aurait lieu de les souponner
pourrait demander des explications  son reprsentant, toujours
rvocable.

_Article IV._--Pendant longtemps, on n'a pas pay les dputs;--depuis
qu'on les paye, il ne parat pas, tant s'en faut, qu'on obtienne une
qualit suprieure.

Si on continuait  les payer, faudrait-il que ce ft non au mois, mais
sur des jetons de prsence--donns au dput au commencement de la
sance, et contrls  la sortie. Mais ne vaudrait-il pas mieux
revenir  l'ancienne gratuit du mandat, sauf au dpartement ou 
l'arrondissement de subventionner le candidat pauvre qu'il aurait jug
apte  servir les intrts publics, de prfrence  de plus riches?

On serait ainsi dbarrass des pauvres hres, fruits secs, dcavs,
avocats  la _serviette_ vide, mdecins  la sonnette muette, pour
lesquels les neuf mille francs sont un revenu jamais atteint,
inespr, surtout si on ajoute les chances de menus bnfices, plus ou
moins clandestins, pour des services plus ou moins honteux.

C'est ainsi que la France serait rellement reprsente dans les deux
Chambres, et qu'un gouvernement serait possible.--Tandis
qu'aujourd'hui tout gouvernement est impossible, et le pays n'est
nullement reprsent, comme nous en faisons la triste et dplorable
exprience depuis 1871. Ajoutons qu'on ne permettrait plus aux
orateurs, comme cela se fait aujourd'hui, de venir corriger leur
discours avant l'insertion au _Journal officiel_--de mme qu'on ne
permettrait plus au prsident d'interdire aux stnographes de
mentionner tel ou tel membre, telle ou telle phrase risque ou
malsonnante.

L'lecteur doit pouvoir suivre toujours son mandataire, le surveiller
et ne pas lui permettre de se masquer ni de se maquiller.

Ajoutons une prohibition svre de voter jamais pour un absent.

Mais--me direz-vous--on ne voudra plus tre dput.

Tant mieux!--Alors les fonctions de dput ne seront plus qu'un devoir
et un honneur. Heureux, pour la France, le temps o il faudrait, dans
l'ge mr, imposer ces fonctions, comme on impose le service militaire
dans la jeunesse.

_Article V._--On ne sera plus admis  exercer des fonctions sans en
avoir fait l'apprentissage. On ne s'improvise pas plus ministre,
prfet, etc., qu'on ne peut s'improviser cordonnier ou serrurier. On
n'arrivera alors aux places que par degrs, en commenant par en bas,
ce qui supprimera les pluies de crapauds qui tombent d'en haut
aujourd'hui sur les siges et les positions rtribues, au gr de la
faveur, des complicits, des compromis, des corruptions.

Il sera ncessaire aussi que Paris donne des garanties au reste de la
France, et que les dpartements ne soient plus exposs, chaque matin,
 apprendre, par la poste, que les voyous de Paris, les banquiers de
bonneteau et les souteneurs de filles ont chang le gouvernement de la
France. Il ne faut plus que le conseil municipal de Paris puisse
prtendre  devenir un comit de Salut public et une Commune.

Et voil!


_P.-S._--Que serait-il probablement arriv si, le 28 janvier, M.
Carnot, au lieu de s'obstiner  ramasser dans son _cart_ des
ministres dj une ou plusieurs fois renverss comme incapables ou
uss, impopulaires ou odieux, et fait appeler le gnral Boulanger et
lui et dit:

Prsident d'une Rpublique base sur le suffrage universel, je dois
obir aux manifestations de l'opinion, mme si je la croyais fausse ou
errone.

Dans la situation actuelle, je ne chercherai pas si cette
manifestation est spontane ou factice, ni par quelles intrigues,
quelle suggestion elle a pu tre cre, excite, exaspre; je dois
m'y soumettre et je m'y soumets.

La Chambre des dputs est ds aujourd'hui dissoute de fait, sa
dissolution lgale et la revision de la constitution sont invitables.

Mais dans le ministre que j'avais il y a huit jours, comme dans
celui que j'ai aujourd'hui, comme dans celui que j'aurai peut-tre la
semaine prochaine, il ne se trouve pas d'hommes rsigns ou dcids 
pratiquer l'opration.

C'est pourquoi je vous ai fait appeler pour vous dire: Non seulement
je vous autorise  former un cabinet dont vous serez le chef pour en
excuter ce que vous demandez avec tant de bruit, de fracas et de
menaces, mais je vous somme de le faire pour calmer l'inquitude et
l'agitation dont souffre le pays.--Pour me servir d'une expression
emprunte au jeu du billard, cher  mon prdcesseur,--vous avez
_coll la bille_, il faut _prendre  faire_. Si vous refusez, c'est
vous qui n'aurez voulu ni de la dissolution ni de la revision.

Que serait-il arriv? Ou le gnral aurait refus, et l'ancien lu
avouait que dissolution et revision ne seraient qu'un prtexte et un
voile pour cacher des projets et des expdients moins avouables, et on
aurait vu un assez grand nombre de gens de bonne foi et de dupes
dsabuss se sparer de lui, et l'isoler au milieu d'un groupe de
complices et de dupes opinitres. Ou il aurait accept, il aurait
form un ministre pris dans ses partisans, et pour qui connat son
entourage, pour qui se rappelle le rle jou par Morny dans le coup du
Deux-Dcembre,--celui qu'on suppose un aspirant Csar et compltement
manqu de Morny et ft rest Gros-Jean.--Il et fallu aux _boniments_,
aux promesses magnifiques, aux thories vagues, aux utopies faire
succder des ralisations, des applications srieuses, et
ncessairement certaines rsistances;--et, comme l'avocat Floquet,
comme l'avocat Gambetta, exemple plus frappant, le gnral n'et eu
devant lui que peu de mois de popularit et d'influence souveraine et
dangereuse.

Mais nos soi-disants rpublicains ont agi autrement et ont montr, une
fois de plus, qu'ils ne sont qu'une misrable et ridicule parodie de
ceux qu'ils proclament leurs anctres, leurs matres et leurs modles.

Ces grands hommes d'alors, lorsque, au nom de la libert, ils se
disputaient le despotisme, n'hsitaient pas  s'entre-guillotiner.--Je
sais bien que certains de nos grands hommes d'aujourd'hui, qui ont
fait leurs preuves comme membres ou partisans de la Commune, ne
dtesteraient pas ces expdients; mais ils sont arrts par un
scrupule: c'est que, pour demander la tte de ses adversaires, il
faut mettre la sienne en jeu.--La mchancet ne manquerait pas, mais
le temprament manque tout  fait.

C'est pourquoi ces farceurs et ces chienlits dguiss qui
en Robespierre et en Danton, qui en Fouquier-Tinville, en
Collot-d'Herbois, en Marat, etc., plissent sous leurs masques et
se contentent purilement de prendre un sanglier avec des filets 
papillons et de jouer, dans la politique, le rle que jouent dans les
cirques les clowns, qui, en faisant des cabrioles, viennent dans
l'arne lever des obstacles apparents, barrires, banderoles, cercles
de papier, que jamais, on le sait d'avance, le cheval et l'cuyer vtu
d'un maillot, fris et pommad, ne manque de franchir, de crever et de
traverser aux applaudissements du public.




LOGE DE LA MORT

    [Grec: Thanatou
    Enchomion.]


Vous avez l'air ennuy.--Qu'avez-vous?

--Je voudrais tre mort.

--Vous n'tes pas dgot!


Le mieux serait de n'tre pas n, de le savoir et d'en jouir en
regardant les hommes et la vie.


Quelle est l'me qui--au moment de descendre animer un tre--sous deux
baisers, si l'on faisait apparatre devant elle toute sa vie
probable--consentirait  natre?


Qui consentirait  recommencer sa vie tout entire sans en effacer ou
du moins en modifier certains jours et certaines heures?

Ma vie a t--comme celle du plus grand nombre--mlange de bonnes et
de mauvaises chance;--je n'ai pas coutume de me plaindre, n'ayant pas
demand  la vie plus qu'elle n'a  donner.

Cependant j'ai deux ou trois quarts d'heure que je ne voudrais pas
recommencer, ft-ce au prix de l'immortalit.--Et notez que je ne mets
certes pas dans ces quarts d'heure les quelques minutes que j'ai--il y
a bien longtemps--passes sous l'eau de la Marne,  moiti trangl, 
moiti noy par un cuirassier que j'eus le bonheur de ramener au bord.


L'enfant commence  mourir au moment o il sort du sein de sa
mre;--chaque instant qui s'coule est un pas vers la mort.


Depuis l'origine des mondes, deux hommes seuls ne sont pas
morts:--lie et noch, disent les livres saints.

Beaucoup de gens cependant osent croire que ce n'est peut-tre pas
vrai, et Tertullien, sentant le besoin d'attnuer ce prodige, prtend
que leur mort n'a t que diffre jusqu' l'arrive de l'Antchrist,
qu'ils noieront de leur sang;--ce qui, mme ainsi expliqu, reste
encore assez fort:

_Mors dilata ut sanguine suo Antechristum extinguant._ (Tertullien,
_De anima_.)

Dans le rle de l'homme, pour ne parler que de lui, sont compris
certains devoirs, certaines oprations, certaines corves;--il y est
attir, pouss, enferm par divers instincts.--Ainsi il doit se
reproduire et multiplier selon l'ordre donn  Abraham; il y est
entran par l'attrait mutuel des sexes et par l'amour de ses
petits;--ce qui engendre des joies et des bonheurs, mais aussi de
cruelles anxits et angoisses.--Aussi,  ces instincts, il a t
ajout un autre instinct, c'est l'horreur irrflchie de la
mort;--sans quoi, l'homme aurait refus de vivre plus longtemps et se
serait tu  son premier mal de dents,  son premier accs de jalousie
contre la femme adore,  sa premire inquitude pour la vie de ses
enfants. Dans l'ordre immuable de la nature, par la suprme
intelligence, il a impos son rle  tout ce qui est,--depuis
l'insecte microscopique dont trois cents se meuvent dans une goutte
d'eau, jusqu'au Bhmoth, dont il est parl dans le _Livre de Job_ et
dans les commentateurs de la Bible,--qui broutait chaque jour l'herbe
de mille montagnes, herbe qui repoussait pendant la nuit,--buvant le
Jourdain et le mettant  sec en vingt-quatre heures, depuis le grain
de poussire jusqu'aux astres et aux mondes.

L'homme a son rle assign dont il ne peut sortir.--J'ai lu, dans je
ne sais plus quel livre de je ne sais plus quel savant,--trop savant
ou peut-tre pas assez savant,--que le seul emploi de l'homme et sa
seule utilit dans l'ordre et les oprations de la nature est
d'aspirer de l'oxygne, de brler du carbone et d'expirer une certaine
quantit donne d'acide carbonique dont la nature a besoin pour
l'ensemble de ces oprations.

Dans ce rle, la mort est aussi ncessaire que la vie aux oprations
de la nature;--elle a besoin,  un moment donn, de dsagrger les
divers lments dont l'aggrgation a form l'homme pour en faire un
autre emploi;--ce qui a t chair et os doit devenir ou redevenir
terre, puis herbe, et servir, par un nouveau mode d'aggrgation,  la
formation d'autres tres.

Aussi simplement que les poulets que la fermire nourrit et qui seront
mis  la broche quand ils seront assez gras,--un seul atome qui se
perdrait, ou manquerait  son rle au moment fix pour son entre en
scne drangerait et peut-tre dtruirait l'ordre immuable et
peut-tre le monde.

Donc tout homme doit mourir par cela seul qu'il est n;--il est n
pour mourir.--Peut-tre la mort est-elle non seulement la fin, mais le
but de la vie?

Mais cette crainte, cette horreur instinctive de la mort que l'homme
avait reue comme tous les autres animaux, lui avait t donne comme
aux autres tres, dans une juste et ncessaire proportion. Seul, il
s'est appliqu  l'augmenter,  l'exagrer et  en faire un supplice
que la Providence ne lui avait pas destin.

Il a entour, orn la mort d'une foule de circonstances, de terreurs
et d'angoisses nes de son imagination.--La nature avait fait une
mort,--il en a fait une autre tout  fait terrible et empoisonnant sa
vie;--la nature en avait fait une phase ncessaire de l'existence, il
en a fait une torture.

On a imagin un au-del de la vie et de la mort--une autre vie dont la
premire ne serait que la prface;--on a beaucoup parl, discouru,
crit de l'immortalit de l'me: c'est un sujet sur lequel l'auteur
de la nature ne nous a jusqu'ici permis que des opinions, gardant pour
lui le vrai.

Jamais personne n'a pu dcider, par les seules lumires de la raison
humaine, si l'me survit au corps et est immortelle,--cette pense
plat  l'imagination et s'accorde avec certaines ides consolantes de
la justice divine,--il est agrable d'y croire, mais peu facile de le
concevoir. Quant aux preuves qu'on a prtendu en donner, elles ont le
dfaut de ne pas tre des preuves: il faut avoir recours  une
rvlation d'en haut;--dans les questions douteuses, le mieux est de
tcher de croire la solution la plus consolante.--Quant  ce qui nous
a t donn de raison, le raisonnement nous dit que nous sommes, aprs
la mort, ce que nous tions avant la naissance, c'est--dire que nous
n'tions rien et que nous ne sommes plus rien.--Mais il ne faut pas se
fier trop entirement  la raison;--la vue de notre intelligence a une
porte borne comme celle de nos yeux,--le vrai--le seul vrai qu'on
peut affirmer, c'est que nous n'en savons rien.


Socrate--devant ses juges--leur dit: Si j'avais un conseil  vous
donner, juges voulant dire justice, vu le bon effet que mes
conversations ont eu sur un assez grand nombre de nos concitoyens en
les rendant plus sages, plus honntes, plus vertueux, vu aussi ma
pauvret, ce serait de me loger et nourrir au prytane, comme vous
l'avez accord  d'autres. Mais on dit que vous voulez me faire
mourir; je ne puis vous prier de ne pas le faire, parce que je ne sais
pas s'il m'est plus avantageux de ne pas mourir que de mourir;--je
puis craindre ce que je connais: la maladie, les blessures, le
chagrin, l'exil, la prison.

Mais, quant  la mort, je ne sais absolument pas ce que c'est,--et je
n'en ai consquemment aucune peur.

Quant  l'immortalit de l'me, je ne saurais la prouver et je n'ai
aucun dsir de la nier;--mais, pour propager une terreur peut-tre
salutaire sous certains rapports, on y a ajout l'immortalit du
corps, sans laquelle il n'y aurait pas eu moyen de faire redouter, au
del de la vie, certains supplices que les inventeurs, les ministres
de toutes les religions se sont vertus  rendre pouvantables  qui
mieux mieux.

Si la croyance  une autre vie avec des peines et des rcompenses est
un hommage  la justice raisonnablement prsume de Dieu,--il faut
rendre sa justice gale  sa bont et  sa toute-puissance--et ne pas
supposer une lutte perptuelle entre lui et le diable;--ide emprunte
aux plus vieilles thories,--sorte de partie de trictrac ou de besigue
o Dieu et le diable jouent nos mes, et o, vu les conditions
exagres, promulgues pour tre sauv,--le diable triche et gagne 
peu prs toujours,--le nombre des mes gagnes par Dieu tant minime,
en proportion du nombre de celles filoutes par le diable.

Pour mon compte, je crois fermement  toute la justice de Dieu; mais
je crois aussi fermement  sa toute-puissance et  son immense bont.
En nous crant, il a prvu notre folie, notre lgret, notre
mchancet de singes malfaisants, et il a mis son oeuvre  l'abri, en
ne nous donnant la puissance de crer ni de dtruire, ni un brin
d'herbe, ni une goutte d'eau.

Une des causes qui ont le plus puissamment fait admettre l'hypothse
d'une autre vie, c'est une crainte vague et orgueilleuse du
nant,--auquel je ne reproche que ceci, qu'on ne le voit pas, ce qui
aurait bien son charme. Ayant connu la vie,--l'homme aime encore mieux
souffrir que ne pas tre;--il veut tendre son existence en tous
sens;--il l'tend avant sa vie par le culte moins pieux qu'orgueilleux
des anctres,--il l'tend aprs la vie par l'ide d'une immortalit et
d'une renomme sur les lvres de la postrit.

Quoi qu'il en soit,--il est ncessaire, fatal, que nous fassions
restitution  la nature, pour les besoins de ses oprations, des
lments qui nous ont t prts, et dont l'aggrgation peut tre
utile  former notre individu; il ne faut pas penser  se drober 
cette ncessit.

Le corps est-il le vtement, l'enveloppe et, selon quelques-uns, la
prison de l'me,--ou l'me est-elle le rsultat, le jeu, l'harmonie et
la mlodie des organes?--C'est encore ce que Dieu seul pourrait nous
dire et ce qu'il ne nous a pas dit.

Il faut mourir!--il n'y a pas moyen de refuser, d'escroquer  la
nature les lments de notre tre qui se dsagrgent--et qu'elle veut
faire rentrer dans son trsor pour en faire de la terre, de la
poussire, de l'herbe--que mangeront les moutons, moutons que mangera
l'homme pour en faire de la chair humaine, jusqu'au jour o il faudra
que homme accomplisse la restitution de soi-mme.


Tout le monde est mort, tout le monde mourra.--Dans cent ans d'ici,
tout ce qui est sur la terre sera dessous;--des centaines de millions
d'hommes sont morts avant moi, des centaines de millions mourront
aprs moi;--des centaines de mille mourront la mme anne que moi,
des milliers mourront le mme jour, plusieurs centaines mourront  la
mme minute que moi.

Le plus sage est donc de s'accoutumer  cette ide, de se la rendre
quotidienne et familire, de penser  la mort et d'en parler comme on
pense au sommeil de chaque nuit,--d'en entretenir ceux qui nous
entourent comme on s'entretient de la naissance, de la jeunesse, de la
vieillesse et de tout autre sujet,--de leur faire envisager notre
dpart comme une ncessit contre laquelle il n'y a pas  lutter,--qui
ne sera pas un mal pour nous-mme--et qui ne sera pour eux qu'un
chagrin que la Providence, dans sa souveraine bont, a rendu le plus
fugace et le plus momentan des chagrins:--Dieu mesurant, comme on
l'a dit, le froid  brebis tondue,--apprciation que je voudrais
avoir faite plus que tout ce qu'on a jamais crit sur les religions.

De leur ct, il faut que ceux qui doivent nous rendre  la terre, se
prparent  ne pas trop attrister pour nous notre dpart par l'aspect
de douleurs--qu'on croit souvent devoir exagrer pensant faire plaisir
aux mourants--ce qui est une erreur.

En effet, si l'on a--entre les opinions et les croyances, si l'on a
adopt celle d'une vie future dont celle-ci n'est qu'une preuve,
comme le cocon que file la chenille pour s'y enfermer et en sortir
papillon; si l'on croit que celui qui s'en va de cette vie--grce  la
misricorde infinie de Dieu, va entrer dans la vritable vie, dans une
vie heureuse et glorieuse:--on peut ressentir pour soi-mme un certain
regret, un certain chagrin d'tre priv de sa prsence; mais on doit
se rjouir pour lui de le voir s'lever  cette vie bien heureuse, o
on ira le rejoindre plus tard,--non pour quelques jours, comme dans
cette premire vie, mais pour l'ternit.--Si c'est l'autre sentiment
que vous avez adopt, songez aux maux de la vie et aux ennuis de la
vieillesse dont celui qui part est  jamais dlivr.

J'ai connu un homme qui avait t, durant sa vie, riche, puissant,
obi entre tous;--il mourut plein de jours et de la mort
naturelle, c'est--dire lorsque la lampe, ayant consum toute son
huile, n'met plus que quelques dernires lueurs vacillantes.

Aux suprmes moments, on enleva sa femme, et il ne resta auprs de lui
que son fils, dsespr et fondant en larmes.

--Mon ami, lui dit-il d'une voix affaiblie, tu as t un bon fils, tu
n'as plus qu'une fois  m'obir et tu ne vas pas te dmentir:--je n'ai
plus que quelques instants  vivre,--je me sens m'teindre, ne va pas
attrister ces derniers moments par la tristesse et par l'ennui que
j'ai redouts toute ma vie.--Passe dans la chambre  ct o il y a un
piano, et joue-moi jusqu' la fin--qui ne va pas tarder--cet air de
notre pays que j'ai toujours aim et que je t'ai fait jouer tant de
fois!

Le fils, qui est grce  Dieu, encore de ce monde, et un de mes
meilleurs amis, avait t accoutum si scrupuleusement  obir  son
pre, qu'il lui baisa la main,--sortit de la chambre, alla se mettre
au piano et joua l'air favori pendant une demi-heure;--quand il rentra
dans la chambre de son pre, le vieillard tait mort.

Il fut longtemps sans oser mettre les mains sur un piano;--mais la
premire fois qu'il s'y dcida, ce fut pour jouer, et non sans une
douce mlancolie, l'air sur lequel son pre s'tait endormi.


Il faut donc, ds  prsent, et en pleine vie, se dire: Quand je vais
mourir, ce sera ou pour tre mieux ou pour ne plus tre.--Donc, s'il
y a du chagrin  avoir de cette dsagrgation des lments qui me
composent, de cette restitution  la nature, ce n'est pas pour moi,
c'est pour ceux que je quitterai;--il faut les accoutumer  cette ide
de la sparation invitable.

Il est cependant un cas o le mourant doit subir d'horribles
angoisses, c'est lorsque sa vie, son travail, sont ncessaires  ceux
qu'il quitte; s'il va les laisser sans appui, sans ressources;--dans
cette situation, si la vrit est une autre vie, mais d'o il ne soit
pas possible de veiller sur ceux qu'on a aims, de les dfendre, de
les protger,--de quelques dlices que soit remplie cette vie, je n'y
verrais qu'un horrible supplice, et, si le choix m'tait donn, sans
hsiter je choisirais le nant,--en regrettant de ne pouvoir les y
entraner avec moi.


Une des causes qui font surtout redouter la mort est un faux
raisonnement: on pense, en prsence de la maladie ou d'un danger
quelconque, qu'il s'agit de mourir ou de ne pas mourir,--tandis qu'en
ralit il s'agit de mourir aujourd'hui ou de mourir demain.


La mort est le magasin, le trsor o la nature prend la vie;--les
feuilles meurent et tombent des arbres, l'herbe jaunit et se
dessche,--feuilles et herbes deviennent un engrais et produisent les
feuilles nouvelles et l'herbe frache du printemps suivant,--la vie et
la mort sont une volution en cercle.

Tout nous parle sans cesse de la mort;--les portraits d'anctres sont
des tmoins de la mort;--nos divertissements, nos thtres nous en
retracent l'ide; la tragdie voque et tire du tombeau le hros ou la
beaut qui y reposent depuis des sicles, rveille leur poussire et
les force de venir sur la scne nous divertir.

Nos tables les plus somptueuses, celles autour desquelles on se runit
pour la joie et la gaiet--nous parlent aussi de la mort;--poissons,
gibier, viandes de toutes sortes savamment prpares et assaisonnes,
nous nous nourrissons de cadavres.

