The Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous les
peuples du monde depuis l'antiquit la plus recule jusqu' nos jours, tome 1 (1/6), by Pierre Dufour

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Title: Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquit la plus recule jusqu' nos jours, tome 1 (1/6)

Author: Pierre Dufour

Release Date: February 9, 2012 [EBook #38797]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION ***




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    HISTOIRE
    DE LA
    PROSTITUTION.




    TYPOGRAPHIE PLON FRRES,
    RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS.




    HISTOIRE
    DE LA
    PROSTITUTION
    CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
    DEPUIS
    L'ANTIQUIT LA PLUS RECULE JUSQU'A NOS JOURS,

    PAR

    PIERRE DUFOUR,
    Membre de plusieurs Acadmies et Socits savantes franaises et
    trangres.

    TOME PREMIER.

    PARIS--1851

    SER, DITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI,
    ET
    P. MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONOR, 4.




INTRODUCTION.


S'il est difficile de dfinir le mot _Prostitution_, combien est-il
plus difficile de caractriser ce qui est son histoire dans les temps
anciens et modernes! Ce mot _Prostitution_, qui fltrit comme avec un
fer rouge une des plus tristes misres de l'humanit, s'emploie moins
au propre qu'au figur, et il reparat souvent dans la langue parle
ou crite, sans y prendre sa vritable acception. Les graves auteurs
du Dictionnaire de l'Acadmie (dernire dition de 1835) n'ont pas
trouv pour ce mot-l une meilleure dfinition que celle-ci:
Abandonnement  l'impudicit. Avant eux, Richelet s'tait content
d'une dfinition plus vague encore: Drglement de vie; mais peu
satisfait lui-mme de cette explication, dont l'insuffisance accuse la
modestie, il en avait complt le sens par une phrase moins
amphibologique: C'est un abandonnement illgitime que fait une fille
ou femme de son corps  une personne, afin que cette personne prenne
avec elle des plaisirs dfendus. Cette phrase, dans laquelle les
auteurs du Dictionnaire de l'Acadmie ont puis leur dfinition, ne
dit pas mme tout ce que renferme le mot _Prostitution_, puisque
l'_abandonnement_ dont il s'agit s'est tendu, en certaines
circonstances, aux personnes des deux sexes, et que les plaisirs
dfendus par la religion ou la morale sont souvent autoriss ou
tolrs par la loi. Nous pensons donc que ce mot _Prostitution_ doit
tre ramen  son tymologie (_Prostitum_) et s'entendre alors de
toute espce de trafic obscne du corps humain.

Ce trafic sensuel, que la morale rprouve, a exist dans tous les
sicles et chez tous les peuples; mais il a revtu les formes les
plus varies et les plus tranges, il s'est modifi selon les
moeurs et les ides; il a obtenu ordinairement la protection du
lgislateur; il est entr dans les codes politiques et mme parfois
dans les crmonies religieuses; il a presque toujours et presque
partout conquis son droit de cit, pour ainsi dire, et il est encore,
de nos jours, sous l'empire du perfectionnement philosophique des
socits, il est l'auxiliaire oblig de la police des villes, il est
le gardien immoral de la moralit publique, il est le triste et
indispensable tributaire des passions brutales de l'homme.

C'est l, il faut l'avouer, une des plus honteuses plaies de
l'humanit; mais cette plaie, aussi ancienne que le monde, s'est
dguise tantt dans les tnbres du foyer hospitalier, tantt dans
les mystres des temples du paganisme, tantt sous les voiles dcents
de la tolrance lgale; cette plaie infme, qui ronge plus ou moins le
corps social, a trouv dans la philosophie antique et dans la religion
chrtienne un puissant palliatif, sinon un remde absolu, et  mesure
que le peuple s'claire et s'amliore, le mal invitable de la
Prostitution diminue d'intensit et circonscrit, en quelque sorte, ses
ravages. On ne peut esprer qu'il disparaisse tout  fait, puisque les
instincts vicieux auxquels il rpond sont malheureusement inns
dans l'espce humaine; mais on doit prvoir avec certitude qu'il se
cachera un jour au fond des sentines publiques et qu'il n'affligera
plus les regards des honntes gens.

Dj, de toutes parts, en France ainsi que dans tous les pays soumis 
un gouvernement rgulier, la Prostitution voit dcrotre
progressivement le nombre de ses agents avec celui de ses victimes;
elle recule, comme si elle tait accessible  un sentiment de pudeur,
devant le dveloppement de la raison morale; elle n'abdique pas, mais
elle se sait dtrne et s'enveloppe dans les plis de sa robe de
courtisane, en ne songeant plus  reconqurir son royaume impudique.
Le moment n'est pas loin o elle rougira d'elle-mme, o elle sortira
pour jamais du sanctuaire des moeurs, o elle tombera par degrs
dans l'obscurit et l'oubli. Il en est de ces maladies du coeur
humain, comme de ces maladies physiques qui finissent par s'user et
par perdre leur caractre contagieux ou pidmique sous l'influence du
rgime de vie. La lpre ne nous est plus connue que de nom, et si l'on
rencontre a et l quelques rares vestiges de cette terrible peste du
moyen ge, on reconnat avec bonheur qu'ils n'ont plus la force de
s'tendre et de se propager: ce sont seulement des tmoignages
redoutables du flau qui svissait jadis sur la population entire, et
qui attaque  peine maintenant certains individus isols.

L'heure est donc venue d'crire l'histoire de la Prostitution,
lorsqu'elle tend de plus en plus  s'effacer dans les souvenirs des
hommes comme dans les habitudes des nations. L'historien s'empare des
temps qui ne sont plus; il ressuscite les choses mortes; il ranime, il
fait vivre le pass, pour l'enseignement du prsent et de l'avenir; il
donne un corps et une voix  la tradition. Le vaste et curieux sujet que
nous allons traiter avec le secours de l'rudition et sous la censure de
la prudence la plus svre, ce sujet, dlicat et suspect  la fois, se
rattache de tous cts  l'histoire des religions, des lois et des
moeurs; mais il a t constamment mis  l'cart et comme  l'index par
les historiens qui s'occupaient des moeurs, des lois et des religions
anciennes et modernes. Les archologues seuls, tels que Meursius,
Laurentius, Musonius, etc., ont os l'aborder, en crivant des
dissertations latines o la langue de Juvnal et de Ptrone a pu tout 
son aise _braver l'honntet_ et dans les mots et dans les faits.

Quant  nous, tout archologue que nous sommes aussi, nous
n'oublierons pas que nous crivons en franais, et que nous nous
adressons  un public franais qui veut tre instruit, mais qui en
mme temps veut tre respect. Nous ne perdrons jamais de vue que ce
livre, prpar lentement au profit de la science, doit servir  la
morale et qu'il a pour principal objet de faire dtester le vice en
dvoilant ses turpitudes. Les Lacdmoniens montraient  la jeunesse
le hideux spectacle des esclaves ivres, pour lui apprendre  fuir
l'ivrognerie. Dieu nous garde de vouloir rendre le vice aimable, mme
en le montrant couronn de fleurs chez les peuples de l'antiquit!
C'est l, surtout, que nous nous distinguerons des archologues et des
savants proprement dits, qui ne se proccupent pas de la moralit des
faits et qui ne se soucient pas d'en tirer des consquences
philosophiques. Ils dissertent longuement, par exemple, sur les cultes
scandaleux d'Isis, d'Astart, de Vnus et de Priape; ils en dvoilent
les monstruosits, ils en retracent les infamies, mais ils oublient
ensuite de nous purifier la pense et de nous tranquilliser l'esprit,
en opposant  ces images impures et dgradantes les chastes leons de
la philosophie et l'action bienfaisante du christianisme.

La Prostitution, dans l'histoire ancienne et moderne, revt trois
formes distinctes ou se traduit  trois degrs diffrents, qui
appartiennent  trois poques diffrentes de la vie des peuples:
1 la Prostitution hospitalire; 2 la Prostitution sacre ou
religieuse; 3 la Prostitution lgale ou politique. Ces trois
dnominations rsument assez bien les trois espces de Prostitution,
que M. Rabutaux caractrise en ces termes, dans un savant travail sur
le sujet que nous nous disposons  traiter aprs lui, sous un point de
vue plus gnral: Partout, aussi loin que l'histoire nous permet de
pntrer, chez tous les peuples et dans tous les temps, nous voyons,
comme un fait plus ou moins gnral, la femme, acceptant le plus
odieux esclavage, s'abandonner sans choix et sans attrait aux brutales
ardeurs qui la convoitent et la provoquent. Parfois, toute lumire
morale venant  s'teindre, la noble et douce compagne de l'homme perd
dans cette nuit funeste la dernire trace de sa dignit, et, devenue,
par un abaissement suprme, indiffrente  celui mme qui la possde,
elle prend place comme une chose vile parmi les prsents de
l'hospitalit: les relations sacres d'o naissent les joies du foyer
et les tendresse de la famille n'ont chez ces peuples dgrads
aucune importance, aucune valeur. D'autres fois, dans l'ancien Orient,
par exemple, et de proche en proche chez presque tous les peuples qui
y avaient puis d'antiques traditions, par un accouplement plus hideux
encore, le sacrifice de la pudeur s'allie chez la femme aux dogmes
d'un naturalisme monstrueux qui exalte toutes les passions en les
divinisant; il devient un rite sacr d'un culte trange et dgnr,
et le salaire pay  d'impudiques prtresses est comme une offrande
faite  leurs dieux. Chez d'autres peuples enfin, chez ceux qui
tiennent sur l'chelle morale le rang le plus lev, la misre ou le
vice livrent encore aux impulsions grossires des sens et  leurs
cyniques dsirs une classe entire, relgue dans les plus basses
rgions, tolre mais note d'infamie, de femmes malheureuses pour
lesquelles la dbauche et la honte sont devenues un mtier.

Ainsi, M. Rabutaux regarde comme un odieux esclavage la Prostitution
que nous considrons comme un odieux trafic. En effet, dans ses trois
formes principales, elle nous apparat plus vnale encore que servile,
car elle est toujours volontaire et libre. Hospitalire, elle
reprsente un change de bons procds avec un tranger, un inconnu,
qui devient tout  coup un hte, un ami; religieuse, elle achte, au
prix de la pudeur qu'elle immole, les faveurs du Dieu et la
conscration du prtre; lgale, elle s'tablit et se met en pratique 
l'instar de tous les mtiers: comme eux, elle a ses droits et ses
devoirs; elle a sa marchandise, ses boutiques et ses chalands; elle
vend et elle gagne; ainsi que les commerces les plus honntes, elle
n'a pas d'autre but que le lucre et le profit. Pour que ces trois
sortes de Prostitution pussent tre ranges dans la catgorie des
servitudes morales et physiques, il faudrait que l'Hospitalit, la
Religion et la Loi les eussent violemment cres, et leur imposassent
la ncessit d'tre, en dpit de toutes les rsistances et de tous les
dgots de la nature. Mais,  aucune poque, la femme n'a t une
esclave qui ne ft pas mme matresse de son corps, soit au foyer
domestique, soit dans le sanctuaire des temples, soit dans les
lupanars des villes.

La vritable Prostitution a commenc dans le monde, du jour o la
femme s'est vendue comme une denre, et ce march, de mme que la
plupart des marchs, a t soumis  une multitude de conditions
diverses. Quand la femme se donnait en obissant aux dsirs du coeur
et aux entranements de la chair, c'tait l'amour, c'tait la volupt,
ce n'tait pas la Prostitution qui pse et qui calcule, qui tarife et
qui ngocie. Comme la volupt, comme l'amour, la Prostitution remonte
 l'origine des peuples,  l'enfance des socits.

Dans l'tat de simple nature, lorsque les hommes commencent  se
chercher et  se runir, la promiscuit des sexes est le rsultat
invitable de la barbarie qui n'a pas encore d'autre rgle que
l'instinct. L'ignorance profonde dans laquelle vgte l'me humaine
lui cache les notions lmentaires du bien et du mal. Alors, la
Prostitution peut exister dj: la femme, afin d'obtenir de l'homme
une part du gibier qu'il a tu ou du poisson qu'il a pch, consentira
sans doute  se livrer  des ardeurs qu'elle ne ressent pas; pour un
coquillage nacr, pour une plume d'oiseau clatante, pour un lingot de
mtal brillant, elle accordera sans attrait et sans plaisir  une
brutalit aveugle les privilges de l'amour. Cette Prostitution
sauvage, on le voit, est antrieure  toute religion comme  toute
lgislation, et pourtant, ds ces premiers temps de l'enfance des
nations, la femme ne cde pas  une servitude, mais  son libre
arbitre,  son choix,  son avarice. Quand les peuplades s'assemblent,
quand le lien social les divise en familles, quand le besoin de
s'aimer et de s'entr'aider a fait des unions fixes et durables, le
dogme de l'hospitalit engendre une autre espce de Prostitution qui
doit tre galement antrieure aux lois religieuses et morales.
L'hospitalit n'tait que l'application de ce prcepte, inn peut-tre
dans le coeur de l'homme, et procdant d'une prvoyance goste
plutt que d'une gnrosit dsintresse, qui a fait depuis la
charit vanglique: Fais  autrui ce que tu voudrais qu'on te ft 
toi-mme. En effet, dans les bois au milieu desquels il vivait,
l'homme sentait la ncessit de trouver toujours et partout, chez son
semblable, place au feu et  la table, lorsque ses chasses ou ses
courses vagabondes le conduisaient loin de sa hutte de branchages et
loin de sa couche de peaux de btes: c'tait une condition d'utilit
gnrale qui avait donc fait de l'hospitalit un dogme sacr, une loi
inviolable. L'hte, chez tous les anciens peuples, tait accueilli
avec respect et avec joie. Son arrive semblait de bon augure; sa
prsence portait bonheur au toit qui l'avait abrit. En change
de cette heureuse influence qu'il amenait avec lui et qu'il laissait
partout o il avait pass, n'tait-ce pas justice de s'efforcer  lui
plaire et  lui tre agrable, chacun dans la mesure de ses moyens? De
l l'empressement et les soins dont il tait l'objet. Un mari cdait
volontiers son lit et sa femme  l'hte que les dieux lui envoyaient,
et la femme, docile  un usage qui flattait sa curiosit capricieuse,
se prtait de bonne grce  l'acte le plus dlicat de l'hospitalit.
Il est vrai qu'elle y tait entrane par l'espoir d'un prsent que
l'tranger lui offrait souvent le lendemain en prenant cong d'elle.
Ce n'tait pas le seul avantage qu'elle retirait de sa prostitution
autorise, prescrite mme par ses parents et par son poux; elle
courait la chance de recevoir les caresses d'un dieu ou d'un gnie qui
la rendrait mre et la doterait d'une glorieuse progniture; car, dans
toutes les religions, dans celles de l'Inde comme dans celles de la
Grce et de l'gypte, c'tait une croyance universelle que le passage
et le sjour des dieux parmi les hommes sous la figure humaine. Ce
voyageur, ce mendiant, cet tre difforme et disgraci, qui faisait
partie de la famille ds qu'il avait franchi le seuil de la maison
ou de la tente, et qui s'y installait en matre au nom de
l'hospitalit, ne pouvait-il pas tre Brama, Osiris, Jupiter ou
quelque dieu dguis descendu chez les mortels pour les voir de prs
et les prouver? La femme ne se trouvait-elle pas alors purifie par
les embrassements d'une divinit? Voil comment la Prostitution
hospitalire, commune  tous les peuples primitifs, s'tait perptue
par tradition et par habitude dans les moeurs de la civilisation
antique.

La Prostitution sacre tait presque contemporaine de cette premire
Prostitution, qui fut en quelque sorte un des mystres du culte de
l'hospitalit. Aussitt que les religions naquirent de la crainte
qu'imprimait au coeur de l'homme l'aspect des grandes commotions de
la nature; aussitt que le volcan, la tempte, la foudre, le
tremblement de terre et la mer en fureur eurent fait inventer les
dieux, la Prostitution s'offrit d'elle-mme  ces dieux terribles et
non pas implacables, et le prtre s'attribua pour son compte une
offrande dont les dieux qu'il reprsentait n'auraient pu profiter. Les
hommes ignorants et crdules apportaient sur les autels tout ce qu'ils
avaient de plus prcieux: le lait de leurs gnisses, le sang et
la chair de leurs taureaux, les fruits et les moissons de leurs
champs, le produit de leur chasse et de leur pche, les ouvrages de
leurs mains; les femmes ne tardrent pas  s'offrir elles-mmes en
sacrifice au dieu, c'est--dire  son idole ou  son prtre; prtre ou
idole, c'tait l'un ou l'autre qui recevait l'offrande, tantt la
virginit de la fille nubile, tantt la pudeur de la femme marie. Les
religions paennes, nes du hasard et du caprice, se formulrent en
dogmes et en principes, se faonnrent selon les moeurs et
s'assimilrent aux gouvernements des tats politiques: les philosophes
et les prtres avaient prpar et accompli d'intelligence cette
oeuvre de fraude ingnieuse; mais ils se gardrent bien de porter
atteinte aux vieux usages de la Prostitution sacre: ils ne firent que
la rglementer et en diriger l'exercice, qu'ils entourrent de
crmonies bizarres et secrtes. La Prostitution devint ds lors
l'essence de certains cultes de dieux et de desses qui l'ordonnaient,
la tolraient ou l'encourageaient. De l, les mystres de Lampsaque,
de Babylone, de Paphos, de Memphis; de l, le trafic infme qui se
faisait  la porte des temples; de l, ces idoles monstrueuses
auxquelles se prostituaient les vierges de l'Inde; de l, l'empire
obscne que les prtres s'arrogeaient sous les auspices de leurs
impures divinits.

La Prostitution devait invitablement passer de la religion dans les
moeurs et dans les lois: ce fut donc la Prostitution lgale qui
s'empara de la socit et qui la corrompit jusqu'au coeur. Cette
Prostitution, plus dangereuse cent fois que celle qui se cachait 
l'ombre des autels et des bois sacrs, se montrait sans voile  tous
les yeux et ne se couvrait pas mme d'un prtexte spcieux de
ncessit publique: elle eut pour fille la dbauche qui engendra tous
les vices. C'est alors que des lgislateurs, frapps du pril que
courait la socit, eurent le courage de s'lever contre la
Prostitution et de la resserrer dans de sages limites; quelques-uns
essayrent inutilement de l'touffer et de l'anantir; mais ils
n'osrent pas la poursuivre jusque dans les asiles inviolables que lui
ouvrait la religion  certaines ftes et en certaines occasions
solennelles. Crs, Bacchus, Vnus, Priape, la protgeaient contre
l'autorit des magistrats, et d'ailleurs elle avait pntr si avant
dans l'habitude du peuple, qu'il n'et pas t possible de l'en
arracher sans toucher aux racines du dogme religieux. Une nouvelle
religion pouvait seule venir en aide  la mission du lgislateur
politique et faire disparatre la Prostitution sacre en imposant un
frein salutaire  la Prostitution lgale. Telle fut l'oeuvre du
christianisme, qui dtrna les sens et proclama le triomphe de
l'esprit sur la matire.

Et pourtant Jsus-Christ, dans son vangile, avait rhabilit la
courtisane en relevant Madeleine, et, admettant cette pcheresse au
banquet de la parole divine, Jsus-Christ avait appel  lui les
vierges folles comme les vierges sages; mais, en inaugurant l're du
repentir et de l'expiation, il avait enseign la pudeur et la
continence. Ses aptres et leurs successeurs, pour faire tomber les
faux dieux de l'impudicit, annoncrent au monde chrtien que le vrai
Dieu ne communiquait qu'avec des mes chastes et ne s'incarnait que
dans des corps exempts de souillures. A cette poque de civilisation
avance, la Prostitution hospitalire n'existait plus; la Prostitution
sacre, qui rougissait pour la premire fois, se renferma dans ses
temples, que lui disputait un nouveau culte plus moral et moins
sensuel. Le paganisme, menac, attaqu de toutes parts, ne tenta mme
pas de dfendre, comme une de ses formes favorites, cette Prostitution
que la conscience publique repoussait avec horreur. Ainsi, la
Prostitution sacre avait cess d'exister, du moins ouvertement, avant
que le paganisme et abdiqu tout  fait son culte et ses temples. La
religion de l'vangile avait appris  ses nophytes  se respecter
eux-mmes; la chastet et la continence taient dsormais des vertus
obligatoires pour tout le monde, au lieu d'tre comme autrefois le
privilge de quelques philosophes; la Prostitution n'avait donc plus
de motif ni d'occasion pour se faire un manteau religieux et pour se
blottir en quelque coin obscur du sanctuaire. Cependant elle s'tait
depuis tant de sicles infiltre si profondment dans les moeurs
religieuses, elle avait procur tant de jouissances caches aux
ministres des autels, qu'elle survcut encore  et l au fond de
quelques couvents et qu'elle essaya de se mler au culte indcent de
quelques saints. C'tait toujours Priape qu'un vulgaire grossier et
ignorant adorait sous le nom de saint Guignolet ou de saint Grelichon:
c'tait toujours, dans l'origine du christianisme, la Prostitution
sacre qui mettait les femmes striles en rapport direct avec les
statues phallophores de ces bienheureux malhonntes.

Mais la noble morale du Christ avait illumin les esprits,
assoupi les passions, exalt les sentiments, purifi les coeurs. Aux
commencements de cette foi nouvelle, on put croire que la Prostitution
s'effacerait dans les moeurs comme dans les lois, et qu'il ne serait
pas mme ncessaire d'opposer des digues lgales aux impurets de ce
torrent fangeux que saint Augustin compare  ces cloaques construits
dans les plus splendides palais pour dtourner les miasmes infects et
assurer la salubrit de l'air. La socit nouvelle, qui s'tait fonde
au milieu de l'ancien monde et qui se conduisait d'abord selon la
rgle vanglique, fit une rude guerre  la Prostitution, sous quelque
forme qu'elle ost demander grce; les vques, les synodes, les
conciles la dnonaient partout  la haine des fidles, et la
foraient de se cacher dans l'ombre pour chapper  des chtiments
pcuniaires et corporels. Mais la sagesse des lgislateurs chrtiens
avait trop prsum de l'autorit religieuse; ils s'taient trop hts
de rprimer tous les lans de la convoitise charnelle; ils n'avaient
pas fait la part des instincts, des gots, des tempraments: la
Prostitution ne pouvait disparatre sans mettre en pril le repos et
l'honneur des femmes de bien. Elle rentra ds lors effrontment dans
ses ignobles domaines, et elle brava souvent la loi qui ne la
tolrait qu' regret, qui la retenait dans les bornes les plus
troites, et qui s'efforait de l'loigner des regards honntes.
C'tait encore le christianisme qui lui opposait les barrires les
plus relles et les plus respectes. Le christianisme, en faisant du
mariage une institution de srieuse moralit, et en relevant la
condition de la femme vis--vis de l'poux qui la prenait pour
compagne devant Dieu et devant les hommes, condamna la Prostitution 
vivre hors de la socit dans des repaires mystrieux et sous le sceau
de la fltrissure publique.