C'est  la mort que la terre doit sa fertilit; la bche et la charrue
remuent et retournent les dbris de ceux qui ont vcu avant
nous,--nous les recueillons dans nos moissons, dans nos vendanges, ils
forment, ils sont le pain que nous mangeons, le vin que nous
buvons;--la surface de la terre,  une grande profondeur, est faite de
la poussire des anctres;--nous marchons, nous dansons sur les
ruines de l'espce humaine;--et ce que nous appelons notre science est
l'pitaphe non seulement des hommes, mais des cits et des empires
dtruits.


Une des plus grandes folies que l'on ait imagines a t de vouloir
drober son corps  la mort, filouter son cadavre  la nature qui en
avait prt les lments--on s'est fait embaumer.

On a voulu rendre ternels des restes horribles, hideux, et dont on
n'a pu que retarder la destruction;--car la nature, qui est ternelle,
a le temps d'attendre, est patiente et sre d'arriver  ses
fins.--Peut-tre, dans notre histoire, la naissance du Corse
Bonaparte, la Rvolution, la Terreur, l'expdition d'gypte n'avaient
pour but que de faire sortir des Pyramides quelques poignes de grains
de bl qu'on y avait enfermes avec les cadavres rcalcitrants--et
dont la facult germinative approchait de son terme; en effet, on les
a sems et ils ont donn des grains et du pain.

Cette affaire tait au moins aussi importante pour l'ordre immuable de
la nature que les batailles et les rvolutions d'empires;--rien ne
doit se perdre dans le cercle ternel de ses volutions et de ses
oprations;--un grain de bl a son rle comme un homme, comme une
nation;--si ce grain de bl manquait, tout l'ordre serait drang,
compromis, peut-tre dtruit;--aussi, je ne crois gure  lie et 
noch--ou du moins j'accepte l'interprtation de Tertullien,  savoir
que leur mort n'en tait que diffre:--le tout  mettre au nombre
immense des choses que nous ne savons pas.

Quant  la pratique absurde et rpugnante des embaumements, s'il
dpendait de moi, j'aurais, au contraire, ht l'anantissement des
corps de ceux que j'ai perdus--et dont ma pense a suivi malgr moi
sous la terre la lente dcomposition:--d'abord cadavres, puis, comme
l'a dit je crois Bossuet, quelque chose qui n'a plus de nom dans
aucune langue,--quelque chose de hideux, d'horrible en quoi sont
changs ceux que j'ai, avec tendresse et bonheur, serrs dans mes
bras.--Je suis soulag quand je calcule qu'il s'est coul le temps
ncessaire pour qu'il n'y ait plus rien... du moins l. Aussi je n'ai
rien contre la crmation, ou les lits de chaux dont on a, dit-on,
envelopp le corps de Louis XVI assassin dans la crainte que ce corps
ne devnt une relique.

O ai-je lu cette vieille chanson? il y a si longtemps que je la sais,
que j'ai presque envie de me persuader--ce qui ne serait pas vrai que
j'en suis l'auteur.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    _Quand la Parque aura sonn l'heure,
    De coudriers et de lilas,
    Prends soin d'embellir ma demeure;
    Je veux, dans un pareil bouquet,
    Plaire encore  jeune fillette,
    Tantt cueilli comme bouquet,
    Tantt croqu comme noisette._

Je citais un jour ce couplet  Victor Hugo,  propos de la pratique de
l'embaumement. La chanson a raison, me dit-il; il vaut mieux embaumer
que d'tre embaum.


Quant  la mort et  ce qui suit la mort, comme nous ne savons rien et
que nous ne saurons jamais rien, nous sommes fort exposs  voir
varier nos ides et nos opinions selon nos sensations.

Hugo, par exemple, qui tait surtout un grand peintre--et qui
choisissait dans tout le ct, la face qui prsentait les couleurs les
plus harmonieuses, surtout les plus clatantes, tait fort enclin 
voir ses impressions changes, selon l'heure et la hauteur du soleil
qui dorait ou abandonnait les objets, ou les dorait d'un autre ct.

Lorsque sa charmante fille Lopoldine fut noye  Quillebeuf avec son
mari, qui, ne pouvant la sauver, voulut rester avec elle, lorsque
j'allai avec la famille mettre les deux corps dans le mme
cercueil,--j'eus la triste mission d'apprendre  Victor Hugo, alors en
voyage, le malheur qui le frappait;  son retour, il me dit un soir:
Ma douleur est bien adoucie par la ferme croyance que j'ai dans une
autre vie o ma fille m'attend et o j'irai la rejoindre.

Il est vident qu'il ne voyait plus cette question du mme ct et
sous le mme aspect, lorsque, dans son testament, prparant, dernire
antithse, la mise en scne de ses funrailles, il ordonnait de le
porter dans le corbillard des pauvres--et se faisait enterrer
civilement.


Cette pense de chicaner la mort,--de rester encore sous on ne sait
quelle forme et quelle figure quelque temps de plus sur la terre, de
se proccuper d'un effet  produire sur les survivants, est trs
commun.

J'ai connu une vieille femme qui, avec une trs petite fortune,
suffisante cependant pour ses modestes besoins, s'imposa toute sa vie
quelques privations pour amasser un petit pcule qu'on trouva  sa
mort avec cette note crite de sa main: Pour mon enterrement.
Suivaient les dtails de cet enterrement: tant pour les voitures, tant
pour les cierges, tant pour les pauvres et les pleureuses.. En un mot,
un bel enterrement.


Je fus pri un jour d'assister  une crmonie de ce genre par une
famille de mon voisinage. Un des parents du mort me remercia et,
faisant allusion  certains petits services que j'ai pu rendre au pays
que nous habitions l'un et l'autre et  une certaine popularit:

--Ah! Monsieur, me dit-il, c'est vous qui aurez un bel enterrement!

--Croyez-vous, monsieur? lui rpondis-je; mais quel chagrin j'aurai de
ne pas le voir!


Lorsque tout est mort en nous, la vanit seule survit, cependant; la
magnificence des obsques est plus pour flatter la vanit des
survivants que pour honorer les morts. Les gens qui ont pour mtier
d'enterrer les autres comptent pour leur fortune sur cette vanit--et
mettent sur leur enseigne: _Pompes funbres._

Un jour, comme je revenais d'une de ces crmonies o tout aurait
surtout fait comprendre la vanit des vanits, j'ai pris la plume et
ajout  mon testament toutes les recommandations pour que cette
opration  mon gard et lieu avec la plus grande modestie, le moins
de temps et le moins de dpenses possibles--et par le plus court
chemin:--me contentant, en fait de pompes funbres, de ne pas tre
enterr vivant,--soin que j'ai toujours eu pour ceux que j'ai perdus
en ne les laissant mettre en cercueil qu'aprs un commencement visible
de dcomposition, seul signe certain, quoi qu'on dise, de la mort.


Les livres sont remplis de gmissements sur la brivet de la vie--et
nanmoins, pendant la dure de cette vie si courte, notre principale
occupation est de nous en distraire, de ne pas la sentir, de tuer le
temps.


La mort, dit picure,--ne nous concerne en rien; tant que nous
vivons, elle n'est pas l;--quand elle arrive, nous n'y sommes plus.


Lisez la traduction qu'a faite Boileau-Despraux d'une ode de
Sapho--et vous verrez que la mme description peut s'appliquer
exactement et  la mort et aux dlices de l'amour:

    _Un nuage confus se rpand sur ma vue,
    Je n'entends plus, je tombe en de molles langueurs,
    Et, ple, sans haleine, interdite, perdue,
    Un frisson me saisit, je tremble, je me meurs!_

Quel que soit le sentiment qu'on adopte sur une vie future ou sur
l'anantissement ou la transformation perptuelle, le plus sr est de
se conduire d'aprs la premire hypothse--et de pouvoir dire, comme
pictte:

Je veux,  mon dernier moment, pouvoir dire  Dieu: Grand Dieu,
ai-je suivi vos commandements? Ai-je abus de vos dons? Ne vous ai-je
pas soumis mes sens, mes voeux, mes opinions? Me suis-je jamais plaint
de vous? Ai-je jamais accus votre providence? Quand vous avez voulu
que je fusse malade; j'ai voulu tre malade;--vous avez voulu que je
fusse pauvre, et j'ai t content de ma pauvret. Aujourd'hui, vous
voulez que je meure;--je sors de ce monde en vous remerciant de m'y
avoir admis pour me faire voir tous vos ouvrages, et l'ordre admirable
avec lequel vous gouvernez cet univers.

A la mort, dit saint Ambroise, commence l'galit; les cadavres des
riches et des pauvres sont semblables; seulement, comme les riches se
sont nourris avec excs de mets savoureux et recherchs, leurs
cadavres sentent plus mauvais que ceux des pauvres.


On ne rencontre jamais de cadavres d'oiseaux dans les rues ni sur les
chemins; c'est qu'ils vont pour mourir se cacher dans le fond des
bois.

De mme il faut cacher sa vieillesse--et pargner aux autres le
spectacle de notre dcrpitude.--On a dit avec raison: Quand on
n'orne plus les salons, il faut en disparatre.

Il est rare que nous mourions tout d'un coup et tout vifs:
--nous assistons  la mort successive de nos sens et de nos
facults.--J'avais trente ans lorsque j'ai crit l'oraison funbre
d'une dent que j'avais perdue par accident.--Quand on dpasse le terme
ordinaire de la vie, on se trouve dans une vaste solitude;--nos
contemporains, nos amis, ceux que nous avons aims et qui nous ont
aims ne sont plus; nous sommes trangers dans un pays nouveau, la
langue qu'on y parle n'est plus la mme que nous savons parler; les
intrts, les gots, les ides ne sont plus les mmes; nous gnons,
nous encombrons,--nous sommes dans la vie comme de vieilles femmes
dans un salon condamnes  faire tapisserie, et on trouve cette
tapisserie trop paisse et tenant trop de place;--ce qui, de notre
temps, tait vice, est devenu coutume;--ce que nous trouvions beau et
lgant est ridicule;--les meilleurs--et ils ne sont pas
nombreux--nous traitent avec des marques affectes de bienveillance et
de commisration humiliantes.


L'autre soir, traversant le cimetire, je voyais un grand nombre de
tombes connues des lus morts bien plus jeunes que je ne suis
aujourd'hui, et il me semblait entendre sortir de ces tombes des voix
qui me disaient:

Eh bien?...


Les heures, faisant comme le Parthe, nous blessent en fuyant; et ces
heures, comme nos journes et nos annes, nous ne les comptons qu'
mesure qu'elles sont passes.--Quand on dit: J'ai vingt ans, c'est
au contraire vingt ans qu'on n'a plus, vingt ans qu'on a dpenss du
mystrieux nombre qui nous a t donn.


On m'a quelquefois reproch de gter les enfants. C'est toujours a
de bon qui leur est assur.

Je n'ai jamais song  leur demander, comme on fait d'ordinaire, de la
reconnaissance de ce qu'ils nous doivent la vie,--et cela pour
plusieurs raisons.--La premire, c'est que, au moment o nous leur
donnions la vie, nous ne pensions gure  eux.--La seconde, c'est
que, bien des fois dans le cours de leur existence, ils ne seraient
pas d'accord sur la valeur du don et qu'ils pourraient nous
rpondre: Je m'en serais bien pass!--plt  Dieu qu'un bon petit
croup m'en et dlivr quand je venais de natre!


Dans la jeunesse, un excs de sve nous fait nous tendre et pancher
notre vie, notre me, nos sens autour de nous et parfois trs
loin;--on aime tout,--on veut tout,--on est tout amour,--et cet amour
qu'on prouve est tout en soi;--les objets aims ne sont que des
prtextes;--notre vie s'tend comme la chaleur d'un foyer
ardent;--mais, quand nous sommes vieux,--nous n'entendons plus, nous
ne voyons plus d'aussi loin,--notre foyer ne rayonne plus au
dehors,--la vie se resserre autour de nous.

                              _... On finit un laid jour
    Par n'aimer plus que soi--sot, froid et triste amour!_

Beaucoup de vieillards,  force de vivre, finissent par se croire
immortels,--comme si leur temps de mourir avait pass. Combien j'en ai
vu ayant une telle horreur de la pense de la mort--qu'ils retardaient
de jour en jour, jusqu' la fin, le soin de faire un testament dont
l'absence, aprs leur mort, laisse  ceux qu'ils ont aims mille
soucis, mille tracas et souvent la ruine.


Louis XI, qui avait si peu marchand la mort aux autres, en avait pour
lui-mme une terreur vengeresse.--Il se fit apporter la sainte ampoule
et plusieurs reliques;--puis, comme on faisait des prires  un saint,
demandant pour lui la sant du corps et le salut de l'me, il
interrompit le prtre en disant: Un peu de discrtion et pas
d'importunit;--demandez seulement la sant--nous verrons le reste
plus tard.


Un seigneur avait dfendu qu'on lui parlt jamais de mort.--Son
secrtaire tant emport par une maladie, on ne lui en dit
rien;--mais, comme il le demandait opintrment, on lui dit: On ne
trouve votre secrtaire nulle part.--Il comprit et n'en parla plus.


Les anciens vitaient le mot mort; ils se servaient de
synonymes.--Cicron, pour annoncer au Snat la mort des complices de
Catilina, dit: Ils ont vcu (_vixerunt_).

Ils avaient un autre mot trs beau pour exprimer la mme
ide--_defunctus_--quitte, ayant pay sa dette.

Malheureusement, la pratique s'est empare de ce mot--et l'a rendu
vulgaire;--pour conserver le mot et l'tymologie, je l'cris
_defunct_, comme on l'crivait autrefois.

Quant  _feu_, on a voulu le tirer du celtique--puis de _felix_,
heureux, puis de _fatum_, destin;--il est plus simple et plus vrai de
le tirer du latin _fuit_,--il fut.

Les tymologistes se sont livrs  de curieux excs.--On sait que
Mnage tirait _alfana_ d'_equus_.

On a tir haricot de _fistula_ par le procd que voici:

_Fistula_--_fistularis_--_fistularicus_;--retranchez _fistul_ vous
aurez _aricus_--haricot.

De mme _Babet_ vient de Ludovicus par ce procd analogue:

Ludovicus--Louis--Louise--Lise--lisa--lisabeth--Lisbet--Babet.

L'expression--_n'est plus_--est surtout claire et vraie.


Les vieux boivent la lie de leur vie;--pardonnez-leur de faire un peu
la grimace.


Pendant que tu roules entre tes doigts, pour la friser, cette boucle
de cheveux, elle devient blanche.

Chaque fois que je te baise la main en te quittant, en disant: A
demain! c'est un prlude  l'ternel adieu, qui n'aura pas de
lendemain.


La Providence, dans son extrme bont, rend souvent les vieillards
exigeants, gostes, radoteurs, ennuyeux, maussades, envieux de la
jeunesse et svres pour les fautes qu'ils ne peuvent plus commettre.

C'est autant de consolations efficaces prpares pour ceux qui leur
survivront--et qui laisseront  leur tour les mmes consolations.




L'AFFAIRE BOULANGER.--LE CENTENAIRE


I

L'AFFAIRE BOULANGER

Je n'essayerai pas de cacher  mes lecteurs que je me trouve dans un
assez singulier embarras.

Pendant l'instruction laborieuse faite pour le procs du gnral
Boulanger, beaucoup de gens ont t mands, interrogs, ont eu leurs
tiroirs forcs, leurs papiers indiscrtement feuillets et emports
qui n'taient peut-tre pas aussi exposs aux soupons de la justice
que je le suis en ce moment.

Je ne sais si vous vous rappelez que, dans le numro 9 de la _Grande
Revue_, paru le 10 mars, je vous disais:

Nos soi-disant rpublicains ne sont qu'une misrable et ridicule
parodie de ceux qu'ils proclament leurs anctres, leurs matres et
leurs modles.

Ces grands hommes d'alors, lorsque, au nom de la libert, ils se
disputaient le despotisme, n'hsitaient pas  s'entre-guillotiner.--Je
sais bien que certains de nos grands hommes d'aujourd'hui qui ont fait
leurs preuves comme membres ou partisans de la Commune ne
dtesteraient pas cet expdient, mais ils sont arrts par un
scrupule: c'est que, pour demander la tte de ses adversaires, il faut
mettre la sienne au jeu,--la mchancet ne manquerait pas, mais le
temprament manque tout  fait.

Or, le 19 avril suivant, dans un banquet  Saint-Denis, le citoyen
Naquet a lu, comme rgal, une lettre du gnral Boulanger adresse de
Bruxelles  ses amis de Saint-Denis.

Et, dans cette lettre, il est dit:

Quant  la Terreur, ils se bornent  la parodie en miniature,--ils
n'oublient pas cette leon de l'histoire que, lorsqu'on fait tomber
des ttes, on risque fort de perdre la sienne, et ils ne sont pas
dsireux de faire de leur tte un enjeu;--c'tait bon pour les hommes
de la Convention.

Ne suis-je pas expos  ce que M. de Beaurepaire me souponne de
faire les discours et les lettres de M. Boulanger?--envoie fouiller
mes papiers et m'invite  aller causer un brin au Luxembourg?

Je ne le connais pas et ne puis apprcier l'agrment que me pourrait
donner cette entrevue en tout autre temps, mais, en ce moment de la
magnifique explosion du printemps dans mon jardin, au moment o les
camlias donnent leurs dernires fleurs pour faire humblement place
aux roses, au moment o, d'un arbre  l'autre, s'tendent les
guirlandes parfumes des glycines et des chvrefeuilles, au moment o
l'aponogton couvre l'eau de ses coquillages blancs et noirs doucement
odorants, au moment o comme disait le charmant chansonnier, mon ami
Brat:

        _a sent bon dans la plaine,
    Deux  deux v'l qu'on s'y promne;
      Les amours ont dj r'pris,
    L'rossignol chante toutes les nuits,
            Dans les nids,
            Y a des petits._

Je ferais une rsistance srieuse au voyage, je serais malade, vieux,
etc.

Et, comme dit une de mes petites-filles, quand j'lude pour cette
raison ou sous ce prtexte quelque chose d'ennuyeux: Voici le
grand-pre qui va tirer son grand ge.

On a vu, par ces derniers temps, des gens mands, amens, interrogs,
ennuys, fouills, pour des situations moins graves que celle o je me
trouve par ce malheureux petit morceau de ma prose qui se trouve
reproduit dans la lettre de M. Boulanger.

Mais je veux esprer que M. de Beaurepaire se contentera de recevoir
par crit et de Saint-Raphal les renseignements, explications,
claircissements, rvlations et mme humbles avis de son
serviteur.--Je vais lui dire tout ce que je sais et tout ce que je
pense, non pas de M. Boulanger, mais de l'affaire Boulanger,--car
celui-ci y est personnellement pour peu de chose; je ne le connais
pas, je n'en veux pas, mais je ne lui en veux pas, convaincu comme je
le suis que ce n'est pas sa faute,--et, si j'allais  Bruxelles, ce ne
serait certainement pas pour le voir. J'aurai soin que ces quelques
pages soient mises sous les yeux de M. de Beaurepaire.

Quant aux dix lignes qui se trouvent dans mon article et dans la
lettre du brav'gnral--la pense qu'elles expriment est si vraie, je
le maintiens, qu'elle a pu le frapper comme moi, quoique aprs
moi;--et, d'ailleurs, on admettra facilement que, depuis qu'il est 
Bruxelles, il ait pour se distraire nourri son esprit et endormi ses
ennuis par de bonnes lectures--et que ce passage lui ait paru exprimer
congrment une ide qu'il aurait pu avoir.

Permettez-moi de vous dire qu'il est puril et mme un peu ridicule,
pour un procs entre rpublicains, de chercher, de colliger,
d'inventer au besoin des preuves, des rvlations, etc. Vous vous
jetez tout  fait hors des traditions que vous ont laisses vos
matres, vos modles et les saints de votre calendrier.

Un seul des membres de la Chambre des dputs a conserv le dpt de
ces traditions;--est-ce Flix Pyat,--hros de la commune,--que, pour
le comparer  Achille, on a d choisir une des pithtes qu'Homre
donne au fils de Pele: Achille aux pieds lgers.

    [Grec: Podas ochus Achilleus]

Est-ce le vieux Madier-Montjau?--Un des deux a rcemment ramen le
parti soi-disant rpublicain  ces traditions trop oublies:

Quand un homme gne on le supprime.

Au fond, c'est ce que vous voulez faire; mais pourquoi tant de dtours
et de fioritures?

Jean-Jacques Rousseau, auquel votre parti vient de faire l'injure
d'une statue, tandis que, si on l'avait lu et compris, vos anctres,
s'il et vcu de leur temps, n'eussent pas manqu de le guillotiner.

Jean-Jacques Rousseau a dit:

Il n'y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles et aux
agitations intestines que le dmocratique, parce qu'il n'y en a aucun
qui tende si fortement et si continuellement  changer de forme.

Et Diderot, que vous allez dranger sottement pour le mettre au
Panthon, et pour lequel galement il n'y et pas eu assez de
lanternes pour l'accrocher, si on l'avait lu et compris, vous dit
franchement que, en Rpublique, la popularit est un crime.

Comme le peuple n'est pas aimable, dit-il dans l'_Encyclopdie_, il
faut supposer un but intress  ceux qui le caressent.

Les tyrans les plus odieux qui ont opprim Rome ne manquaient pas de
se rendre populaires par les assembles, les spectacles et les
libralits folles.

Il n'y a pas de Rpublique possible sans l'ostracisme; pour
maintenir la Rpublique, il faut pouvoir exiler Aristide, parce que a
ennuie de l'entendre appeler le Juste; Alcibiade parce qu'il a coup
la queue  son chien, et fait prir Socrate sans savoir pourquoi.

Jusque-l, vous alliez assez bien,--vous vous tiez naturellement et
fatalement, au nom de la libert, avanc vers le despotisme le plus
insolent;--vous combattez le suffrage universel, qui est le fondement
et le prtexte de votre gouvernement; vous attaquez la libert de la
presse,--l'arche sainte quand vous n'tiez pas au pouvoir et quand
vous vous en serviez; vous tes comme des acrobates et funambules qui
scieraient la corde sur laquelle ils dansent et font leurs tours.

Mais voici que tout  coup vous devenez timides, et, au lieu de
supprimer, vous chicanez, vous faites des procs qui vous perdent si
vous les perdez, qui achvent de vous couvrir de honte et de ridicule
si vous les gagnez.

Mon Dieu! pourvu que le brav'gnral ne mette pas cette phrase-l dans
une de ses lettres.

A Atticus Naquet!

Si cependant vous persvrez dans la voie o vous vous tes engags,
je vais, mme dans cette voie, vous donner des avis utiles, mais 
condition que vous ne me drangerez pas.

Vous avez bien inutilement drang, ennuy, troubl, embt,
beaucoup de tmoins qui n'avaient rien vu, de complices qui ne
savaient rien ou ne voulaient rien dire, et auxquels vous avez donn
deux fois le temps de brler ou de mettre en sret les papiers,
pices, etc., qui pouvaient les trahir.--Vous avez fait jaser des
cochers, des passants et des portires--et, par une tourderie ou par
un vertige trange, vous avez oubli ou nglig les vrais coupables.

Je ne dirai pas les complices du brav'gnral, mais les vrais
coupables; car c'est lui qui n'est que leur complice et qui n'a droit
dans la rpression qu' un rang tout  fait subalterne.