Cependant la Prostitution, malgr les rigueurs de la loi qui la
tolrait, mais qui la menaait ou la poursuivait sans cesse, n'en
avait pas une existence moins assure ni moins ncessaire: elle tait
expulse des villes, mais elle trouvait refuge dans les faubourgs, aux
carrefours des routes, derrire les haies, en rase campagne; elle se
distinguait au milieu du peuple par certaines couleurs rputes
infmes, par certaines formes de vtement  elle seule affectes, mais
elle affichait ainsi son abominable mtier; elle faisait horreur aux
personnes pieuses et pudiques, mais elle attirait  elle les jeunes
dbauchs, les vieillards pervers et les gens sans aveu. On peut
donc dire qu'elle n'a jamais cess d'tre et de mener son train de
vie, lors mme que les scrupules moraux ou religieux d'un roi, d'un
prince ou d'un magistrat, en taient venus  ce point de l'interdire
tout  fait et de vouloir la supprimer par un excs de pnalit. Les
lois qui avaient prononc son abolition ne tardaient pas  tre
abolies elles-mmes, et cette odieuse ncessit sociale restait
constamment attache au corps de la nation, comme un ulcre incurable
dont la mdecine surveille et arrte les progrs. Tel est le rle de
la Prostitution depuis plusieurs sicles dans tous les pays o il y a
une police prvoyante et intelligente  la fois. C'est l ce qu'on
doit appeler la Prostitution lgale: la religion la dfend, la morale
la blme, la loi l'autorise.

Cette Prostitution lgale comprend non-seulement les cratures
dgrades qui avouent et pratiquent officiellement leur profession
abjecte, mais encore toutes les femmes qui, sans avoir qualit et
diplme pour s'abandonner aux plaisirs du public payant, font aussi
commerce de leurs charmes  divers degrs et sous des titres plus ou
moins respectables. Il y a donc,  vrai dire, deux espces de
Prostitution lgale: celle qui a droit et qui porte avec elle une
autorisation dment personnelle; celle qui n'a pas droit et qui
s'autorise du silence de la loi  son gard: l'une dissimule et
dguise, l'autre patente et reconnue. D'aprs cette distinction entre
deux sortes de prostitues qui profitent du bnfice de la loi civile,
on peut apprcier  combien de catgories diffrentes s'tend cette
Prostitution de contrebande sur laquelle le lgislateur a ferm les
yeux et que le moraliste hsite  livrer aux jugements de l'opinion
dont elle relve  peine. Plus la Prostitution perd son caractre
spcial de trafic habituel, plus elle s'loigne du poteau lgal
d'infamie auquel l'enchane sa destine; quand elle est sortie du
cercle encore indfini de ses marchs honteux, elle s'gare,
insaisissable, dans les vagues espaces de la galanterie et de la
volupt. On voit qu'il n'est point ais d'assigner des bornes exactes
et fixes  la Prostitution lgale, puisqu'on ne sait pas encore o
elle commence, o elle finit.

Mais ce qui doit tre dsormais clairement tabli dans l'esprit de nos
lecteurs, c'est la distance norme qui spare de la Prostitution
ancienne la Prostitution moderne. Celle-ci, purement lgale,
tolre plutt que permise, sous la double censure de la religion et
de la morale; celle-l, au contraire, galement condamne par la
philosophie, mais consacre par les moeurs et par les dogmes
religieux. Avant l're du christianisme, la Prostitution est partout,
sous le toit domestique, dans le temple et dans les carrefours; sous
le rgne de l'vangile, elle n'ose plus se montrer qu' certaines
heures de nuit, dans les lieux rservs et loin du sjour des honntes
gens. Plus tard cependant, pour avoir la libert de paratre au grand
jour et d'chapper  la police des moeurs, elle prit des emplois,
des costumes et des noms, qui n'effarouchaient ni les yeux ni les
oreilles, et elle se fit un masque de dcence pour avoir le privilge
d'exercer son mtier librement, sans contrle et sans surveillance.
Mais toujours, lors mme que la loi est impuissante ou muette,
l'opinion proteste contre ces mtamorphoses hypocrites de la
Prostitution lgale.

Nous en avons dit assez dj pour laisser deviner le plan de cet
ouvrage, fruit de longues recherches et d'tudes absolument neuves.
Quant  son but, nous ne croyons pas utile d'insister pour le faire
comprendre; vis--vis d'un pareil sujet, un crivain, qui se
respecte autant qu'il respecte ses lecteurs, doit s'attacher  faire
dtester le vice, quand bien mme le vice se prsenterait sous les
dehors les plus sduisants. Il suffit, pour rendre le vice hassable,
d'en taler les tristes consquences et les redoutables enseignements.
Notre ouvrage n'est pas un livre de morale austre et glace; c'est
une histoire curieuse, pleine de tableaux dont nous voilerons la
nudit, surtout dans ceux que nous fournissent en abondance les
auteurs grecs et romains. Mais,  toutes les poques et dans tous les
pays, on verra que les sages avertissements des philosophes et des
lgislateurs ont protest contre les dbordements des passions
sensuelles. Mose inscrivait la chastet dans le code qu'il donnait
aux Hbreux; Solon et Lycurgue svissaient contre la Prostitution,
dans la patrie voluptueuse des courtisanes; le snat romain
fltrissait la dbauche, en face des sales mystres d'Isis et de
Vnus; Charlemagne, saint Louis, tous les rois qui se regardaient
comme des _pasteurs d'hommes_, suivant la belle expression d'Homre,
travaillaient  purer les moeurs de leurs peuples et  contenir la
Prostitution dans une obscure et abjecte servitude. Ce n'tait l
que l'action vigilante de la loi. Mais en mme temps la philosophie,
dans ses leons et dans ses crits, prchait la continence et la
pudeur; Pythagore, Platon, Aristote, Cicron, prtaient une voix
entranante ou persuasive  la morale la plus pure. Lorsque l'vangile
eut rhabilit le mariage, lorsque la chastet fut devenue une
prescription religieuse, la philosophie chrtienne ne fit que rpter
les conseils de la philosophie paenne. Depuis dix-huit sicles, la
chaire de Jsus-Christ tonne et foudroie l'antre de la Prostitution.
Ici la fange et les tnbres; l une onde sainte o le coeur lave
ses souillures, une lumire vivifiante qui vient de Dieu.

Ce livre se divise en quatre parties dont la runion prsentera
l'histoire complte de la Prostitution dans les temps anciens et
modernes, ainsi que chez tous les peuples.

La premire partie, qui nous offrira la Prostitution sous ses trois
formes particulires, suivant les lois de l'hospitalit, de la
religion et de la politique, ne comprend que l'antiquit grecque et
romaine. Les sources et les matriaux sont si abondants et si riches
pour cette premire partie, qu'elle pourrait  elle seule, en
recevant tous les dveloppements qu'elle comporte, embrasser l'tendue
de plusieurs volumes. Les Lettres d'Alciphron, les Dipnosophistes
d'Athne et les Dialogues de Lucien nous font moins regretter la
perte des traits historiques, que Gorgias, Ammonius, Antiphane,
Apollodore, Aristophane et d'autres crivains grecs avaient rdigs
sur la vie et les moeurs des courtisanes ou htaires. Meursius,
Musonius et plusieurs savants modernes, entre autres le professeur
Jacobs, de Gotha, n'ont pas jug ce sujet indigne de leurs graves
dissertations. L'ancienne Rome ne nous a pas laiss de livre consacr
spcialement  un sujet qui ne lui tait pourtant point tranger; mais
les auteurs latins, les potes principalement, renferment plus de
matriaux que nous ne pourrons en employer. D'ailleurs, des savants en
_us_, tels que Laurentius, Choveronius, etc., n'ont pas manqu de
compiler et de disserter sur les arcanes de la Prostitution romaine.
Nous avons si peu de chose  dire de la Prostitution chez les
gyptiens, chez les Juifs, chez les Babyloniens, que nous ne nous
ferons pas scrupule de rattacher aux antiquits grecques les chapitres
que nous consacrerons  ces anciens peuples, chez lesquels la
Prostitution hospitalire avait laiss des traces si profondes.

La seconde partie de notre ouvrage, la plus considrable, la plus
intressante des quatre qui le composent, appartient tout entire  la
France. Nous y suivons pas  pas, province par province, ville par
ville, l'histoire de la Prostitution depuis les Gaulois jusqu' nos
jours. Nous retrouverons bien quelques vestiges  peine
reconnaissables de la Prostitution sacre; mais c'est la Prostitution
lgale qui, dans cette partie de l'ouvrage, se dgagera de l'histoire
de la jurisprudence, de la police, de la religion et des moeurs. Ce
sujet de haute moralit n'avait t mis en oeuvre que pour la
priode de temps contemporaine: Parent-Duchatelet, qui tait un
observateur et non un historien et un archologue, n'a vu, n'a jug la
Prostitution que sous le rapport de l'administration, de l'hygine et
de la statistique. Les ouvrages du mme genre que le sien, publis par
A. Braud et par Sabatier, renferment quelques faits historiques de
plus que le volumineux trait _de la Prostitution dans la ville de
Paris_; mais ils n'ont d'importance qu'au point de vue de la
lgislation sur la matire. L'histoire des moeurs et de leurs
aspects varis est encore  faire, et nous l'avons tire pice 
pice des historiens, des chroniqueurs, des potes et de tous les
auteurs qui ont enregistr, en passant, un fait, un dtail, une
observation, relativement au sujet si vaste et si complexe que nous
abordons pour la premire fois. Quelques pages du _Trait de la
Police_, de Delamarre; du _Rpertoire de Jurisprudence_, de Merlin;
des Encyclopdies et des recueils analogues, voil tout ce qui
existait sur ce sujet, avant la savante monographie que M. Rabutaux
publie en ce moment comme appendice au grand ouvrage intitul _Le
Moyen Age et la Renaissance_. M. Rabutaux a born son travail
d'rudition  ce qu'il nomme le _service des moeurs_. Nous y
ajouterons l'historique de la Prostitution en France, et la peinture
mitige de ses caractres extrieurs et de son culte secret, d'aprs
les documents les plus authentiques. Nous pntrerons, le flambeau de
la science  la main, dans les clapiers de la rue Bailleho ou de
Huleu; nous serons introduits, par les rotiques du dix-huitime
sicle dans les petites maisons des _impures_; nous nous glisserons
jusque dans les bocages royaux du Parc-aux-Cerfs; nous descendrons, en
nous cachant le visage, dans les bouges infects du Palais-Royal; et
toujours et partout, nous crirons sur la muraille, en lettres de
feu, cet arrt plus intelligible que celui du festin de Balthazar:
_Sans les moeurs, il n'y a ni Dieu, ni patrie, ni repos, ni
bonheur._

La troisime partie de ce livre est rserve  l'histoire de la
Prostitution dans le reste de l'Europe. L'Italie, l'Espagne,
l'Angleterre, l'Allemagne, etc., apporteront tour  tour leur
contingent de faits singuliers dans cette galerie de moeurs, que
nous verrons changer selon les temps et les pays. Les matriaux, pour
cette partie de notre ouvrage, sont disperss comme ceux qui
concernent la France, et n'ont jamais t recueillis,  l'exception
d'un trait fort remarquable dont la Prostitution de Londres a fourni
seule les monstrueux lments. Son auteur, Ryan, ne s'est occup que
de ce qu'il a vu, et l'histoire du pass ne lui a pas mme apparu.
L'Espagne, avec sa _Clestine_, nous fait connatre cette Prostitution
savante et raffine, qu'elle avait puise certainement  la coupe
amre de l'Italie. C'est  l'Italie, ce brillant gynce de
courtisanes et de ruffians, que nous attribuerons l'origine de cette
terrible peste de l'amour, que les Italiens du seizime sicle avaient
le front de nommer _mal franais_, comme si Charles VIII n'tait
point all le prendre  Naples. Nous n'aurons garde d'oublier la
Laponie, qui est le seul point en Europe o la Prostitution
hospitalire soit encore pratique aujourd'hui.

Enfin, la quatrime partie de cette histoire, souvent douloureuse et
navrante, nous conduira dans tous les pays situs hors de l'Europe: en
Asie, en Afrique, en Amrique, et nous rencontrerons partout, dans
l'Inde civilise comme chez les sauvages de la mer du Sud, les trois
formes principales de la Prostitution: hospitalire, sacre et lgale.
Cette dernire forme, nanmoins, s'y montrera plus rarement que les
deux autres, avant que la civilisation moderne ait pass son niveau
sur les moeurs religieuses et domestiques des quatre parties du
monde. Les religions de l'Inde, l'hospitalit d'Otati, la lgislation
des filles publiques aux tats-Unis, donneront lieu  des contrastes
que la distance des lieux et des poques ne rendra que plus
intressants pour l'observateur. Nous chercherons en vain un peuple
qui n'ait pas accept, comme un flau ncessaire, la lpre de la
Prostitution.

La lecture de notre ouvrage, nous persistons  le dclarer d'avance,
sera d'un grave enseignement et d'une utilit relle. On y
apprendra surtout  remercier la Providence, qui nous a permis de
vivre  une poque o la Prostitution s'efface de nos moeurs et o
les sentiments d'honneur et de vertu naissent d'eux-mmes dans les
coeurs. Il faut voir ce qu'a t la Prostitution chez nos pres,
pour juger des amliorations sociales que chaque jour nous apporte et
dont l'avenir tendra encore les bienfaits. La Prostitution est une
maladie publique: en dcrire les symptmes et en tudier les causes,
c'est en prparer le remde.

F.-S. PIERRE DUFOUR.

15 avril 1851, de mon ermitage de Saint-Claude.




    HISTOIRE
    DE
    LA PROSTITUTION.

    PREMIRE PARTIE.

    ANTIQUIT.

    _GRCE. --ROME._




CHAPITRE PREMIER.

  SOMMAIRE. --La Chalde, berceau de la Prostitution hospitalire et
  de la Prostitution sacre. --Babylone. --Vnus Mylitta. --Loi
  honteuse des Babyloniens. --Mystres du culte de Mylitta. --Culte
  de Vnus Uranie dans l'le de Cypre. --Le prophte Baruch et
  Hrodote. --Prostitution sacre des femmes de Babylone.
  --Offrandes pour se rendre Vnus favorable. --Le _Champ sacr_ de
  la Prostitution. --Corruption pouvantable des Babyloniens. --Leur
  science dans l'art du plaisir et des volupts. --Impudeur des
  dames babyloniennes et de leurs filles dans les banquets. --La
  Prostitution sacre en Armnie. --Temple de Vnus Anatis.
  --Srails des deux sexes. --Htes de Vnus. --L'enclos sacr.
  --Prtresses d'Anatis. --La Prostitution sacre en Syrie.
  --Cultes de Vnus, d'Adonis et de Priape. --L'Astart des
  Phniciens. --Ftes nocturnes et dbauches infmes qui avaient
  lieu sous les auspices et en l'honneur d'Astart. --La desse des
  Sidoniens. --La Prostitution sacre dans l'le de Cypre. --Les
  filles d'Amathonte. --Cypris, matresse du roi Cinyras, fondateur
  du temple de Paphos. --Phallus offerts en holocauste. --La Vnus
  hermaphrodite d'Amathonte, dite la _double desse_. --Mystres
  secrets du culte d'Astart. --Le _Hochequeue_. --Philtres amoureux
  des magiciens. --La Prostitution sacre dans les colonies
  phniciennes. --Les _Tentes des Filles_,  Sicca-Veneria.
  --Principaux caractres du culte de Vnus, prciss par saint
  Augustin. --Culte hermaphrodite dans l'Asie-Mineure. --Ftes en
  l'honneur d'Adonis,  Byblos. --Rites du culte d'Adonis. --Sa
  statue phallophore. --Temples de Vnus Anatis  Zela et 
  Comanes,  Suse et  Ecbatane. --La Prostitution sacre chez les
  Parthes et chez les Amazones. --Mollesse des Lydiens. --Dbauche
  honte des filles lydiennes. --Tombeau du roi Alyattes, pre de
  Crsus, construit presque en entier avec l'argent de la
  Prostitution. --Prostitues musiciennes et danseuses suivant
  l'arme des Lydiens. --Orgies des anciens Perses en prsence de
  leurs femmes et de leurs filles lgitimes. --Les trois cent
  vingt-neuf concubines de Darius.


C'est dans la Chalde, dans l'antique berceau des socits humaines,
qu'il faut chercher les premires traces de la Prostitution. Une
partie de la Chalde, celle qui touchait au nord la Msopotamie et qui
renfermait le pays d'Ur, patrie d'Abraham, avait pour habitants une
race belliqueuse et sauvage, vivant au milieu des montagnes et ne
connaissant pas d'autre art que celui de la chasse. Ce peuple chasseur
inventa l'hospitalit et la Prostitution qui en tait, en quelque
sorte, l'expression nave et brutale. Dans l'autre partie de la
Chalde, qui confinait avec l'Arabie dserte et qui s'tendait en
plaines fertiles, en gras pturages, un peuple pasteur, d'un naturel
doux et pacifique, menait une vie errante au milieu de ses
innombrables troupeaux. Il observait les astres, il crait les
sciences, il inventa les religions et avec elles la Prostitution
sacre. Quand Nembrod, ce roi, ce conqurant que la Bible appelle un
_fort chasseur devant Dieu_, runit sous ses lois les deux provinces
et les deux peuples de la Chalde, quand il fonda Babylone au
bord de l'Euphrate, l'an du monde 1402, selon les livres de Mose, il
laissa se mler ensemble les croyances, les ides et les moeurs des
diffrentes races de ses sujets, et il n'en dirigea pas mme la
fusion, qui se fit lentement sous l'influence de l'habitude. Ainsi la
Prostitution sacre et la Prostitution hospitalire ne signifirent
bientt plus qu'une seule et mme chose dans la pense des
Babyloniens, et devinrent simultanment une des formes les plus
caractristiques du culte de Vnus ou Mylitta.

coutons Hrodote, le vnrable pre de l'histoire, le plus ancien
collecteur des traditions du monde: Les Babyloniens ont une loi
trs-honteuse: toute femme ne dans le pays est oblige, une fois dans
sa vie, de se rendre au temple de Vnus, pour s'y livrer  un
tranger. Plusieurs d'entre elles, ddaignant de se voir confondues
avec les autres  cause de l'orgueil que leur inspirent leurs
richesses, se font porter devant le temple dans des chars couverts. L
elles se tiennent assises, ayant derrire elles un grand nombre de
domestiques qui les ont accompagnes; mais la plupart des autres
s'asseyent dans la pice de terre dpendante du temple de Vnus avec
une couronne de ficelles autour de la tte. Les unes arrivent, les
autres se retirent. On voit, en tous sens, des alles spares par des
cordages tendus; les trangers se promnent dans ces alles et
choisissent les femmes qui leur plaisent le plus. Quand une femme
a pris place en ce lieu, elle ne peut retourner chez elle que quelque
tranger ne lui ait jet de l'argent sur les genoux et n'ait eu
commerce avec elle hors du lieu sacr. Il faut que l'tranger, en lui
jetant de l'argent, lui dise: J'invoque la desse Mylitta. Or, les
Assyriens donnent  Vnus le nom de Mylitta. Quelque modique que soit
la somme, il n'prouvera point de refus: la loi le dfend, car cet
argent devient sacr. Elle suit le premier qui lui jette de l'argent,
et il ne lui est pas permis de repousser personne. Enfin, quand elle
s'est acquitte de ce qu'elle devait  la desse, en s'abandonnant 
un tranger, elle retourne chez elle; aprs cela, quelque somme qu'on
lui donne, il n'est pas possible de la sduire. Celles qui ont en
partage une taille lgante et de la beaut ne feront pas un long
sjour dans le temple; mais les laides y restent davantage, parce
qu'elles ne peuvent satisfaire  la loi. Il y en a mme qui y
demeurent trois ou quatre ans. (Liv. I, paragr. 199).

Cette Prostitution sacre, qui se rpandit avec le culte de Mylitta ou
Vnus Uranie dans l'le de Cypre et en Phnicie, est un de ces faits
acquis  l'histoire, si monstrueux, si bizarre, si invraisemblable
qu'il paraisse. Le prophte Baruch, qu'Hrodote n'avait pas consult
et qui se lamentait avec Jrmie deux sicles avant l'historien grec,
raconte aussi les mmes turpitudes dans la lettre de Jrmie aux Juifs
que le roi Nabuchodonosor avait amens en captivit  Babylone:
Des femmes, enveloppes de cordes, sont assises au bord des chemins
et brlent des parfums (_succendentes ossa olivarum_). Quand une
d'elles, attire par quelque passant, a dormi avec lui, elle reproche
 sa voisine de n'avoir pas t juge digne, comme elle, d'tre
possde par cet homme et de n'avoir pas vu rompre sa ceinture de
cordes. (Baruch, ch. VI). Cette ceinture de cordes, ces noeuds qui
entouraient le corps de la femme voue  Vnus, reprsentaient la
pudeur qui ne la retenait que par un lien fragile et que l'amour
imptueux devait bientt briser. Il fallait donc que celui qui voulait
cohabiter avec une de ces femmes consacres saist l'extrmit de la
corde qui l'entourait et entrant ainsi sa conqute sous des cdres
et des lentisques qui prtaient leur ombre  l'achvement du mystre.
Le sacrifice  Vnus tait mieux reu par la desse, lorsque le
sacrificateur, dans ses transports amoureux, rompait imptueusement
tous les liens qui lui faisaient obstacle. Mais les savants qui ont
comment le fameux passage de Baruch ne sont pas d'accord sur l'espce
d'offrande que les consacres brlaient devant elles pour se rendre
Vnus favorable. Selon les uns, c'tait un gteau d'orge et de
froment; selon les autres, c'tait un philtre qui allumait les dsirs
et prparait  la volupt; enfin, d'aprs une explication plus
naturelle, il ne s'agissait que des baies parfumes de l'arbre 
encens.

Hrodote avait vu de ses yeux, vers l'an 440 avant Jsus-Christ,
la Prostitution sacre des femmes de Babylone; comme tranger, sans
doute jeta-t-il quelque argent sur les genoux d'une belle
Babylonienne. Trois sicles et demi aprs lui, un autre voyageur,
Strabon, fut aussi tmoin de ces dsordres, et il raconte que toutes
les femmes de Babylone obissaient  l'oracle en livrant leur corps 
un tranger qu'elles considraient comme un hte: _Mos est... cum
hospite corpus miscere_, dit la traduction latine de sa Gographie
crite en grec. Cette Prostitution n'avait lieu que dans un seul
temple o elle s'tait installe ds les premiers temps de la
fondation de Babylone. Le temple de Mylitta et t trop petit pour
contenir tous les adorateurs de la desse; mais il y avait  l'entour
de ce temple une vaste enceinte qui en faisait partie et qui
renfermait des dicules, des bocages, des bassins et des jardins.
C'tait l le champ de la Prostitution. Les femmes qui s'y
abandonnaient se trouvaient sur un terrain sacr o l'oeil d'un pre
ou d'un mari ne venait pas les troubler. Hrodote et Strabon ne
parlent pas de la part que se rservait le prtre dans les offrandes
des pieuses adoratrices de Mylitta; mais Baruch nous reprsente les
prtres de Babylone comme des gens qui ne se refusaient rien.

On comprend que le spectacle permanent de la Prostitution sacre ait
gt les moeurs de Babylone. En effet, cette immense cit, peuple
de plusieurs millions d'hommes rpartis sur un espace de quinze
lieues, tait devenue bientt un pouvantable lieu de dbauche. Elle
fut dtruite en partie par les Perses, qui s'en emparrent dans
l'anne 331 avant Jsus-Christ; mais la ruine de quelques grands
difices, le saccagement des palais et des tombeaux, le renversement
des murailles ne purifirent pas l'air empest de la Prostitution, qui
s'y perptua comme dans sa vritable patrie, tant qu'il y eut un toit
pour l'abriter. Alexandre-le-Grand avait t lui-mme effray du
libertinage babylonien lorsqu'il y tait venu prendre part et en
mourir. Il n'tait rien de plus corrompu que ce peuple, rapporte
Quinte-Curce, un des historiens du conqurant de Babylone; rien de
plus savant dans l'art des plaisirs et des volupts. Les pres et les
mres souffraient que leurs filles se prostituassent  leurs htes
pour de l'argent, et les maris n'taient pas moins indulgents 
l'gard de leurs femmes. Les Babyloniens se plongeaient surtout dans
l'ivrognerie et dans les dsordres qui la suivent. Les femmes
paraissaient d'abord dans leurs banquets avec modestie; mais ensuite
elles quittaient leurs robes; puis le reste de leurs habits l'un aprs
l'autre, dpouillant peu  peu la pudeur jusqu' ce qu'elles fussent
toutes nues. Et ce n'taient pas des femmes publiques qui
s'abandonnaient ainsi; c'taient les dames les plus qualifies, aussi
bien que leurs filles.