Ces vrais coupables, je vais vous les rvler, vous les dnoncer; mais
il est bien convenu que vous me laisserez tranquille  mes roses et 
mon bateau.

Un de vos principaux chefs d'accusation contre le gnral Boulanger
est la tentative d'embauchage de l'arme.

Eh bien, oui, il y a eu tentative d'embauchage et tentative suivie
d'effet.

Mais cette tentative a t commise par les groupes, par le tas de
farceurs qui ont form un ministre dans lequel ils l'ont fait
entrer.--Je ne vous dis pas leurs noms, parce que je ne charge pas ma
mmoire des noms de ces gens-l;--mais il vous sera facile de les
retrouver.

Ce sont ceux qui, pensant avoir besoin d'un sabre, ont appel  eux
un gnral auquel, je l'ai dj dit, il n'a peut-tre manqu que les
occasions, mais  qui elles ont tout  fait manqu, pour sortir de la
foule des gnraux. Un nom sans pass, sans illustration, et ils l'ont
choisi exprs dans ces conditions, parce qu'un nom plus clatant par
lui-mme, Mac-Mahon, Galliffet, le vieux Canrobert, etc., ou
n'auraient pas voulu de l'association, ou n'auraient pas fait esprer
d'tre un instrument aussi docile, aussi dvou, aussi obissant.

Une fois leur homme choisi, ils l'ont trait comme un ballon, comme un
pantin de baudruche; ils lui ont appliqu un chalumeau, et se sont mis
 souffler de tous leurs poumons pour l'enfler et le grossir; ils lui
ont permis, en l'aidant mme, de capter la faveur des soldats des
chambres par toutes sortes de menues concessions, de flatteries, et
de douceurs.

C'est l qu'il y a eu embauchage, embauchage du gnral par ses
coministres, embauchage des soldats par le gnral et surtout par
lesdits coministres.

Voil les vrais coupables, et je n'ai pas ou dire que vous vous soyez
jusqu'ici adress  eux.

Complices aussi ceux qui l'ont accus, attaqu maladroitement et
sottement: les Floquet, les Freycinet, les Lockroy, gens plus rcents
dont je n'ai pas encore oubli les noms.

Complice, ce grotesque Jacques qu'ils ont oppos au brav'gnral,
autre pantin de baudruche qu'ils ont en vain souffl de leurs poumons
fatigus, et qui n'a pu se dilater et grossir suffisamment.

Complice, ce M. Antoine, qui va discourir et prorer dans les
dpartements.

Complice, la majorit de la Chambre des dputs.

Complice, vous aussi, monsieur le procureur gnral, qui me semblez
conduire l'affaire avec plus de passion ou plus de complaisance que de
sagacit et de savoir-faire.

Voil les vrais auteurs, les vrais coupables. J'espre que vous me
saurez gr de vous avoir ainsi clair.

Vous savez maintenant tout ce que je sais sur cette affaire; je ne
vous en dirais pas davantage au Luxembourg.

Si j'apprends quelque autre chose et du nouveau, je m'empresserai de
vous le communiquer.

Je suis, monsieur le procureur, avec tous les sentiments que l'on a
au bas d'une lettre,

    Votre serviteur,
    A. K.


II

LE CENTENAIRE DE 1789

Vous mentez!

Ce n'est pas le centenaire de 1789 que vous voulez clbrer.

C'est le centenaire de 1792 et de 1793 que vous voulez fter, en en
rappelant les traditions, en en renouvelant et continuant les
criminelles et monstrueuses folies. Vous mentez, et je vais le
prouver, non aux soi-disant rpublicains, qui le savent aussi bien que
moi, mais aux nafs, aux crdules, aux ignorants, aux jobards qui se
laissent endoctriner et atteler au cheval de Troie, _machina foeta
armis_, qu'ils traneront dans la ville pour achever de la ruiner.

Louis XIV, Louis le Grand, le plus despote des rois et le plus goste
des hommes, possdait une facult de premier ordre pour un roi, la
science du choix;--il se trouvait lui-mme trop grand pour avoir 
craindre d'approcher de lui les grands hommes qu'il avait la
conscience de toujours surpasser ou plutt qu'il absorbait comme des
rayons  ajouter  son soleil, auquel ils appartenaient;--en dehors de
cela, il aimait la guerre, comme il se le reprocha en
mourant;--amour singulier pour la guerre, dont il n'avait ni la
science, ni les instincts, ni le temprament;--personne n'tait moins
guerrier,--mais c'tait une occasion, un pidestal pour recevoir des
louanges dont il tait insatiable, louanges qu'il prenait tellement au
srieux qu'il avait fini par se croire lui-mme un hros.

La France tait  lui et aussi les hommes de la France, et le sang et
l'argent de ces hommes tout lui appartenait, et il ne croyait en
devoir compte  personne.

Sur la fin de sa vie, il l'avait tellement puise qu'il fut un moment
oblig de faire ngocier trente-deux millions de billets pour se
procurer huit millions en espces;--dans son rgne il avait dpens
dix-huit milliards.--Il laissa la France endette de quatre milliards
cinq cents millions; ajoutez le scandale de ses amours effrontment
publiques et ruineuses pour le pays. C'tait le despotisme sous la
forme la plus cruelle, la plus dangereuse, la plus intolrable.

Le peuple franais ne bougea pas.

Louis XV le _Bien-Aim_, s'amusait davantage, quoique avec moins de
faste, mais sans plus d'conomie, et, quant  ses amours, il descendit
graduellement jusqu' la crapule.--La France subit de grandes
humiliations en rendant toutes ses conqutes par le second trait de
paix d'Aix-la-Chapelle, par la sanglante dfaite de Forbach et la
guerre de Sept ans, par le trait de Paris, qui cda le Canada 
l'Angleterre.

Le peuple franais ne bougea pas.

Les parlements ayant risqu des rprimandes furent simplement exiles
et supprimes.

Le duc de Berry monte sur le trne sous le nom de Louis XVI. Il
refuse le don onreux du joyeux avnement, de mme que sa femme
la ceinture de la reine; il supprime une partie de sa maison
militaire,--fait disparatre tout le faste de la royaut, restreint
ses dpenses personnelles  des actes de bienfaisance, abolit
la torture,--supprime les lettres de cachet, dlivre les prisonniers
de laBastille,--rappelle les parlements, met au ministre les hommes
que lui dsigne l'opinion publique--entre autres deux hommes minents
par la science, par l'honntet, par les moeurs, par le caractre:
Malesherbes et Turgot;--cre la Caisse d'escompte. La France se
trouvait en face d'un dficit qui datait des rgnes prcdents et
s'levant  cinquante-cinq millions,--chiffre qui ferait lever les
paules  nos matres d'aujourd'hui. Il cherche, demande et accepte
des conseils. A cet effet, il convoque les tats gnraux. Les dputs
envoys  Paris arrivent avec des cahiers imposs par leurs
commettants; tous ces cahiers, sans exception, veulent la monarchie
hrditaire et l'inviolabilit du roi.

Dans la nuit du 4 aot 1789,--la noblesse et le clerg renoncent
 leurs droits et privilges--et Louis XVI est dclar 
l'unanimit--restaurateur de la libert de la France.

C'tait une immense rvolution que celle qui avait lieu dans le
gouvernement, dans les moeurs, dans la libert,--compare aux deux
rgnes prcdents; c'tait bien au del de ce qu'on avait pu esprer,
mme dsirer: c'tait l'entre dans une re nouvelle--d'galit, de
libert, d'amour du peuple,--d'conomie, de prosprit. La sagesse, le
bon sens, la justice taient d'arrter l--et d'attendre de l'avenir
les progrs peut-tre dsirables, mais non encore dfinis qu'on
pourrait dsirer.

Mais l'audace qu'on n'avait pas eue contre le despotisme humiliant,
contre les scandales ruineux, se montra contre un roi honnte,
vertueux, ami du peuple--qui avait eu l'imprudence de dire, un jour
d'meute: Je ne consentirai jamais  ce qu'une goutte de sang
franais coule pour ma dfense. Alors on l'attaqua.

C'tait bte, c'tait lche,--deux des lments constitutifs de la
cruaut.

Cela rappelle un vaudeville jou autrefois par le clbre acteur
Potier--_les Inconvnients de la diligence_.--Un voleur a tabli  un
tournant de la route trois manches  balai fichs en terre et coiffs
d'un vieux chapeau, vtus d'une vieille capote et arms d'un
bton tendu comme un fusil en joue. Cela fait, il arrte la
diligence qui passe le soir, et les voyageurs, effrays par le
nombre des agresseurs, n'opposent pas une inutile et dangereuse
rsistance,--Potier tombe la face  terre devant un des manches 
balai--et sans oser relever la tte lui dit:

--Monsieur le voleur, honorable voleur, ne me tuez pas, ne me faites
pas de mal, je ne pense mme pas  me dfendre; voici ma montre; c'est
un brguet que je vous recommande; je la monte tous les soirs  neuf
heures; elle n'avance ni ne retarde pas d'une minute en six mois;
vous en serez content. Voulez-vous mon habit, voulez-vous ma culotte?

Mais, comme la main offrant la bourse et la montre ne sent pas une
autre main qui les prenne, il lve la tte, regarde l'ennemi et
s'aperoit de sa supercherie;--alors il se relve furieux, tombe sur
le mannequin  coups de parapluie. Ah! coquin! ah! voleur! tu n'es
qu'un mannequin?--Je vais t'arranger, tu sauras que tu as affaire  M.
Prud'homme, je ne suis pas quelqu'un qu'on effraye--et, en s'adressant
 moi, on trouve  qui parler.

Les coquins, les bavards, les ambitieux, les avides persuadrent  la
populace qu'elle tait le peuple, et que ce peuple avait hroquement
pris et dtruit la Bastille, laquelle n'existait plus depuis treize
ans, c'est--dire depuis que le roi et Malesherbes avaient ouvert les
portes aux prisonniers et supprim les lettres de cachet; le btiment
de la Bastille tait non dfendu, mais gard par quelques invalides
qui furent massacrs.

Pendant ce temps, que faisait le roi?

Il crivait  un de ses amis:

Sous le gouvernement des rois qui m'ont prcd, monsieur, des
circonstances malheureuses et imprvues ont form la dette publique;
j'ai cherch tous les moyens de l'teindre; j'ai consult les hommes
qui joignirent la thorie  la pratique; j'ai confi les places
administratives, en cette partie, aux financiers les plus habiles: ils
ne m'ont offert pour remde que des emprunts, des impts, ou la
banqueroute; des projets dsastreux de banque, ou des actes
frauduleux... Ruiner l'tat ou pressurer le peuple, voil tout leur
secret! Ce n'est pas ainsi que Sully acquittait les dettes contractes
par le bon Henri, aprs une guerre longue et sanglante, lorsque les
forfaits de la Ligue, la haine des catholiques et la mfiance des
protestants semblrent ter toute confiance. Sully ne se borna point 
de bizarres spculations, il mprisait les esprits systmatiques: ce
n'est que dans l'conomie qu'il trouvait des ressources. Exciter
l'industrie, protger l'agriculture, encourager le commerce: voil
toute sa politique, toutes ses ressources et tous ses moyens
financiers. Je ne m'tonne plus si mon aeul, le grand Henri, que mon
coeur chrit et rvre, avait acquis, par les services de cet
excellent ministre, le coeur des Franais. Henri tait ador, et
cependant j'ose vous assurer qu'il ne pouvait pas aimer le peuple
d'un amour plus tendre que celui que je porte  tous mes sujets.

Il crivait  Malesherbes:

Entour, comme je le suis, d'hommes qui ont intrt  garer mes
principes,  empcher que l'opinion publique ne parvienne jusqu' moi,
il est de la plus haute importance, pour la prosprit de mon rgne,
que mes yeux se reposent avec satisfaction sur quelques sages de mon
choix; que je puisse appeler les amis de mon coeur, et qui
m'avertissent de mes erreurs avant qu'elles aient influ sur la
destine de vingt-quatre millions d'hommes.

Mon cher Malesherbes, vous me demandez votre retraite? Non, je ne
vous l'accorderai pas, vous tes trop ncessaire  mon service; et,
quand vous aurez lu cette lettre en entier, je connais assez votre me
sensible pour ne pas croire que vous cesserez de me la demander.

Vous balantes longtemps  venir respirer  la cour un air qui
convenait peu  la touchante simplicit de vos moeurs; mais Turgot
vous fit entendre qu'il ne pouvait pas sans vous oprer un bien
durable: il vous dcida, et je l'en estimai davantage.

Vous avez commenc votre ministre avec une vigueur qui ne
contrariait pas mes principes: on se plaignait des lettres de cachet,
dont votre prdcesseur disposait au gr de ses favorites, et vous
avez refus d'en faire usage. La Bastille regorgeait de prisonniers
qui, aprs plusieurs annes de dtention, ignoraient quelquefois leurs
crimes; et vous avez rendu  la libert tous les hommes  qui on ne
reprochait que d'avoir dplu  ces messieurs en faveur, et tous les
coupables qui avaient t trop punis.

Temps plus heureux, le moment si cher  mon coeur, o, bannissant une
vaine pompe, je n'aurai plus d'autre maison que les hommes de bien,
tels que vous, qui m'entourent; et pour gardes les coeurs des
Franais.

Voyons maintenant comment, dans l'ducation de son fils, il prparait
un roi pour la France.

A l'instituteur du dauphin:

Vous avez  former le coeur, l'esprit et le corps d'un enfant.

L'exemple, de sages conseils, des louanges accordes avec art et des
rprimandes toujours faites avec douceur feront natre dans le coeur
de votre jeune lve la douce sensibilit, la honte de la faute,
l'envie de bien faire, une louable mulation et le dsir de plaire 
son instituteur.

Peu de livres, mais bien choisis; des livres lmentaires, clairs,
prcis et mthodiques; une aimable occupation qui ne fatigue point la
mmoire, qui excite la curiosit, donne le got de l'tude et l'amour
du travail doivent former bientt l'esprit d'un enfant bien organis,
docile et studieux.

Je ne serais pas fch que mon fils s'occupt d'un tat mcanique
dans les moments de loisir ou pendant les rcrations. Je sais bien
que certaines gens me blment, qu'ils trouvent plaisant de me voir
joindre les instruments de la serrurerie au sceptre des rois. Je tiens
ce got de mes aeux; un de nos sages philosophes par excellence a
fait mon apologie: mon fils ne sera que trop tent d'imiter un jour
ceux de ses anctres qui ne furent recommandables que par des exploits
guerriers. La gloire militaire tourne la tte. Eh! quelle gloire que
celle qui rpand des flots de sang humain et ravage l'univers!
Apprenez-lui, avec Fnelon, que les princes pacifiques sont les seuls
dont les peuples conservent un religieux souvenir. Le premier devoir
d'un prince est de rendre un peuple heureux: s'il sait tre roi, il
saura toujours bien dfendre le peuple et sa couronne.

Il faut le familiariser avec nos bons auteurs franais, afin de
dvelopper dans ses facults intellectuelles cette puret d'expression
que doit avoir, dans ses paroles et ses crits, un prince que tous les
sujets auront droit un jour de juger.

Ce n'est point des exploits d'Alexandre ni de Charles XII dont il
faut entretenir votre lve: ces princes sont des mtores qui ont
protg le commerce, agrandi la sphre des arts, enfin des rois tels
qu'il les faut aux peuples, et non tels que l'histoire se plat  les
louer.

En attendant que votre jeune lve apprenne l'art de rgner, faites
rflchir sur lui le miroir de la vrit sur tout ce qui peut lui
rappeler qu'il n'est au-dessus des autres hommes que pour les rendre
heureux.

Je me rserverai certains moments pour apprendre  mon fils la
gographie, bientt les premiers lments de l'histoire lui seront
dvelopps, nous droulerons devant lui les annales des peuples
anciens et modernes.

Souvenez-vous de lui enseigner que c'est lorsqu'on peut tout qu'il
faut tre trs sobre de son autorit. Les lois sont les colonnes du
trne: si on les viole, les peuples se croient dlis de leurs
engagements.

Il semble que Louis XVII et t mieux lev pour tre un grand et
bon roi que ne l'ont t MM. Ferry, Constans, Lockroy, Rouvier,
Freycinet, Tirard, Floquet, Laguerre, Vergoin, sans compter la horde
des affams qui se disputent les lambeaux de la France.

On a guillotin Louis XVI, sa femme et sa sainte soeur, et on a fait
mourir le dauphin de misre dans une prison.

Vous mentez!

Ce n'est pas 1789, mais 1792 et 1793 que vous voulez clbrer,
rappeler et ramener, parce que l seulement vous voyez satisfaction 
vos ambitions,  vos vanits,  vos apptits.

Les gouvernements trangers ne s'y trompent pas et ne permettent pas 
leurs ambassadeurs d'assister  cette comdie,  cette mascarade.

Aujourd'hui, aprs un sicle de guerres trangres et intestines,
aprs des pillages, des ruines, des misres de tout genre, nous sommes
moins avancs dans la libert que nous l'tions aprs la nuit du 4
aot.

Si Louis XVI avait alors--et la France et l'impartiale histoire
peuvent lui reprocher de ne pas l'avoir fait--si Louis XVI avait
fait pendre une demi-douzaine de sclrats et de monstres et envoy
prorer dans quelques colonies une cinquantaine de bavards,--monstres
et bavards qui, plus tard, mais trop tard, se sont entre
guillotins,--quelques-uns se rservant pour l'antichambre
de Napolon!--Louis XVI et pargn  la France neuf cent
quatre-vingt-neuf mille huit cent seize femmes, hommes, enfants,
guillotins, mitraills, noys, massacrs avec des raffinements de
cruaut sauvage,--le pillage, le gaspillage effrn de la fortune
publique,--la banqueroute. Il et pargn les cinq millions de
cadavres franais laisss sur les champs de bataille--et deux
invasions. Il nous et pargn la haine et la dfiance de l'Europe
dont nous souffrons encore aujourd'hui.

Combien et t diffrent le sort de la France si Louis XVI, finissant
ses jours sur le trne, et laiss pour continuer son oeuvre le fils
qu'il levait si soigneusement pour le bonheur de la France!

En 1830, la Providence nous permit de renouer le fil de la tradition
et de repartir de 1789.

Nous dmes  cette phase heureuse dix-huit annes d'une prosprit,
d'un clat en tous genres; dix-huit annes dont on ne trouverait
peut-tre pas l'quivalent dans toute notre histoire,--la haine et la
rancune de l'Europe s'taient calmes, presque effaces. Les Franais
ont prfr une parodie de l'Empire avec une troisime invasion et un
nouvel isolement de la France, puis une parodie de 1792 et 1793.
--C'est l que vous voulez en revenir, car vous levez des statues 
tienne Marcel, assassin et tratre qui allait livrer Paris  Charles
le Mauvais, lorsqu'il et la tte fendue par un bourgeois;  Danton,
l'instigateur des massacres de Septembre.--Mais, pour clbrer
justement, honntement, heureusement le centenaire de 1789, c'est aux
quatre victimes assassines,--Louis XVI, Marie-Antoinette, Madame
Elisabeth et le petit dauphin, qu'il faudrait lever un monument
national, symbole de regrets et d'expiation. C'est  Malesherbes,
 Turgot qu'il faudrait lever des statues. Il faudrait renouer
encore une fois le fil de la tradition de 1789.--Vous avez encore
cette belle, noble et surtout si franaise famille d'Orlans; ses
membres n'ont aucun besoin de vous, ni comme fortune ni comme
illustration,--mais ils sont prts  se dvouer au salut de la France.

Si j'avais l'honneur--a s'appelle-t-il encore comme cela--d'tre
dput,--je monterais  la tribune et je proposerais de mettre aux
voix cette motion;

Pas de mensonges, pas de quiproquos; l'Assemble nationale s'associe
pleinement  la clbration du centenaire de 1789,--c'est--dire 
l'abolition du despotisme,  l'extinction des privilges,  l'galit
devant la loi,  la libert dont Louis XVI fut unanimement dclar le
restaurateur. Mais, en mme temps, elle affirme son horreur et son
mpris pour les cruauts et les folies de 1792 et de 1793.

Il serait curieux et instructif pour les lecteurs de voir ceux qui se
drobaient  ce vote.




LES PRIX DE BEAUT


A Vienne,  Spa,  Turin,  Nice, on vient de dcerner des prix de
beaut.

Quelques doutes se sont levs  ce sujet dans mon esprit;--je vais
vous les dire,--peut-tre quelqu'un pourra les dissiper.

Quels sont--quels peuvent tre les juges? quelles garanties aura-t-on
de leur comptence, de leur got, de leur quit, de leur
incorruptibilit?

Ils sont assez rares, les hommes qui se connaissent vritablement en
beaut fminine.--Combien savent par la pense sparer une femme de sa
parure, et ne pas trouver plus jolie que les autres celle qui est la
plus  la mode.

Dans le fameux jugement de Pris, qui eut pour rsultat la ruine de
Troie, l'_Iliade_, l'_Odysse_ et l'_nide_,--Vnus, malgr sa
supriorit sur Junon et Pallas,--eut des doutes au dernier moment, et
ne ddaigna pas de corrompre Pris en lui promettant Hlne!

Les concurrentes--quelles diablesses de femmes peuvent tres ces
concurrentes?--se prsenteront-elles aux yeux des juges en grande
toilette, ou telles que la peinture nous a si souvent reprsent les
trois desses,--seul costume convenable pour un jugement srieux.--Si
les candidates sont vtues, il ne s'agit plus que du visage, et la
tte n'est en hauteur que la septime partie d'une femme bien
proportionne;--si elles sont nues, comme fit la princesse Borghse
devant Canova, laissant la pudeur pour terniser la beaut, les juges
conserveront-ils leur sang-froid?

Les concurrentes elles-mmes ont-elles des ides suffisamment justes
et arrtes sur les charmes qu'elles apportent au combat? Je souponne
les femmes de ne pas entendre grand'chose  leur propre
beaut.--Autrement permettraient-elles  des modes absurdes--tantt de
leur faire les bras plus gros que la taille, les _manches  gigot_;
tantt de leur mettre, par les hautes coiffures, les visage au milieu
du corps; tantt de leur faire un gros ventre--ou un gros derrire,
que la mode vient placer  sa fantaisie parfois au milieu du dos?

Combien mourraient dsespres dans la nuit si, en se dshabillant le
soir telles se trouvaient construites comme elles se sont vertues 
le faire le jour!

Les femmes se scandalisent sans cesse des succs qu'obtiennent auprs
des hommes certaines femmes qu'elles dclarent des laiderons.

C'est qu'il faut diviser la beaut en deux espces trs souvent fort
diffrentes.

Il y a la beaut qui se prouve--et la beaut qui s'prouve.

La premire a des rgles fixes souvent imagines et pour le moins
consacres par les arts;--c'est une question, ou plutt une grammaire,
une syntaxe qui dit inflexiblement comment on doit avoir le front, le
nez, les yeux, les hanches, les jambes, les mains, etc.

Mais tout cela runi peut laisser celles qui le possdent manquer d'un
don qui l'emporte victorieusement sur cette runion:--c'est le
charme,--et c'est ce qui constitue la seconde, c'est--dire la beaut
qui s'prouve, qui meut, qui trouble, qui fascine.

La beaut, qui se prouve et dont les conditions peuvent changer et
changent trs souvent, exige un petit front, un petit nez droit; elle
fixe la dimension et la forme lgale des yeux, mais elle ne tient pas
compte du regard.

Or les yeux sont des fentres o viennent se montrer l'me et
l'esprit.--Que deviendraient les plus grandes, les plus belles, les
plus correctes fentres s'il ne s'y montrait personne?

A propos du nez, parlerons-nous du petit nez retrouss de Roxelane,
qui changea les lois d'un empire?

Le soulier de Rodolphe ne la portera-t-il pas sur le trne?

Les femmes ne croiront jamais qu'on puisse avoir les yeux trop grands,
la bouche et les pieds trop petits, la taille trop menue.

Le plus sr encore pour elles, c'est de juger de leur propre beaut
par le succs qu'elles obtiennent sur les hommes qu'elles ont attirs;
mais, l encore, elles peuvent se tromper:--les hommes, dans leurs
prfrences, se soumettent aussi  la mode.

J'ai vu, dans le cours relativement restreint de ma vie, les femmes
maigres et vertes  la mode, et une noble Italienne, qui portait 
l'excs ces deux dons, tre entoure, comble d'hommages pendant dix
ans;--puis les femmes maigres et vertes ont t remplaces par les
beauts plantureuses et colores de Rubens. J'ai vu les cheveux roux
honnis d'abord, puis ensuite adors au point de faire gter les plus
belles chevelures noires, brunes ou blondes par des teintures
vnneuses.--J'ai vu plus d'une fois telle femme mdiocrement et mme
point du tout belle, mais se dclarant elle-mme, s'tablissant,
s'installant jolie femme et disant: Nous autres jolies femmes, et,
au besoin, se plaignant du don funeste de la beaut, qui expose les
jolies femmes  tant de prils, tre entoure, courtise
prfrablement  d'autres rellement belles ou jolies,  peu prs
comme les fermires mettent un faux oeuf, un oeuf de pltre, dans le
nid o elles veulent que leurs poules aillent pondre.

Un autre point qui abuse certaines femmes: telle vous dira, avec une
mine hypocritement fche: Mon Dieu que les hommes sont ennuyeux,
_on_ ne peut se montrer dans la rue sans tre dvisage et suivie!

Mais, ma chre petite,--tu te glorifies de ce qui te devrait te faire
rougir de honte,--regarde cette autre femme bien plus belle que toi
qui n'est gure regarde ni surtout suivie;--eh bien, les hommes ne
l'ennuient pas, ne la dvisagent pas, de mme qu'elle est moins
entoure que toi dans un salon.--Prends garde, examine, surveille, au
besoin modifie tes toilettes, ta dmarche, tes attitudes, tes airs
de tte,--il y a l quelque chose  corriger;--ces hommes si
ennuyeux ne veulent pas perdre leur temps ni payer trop cher.
Quand ils suivent une femme dans la rue, c'est qu'elle a le malheur de
leur inspirer la pense que ce genre d'attaque peut russir--et les
mener  un but qui n'a pas de quoi t'enorgueillir;--combien, mme au
salon, doivent ce qu'elles croient un succs  une apparence de
facilit,--tandis que cette femme que tu vois moins entoure, jamais
suivie dans la rue doit ce que tu crois un abandon, une infriorit,
une dfaite  la parfaite correction,  la svrit de son costume, de
sa dmarche, de ses attitudes, de ses airs de tte, de ses
regards;--sa longue jupe tombe sur ses pieds  plis lourds et
inflexibles comme du plomb--et ne permet pas  l'imagination de se
figurer ces plis dans un autre sens que la perpendiculaire; ses
vtements semblent rigoureusement attachs  sa personne comme les
plumes  l'oiseau,--tandis que, pour toi, il semble que la moindre
brise, peut-tre mme le vent d'un soupir, peut dranger les plis de
ta robe, les agiter, les rendre transversaux, les chiffonner.

Il y avait autrefois un usage gnral que quelques-unes seulement
aujourd'hui conservent; c'tait de ne paratre dans la rue,  la
promenade et dans les lieux publics que modestement, simplement,
austrement vtues--presque sous le domino du bal masqu,--de passer
inaperue;--on laissait les triomphes de la rue aux filles qui n'ont
pas de salons.

Il en est aujourd'hui beaucoup trop qui, voyant leurs salons
abandonns pour les cercles, elles-mme dlaisses pour les filles,
ont voulu engager le combat et aller braver et vaincre leur indignes
rivales l o elles pouvaient les rencontrer;--de l  s'enqurir de
la modiste de telle courtisane, de la couturire de telle impure
dont elles savent les noms et la demeure; de l  imiter leurs
costumes et, par une pente insensible, leurs allures, il n'y avait que
quelques pas qu'elles ont vite franchis.--Et tout cela pour se faire
battre, car, comme filles, elles sont toujours moins filles que les
vraies filles;--trs peu mme peuvent lutter de luxe avec elles, car
une honnte femme ne peut gure ruiner que son mari et,  la
rigueur, un amant,--tandis que les filles ruinent le public;--elles
n'ont pas compris, elles ne comprennent pas que c'tait en sens
contraire qu'il fallait engager la lutte, qu'il fallait tre autres,
ce grand charme! qu'il fallait rendre leurs salons plus rigoureux,
plus ferms, plus solennels, et elles-mmes plus svres, plus
majestueuses, plus imposantes et rester et tre plus que jamais d'une
autre espce, presque d'un autre sexe que les filles,--redevenir les
grandes justicires de la socit,--faire comprendre que, pour leur
plaire, il ne suffit pas d'tre riche, habille  la mode, d'tre
chic, mais que leurs prfrences sont absolument rserves aux plus
braves, aux plus spirituels aux plus distingus, aux plus
respectueux... en public.

Je parlais de salons ferms,--c'est--dire de salons o il faut, pour
y tre admis, remplir certaines conditions;--aujourd'hui, sauf
quelques rares exceptions,--on veut la foule--la publicit; on a soin
d'inviter des journalistes pour qu'ils entretiennent leurs lecteurs
des magnificences, des splendeurs, de tel dner, de telle soire, de
tel bal.

Avec le menu du dner--la parure des femmes, on les flatte, on les
cajole pour avoir un bon article, sauf  dire ensuite: Mon Dieu,
que ces journaux sont insupportables!


Un homme tait perdument amoureux d'une femme doue de cette
puissance, de ce charme magntique, plus triomphant que les plus rares
et les plus incontestables beauts;--une autre femme scandalise de
cette influence que naturellement elle ne pouvait sentir ni
comprendre, lui dit: Mais, enfin, elle n'est pas jolie.--Peut-tre,
rpondit l'amoureux, mais elle est pire.


Il est un autre genre, sinon de beaut, du moins de puissance tout 
fait relative,--c'est d'tre autre. Etes-vous, Madame, toutes les
perfections de formes, d'lgance, de teint, d'expression; ftes-vous
Vnus elle-mme, il est un succs que vous ne pouvez atteindre, c'est
d'tre une autre,--et vous risquez fort d'tre vaincue par une femme
qui n'aura que ce seul avantage,--ft-elle d'une figure mdiocre et
mme laide.

Quelques femmes cependant--mais trs rares--ont le don de se
mtamorphoser d'un jour ou d'une heure  l'autre, de n'tre jamais la
mme, de composer d'une seule femme un harem complet; mais ne croyez
pas que ce don-l, peu prodigu par la Providence, se puisse obtenir
en se dguisant, en se mtamorphosant;--non, il est natif, naturel et
dpend plus du caractre, du temprament que des conditions
extrieures;--il ne suffit pas cependant d'tre capricieuse, quoique
cela n'y nuise pas.


A propos de se dguiser, une preuve: les femmes n'entendent pas
toujours grand'chose  leur propre beaut, c'est l'adoption immdiate
et universelle dans le monde entier de telle ou telle forme de
vtements, de coiffures, de chaussures, de telle ou telle
couleur;--formes et couleurs qui rompent follement les harmonies, qui
tiennent une si grande place dans la beaut.


Ce n'est pas d'aujourd'hui ni mme d'hier que date la mode des cheveux
rouges, mode intermittente; car cette couleur a t,  certaines
poques, mprise, hae, proscrite.

Nous la voyons admise du temps de _Martial_! qui envoie un _savon_ 
une belle Romaine en lui disant:

Recevez ce savon; son cume mordante allume et rougit la chevelure
des Teutones, et rendra la vtre plus belle encore que celle des
captives de ce pays.

    _Caustic Teutanicos accendit spuma capillos._

Juvnal nous montre Messaline--prfrant un grabat au lit imprial,
s'en allant la nuit cachant ses cheveux noirs sous une perruque jaune.

    _Nigrum flavo crinem abscondante_

A une poque o svissait dans sa plus grande intensit la mode des
cheveux rouges, o tant de femmes gtaient et perdaient de belles
chevelures noires, blondes et brunes, les empoisonnant de drogues
corrosives, un homme de ma connaissance s'prit jusqu' la frnsie
d'une jeune fille  la crinire orange qu'il rencontrait dans le
monde.--Il faut dire que nous tions en pays italien,--et que, au
milieu des teints d'ivoire d'un blanc mat, des cheveux d'un noir
reflt de bleu,--des yeux de velours noir, cette peau de l'toffe et
de la couleur des roses ples comme le Souvenir de la _Malmaison_ ou
le _Captain Christy_, ces yeux de turquoise, cette abondante
chevelure rutilante, il tait impossible d'tre plus autre et d'en
bnficier davantage, et,  ce titre, elle excitait plus d'admiration
qu'il ne lui en tait lgitimement d.--Un des amis de l'amoureux
s'avisa, dans une intention qu'il croyait bonne, de le conduire un
jour sans l'avertir, dans un jardin o il savait que la belle rousse
avait coutume de se promener tous les matins pour prendre l'air avec
toute sa famille; l, il vit non seulement l'objet ador, mais aussi
la mre qui n'allait plus dans le monde et qu'il ne connaissait pas,
de mme que deux soeurs de la belle qui n'y allaient pas encore, ges
l'une de seize ans, l'autre de quatorze;--plus encore, deux autres
petites filles et deux petits garons, tous avec la mme chevelure
enflamme; l, au milieu d'eux, tous en restant une jolie fille, comme
elle l'tait en effet, elle perdit l'avantage de l'tranget et du
contraste, elle ne restait plus autre.

L'ami se vanta plus tard d'avoir guri l'amoureux.

Je ne l'eusse pas fait ni mme tent--estimant, comme je le fais, que
l'amour, loin d'tre une maladie qu'on doive s'efforcer de gurir,
est, au contraire, l'tat le plus complet de la pleine et heureuse
sant du corps, de l'esprit et de l'me--et qu'il vaut cent fois mieux
un amour, mme fou, mme malheureux, que pas d'amour.


De mme que ce vrai savant, le centenaire Chevreul, avec autant
d'esprit que de bon sens en constatant que la science est un chemin
dont personne n'a vu la fin,--se dit le doyen des tudiants de mme,
pour ceux qui ont tudi la femme, on est oblig de s'avouer qu'on ne
sait pas grand'chose et qu'il faut se dire tudiant de premire, de
seconde, de trentime, de centime anne, s problmes sans solution,
s hiroglyphes indchiffrables, s nigmes sans mot dans cette
charmante, terrible et prilleuse tude.

On a beau apprendre tous les jours quelque chose, on finit par
dcouvrir qu'on ne sait  peu prs rien; cependant, m'tant quelque
peu livr  l'attrait de cette tude ardue et vertigineuse, je ne me
lasse pas de chercher partout des lumires et mme des lueurs; j'en
demande mme aux saints, et je veux communiquer  mes lecteurs ce que
m'ont enseign et ce que m'ont appris  ce sujet saint Bernard et
surtout saint Franois de Sales.

Saint Bernard tenait pour une oeuvre plus miraculeuse que de
ressusciter les morts, de converser souvent en termes familiers avec
des femmes sans perdre quelque chose de la chastet du coeur ou
quelquefois sans la perdre tout entire.

Un jour, raconte l'vque de Belley, Pierre Camus, on parlait  saint
Franois de Sales d'une _dame_ de son pays et un peu sa parente, et,
comme on disait que c'tait la plus belle femme de cette contre, il
se tourna vers moi et me dit: Je l'ai dj ou dire  plusieurs.--Je
lui rpondis un peu brusquement: Vous la voyez souvent, elle est
votre parente d'assez proche; comment en parlez-vous ainsi sur le
rapport d'autrui?

Il me rpondit avec sa simplicit ordinaire:

--Il est vrai que je l'ai vue souvent et que je lui ai parl beaucoup
de fois; mais je puis vous assurer que je ne l'ai pas encore regarde.

--Mon pre, lui dis-je, comment faut-il faire pour voir les gens sans
les regarder?

--Cette personne, me rpondit-il, est d'un sexe qu'on peut voir, mais
qu'il ne faut pas regarder; il le faut voir superficiellement et en
gnral pour distinguer que c'est une femme  qui on parle, et se
tenir sur ses gardes pour ne la regarder pas fixement et d'un regard
trop arrt et trop discernant.

Au fond, Franois de Sales aimait les femmes--au moins avec une
tendresse et une indulgences paternelles,--mais il se dfiait d'elles
et surtout de lui-mme;--ce que je viens de citer en est la preuve.

Quelqu'un lui disait un jour qu'on tait surpris qu'une personne de
grande qualit et de grande dvotion, qui tait sous sa conduite,
n'avait pas seulement quitt les pendeloques et les diamants aux
oreilles. Il rpondit:

--Je vous assure que je ne sais pas seulement si elle a des oreilles;
ces pendeloques, ce sont mondanits fminines de l'essence de ce sexe,
et puis je crois que la sainte femme Rbecca, qui tait bien aussi
vertueuse que cette dame, ne perdit rien de sa saintet pour porter
les pendants d'oreilles qu'lizer lui apporta de la part d'Isaac.

Comme il tait bienveillant, modeste et ne craignait pas la vrit ni
les observations, quelqu'un lui dit un jour assez indiscrtement que
l'on ne voyait que des femmes autour de lui.

--Sans comparaison, rpondit-il, il en tait de mme de Jsus-Christ,
et les pharisiens en murmuraient.

--Mais, rpliqua la mme personne, je ne sais pourquoi ni  quoi elles
s'amusent autour de vous; car je ne m'aperois pas que vous jasiez
beaucoup avec elles, ni que vous leur disiez grand'chose.--Et
comptez-vous pour rien, repartit Franois de Sales, de les laisser
tout dire? Elles ont plus de besoin et de dsir d'oreilles pour les
couter que des langues qui leur parlent et leur rpondent;--elles en
disent pour elles et pour moi;--c'est cette facilit  les couter qui
les fait s'empresser autour de moi.--Les femmes seraient trop faibles
et dsarmes, sans la langue qui est leur pe, et elles ne la
laissent pas se rouiller.

Quelqu'un que j'ai quelques raisons de ne pas nommer ajoute  ce
secret, pour se concilier les femmes, de les couter, de les
encourager  parler et  tout dire, et aussi de faire semblant de les
croire.


On a pu voir longtemps, en consultant les archives et les statistiques
de la justice, que les femmes commettaient moins de crimes que les
hommes, et cela dans une proportion assez grande; quelques-uns
attribuaient cette diffrence  la douceur naturelle du beau sexe;
d'autres, avec plus de raison, l'attribuaient  ceci, que la plupart
des crimes commis par les hommes taient commis pour les femmes;--d'o
cet aphorisme gnralement adopt par la justice: Quand un crime est
commis, cherchez la femme. Mais il faut constater aujourd'hui que
cette proportion n'est dj plus la mme et tend encore tous les jours
 se rapprocher de l'galit,--c'est une consquence fatale d'une
modification dans le caractre fminin.--Les femmes tendent  se
_masculiniser_,--elles veulent tre mdecins, avocats, savants;--le
nombre des femmes de lettres s'est prodigieusement accru.

Autrefois, elles inspiraient des vers et des crimes; aujourd'hui,
elles commettent les vers et les crimes elles-mmes; sur ce second
point, encourages qu'elles sont par l'indulgence singulire du
jury,--qui acquitte ou ne frappe que de peines lgres les femmes qui
dclarent digne de mort l'infidlit des hommes; elles dfigurent, 
l'aide du vitriol, les hommes qui cessent de les aimer et leur crvent
les yeux, jugs inutiles et coupables, lorsqu'ils ne sont plus
consacrs uniquement  les admirer.

Le mariage lgal tait autrefois indissoluble;--le divorce aujourd'hui
y a mis ordre.

Il n'y a plus d'insolubles que les unions illgitimes, grce  la
crainte du vitriol et  l'indulgence de la justice envers les Arianes
abandonnes.

Et, partant de ce point, je terminerai aujourd'hui par une histoire
qui m'a t conte il y a longtemps.


Le fils du roi--on ne disait pas de quel roi--possdait un joli
pavillon de chasse. Au milieu d'un parc distant de la ville de
quelques heures;--un jour les paysans, qui cultivaient la terre autour
du pavillon, et les gardes-chasse virent avec tonnement,  un
kilomtre du pavillon, une chaumire qu'il n'avaient jamais vue et
qu'aucun des plus anciens ne se souvenaient d'avoir vu btir.

Elle tait habite par une femme d'un ge mr et par une jeune fille
d'une extraordinaire beaut; elles taient servies uniquement par un
homme trs basan--qui faisait toutes leurs provisions au village,
mais ne rpondait  aucune question. Cet homme, qui vcut jusqu' prs
de cent ans et survcut beaucoup  tous ceux qui vivaient au moment o
se passe cette histoire--se voyant prs de mourir, demanda un prtre
et lui fit d'tranges rvlations sur ses matresses.

--La mre, dit-il, tait une puissante sorcire qui avait fait un
pacte avec le diable, de ces femmes qui, comme dit Lucien, sont
expertes dans les charmes thessaliens, faisant  sa volont
descendre la lune sur la terre

    [Grec: tn selnhn chatagousa].

Tous les vendredis, elle montait  cheval sur un manche  balai quip
d'une riche housse comme un palefroi,--disparaissait dans les airs et
allait au sabbat,--d'o elle tait toujours revenue avec le chant du
coq.

Longtemps auparavant, comme il allait tre pendu pour un crime qu'il
avait commis dans un pays bien loin de l, elle l'avait fait
disparatre et l'avait enlev:--par reconnaissance, il lui avait
consacr la vie qu'elle lui avait sauve.

Quant  la fille, on ne lui avait jamais connu de pre; on n'avait,
non plus, jamais connu de mari ni d'amant  sa mre,--dont la
grossesse avait paru dater d'une nuit passe au sabbat.

Toujours est-il qu'un jour, le fils du roi, se promenant dans la
fort, fut surpris par un orage subit--tonnerre, pluie et grle,--et
que, se trouvant devant la chaumire, il avait d y demander asile.

Il fut frapp de l'extrme beaut de la fille.--On lui offrit
des fruits et du lait;--l'homme basan croyait que la mre avait
vers clandestinement un philtre dans le lait que but le
prince;--mais Proserpine--c'est le nom trange que sa mre lui
avait donn,--Proserpine tait si belle, que le philtre tait
peut-tre inutile.

Le fils du roi revint plusieurs fois  la chaumire, se dclara
amoureux et ne trouva pas Proserpine insensible;--mais, sans en
obtenir les preuves qu'il aurait dsires.--Il avertit un jour la mre
et la fille qu'il serait quelques jours sans les voir,  cause d'un
voyage qu'il tait oblig de faire;--il demanda un gage de souvenir,
et Proserpine lui offrit et lui donna une mche de ses cheveux.

Il faut dire que ces cheveux taient une merveille; ils taient d'un
noir reflet de bleu, si pais et si longs, que, ploys sur ses
paules, ils la revtaient tout entire comme d'un vaste manteau
royal, et si fins, qu'il en fallait cinq pour faire le volume d'un
cheveu d'une autre femme.--On enferma la boucle de cheveux dans un
joli petit sachet de soie que le prince plaa sur son coeur.

De ce moment, dit l'homme basan au prtre, il tait perdu;--ces
cheveux taient un talisman, un amulette, un prophylactre fabriqu
par Satan.

Or il n'avait pas dit le but de son absence:--c'est qu'il allait se
marier avec la fille d'un prince voisin. Ces gens-l, pour mieux dire
ne se marient pas, on les marie;--il parut froid et proccup,--sembla
insensible  la grande beaut de sa femme et s'empressa de revenir
auprs de celle qui l'avait ensorcel. Mais l'homme basan, en allant
aux provisions dans le village, avait appris et rapport  ses
matresses ce qui se passait.--Leur dsappointement fut terrible et
leur colre menaante; mais elles ne firent paratre que de la
tristesse--et Proserpine se contenta de supprimer les quelques
familiarits et privauts quasi innocentes qu'elle avait prcdemment
permises.

Le prince protesta de son amour,--parla des ncessits de son
rang,--d'alliance politique invitable, etc. On sembla lui pardonner,
mais avec des restrictions gradues juste au point ncessaire pour
exasprer sa passion. Proserpine tait peu susceptible de tendresse,
mais elle tait ambitieuse et aimait le luxe. Sa mre lui persuada que
tout n'tait pas perdu si elle continuait  se conduire avec une
rserve... relative.

Le prince les logea dans le pavillon de chasse, les entoura de
toutes sortes de magnificences et faisait de trs frquentes
visites;--parfois il lui semblait qu'il gagnait quelque chose sur les
savantes et stratgiques rsistances de la belle; mais, le lendemain,
il avait perdu le terrain gagn, et c'tait  recommencer.

Quant  la pauvre princesse qu'il avait pouse de si mauvaise grce,
il s'tait conduit et se conduisait avec elle d'une faon
incroyable.--Domin, enchant, ensorcel par la funeste mche de
cheveux, par ce diabolique talisman, il prouvait pour cette trs
belle, trs charmante personne un loignement, une rpugnance qu'on
pourrait dire miraculeuse, si bien que, dans son honnte et adorable
innocente navet,  une de ses dames qui risquait quelques questions
sur les chances de voir bientt un hritier de la couronne, elle
rpondit:

Je ne sais pas, je ne sais rien; mon mari, tous les soirs, me donne
un baiser sur le front et s'en va dormir chez lui; je pense que c'est
ainsi que se font les enfants.

Proserpine faisait des questions au prince sur sa femme; il essayait
d'luder les rponses, puis finissait par les faire.

--Est-elle laide?

--Non; elle est, dit-on, trs belle, mais je ne la regarde pas; je
vous aime uniquement et je ne vois que vous.

--Comment a-t-elle les pieds, dit un jour Proserpine en allongeant
son ravissant petit pied.

--Trs jolis, je crois, je n'y ai pas fait attention,--on me l'a dit.

--Apporte-moi un de ses souliers.

Il refusa, puis obit. Le soulier tait si petit, que Proserpine,
malgr l'exigut de son pied, ne put le chausser. Sa haine et son
dsespoir furent  leur comble.--Elle parla  sa mre de se
tuer;--celle-ci la calma par une promesse solennelle de la venger et
lui traa un plan de conduite.