L'exemple de Babylone avait port fruit; et le culte de Mylitta
s'tait propag, avec la Prostitution qui l'accompagnait, dans l'Asie
et dans l'Afrique, jusqu'au fond de l'gypte comme jusqu'en
Perse; mais dans chacun de ces pays la desse prenait un nom nouveau,
et son culte affectait des formes nouvelles sous lesquelles
reparaissait toujours la Prostitution sacre.

En Armnie, on adorait Vnus sous le nom d'Anatis; on lui avait lev
un temple  l'instar de celui que Mylitta avait  Babylone. Autour de
ce temple s'tendait un vaste domaine dans lequel vivait enferme une
population consacre aux rites de la desse. Les trangers seuls
avaient le droit de passer le seuil de cette espce de srail des deux
sexes et d'y demander une galante hospitalit qu'on ne leur refusait
jamais. Quiconque tait admis dans la cit amoureuse devait, suivant
l'antique usage, acheter par un prsent les faveurs qu'on lui
accordait; mais, comme il n'est pas de coutume qui ne tombe tt ou
tard en dsutude  une poque de dcadence, la femme que l'hte de
Vnus avait honore de ses caresses le forait souvent d'accepter un
don plus considrable que celui qu'elle en recevait. Les desservants
et desservantes de l'enclos sacr taient les fils et les filles des
meilleures familles du pays; et ils entraient au service de la desse
pour un temps plus ou moins long, d'aprs le voeu de leurs parents.
Quand les filles sortaient du temple d'Anatis, en laissant  ses
autels tout ce qu'elles avaient pu gagner  la sueur de leur corps,
elles n'avaient point  rougir du mtier qu'elles avaient fait, et
alors elles ne manquaient pas de maris qui s'en allaient au
temple prendre des renseignements sur les antcdents religieux des
jeunes prtresses. Celles qui avaient accueilli le plus grand nombre
d'trangers taient les plus recherches en mariage. Il faut dire
aussi que dans le culte d'Anatis on assortissait autant que possible
l'ge, la figure et la condition des amants, de manire  contenter la
desse et ses adorateurs. C'est Strabon qui nous a conserv cette
particularit consolante, que nous ne rencontrerons pas chez les
autres Vnus.

Ces diffrentes Vnus s'taient parpilles dans toute la Syrie, et
elles avaient partout tabli leur Prostitution avec certaines
variantes de crmonial. Vnus, sous ses noms divers, personnifiait,
difiait l'organe de la femme, la conception fminine, la nature
femelle. Il tait donc tout simple de difier, de personnifier aussi
l'organe de l'homme, la gnration masculine, la nature mle. Les
hommes avaient fait le culte de Vnus; les femmes firent celui
d'Adonis, qui devint, en se matrialisant, celui de Priape. On voit,
dans l'antiquit, les deux cultes rgner, l'un auprs de l'autre en
bonne intelligence. C'est surtout aux Phniciens qu'il faut attribuer
la propagation des deux cultes, qui souvent n'en formaient qu'un seul,
en se mlant l'un  l'autre. La Vnus des Phniciens se nommait
Astart. Elle avait des temples  Tyr,  Sidon et dans les principales
villes de Phnicie; mais les plus clbres taient ceux d'Hliopolis
de Syrie et d'Aphaque prs du mont Liban. Astart avait les deux
sexes dans ses statues, pour reprsenter  la fois Vnus et Adonis. Le
mlange des deux sexes se traduisait encore mieux par le
travestissement des hommes en femmes et des femmes en hommes, dans les
ftes nocturnes de la desse. Les dbauches les plus infmes avaient
lieu  la faveur de ces dguisements, et le prtre en rglait lui-mme
la crmonie, au son des instruments de musique, des sistres et des
tambours. Cette monstrueuse promiscuit, qui avait lieu sous les
auspices de la _bonne desse_, amenait une multitude d'enfants qui ne
connaissaient jamais leurs pres et qui venaient  leur tour, ds leur
plus tendre jeunesse, retrouver leurs mres dans les mystres
d'Astart. Il y avait pourtant une espce de mariage, en dehors de la
Prostitution sacre,  laquelle se livraient les hommes ainsi que les
femmes; puisque les Phniciens, suivant le tmoignage d'Eusbe,
prostituaient leurs filles vierges aux trangers, pour la plus grande
gloire de l'hospitalit. Ces turpitudes, que n'absolvait pas leur
antiquit, se continurent jusqu'au quatrime sicle de l're
vulgaire, et il fallut que Constantin-le-Grand y mt ordre, en les
interdisant par une loi, en dtruisant les temples d'Astart et en
remplaant celui qui dshonorait Hliopolis par une glise chrtienne.

Cette Astart, que la Bible appelle la _desse des Sidoniens_, avait
trouv des autels non moins impurs dans l'le de Cypre, o les
Phniciens d'Ascalon importrent de bonne heure, avec leur
commerce industrieux, la Prostitution sacre. On et dit que Vnus,
ne de la mer, comme la brillante plante Uranie, que les bergers
chaldens en voyaient sortir dans les belles nuits d't, avait choisi
pour son empire terrestre cette le de Cypre, que les dieux,  sa
naissance, lui assignrent en partage, comme nous le raconte la
tradition grecque par la bouche d'Homre. C'tait l'Astart des
Phniciens, l'Uranie des Babyloniens: elle avait dans son le vingt
temples renomms; les deux principaux taient ceux de Paphos et
d'Amathonte, o la Prostitution sacre s'exerait sur une plus grande
chelle que partout ailleurs. Et pourtant, les filles d'Amathonte
avaient t chastes, et mme obstines dans leur chastet, lorsque
Vnus fut rejete sur leur rivage par l'cume des flots; elles
mprisrent cette nouvelle desse qui leur apparaissait toute nue, les
pauvres Propoetides, et la desse irrite leur ordonna de se
prostituer  tout venant, pour expier le mauvais accueil qu'elles lui
avaient fait: elles obirent avec tant de rpugnance aux ordres de
Vnus, que la protectrice des amours les changea en pierres. Ce fut
une leon qui profita aux filles de Cypre: elles se vourent donc  la
Prostitution en l'honneur de leur desse, et elles se promenaient le
soir, au bord de la mer, pour se vendre aux trangers qui arrivaient
dans l'le. Il en tait encore ainsi au deuxime sicle, du temps de
Justin, qui raconte ces promenades des jeunes Cypriennes sur le
rivage; mais,  cette poque, le produit de leur prostitution n'tait
pas dpos, comme dans l'origine, sur l'autel de la desse: ce salaire
malhonnte s'entassait dans un coffre, de manire  former une dot
qu'elles apportaient  leurs maris et que ceux-ci recevaient sans
rougir.

Quant aux ftes de Vnus, qui attiraient en Cypre une innombrable
foule d'adorateurs zls, elles n'en taient pas moins accompagnes
d'actes, ou du moins d'emblmes de Prostitution. On attribuait au roi
Cinyras la fondation du temple de Paphos, et les prtres du lieu
prtendaient que la matresse de ce roi, nomme Cypris, s'tait fait
un tel renom d'habilet dans les choses de l'amour, que la desse
avait voulu qu'on lui donnt son nom. Cette Vnus, qu'on adorait 
Paphos, tait donc l'image de la nature femelle, de mme que la
Mylitta de Babylone: aussi, dans les sacrifices qui lui taient
offerts, on lui prsentait, sous le nom de _Carposis_ (+Karpsis+),
qui signifiait _prmices_, un phallus ou une pice de monnaie.
Les initis ne s'en tenaient pas  l'allgorie. La desse tait
reprsente d'abord par un cne ou pyramide en pierre blanche,
qui fut transforme plus tard en statue de femme. La statue du temple
d'Amathonte, au contraire, reprsentait une femme barbue, avec les
attributs de l'homme sous des habits fminins: cette Vnus-l tait
hermaphrodite, selon Macrobe (_putant eamdem marem ac feminam esse_);
voil pourquoi Catulle l'invoque en la qualifiant de _double
desse d'Amathonte_ (_duplex Amathusia_). Les mystres les plus
secrets de cette Astart se passaient dans le bois sacr qui
environnait son temple, et dans ce bois toujours vert on entendait
soupirer l'iunx ou _frutilla_, oiseau ddi  la desse. Cet oiseau,
dont les magiciens employaient la chair pour leurs philtres amoureux,
n'tait autre que notre trivial _hochequeue_; s'il nous est venu de
Cypre, il a eu le temps de changer en chemin. Cette le fortune avait
encore d'autres temples, o le culte de Vnus suivait les mmes rites:
 Cinyria,  Tamasus,  Aphrodisium,  Idalie surtout, la Prostitution
sacre prenait les mmes prtextes, sinon les mmes formes.

De Cypre, elle gagna successivement toutes les les de la
Mditerrane; elle pntra en Grce et jusqu'en Italie: la marine
commerante des Phniciens la portait partout o elle allait chercher
ou dposer des marchandises. Mais chaque peuple, en acceptant un culte
qui flattait ses passions, y ajoutait quelques traits de ses moeurs
et de son caractre. Dans les colonies phniciennes la Prostitution
sacre conservait les habitudes de lucre et de mercantilisme qui
distinguaient cette race de marchands:  Sicca-Veneria, sur le
territoire de Carthage, le temple de Vnus, qu'on appelait dans la
langue tyrienne _Succoth Benoth_ ou _les Tentes des Filles_, tait, en
effet, un asile de Prostitution dans lequel les filles du pays
allaient gagner leur dot  la peine de leur corps (_injuria
corporis_, dit Valre-Maxime); elles n'en taient que plus honntes
femmes aprs avoir fait ce vilain mtier, et elles ne se mariaient que
mieux. On peut induire de certains passages de la Bible, que ce
temple, comme ceux d'Astart  Sidon et  Ascalon, tait tout
environn de petites tentes, dans lesquelles les jeunes Carthaginoises
se consacraient  la Vnus phnicienne. Elles s'y rendaient de tous
cts en si grand nombre, qu'elles se faisaient tort rciproquement et
qu'elles ne retournaient pas  Carthage aussi vite qu'elles l'auraient
voulu pour y trouver des maris. Les temples de Vnus taient
ordinairement situs sur des hauteurs, en vue de la mer, afin que les
nautoniers, fatigus de leur navigation, pussent apercevoir de loin,
comme un phare, la blanche demeure de la desse, qui leur promettait
le repos et la volupt. On comprend que la Prostitution hospitalire
se soit d'abord tablie au profit des marins, le long des ctes o ils
pouvaient aborder. Cette Prostitution est devenue sacre, lorsque le
prtre a voulu en avoir sa part et l'a couverte, en quelque sorte, du
voile de la desse qui la protgeait. Saint Augustin, dans sa _Cit de
Dieu_, a prcis les principaux caractres du culte de Vnus, en
constatant qu'il y avait trois Vnus plutt qu'une, celle des vierges,
celle des femmes maries et celle des courtisanes, desse impudique, 
qui les Phniciens, dit-il, immolaient la pudeur de leurs filles,
avant qu'elles fussent maries.

Toute l'Asie-Mineure avait embrass avec transport un culte qui
difiait les sens et les apptits charnels: ce culte associait souvent
Adonis  Vnus. Adonis, dont les Hbreux firent le nom du Dieu
crateur du monde, _Adona_, personnifiait la nature mle, sans
laquelle est impuissante la nature femelle. Aussi, dans les ftes
funbres qu'on clbrait en l'honneur de ce hros chasseur, tu par un
sanglier et tant pleur par Vnus, sa divine amante, on symbolisait
l'puisement des forces physiques et matrielles, qui se perdent par
l'abus qu'on en fait, et qui ne se rveillent qu' la suite d'une
priode de repos absolu. Durant ces ftes, qui taient fort clbres 
Byblos en Syrie, et qui rassemblaient une immense population
cosmopolite autour du grand temple de Vnus, les femmes devaient
consacrer leurs cheveux ou leur pudeur  la desse. Il y avait la fte
du deuil, pendant laquelle on pleurait Adonis en se frappant l'un
l'autre avec la main ou avec des verges; il y avait ensuite la fte de
la joie, qui annonait la rsurrection d'Adonis. Alors, on exposait en
plein air, sous le portique du temple, la statue phallophore du dieu
ressuscit, et aussitt, toute femme prsente tait force de livrer
sa chevelure au rasoir ou son corps  la Prostitution. Celles qui
avaient prfr garder leurs cheveux taient parques dans une espce
de march, o les trangers seuls avaient le privilge de pntrer;
elles restaient l _en vente_, dit Lucien, pendant tout un jour, et
elles s'abandonnaient  ce honteux trafic autant de fois qu'on
voulait bien les payer. Tout l'argent que produisait cette laborieuse
journe s'employait ensuite  faire des sacrifices  Vnus. C'tait
ainsi qu'on solennisait les amours de la desse et d'Adonis. On peut
s'tonner que les habitants du pays fussent si empresss pour un culte
o leurs femmes avaient tout le bnfice des mystres de Vnus; mais
il faut remarquer que les trangers n'taient pas moins qu'elles
intresss dans ces mystres qui semblaient institus exprs pour eux.
Le culte de Vnus tait donc, en quelque sorte, sdentaire pour les
femmes, nomade pour les hommes, puisque ceux-ci pouvaient visiter tour
 tour les ftes et les temples divers de la desse, en profitant
partout, dans ces plerinages voluptueux, des avantages rservs aux
htes et aux trangers.

Partout, en effet, dans l'Asie-Mineure, il y avait des temples de
Vnus, et la Prostitution sacre prsidait partout aux ftes de la
desse, qu'elle prt le nom de Mylitta, d'Anatis, d'Astart,
d'Uranie, de Mitra, ou tout autre nom symbolique. Il y avait, dans le
Pont,  Zela et  Comanes, deux temples de Vnus-Anatis, qui
attiraient  leurs solennits une multitude de fervents adorateurs.
Ces deux temples s'taient prodigieusement enrichis avec l'argent de
ces dbauchs, qui s'y rendaient de toutes parts pour accomplir des
voeux (_causa votorum_, dit Strabon). Pendant les ftes, les abords
du temple  Comanes ressemblaient  un vaste camp peupl d'hommes
de toutes les nations, offrant un bizarre mlange de langages et de
costumes. Les femmes qui se consacraient  la desse, et qui faisaient
argent de leur corps (_corpore quoestum facientes_), taient aussi
nombreuses qu' Corinthe, dit encore Strabon, qui avait t tmoin de
cette affluence. Il en tait de mme  Suse et  Ecbatane en Mdie;
chez les Parthes, qui furent les lves et les mules des Perses en
fait de sensualit et de luxure; jusque chez les Amazones, qui se
ddommageaient de leur chastet ordinaire, en introduisant d'tranges
dsordres dans le culte de leur Vnus, qu'elles nommaient pourtant
Artmis la Chaste. Mais ce fut en Lydie que la Prostitution sacre
entra le plus profondment dans les moeurs. Ces Lydiens, qui se
vantaient d'avoir invent tous les jeux de hasard et qui s'y livraient
avec une sorte de fureur, vivaient dans une mollesse, ternelle
conseillre de la dbauche. Tout plaisir leur tait bon, sans avoir
besoin d'un prtexte de religion ni de l'occasion d'une fte sacre.
Ils adoraient bien Vnus, avec toutes les impurets que son culte
avait admises; mais, en outre, les filles se vouaient  Vnus et
pratiquaient pour leur propre compte la Prostitution la plus honte:
Elles y gagnent leur dot, dit Hrodote, et continuent ce commerce
jusqu' ce qu'elles se marient. Cette dot si malhonntement acquise
leur donnait le droit de choisir un poux qui n'avait pas toujours le
droit de repousser l'honneur d'un pareil choix. Il parat que les
filles lydiennes ne faisaient pas de mauvaises affaires, car lorsqu'il
fut question d'riger un tombeau  leur roi Alyattes, pre de Crsus,
elles contriburent  la dpense, de concert avec les marchands et les
artisans de la Lydie. Ce tombeau tait magnifique, et des inscriptions
commmoratives marquaient la part qu'avait eue, dans sa construction,
chacune des trois catgories de ses fondateurs; or, les courtisanes
avaient fourni une somme considrable et fait btir une portion du
monument bien plus tendue que les deux autres, bties aux frais des
artisans et des marchands.

Les Lydiens, ayant t subjugus par les Perses, communiqurent 
leurs vainqueurs le poison de la Prostitution. Ces Lydiens, qui
avaient dans leurs armes une foule de danseuses et de musiciennes,
merveilleusement exerces dans l'art de la volupt, apprirent aux
Perses  faire cas de ces femmes qui jouaient de la lyre, du tambour,
de la flte et du psaltrion. La musique devint alors l'aiguillon du
libertinage, et il n'y eut pas de grand repas o l'ivresse et la
dbauche ne fussent sollicites par les sons des instruments, par les
chants obscnes et les danses lascives des courtisanes. Ce honteux
spectacle, ces prludes de l'orgie sans frein, les anciens Perses ne
les pargnrent pas mme aux regards de leurs femmes et de leurs
filles lgitimes, qui venaient prendre place au festin, sans voile et
couronnes de fleurs, elles qui vivaient ordinairement renfermes
dans l'intrieur de leurs maisons et qui ne sortaient que voiles,
mme pour aller au temple de Mithra, la Vnus des Perses. chauffes
par le vin, animes par la musique, exaltes par la pantomime
voluptueuse des musiciennes, ces vierges, ces matrones, ces pouses
perdaient bientt toute retenue et, la coupe  la main, acceptaient,
changeaient, provoquaient les dfis les plus dshonntes, en prsence
de leurs pres, de leurs maris, de leurs frres, de leurs enfants. Les
ges, les sexes, les rangs se confondaient sous l'empire d'un vertige
gnral; les chants, les cris, les danses redoublaient, et la sainte
Pudeur, dont les yeux et les oreilles n'taient plus respects, fuyait
en s'enveloppant dans les plis de sa robe. Une horrible promiscuit
s'emparait alors de la salle du festin, qui devenait un infme
_dictrion_. Le banquet et ses intermdes libidineux se prolongeaient
de la sorte jusqu' ce que l'aurore ft plir les torches et que les
convives demi-nus tombassent ple-mle endormis sur leurs lits
d'argent et d'ivoire. Tel est le rcit que Macrobe et Athne nous
font de ces hideux festins, que Plutarque essaie de rhabiliter en
avouant que les Perses avaient un peu trop imit les Parthes, qui se
livraient avec fureur  tous les entranements du vin et de la
musique.

Au reste, ds la plus haute antiquit, les rois de Perse avaient des
milliers de concubines musiciennes attaches  leur suite, et
Parmnion, gnral d'Alexandre de Macdoine, en trouva encore
dans les bagages de Darius trois cent vingt-neuf qui lui taient
restes aprs la dfaite d'Arbelles, avec deux cent soixante dix-sept
cuisiniers, quarante-six tresseurs de couronnes et quarante
parfumeurs, comme un dernier dbris de son luxe et de sa puissance.




CHAPITRE II.

  SOMMAIRE. --La Prostitution en gypte, autorise par les lois.
  --Cupidit des gyptiennes. --Leurs talents incomparables pour
  exciter et satisfaire les passions. --Rputation des courtisanes
  d'gypte. --Cultes d'Osiris et d'Isis. --Osiris, emblme de la
  nature mle. --Isis, emblme de la nature femelle. --Le Van
  mystique, le Tau sacr et l'OEil sans sourcils, des processions
  d'Osiris. --La Vache nourricire, les _Cistophores_ et le Phallus,
  des processions d'Isis. --La Prostitution sacre en gypte.
  --Initiations impudiques des nophytes des deux sexes, rserves
  aux prtres gyptiens. --Opinion de saint piphane sur ces
  crmonies occultes. --Ftes d'Isis  Bubastis. --Obscnits des
  femmes qui s'y rendaient. --Souterrains o s'accomplissaient les
  initiations aux mystres d'Isis. --Profanation des cadavres des
  jeunes femmes par les embaumeurs. --Rhampsinite ou Rhamss
  prostitue sa fille pour parvenir  connatre le voleur de son
  trsor. --Subtilit du voleur, auquel il donne sa fille en
  mariage. --La fille de Chops et la grande pyramide. --_La
  pyramide du milieu._ --La pyramide de Mycrinus et la courtisane
  Rhodopis. --Histoire de Rhodopis et de son amant Charaxus, frre
  de Sapho. --Les broches de fer du temple d'Apollon  Delphes.
  --Rhodopis-Dorica. --sope a les faveurs de cette courtisane, en
  change d'une de ses fables. --Le roi Amasis, l'aigle et la
  pantoufle de Rhodopis. --pigramme de Pausidippe. --Naucratis, la
  ville des courtisanes. --La prostitue Archidice. --Les Ptolmes.
  --Ptolme Philadelphe et ses courtisanes Clein, Mnside, Pothyne
  et Myrtion. --Stratonice. --La belle Bilistique. --Ptolme
  Philopator et Irne. --La courtisane Hippe ou _la Jument_.


L'gypte, malgr ses sages, malgr ses prtres qui lui avaient
enseign la morale, ne fut pas exempte cependant du flau de la
Prostitution; elle avait trop de rapports de voisinage et de commerce
avec les Phniciens pour ne pas adopter quelque chose d'une religion
qui lui venait, comme la pourpre et l'encens, de Tyr et de Sidon. Elle
leur laissa le dogme, elle ne prit que le culte, et quoique Vnus
n'et pas d'autels sous son nom dans l'empire d'Isis et d'Osiris, la
Prostitution rgna, ds les temps les plus reculs, au milieu des
villes et presque publiquement, encore plus que dans le sanctuaire des
temples. Ce n'tait pas la Prostitution hospitalire: le foyer
domestique des gyptiens demeurait toujours inaccessible aux
trangers,  cause de l'horreur que ceux-ci leur inspiraient; ce
n'tait pas la Prostitution sacre, car, en s'y livrant, les femmes
n'accomplissaient pas une pratique de religion: c'tait la
Prostitution lgale dans toute sa navet primitive. Les lois
autorisaient, protgeaient, justifiaient mme l'exercice de cet infme
commerce; une femme se vendait, comme si elle et t une marchandise,
et l'homme qui l'achetait  prix d'argent excusait ou du moins
n'accusait pas l'odieux march que celle-ci n'acceptait que par
avarice. L'gyptienne se montrait aussi cupide que la Phnicienne,
mais elle ne prenait pas la peine de cacher sa cupidit sous les
apparences d'une pratique religieuse. Elle tait galement d'une
nature trs-ardente, comme si les feux de son soleil thiopique
avaient pass dans ses sens; elle possdait surtout, si nous en
croyons Ctsias, dont Athne invoque le tmoignage, des qualits et
des talents incomparables pour exciter, pour enflammer, pour
satisfaire les passions qui s'adressaient  elle; mais tout cela
n'tait qu'une manire de gagner davantage. Aussi, les courtisanes
d'gypte avaient-elles une rputation qu'elles s'efforaient de
maintenir dans le monde entier.

La religion gyptienne, ainsi que toutes les religions de l'antiquit,
avait difi la nature fcondante et gnratrice sous les noms
d'Osiris et d'Isis. C'taient, dans l'origine, les seules divinits de
l'gypte: Osiris ou le Soleil reprsentait le principe de la vie mle;
Isis ou la Terre, le principe de la vie femelle. Apule, qui avait t
initi aux mystres de la desse, lui fait tenir ce langage: Je suis
la Nature, mre de toutes choses, souveraine de tous les lments, le
commencement des sicles, la premire des divinits, la reine des
mnes, la plus ancienne habitante des cieux, l'image uniforme des
dieux et des desses... Je suis la seule divinit rvre dans
l'univers sous plusieurs formes, avec diverses crmonies et sous
diffrents noms. Les Phniciens m'appellent la Mre des dieux; les
Cypriens, Vnus Paphienne... Isis n'tait donc autre que Vnus, et
son culte mystrieux rappelait, par une foule d'allgories, le rle
que joue la femme ou la nature femelle dans l'univers. Quant  Osiris,
son mari, n'tait-ce pas l'emblme de l'homme ou de la nature mle,
qui a besoin du concours de la nature femelle qu'elle fconde, pour
engendrer et crer? Le boeuf et la vache taient donc les symboles
d'Isis et d'Osiris. Les prtres de la desse portaient dans les
crmonies le van mystique qui reoit le grain et le son, mais qui ne
garde que le premier en rejetant le second; les prtres du dieu
portaient le tau sacr ou la clef, qui ouvre les serrures les mieux
fermes. Ce tau figurait l'organe de l'homme; ce van, l'organe de la
femme. Il y avait encore l'oeil, avec ou sans sourcils, qui se
plaait  ct du tau dans les attributs d'Osiris, pour simuler les
rapports des deux sexes. De mme, aux processions d'Isis,
immdiatement aprs la vache nourricire, de jeunes filles consacres,
qu'on nommait _cistophores_, tenaient la ciste mystique, corbeille de
jonc renfermant des gteaux ronds ou ovales et trous au milieu; prs
des _cistophores_, une prtresse cachait dans son sein une petite urne
d'or, dans laquelle se trouvait le phallus, qui tait, selon Apule,
l'adorable image de la divinit suprme et l'instrument des mystres
les plus secrets. Ce phallus, qui reparaissait sans cesse et
sous toutes les formes dans le culte gyptien, tait la reprsentation
figure d'une partie du corps d'Osiris, partie que n'avait pu
retrouver Isis, lorsqu'elle rassembla conjugalement les membres pars
de son mari, tu et mutil par l'odieux Typhon, frre de la victime.
On peut donc juger du culte d'Isis et d'Osiris par les objets mmes
qui en taient les mystrieux symboles.

La Prostitution sacre devait, dans un pareil culte, avoir la plus
large extension; mais elle tait certainement, du moins dans les
premiers ges, rserve au prtre qui en faisait un des revenus les
plus productifs de ses autels. Elle rgnait avec impudeur dans ces
initiations, auxquelles il fallait prluder par les ablutions, le
repos et la continence. Le dieu et la desse avaient remis leurs
pleins pouvoirs  des ministres qui en usaient tout matriellement et
qui se chargeaient d'initier  d'infmes dbauches les nophytes des
deux sexes. Saint piphane dit positivement que ces crmonies
occultes faisaient allusion aux moeurs des hommes avant
l'tablissement de la socit. C'taient donc la promiscuit des sexes
et tous les dbordements du libertinage le plus grossier. Hrodote
nous apprend comment on se prparait aux ftes d'Isis, adore dans la
ville de Bubastis sous le nom de Diane: On s'y rend par eau, dit-il,
hommes et femmes ple-mle, confondus les uns avec les autres; dans
chaque bateau il y a un grand nombre de personnes de l'un et de
l'autre sexe. Tant que dure la navigation, quelques femmes jouent des
castagnettes, et quelques hommes de la flte; le reste, tant hommes
que femmes, chante et bat des mains. Lorsqu'on passe prs d'une ville,
on fait approcher le bateau du rivage. Parmi les femmes, les unes
continuent  jouer des castagnettes; d'autres crient de toutes leurs
forces et disent des injures  celles de la ville; celles-ci se
mettent  danser, et celles-l, se tenant debout, retroussent
indcemment leurs robes. Ces obscnits n'taient que les simulacres
de celles qui allaient se passer autour du temple o chaque anne sept
cent mille plerins venaient se livrer  d'incroyables excs.

Les horribles dsordres auxquels le culte d'Isis donna lieu se
cachaient dans des souterrains o l'initi ne pntrait qu'aprs un
temps d'preuves et de purification. Hrodote, confident et tmoin de
cette Prostitution que les prtres d'gypte lui avaient rvle, en
dit assez l-dessus pour que ses rticences mmes nous permettent de
deviner ce qu'il ne dit pas: Les gyptiens sont les premiers qui, par
principe de religion, aient dfendu d'avoir commerce avec les femmes
dans les lieux sacrs, ou mme d'y entrer aprs les avoir connues,
sans s'tre auparavant lav. Presque tous les autres peuples, si l'on
en excepte les gyptiens et les Grecs, ont commerce avec les femmes
dans les lieux sacrs, ou bien, lorsqu'ils se lvent d'auprs
d'elles, ils y entrent sans s'tre lavs. Ils s'imaginent qu'il en est
des hommes comme de tous les autres animaux. On voit, disent-ils, les
btes et les diffrentes espces d'oiseaux s'accoupler dans les
temples et les autres lieux consacrs aux dieux; si donc cette action
tait dsagrable  la divinit, les btes mmes ne l'y commettraient
pas. Hrodote, qui n'approuve pas ces raisons, s'abstient de trahir
les secrets des prtres gyptiens, dans la confidence desquels il
avait vcu  Memphis,  Hliopolis et  Thbes. Il ne nous fait
connatre qu'indirectement les moeurs prives et publiques de
l'gypte; mais  certains dtails qu'il donne en passant, on peut
juger que la corruption, chez cet ancien peuple, tait arrive  son
comble. Ainsi, on ne remettait aux embaumeurs les corps des femmes
jeunes et belles que trois ou quatre jours aprs leur mort, et cela,
de peur que les embaumeurs n'abusassent de ces cadavres. On raconte,
dit Hrodote, qu'on en prit un sur le fait avec une femme morte
rcemment.

L'histoire des rois d'gypte nous prsente encore dans l'ouvrage
d'Hrodote deux tranges exemples de la Prostitution lgale.
Rhampsinite ou Rhamss, qui rgnait environ 2244 ans avant
Jsus-Christ, voulant dcouvrir l'adroit voleur qui avait pill son
trsor, s'avisa d'une chose que je ne puis croire, dit Hrodote,
dont la crdulit avait t souvent mise  l'preuve: il prostitua sa
propre fille, en lui ordonnant de s'asseoir dans un lieu de
dbauche et d'y recevoir galement tous les hommes qui se
prsenteraient, mais de les obliger, avant de leur accorder ses
faveurs,  lui dire ce qu'ils avaient fait dans leur vie de plus
subtil et de plus mchant. Le voleur coupa le bras d'un mort, le mit
sous son manteau et alla rendre visite  la fille du roi. Il ne manqua
pas de se vanter d'tre l'auteur du vol; la princesse essaya de
l'arrter, mais, comme ils taient dans l'obscurit, elle ne saisit
que le bras du mort, pendant que le vivant gagnait la porte. Ce
nouveau tour d'adresse le recommanda tellement  l'estime de
Rhampsinite, que le roi fit grce au voleur et le maria ensuite avec
celle qu'il lui avait dj fait connatre dans un mauvais lieu. Cette
pauvre princesse en tait sortie sans doute en meilleur tat que la
fille de Chops, qui fut roi d'gypte, douze sicles avant
Jsus-Christ. Chops fit construire la grande pyramide, laquelle cota
vingt annes de travail et des dpenses incalculables. puis par ces
dpenses, rapporte Hrodote, il en vint  ce point d'infamie de
prostituer sa fille dans un lieu de dbauche, et de lui ordonner de
tirer de ses amants une certaine somme d'argent. J'ignore  quel taux
monta cette somme; les prtres ne me l'ont point dit. Non-seulement
elle excuta les ordres de son pre, mais elle voulut aussi laisser
elle-mme un monument: elle pria donc tous ceux qui la venaient voir
de lui donner chacun une pierre pour des ouvrages qu'elle mditait. Ce
fut de ces pierres, me dirent les prtres, qu'on btit la
pyramide qui est au milieu des trois. La science moderne n'a pas
encore calcul combien il tait entr de pierres dans cette pyramide.

L'rection d'une pyramide, si coteuse qu'elle ft, ne semblait pas
au-dessus des moyens d'une courtisane. Aussi, malgr la chronologie et
l'histoire, attribuait-on gnralement en gypte la construction de la
pyramide de Mycrinus  la courtisane Rhodopis. Cette courtisane
n'tait pas gyptienne de naissance, mais elle avait fait sa fortune
avec les gyptiens, longtemps aprs le rgne de Mycrinus. Rhodopis,
qui vivait sous Amasis, 600 ans avant Jsus-Christ, tait originaire
de Thrace; elle avait t compagne d'esclavage d'sope le fabuliste,
chez Iadmon,  Samos. Elle fut mene en gypte par Xanthus, de Samos,
qui faisait aux dpens d'elle un assez vilain mtier, puisqu'il
l'avait achete pour qu'elle exert l'tat de courtisane au profit de
son matre. Elle russit  merveille, et sa renomme lui attira une
foule d'amants entre lesquels Charaxus, de Mytilne, frre de la
clbre Sapho, fut tellement pris de cette charmante fille, qu'il
donna une somme considrable pour sa ranon. Rhodopis, devenue libre,
ne quitta pas l'gypte, o sa beaut et ses talents lui procurrent
des richesses immenses. Elle en fit un singulier usage, car elle
employa la dixime partie de ses biens  fabriquer des broches de fer,
qu'elle offrit, on ne sait pour quel voeu, au temple de Delphes,
o on les voyait encore du temps d'Hrodote. Ce grave historien
parle de ces broches symboliques comme d'une chose que personne
n'avait encore imagine et il ne cherche pas  deviner le sens figur
de cette singulire offrande. On n'en montrait plus que la place du
temps de Plutarque. La tradition populaire avait si bien confondu les
broches du temple d'Apollon delphien et la pyramide de Mycrinus,
construite plusieurs sicles avant la fabrication des broches, que
tout le monde en gypte s'obstinait  mettre cette pyramide sur le
compte de Rhodopis. Selon les uns, elle en avait pay la faon; selon
les autres (Strabon et Diodore de Sicile ont l'air d'adopter cette
opinion errone), ses amants l'avaient fait btir  frais communs pour
lui plaire: d'o il faut conclure que la courtisane avait l'amour des
pyramides.

Rhodopis, que les Grecs nommaient Dorica, et Dorica tait clbre dans
toute la Grce, ouvrit la liste de ses adorateurs par le nom d'sope,
qui, tout contrefait et tout laid qu'il ft, ne donna qu'une de ses
fables pour acheter les faveurs de cette belle fille de Thrace. Le
baiser du pote la dsigna aux regards complaisants de la destine. Le
beau Charaxus,  qui elle devait sa libert et le commencement de son
opulence, la laissa se fixer dans la ville de Naucratis, o il venait
la voir,  chaque voyage qu'il faisait en gypte pour y apporter et y
vendre du vin. Rhodopis l'aimait assez pour lui tre fidle tant qu'il
sjournait  Naucratis, et l'amour l'y retenait plus que son
commerce. Pendant une de ses absences, Rhodopis, assise sur une
terrasse, regardait le Nil et cherchait  l'horizon la voile du navire
qui lui ramenait Charaxus; une de ses pantoufles avait quitt son pied
impatient et brillait sur un tapis: un aigle la vit, la saisit avec
son bec et l'emporta dans les airs. En ce moment, le roi Amasis tait
 Naucratis et y tenait sa cour, entour de ses principaux officiers.
L'aigle, qui avait enlev la pantoufle de Rhodopis sans que celle-ci
s'en apert, laissa tomber cette pantoufle sur les genoux du Pharaon.
Jamais il n'avait rencontr pantoufle si petite et si avenante. Il se
mit en qute aussitt du joli pied  qui elle appartenait, et
lorsqu'il l'eut trouv, en faisant essayer la divine pantoufle 
toutes les femmes de ses tats, il voulut avoir Rhodopis pour
matresse. Nanmoins, la matresse d'Amasis ne renona pas  Charaxus;
et la Grce clbra, dans les chansons de ses potes, les amours de
Dorica, que Sapho, soeur de Charaxus, avait poursuivie d'amers
reproches. Pausidippe, dans son livre sur l'thiopie, a consacr cette
pigramme  l'amante de Charaxus: Un noeud de rubans relevait tes
longues tresses, des parfums voluptueux s'exhalaient de ta robe
flottante; aussi vermeille que le vin qui rit dans les coupes, tu
enlaais dans tes bras charmants le beau Charaxus. Les vers de Sapho
l'attestent et t'assurent l'immortalit. Naucratis en conservera le
souvenir, tant que les vaisseaux vogueront avec joie sur les flots du
Nil majestueux.

Naucratis tait la ville des courtisanes: celles qui sortaient de
cette ville semblaient avoir profit des leons de Rhodopis. Leurs
charmes et leurs sductions firent longtemps l'entretien de la Grce,
qui envoyait souvent ses dbauchs  Naucratis et qui en rapportait de
merveilleux rcits de Prostitution. Aprs Rhodopis, une autre
courtisane, nomme Archidice, acquit aussi beaucoup de clbrit par
les mmes moyens; mais, de l'aveu d'Hrodote, elle eut moins de vogue
que sa devancire. On sait pourtant qu'elle mettait un si haut prix 
ses faveurs, que le plus riche se ruinait  les payer; et beaucoup se
ruinrent ainsi. Un jeune gyptien, qui tait perdument amoureux de
cette courtisane, voulut se ruiner pour elle; mais, comme sa fortune
tait mdiocre, Archidice refusa la somme et l'amant. Celui-ci ne se
tint pas pour battu: il invoqua Vnus, qui lui envoya en songe
gratuitement ce qu'il et pay si cher en ralit; il n'en demanda pas
davantage. La courtisane apprit ce qui s'tait pass sans elle, et
cita devant les magistrats son dbiteur insolvable en lui rclamant le
prix du songe. Les magistrats jugrent ce point litigieux avec une
grande sagesse: ils autorisrent Archidice  rver qu'elle avait t
paye, et partant quitte. (Voy. les notes de Larcher, traducteur
d'Hrodote.)

La grande poque des courtisanes en gypte parat avoir t celle des
Ptolmes, dans le troisime sicle avant Jsus-Christ; mais, parmi
ces illustres filles, les unes taient Grecques, les autres
venaient d'Asie, et presque toutes avaient commenc par jouer de la
flte. Ptolme-Philadelphe en eut un grand nombre  son service:
l'une, Clin, lui servait d'chanson, et il lui fit lever des
statues qui la reprsentaient vtue d'une tunique lgre et tenant une
coupe ou _rithon_; l'autre, Mnside, tait une de ses musiciennes;
celle-ci, Pothyne, l'enchantait par les grces de sa conversation;
celle-l, Myrtion, qu'il avait tire d'un lieu de dbauche hant par
les bateliers du Nil, l'enivrait de sales jouissances. Ce Ptolme
payait gnreusement les services qu'on lui rendait, et il honora d'un
tombeau la mmoire de Stratonice, qui lui avait laiss de tendres
souvenirs, quoiqu'elle ft Grecque et non gyptienne. Ce roi
voluptueux n'avait pas de rpugnance pour les Grecques: il avait fait
venir d'Argos la belle Bilistique, qui descendait de la race des
Atrides, et qui oubliait son origine le plus joyeusement qu'elle
pouvait. Ptolme Evergte, fils de Philadelphe, n'parpilla pas ses
amours autant que son pre lui en avait donn l'exemple: il se
contenta d'Irne, qu'il conduisit  phse, dont il tait gouverneur,
et qui poussa le dvouement jusqu' mourir avec lui. Ptolme
Philopator se mit  la merci d'une adroite courtisane, nomme
Agathocle, qui rgna sous son nom en gypte, comme elle rgnait dans
sa chambre  coucher. Un autre Ptolme ne pouvait se passer d'une
htaire subalterne, qu'il avait surnomme Hippe, ou la Jument,
parce qu'elle se partageait entre lui et l'administrateur du fourrage
de ses curies. Il aimait surtout  boire avec elle; un jour qu'elle
buvait  plein gosier, il s'cria en riant et en lui frappant sur la
croupe: La Jument a trop mang de foin!




CHAPITRE III.

  SOMMAIRE. --La Prostitution hospitalire chez les Hbreux. --Les
  fils des anges. --Le dluge. --Sodome et Gomorrhe. --Les filles de
  Loth. --La Prostitution lgale tablie chez les Patriarches.
  --Joseph et la femme de l'eunuque Putiphar. --Thamar se prostitue
   Juda son beau-pre. --Le _march aux paillardes_. --Les _femmes
  trangres_. --Le roi Salomon permet aux courtisanes de s'tablir
  dans les villes. --Apostrophe du prophte zchiel  Jrusalem la
  grande prostitue. --Lois de Mose. --Sorte de Prostitution
  permise par Mose, et  quelles conditions. --Trafic que les
  Hbreux faisaient entre eux de leurs filles. --Inflexibilit de
  Mose  l'gard des crimes contre nature. --Raisons qui avaient
  dcid Mose  exclure les Juives de la Prostitution lgale. --Le
  chapitre XVIII du _Lvitique_. --Infirmits secrtes dont les
  femmes juives taient affliges. --Prcautions singulires prises
  par Mose pour sauvegarder la sant des Hbreux. --Tourterelles
  offertes en holocauste par les _hommes dcoulants_, pour obtenir
  leur gurison. --La loi de Jalousie. --Le _gteau de jalousie_ et
  les _eaux amres_ de la maldiction. --La Prostitution sacre chez
  les Hbreux. --Cultes de Moloch et de Baal-Phegor. --Superstitions
  obscnes et offrandes immondes. --Les _Molochites_. --Les
  _effmins_ ou consacrs. --Leurs mystres infmes. --Le _prix du
  chien_. --Les _consacres_. --Maladies nes de la dbauche des
  Isralites. --Zambri et la prostitue de Madian. --Les effmins
  dtruits par Mose reparaissent sous les rois de Juda. --Asa les
  chasse  son tour. --Maacha, mre d'Asa, grande prtresse de
  Priape. Les effmins, revenus de nouveau, sont dcims par
  Josias. --Dbordements des Isralites avec les filles de Moab.
  --Moeurs des prostitues moabites. --Expdition contre les
  Madianites. --Massacre des femmes prisonnires, par ordre de
  Mose. --Lois de Mose sur la virginit des filles. --Moyens des
  Juifs pour constater la virginit. --Peines contre l'adultre et
  le viol. --L'_achat d'une vierge_. --La concubine de Mose.
  --Chtiment inflig par le Seigneur  Marie, soeur de Mose.
  --Recommandation de Mose aux Hbreux, au sujet des plaisirs de
  l'amour. --La fille de Jepht. --Les espions de Josu et la fille
  de joie Rahab. --Samson et la paillarde de Gaza. --Dalila. --Le
  lvite d'phram et sa concubine. --Infamie des Benjamites. --La
  jeune fille vierge du roi David. --Dbordements du roi Salomon.
  --Ses sept cents femmes et ses trois cents concubines. --Tableau
  et caractre de la Prostitution  l'poque de Salomon, puiss dans
  son livre des _Proverbes_. --Les prophtes Isae, Jrmie et
  zchiel. --Le temple de Dieu  Jrusalem, thtre du commerce des
  prostitues. --Jsus les chasse de la maison du Seigneur. --Marie
  Madeleine chez le Pharisien. --Jsus lui remet ses pchs  cause
  de son repentir.


Les Hbreux, qui taient originaires de la Chalde, y avaient pris les
moeurs de la vie pastorale: il est donc certain que la Prostitution
hospitalire exista dans les ges reculs, chez la race juive comme
chez les ptres et les chasseurs chaldens. On en retrouve la trace 
et l dans les livres saints. Mais la Prostitution sacre tait
fondamentalement antipathique avec la religion de Mose, et ce grand
lgislateur, qui avait pris  tche d'imposer un frein  son peuple
pervers et corrompu, s'effora de rprimer au nom de Dieu les excs
pouvantables de la Prostitution lgale. De l cette pnalit
terrible qu'il avait trace en caractres de sang sur les tables de la
loi, et qui suffisait  peine pour arrter les monstrueux dbordements
des fils d'Abraham.

Le plus ancien exemple qui existe peut-tre de la Prostitution
hospitalire, c'est dans la Gense qu'il faut le chercher. Du temps de
No les fils de Dieu ou les anges taient descendus sur la terre pour
connatre les filles des hommes, et ils en avaient eu des enfants qui
furent des gants. Ces anges venaient le soir demander un abri sous la
tente d'un patriarche et ils y laissaient, en s'loignant plus ou
moins satisfaits de ce qu'ils avaient trouv, des souvenirs vivants de
leur passage. La Gense ne nous dit pas  quel signe authentique on
pouvait distinguer un ange d'un homme: ce n'tait qu'au bout de neuf
mois qu'il se rvlait par la naissance d'un gant. Ces gants
n'hritrent pas des vertus de leurs pres, car la mchancet des
hommes ne fit que s'accrotre; de telle sorte que le Seigneur, indign
de voir l'espce humaine si dgnre et si corrompue, rsolut de
l'anantir,  l'exception de No et de sa famille. Le dluge renouvela
la face du monde, mais les passions et les vices, que Dieu avait voulu
faire disparatre, reparurent et se multiplirent avec les hommes.
L'hospitalit mme ne fut plus chose sainte et respecte dans les
villes immondes de Sodome et de Gomorrhe; lorsque les deux anges
qui avaient annonc  Abraham que sa femme Sarah, ge de six vingts
ans, lui donnerait un fils, allrent  Sodome et s'arrtrent dans la
maison de Loth pour y passer la nuit, les habitants de la ville,
depuis le plus jeune jusqu'au plus vieux, environnrent la maison, et
appelant Loth: O sont ces hommes, lui dirent-ils, qui sont venus
cette nuit chez toi? Fais-les sortir, afin que nous les
connaissions? --Je vous prie, mes frres, rpondit Loth, ne leur faites
point de mal. J'ai deux filles qui n'ont point encore connu d'homme,
je vous les amnerai, et vous les traiterez comme il vous plaira,
pourvu que vous ne fassiez pas de mal  ces hommes. Car ils sont venus
 l'ombre de mon toit. Loth, qui faisait ainsi  l'hospitalit le
sacrifice de l'honneur de ses filles, n'et-il pas accord de bonne
grce  ses deux htes ce qu'il offrait malgr lui  une populace en
dlire? Quant  ses deux filles, que le spectacle de la destruction de
Sodome et de Gomorrhe n'avait point assez pouvantes pour leur
inspirer des sentiments de continence, elles abusrent trangement
l'une aprs l'autre de l'ivresse de leur malheureux pre.