--Je suis vaincue quant aux pieds, dit-elle avec un doux
sourire,--mais peut-elle lutter avec moi pour la chevelure?

--Personne ne peut lutter en aucun point avec vous aux yeux de
l'homme qui vous adore,--elle passe pour avoir de trs beaux
cheveux.--mais j'y ai fait peu d'attention;--ils m'ont paru de la
couleur et presque de l'clat des vtres.

--Je veux les comparer, dit-elle, couleur, longueur et finesse, et,
si je suis encore vaincue, je me rsignerai  accepter le second
rang;--car, pour ce qui est des femmes, le premier rang, la royaut
lgitime appartiennent  la plus belle.

--Mais c'est impossible... Comment lui demander une mche de ses
cheveux?--avec le peu de familiarit qui existe entre nous.

--Arrangez-vous;--cette mche de cheveux sera le prix de ce que vous
appelez un bonheur que vous sollicitez avec tant d'instances.

Le prince partit tout perplexe--demander  sa femme une boucle de ses
cheveux; elle lui rpondrait: Pourquoi une boucle? Ils sont tous 
vous, avec la tte et le reste.

Il tait tout  fait impossible de faire drober cette mche par une
des dames d'atours.

Cependant le prix qu'avait promis Proserpine tait bien sduisant,
bien enivrant;--il s'avisa d'une ide;--elle sait dj que la
princesse a les cheveux de la mme couleur que les siens,--je vais lui
porter ses propres cheveux que j'ai dans le petit sachet;--je n'ai
plus besoin de ce gage, puisqu'en le sacrifiant je conquiers
Proserpine tout entire. Il ouvrit le sachet, prit la mche de cheveux
et les porta  son tyran.--Il ne s'aperut pas du sourire de haine
satisfaite qui se dessina sur le beau visage de Proserpine.

--Ils sont trs beaux, dit-elle; laissez-les-moi pour que, ce soir,
quand je serai dcoiffe, je les compare aux miens pour la longueur.
A demain la rcompense.

Le prince parti,--elle courut  sa mre:

--J'ai les cheveux.

--C'est bien, cette nuit, tu seras dbarrasse de ta rivale;--je
ferai des incantations, des conjurations qui mettront fin  sa vie en
quelques instants, dans d'horribles souffrances. Mais tu verras ce que
c'est que l'amour d'une mre; car c'est le dernier prodige que je puis
demander  Satan, et, ds lors, je lui appartiendrai.

A minuit--la mre et la fille gagnrent un certain carrefour de la
fort; j'avais ordre de les suivre d'assez loin.

L, la mre traa un cercle,--y entassa certaines herbes sches,--y
mit le feu--et pronona d'horribles paroles, des maldictions, des
promesses au diable, etc;--puis elle alluma les herbes et y jeta la
mche de cheveux; mais, au premier crpitement que firent les cheveux
en brlant, celle  qui ils appartenaient et contre laquelle la
conjuration tait faite, Proserpine tomba en poussant un grand cri, se
roula dans d'pouvantables convulsions et expira. Une main invisible
saisit la vieille par les cheveux et l'enleva.--Je tombai vanoui de
terreur.

Quant au prince, aussitt qu'il eut quitt le talisman, il fut
dlivr de l'obsession;--ses yeux s'ouvrirent,--il vit la beaut et le
charme de sa femme.

Et la naissance d'un hritier concida, quant  la conception, avec
cette mme nuit o Proserpine avait promis de se donner.

C'est ainsi que l'homme basan raconta l'histoire avant de mourir avec
l'absolution du prtre qui l'assistait.


_P.-S._--J'ai voulu, moi aussi, clbrer le fameux Centenaire de 1789
 1889.

J'ai condens en CINQ CENTS LIGNES la vritable histoire de France
depuis cent ans, _par un vieux spectateur dsintress qui n'a jamais
voulu tre rien dans rien_.

Ces cinq cents lignes sont la rfutation des mensonges effronts
publis sur cette poque en tant de volumes par Thiers, Louis Blanc
Michelet et tant d'autres.

Mensonges qui ont empoisonn tant d'esprits et inflig  la France
tant de dsastres et de misres.

a se vend cinq centimes et a se trouve  Paris, boulevard
Victor-Hugo, 104,  la Librairie nationale.




UNE FEMME DANS UN SALON


Vos regards rencontrent dans un salon une femme d'une si parfaite et
splendide beaut qu'ils ne peuvent plus s'en dtacher:  la rgularit
des traits,  la magie de la physionomie en mme temps douce, fire et
spirituelle,--elle joint la majest et la souplesse de la taille, la
noblesse et l'harmonie de la dmarche, une voix mlodieuse et
doucement vibrante et pntrante. Ah! la belle, la charmante
crature! elle est marie?--Oui. Et on vous montre aprs, dans un
coin,  une table de jeu, un homme gros, court, ventru, pais, mal
bti--vulgaire, grossier, la physionomie efface, prsomptueuse et
bte.

--Ah! mon Dieu, vous criez-vous, quelle profanation! quel crime
d'avoir livr cette admirable crature  cet immonde personnage!

Mais l'on vous dit: On ne l'a pas livre, c'est elle qui l'a choisi,
c'est un mariage d'amour. Vous tes dsenchant, et vous cherchez 
dmler sur ce visage qui vous charmait des signes de vulgarit,
d'inintelligence, de btise ou de vice,--et vos regards se dtournent
avec dgot.

C'est l'impression que doivent ressentir en ce moment les trangers
qui viennent  Paris,  l'Exposition. Ils voient la France grande,
riche, puissante, embellie de toutes les magnificences, de tous les
miracles de l'intelligence et du gnie.

Oh! la grande, la merveilleuse nation!

Quels sont les hommes suprieurs, les grands hommes, les gnies, les
demi-dieux, dignes de la diriger, de la commander?

Et on leur montre un ramassis d'hommes vulgaires dont les meilleurs
sont des mdiocres, dont la plupart ont dj t plus d'une fois
renverss du pouvoir comme incapables et dangereux,--dont aucun n'est
recommandable par aucune supriorit en aucun genre, dont la moralit
a subi de vives attaques. Celui-ci est un bijoutier en faux, cet autre
un vidangeur ayant fait de mauvaises affaires;--celui-l, du temps
que le petit Thiers se faisait leur complice pour devenir leur matre,
a t publiquement accus par lui d'avoir son incapacit et sa
prsomption inflig  la France la moiti de ses pertes en hommes, en
argent et en territoire; tel autre a particip aux crimes de la
Commune, pillage, assassinats, incendies. Chacun d'eux se sentant
petit, ayant soin de ne pas laisser arriver auprs de lui au pouvoir
des hommes moins petits qu'eux qui dnonceraient l'exiguit de leur
taille;--mais, pour porter un jugement plus certain, moins suspect,
sur les matres actuels de la France, laissons parler un homme qui a
t un peu tourdiment leur ami et leur complice et parat s'en tre
fort dgot: je copie textuellement, dans le journal de M. Rochefort,
_l'Intransigeant_ du 31 mai:

--_Ces fripouilles, ces bandits, ces tire-laine, ces crapules, ces
escarpes, et ces souteneurs qui ont fait de la France leur marmite._

--Oh! la pauvre grande nation! quelle tristesse de la voir avilie,
dshonore par une pareille horde de tyrans!

Ce ne sont pas des tyrans; elle les a choisis, elle les soutient, elle
les aime.

Ah! la malheureuse! quelle dplorable prostitution! comment allier
tant de grandeur et tant de bassesse!


_A M. Q. de Beaurepaire_,

C'est encore moi, Monsieur, je tiens ma parole; vous ne m'avez pas
drang, et je vous ai promis, en retour, de vous aider de mon petit
mieux par des renseignements et des avis dans la besogne ingrate et
peu facile que vous tes peut-tre aux regrets d'avoir assume.

Savez-vous, Monsieur, que le brav' gnral, MM. Rochefort et Dillon
n'ont pas eu tort de se drober  l'arrestation prventive que vous
aviez dcrte contre eux, qu'il y a dj longtemps qu'ils seraient 
Mazas, sans pouvoir deviner pour combien de temps ils y seraient
encore renferms avant d'tre jugs.

A vrai dire, je ne comprends les lenteurs tranges de cette
instruction, que par l'espoir que vous aurez conu d'en fatiguer la
lgret et d'exciter l'amour du nouveau caractre franais. Le public
finira par dire: Quoi! encore le procs Boulanger! Ah! c'est vieux,
c'est une rengane, donnez-nous autre chose. Et alors on pourrait
tout doucement n'en plus parler et laisser tomber l'affaire.

En attendant, je viens aujourd'hui vous manifester mon tonnement d'un
oubli bien trange que vous avez fait.--Eh quoi! vous avez drang,
ennuy tant de gens qui ne tenaient ni de prs ni de loin  l'affaire,
et vous n'avez pas pens au cheval noir, au fameux cheval noir qui a
contribu pour une si large part  la popularit du gnral!

O est ce cheval? Est-il en fourrire? ou a-t-il, comme son matre,
russi  gagner la Belgique ou l'Angleterre?

N'avez-vous pas compris, ne comprenez-vous pas le rle important que
ce cheval a jou dans le complot? Savez-vous seulement son nom? ce nom
destin  l'immortalit, comme celui du _Bucphale_ d'Alexandre, du
_Bayard_ de Roland, de l'_El-Borach_ sur lequel Mahomet monta au ciel
pour jaser avec Dieu, d'_Incitatus_, qui fut nomm consul par
Caligula.

De _Rossinante_.

_La fleur des coursiers d'Ibrie._

Les historiens n'ont-ils pas d regretter d'ignorer le nom du cheval
de Darius, fils d'Hystape, qui donna l'empire  son matre par un
hennissement fait  propos. Et ce cheval pour lequel Richard III
offrait son royaume. Et le cheval de Job, qui disait: Allons! Et
l'ne de Balaam qui donnait de si bons conseils au prophte, lequel se
repentit amrement de ne pas les avoir suivis. Et l'nesse sur
laquelle le fils de la vierge Marie fit son entre  Jrusalem. Et
_Pgase_, qui porte les potes, parfois dans l'empyre, plus souvent 
l'hpital.

Savez-vous si le cheval noir sait hennir  propos; s'il peut dire:
_Allons!_  son matre irrsolu; s'il est capable de le porter au ciel
ou  l'hpital; s'il est en tat de lui donner de sages avis; si,
contrairement  Richard III, le brav'gnral pourrait le troquer
contre un royaume. S'il a, en ralit, annonc le dsir de le nommer
consul, snateur ou procureur de la Rpublique. Et le cheval de Troie,

    _Instar montis equum_,

 l'instar de la Montagne, c'est--dire feignant d'tre rpublicain.

    _Machina foeta armis_,

machine grosse d'armes et de prils,  laquelle le peuple franais,
peuple aussi jobard que les Troyens, s'attelle pour l'introduction
dans la ville et dans la Rpublique.

N'avez-vous pas  jouer en cette circonstance le rle de Laocoon?

    _Equo ne credite teneri._


Troyens, dfiez-vous du cheval noir!

Et ne devez-vous pas percer ses flancs de votre loquence, comme le
fit Laocoon avec le fer de sa javeline?

    _Validis ingentem viribus hastam contorsit._

Les Allemands, dit Tacite, ajoutaient beaucoup de foi aux augures
tirs des chevaux.

Et vous, n'en sauriez-vous tirer aucun prsage, aucune ide, aucun
moyen?

Si vous l'avez laiss chapper, c'est une grande faute. Sans son
cheval noir, le gnral Boulanger,  pied, perd plus de la moiti de
son prestige.

Si vous le tenez, ne le lchez pas, mais ne vous laissez pas aller 
une colre irrflchie. Je vous rappellerai  ce sujet ce qui arriva
lors de la Restauration:

En 1815, on rpandit le bruit que le roi Louis XVIII avait assassin
les chevaux caf au lait de l'empereur Napolon. Ce n'tait pas
vrai, mais tout le monde le crut, et cette lgende ne contribua pas
peu  renverser la Restauration en 1830.


Philippe de Commines disait: Entrevues et accointances de rois ne
valent rien pour les peuples.

Sous le rgne de Bismarck, en Allemagne, et de Crispi, en Italie, nous
venons d'assister  une confrence entre l'empereur Guillaume et le
roi Humbert, tous deux faisant les gestes et, derrire eux, tenant les
ficelles, les deux ministres avec des pratiques dans la bouche,
faisant le dialogue.

Il y a eu, certes, un ct comique  ces scnes menaantes; les deux
souverains se dguisant: l'Italien en soldat prussien, le Prussien en
soldat italien, se privant de parler le franais, qu'ils savent tous
deux, et se servant chacun de sa langue, dont l'autre ne comprend pas
un mot.

Je n'ai rien contre la langue allemande, ni contre la langue
italienne,--toutes deux ont produit des chefs-d'oeuvre
immortels;--mais il faut croire qu'il y a certaines raisons au moins
de clart pour que, depuis si longtemps, on ait adopt la langue
franaise comme langue diplomatique et commune  tous pour les
confrences, traits, etc., entre les diffrents peuples de l'Europe.
Langue, du reste, qui entre dans l'ducation des diverses nations, et
est la seconde langue de tout le monde.

Dj, aprs 1871, M. de Bismarck, ivre du succs, avait tent de
substituer la langue allemande  la langue franaise dans les
relations politiques, et, drogeant  l'usage, avait crit en
allemand au gouvernement russe; mais l'empereur de Russie avait hauss
les paules et avait ordonn de rpondre en langue russe.

Pour cette fois, l'entrevue des deux monarques avait, pense-t-on
gnralement, pour but une alliance offensive et dfensive,--pour le
cas d'une guerre possible contre la France.

L'Allemagne, en s'emparant de deux provinces, s'est cre de graves
soucis et l'obligation, dans la prvision d'une revendication et d'une
revanche, de se maintenir sur un pied de guerre ruineux pour elle et
qui est loin de lui concilier la bienveillance des autres tats de
l'Europe, forcs de s'imposer les mmes charges. On a dit que le pre
de l'empereur actuel songeait  se dbarrasser de la garde onreuse de
l'Alsace et de la Lorraine, et, en les rendant  la France, d'en faire
le gage d'une paix solide et durable pour les deux nations.

Quant  l'Italie, il est difficile de prciser les avantages qu'elle
peut trouver dans cette alliance, sinon d'en finir tout  fait et de
rgler ses comptes avec la France, sa bienfaitrice, par l'ingratitude
dclare et une sorte de faillite,--elle se croit allie de la Prusse
et elle n'est qu'une vassale.

Jusqu'ici, sa rupture commerciale avec sa voisine a jet une partie
des populations italiennes dans une triste misre.

En attendant, deux souverains, dnant et trinquant ensemble,
conviennent d'un signal auquel on se mettrait  casser des ttes, des
jambes et des bras  trois ou quatre peuples diffrents, en comptant
les leurs,  faire chez les autres et chez eux-mmes, des veuves, des
orphelins, des mres sans enfants,--des terres en friche, des moissons
foules aux pieds des chevaux, etc, etc.

Aprs quoi, les peuples imbciles appellent _grands_ et _hros_ ceux
de leurs rois qui ont fait casser un peu plus de ttes, de bras et de
jambes, qui ont fait un peu plus de veuves et d'orphelins et de mres
sans enfants chez le peuple voisin--appel l'ennemi sans qu'on sache
pourquoi,--que chez leur peuple lui-mme, qui n'en a pas moins eu sa
bonne part.

Je ne connais pas le roi Humbert; je l'ai aperu lorsqu'il tait
enfant dans les rues de Nice, il y a longtemps, mais j'ai assez connu
son pre, le brave, bon et intelligent Victor-Emmanuel, qui m'honora
de quelque amiti, et j'ai quelque lieu de douter qu'il et accept
le rle qu'on fait jouer  son fils.

J'en ai pour garant la dernire conversation que j'ai eue avec lui, 
Rome, deux ans, je crois, avant sa mort.

Lorsqu'en 1852--je quittai la France, aprs avoir pass  peu prs une
anne  Nervi, auprs de Gnes, je vins planter ma tente  Nice, ville
alors italienne appartenant au Pimont.

Je dus,  propos des _Gupes_, dont je voulais continuer la
publication, m'adresser  M. de Cavour, relativement  certaines
formalits imposes par la loi aux trangers.--Il s'agissait de
prendre un Italien comme grant responsable.--J'crivis au ministre
pour demander d'tre dispens de cette fiction et de rester, comme je
l'avais t toute ma vie,--seul et entirement responsable de mes
crits.

M. de Cavour me rpondit:

_Dura lex, sed lex._--Je comprends que cette loi vous choque, mais
c'est la loi,--il n'y a pas moyen d'viter le grant;--le Roi, qui
connat vos _Gupes_, m'ordonne de faire mettre son nom en tte de la
liste de vos abonns, et, comme ministre constitutionnel, grant
responsable moi-mme, je vous prie d'inscrire mon nom au-dessous de
celui du roi.

On me trouva donc un certain Bonnavera qui consentait, pour un prix
mdiocre,  rpondre de mes fautes, erreurs, sottises et crimes, et 
payer, en mon lieu et place, les diverses peines et les supplices que
je pourrais encourir.

Je me rsignai--et, par une dernire protestation, je refusai de
connatre Bonnavera--et je ne l'ai jamais vu pendant plusieurs annes
qu'il joua ce rle, c'est--dire jusqu' la cession de Nice  la
France.

Un peu plus tard, le roi Victor-Emmanuel vint deux fois  Nice:--la
premire fois, je ne sais plus pourquoi; la seconde, pour rendre
visite  l'impratrice de Russie, qui y passait l'hiver.

Je demandai l'honneur de lui tre prsent et j'eus le trs grand
plaisir de le voir plusieurs fois.--Sa conversation gaie, familire,
sans apprt, et, en mme temps, srieuse, nette et intelligente,
rapproche de ce que j'apprenais  son sujet me frapprent par une
ressemblance singulire avec notre Henri IV de France.

Je me rappelle un dtail:--Un jour, son matre d'htel vint dans mon
jardin--je m'tais alors fait jardinier--demander je ne sais quel
lgume ou quel assaisonnement peu ordinaire pour lesquels on dut avoir
recours  moi;--je le fis jaser.

--J'aime beaucoup mon matre, me dit-il, c'est le meilleur et le plus
juste des hommes; cependant j'ai amass de quoi assurer le macaroni
pour mes vieux jours, et je ne tarderai pas  prendre ma
retraite--pour un homme de mon mtier, et qui n'y est pas le premier
venu, il n'y a pas de plaisir  travailler pour Sa Majest.

Voici ce qui m'arrive  chaque instant: Je fais mon dner, je suis
content de mon menu, j'espre des compliments,--je suis prt 
l'heure.--Mais le roi est parti pour la chasse dans la montagne; il
rentre une heure, deux heures, trois heures plus tard.--Enfin, j'ai
fait de mon mieux, j'ai tenu le dner chaud, et, lorsque je viens
annoncer que Sa Majest est servie, il me rpond: J'ai dn.

Et savez-vous o et comment il a dn, et ce qu'il appelle avoir
dn? Il est entr dans une cabane de berger, s'est fait donner une
miche de pain de mas ou un morceau de polenta, un peu de fromage de
chvre et un oignon cru, puis un ou deux verres de vin sauvage.

Des trois talents que la chanson attribue  Henry IV, je n'ai pas ou
dire que Victor-Emmanuel se piqut du premier,--pas plus, du reste,
que Henry, qui se contentait si bien du petit vin d'Arbois, de son
compre Rosny;--les deux autres: aimer, battre sont tout  fait
constats au compte de l'un et de l'autre, tous deux taient braves,
intrpides et verts galants.

Plus tard,--lors de la guerre contre l'Autriche,-- Solferino,
Victor-Emmanuel combattit de sa personne avec tant d'ardeur avec les
soldats franais, que ceux-ci le proclamrent caporal des zouaves.

J'crivis  M. de Cavour:

Votre roi a la sagesse de vous couter un peu  l'occasion.--Je
voudrais bien lui faire entendre ceci:

Il est beau, il est juste--que les rois guerriers ou batailleurs, les
gnraux et autres chefs d'arme--montrent quelquefois que, 
l'occasion, ils ne font pas meilleur march de leur peau et de leur
vie que de la peau et de la vie de leurs soldats.--Mais ce ne peut
tre qu'accidentellement; car un roi ou un gnral qui sabre ne vaut
qu'un homme, et il a dans son arme un assez grand nombre d'hommes qui
le valent par le courage, et valent mieux que lui pour la vigueur des
coups de sabre.

Comme gnral, par sa science, son sang-froid, sa dcision, son
gnie,--il peut reprsenter et valoir plusieurs milliers d'hommes.

Il est trs beau que votre roi ait t, par les troupes franaises,
proclam _caporal des zouaves_, mais il n'a aucun intrt  devenir
sergent.

M. de Cavour me rpondit:

J'ai lu votre lettre au roi. D'abord il a ri, puis il a dit: Au
fond, il a raison. Et il m'a ordonn de vous envoyer la croix des
Saints Maurice et Lazare.

Certes, je ne suis pas grand chasseur de croix.--J'ai pass douze 
quinze ans  Nice, o les souverains, rois, empereurs, etc., en
distribuent en partant--comme les bourgeois distribuent des cartes
P. P. C. pour prendre cong--et je n'en ai pas vis une seule.

Je passe un peu plus des trois quarts de ma vie--au jardin et  la
mer, en manches de chemise, ce qui me donnerait peu d'occasions de
m'en orner.

Mais ce prsent de Victor-Emmanuel--me fit un vrai plaisir, comme tout
ce qui me serait venu de lui. D'autre part, le ruban de cette
dcoration est vert, couleur qui s'associe si harmonieusement au ruban
rouge de la croix de France;--et je ne cache pas mon faible pour
l'harmonie des couleurs.

Je ne revis le roi Victor-Emmanuel que longtemps aprs.--La
France avait subi l'humiliation et les dsastres de la guerre
d'Allemagne,--dus pour la premire moiti  Napolon III et 
Ollivier, et pour la seconde moiti  Gambetta,  Freycinet et  la
horde des avocats  la suite.

Je me trouvais  Rome, et, apprenant que le roi y tait, je lui
crivis, pour lui demander la permission de lui prsenter mes
respects.--Je connaissais un peu, pour l'avoir vu  Nice, l'officier
qui m'apporta l'invitation de me prsenter au Quirinal,--et il me dit:

--Avez-vous un habit?

Or il y a plus d'un demi-sicle que j'ai cherch et trouv le costume
simple, commode, qui convient le mieux  mes habitudes d'exercices un
peu violents,  ma stature,  ma forme, peut-tre  ma physionomie,
peut-tre aussi au peu d'argent que je comptais et pouvais y
mettre.--Ce choix fait, je n'ai pas plus chang que l'oiseau ne change
son plumage, pas plus que le chien ou le cheval ne change sa
peau;--depuis cinquante ans, je me suis trouv deux ou trois fois  la
mode, mais c'est la mode qui a chang.

Je ne me proccupai donc pas de l'avertissement bienveillant que me
donnait l'officier et, le lendemain, en abordant le roi, je lui dis
qu'on m'avait presque dtourn de le voir, parce que je n'avais pas
d'habit.

--Heureusement, me dit-il en riant, que nous nous connaissions depuis
longtemps et que vous n'avez pas tenu compte de ces sottises.--Si vous
restez quelque temps  Rome, si vous revenez me voir, et s'il fait
chaud comme aujourd'hui, venez en manches de chemise.--Qu'avez-vous
fait depuis que nous ne nous sommes vus?

--Mais, Sire, j'ai fait comme Votre Majest, j'ai continu mon mtier;
seulement vous avez eu plus d'avancement que moi: le caporal des
zouaves est devenu roi d'Italie.

--Ce n'est pas toutefois sans peine, reprit-il, sans soucis, sans
inquitudes et sans travail;--il m'est arriv plus d'une fois d'envier
le sort d'un vrai caporal des zouaves. Et encore, j'ai eu d'heureuses
chances; je n'tais pas aussi mal qu'on l'a cru avec le pape, qui
aurait pu, s'il l'avait voulu, me crer de grandes difficults: par
exemple, s'il s'tait avis de fermer les glises, je ne sais comment
je me serais tir d'affaire avec les femmes.

--Mais, lui dis-je, Votre Majest passe pour avoir assez
d'intelligence et d'accointances dans ce parti.

--Vous parlez d'autrefois, rpondit-il,--et, vous et moi, nous avons
quinze ans de plus qu'alors. Mais parlons un peu srieusement--je ne
veux pas que vous croyiez--je ne veux pas que personne croie--que j'ai
t ingrat, et que j'ai volontairement abandonn la France dans son
malheur; c'est la faute de l'empereur Napolon;--il avait t question
entre nous de l'ventualit, de la possibilit de cette guerre--et je
lui avais dit:

--En tous cas, faites en sorte que je sois averti trois mois
d'avance; roi constitutionnel, je n'ai ni arme ni argent, il faut que
je m'en fasse donner par ma Chambre des dputs.

Cela convenu, quel fut mon tonnement d'apprendre, par hasard, tant
 la chasse dans la montagne, que la guerre tait dclare et
commence!

Mais, ajouta-t-il, aprs un silence, la France a la vie dure, elle ne
tardera pas  se relever noblement.

Quand je pris cong du roi, il m'accompagna jusque dans la salle
pleine d'officiers, qui prcdait son cabinet, et, l, me tendant de
nouveau la main, d'une voix ferme et sonore, il me dit:

--Franais et Italiens, soyons toujours unis!

Ces paroles prononces--avec intention devant un grand nombre de
tmoins, me frapprent;--je les crivis alors et les publiai;--et je
me les rappelle aujourd'hui en pensant que le fils du glorieux
fondateur du royaume d'Italie n'aurait certes pas l'approbation de son
pre.

D'autre part,--je ne pense pas qu'un Franais doive--et,
consquemment, puisse porter une dcoration italienne, et j'ai dtach
de la boutonnire de ma vareuse le ruban vert qui, depuis trente ans,
y tenait, le plus souvent il est vrai dans une armoire, compagnie au
ruban rouge de France.


Ah !--Franais, mes frres, est ce que ce peuple auquel on a permis
si longtemps de se dire le peuple le plus spirituel de la terre,
serait devenu le plus crdule, le plus jobard et le plus gobe-mouches?

Est-ce que, srieusement, on vous fait croire que vous tes en
rpublique?

La rpublique!--mais laquelle? Ce n'est certes pas celle qui
s'intitule une et indivisible;--de la pourpre du manteau royal
dchir en lambeaux, une douzaine et demie de petites rpubliques se
sont taill des carmagnoles et sont plus divises entre elles, plus
ennemies, plus acharnes les unes contre les autres, qu'elles ne l'ont
jamais t contre la royaut.--Nous avons la Rpublique, mre Gigogne
ayant enfant une famille de petites rpublicailles.

Puis la Rpublique dmocratique:--idem sociale;--idem
opportuniste;--idem radicale;--idem possibiliste;--idem
revisionniste;--idem intransigeante;--idem anarchiste;--idem
nihiliste, etc., etc., etc., etc.

Toutes d'accord en un seul point qui a t trahi et dnonc par la
digne moiti d'un de nos matres du jour:

A prsent, c'est nous qu'est les princesses, c'est nous qu'est les
rois.

Jamais vous n'avez t si loin de la Rpublique
qu'aujourd'hui.--Jamais vous n'en avez t si prs que sous trois
rois;--Henri IV, Louis XVI et Louis-Philippe;--de ces trois rois, deux
ont t assassins et le troisime chass, aprs sept tentatives
d'assassinat.

Voyons celle des rpubliques qui est au pouvoir aujourd'hui, elle se
compose mi-parti de radicaux, mi-parti d'opportunistes, unis
provisoirement contre le boulangisme, sauf  se sparer et  se battre
plus tard.

Savez-vous combien il y a d'indigents dans la ville de Paris?

Il y a,  Paris,--selon les statistiques tablies il y a quarante
ans,--un indigent lgal, c'est--dire assist, sur douze habitants.

Et les statistiques ne tiennent pas compte de la misre honteuse,
dissimule, qui lutte et attend la mort sans rien dire.

Cette misre a-t-elle diminu depuis l'tablissement de la soi-disant
Rpublique?

Il serait facile de prouver le contraire:--les grves interrompant le
travail, l'enchrissement des denres,--des habitudes de luxe
relatif,--le pain quotidien, se composent de beaucoup plus
d'lments qu'autrefois, la multiplicit des cabarets, des brasseries,
des cafs, etc, une foule de besoins nouveaux et factices, etc.

Eh bien, dans cette ville qui renferme un indigent sur douze
habitants,--voici les festins que la Rpublique, que le conseil
municipal de Paris se donne avec six cents de ses partisans:

POTAGE

      Crme d'crevisses Saint-Germain
    Rissoles Lucullus--Tartelettes Conti
        Saumon sauce Indienne
        Turbot sauce Normande
        Quartier de Marcassin Moscovite
          Poulardes Prigourdines
            Homards Bordelaise
          Chauds-froids de Becfigues
          Granits fine Champagne
            Spooms au Cliquot
      Paons truffs--Rocher de foie gras
              Salade Russe
          Asperges sauce Mousseline
        Glace Eiffel--Glace Centenaire
              Gaufrettes
    Gteau Millefeuilles--Gteau Napolitain
              Dessert

VINS

        Madre 1858 retour de l'Inde
          Grand Montrachez 1877
        Saint-Nicolas Bourgueil 1884
    Smith Haut-Laffitte 1875--Chambertin 1877
          Chteau-Yquem 1875
      Veuve Cliquot--Georges Goulet 1884
          Fine Champagne 1842
            Caf--Liqueurs

Le service fait par quatre-vingts matres d'htel--aids du personnel
secondaire d' peu prs autant de personnes.

Chacun des six cents convives avait devant lui cinq verres de couleurs
diffrentes.

Des noces de Gamache.

Et, ce soir-l, combien de malheureux, combien de femmes, d'enfants se
sont couchs sans souper.

Voyons, le nouveau prsident de la Rpublique,--c'est, dit-on, un
honnte homme, mais on dit aussi qu'il n'est que cela;--il ne met pas,
comme son prdcesseur, dans sa poche, la grosse liste civile qui lui
est alloue,--il dpense l'argent qu'il reoit,--il s'est fait faire
pour l'Exposition un trs beau landau neuf, attel de deux chevaux de
prix. Ah! le beau landau! ah! les beaux chevaux! a a d coter cher.

Les journaux publient les toilettes de madame la
prsidente:--aujourd'hui, le rose tendre, le blanc, le bleu ple,--un
tricolore discret,--une aigrette de diamants, et, un autre jour,--et,
d'autres jours encore, d'autres et de nouvelles parures.

C'est trs bien;--mais n'tait-on pas plus prs de la Rpublique quand
Henri IV crivait  Sully:

Mon ami, j'irai ce soir dner chez vous  l'Arsenal.--Tchez d'avoir
du poisson,--nous boirons une ou deux bouteilles de votre petit vin
d'Arbois.

Louis-Philippe se promenant dans les rues de Paris avec son chapeau
gris sur la tte--et son parapluie  la main,--n'avait-il pas l'air
plus rpublicain que M. Carnot dans son beau landau?

Jamais les journaux ne rendaient compte des toilettes de la reine
Amlie ni des parures de ses filles et de ses brus,--on ne les voyait
jamais dehors. Autour de la reine, elles travaillaient pour les
enfants pauvres,--elles se conformaient modestement  la clbre
pitaphe d'une matrone romaine.

Elle vcut chaste, restant dans sa maison et filant de la laine.

    _Gasta vixit, domun servivit, lanam fecit._

Quand la femme que j'ai cite disait: C'est nous, aujourd'hui, qu'est
les principes! ce n'est pas ces principes-l qu'elle voulait, qu'elle
esprait imiter.

Mais, si la Rpublique veut de la magnificence, elle doit regretter
Louis XIV, qui se montrait avec dix millions de pierreries sur son
habit.

La maison militaire, que le roi Louis XVI avait supprime par
conomie, a t rtablie par M. Carnot et pour l'avocat Grvy.

Et M. Yves Guyot est reu dans les villes au bruit du canon.

C'est nous qu'est les rois.

Qui pourrait dire en France qu'il est plus heureux depuis que nous
sommes censs en Rpublique,--except les quelques centaines de
naufrageurs qui ont partag les paves--et qui n'oseraient pas,
ceux-l, prtendre qu'ils ne sont pas heureux des dsastres de la
patrie; car, sans la tempte qui a troubl et agit les profondeurs,
la vase et la fange n'auraient pu monter  la surface sous forme
d'cume.




UNE PROPHTIE


J'ai lu dernirement, dans un journal,--je crois bien que c'est dans
la _Grande Revue--Paris et Saint-Ptersbourg_,--que quelques critiques
m'accusent de me rpter quelquefois,--et le journal me dfendait trs
gracieusement.

Si vous le permettez, nous allons un peu causer.--Je commencerai,
comme font les criminels pour se concilier l'indulgence du juge
d'instruction et du tribunal, comme on dit au Palais et dans les
journaux judiciaires:--J'entrerai d'abord dans la voie des aveux;
puis j'essayerai de plaider ma cause et d'obtenir au moins les
circonstances attnuantes.

Je me rpte quelquefois, tantt sans m'en apercevoir, tantt avec
prmditation.--Voil quant aux aveux.

J'ai eu pour ami un juge d'instruction. Un jour que j'avais voulu
assister  l'interrogatoire qu'il faisait subir  un accus qui
s'embrouilla ou qu'il embrouilla assez vite, je lui fis cette
question: Ne seriez-vous pas bien embarrass si l'accus ne vous
rpondait absolument rien et,  vos questions plus ou moins
captieuses, gardait un silence obstin?--Plus embarrass, me dit-il,
que vous ne sauriez le supposer; mais cela n'est jamais arriv ni 
moi ni  aucun de mes confrres; quelques accuss essayent de ne pas
parler, mais a ne dure pas longtemps. Peut-tre suis-je comme eux et
aurais-je mieux fait de laisser passer l'accusation sans rien dire;
parmi les lecteurs bienveillants, quelques-uns ne s'en seraient pas
aperus ou y attacheraient peu d'importance; quant aux autres, tout ce
que je dirais ne convaincrait pas ceux qui ne veulent pas tre
convaincus.--Mais, puisque j'ai commenc, continuons.

Je voudrais qu'on me montrt un homme, parleur ou crivain, qui, ayant
racont des histoires et des contes pendant plus de soixante ans,
oserait affirmer qu'il ne lui est jamais arriv de raconter deux fois
le mme conte ou la mme histoire.

Je me rappelle en ce moment un journaliste qui eut, sous la
Restauration, une clbrit inconteste alors, bien vite oubli
depuis,--il s'appelait Chtelain.--Il disait un jour: Voil vingt ans
que je fais tous les matins, dans mon journal, le mme article avec le
mme succs.

Ce n'est pas ma faute si des gens auxquels j'ai dclar la guerre
n'ont pas plus vari, les uns leurs coquineries, les autres leur
btise.

Si un tire-laine, d'une main, me vole ma bourse, je crie au voleur! Si
de l'autre main, il me prend ma montre, que voulez-vous que je crie?--
Je crie encore au voleur! n'est-ce pas? et, except le voleur,
personne ne songera  m'en blmer.

Si le feu est  la maison, on crie au feu! et on crie au feu jusqu'
ce que les secours arrivent, sans se proccuper de chercher des
synonymes et de varier ses cris.

Il me revient  la mmoire un exemple de rptition qui, d'aprs une
lgende conserve  la Sorbonne, fit obtenir un prix de vers latins 
l'lve qui s'en avisa.

Le sujet propos tait la description d'un incendie, et dans cette
description il avait crit ce vers:

    _Undam, undam, undam, accurite cives!_

que j'ai traduit assez bien, mais pas tout  fait bien, par ce vers
franais:

    _De l'eau! de l'eau! de l'eau! citoyens, accourez!_

Je dis assez bien--parce que ce qui fut remarqu dans ce vers, c'tait
l'harmonie imitative--qui tait alors trs  la mode.--Il semblait, en
lisant ce vers, entendre le son monotone et sinistre des cloches et du
tocsin.

Si ce son est reproduit par cette rptition:

    _De l'eau! de l'eau! de l'eau!_

il l'est bien mieux encore par le latin si on pratique, en le lisant,
les lisions exiges pour la mesure du vers:

    _Und! und! und!--accurite, cives_

autant que dans le vers clbre:

    _Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos ttes?_

Une des plus vives et des plus compltes jouissances qui soient
permises  l'esprit humain--est d'abord de dcouvrir une vrit.

Puis ensuite de trouver, pour exprimer cette vrit, une formule
nette, concise, disant tout, sans un seul mot de trop, formant une
image qui frappe l'imagination, s'imprime, s'incruste dans la mmoire.

C'est un travail qui ressemble  celui d'un naturaliste
conchyliologiste qui a trouv dans la mer une coquille dont il ne fait
qu'entrevoir ou deviner la beaut, enveloppe qu'elle est par la vase
durcie--qu'on appelle le drap marin. Au moyen de certains acides et
d'une patience obstine, il arrive  la nettoyer,  la dbarrasser du
drap marin,  la dcaper, et alors il lui est permis de la
contempler dans tout son clat.

Cette jouissance extrme, il m'a t donn de l'prouver trois ou
quatre fois dans ma vie,--et de trouver des formules qui ont t
acceptes comme aphorismes, axiomes--et mmes proverbes;--ce qui
n'arrive que lorsque l'auteur a disparu, lorsque la chose est tombe
dans le domaine public, que chacun en prend possession et s'en sert
comme d'une chose  lui.

Comme sur certains points j'ai rsum, condens, parfois, un travail
assez long, et exprim en quelques mots ce qu'il serait facile de
dlayer en vingt pages, je considre le sujet comme suffisamment
tudi; d'autres peut-tre feraient mieux, mais pas moi.--J'ai dit
tout ce que [je] sais, et, lorsque se reprsentent de nouveau le
mensonge, l'erreur ou la btise que j'ai voulu combattre, je reproduis
sans scrupule ma rponse dj faite aux mensonges, erreurs ou btises
dj combattus.

J'ai ma poudrire et mon sac  plomb garnis, et je ne me crois pas
oblig, pour chaque coup de fusil, de fabriquer de nouvelle poudre et
de fondre de nouvelles balles.

Quand un bcheron veut abattre un arbre, il donne de nouveaux coups
prcisment dans l'entaille que sa hache a faite au premier coup.

Quand le marin veut atteindre, accoster telle le ou telle
embarcation, il donne des coups d'aviron rpts,--gaux, mesurs,
cadencs, et d'autant plus puissants qu'ils sont toujours les mmes.

J'ai, depuis longtemps, des principes fixes, des ides arrtes sur
les hommes et sur les choses, moins varis qu'on ne croit, formant un
cercle, tournant en rond et se reproduisant les uns aprs les
autres.--J'appelle par son nom chaque homme, chaque mensonge, chaque
bvue, chaque infamie,  mesure que chacun ou chacune repasse.

Certes, il me serait plus facile de varier mes formules si j'avais un
certain nombre de fois modifi mes principes, mes opinions, mes
jugements.

On vient de discuter, pour la vingtime fois, plusieurs questions  la
Chambre des dputs.--Eh bien, ces questions, je les ai laborieusement
tudies, je me suis form des sentiments qui n'ont pas chang et ne
changeront pas.


Sur la question des vagabonds, par exemple, et des mendiants, je ne
puis que rpter ce que j'ai dit plus d'une fois: Il faut distinguer
le pauvre par vieillesse, par maladie, par manque de travail,--le
pauvre de situation,--du pauvre de profession, qui, dans la mendicit,
a trouv des ressources plus fortes que ne pourrait lui en donner le
travail.--Ces pauvres de profession sont les parasites des vrais
pauvres; par leur effronterie, par leurs importunits opinitres, ils
interceptent la charit et l'empchent d'arriver aux vrais
pauvres.--Ces pauvres de profession, ces mendiants audacieux, ces
vagabonds sont les voleurs et les assassins de demain.

Eh bien, que chaque commune garde ses pauvres;--elle saura ceux qui ne
_peuvent pas_ travailler et gagner leur vie, par la vieillesse, par
l'infirmit, par la maladie,--par le manque d'ouvrage;--elle verra si
cette situation cesse et quand elle cessera,--si la commune est pauvre
elle-mme, elle sera soutenue par le dpartement.


Il vient de se faire une campagne contre le Laboratoire de Paris, qui
ne rprime qu'une partie des fraudes des marchands de vins;--je ne
sais si l'administration du directeur a t parfaitement correcte,
mais les attaques visaient l'institution, et non pas lui; les
marchands de vins, qui sont aujourd'hui un des pouvoirs de l'Etat,
voulant dtruire une surveillance incommode qui les gne dans une
industrie qui consiste  voler et  empoisonner les populations,--il
faut pourtant, puisque cette question se reprsente, que je rpte ce
que j'ai dj dit tant de fois.

Si l'acheteur glissait au marchand de vins de fausses pices de cent
sous, il serait arrt, emprisonn, frapp de grosses amendes comme
voleur,--peut-tre mis aux travaux forcs comme faux monnayeur.

Si le chaland mettait dans la marmite de l'picier ou du marchand de
vins de l'arsenic ou tout autre substance toxique, il serait arrt
et jug comme empoisonneur, et subirait les peines dictes par la
loi.

Eh bien, le marchand de vins et l'picier qui volent et empoisonnent
l'acheteur font juste ce que ferait l'acheteur qui volerait ou
empoisonnerait l'picier et le marchand de vins. Pourquoi des
synonymes attnuants et doucereux? pourquoi vente  faux poids,
sophistication, etc.,--pourquoi ne sont-ils pas galement punis des
mmes peines?


M. Pelletan, dput, en pleine Assemble, vient de faire le
pangyrique des froces assassins de l'ingnieur Watrin, de
Decazeville, et d'insulter  la mmoire de la victime, prtendant
qu'il fallait amnistier ces pauvres assassins et ne pas les exasprer.
Les amnistier, s'est cri un autre dput, M. de Lanjuinais; que MM.
les assassins commencent!

Cette fois, ce n'est pas moi qui me suis rpt.

Je vois entre parenthses. (_Rires_); c'tait cependant ce qui s'tait
dit de plus raisonnable et de plus srieux dans cette scandaleuse
runion.

Eh bien, supposons que la chose et l'homme en valussent la peine, que
je cherche et probablement trouve un mot, un terme, une formule qui
exprimerait combien a t odieux, absurde, criminel et bte le
discours de M. Pelletan. Supposons qu'un de ces jours, il recommence,
en vue d'une ignoble popularit,  profrer des lucubrations ou des
discours analogues, je n'hsiterai pas rpter le terme dont je me
serais servi si, du premier coup, il avait suffisamment exprim ma
pense.

A ce propos, lors de l'horrible catastrophe de Saint-tienne, deux
ingnieurs se sont fait intrpidement descendre dans le puits et en
ont t retirs plus d' moiti morts.

M. Basly, l'ex-cabaretier,--s'est cri tout de suite que c'tait la
faute des patrons et des ingnieurs.--On ne dit pas quelle part de ses
vingt-cinq francs il a donn pour les familles des victimes;--les
ministres Guyot et Constans se sont ports sur les lieux et,
lchement, n'ont pas oser dcorer les deux ingnieurs.--Quant aux
ouvriers, ce n'est pas ces deux hommes qui se sont si intrpidement,
si noblement dvous pour les secourir,--qu'ils aimeront, qu'ils
couteront, auxquels, le cas chant, ils donneront leurs voix pour
les reprsenter  la Chambre: ce sera  M. Basly.--Eh bien, quand
j'aurai dit une fois que M. Basly, l'ex-cabaretier, l'entrepreneur,
l'impresario de grves et d'meutes est un animal dangereux, une bte
puante et enrage, surtout pour le malheur des ouvriers!--chaque fois
que reparatra M. Basly, je rpterai que M. Basly est un animal
dangereux et une bte puante et enrage, qu'il serait juste et
salutaire de jeter au fond d'un puits, en plein grisou, avec autant de
calme que le divin Homre rpte et donne sans cesse  Achille le
nom d'Achille aux pieds lgers [Grec: podas ochus]--et Agamemnon celui
de roi des hommes [Grec: anax andrn].

Pour finir sur ce point, j'adresse mes remerciements  ceux qui ont
remarqu mes rptitions; car c'est une preuve qu'ils m'ont lu au
moins pendant deux fois.

Quand le procs Boulanger sera fini,--s'il est destin  finir, il y
en a un autre tout prt--qui demandera moins de temps et moins de
peine  la commission et aux magistrats chargs de l'instruction.

C'est celui de M. Constans, aujourd'hui ministre de l'intrieur.

Lorsque Verrs revint de Sicile charg de dpouilles, on ne le fit pas
consul. Cicron dvoila ses forfaitures, ses concussions, ses
pillages, ses crimes de tous genres, et il dut disparatre.

M. Constans, qui, il n'est plus permis d'en douter, depuis qu'on a
publi le rapport de Richaud, a jou au Tonkin le petit Verrs; pour
prix de ses dprdations, de ses exactions, a t choisi pour ministre
par M. Carnot.

Le procs doit tre fait non seulement  M. Constans, mais aussi  ses
collgues, qui connaissaient les rapports du malheureux Richaud;--et 
M. Carnot, qui n'ignorait pas les bruits qui couraient et qui sont
tellement confirms aujourd'hui, que l'opinion publique, exaspre,
commence  mettre des doutes sur le cholra qui aurait frapp
Richaud,  la mort duquel M. Constans avait tant d'intrt.--Je ne
rpte ce bruit que sous toutes rserves, comme disent les journaux.

M. Carnot est honnte; mais cela ne suffit pas, il faut qu'il ne
s'entoure que d'honntes gens;--sans cela, il manque essentiellement 
son devoir.--Cadet Roussel (a, c'est encore une chose que j'ai dj
dite et que je rpte), Cadet Roussel tait bon enfant, mais on
n'avait pas song  en faire le chef d'une grande nation, le prsident
de la Rpublique franaise.