C'est bien la dbauche, et la plus hideuse, mais ce n'est pas encore
la Prostitution lgale, celle qui s'accomplit en vertu d'un march que
la loi ne condamne pas et que l'usage autorise. Cette espce de
Prostitution se montre chez les Hbreux, ds les temps des
patriarches, dix-huit sicles avant Jsus-Christ, alors mme que
le chaste Joseph, esclave et intendant de l'eunuque Putiphar en
gypte, rsistait aux provocations impudiques de la femme de son
matre, et lui abandonnait son manteau plutt que son honneur. Un des
frres de Joseph, Juda, le quatrime fils de Jacob, avait mari
successivement  une fille nomme Thamar deux fils qu'il avait eus
avec une Chananenne: ces deux fils, Her et Onan, tant morts sans
laisser d'enfants, leur veuve se promettait d'pouser leur dernier
frre, Sla; mais Juda ne se souciait pas de ce mariage, auquel les
deux prcdents, rests striles, attachaient un fcheux augure.
Thamar, mcontente de son beau-pre, qui s'tait engag vis--vis
d'elle  la marier avec Sla, imagina un singulier moyen de prouver
qu'elle pouvait devenir mre. Ayant su que Juda s'en allait sur les
hauteurs de Tinnath pour y faire tondre ses brebis, elle ta ses
habits de veuvage, elle se couvrit d'un voile et s'en enveloppa, puis
s'assit dans un carrefour sur la route que Juda devait prendre. Quand
Juda la vit, raconte la _Gense_ (ch. XXXVIII), il imagina que c'tait
une prostitue, car elle avait couvert son visage pour n'tre pas
reconnue. Et, s'avanant vers elle, il lui dit: Permets que j'aille
avec toi! Car il ne souponnait pas que ce ft sa belle-fille. Elle
lui rpondit: Que me donneras-tu pour jouir de mes embrassements? Il
dit: Je t'enverrai un chevreau de mes troupeaux. Alors, elle reprit:
Je ferai ce que tu veux, si tu me donnes des arrhes jusqu' ce
que tu m'envoies ce que tu promets? Et Juda lui dit: Que veux-tu que
je te donne pour arrhes? Elle rpondit: Ton anneau, ton bracelet et
le bton que tu tiens  la main. Il s'approcha d'elle et aussitt
elle conut; ensuite, se levant, elle s'en alla, et, quittant le voile
qu'elle avait pris, elle revtit les habits du veuvage. Cependant Juda
envoya un chevreau, par l'entremise d'un de ses ptres, qui devait lui
rapporter son gage; mais le ptre ne trouva pas cette femme, entre les
mains de qui le gage tait rest, et il interrogea les passants: O
est cette prostitue qui stationnait dans le carrefour? Et ils
rpondirent: Il n'y a point eu de prostitue dans cet endroit-l. Et
il retourna vers Juda et lui dit: Je ne l'ai point trouve, et les
gens de l'endroit m'ont dclar que jamais prostitue n'avait
stationn  cette place. Peu de temps aprs, on vint annoncer  Juda
que sa belle-fille tait enceinte et il ordonna qu'elle ft brle
comme adultre; mais Thamar lui fit connatre alors le pre de
l'enfant qu'elle portait, en lui rendant son anneau, son bracelet et
son bton.

Voil certainement le plus ancien exemple de Prostitution lgale que
puisse nous fournir l'histoire; car le fait, rapport par Mose avec
toutes les circonstances qui le caractrisrent, remonte au
vingt-unime sicle avant Jsus-Christ. Nous voyons dj la prostitue
juive, cache dans les plis d'un voile, assise au bord d'un
chemin et s'y livrant  son infme mtier avec le premier venu qui
veut la payer. C'tait l, depuis la plus haute antiquit, le rle que
jouait la Prostitution chez les Hbreux. Les livres saints sont
remplis de passages qui nous montrent les carrefours des routes
servant de march et de champ de foire aux _paillardes_, qui tantt se
tenaient immobiles, enveloppes dans leur voile comme dans un linceul,
et tantt, vtues d'habits immodestes et richement pares, brlaient
des parfums, chantaient des chansons voluptueuses, en s'accompagnant
avec la lyre, la harpe et le tambour, ou dansaient au son de la double
flte. Ces paillardes n'taient pas des Juives, du moins la plupart;
car l'criture les qualifie ordinairement de _femmes trangres_:
c'taient des Syriennes, des gyptiennes, des Babyloniennes, etc., qui
excellaient dans l'art d'exciter les sens. La loi de Mose dfendait
expressment aux femmes juives de servir d'auxiliaires  la
Prostitution qu'elle autorisait pour les hommes, puisqu'elle ne la
condamnait pas. On s'explique donc comment les _femmes trangres_
n'avaient pas le droit de se prostituer dans l'enceinte des villes et
pourquoi les grands chemins avaient le privilge de donner asile  la
dbauche publique. Il n'y eut d'exception  cet usage que sous le
rgne de Salomon, qui permit aux courtisanes de s'tablir au milieu
des villes. Mais, auparavant et depuis, on ne les rencontrait pas dans
les rues et les carrefours de Jrusalem; on les voyait se mettre
 l'encan, le long des routes. L, elles dressaient leurs tentes de
peaux de btes ou d'toffes aux couleurs clatantes. Quinze sicles
aprs l'aventure de Thamar, le prophte zchiel disait, dans son
langage symbolique,  Jrusalem la grande prostitue: Tu as construit
un lupanar et tu t'es fait un lieu de Prostitution dans tous les
carrefours,  la tte de chaque chemin tu as arbor l'enseigne de ta
paillardise, et tu as fait un abominable emploi de ta beaut, et tu
t'es abandonne  tous les passants (_divisisti pedes tuos omni
transeunti_, dit la _Vulgate_), et tu as multipli tes fornications.

Le sjour des Hbreux en gypte, o les moeurs taient fort
dpraves, acheva de pervertir les leurs et de les ramener  l'tat de
simple nature: ils vivaient dans une honteuse promiscuit, lorsque
Mose les fit sortir de servitude et leur donna un code de lois
religieuses et politiques. Mose, en conduisant les Juifs vers la
terre promise, eut besoin de recourir  une pnalit terrible pour
arrter les excs de la corruption morale qui dshonorait le peuple de
Dieu. Du haut du mont Sina il fit entendre ces paroles, que le
Seigneur pronona au milieu des clairs et des tonnerres: Tu ne
paillarderas point! Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain!
Ensuite, il ne ddaigna pas de rgler lui-mme, au nom de Jehovah, les
formes d'une espce de Prostitution qui faisait essentiellement partie
de l'esclavage. Si quelqu'un a vendu sa fille comme esclave,
dit-il, elle ne pourra quitter le service de son matre,  l'instar
des autres servantes. Si elle dplat aux yeux du matre  qui elle a
t livre, que le matre la renvoie; mais il n'aura pas le pouvoir de
la vendre  un peuple tranger, s'il veut se dbarrasser d'elle.
Toutefois, s'il l'a fiance  son fils, il doit se conduire envers
elle comme envers ses propres filles. Que s'il en a pris une autre, il
pourvoira  la dot et aux habits de son esclave, et il ne lui niera
pas le prix de sa pudicit (_pretium pudiciti non negabit_). S'il ne
fait pas ces trois choses, elle sortira de servage, sans rien payer.
Ce passage, que les commentateurs ont compris de diffrentes faons,
prouve de la manire la plus vidente que chez les Juifs, du moins
avant la rdaction dfinitive des tables de la loi, le pre avait le
droit de vendre sa fille  un matre, qui en faisait sa concubine pour
un temps dtermin par le contrat de vente. On voit aussi, dans cette
singulire lgislation, que la fille, vendue de la sorte au profit de
son pre, ne retirait aucun avantage personnel de l'abandon qu'elle
tait force de faire de son corps, except dans le cas o le matre,
aprs l'avoir fiance  son fils, voudrait la remplacer par une autre
concubine. Il est donc clairement tabli que les Hbreux trafiquaient
entre eux de la Prostitution de leurs filles.

Mose, ce sage lgislateur qui parlait aux Hbreux par la bouche de
Dieu, avait affaire  des pcheurs incorrigibles: il leur laissa,
par prudence, comme un faible ddommagement de ce qu'il leur enlevait,
la libert d'avoir commerce avec des prostitues trangres; mais il
fut inflexible  l'gard des crimes de bestialit et de sodomie.
Celui qui aura eu des rapports charnels avec une bte de somme sera
puni de mort, dit-il dans l'_Exode_ (chap. XXII). Tu n'auras pas de
relation sexuelle avec un mle, comme avec une femme, dit-il dans le
_Lvitique_ (chap. XVIII), car c'est une abomination; tu ne
cohabiteras avec aucune bte et tu ne te souilleras pas avec elle. La
femme ne se prostituera pas  une bte et ne se mlangera pas avec
elle, car c'est un forfait! Mose, en parlant de ces dsordres contre
nature, ne peut s'empcher d'excuser les Juifs, qui ne les avaient pas
invents et qui s'y abandonnaient  l'exemple des autres peuples. Les
nations que je m'en vais chasser de devant vous se sont pollues de
toutes ces turpitudes, s'crie le chef d'Isral, la terre qu'elles
habitent en a t souille, et moi je vais punir sur elle son
iniquit, et la terre vomira ses habitants. Mose, qui sait combien
son peuple est obstin dans ses vilaines habitudes, joint la menace 
la prire pour imposer un frein salutaire aux drglements des sens:
Quiconque aura fait une seule de ces abominations sera retranch du
milieu des miens! Ce n'tait point encore assez pour effrayer les
coupables; Mose revient encore  plusieurs reprises sur la peine
qu'on doit leur infliger: Les deux auteurs de l'abomination
seront galement mis  mort, lapids ou brls, l'homme et la bte, la
bte et la femme, le mle et son complice mle. Mose n'avait donc
pas prvu que le sexe fminin pt se livrer  de pareilles normits.
Et toujours il mettait sous les yeux des Isralites la ncessit de ne
pas ressembler aux peuples qu'ils allaient chasser de la terre de
Chanaan: Vous ne suivrez point les errements de ces nations, disait
l'ternel, car elles ont pratiqu les infamies que je vous dfends, et
je les ai prises en abomination (_Lvit._, XX).

Le but vident de la loi de Mose tait d'empcher, autant que
possible, la race juive de dgnrer et de s'abtardir par suite des
dbauches qui n'avaient dj que trop vici son sang et appauvri sa
nature. Ces dbauches portaient, d'ailleurs, un grave prjudice au
dveloppement de la population et  la sant publique. Tels furent
certainement les deux principaux motifs qui dterminrent le
lgislateur  ne tolrer la Prostitution lgale, que chez les femmes
trangres. Il la dfendit absolument aux femmes juives. Tu ne
prostitueras pas ta fille, dit-il dans le _Lvitique_ (chap. XIX),
afin que la terre ne soit pas souille ni remplie d'impuret. Il dit
encore plus expressment dans le _Deutronome_ (XXIII): Il n'y aura
pas de prostitues entre les filles d'Isral, ni de ruffian entre les
fils d'Isral. (_Non erit meretrix de filiabus Israel nec scortator
de filiis Israel._) Ces deux articles du code de Mose rglrent la
Prostitution chez les Juifs, quand les Juifs furent fixs en
Palestine et constitus en corps de nation sous le gouvernement des
juges et des rois. Les lieux de dbauche taient dirigs par des
trangers, la plupart Syriens; les femmes de plaisir, dites
consacres, taient toutes trangres, la plupart Syriennes. Quant aux
raisons qui avaient dcid Mose  exclure les femmes juives de la
Prostitution lgale, elles sont suffisamment dduites dans les
chapitres du _Lvitique_ o il ne craint pas de rvler les infirmits
dgotantes auxquelles taient sujettes alors les femmes de sa race.
De l toutes les prcautions qu'il prend pour rendre les unions saines
et prolifiques. On ne s'explique pas autrement ce chapitre XVIII du
_Lvitique_, dans lequel il numre toutes les personnes du sexe
fminin, dont un juif ne dcouvrira pas la nudit (_turpitudinem non
discoperies_), sous peine de dsobir  l'ternel: Que nul ne
s'approche de sa parente pour cohabiter avec elle! dit le Seigneur.
Ainsi, tout Juif ne pouvait, sans crime, connatre sa mre ou
belle-mre, sa soeur ou belle-soeur, sa fille, petite-fille ou
belle-fille, sa tante maternelle ou paternelle, sa nice ou sa cousine
germaine. Mose crut utile d'tablir de la sorte les degrs de parent
qui repoussassent une alliance incompatible et plus contraire encore 
l'tat physique d'une socit qu' son organisation morale. C'tait
par des motifs tout  fait analogues, que l'approche d'une femme, 
l'poque de son indisposition menstruelle, avait t si svrement
interdite, que la loi de Mose la punissait de mort dans
certaines circonstances. Le danger, il est vrai, tait plus srieux
chez les Juives que partout ailleurs.

Ces Juives, si belles qu'elles fussent, avec leurs yeux noirs fendus
en amande, avec leur bouche voluptueuse aux lvres de corail et aux
dents de perles, avec leur taille souple et cambre, avec leur gorge
ferme et riche, avec tous les trsors de leurs formes poteles, ces
juives, dont la Sunamite du _Cantique des Cantiques_ nous offre un si
sduisant portrait, taient affliges, s'il faut en croire Mose, de
secrtes infirmits que certains archologues de la mdecine ont voulu
traiter comme les symptmes du mal vnrien. A coup sr, ce mal-l ne
venait ni de Naples ni d'Amrique. Il serait donc imprudent et bien
os de se prononcer sur un sujet si dlicat; mais, en tout cas, on ne
peut qu'approuver Mose, qui avait pris des prcautions singulires
pour sauvegarder la sant des Hbreux et pour empcher leur
progniture d'tre gte dans son germe. Selon d'autres commentateurs,
peu ou point mdecins, mais trs-habiles thologiens sans doute, il ne
s'agit que du flux de sang et des hmorrhodes, dans ce terrible
chapitre XV du _Lvitique_, qui commence ainsi dans la traduction la
plus dcente: Tout homme  qui la chair dcoule sera souill  cause
de son flux, et telle sera la souillure de son flux; quand sa chair
laissera aller son flux ou que sa chair retiendra son flux, c'est sa
souillure. Le texte de la _Vulgate_ ne laisse pas de doute sur
la nature de ce flux, sinon sur son origine: _Vir qui patitur fluxum
seminis immundus erit; et tunc indicabitur huic vitio subjacere, cum
per singula momenta adhserit carni ejus atque concreverit foedus
humor._ Et voil pourquoi Mose avait ordonn des ablutions si
rigoureuses et des preuves si austres,  ceux qui _dcoulaient_,
suivant l'expression des traductions orthodoxes de la _Bible_. Le
malade, qui rendait impur tout ce qu'il touchait, et dont les
vtements devaient tre lavs  mesure qu'il les souillait, se rendait
 l'entre du tabernacle, le huitime jour de son flux, et sacrifiait
deux tourterelles ou deux pigeons, l'un pour son pch, l'autre en
holocauste. Ces deux pigeons, que le paganisme avait consacrs  Vnus
 cause de l'ardeur et de la multiplicit de leurs caresses,
reprsentaient videmment les deux auteurs d'un pch qui avait eu de
si fcheuses consquences. Ce sacrifice expiatoire ne gurissait pas
le malade, qui restait retranch hors d'Isral et loin du tabernacle
de Dieu jusqu' ce que son flux s'arrtt. Mose impose l de
vritables rglements de police, pour empcher autant que possible
qu'une maladie immonde, qui altrait les sources de la gnration chez
les Hbreux, ne se propaget encore en augmentant ses ravages, et ne
fint par infecter tout le peuple d'Isral.

Cette maladie cependant s'tait tellement aggrave et multiplie
pendant le sjour des Isralites dans le dsert, que Mose expulsa du
camp tous ceux qui en taient atteints (_Nombres_, chap. V). Ce
fut par l'ordre du Seigneur que les enfants d'Isral chassrent sans
piti tout lpreux et _tout homme dcoulant_. On peut penser que ces
malheureux,  qui sans doute l'ternel n'envoyait pas le bienfait de
la manne cleste, prirent de froid et de faim, sinon de leur mal. Il
est permis de rapporter encore  ce mal trange et odieux la loi de
Jalousie, que Mose formula pour tranquilliser les maris qui
accusaient leurs femmes d'avoir compromis leur sant en commettant un
adultre dont elles avaient gard les traces cuisantes. Des querelles
inextinguibles clataient sans cesse  ce sujet dans l'intrieur des
mnages juifs. Le mari souponnait sa femme et cherchait la preuve de
ses soupons dans l'tat de leur sant rciproque; la femme jurait en
vain qu'elle ne s'tait pas souille, et elle imputait souvent  son
mari les torts que celui-ci lui reprochait. Alors, mari et femme se
rendaient devant le sacrificateur; le mari prsentait pour sa femme un
gteau de farine d'orge, sans huile, nomm _gteau de jalousie_; les
deux poux se tenaient debout devant l'ternel; le sacrificateur
posait le gteau sur les mains de la femme, et tenait dans les siennes
les eaux amres qui apportent la maldiction: Si aucun homme n'a
couch avec toi, lui disait-il, et si, tant en la puissance de ton
mari, tu ne t'es point dbauche et souille, sois exempte de ces eaux
amres; mais si, tant en la puissance de ton mari, tu t'es dbauche
et souille, et que quelque autre que ton mari ait couch avec
toi, que l'ternel te livre  l'excration  laquelle tu t'es
assujettie par serment, et que ces eaux-l, qui apportent la
maldiction, entrent dans tes entrailles pour te faire enfler le
ventre et faire tomber ta cuisse. La femme rpondait _Amen_ et buvait
les eaux amres, tandis que le sacrificateur faisait tournoyer le
gteau de jalousie et l'offrait sur l'autel. Si plus tard la femme
voyait enfler son ventre et se desscher sa cuisse, elle tait
convaincue d'adultre et elle devenait infme aux yeux d'Isral. Son
mari, au contraire, que tout le monde plaignait comme une victime
_exempte de faute_, se trouvait justifi, sinon guri; car, bien qu'il
n'et pas bu les eaux amres en prsence du sacrificateur, il avait
souvent la meilleure part des infirmits dgotantes et des accidents
terribles que l'excration faisait peser sur sa femme criminelle.
Quand celle-ci avait manifest son innocence par l'tat prospre de
son ventre et de sa cuisse charnue, elle n'avait plus  redouter les
reproches de son mari et elle pouvait avoir des enfants.

Mose, on le voit, ne s'occupait pas seulement de moraliser les
Isralites: il s'efforait de dtruire les germes de leurs vilaines
maladies, et il mettait ses lois d'hygine publique sous la sauvegarde
du tabernacle de Dieu. Mais les Isralites, en passant  travers
les peuplades trangres, Moabites, Ammonites, Chananens, et
toutes ces races syriennes plus ou moins corrompues et idoltres,
s'incorporaient les gots, les usages et les vices de leurs htes ou
de leurs allis. Or, la Prostitution la plus audacieuse florissait
chez les descendants incestueux de Loth et de ses filles. La
Prostitution sacre avait surtout tendu son empire impudique dans le
culte des faux dieux, que les habitants du pays adoraient avec une
dplorable frnsie. Moloch et Baal-Phegor taient les monstrueuses
idoles de cette Prostitution  laquelle le peuple juif s'empressa de
se faire initier. Mose eut beau svir contre les fornicateurs, leur
exemple ne fut pas moins suivi par ceux qui se laissrent entraner
aux apptits de la chair. Ainsi, une foule de superstitions obscnes
restrent dans les moeurs des Hbreux, quoique les autels de Baal et
de Moloch eussent t renverss et ne reussent plus d'offrandes
immondes. Mose, dans le chapitre XX du _Lvitique_ et dans le
chapitre XXIII du _Deutronome_, a imprim un stigmate d'infamie  ce
culte excrable et aux apostats qui le pratiquaient  la honte du vrai
Dieu d'Isral: Quiconque des enfants d'Isral ou des trangers qui
demeurent dans Isral donnera de sa semence  l'idole de Moloch, qu'il
soit puni de mort: le peuple le lapidera. Ainsi parle l'ternel 
Mose, en lui ordonnant de retrancher du milieu de son peuple ceux qui
auront forniqu avec Moloch. Dans le _Deutronome_, c'est Mose seul
qui condamne, sans toutefois les frapper d'une peine dtermine,
certaines impurets qui concernaient Baal plutt que Moloch: Tu
n'offriras pas dans le temple du Seigneur le salaire de la
Prostitution et le _prix du chien_, quel que soit le voeu que tu
aies fait, parce que ces deux choses sont en abomination devant le
Seigneur ton Dieu.

Les savants se sont donn beaucoup de mal pour dcouvrir quels taient
ces dieux moabites, Moloch et Baal-Phegor; ils ont extrait du _Talmud_
et des commentateurs juifs les dtails les plus tranges sur les
idoles de ces dieux-l et sur le culte qu'on leur rendait. Ainsi,
Moloch tait reprsent sous la figure d'un homme  tte de veau, qui,
les bras tendus, attendait qu'on lui offrt en sacrifice de la fleur
de farine, des tourterelles, des agneaux, des bliers, des veaux, des
taureaux et des enfants. Ces diffrentes offrandes se plaaient dans
sept bouches qui s'ouvraient au milieu du ventre de cette avide
divinit d'airain, pose sur un immense four qu'on allumait pour
consumer  la fois les sept espces d'offrandes. Pendant cet
holocauste, les prtres de Moloch faisaient une terrible musique de
sistres et de tambours, afin d'touffer les cris des victimes. C'est
alors qu'avait lieu l'infamie, maudite par le Dieu d'Isral: les
_Molochites_ se livraient  des pratiques dignes de la patrie d'Onan,
et, anims par le bruit cadenc des instruments de musique, ils
s'agitaient autour de la statue incandescente qui apparaissait rouge 
travers la fume, ils poussaient des hurlements frntiques, et,
suivant l'expression biblique, donnaient de leur postrit 
Moloch. Cette abomination se naturalisa tellement dans Isral, que
quelques malheureux insenss osrent l'introduire dans le culte du
Dieu des Juifs, et souillrent ainsi son sanctuaire. La colre de
Mose en fit justice, et il rpta ces paroles de l'ternel: Je
mettrai ma face contre ceux qui paillardent avec Moloch, et je les
retrancherai du milieu de mon peuple. Ce Moloch, ou Molec, n'tait
autre que la Mylitta des Babyloniens, l'Astart des Sidoniens, la
Vnus gnratrice, la femme divinise. De l, les offrandes qu'on lui
apportait: la fleur de farine, pour indiquer la substance de vie; les
tourterelles, pour exprimer les tendresses de l'amour; les agneaux,
pour dsigner la fcondit; les bliers, pour caractriser la
ptulance des sens; les veaux, pour peindre la richesse de la nature
nourricire; les taureaux, pour symboliser la force cratrice; et les
enfants, pour montrer le but du culte mme de la desse. On comprend
que, par une honteuse exagration du zle religieux, les fidles
adorateurs de Moloch, n'ayant pas d'enfants  lui offrir, lui aient
offert une impure compensation de ce cruel sacrifice. Au reste, il
semble que le culte de ce sale Moloch ait eu moins de vogue que celui
de Baal-Phegor chez les Juifs.