Comment M. Carnot a-t-il pu choisir d'abord et conserver ensuite un
homme comme M. Constans, dont on peut dire avec vrit:

Ce qu'il y a de plus propre dans sa vie, c'est d'avoir t vidangeur.


Ce n'tait pas au moment o on appelait et attirait le monde entier 
Paris par les splendeurs de l'Exposition qu'il fallait lui prsenter
un pareil ministre, comme spcimen de ce que peut produire la France
en honntes gens et en hommes d'tat.

Puisque que je suis entr dans la voie des aveux, il n'en cotera
pas davantage  mes lecteurs,  mes juges, de me pardonner une
infraction de plus.

Je vais me rpter, reproduire quelques courts passages d'un livre
que j'ai publi il y a une vingtaine annes et qui a pour titre: ON
DEMANDE UN TYRAN.

Ce livre contient des prdictions dont la plus grande partie ne s'est
dj que trop ralise.

On proclamait l'amnistie, et on allait en grande pompe recevoir aux
frontires et dans les ports tous les citoyens, tous les
martyrs;--ils rentraient dans leurs droits, et taient non
seulement lecteurs, mais candidats acclams plutt qu'lus. M.
Gambetta n'tait nomm qu' une faible majorit.--On voyait ple-mle
entrer  la dputation, d'abord tous les condamns, dports, etc.,
puis les plus compromis des socialistes, puis tous les piliers
d'estaminet, les orateurs de taverne, les forts au billard, etc.

On redmolissait la maison de M. Thiers, on supprimait _le
Rappel_,--on donnait des avertissements  _la Rpublique franaise_,
le _Journal officiel_ s'appelait _la Carmagnole_, on levait des
statues aux martyrs de la Commune, assassins par les Versaillais,--la
proprit tant dcidment le vol, on faisait rendre gorge aux
propritaires.

Mais bientt ce ministre tait dclar tratre et l'Assemble
ractionnaire:--nouvelle dissolution,--nouvelles lections,--avnement
d'une nouvelle couche sociale.

Entrent alors  l'Assemble, les souteneurs de filles, les marchands
de chanes de sret,--les croupiers des trois cartes,--les _victimes_
de la police correctionnelle et les _martyrs_ de la cour d'assises.

Le ministre se compose de _Polyte_, de _Gugusse_ et d'un fils naturel
de _Troppmann_;--on dclare _a ira_ l'air national,--mais ce
gouvernement est bientt  son tour trait de ractionnaire, _Polyte_,
_Gugusse_ et _Troppmann fils_ se trouvent bien au pouvoir, s'y
dfendent par la force et se dclarent triumvirs.

Alors,--de mon rve,--je ne me rappelle qu'une confusion de gchis, de
boue et de sang, des fuites, des exils, des pillages, des incendies,
des pendaisons, des ttes coupes.

Puis je vis les murs de Paris couverts d'affiches:

    ON DEMANDE UN TYRAN

et il se trouve qu'un tyran rgnait sur la France; venait-il d'en
haut, venait-il d'en bas? Je l'ignore, les rves sont parfois aussi
incohrents, aussi invraisemblables que la vie.

Toujours est-il que celui-ci rgnait,--qu'on lui obissait...

Voici le discours qu'il avait prononc le premier jour de sa prise de
possession:

Tas de coquins d'un ct, tas d'imbciles et de jobards de l'autre.

Trois fois vous avez fait semblant de vous mettre en
rpublique;--pour cette troisime fois, comme pour les deux autres,
allis et disciplins pour l'attaque, pour les surprises, en y
ajoutant l'assassinat, le vol et l'incendie...

Vous vous sparez, vous vous quittez, vous vous engueulez, vous
vous menacez au moment de la cure.

Puis, d'excs en excs, de sottises en sottises, d'abus en crimes,
vous avez inspir  tous les honntes gens la terreur, le dgot et
l'horreur de la Rpublique, dont vous vous dites les aptres, et vous
l'avez tue pour la troisime fois.

Tas de coquins, tas d'imbciles et de jobards.

La libert!

Ah! mes gaillards, c'est un nom que vous avez sottement donn au
changement de despotisme.

La libert! c'est un vin trop pur et trop gnreux pour vos pauvres
ttes:--vous naissez gais,  moiti ivres, il n'en faut pas beaucoup
pour vous achever.

La libert! c'est le pain des forts, des justes et des vertueux. A
bas les pattes!-- bas les gueules!

La libert,--la sainte libert,--vous ne la connaissez seulement
pas;--vous ne vous croyez libres que quand vous tes oppresseurs.

Rsignez-vous  m'obir; n'essayez pas de rsistance, vous savez bien
que vous n'tes pas braves;--vous savez bien que vous avez laiss ou
plutt fait tuer en les abandonnant le trs petit nombre de
rpublicains et le nombre plus grand de dupes, derrire lesquels vous
vous abritiez...

La France s'est dgote de son bonheur,--la mode d'tre heureux a
cess  la suite d'une maladie.

Cette maladie vient de trop parler et de trop couter parler.

Pour sauver le pays d'une ruine complte,--il est ncessaire
d'appliquer une maldiction nergique, et, me conformant  l'exemple
d'un autre tyran, mon prdcesseur chez les Grecs: Il condamne Sparte
 servir, Athnes  se taire.

    _Lacedmon servire jubet, Athenas tacere._

J'ordonne un silence complet pendant un an; pendant cette anne,
chacun remettra dans son esprit un certain ordre logique qui consiste
 penser avant de parler,--ordre qui s'tait misrablement
interverti:--le Franais s'tait accoutum  lire, tous les matins,
dans les journaux, ses opinions et ses penses toutes faites pour la
journe, comme son pain tout cuit;--son esprit, faute d'exercice, est
devenu paresseux, puis s'est ankilos et atrophi...

Au bout d'un an de ce rgne du silence, nous verrons s'il convient de
le modifier ou de le prolonger.

Tas de coquins d'un ct,--d'imbciles et de jobards de l'autre.


Ainsi, je prophtisais, il y a vingt ans;--mais alors--je n'osais
prdire ce qui allait arriver et le point o nous sommes aujourd'hui
que sous la forme d'un rve.

Et voil que nous y sommes.


Il vient de mourir  Versailles une femme pour laquelle je professais,
depuis un demi sicle, et je professe encore au del de la tombe, une
profonde et respectueuse affection.

C'est la duchesse d'Elchingen.

Je me suis demand pourquoi la perte des gens que j'aime me cause
aujourd'hui un chagrin plus calme, moins poignant qu'autrefois;
serait-ce que mes sensations sont devenues plus obtuses et que je suis
un peu mort moi-mme?? Non,--c'est que, dans la premire moiti de la
vie, alors qu'on peut esprer ou craindre encore de nombreux jours, la
mort des gens aims vous inflige une longue sparation,--tandis qu'
l'ge que j'ai aujourd'hui, on se sent plus prs des morts que des
vivants; que, d'ailleurs, nous voyons la mort de prs, la regardons
bien en face, voyons, comme des fantmes, se dissiper les mystrieuses
terreurs--et sommes convaincus qu'aprs tout ce n'est pas un grand
mal, ou plutt que c'est une dlivrance pour presque le plus grand
nombre.

C'est vers 1843 que j'ai connu la duchesse d'Elchingen; depuis un peu
plus de deux ans, je venais de dcouvrir Saint-Adresse aprs tretat,
et mes bavardages, et aussi la rputation que m'avait fait tretat de
me connatre en beaux paysages, commenaient  mettre Sainte-Adresse 
la mode.

Le colonel d'Elchingen avait amen toute sa famille  Saint-Adresse,
me l'avait recommande et tait retourn  son rgiment; c'tait une
charmante famille;--la duchesse avait t, tait encore une des femmes
les plus belles, les plus aimes, les plus respectes de la cour des
Tuileries, fort attriste depuis la mort du duc d'Orlans.

D'un premier mariage avec le baron de Vatry, elle avait un fils,
Edgard de Vatry, alors g d'une douzaine d'annes, et, du second
mariage, Michel, qui n'avait que huit ou neuf ans, et la toute petite
Hlne, filleule de la duchesse d'Orlans, qui en avait  peine quatre
ou cinq; puis Henry Souham,  peu prs de l'ge de Michel;-- la mort
de Henry Souham, frre de madame d'Elchingen, capitaine des lanciers,
le duc et la duchesse avaient adopt son fils et l'levaient avec
leurs enfants, d'une affection si gale, qu' moins d'tre initi, on
le croyait un de leurs enfants.

La duchesse avait encore auprs d'elle une nice qu'elle maria plus
tard;--musicienne et pianiste habile, elle ajoutait un grand charme
aux soires, avec des mlodies rapportes d'Afrique pour le rgiment
de son oncle, qui faisait d'assez grands frais pour sa musique
militaire.

Le colonel d'Elchingen, second fils du marchal Ney, tait un des plus
beaux soldats que j'aie vus.--Reu  l'cole polytechnique en 1821,
mais n'ayant pas pu y entrer  cause de son nom, il avait t prendre
du service en Sude auprs de Bernadotte, o il tait devenu capitaine
d'artillerie; mais, en 1830, il rentra en France et fut nomm
capitaine de cavalerie; il fit la campagne d'Anvers et les trois
campagnes d'Afrique comme aide de camp du prince royal. Aussitt qu'il
avait quelques instants de libert, il accourait  Sainte-Adresse et y
passait quelques jours.

Les enfants tait lchs comme des jeunes chevaux en libert au bord
de la mer, et le professeur des garons passait je crois plus de temps
 jouer avec eux qu' leur donner des leons.

J'aime--surtout aujourd'hui-- me rappeler certains dtails et
certaines circonstances de ce temps-l, o toute cette belle famille
tait heureuse et ignorante et imprvoyante de l'avenir.

Les pauvres n'avaient pas besoin de chercher madame d'Elchingen,
c'tait elle qui les cherchait;--elle s'occupait aussi de mettre
ordre, par ses relations  Paris,  des injustices,  des
passe-droits;--elle savait consoler les affligs, soigner et
encourager les malades.

Si aujourd'hui,  Sainte-Adresse, o il n'y a plus que les enfants et
les petits-enfants de ceux qui y vivaient alors, vous parliez de
madame d'Elchingen, peut-tre ne comprendrait-on pas tout de suite;
mais, si vous disiez: Vous souvenez-vous de _la bonne duchesse_?
personne n'hsiterait.

Elle tait assez mal loge, et, comme elle revint plusieurs ts de
suite, il ne manquait pas de maisons plus confortables qu'on lui
offrait et qu'on l'engageait  prendre;--mais elle refusa toujours de
changer de rsidence, en disant: Je ne peux pas, a ferait trop de
peine  ces pauvres gens qui me louent leur maison.

Pour penser  quel point les enfants taient heureux de
courir, de barboter,--je me rappelle qu'un jour madame Isidore
Geoffroy-Saint-Hilaire, qui tait installe aux bains de Frascati au
Havre, vint avec ses enfants faire  Sainte-Adresse une visite 
madame d'Elchingen; elle s'excusa du costume  peine prsentable de
ses enfants.--Attendez un instant, dit la duchesse, qu'on me cherche
toute la troupe. Ils arrivrent couverts de sable, tremps d'eau,
etc. On avait d tirer Michel par les pieds pour le faire sortir d'un
souterrain qu'il tait en train de creuser dans le sable et la
tangue de la mer, barbouill de vase et des algues dans les
cheveux;--Hlne avait voulu suivre son frre et tait dj entre au
commencement du souterrain, Edgard et Henry n'taient pas en meilleur
tat.

Quant aux enfants d'Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire,--dont l'un est
aujourd'hui avec grand succs, directeur du Jardin d'acclimatation 
Paris,--je me rappelle qu'allant un jour voir leur pre au Musum, je
trouvai dans une chambre les enfants jouant et se roulant avec de
jeunes lionceaux ns au Jardin des plantes.

Un jour, la duchesse voit au bord de la mer une femme qui pleurait;
elle s'approche d'elle, et, d'une voix compatissante, lui dit:

--Qu'avez-vous, ma pauvre femme?

--Pourquoi m'appelez-vous pauvre femme? rpondit l'afflige; qui vous
a dit que je suis pauvre;--je ne suis pas pauvre, je suis
propritaire, et vous voyez ma maison d'ici.

--Excusez-moi, dit madame d'Elchingen; je vous voyais pleurer, j'ai
pens que vous aviez du chagrin, et j'aurais voulu vous donner
quelques consolations, et peut-tre vous aider en quelque chose.

--Oui, je pleure, c'est vrai, parce que mon fils, qui est au service,
devait avoir un cong pour venir me voir et qu'on lui a refus.

--Ah! votre fils est soldat?

--Qui vous dit qu'il est soldat?--Mon fils n'est pas soldat,--il est
sergent.

--Pardonnez-moi, je n'ai pas voulu vous offenser, au contraire; c'est
un beau titre que celui de soldat;--mon mari est colonel, et, en
parlant de lui, je dis: Il est soldat.

Enfin, elle russit  calmer cette revche personne, crivit  Paris,
obtint le cong dsir, et ensuite fit recommander le sergent  son
colonel.

Elle avait fait rapprocher un douanier de ses parents trs vieux, qui
avaient besoin de lui;--un autre douanier qui avait quelque faveur ou
quelque justice  obtenir lui crivit:


Madame,

On sait combien vous aimez les douaniers, c'est pourquoi je
m'adresse  vous, etc.

Un matin, elle me fait appeler et me dit:

--Mon mari m'a dit: Je ne veux pas que, vous et les enfants, vous
alliez sur la mer en mon absence.

Cependant, si ces enfants, vous foraient de manquer  l'ordre, en
voici un autre.--Mais celui-l,--il est de rigueur et inflexible.

Si vous allez  la mer, n'y allez pas sans Karr. Eh bien, j'en suis 
ce second ordre; voulez-vous nous mener promener?

--Je ferai mieux, je mettrai ce soir mes _trois-mailles_  la mer, et,
demain matin, nous irons les lever ensemble.

Le lendemain, en effet, tout le monde s'embarque; mais nous n'tions
pas encore  nos filets, tendus assez au large, que la pauvre duchesse
fut prise d'un tel mal de mer, qu'aprs une lutte hroque, elle fut
force d'avouer ce qui se manifesta dans des conditions si affreuses
que je lui dis:

--Madame, je ne puis en ce moment vous rendre qu'un service, ne vous
faire qu'un plaisir, c'est de m'loigner de vous et de disparatre.

Je criai  mon matelot:

--Toi,  terre, et bon train.

Et, piquant tout habill une tte dans la mer, je m'en allai  la
nage sur un point diffrent de celui o elle allait aborder;--puis je
courus chez elle chercher sa femme de chambre, qui vint la recevoir et
la fit entrer dans ma cabane jusqu' ce que le mal ft calm.

--Je savais bien que je serais malade, dit madame d'Elchingen,
seulement je ne croyais pas l'tre autant. Mais les enfants en avaient
tant d'envie!

--Voil, disait, quelques jours aprs, mon matelot Buquet, voil des
gens qu'il est agrable de mener promener; vous ne savez pas tout ce
qu'elle a donn  ma femme et  mes enfants!

Un jour qu'on avait envoy des livres de contes aux quatre enfants,
Michel me dit:

--Vous devriez bien nous faire les fes de la mer.

J'avoue que je n'y pensai plus, et ce n'est que bien longtemps aprs
que Hetzel, l'diteur de l'excellent _Magasin illustr_, me demandant
un conte, je me rappelai les Fes de la mer.--Mais Michel tait
alors gnral, et je n'osai pas le lui ddier.

Qu'est devenue cette famille, alors si heureuse?

La rvolution de 1848, qui avait trouv d'Elchingen colonel du 7e
rgiment de dragons s'empressa de le mettre  l'cart;--puis en 1851,
le prsident le fit gnral de brigade, et il fut choisi pour
commander une brigade de grosse cavalerie, lors de la guerre d'Orient;
mais il mourut du cholra en arrivant  Gallipoli.

Son fils Michel Ney est mort d'une mort terrible et mystrieuse, au
moment o, dj gnral de brigade, il allait tre promu
divisionnaire-- quarante-quatre ans;--il avait vingt-sept ans de
service, dix-neuf campagnes, six citations  l'ordre de l'arme, cinq
blessures.

Henry Souham est mort d'une attaque d'apoplexie, lieutenant-colonel de
cavalerie, chevalier de la Lgion d'honneur.

Edgard de Vatry, oblig de quitter le service  la suite de douleurs
incurables gagnes  la dernire guerre, s'est donn la tche de
traduire en franais et de publier un ouvrage trs clbre en
Allemagne, du gnral de Clausevitz:--_Thorie de la grande
guerre_.--Cet ouvrage, commenc, dit-il, sans autre intention que de
tromper ses regrets en continuant  s'occuper des choses du mtier, a
demand treize ans d'un travail de traduction, et a reu de l'Acadmie
un prix Montyon, comme ouvrage d'utilit publique.

Quant  Hlne, l'enfant que j'avais plus d'une fois rapporte sur un
bras  la maison de sa mre et qui annonait une grande beaut,
promesse qu'elle a dit-on tenue,--je ne l'ai jamais revue;--elle a
pous le prince Nicolas Bibesco, lve de l'cole Polytechnique,
officier de la Lgion d'honneur, chef d'escadron en France, au titre
tranger,--ayant fait la campagne de 1870 comme aide de camp du
gnral Trochu, et aujourd'hui membre de la Chambre des dputs de
Roumanie.

Hlne est mre de trois ou quatre beaux enfants.


_P.-S._--Au livre III de l'_nide_, Virgile fait un rcit qu'on peut
appliquer  notre situation. Les Troyens dbarqus se prparent,
tendus sur des lits de gazon,  savourer un repas dont ils ont grand
besoin. Mais tout  coup du haut de la montagne, _de montibus_, les
harpies fondent sur eux d'un effroyable vol, battant bruyamment des
ailes et poussant des cris sinistres; elle se jettent sur leur
nourriture, l'emportent, souillent tout de leur contact immonde, et
mlent  leurs cris d'insupportables et ftides odeurs:--_Contacta
omnia foedunt_.

Mais peut-tre cette comparaison emprunte au grand pote est-elle
trop noble pour la circonstance;--nos matres ne ressemblent-ils pas
davantage  ces fripouilles qui, sur le point d'tre chasss d'un
garni qu'ils ont sali sans jamais payer le loyer, dmnagent  la
cloche de bois, c'est--dire s'en vont par la fentre, emportant les
meubles du logeur, brisant les vitres, arrachant les tentures, etc.

C'est ainsi qu'avant de partir ils ont achev de dshonorer et de
dtruire la Lgion d'honneur; le gendre de M. Grvy vendait les
dcorations, mais au moins il les vendait cher;--ceux-ci en ont fait
une monnaie de billon pour payer ou acheter de petits services et
donner des pourboires  leurs complices subalternes. Le _Journal
officiel_ vient de publier une liste de dcorations qui, dit le
_Figaro_, ne tiendrait pas dans les seize colonnes de ce journal.

M. Carnot sera-t-il assez innocent, assez complice de M. Boulanger
pour affronter les lections avec le ministre actuel?

Beaucoup voient dj le brav' gnral prsident de la Rpublique,
qu'il aura de son mieux tant contribu  dtruire.--Quelque chose
comme le gardien de Pompi ou d'Herculanum.

Le cas chant, il est difficile de prvoir, il sera curieux de voir
le premier ministre du prsident Boulanger;--par allusion au coup de
1852, a manque totalement de Morny;--a aussi je l'ai dit, et je le
rpte.




PANORAMA DU SICLE


Rien n'est plus laid, plus absurde, plus bte, plus contraire  toute
ide de justice qu'un procs politique.

On y voit des vaincus jugs par des vainqueurs, qui viennent d'avoir
grand'peur et en ont encore un peu.

Il est incontestable que le gnral Boulanger et ses amis conspirrent
et conspirent encore pour s'emparer du pouvoir et de toutes ses
douceurs, blandices et petits profits;--mais ils ont t jugs par des
gens qui conspirent pour le garder aprs avoir antrieurement conspir
pour le prendre, et ont conspir hier avec le mme Boulanger contre
lequel ils conspirent aujourd'hui comme il conspire contre eux.

Il n'y a pas, dit J.-J. Rousseau, de gouvernement si sujet aux
guerres civiles et aux agitations intestines que le dmocratique,
parce qu'il n'y en a aucun qui tende si fortement et si
continuellement  changer de forme.

Sous un gouvernement monarchique,--solidement appuy sur les lois, sur
l'anciennet, personne ne peut rver de le renverser pour prendre sa
place,--et les ambitions ne peuvent s'agiter qu'au-dessous de lui et 
une certaine hauteur;--mais sous un gouvernement o on a vu la royaut
exerce par le vieil avocat Grvy, par tel petit journaliste comme
Yves Guyot, par tel vidangeur malheureux comme M. Constans, chacun se
dit: Pourquoi pas moi!--Et on met en usage pour les remplacer les
procds qu'eux-mmes ont employs pour se jucher au pouvoir.

Dans cette circonstance du procs Boulanger, la droite du Snat s'est
conduite avec une adresse incontestable:--elle n'a voulu ni condamner
ni absoudre le brav'gnral; elle a laiss les soi-disant
rpublicains et les soi-disant rvisionnistes se gourmer entre
eux;--le gnral a t condamn, les juges ont t pas mal
dshonors;--cela pourrait se reprsenter, s'illustrer par deux rats
dans une cage qui se battent, se mordent, se dchirent, se mangent si
bien, qu'il finit par ne rester que les deux queues.

Oui, tant que nous conserverons cette forme de gouvernement soi-disant
dmocratique, nous serons en guerre civile perptuelle,--nous verrons
les acteurs se battre derrire la toile  qui aura les grands rles,
et la pice ne se jouera pas,--jusqu' ce que les sifflets et les
pommes cuites aient eu raison des histrions.

Notez que le niveau des ambitions politiques va toujours descendant et
s'abaissant;--autrefois, du temps de Richelieu, de Mazarin, du
cardinal de Retz,--c'tait l'orgueil, la vanit qui taient en
jeu;--on voulait le pouvoir, on voulait dominer;--aujourd'hui, ce
qu'on veut, c'est le profit, on veut l'argent, on veut s'enrichir, on
n'est pas ambitieux, on est avide,--ce n'est pas moins dangereux, ce
l'est plus et davantage, parce que le nombre des comptiteurs est plus
grand, mais surtout c'est beaucoup plus laid.

Cette forme de gouvernement est tellement antipathique au caractre
franais qu'elle a notablement altr et dtrior ce caractre, un
peuple autrefois bon, bienveillant, chevaleresque, heureux et
gai,--est devenu haineux, avide, malheureux et triste.

Jean-Jacques Rousseau disait: La dmocratie n'est possible que dans
un tat trs petit, o chaque citoyen puisse aisment connatre tous
les autres;--une grande simplicit de moeurs, peu ou point de luxe.

Le prince de Ligne disait: Je n'aime les rpublicains que dans
l'eau,--une petite le entoure par la mer,--au moins la libert ne
peut gter les autres pays,--et, alors, on pourra essayer et voir
comme a marcherait en petit,--sauf  vrifier si, en agrandissant
l'chelle, la chose serait possible.

On est de temprament si peu rpublicain en France que, aprs s'tre
servi de certaines maximes pour grimper au pouvoir, c'est la premire
chose dont on se dbarrasse aussitt qu'on est arriv, parce qu'il n'y
a point moyen de gouverner avec ces maximes;--ainsi l'absolue
souverainet du peuple--rend inutiles et inapplicables toutes les
lois;--que devient l'arrt du Snat qui dclare le gnral Boulanger
inligible--quand le peuple est le matre d'lire Boulanger et de
casser le Snat?

Nous disions tout  l'heure que les conspirations sont aujourd'hui des
affaires;--voyez la conspiration de Boulanger contre Carnot,
Constans, Yves Guyot, Freycinet, etc.,--et la conspiration de ceux-ci
contre Boulanger.

Boulanger a des actionnaires,--les grosses sommes d'argent dont il
dispose en sont une preuve irrfutable; les actionnaires, les gogos
qui fournissent l'argent comptent bien rentrer dans leurs fonds avec
d'honntes ou de dshonntes bnfices.

D'autre part, Freycinet, Constans, etc., prennent pour actionnaires
tous les Franais, tous les contribuables,--et cela sans les
consulter, malgr eux;--leurs louis d'or et leurs pices de cent sous,
produits par leur travail, deviennent des projectiles contre
Boulanger.

J'ai racont autrefois l'histoire d'un voyageur qui rencontre deux
Hurons accroupis et jouant avec des cailloux  un jeu de hasard,--il
les regarde et finit par prendre, sans savoir pourquoi, intrt  un
des deux joueurs;--la partie termine, il flicite le gagnant pour
lequel il avait fait des voeux et s'enquiert de l'enjeu.

Homme blanc, lui dit un des Peaux-Rouges, en te voyant venir de loin
nous avons jou  qui te mangerait, et c'est moi qui aurai cette joie.

C'est l'histoire du peuple franais s'intressant  telle ou telle
coterie,--et pariant pour elle,--Constans ou Boulanger;--quel que
soit le gagnant, il sera mang.

Pas de dmocratie--sans ostracisme,--les vertus y sont aussi
inquitantes que les vices;--faute d'tre assez grands, les dmocrates
doivent diminuer les plus grands qu'eux au moins de la tte,--il faut
exiler Alcibiade et faire mourir Socrate--et bannir Aristide, parce
que cela ennuie de l'entendre appeler le juste; a n'est pas joli,
mais c'est comme a,--cela a, cependant, souvent des mrites; entre
autres, celui de nous pargner l'coeurant spectacle d'un semblant de
justice et des rquisitoires de cancans, de potins, de ramages,--de
_on-dit_,--il _parat_,--on _croit que_--comme l'oeuvre de M. de
Beaurepaire, qui a l'air d'avoir t tricote par une vieille
portire.


Nous allons un peu jaser, si vous le voulez bien, du
_Panorama-histoire du sicle_.

Je dois commencer par remercier MM. Stevens et Gervex de ne pas avoir
oubli dans leur intressant ouvrage--un homme qu' tout autre, il
tait facile et permis d'oublier; un homme qui a toujours vcu loin de
tout et de tous,--qui n'a jamais fait partie de rien,--qui ne s'est
jamais affili ni  un parti, ni  une cole, ni  une secte, ni 
une coterie, et qui n'est pas mme gendelettres.

Ce devoir accompli avec justice et plaisir,--je vais parler du
panorama:

Tout le monde est d'accord sur la grandeur et la noblesse de l'ide,
sur l'habilet, l'intelligence, le got avec lesquels les personnages
sont groups,--sur la frappante ressemblance d'un si grand nombre de
portraits, sur les brillantes et rares qualits de l'excution.

Cette oeuvre prsentait deux grandes difficults: la premire, de
n'oublier aucun de ceux qui avaient droit d'y figurer;--la seconde, de
ne pas se laisser influencer et circonvenir par des importunits, des
obsessions, des exigences, des camaraderies, des pressions, pour
donner  certaines personnes dans le panorama une place qu'elles n'ont
pas occupe ou n'occupent pas dans le sicle ni mme dans la vie,--de
gens qui n'existent que dans le panorama, et qu'il s'agissait non de
reproduire, mais de produire.

Nous allons commencer par le premier point--et signaler aux minents
auteurs de l'oeuvre quelques oublis involontaires, quelques
erreurs--qu'il leur sera facile de rparer;--aussi et tout  l'heure,
nous leur en dirons les moyens; probablement je me contenterai
d'avoir indiqu le second point.

Je commence par une critique,--l'homme charg, une baguette  la main,
d'numrer les personnages,--l'homme charg de la prface, de la
notice, de la brochure explicative,--n'aurait pas d tre un
homme se mlant de politique, affili, qui plus est,  une
coterie;--cette exhibition ne pouvait tre faite qu'avec une complte
impartialit,--une parfaite sincrit, comme les peintres en donnaient
si bien l'exemple; cette notice devait tre une notice comme le
promettait son titre, et non une oeuvre de politique boursoufle.

Elle devait s'adresser  tous les visiteurs du panorama et ne pas
imposer des opinions, des apprciations qui ne seront acceptes que
par un petit nombre.

M. Reinach--lui, je crois d'ailleurs, figure parmi les illustrations
du sicle,--dclare Necker _probe et austre_;--eh bien, tout le monde
n'est pas d'accord sur le droit  ces pithtes du financier genevois.

Il et fallu dsigner au moins avec respect Louis XVI, qui va tre
assassin par un semblant de justice et ne pas dire, en croyant faire
de l'esprit: Louis XVI, bon, doux et gros.

Il ne fallait pas appeler l'Autrichienne cette reine assassine,
comme son poux, aprs avoir t l'idole des Parisiens. Il ne fallait
pas appeler la Belle dame madame de Lamballe, aussi assassine et
dont le cadavre fut si odieusement profan.

Il fallait dire comme MM. Gervex et Stevens:

Le roi Louis XVI--la reine Marie-Antoinette--la princesse de Lamballe.

Voici David; M. Reinach constate qu'il a peint avec le mme talent--et
Marat et Napolon Ier,--qu'il a t rpublicain farouche et
humble courtisan;--et, voulant ajouter une pithte au nom du
peintre,--l'auteur de la notice tombe malheureusement,--quand il avait
tant d'adjectifs  sa disposition, sur l'pithte la moins juste, la
moins approprie au sujet,--il l'appelle peintre _impeccable_.

Il parat que c'est son mot pour les peintres;--il appelle galement
_Ingres l'impeccable_.--Dcidment la peinture n'est pas gnreuse
pour lui en adjectifs;--il appelle Horace Vernet le fantassin de la
peinture; peut-tre n'a-t-il jamais vu les magnifiques chevaux de
front s'lancer hors du cadre de la Prise de la Smala d'Abdel-Kader;
pourquoi fantassin, ce peintre qui aimait tant les chevaux et en a
fait tant de chefs-d'oeuvre?

Pourquoi _Berlioz_ est-il appel _divin_ au milieu d'Auber, d'Halvy,
d'Adam sans pithtes?

Quant  _Daguerre_ qui arrache  la nature ses secrets, nous en
reparlerons tout  l'heure,  MM. Gervex et Stevens. Dcidment, c'est
une grande difficult, que M. Reinach surmonte rarement, que de
s'imposer le devoir de mettre une adjectif  chaque nom. Ainsi, il
appelle les esprits riants, les plus gais, les plus doux de notre
temps--le _sombre_ Grard de Nerval, et Morny galement tait loin
d'tre un homme _sombre_, quoi qu'en dise l'auteur de la notice. De
mme,--Victor Hugo n'est pas un rpublicain vaincu, nous en
reparlerons galement tout  l'heure, lorsque je m'adresserai  MM.
Gervex et Stevens.

De quel droit M. Reinach--aux acheteurs de la brochure qui veulent
simplement qu'on leur dsigne les si nombreux personnages du
panorama--prtend-il leur donner, leur imposer des apprciations comme
celle-ci:

Le grand Gambetta et M. de Freycinet--font sortir des armes de terre
et les organisent.

Tandis que beaucoup de visiteurs de panoramas--ont leur opinion faite
sur ces deux dictateurs,--auxquels--Thiers a reproch publiquement
d'avoir, par leur incapacit et leur outrecuidance, cot  la France
la moiti de ses pertes en hommes, en territoire et en argent.

MM. Stevens et Gervex--se contentent de dire: Voici Gambetta, voici
M. de Freycinet,--et tout le monde est d'accord pour applaudir le
talent des artistes.

M. Reinach--annonce que la France renat et tonne le monde par la
rapidit de sa rgnration, par le rgne de la libert.

Eh bien, il est des gens qui ne voient pas ni libert ni rgnration,
sous le gouvernement de MM. Constans, Rouvier, de Freycinet, etc., et
au moins une grande partie du monde s'tonne du degr d'abaissement o
ce grand et noble pays est tomb.

Ce que les acheteurs de cette notice demandent, c'est un catalogue
explicatif,--une notice pour reconnatre une figure,--et non des
opinions toutes faites sur les hommes et sur les choses, et non les
opinions et les ides de M. Reinach.

Depuis quelque temps, il est  la mode d'assigner  Victor Hugo une
place plus haute et plus large encore, dans l'histoire du sicle, que
celle qui lui appartient lgitimement, et qui dj est bien belle.
Cette apothose est due en trs grande partie au zle et 
l'enthousiasme nouveau des rpublicains et soi-disant rpublicains,
qui l'accablaient de tant d'injures et d'avanies en 1828, lorsqu'il
tait lgitimiste; en 1830, lorsqu'il tait orlaniste; en 1848,
lorsqu'il tait bonapartiste;--je me rappelle qu'en 1830, et 1848, _le
National_, qui tait alors  la tte du parti rpublicain, ayant
dcouvert que Victor Hugo tait vicomte disait: Il ne manquait  M.
Hugo que ce ridicule.

Je rpondis au _National_: Soyez plus indulgent, ce n'est pas sa
faute, c'est de naissance.

Et combien connaissez-vous de gens ayant assez de modestie ou
d'orgueil pour laisser trente ans au hasard, qui vous l'a fait
dcouvrir, la rvlation de cette _tare_?

Victor Hugo est un grand pote, un trs grand pote, un des grands
potes dont s'honore la France;--mais il n'est que cela.--Certes c'est
beaucoup, et cela assigne une haute place et fait une belle destine.

Mais ce ne fut jamais ni un caractre, ni un philosophe, ni un grand
homme.

Lamartine--qui n'a droit qu'au second rang comme pote, en 1848, de
grand pote monta grand homme et hros.

Pour expliquer, pour justifier toutes les mobilits opposes des
principes et des opinions de Victor Hugo, il faut comparer la nature
de son gnie  un beau lac dont les eaux limpides rflchissent comme
un miroir, les arbres et les palais qui l'entourent devant, derrire 
droite et  gauche--et aussi le ciel et les formes changeantes des
nuages qui voguent dans l'azur, et les splendides couleurs de l'aurore
et du couchant--le tout avec calme inconscience, sans prfrence et
sans choix.

Causons maintenant avec MM. Stevens et Gervex.

Vous avez reprsent M. Daguerre comme l'inventeur de la photographie,
de l'hliographie, etc.

Eh bien, on vous a tromps.--M. Daguerre n'est nullement
l'inventeur--et voici l'histoire irrcusable de l'inventeur;

L'inventeur est M. Nicphore Niepce--qui avait obtenu les premiers
rsultats.--M. Daguerre, qui faisait des recherches  ce sujet, abusa
de la candeur, de la navet d'un homme de gnie--et l'amena 
l'associer avec lui, sous prtexte de perfectionnements alors inconnus
et des avantages que lui donnait sa position pour propager
l'invention.--Voici, du reste, le trait qui fut fait entre eux.

Article premier.--Il y aura entre MM. Niepce et Daguerre une socit
sous la raison Niepce et Daguerre pour cooprer aux perfectionnements
de la dcouverte invente par M. Niepce et perfectionne par M.
Daguerre.

Art. 2.--M. Niepce apporte son invention et M. Daguerre une nouvelle
combinaison de chambre noire, ses talents et son industrie, et les
bnfices seront partags entre M. Niepce pour son invention et M.
Daguerre, pour ses perfectionnements.

M. Daguerre, grce  la protection d'Arago, qu'il trompa,--se
substitua  Niepce,--qui mourut ruin.--M. Daguerre escroqua la gloire
et aussi les profits, la rosette d'officier de la Lgion d'honneur, et
je crois, une pension. Je ne sais par quelle finesse, quelle influence
il obtint du fils de Niepce, malgr les conventions formelles du
trait,--peut-tre pour un peu d'argent  l'hritier sans
hritage--l'autorisation de donner son nom de Daguerre  l'invention
de Niepce.

Voil donc une figure  changer--et vous ferez justice. On vous a
laiss oublier Frdric Sauvage l'inventeur des hlices;--moi qui ai
eu l'honneur de dfendre Sauvage contre l'oppression et d'tre son
hte pendant deux ans dans ma petite maison de Sainte-Adresse, je
sais ce qu'il y a subi et courageusement support de luttes, de
mauvais vouloir, de tentatives d'escroquerie--de misres.

On vous a laiss oublier Pradier, le grand sculpteur, dont on disait
alors que c'tait Praxitle ayant chang la dernire syllabe de son
nom, et aussi Carrier-Belleuse.

Gudin, le grand peintre de marine dont tant de tableaux sont 
Versailles.

Ary Scheffer,--l'auteur de _Saint Augustin et Sainte Monique_, de
_Francesca de Rimini_,--les _Femmes souliotes_, etc.

Scheffer, que le duc d'Orlans allait familirement visiter dans son
atelier.--Un jour, le fils de Louis-Philippe venant le voir, fut
arrt par le portier. Monsieur, vous allez chez M. Scheffer?--Oui,
mon ami.--Est-ce que vous auriez la complaisance de lui monter son
pantalon, qu'il m'a donn  raccommoder, et faute duquel vous allez le
trouver au lit?--Trs volontiers. Et le duc porta le pantalon.

Les deux Johannot,--qui ont _illustr_ de si charmants dessins toutes
les oeuvres du romantisme:--Walter Scott et Cooper, _Faust_, de
Goethe, Molire, _Don Quichotte_, _le Diable Boiteux_, _Paul et
Virginie_ et des tableaux dont plusieurs sont  Versailles; je
relverai d'Alfred,--l'_Entre de Mademoiselle de Montpensier 
Orlans_,--_Saint Martin donnant la moiti de son manteau  un
pauvre_,--_Don Juan naufrag_, etc. Et de Thony, le _Fleuve
Scamandre_,--l'_Enfance de Duguesclin_,--_Un soldat auquel une femme
donne  boire_.

Quant au magnifique tableau d'aprs le roman de Walter Scott--_la
Mare d'quinoxe sur la falaise_--je ne sais plus de qui il
tait;--peut-tre des deux, car ils travaillaient souvent
ensemble--c'taient de vrais frres.

Raffet, le peintre militaire de tant de talent; Montgolfier, dont le
nom est attach  l'invention des arostats, appels longtemps
montgolfires. Parmentier, l'introducteur de ce pain tout fait appel
pomme de terre--et qu'on a appel parmentire tant que le lgume
prcieux ne fut pas adopt,--malgr la protection de Louis XVI, qui
porta tout un jour  la boutonnire un bouquet de fleurs violettes de
ce tubercule.

Vous avez oubliez les Roqueplan.

L'an, peintre si gracieux, l'auteur du _Lion amoureux_ et du
_Cerisier_ de Jean-Jacques.

Le second, le Parisien par excellence,--le fondateur du _Figaro_.

En mme temps que vous faisiez les portraits de Branger, de
Dsaugiers et de Pierre Dupont, vous ngligiez celui de Frdric
Brat, le premier qui publia tant de romances et de chansons, dont,
le premier aprs Jean-Jacques Rousseau, il faisait les paroles et la
musique: _Ma Normandie_,--_la Lisette de Branger_,--_Viv' la joie et
les pomm's de terre_;--_Monsieur l'crivain_, etc.

Et Gustave Nadaud,--qui agrandit le cadre de Brat par une douce
philosophie,--auteur galement des paroles et de la musique,--de
_Cheval et Cavalier_, de _la Valse des adieux_,--_la Mouche de M.
Letortut_. En parlant de Cavaignac et de Charras, vous avez oubli
Tourret, le seul ministre de l'agriculture que j'aie connu depuis que
je suis au monde.--Notons, en passant, que pas un des ministres de
Cavaignac ne fut accus ni souponn de la moindre improbit;--la
calomnie n'et mme pu les attaquer.

A ct de Bonjean assassin par la Commune, j'aurais voulu voir le
fils de la victime, par une inspiration sublime, consacrant sa
fortune, son intelligence et sa vie  sauver les enfants abandonns ou
coupables, les enfants des assassins de son pre, par une ducation
honnte et paternelle.

Parmi les braves marins qui ont combattu les Prussiens et la Commune
avec tant d'nergie, de dvouement, je ne vois pas chez vous
Jaurguiberry, l'intrpide amiral qui et reprsent la part
admirable que prirent nos marins  la guerre de 1870.

Au nombre des grands comdiens dont vous avez admis des moyens et des
petits, pourquoi ne voit-on pas Dorval, Georges, Duchesnois, Potier,
Bouff;--les Brohan, la mre et les filles, Jenny Vertpr. Mais vous
oubliez aussi des grandes cantatrices? Et cet intrpide et dvou
Ducatel qui fit entrer l'arme de Versailles dans Paris, o les
communards rpandaient le sang et mettaient le feu.

D'autres figures sans doute encore ont chapp  vos si patientes
recherches,  vos si louables tudes;--il en est, j'en suis certain,
pour ne parler que de celles que je viens de vous signaler, que vous
seriez heureux d'admettre dans ce panthon, dans cette oeuvre qui
gardera sa place et avec vos noms dans le sicle que vous avez voulu
glorifier.

Et il serait triste de rpondre aux lgitimes rclamations comme font
les conducteurs d'omnibus: _Complet!_ Il n'y a plus de place.

Mais, dans votre collection, vous avez passablement de ministres, de
fonctionnaires, et, parmi ces ministres, un nombre remarquable qui,
tombant au pouvoir, comme tombent les pluies de crapauds,--ont fait,
font et feront comme les grenouilles dont parle Publius Syrus:

    _Du trne, elles ressautent dans le bourbier._

Beaucoup n'existaient pas avant d'tre ministres,--et n'existent plus
aprs.--Je n'irai pas aussi loin, au moins quant  la forme, que ce
vieux courtisan qui disait: Je dclare  l'avance que je suis l'ami
et un peu le parent de tout homme qui arrive au pouvoir, dcid que je
suis, au besoin,  tenir le pot de chambre au ministre tant qu'il est
ministre, mais aussi prt  le lui verser sur la tte aussitt qu'il
est tomb du pouvoir.

C'est d'abord parmi les ministres qui vont disparatre que vous
pourrez, en les effaant proprement, trouver des places pour rparer
les oublis involontaires que, j'en suis certain, vous regrettez
amrement;--et ainsi, en profitant de ces vacances et de quelques
autres dont je ne parle pas,--vous complterez votre oeuvre, et vous
la rendrez digne de survivre  jamais  la circonstance qui vous l'a
fait voquer.

Cela dit,--je vous renouvelle, Messieurs, et mes flicitations, et mes
remerciements, et vous adresse un salut cordial.

Autre chose.

Il s'est install  Paris, depuis quelque temps, une entreprise qui
peut et doit tre trs agrable et utile  beaucoup de gens.

crivains, artistes, hommes et femmes du monde, hommes d'affaires,
etc., etc.,--l'abonn reoit, par l'entremise du journal, tout ce
qu'on peut dire de lui dans tous les journaux du monde entier.

Le directeur, avec un dsintressement complet, et dans un but de
simple bienveillance, m'a adress quelques-uns de ses numros o il
tait question de moi.

J'ai d le remercier et lui crire:

Monsieur, je suis trs reconnaissant de l'envoi que vous voulez bien
me faire de quelques extraits de journaux qui, par hasard, parlent de
moi--et, avec mes remerciements, je viens vous prier de ne plus
continuer cette gracieuset.

Depuis... presque toujours, je vis loin de tous et de tout, je ne
suis rien dans rien et de rien, je ne pense pas au public qui, de son
ct, ne pense pas  moi.

Ce n'est pas pour lui que j'cris depuis plus d'un demi-sicle, c'est
pour un auditoire restreint mais fidle, un petit auditoire d'amis
connus et inconnus que je me suis acquis dans ma longue
carrire;--tel de mes livres a t crit pour une seule personne--que
parfois mme je ne connais pas, qui ne me connat pas et qui ne me
connatra jamais, comme je ne la connatrai pas;--parfois ce livre
s'adresse  une femme que, en passant, j'ai vue  sa fentre, qui ne
m'a pas vu, ne me verra jamais, et que je ne reverrai pas davantage.

D'autre part, je suis convaincu que l'homme dont on dit le plus de
bien aurait grand avantage  ce qu'on ne parlt jamais de lui.

Vous avez, jusqu'ici, eu la bont de m'adresser quelques extraits de
feuilles bienveillantes ou endoctrines par mon diteur Calmann
Lvy.--Je ne cache pas que j'ai hum ces quelques grains d'encens;
mais, aprs les loges, viendraient les critiques, sans doute mme les
mauvais compliments--j'ai pens que c'tait le moment de vous
arrter.--J'ai bu le breuvage agrable, je crains la lie,--et je ne
vide pas le verre.

D'ailleurs, les loges mme les plus flatteurs ne satisfont que
rarement celui qui les reoit: il lui semble que ce n'est que
justice--et il y manque toujours quelque chose;--on ne serait donc
tout  fait lou  son got que par soi-mme.--Les critiques, au
contraire, semblent facilement injustes, malveillantes,
hostiles.--Fontenelle montrait un jour  ses amis une grand malle
ferme. Dans cette malle, dit-il, j'ai mis tout ce qu'on a crit
contre moi--et je ne l'ai jamais lu;--peut-tre dans le nombre se
trouve-t-il des louanges, mais je payerais trop cher celles-ci en
lisant les autres. J'ajoute:  moins qu'on ne dise de moi que je suis
un voleur, un lche ou un menteur, je m'inquite peu du reste, et,
quant  mes assertions, j'attendrais, pour m'en occuper, qu'on vnt me
les dire, parlant  ma personne; ce qu'on n'a pas fait jusqu'ici, et
ce que je ne conseillerais de faire  personne.

Agrez, avec mes remerciements, mes cordiales civilits--et une
poigne de main encore assez solide de pcheur et de jardinier.




TABLE


                                                                   Pages

    LA MAISON DE L'OGRE                                                1

    A ERNEST LEGOUV                                                  46

    KLMPRSK                                                           72

    LOGOGRIPHE                                                        91

    CONFRENCE SUR LE BONHEUR                                        139

    LA STATUE DE JEAN JACQUES ROUSSEAU                               163

    LOGE DE LA MORT                                                 198

    AFFAIRE BOULANGER                                                225

    PRIX DE BEAUT                                                   250

    UNE FEMME DANS UN SALON                                          276

    UNE PROPHTIE                                                    301

    PANORAMA DU SICLE                                               330


Tours, imp. E. Mazereau.





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charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

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