Baal-Phegor ou Belphegor, qui tait le dieu favori des Madianites, fut
accept par les Hbreux avec une passion qui tmoigne assez de
l'indcence de ses mystres. Ce dieu malhonnte balana souvent le
Dieu d'Abraham et de Jacob; son culte dtestable, accompagn des
plus affreuses dbauches, ne fut jamais compltement dtruit dans la
nation juive, qui le pratiquait secrtement dans les bois et dans les
montagnes. Ce culte tait certainement celui d'Adonis ou de Priape.
Les monuments qui reprsentaient le dieu nous manquent tout  fait.
C'est  peine si quelques crivains juifs se sont permis de faire
parler la tradition au sujet de Baal, de ses statues et de ses
crmonies. Nous nous bornerons  entrevoir derrire un voile dcent
les images scandaleuses que Selden, l'abb Mignot et Dulaure ont
essay de relever avec la main de l'rudition. Selon Selden, qui
s'appuie de l'autorit d'Origne et de saint Jrme, Belphegor tait
figur tantt par un phallus gigantesque, appel dans la _Bible_:
_species turpitudinis_; tantt par une idole portant sa robe
retrousse au-dessus de la tte, comme pour taler sa turpitude (_ut
turpitudinem membri virilis ostenderet_); selon Mignot, la statue de
Baal tait monstrueusement hermaphrodite; selon Dulaure, elle n'tait
remarquable que par les attributs de Priape. Mais tous les savants, se
fondant sur les saintes critures et sur les commentaires des Pres de
l'glise, sont d'accord au sujet de la Prostitution sacre, qui
faisait le principal lment de ce culte odieux. Les prtres du dieu
taient de beaux jeunes hommes, sans barbe, qui, le corps pil et
frott d'huiles parfumes, entretenaient un ignoble commerce
d'impudicit dans le sanctuaire de Baal. La _Vulgate_ les nomme
_effmins_ (_effoeminati_); le texte hbraque les qualifie de
_kedeschim_, c'est--dire _consacrs_. Quelquefois, ces consacrs
n'taient que des mercenaires attachs au service du temple. Leur rle
ordinaire consistait dans l'usage plus ou moins actif de leurs
mystres infmes: ils se vendaient aux adorateurs de leur dieu, et
dposaient sur ses autels le salaire de leur Prostitution. Ce n'est
pas tout, ils avaient des chiens dresss aux mmes ignominies; et le
produit impur qu'ils retiraient de la vente ou du louage de ces
animaux, ils l'appliquaient aussi aux revenus du temple. Enfin, dans
certaines crmonies qui se clbraient la nuit au fond des bois
sacrs, lorsque les astres semblaient voiler leur face et se cacher
d'pouvante, prtres et consacrs s'attaquaient  coups de couteau, se
couvraient d'entailles et de plaies peu profondes, chauffs par le
vin, excits par leurs instruments de musique, et tombaient ple-mle
dans une mare de sang.

Voil pourquoi Mose ne voulait pas qu'il y et des bocages auprs des
temples; voil pourquoi, rougissant lui-mme des turpitudes qu'il
dnonait  la maldiction du ciel, il dfendait d'offrir dans la
maison de Dieu le salaire de la Prostitution et le _prix du chien_.
Les effmins formaient une secte qui avait ses rites et ses
initiations. Cette secte se multipliait donc en cachette, quelques
efforts que ft le lgislateur pour l'anantir; elle survivait  la
ruine de ses idoles et elle se propageait jusque dans le temple
du Seigneur. L'origine de ces effmins se rattache videmment  la
profusion de diverses maladies obscnes qui avaient vici le sang des
femmes et qui rendait leur approche fort dangereuse, avant que Mose
et purifi son peuple en expulsant et en vouant  l'excration
quiconque tait atteint de ces maladies endmiques: la lpre, la gale,
le flux de sang et les flux de tout genre. Lorsque la sant publique
fut un peu rgnre, les Juifs qui s'adonnaient au culte de Baal ne
se contentrent plus de leurs effmins; et ceux-ci, se voyant moins
recherchs, imaginrent, pour obvier  la diminution des revenus de
leur culte, de consacrer galement  Baal une association de femmes
qui se prostituaient au bnfice de l'autel. Ces femmes, nommes comme
eux _kedeschoth_, dans le langage biblique, ne rsidaient pas avec eux
sous le portique ou dans l'enceinte du temple: elles se tenaient, sous
des tentes barioles, aux abords de ce temple, et elles se prparaient
 la Prostitution, en brlant des parfums, en vendant des philtres, en
jouant de la musique. C'taient l ces femmes trangres, qui
continuaient leur mtier  leur profit lorsque le temple de Baal
n'tait plus l pour recevoir leurs offrandes; c'taient elles qui,
exerces ds l'enfance  leur honteux sacerdoce, servaient
exclusivement aux besoins de la Prostitution juive.

L'histoire de la Prostitution sacre chez les Hbreux commence
donc du temps de Mose, qui ne russit pas  l'abolir, et elle
reparat  et l, dans les livres saints, jusqu' l'poque des
Machabes.

Lorsque Isral tait camp en Sittim, dans le pays des Moabites,
presque en vue de la terre promise, le peuple s'abandonna  la
fornication avec les filles de Moab (_Nombres_, chap. XXV), qui les
invitrent  leurs sacrifices: il fut initi  Belphegor. L'ternel
appela Mose et lui ordonna de faire pendre ceux qui avaient sacrifi
 Belphegor. Une maladie terrible, ne de la dbauche des Isralites,
les dcimait dj, et vingt-quatre mille taient morts de cette
maladie. Mose rassembla les juges d'Isral pour les inviter 
retrancher du peuple les coupables que le flau avait atteints. Voil
qu'un des enfants d'Isral, nomm Zambri, entra, en prsence de ses
frres, chez une prostitue du pays de Madian,  la vue de Mose et de
l'assemble des juges, qui pleuraient devant les portes du tabernacle.
Alors Phines, petit-fils d'Aaron, ayant vu ce scandale, se leva, prit
un poignard, entra derrire Zambri dans le lieu de dbauche, et pera
d'un seul coup l'homme et la femme dans les parties de la gnration.
Cette justice clatante fit cesser l'pidmie qui dsolait Isral et
apaisa le ressentiment du Seigneur. Mais le mal moral avait des
racines plus profondes que le mal physique, et les abominations de
Baal-Phegor reparurent souvent au milieu du peuple de Dieu. Elles ne
furent jamais plus insolentes que sous les rois de Juda. Pendant le
rgne de Roboam, 980 ans avant Jsus-Christ, les effmins
s'tablirent dans le pays et y firent toutes les abominations des
peuples que le Seigneur avait crass devant la face des fils
d'Isral. Asa, un des successeurs de Roboam, fit disparatre les
effmins, et purgea son royaume des idoles qui le souillaient; il
chassa mme sa mre Maacha, qui prsidait aux mystres de Priape (_in
sacris Priapi_), et renversa de fond en comble le temple qu'elle avait
lev  ce dieu, dont il mit en pices la statue impudique
(_simulacrum turpissimum_). Josaphat, qui rgna ensuite, anantit le
reste des effmins qui avaient pu se soustraire aux poursuites
svres de son pre Asa. Cependant, les effmins ne tardrent pas 
revenir; les temples de Baal se relevrent; ses statues insultrent de
nouveau  la pudeur publique; car, deux sicles plus tard, le roi
Josias fit encore une guerre implacable aux faux dieux et  leur
culte, qui s'tait ml dans Jrusalem au culte du Seigneur. Les
temples furent dmolis, les statues jetes par terre, les bois impurs
arrachs et brls; Josias n'pargna pas les tentes des effmins que
ces infmes avaient plantes dans l'intrieur mme du temple de
Salomon, et qui, tisses de la main des femmes consacres  Baal,
servaient d'asile  leurs tranges Prostitutions.

Un ancien commentateur juif des livres de Mose ajoute beaucoup de
traits de moeurs, que lui fournit la tradition; au chapitre XV des
_Nombres_, dans lequel sont mentionns les dbordements des
Isralites avec les filles de Moab. Ces filles avaient dress des
tentes et ouvert des boutiques (_officin_) depuis Bet-Aiscimot
jusqu' Ar-Ascaleg: l, elles vendaient toutes sortes de bijoux; et
les Hbreux mangeaient et buvaient au milieu de ce camp de
Prostitution. Quand l'un d'eux sortait pour prendre l'air et se
promenait le long des tentes, une fille l'appelait de l'intrieur de
la tente o elle tait couche: Viens, et achte-moi quelque chose?
Et il achetait; le lendemain il achetait encore, et le troisime jour
elle lui disait: Entre, et choisis-moi; tu es le matre ici. Alors,
il entrait dans la tente; et l, il trouvait une coupe pleine de vin
ammonite qui l'attendait: Qu'il te plaise de boire ce vin! lui
disait-elle. Et il buvait, et ce vin enflammait ses sens, et il disait
 la belle fille de Moab: Baise-moi! Elle, tirant de son sein
l'image de Phegor (sans doute un phallus): Mon seigneur, lui
disait-elle, si tu veux que je te donna un baiser, adore mon
dieu? --Quoi! s'criait-il, puis-je accepter l'idoltrie? --Que
t'importe! reprenait l'enchanteresse; il suffit de te dcouvrir devant
cette image. L'Isralite se gardait bien de refuser un pareil march;
il se dcouvrait, et la Moabite achevait de l'initier au culte de
Baal-Phegor. C'tait donc reconnatre Baal et l'adorer, que de se
dcouvrir devant lui. Aussi, les Juifs, de peur de paratre la tte
nue en sa prsence, conservaient leur bonnet jusque dans le temple et
devant le tabernacle du Seigneur. Ces filles de Moab n'taient
peut-tre pas trop innocentes de la plaie qui frappa Isral,  la
suite des idoltries qu'elles avaient sollicites; car, aprs
l'expdition triomphante que Mose avait envoye contre les
Madianites, tous les hommes ayant t passs au fil de l'pe, il
ordonna de tuer aussi une partie des femmes qui restaient
prisonnires: Ce sont elles, dit-il aux capitaines de l'arme, ce
sont elles qui,  la suggestion de Balaam, ont sduit les fils
d'Isral et vous ont fait pcher contre le Seigneur en vous montrant
l'image de Phegor. Il fit donc tuer impitoyablement toutes les femmes
qui avaient perdu leur virginit (_mulieres qu noverunt viros in
coitu_).

Mose, dans vingt endroits de ses livres, parat se proccuper
beaucoup de la virginit des filles: c'tait l une dot oblige que la
femme juive apportait  son mari, et l'on doit croire que les Hbreux,
si peu avancs qu'ils fussent dans les sciences naturelles, avaient
des moyens certains de constater la virginit, lorsqu'elle existait,
et de prouver ensuite qu'elle avait exist. Ainsi (_Deutron._, ch.
XXII), lorsqu'un mari, aprs avoir pous sa femme, l'accusait de
n'tre point entre vierge dans le lit conjugal, le pre et la mre de
l'accuse se prsentaient devant les anciens qui sigeaient  la porte
de la ville, et produisaient  leurs yeux les marques de la virginit
de leur fille, en dployant la chemise qu'elle avait la nuit de ses
noces. Dans ce cas, on imposait silence au mari et il n'avait
plus rien  objecter contre une virginit si bien tablie. Mais, dans
le cas contraire, quand la pauvre femme n'en pouvait produire autant,
elle courait risque d'tre convaincue d'avoir manqu  ses devoirs et
d'tre alors condamne comme ayant forniqu dans la maison de son
pre: on la conduisait devant cette maison et on l'assommait  coups
de pierres. Mose, ainsi que tous les lgislateurs, avait prononc la
peine de mort contre les adultres; quant au viol, celui d'une fille
fiance tait seul puni de mort, et la fille prissait avec l'homme
qui l'avait outrage,  moins que le crime et t commis en plein
champ; autrement, cette infortune tait cense n'avoir pas cri ou
avoir peu cri. Si la fille n'avait pas encore reu l'anneau de
fiance, son insulteur devenait son mari pour l'avoir humilie (_quia
humiliavit illam_),  la charge seulement de payer au pre de sa
victime cinquante sicles d'argent, ce qui s'appelait l'_achat d'une
vierge_. Mose, plus indulgent pour les hommes que pour les femmes,
prescrivait  celles-ci une chastet si rigoureuse, que la femme
marie qui voyait son mari aux prises avec un autre homme ne pouvait
lui venir en aide, sous peine de s'exposer  perdre la main; car on
coupait la main  la femme qui, par mgarde ou autrement, touchait les
parties honteuses d'un homme; or, dans leurs rixes, les Juifs avaient
l'habitude de recourir trop souvent  ce mode d'attaque redoutable,
qui n'allait  rien moins qu' mutiler la race juive. Ce fut donc
pour empcher ces combats dangereux, que Mose ferma l'entre du
temple aux eunuques, de quelque faon qu'ils le fussent devenus
(_attritis vel amputatis testiculis et abscisso veretro._ Deutron.,
XXIII). Mais toutes ces rigueurs de la loi ne s'appliquaient qu'aux
femmes juives; les trangres, quoi qu'elles fissent dans Isral ou
avec Isral, n'taient nullement inquites, et Mose lui-mme savait
bien tout le prix de ces trangres, puisque, g de plus de cent ans,
il en prit une pour femme ou plutt pour concubine. C'tait une
thiopienne, qui n'adorait pas le Dieu des Juifs, mais qui n'en
plaisait pas moins  Mose. La soeur de ce favori de l'ternel,
Marie, eut  se repentir d'avoir mal parl de l'thiopienne, car Mose
s'attrista et le Seigneur s'irrita: Marie devint lpreuse, blanche
comme neige, en chtiment de ses malins propos contre la noire
matresse de Mose. Celui-ci, qui ne prchait pas toujours d'exemple,
et t malvenu  exiger des Isralites une continence qui lui
semblait difficile  garder. Il leur recommandait seulement la
modration dans les plaisirs des sens, la chastet dans les actes
extrieurs. Ainsi, suivant sa loi, l'amour tait une sorte de mystre,
qui ne devait s'accomplir qu'avec certaines conditions de temps, de
lieu et de dcence. Il y avait, en outre, beaucoup de prcautions 
prendre dans l'intrt de la salubrit publique: les femmes juives
taient sujettes  des indispositions hrditaires que l'abus des
rapports sexuels pouvait aggraver et multiplier; les familles, en se
concentrant pour ainsi dire sur elles-mmes, avaient appauvri et vici
leur sang. L'intemprance tant le vice dominant des Isralites, leur
lgislateur, qui et t impuissant  les rendre absolument chastes et
vertueux, leur prescrivit de se modrer dans leurs dsirs et dans
leurs jouissances: Que les fils d'Isral, dit le Seigneur  Mose,
portent des bandelettes de pourpre aux bords de leurs manteaux, afin
que la vue de ces bandelettes leur rappelle les commandements du
Seigneur et dtourne de la fornication leurs yeux et leurs penses.
(_Nombr._, XV.)

Les trangres ou femmes de plaisir n'taient pas si dcries dans
Isral, que leurs fils ne pussent prendre rang et autorit parmi le
peuple de Dieu: ainsi, le brave Jepht tait n,  Galaad, d'une
prostitue, et il n'en fut pas moins un des chefs de guerre les plus
estims des Isralites. Un commentateur des livres saints a pens que
Jepht, pour expier la prostitution de sa mre, consacra au Seigneur
la virginit de sa fille unique. On a peine  croire, en effet, que
Jepht ait rellement immol sa fille, et il faut sans doute ne voir
dans cet holocauste humain qu'un emblme assez intelligible: la fille
de Jepht pleure, pendant deux mois, sa virginit avec ses compagnes,
avant de prendre l'habit de veuve et de se vouer au service du
Seigneur. Un autre commentateur, plus proccup d'archologie
antique, a vu dans la retraite de cette fille sur la montagne une
initiation au culte de Baal-Phegor, qui avait ses temples, ses statues
et ses bois sacrs dans les _lieux levs_, comme le dit souvent la
_Bible_. Jepht aurait donc consacr sa fille  la Prostitution,
c'est--dire au mtier que sa mre avait exerc. Au reste, les livres
de Josu et des Juges ne tmoignent pas une aversion bien implacable 
l'gard des prostitues. Quand Josu envoya deux espions  Jricho,
ces espions arrivrent la nuit dans la maison d'une fille de joie,
nomme Rahab, et couchrent l, dit la _Bible_. Cette femme
demeurait sur la muraille de la ville, comme les femmes de son espce
qui n'avaient pas le droit d'habiter dans l'intrieur des cits. On
vint, de la part du roi de Jricho, pour s'emparer de ces espions,
mais elle les avait cachs sur le toit de sa maison, et elle les aida
ensuite  sortir de la ville au moyen d'une corde. Ces espions lui
promirent la vie sauve pour elle et pour tous ceux qui seraient sous
son toit lors de la prise de Jricho. Josu ne manqua pas de tenir la
promesse que ses envoys avaient faite  cette paillarde, qui fut
pargne dans le massacre, ainsi que son pre, sa mre, ses frres et
tous ceux qui lui appartenaient. Elle a habit au milieu d'Isral
jusqu' aujourd'hui, dit l'auteur du livre de Josu, qui n'a pas
l'air de se scandaliser de cette rsidence d'une trangre au milieu
des Isralites. Ce n'tait pas la seule, il est vrai, et
l'historien sacr a souvent occasion de parler de ces cratures.

Nous ne nous arrterons pas  la naissance de Samson, dans laquelle on
pourrait rechercher quelques traces de la Prostitution sacre; nous ne
ferons pas remarquer que sa mre tait strile, et qu'un homme de
Dieu, dont la face tait semblable  celle d'un ange, _vint_ vers
cette femme strile, pour lui annoncer qu'elle aurait un fils; nous
montrerons seulement Samson, cet lu du Seigneur, lequel va dans la
ville de Gaza, y voit une femme paillarde et entre chez elle. Le
Seigneur nanmoins ne se retire pas de lui; car, au milieu de la nuit,
Samson se lve aussi dispos que s'il avait dormi paisiblement et
arrache les portes de Gaza, qu'il porte sur le sommet de la montagne.
Ensuite, il aima une femme qui s'appelait Dalila, et qui se tenait
sous une tente prs du torrent de Cdron. C'tait encore l une
courtisane, et sa trahison, que les Philistins achetrent  prix
d'argent, prouve qu'elle n'avait pas  se louer de la gnrosit de
son amant. Le Seigneur ne reprochait point  Samson l'usage qu'il
faisait de sa force, mais il l'abandonna ds que le rasoir eut
dpouill le front de ce Nazaren. Dalila l'abandonna aussi et ne
l'endormit plus sur ses genoux. Les Juifs pouvaient d'ailleurs avoir
des concubines dans leur maison, sans offenser le Dieu d'Abraham, qui
avait eu aussi la sienne. Gdon en eut aussi une qui lui donna un
fils, outre les soixante-dix fils que ses femmes lui avaient donns.
Quant au lvite d'phram, il avait pris dans le pays de Bethlem
une concubine qui paillarda chez lui, dit la traduction protestante de
la _Bible_, et qui le quitta pour retourner chez son pre. Ce fut l
que le lvite alla, pour leur malheur, la rechercher:  son retour, il
accepta l'hospitalit que lui offrait un bon vieillard de la ville de
Guibha, et entra dans la maison de ce vieillard, pour y passer la
nuit, avec ses deux nes, sa concubine et son serviteur. Les voyageurs
lavrent leurs pieds, mangrent et burent; mais, comme ils allaient
s'endormir, les habitants de Guibha, qui taient enfants de Jemini et
appartenaient  la tribu de Benjamin, environnrent la maison et,
heurtant  la porte, crirent  l'hte: Amne-nous l'homme qui est
entr chez toi, pour que nous abusions de lui (_ut abutamur eo_). Le
vieillard sortit  la rencontre de ces fils de Blial et leur dit:
Frres, ne commettez pas cette vilaine action; cet homme est mon hte
et je dois le protger. J'ai une fille vierge et cet homme a une
concubine: je vais vous livrer ces deux femmes et vous assouvirez sur
elles votre brutalit; mais, je vous en supplie, ne vous souillez pas
d'un crime contre nature, en abusant de cet homme. Ces furieux ne
voulaient rien entendre; enfin, le lvite d'phram mit dehors sa
concubine et l'abandonna aux Benjamites, qui abusrent d'elle toute la
nuit. Le lendemain matin, ils la renvoyrent, et cette malheureuse,
puise par cette horrible dbauche, put  peine se traner jusqu' la
maison o dormait son amant: elle tomba morte, les mains tendues
sur le seuil. C'est en ce triste tat que le lvite la trouva en se
levant. Quoiqu'il l'et en quelque sorte sacrifie lui-mme, il ne fut
que plus ardent  la venger. Isral prit fait et cause pour cette
concubine et s'arma contre les Benjamites, qui furent presque
extermins. Ce qui resta de la tribu coupable n'aurait pas eu de
postrit, si les autres tribus, qui avaient jur de ne pas donner
leurs filles  ces fils de Blial, ne s'taient avises de faire
prisonnires les filles de Jabs en Galaad et d'enlever les filles de
Silo en Chanaan, pour repeupler le pays, que cette affreuse guerre
avait chang en solitude. Les Benjamites pousrent donc des
trangres et des idoltres.

[Illustration: LE LVITE D'EPHRAIM]

Ces trangres ne tardrent pas sans doute  rtablir le culte de
Moloch et de Baal-Phegor dans Isral, comme le firent plus tard les
concubines du roi Salomon. Sous ce roi, qui rgnait mille ans avant
Jsus-Christ, et qui leva le peuple juif au plus haut degr de
prosprit, la licence des moeurs fut pousse aux dernires limites.
Le roi David, sur ses vieux jours, s'tait content de prendre une
jeune fille vierge qui avait soin de lui et qui le rchauffait la nuit
dans sa couche. Le Seigneur, malgr cette innocente vellit d'un
vieillard glac par l'ge, ne s'tait pourtant pas retir de lui et le
visitait encore souvent. Mais Salomon, aprs un rgne glorieux et
magnifique, se laissa emporter par la fougue de ses passions
charnelles: il aima, outre la fille d'un Pharaon d'gypte, qu'il avait
pouse, des femmes trangres, des Moabites, des Ammonites, des
Idumennes, des Sidoniennes et d'autres que le dieu d'Isral lui avait
ordonn de fuir comme de dangereuses sirnes. Mais Salomon se livrait
avec frnsie  ses dbordements. (_His itaque copulatus est
ardentissimo amore_). Il eut sept cents femmes et trois cents
concubines, qui dtournrent son coeur du vrai Dieu. Il adora donc
Astart, desse des Sidoniens; Camos, dieu des Moabites, et Moloch,
dieu des Ammonites; il rigea des temples et des statues  ces faux
dieux, sur la montagne situe vis--vis de Jrusalem; il les encensa
et leur offrit d'impurs sacrifices. Ces sacrifices, offerts  Vnus, 
Adonis et  Priape sous les noms de Moloch, de Camos et d'Astart,
avaient pour prtresses les femmes et les concubines de Salomon. Il y
eut, en effet, pendant le rgne de ce roi voluptueux et sage, un si
grand nombre d'trangres qui vivaient de Prostitution au milieu
d'Isral, que ce sont deux prostitues qui figurent comme hrones
dans le clbre jugement de Salomon. La _Bible_ fait comparatre ces
deux femmes de mauvaise vie (_meretrices_) devant le trne du roi, qui
dcide entre elles et tranche leur diffrend sans leur tmoigner aucun
mpris.

A cette poque, la Prostitution avait donc une existence lgale,
autorise, protge, chez le peuple juif. Les femmes trangres, qui
en avaient pour ainsi dire le monopole, s'taient mme glisses
dans l'intrieur des villes, et elles y exeraient leur honteuse
industrie publiquement, effrontment, sans craindre aucune punition
corporelle ou pcuniaire. Deux chapitres du _Livre des Proverbes_ de
Salomon, le Ve et le VIIe, sont presque un tableau de la
Prostitution et de son caractre en ce temps-l. On pourrait induire
de certains passages du chapitre V, que ces trangres n'taient pas
exemptes de terribles maladies, nes de la dbauche, et qu'elles les
communiquaient souvent aux libertins, qui en taient consums (_quando
consumpseris carnes tuas_): Le miel distille des lvres d'une
courtisane, dit Salomon; sa bouche est plus douce que l'huile; mais
elle laisse des traces plus amres que l'absinthe et plus aigus que
le glaive  deux tranchants... Dtourne-toi de sa voix et ne
t'approche pas du seuil de sa maison, de peur de livrer ton honneur 
un ennemi et le reste de ta vie  un mal cruel, de peur d'puiser tes
forces au profit d'une paillarde et d'enrichir sa maison  tes
dpens. Dans le chapitre VII, on voit une scne de Prostitution, qui
diffre peu dans ses dtails de celles qui se reproduisent de nos
jours sous l'oeil vigilant de la police; c'est une scne que Salomon
avait vue certainement d'une fentre de son palais, et qu'il a peinte
d'aprs nature avec les pinceaux d'un pote et d'un philosophe: D'une
fentre de ma maison, dit-il,  travers les grillages, j'ai vu et je
vois les hommes, qui me paraissent bien petits. Je considre un
jeune insens qui traverse le carrefour et qui s'avance vers la maison
du coin, lorsque le jour va dclinant, dans le crpuscule de la nuit
et dans le brouillard. Et voici qu'une femme accourt vers lui, pare
comme le sont les courtisanes, toujours prte  surprendre les mes,
gazouillante et vagabonde, impatiente de repos tellement que ses pieds
ne tiennent jamais  la maison; tantt  sa porte, tantt dans les
places, tantt aux angles des rues, dressant ses embches. Elle saisit
le jeune homme, elle le baise, elle lui sourit avec un air agaant:
J'ai promis des offrandes aux dieux  cause de toi, lui dit-elle;
aujourd'hui mes voeux devaient tre combls. C'est pourquoi je suis
sortie  ta rencontre, dsirant te voir, et je t'ai trouv. J'ai tissu
mon lit avec des cordes, je l'ai couvert de tapis peints venus
d'gypte, je l'ai parfum de myrrhe, d'alos et de cinnamome. Viens,
enivrons-nous de volupt, jouissons de nos ardents baisers jusqu' ce
que le jour reparaisse. Car mon matre (_vir_) n'est pas dans sa
maison; il est all bien loin en voyage; il a emport un sac d'argent;
il ne reviendra pas avant la pleine lune. Elle a entortill ce jeune
homme avec de pareils discours, et, par la sduction de ses lvres,
elle a fini par l'entraner. Alors il la suit comme le boeuf conduit
 l'autel du sacrifice; comme l'agneau qui se joue, ne sachant pas
qu'on doit le garrotter, et qui l'apprend lorsqu'un fer mortel lui
traverse le coeur; comme l'oiseau qui se jette dans le filet, sans
savoir qu'il y va de sa vie. Maintenant donc, mes enfants,
coutez-moi et ayez gard aux paroles de ma bouche: Que votre esprit
ne se laisse pas attirer dans la voie de cette impure, et qu'elle ne
vous gare point sur ses traces; car elle a mis  bas beaucoup
d'hommes gravement blesss, et les plus forts ont t tus par elle.
Salomon, au milieu des orgies de ses concubines, clbrant les
mystres de Moloch et de Baal, le grand roi Salomon avait probablement
oubli ses _Proverbes_. Salomon nanmoins se repentit et mourut dans
la paix du Seigneur.

Le flau de la Prostitution resta toujours attach, comme la lpre, 
la nation juive; non-seulement la Prostitution lgale, que tolrait la
loi de Mose dans l'intrt de la puret des moeurs domestiques,
mais encore la Prostitution sacre qu'entretenait au milieu d'Isral
la prsence de tant de femmes trangres leves dans la religion de
Moloch, de Camos et de Baal-Phegor. Les prophtes, que Dieu suscitait
sans cesse pour gourmander et corriger son peuple, le trouvaient
occup  sacrifier aux dieux de Moab et d'Ammon sur le sommet des
montagnes et dans l'ombre des bois sacrs: l'air retentissait de
chants licencieux et se remplissait de parfums que les prostitues
brlaient devant elles. Il y avait des tentes de dbauche aux
carrefours de tous les chemins et jusqu'aux portes des temples du
Seigneur. Il fallait bien que le scandaleux spectacle de la
Prostitution affliget constamment les yeux du prophte, pour
que ses prophties en refltassent  chaque instant les images
impudiques. Isae dit  la ville de Tyr, qui s'est prostitue avec
toutes les nations de la terre: Prends une cithare,  courtisane
condamne  l'oubli, danse autour de la ville, chante, fais rsonner
ton instrument, afin qu'on se ressouvienne de toi! On voit, par ce
passage, que les _trangres_ faisaient de la musique pour annoncer
leur marchandise. Jrmie dit  Jrusalem, qui, comme une cavale
sauvage, aspire de toutes parts les manations de l'amour physique:
Courtisane, tu as err sur toutes les collines, tu t'es prostitue
sous tous les arbres! Jrmie nous reprsente sous les couleurs les
plus hideuses ces impurs enfants d'Isral qui se souillaient de luxure
dans la maison d'une paillarde, et qui devenaient des courtiers de
Prostitution. (_Moechati sunt et in domo meretricis luxuriabantur;
equi amatores et emissarii facti sunt._) Les Juifs, lorsqu'ils furent
mens en captivit  Babylone, n'eurent donc pas  s'tonner de ce
qu'ils y virent en fait de dsordres et d'excs obscnes dans le culte
de Mylitta qu'ils connaissaient dj sous le nom de Moloch. Jrmie
leur montre avec une sainte indignation les prtres qui trafiquent de
la Prostitution, les dieux qui y prsident, l'or du sacrifice payant
les travaux de la courtisane, et la courtisane rendant aux autels le
centuple de la solde qu'elle en a reue. (_Dant autem et ex ipso
prostitutis, et meretrices ornant, et iterum, cum receperint illud a
meretricibus, ornant deos suos._)

Mais Isral peut maintenant, sur le champ de la Prostitution, en
apprendre  tous les peuples qui l'ont instruit et qu'il a surpasss.
Le prophte zchiel nous fait une peinture pouvantable de la
corruption juive. Ce ne sont, dans ses effrayantes prophties, que
mauvais lieux ouverts  tout venant, que tentes de paillardise
plantes sur tous les chemins, que maisons de scandale et
d'impudicit; on n'aperoit que courtisanes vtues de soie et de
broderie, tincelantes de joyaux, charges de parfums; on ne contemple
que des scnes infmes de fornication. La grande prostitue,
Jrusalem, qui se donna aux enfants d'gypte  cause des promesses de
leur belle taille, fait des prsents aux amants dont elle est
satisfaite, au lieu de leur demander un salaire: Je te mettrai dans
les mains de ceux  qui tu t'es abandonne, lui dit le Seigneur, et
ils dtruiront ton lupanar, et ils dmoliront ton repaire; et ils te
dpouilleront de tes vtements, et ils emporteront tes vases d'or et
d'argent, et ils te laisseront nue et pleine d'ignominie. Il fallait
que Jrusalem et port au comble ses prvarications, pour que le
prophte la menat du sort de Sodome. La Prostitution qui faisait le
plus souffrir les hommes de Dieu, ce devait tre celle qui persistait
 s'abriter sous les votes du temple de Salomon. Ce temple, du temps
des Machabes, un sicle et demi avant Jsus-Christ, tait encore le
thtre du commerce des prostitues qui venaient y chercher des
chalands. (_Templum luxuria et comessationibus gentium erat
plenum et scortantium cum meretricibus._) On doit croire que cet tat
de choses ne changea pas jusqu' ce que Jsus eut chass les vendeurs
du temple, et bien que les vanglistes ne s'expliquent pas sur la
nature du commerce dont Jsus purgea la maison du Seigneur, le livre
des Machabes, crit cent ans auparavant, nous indique assez ce qu'il
pouvait tre. D'ailleurs, il est parl de marchands de tourterelles
dans l'vangile de saint Marc, et l'on doit prsumer que ces oiseaux,
chers  Vnus et  Moloch, n'taient l que pour fournir des offrandes
aux amants. La loi des Jalousies, si potiquement imagine par Mose,
ne prescrivait pas aux poux ce sacrifice d'une tourterelle; mais
seulement celui d'un gteau de farine d'orge.

Jsus, qui fut impitoyable pour les htes parasites du sanctuaire et
qui brisa leur comptoir d'iniquit, se montra pourtant plein
d'indulgence  l'gard des femmes, comme s'il avait piti de leurs
faiblesses. Quand la Samaritaine le trouva assis au bord d'un puits,
cette trangre qui avait eu cinq maris et qui vivait en concubinage
avec un homme, Jsus ne lui adressa aucun reproche et s'entretint
doucement avec elle, en buvant de l'eau qu'elle avait tire du puits.
Les disciples de Jsus s'tonnrent de le voir en compagnie d'une
telle femme et dirent ddaigneusement: Pourquoi parler  cette
crature? Les disciples taient plus intolrants que leur divin
matre, car ils auraient volontiers lapid, selon la loi de
Mose, une autre femme adultre, que Jsus sauva en disant: Que celui
qui n'a pas pch lui jette la premire pierre! Enfin, le Fils de
l'homme ne craignit pas d'absoudre publiquement une prostitue, parce
qu'elle avait honte de son coupable mtier. Tandis qu'il tait  table
dans la maison du pharisien,  Capharnam, une femme de mauvaise vie
(_peccatrix_), qui demeurait dans cette ville, apporta un vase
d'albtre contenant une huile parfume; elle arrosa de ses larmes les
pieds du Sauveur, les oignit d'huile et les essuya avec ses cheveux.
Ce que voyant le pharisien, il disait en lui-mme: S'il tait
prophte, il saurait bien quelle est cette femme qui le touche, car
c'est une pcheresse. Jsus, se tournant vers cette femme, lui dit
avec une bont anglique: Tes pchs, si grands et si nombreux qu'ils
soient, te sont remis, parce que tu as beaucoup aim. Ces paroles de
Jsus ont t commentes et tourmentes de bien des manires; mais, 
coup sr, le fils de Dieu, qui les a prononces, n'entendait pas
encourager la pcheresse  continuer son genre de vie. Il chassa sept
dmons qui possdaient cette femme, nomme Marie-Madeleine, et qui
n'taient peut-tre que sept libertins avec qui elle avait des
habitudes. Madeleine devint ds lors une sainte femme, une digne
repentie; elle s'attacha aux pas du divin Rdempteur, qui l'avait
dlivre; elle le suivit en larmes jusqu'au Calvaire; elle s'assit,
toujours gmissante, devant le spulcre. Ce fut  elle que le
Christ apparut d'abord, comme pour lui donner un tmoignage clatant
de pardon. Cette pcheresse fut mise au rang des saintes, et si,
pendant tout le moyen ge, elle ne se sentit pas fort honore d'tre
la patronne des pcheresses qui n'imitaient pas sa conversion, elle
les consolait du moins par son exemple, et, mme au fond de leurs
retraites maudites, elle leur montrait encore le chemin du ciel.
(_Remittuntur ei peccata multa, quoniam dilexit multum._)




CHAPITRE IV.

  SOMMAIRE. --La Prostitution sacre en Grce. --Les Vnus grecques.
  --_Vnus-Uranie._ --_Vnus-Pandemos._ --Pitho, desse de la
  persuasion. --Solon fait lever un temple  la desse de la
  Prostitution, avec les produits des _dictrions_ qu'il avait
  fonds  Athnes. --Temples de Vnus-Populaire  Thbes et 
  Mgalopolis. --Offrande d'Harmonie, fille de Cadmus, 
  Vnus-Pandemos. --_Vnus-Courtisane_ ou _Htaire_. --La ville
  d'Abydos dlivre par une courtisane. --Temple de Vnus-Htaire 
  phse construit aux frais d'une courtisane. --Les _Simoethes_.
  --Temple de Vnus-Courtisane,  Samos, bti avec les deniers de la
  Prostitution. --_Vnus Peribasia_ ou _Vnus-Remueuse_. --_Vnus
  Salacia_ ou _Vnus-Lubrique_. --Sa statue en vif-argent par
  Ddale. --Dons offerts  Vnus-Remueuse par les prostitues.
  --_Vnus-Mlanis_ ou _la Noire_, desse de la nuit amoureuse.
  --Ses temples. --_Vnus Mucheia_ ou la desse des repaires.
  --_Vnus Castnia_ ou la desse des accouplements impudiques.
  --_Vnus Scotia_ ou la _Tnbreuse_. --_Vnus Derceto_ ou _la
  Coureuse_. --_Vnus Mechanitis_ ou _Mcanique_. --_Vnus
  Callipyge_ ou Aux belles fesses. --Origine du culte de Vnus
  Derceto. --Jugement de Pris. --Origine du culte de Vnus
  Callipyge. --Les _Aphrodises_ et les _Aloennes_. --Les mille
  courtisanes du temple de Vnus  Corinthe. --Offrande de cinquante
  htaires, faite  Vnus par le pote Xnophon de Corinthe.
  --Procession des _consacres_. --Fonctions des courtisanes dans
  les temples de Vnus. --Les _petits mystres de Crs_. --Le
  pontife Archias. --Cottine, fameuse courtisane de Sparte.
  --Clbration des ftes d'Adonis. --_Vnus Lena_ et _Vnus
  Lamia_.


La Prostitution sacre exista dans la Grce ds qu'il y eut des dieux
et des temples; elle remonte donc  l'origine du paganisme grec. Cette
thogonie, que l'imagination potique de la race hellne avait cre
plus de dix-huit sicles avant l're moderne, ne fut qu'un pome
allgorique, en quelque sorte, sur les jeux de l'amour dans l'univers.
Toutes les religions avaient eu le mme berceau; ce fut partout la
nature femelle s'panouissant et engendrant au contact fcond de la
nature mle; ce furent partout l'homme et la femme, qu'on divinisait
dans les attributions les plus significatives de leurs sexes. La Grce
reut donc de l'Asie le culte de Vnus avec celui d'Adonis, et comme
ce n'tait point assez de ces deux divinits amoureuses, la Grce les
multiplia sous une foule de noms diffrents, de telle sorte qu'il y
eut presque autant de Vnus que de temples et de statues. Les prtres
et les potes qui se chargrent, d'un commun accord, d'inventer et
d'crire les annales de leurs dieux, ne firent que dvelopper un thme
unique, celui de la jouissance sensuelle. Dans cette ingnieuse et
charmante mythologie, l'Amour reparaissait  chaque instant, avec un
caractre vari, et l'histoire de chaque dieu ou de chaque desse
n'tait qu'un hymne voluptueux en l'honneur des sens. On comprend sans
peine que la Prostitution, qui se montre de tant de manires dans
l'odysse des mtamorphoses des dieux et des desses, devait tre un
reflet des moeurs grecques au temps d'Ogygs et d'Inachus. Une
nation dont les croyances religieuses n'taient qu'un amas de lgendes
impures pouvait-elle jamais tre chaste et retenue?

La Grce accepta, ds les temps hroques, le culte de la femme et de
l'homme diviniss, tel que Babylone et Tyr l'avaient tabli  Cypre;
ce culte sortit de l'le qui lui tait spcialement consacre, pour se
rpandre d'le en le dans l'Archipel, et pour gagner bientt
Corinthe, Athnes et toutes les villes de la terre Ionienne. Alors, 
mesure que Vnus et Adonis se naturalisaient dans la patrie d'Orphe
et d'Hsiode, ils perdaient quelque chose de leur origine chaldenne
et phnicienne; ils se faonnaient, pour ainsi dire,  une
civilisation plus polie et plus raffine, mais non moins corrompue.
Vnus et Adonis sont plus voils qu'ils ne l'taient dans
l'Asie-Mineure; mais, sous ce voile, il y a des dlicatesses et des
recherches de dbauche qu'on ignorait peut-tre dans les enceintes
sacres de Mylitta et dans les bois mystrieux de Belphegor. Les
renseignements nous manquent pour reconstituer dans tous ses dtails
secrets le culte des Vnus grecques, surtout dans les poques
antrieures aux beaux sicles de la Grce; les potes ne nous
offrent  et l que des traits pars qui, s'ils indiquent tout, ne
prcisent rien; les philosophes vitent les tableaux et se jettent au
hasard dans de vagues gnralits morales; les historiens ne
renferment que des faits isols qui ne s'expliquent pas souvent l'un
l'autre; enfin, les monuments figurs,  l'exception de quelques
mdailles et de quelques inscriptions, ont tous pri. Nous avons
seulement des notions assez nombreuses sur les principales Vnus, dont
le nom et les attributs se rattachent plus particulirement au sujet
que nous traitons. La simple numration de ces Vnus nous dispensera
de recourir  des conjectures plus ou moins appuyes de preuves et
d'apparences. La Prostitution sacre, en cessant de s'exercer au
profit du temple et du prtre, avait laiss dans les rites et les
usages religieux la trace profonde de son empire.

La Vnus qui personnifiait, pour ainsi dire, cette Prostitution, se
nommait Pandemos. Socrate dit, dans le _Banquet_ de Xnophon, qu'il y
a deux Vnus, l'une cleste et l'autre humaine ou Pandemos; que le
culte de la premire est chaste, et celui de la seconde criminel.
Socrate vivait, dans le cinquime sicle avant Jsus-Christ, comme un
philosophe sceptique qui soumet les religions elles-mmes  son
jugement inflexible. Platon, dans son _Banquet_, parle aussi des deux
Vnus, mais il est moins svre  l'gard de Pandemos. Il y a deux
Vnus, dit-il: l'une trs-ancienne, sans mre, et fille d'Uranus,
d'o lui vient le nom d'Uranie; l'autre, plus jeune, fille de Jupiter
et de Dion, que nous appelons Vnus-Pandemos. C'est la
Vnus-Populaire (+pan+, tout; +dmos+, peuple); c'est la
premire divinit que Thse fit adorer par le peuple qu'il avait
rassembl dans les murailles d'Athnes; c'est la premire statue de
desse qui fut rige sur la place publique de cette ville naissante.
Cette antique statue, qui ne subsistait plus dj quand Pausanias
crivit son Voyage en Grce, et qui avait t remplace par une autre,
due  un habile sculpteur, et plus modeste sans doute que la premire,
faisait un appel permanent  la Prostitution. Les savants ne sont pas
d'accord sur la pose que l'artiste lui avait donne, et l'on peut
supposer que cette pose avait trait au caractre spcial de la desse.
Thse, pour que ce caractre ft encore plus clairement reprsent,
avait plac prs de la statue de Pandemos celle de Pitho, desse de la
persuasion. Les deux desses disaient si bien ce qu'on avait voulu
leur faire exprimer, que l'on venait  toute heure, de jour comme de
nuit, sous ses yeux, faire acte d'obissance publique. Aussi, lorsque
Solon eut runi, avec les produits des _dictrions_ qu'il avait fonds
 Athnes, les sommes ncessaires pour lever un temple  la desse de
la Prostitution, il fit btir ce temple vis--vis de la statue qui
attirait autour de son pidestal une procession de fidles proslytes.
Les courtisanes d'Athnes se montraient fort empresses aux ftes
de Pandemos, qui se renouvelaient le quatrime jour de chaque mois, et
qui donnaient lieu  d'tranges excs de zle religieux. Ces jours-l,
les courtisanes n'exeraient leur mtier qu'au profit de la desse, et
elles dpensaient en offrandes l'argent qu'elles avaient gagn sous
les auspices de Pandemos.

Ce temple, ddi  la Vnus-Populaire par le sage Solon, n'tait pas
le seul qui tmoignt du culte de la Prostitution en Grce. Il y en
avait aussi  Thbes en Botie et  Mgalopolis en Arcadie. Celui de
Thbes datait du temps de Cadmus, fondateur de cette ville. La
tradition racontait que la statue qu'on voyait dans ce temple, avait
t fabrique avec les perons d'airain des vaisseaux qui avaient
amen Cadmus aux bords thbains. C'tait une offrande d'Harmonie,
fille de Cadmus; cette princesse, indulgente pour les plaisirs de
l'amour, s'tait plu  en consacrer le symbole  la desse, en lui
destinant ces perons ou becs de mtal qui s'taient enfoncs dans le
sable du rivage pour en faire sortir une cit. Dans le temple de
Mgalopolis, la statue de Pandemos tait accompagne de deux autres
statues qui prsentaient la desse sous deux figures diffrentes, plus
dcentes et moins nues. Ces statues de Pandemos avaient toutes une
physionomie assez effronte, car elles ne furent pas conserves quand
les moeurs imposrent des voiles mme aux desses; celle qui
tait  lis, o Pandemos eut aussi un temple clbre, avait t
refaite par le fameux statuaire Scopas, qui en changea entirement la
posture et qui se contenta d'un emblme trs-transparent, en mettant
cette Vnus sur le dos d'un bouc aux cornes d'or.

Vnus tait adore, dans vingt endroits de la Grce, sous le nom
d'+Hetaira+ ou de +Porn+, Courtisane ou Htaire; ce nom-l annonait
suffisamment le genre d'actions de grce qu'on lui rendait. Ses
adorateurs ordinaires taient les courtisanes et leurs amants; les uns
et les autres ne se faisaient pas faute de lui offrir des sacrifices
pour se mettre sous sa protection. Cette Vnus-l, si malhonnte qu'elle
ft dans son culte, rappelait pourtant un fait historique qui tait 
l'honneur des courtisanes, mais qui se rattachait par malheur aux temps
fabuleux de la Grce. Suivant une tradition, dont la ville d'Abydos
tait fire, cette ville, rduite jadis en esclavage, avait t dlivre
par une courtisane. Un jour de fte, les soldats trangers, matres de
la ville et prposs  la garde des portes, s'enivrrent dans une orgie
avec des courtisanes abydniennes et s'endormirent au son des fltes.
Une des courtisanes se saisit des clefs de la ville, o elle rentra
par-dessus la muraille, et alla avertir ses concitoyens, qui s'armrent,
turent les sentinelles endormies et chassrent l'ennemi de leur cit.
En mmoire de leur libert recouvre, ils levrent un temple 
Vnus-Htaire. Cette Vnus avait encore un temple  phse, mais on ne
sait pas si son origine tait aussi honorable que celle du temple
d'Abydos. Chacun de ces temples voquait d'ailleurs une tradition
particulire. Celui du promontoire Simas, sur le Pont-Euxin, aurait t
construit aux frais d'une belle courtisane, qui habitait dans cet
endroit-l, et qui attendait au bord de la mer que Vnus, ne du sein
des flots, lui envoyt des passagers. Ce fut en souvenir de cette
prtresse de Vnus-Htaire, que les prostitues s'intitulaient
_Simoethes_, aux environs de ce promontoire qui conviait de loin les
matelots au culte de la desse, et qui leur ouvrait ses grottes
consacres  ce culte. Le temple de Vnus-Courtisane  Samos, qu'on
appelait la desse des roseaux ou des marcages, avait t bti avec les
deniers de la Prostitution, par les htaires qui suivirent Pricls au
sige de Samos, et qui y trafiqurent de leurs charmes pour des sommes
normes. (_Ingentem ex prostitut form qustum fecerant_, dit Athne,
dont le grec est plus nergique encore que cette traduction latine.)
Mais quoique Vnus et le nom d'_Htaire_, les ftes qu'on clbrait en
Magnsie, sous le nom de _Htairides_, ne la regardaient pas; elles
avaient t institues en l'honneur de Jupiter-Htairien et de
l'expdition des Argonautes.

Ce n'tait point assez que d'avoir donn  Vnus le nom des
courtisanes qu'elle inspirait et qui se recommandaient  elle: on lui
donnait encore d'autres noms qui n'eussent pas moins convenu 
ses prtresses favorites. Celui de _Peribasia_, par exemple, en latin
_Divaricatrix_, faisait allusion aux mouvements que provoque et rgle
le plaisir. Cette Vnus tait nominativement adore chez les Argiens,
comme nous l'apprend saint Clment d'Alexandrie, qui ne craint pas
d'avouer que ce nom bizarre de _Remueuse_ lui tait venu _
divaricandis cruribus_. La Peribasia des Grecs devint chez les Romains
_Salacia_ ou Vnus-Lubrique, qui prit encore d'autres noms analogues
et plus caractristiques. Le fameux architecte du labyrinthe de Crte,
Ddale, par amour de la mcanique, avait ddi  cette desse une
statue en vif-argent. Les dons offerts  la desse faisaient allusion
aux qualits qu'on lui supposait. Ces dons, qui taient parfois fort
riches, rappelaient, en gnral, la condition des femmes qui les
dposaient sur l'autel ou les appendaient au pidestal de la statue.
C'taient le plus souvent des phallus en or, en argent, en ivoire ou
en nacre de perle; c'taient aussi des bijoux prcieux, et surtout des
miroirs d'argent poli, avec des ciselures et des inscriptions. Ces
miroirs furent toujours considrs comme les attributs de la desse et
des courtisanes. On reprsentait Vnus un miroir  la main; on la
reprsentait aussi tenant un vase ou une bote  parfums: car, disait
le pote grec, Vnus n'imite point Pallas, qui se baigne quelquefois
mais qui ne se parfume jamais. Les courtisanes, qui avaient tant
d'intrt  se rendre Vnus propice, se dpouillaient pour elle
de tous les objets de toilette qu'elles aimaient le mieux. Leur
premire offrande devait tre leur ceinture; elles avaient des
peignes, des pinces  piler, des pingles et d'autres menus affiquets
en or et en argent, que les femmes honntes ne se permettaient pas, et
que Vnus-Courtisane pouvait sans scrupule accepter de ses humbles
imitatrices. Aussi le pote Philtre s'crie-t-il avec enthousiasme,
dans sa _Corinthiaste_: Ce n'est pas sans raison que dans toute la
Grce on voit des temples levs  Vnus-Courtisane et non 
Vnus-Marie.

Vnus avait en Grce bien d'autres dnominations qui se rapportaient 
certaines particularits de son culte, et les temples qu'on lui
levait sous ces dnominations souvent obscnes taient plus
frquents et plus enrichis que ceux de Vnus-Pudique ou de
Vnus-Arme. Tantt on l'adorait avec le nom de _Mlanis_ ou _la
Noire_, comme desse de la nuit amoureuse: ce fut elle qui apparut 
Las pour lui apprendre que les amants lui arrivaient de tous cts
avec de magnifiques prsents; elle avait des temples  Mlangie en
Arcadie;  Cranium, prs de Corinthe;  Thespies en Botie, et ces
temples taient environns de bocages impntrables au jour, dans
lesquels on cherchait  ttons les aventures. Tantt on l'appelait
_Mucheia_ ou la desse des repaires; _Castnia_ ou la desse des
accouplements impudiques; _Scotia_ ou _la Tnbreuse_; _Derceto_ ou
_la Coureuse_; _Callipyge_ ou Aux belles fesses, etc. Vnus,
vritable Prote de l'amour ou plutt de la volupt, avait, pour
chacune de ses transformations, une mythologie spciale, toujours
ingnieuse et allgorique. Elle reprsentait constamment la femme
remplissant les devoirs de son sexe. Ainsi, lorsqu'elle fut _Derceto_
ou desse de Syrie, elle tait tombe de l'Olympe dans la mer et elle
y avait rencontr un grand poisson qui s'tait prt  la ramener sur
la cte de Syrie, o elle rcompensa son sauveur en le mettant au
nombre des astres: pour traduire cette fable en langage humain, il ne
fallait qu'imaginer une belle Syrienne perdue dans un naufrage et
sauve par un pcheur qui s'tait pris d'elle. Le nom de _Derceto_
exprimait ses alles et venues sur les ctes de Syrie avec le pcheur
qui l'avait recueillie dans sa barque. Les prtres de Derceto avaient
donn une forme plus mystique  l'allgorie. Selon eux, aux poques
contemporaines du chaos un oeuf gigantesque s'tait dtach du ciel
et avait roul dans l'Euphrate; les poissons poussrent cet oeuf
jusqu'au rivage, des colombes le couvrent et Vnus en sortit: voil
pourquoi colombes et poissons taient consacrs  Vnus; mais on ne
sait pas  quelle espce de poissons la desse accordait la
prfrence. Enfin, il y avait une Vnus _Mechanitis_ ou _Mcanique_,
dont les statues taient en bois avec des pieds, des mains et un
masque en marbre; ces statues-l se mouvaient par des ressorts
cachs et prenaient les poses les plus capricieuses.

Cette desse tait, sans doute, sous ses divers aspects, la desse de
la beaut: mais la beaut qu'elle divinisait, ce fut moins celle du
visage que celle du corps; et les Grecs, plus amoureux de la statuaire
que de la peinture, faisaient plus de cas aussi de la forme que de la
couleur. La beaut du visage, en effet, appartenait presque
indistinctement  toutes les desses du panthon grec, tandis que la
beaut du corps tait un des attributs divins de Vnus. Lorsque le
berger troyen, Pris, dcerna la pomme  la plus belle des trois
desses rivales, il n'avait dcid son choix entre elles, qu'aprs les
avoir vues sans aucun voile. Vnus ne reprsentait donc pas la beaut
intelligente, l'me de la femme; elle ne reprsentait que la beaut
matrielle, le corps de la femme. Les potes, les artistes lui
attribuaient donc une tte fort petite, au front bas et troit, mais
en revanche un corps et des membres fort longs, souples et potels. La
perfection de la beaut chez la desse commenait surtout  la
naissance des reins. Les Grecs se regardaient comme les premiers
connaisseurs du monde en ce genre de beaut. Cependant ce ne fut pas
la Grce, mais la Sicile qui fonda un temple  Vnus Callipyge. Ce
temple dut son origine  un jugement qui n'eut pas autant d'clat que
celui de Pris, car les parties n'taient pas desses et le juge n'eut
pas  se prononcer entre trois. Deux soeurs, aux environs de
Syracuse, en se baignant un jour, se disputrent le prix de la beaut;
un jeune Syracusain, qui passait par l et qui vit les pices du
procs, sans tre vu, flchit le genou en terre comme devant Vnus
elle-mme, et s'cria que l'ane avait remport la victoire. Les deux
adversaires s'enfuirent  demi nues. Le jeune homme revint  Syracuse
et raconta, encore mu d'admiration, ce qu'il avait vu. Son frre,
merveill  ce rcit, dclara qu'il se contenterait de la cadette.
Enfin ils rassemblrent ce qu'ils possdaient de plus prcieux, et ils
se rendirent chez le pre des deux soeurs et lui demandrent de
devenir ses gendres. La cadette, dsole et indigne d'avoir t
vaincue, tait tombe malade; elle sollicita la rvision de la cause,
et les deux frres, d'un commun accord, proclamrent qu'elles avaient
toutes deux galement droit  la victoire, selon que le juge regardait
l'une, du ct droit, et l'autre, du ct gauche. Les deux soeurs
pousrent les deux frres et transportrent  Syracuse une rputation
de beaut, qui ne fit que s'accrotre. On les comblait de prsents, et
elles amassrent de si grands biens, qu'elles purent riger un temple
 la desse qui avait t la source de leur fortune. La statue qu'on
admirait dans ce temple participait  la fois des charmes secrets de
chaque soeur, et la runion de ces deux modles en une seule copie
avait form le type parfait de la beaut callipyge. C'est le pote
Cercidas de Mgalopolis qui a immortalis cette copie sans avoir
vu les originaux. Athne rapporte la mme anecdote, dont le voile
transparent cache videmment l'histoire de deux courtisanes
syracusaines.

Si les courtisanes levaient des temples  Vnus, elles taient donc
autorises, du moins dans les premiers temps de la Grce,  offrir des
sacrifices  la desse, et  prendre une part active  ses ftes
publiques, sans prjudice de quelques ftes, telles que les
Aphrodises et les Aloennes, qu'elles se rservaient plus
particulirement et qu'elles clbraient  huis clos. Elles
remplissaient mme quelquefois les fonctions de prtresses dans les
temples de Vnus, et elles y taient attaches, comme auxiliaires,
pour nourrir le prtre et augmenter les revenus de l'autel. Strabon
dit positivement que le temple de Vnus  Corinthe possdait plus de
mille courtisanes que la dvotion des adorateurs de la desse lui
avait consacres. C'tait un usage gnral en Grce de consacrer ainsi
 Vnus un certain nombre de jeunes filles quand on voulait se rendre
la desse favorable, ou quand on avait vu ses voeux exaucs par
elle. Xnophon de Corinthe, en partant pour les jeux Olympiques,
promet  Vnus de lui consacrer cinquante htaires si elle lui donne
la victoire; il est vainqueur et il s'acquitte de sa promesse. O
souveraine de Cypris, s'crie Pindare dans l'ode compose en l'honneur
de cette offrande, Xnophon vient d'amener dans ton vaste bocage
une troupe de cinquante belles filles! Puis, il s'adresse  elles: O
jeunes filles qui recevez tous les trangers et leur donnez
l'hospitalit, prtresses de la desse Pitho dans la riche Corinthe,
c'est vous qui, en faisant brler l'encens devant l'image de Vnus et
en invoquant la mre des Amours, nous mritez souvent son aide cleste
et nous procurez les doux moments que nous gotons sur des lits
voluptueux, o se cueille le tendre fruit de la beaut! Cette
conscration des courtisanes  Vnus tait surtout usite  Corinthe.
Quand la ville avait une demande  faire  la desse, elle ne manquait
jamais de la confier  des _consacres_ qui entraient les premires
dans le temple et qui en sortaient les dernires. Selon Cornlien
d'Hracle, Corinthe, en certaines circonstances importantes, s'tait
fait reprsenter auprs de Vnus par une procession innombrable de
courtisanes dans le costume de leur mtier.

L'emploi de ces consacres dans les temples et les bocages de la
desse est suffisamment constat par quelques monuments figurs, qui
sont moins discrets  cet gard que les crivains contemporains. Les
peintures de deux coupes et de deux vases grecs, cits par le savant
M. Lajard, d'aprs les descriptions de MM. de Witte et Lenormand, ne
nous laissent pas de doute sur la Prostitution sacre qui s'tait
perptue dans le culte de Vnus. Un de ces vases, qui faisait partie
de la clbre collection Durand, reprsente un temple de Vnus,
dans lequel une courtisane reoit, par l'intermdiaire d'un esclave,
les propositions d'un tranger couronn de myrte, plac en dehors du
temple et tenant  la main une bourse. Sur le second vase, un
tranger, pareillement couronn de myrte, est assis sur un lit et
semble marchander une courtisane debout devant lui dans un temple. M.
Lajard attribue encore la mme signification  une pierre grave,
taille  plusieurs faces, dont cinq portent des animaux, emblmes du
culte de la Vnus Orientale, et dont la sixime reprsente une
courtisane qui se regarde dans un miroir pendant qu'elle se livre  un
tranger. Mais ce qui se passait dans les temples et dans les bois
sacrs n'a pas laiss de traces plus caractristiques chez les auteurs
de l'antiquit, qui n'ont pas os trahir les mystres de Vnus.

Si les courtisanes taient les bienvenues dans le culte de leur
desse, elles ne pouvaient se mler que de loin  celui des autres
desses; ainsi, elles clbraient, dans l'intrieur de leurs maisons,
aprs la vendange, les Aloennes ou ftes de Crs et de Bacchus.
C'taient des soupers licencieux qui composaient le rituel de ces
ftes, dans lesquelles les courtisanes se runissaient avec leurs
amants pour manger, boire, rire, chanter et foltrer. A la prochaine
fte des Aloennes, crit Mgare  Bacchis dans les Lettres
d'Alcyphron, nous nous assemblons au Colyte chez l'amant de Thessala
pour y manger ensemble, fais en sorte d'y venir. --Nous touchons
aux Aloennes, crit Thas  Thessala, et nous tions toutes assembles
chez moi pour clbrer la veille de la fte. Ces soupers, appels les
_petits mystres de Crs_, taient des prtextes de dbauches qui
duraient plusieurs jours et plusieurs nuits. Il parat que dans
certains temples de Crs,  leusis par exemple, les courtisanes,
dont les femmes honntes fuyaient la vue et l'approche, avaient obtenu
d'ouvrir une salle  elles, o elles avaient seules le droit d'entrer
sans prtres, et o une d'elles prsidait aux crmonies religieuses,
que ses compagnes, comme autant de vestales, embellissaient de leur
prsence plus chaste qu' l'ordinaire. Durant ces crmonies, les
vieilles courtisanes donnaient des leons aux jeunes dans la science
et la pratique des mystres de la Bonne Desse. Le pontife Archias,
qui s'tait permis d'offrir un sacrifice  Crs d'leusis, dans la
salle des courtisanes, sans l'intervention de leur grande prtresse,
fut accus d'impit par Dmosthne, et condamn par le peuple.

Tous les dieux, comme toutes les desses, acceptaient pourtant les
offrandes que les courtisanes leur envoyaient, sans oser toutefois
pntrer en personne dans les temples dont le seuil leur tait ferm.
La fameuse courtisane, Cottine, qui se rendit assez clbre pour qu'on
impost son nom au dictrion qu'elle avait occup, prs de Colone,
vis--vis un temple de Bacchus, ddia en l'honneur d'un de ses
galants spartiates un petit taureau d'airain, qui fut plac sur le
fronton du temple de Minerve Chalcienne. Ce taureau votif se trouvait
encore  sa place du temps d'Athne. Mais il tait pourtant un dieu
qui se montrait naturellement moins svre pour les femmes de plaisir,
c'tait Adonis, difi par Vnus, qui l'avait aim. Les ftes d'Adonis
taient, d'ailleurs, tellement lies  celles de la desse, qu'on ne
pouvait gure adorer l'un sans rendre hommage  l'autre. Adonis avait
eu aussi, dans les temps antiques, une large part aux offrandes de la
Prostitution sacre, avant que son culte se ft confondu dans celui de
Priape. Les courtisanes de toutes les conditions profitaient donc des
ftes d'Adonis, qui attiraient partout tant d'trangers, pour venir
exercer leur industrie, sous la protection du dieu et  son profit,
dans les bois qui environnaient ses temples. A l'endroit o je te
mne, dit un courtier  un cuisinier qu'il va mettre en maison, il y a
un lieu de dbauche (+pornen+): une htaire renomme y clbre
les ftes d'Adonis, avec une nombreuse troupe de ses compagnes. Les
Athniens, malgr la juste rprobation que leurs moralistes
attachaient  la vie des courtisanes, ne les trouvrent pas plus
dplaces dans leur Olympe que dans leurs temples, car ils levrent
des autels et des statues  Vnus _Lena_ et  Vnus _Lamia_, pour
diviniser les deux matresses de Dmtrius Poliorcte.




CHAPITRE V.

  SOMMAIRE. --Motifs qui engagrent Solon  fonder  Athnes un
  tablissement de Prostitution. --Ce que dit l'historien Nicandre
  de Colophon,  ce sujet. --Solon salu, pour ce mme fait, par le
  pote Philmon, du titre de bienfaiteur de la nation. --Taxe de la
  Prostitution fixe par Solon. --Les _dictriades_ considres
  comme _fonctionnaires publiques_. --Rglements de Solon pour les
  prostitues d'Athnes. --Festins publics institus par Hippias et
  Hipparque. --Ordonnance du tyran Pisistrate pour les jours
  consacrs  la dbauche publique. --Vices honteux des Athniens.
  --Moeurs prives des femmes de Sparte et de Corinthe. --Vie
  licencieuse des femmes spartiates. --Inutilit des courtisanes 
  Sparte. --Indiffrence de Lycurgue  l'gard de l'incontinence des
  femmes et des filles. --La frquentation des prostitues regarde
  comme chose naturelle. --Mission morale des potes comiques et des
  philosophes. --L'aropage d'Athnes. --Lgislation de la
  Prostitution athnienne. --Situation difficile faite par les lois
  aux courtisanes. --Bacchis et Myrrhine. --Euthias accuse d'impit
  la courtisane Phryn. --L'avocat Hypride la fait absoudre.
  --Reconnaissance des prostitues envers Hypride. --La courtisane
  Thocris, prtresse de Vnus, condamne  mort sur l'accusation de
  Dmosthne. --Ise. --Dcrets de l'aropage d'Athnes concernant
  les prostitues. --L'htaire _Nemea_. --Triste condition des
  enfants des concubines et des courtisanes. --Hercule dieu de la
  btardise. --Infamie de la loi envers les btards. --Les
  _Dialogues des Courtisanes_ de Lucien. --L'orateur Aristophon et
  le pote comique Calliade. --_Loi_ dite _de la Prostitution_.
  --Singularits monstrueuses des lois athniennes. --Tribunaux
  subalternes d'dilit et de police. --Leurs fonctions.


La Prostitution sacre, qui existait dans tous les temples d'Athnes 
l'poque o Solon donna des lois aux Athniens, invita certainement le
lgislateur  tablir la Prostitution lgale. Quant  la Prostitution
hospitalire, contemporaine des ges hroques de la Grce, elle avait
disparu sans laisser de traces dans les moeurs, et le mariage tait
trop protg par la lgislation, la lgitimit des enfants semblait
trop ncessaire  l'honneur de la rpublique, pour que le souvenir des
mtamorphoses et de l'incarnation humaine des dieux pt encore
prvaloir contre la foi conjugale, contre le respect de la famille.
Solon vit les autels et les prtres s'enrichir avec le produit de la
Prostitution des consacres, qui ne se vendaient qu' des trangers;
il songea naturellement  procurer les mmes bnfices  l'tat, et
par les mmes moyens, en les faisant servir  la fois aux plaisirs de
la jeunesse athnienne et  la scurit des femmes honntes. Il fonda
donc, comme tablissement d'utilit publique, un grand dictrion, dans
lequel des esclaves, achetes avec les deniers de l'tat et
entretenues  ses frais, levaient un tribut quotidien sur les vices de
la population, et travaillaient avec impudicit  augmenter les
revenus de la rpublique. On a voulu bien souvent,  dfaut de preuves
historiques, qui n'appuient pas, il est vrai, la tradition, ne pas
laisser au sage Solon la responsabilit morale du libertinage institu
lgalement  Athnes; on a prtendu que ce grand lgislateur, dont le
code respire la pudeur et la chastet, n'avait pu se donner un dmenti
 lui-mme en ouvrant la porte aux dbauches de ses concitoyens. Mais,
dans un fait de cette nature, qui semblait au-dessous de la dignit de
l'histoire, la tradition, recueillie par Athne et conserve aussi
dans des ouvrages qui existaient de son temps, tait comme l'cho de
ce dictrion, qui avait eu Solon pour fondateur et qui se glorifiait
de son origine.

Nicandre de Colophon, dans son _Histoire d'Athnes_, aujourd'hui
perdue, avait dit positivement que Solon, indulgent pour les ardeurs
d'une ptulante jeunesse, non-seulement acheta des esclaves et les
plaa dans des lieux publics, mais encore btit un temple 
Vnus-Courtisane avec l'argent qu'avaient amass les impures
habitantes de ces lieux-l. O Solon! s'crie le pote Philmon dans
ses _Delphiens_, comdie qui n'est pas venue jusqu' nous;  Solon!
vous devntes par l le bienfaiteur de la nation, vous ne vtes dans
un tel tablissement que le salut et la tranquillit du peuple. Il
tait d'ailleurs absolument ncessaire dans une ville o la bouillante
jeunesse ne peut s'empcher d'obir aux lois les plus imprieuses
de la nature. Vous prvntes ainsi de trs-grands malheurs et des
dsordres invitables, en plaant dans certaines maisons destines 
cet usage les femmes que vous aviez achetes pour les besoins du
public, et qui taient tenues, par tat, d'accorder leurs faveurs 
quiconque consentirait  les payer. A cette invocation, que la
reconnaissance arrache au pote comique, Athne ajoute, d'aprs
Nicandre, que la taxe fixe par Solon tait mdiocre, et que les
_dictriades_ avaient l'air de remplir des fonctions publiques: Le
commerce qu'on avait avec elles n'entranait ni rivalits ni
vengeances. On n'essuyait de leur part ni dlais, ni ddains, ni
refus. C'tait sans doute  Solon lui-mme que l'on devait le
rglement intrieur de cet tablissement, qui fut longtemps administr
comme les autres services publics et qui eut sans doute  sa tte, du
moins dans l'origine, un grave magistrat.

On peut supposer, avec beaucoup d'apparence de raison, que les femmes
communes taient alors entirement spares de la population citoyenne
et de la vie civile; elles ne sortaient pas de leur officine lgale;
elles ne se montraient jamais dans les ftes et les crmonies
religieuses; si une tolrance restreinte leur permettait de descendre
dans la rue, elles devaient porter un costume particulier, qui les ft
reconnatre, et elles taient svrement loignes de certains lieux
o leur prsence et caus du scandale ou de la distraction.
trangres, d'ailleurs, elles n'avaient aucun droit  revendiquer
dans la cit; et celles qui, Athniennes de naissance, s'taient
voues  la Prostitution, perdaient tous les privilges attachs 
leur naissance. Nous n'avons pas les lois que Solon avait rdiges
pour constituer la Prostitution lgale; mais il est permis d'en
formuler ainsi les principales dispositions, qui se trouvent
suffisamment constates par une foule de faits que nous dcouvrons 
et l dans les crivains grecs. Mais le code de Solon,  l'gard des
femmes du grand dictrion entretenu aux frais de la rpublique, se
relcha de sa svrit, puisque, moins d'un sicle aprs la mort du
lgislateur, les courtisanes avaient fait irruption de toutes parts
dans la socit grecque, et osaient se mler aux femmes honntes
jusque dans le forum. Hippias et Hipparque, fils du tyran Pisistrate,
qui gouvernait Athnes 530 ans avant l're moderne, tablirent des
festins publics, qui runissaient le peuple  la mme table, et dans
ces festins les courtisanes furent autorises  prendre place  ct
des matrones; car les fils du tyran se proposaient moins d'amliorer
le peuple que de le corrompre et de le subjuguer. Aussi, pour nous
servir de l'expression de Plutarque, les femmes de plaisir arrivaient
l par flots, et, comme le disait un historien grec, Idomne, dont
les ouvrages ne nous sont connus que par des fragments, Pisistrate, 
l'instigation de qui ces orgies avaient lieu, ordonnait que les
champs, les vignes et les jardins fussent ouverts  tout le
monde, dans les jours consacrs  la dbauche publique, afin que
chacun pt en prendre sa part sans tre oblig d'aller se cacher dans
le mystre du dictrion de Solon.

Le lgislateur d'Athnes avait eu deux motifs vidents et imprieux
pour rglementer comme il l'avait fait la Prostitution: il se
proposait d'abord de mettre  l'abri de la violence et de l'insulte la
pudeur des vierges et des femmes maries; ensuite, il avait eu pour
but de dtourner la jeunesse des penchants honteux qui la
dshonoraient et l'abrutissaient. Athnes devenait le thtre de tous
les dsordres; le vice contre nature se propageait d'une manire
effrayante et menaait d'arrter le progrs social. Ces dbauchs, qui
n'taient dj plus des hommes, pouvaient-ils tre des citoyens? Solon
voulut leur donner les moyens de satisfaire aux besoins de leurs sens,
sans se livrer aux drglements de leur imagination. Il ne fit
pourtant que corriger une partie de ses compatriotes; les autres, sans
renoncer  leurs coupables habitudes, contractrent celles d'un
libertinage plus naturel, mais non moins funeste. Le but de Solon fut
toutefois rempli, en ce que la scurit des femmes maries n'eut plus
rien  craindre des libertins. La Prostitution lgale tait alors,
pour ainsi dire, dans son enfance, et elle ne comptait pas une
nombreuse clientle: on la connaissait  peine, on ne s'y accoutuma
que par degrs; on ne s'y livra avec fureur qu'aprs en avoir eu,
en quelque sorte, l'exprience. Voil comment les lois de Solon se
trouvrent bientt dbordes par les ncessits de la dbauche
publique et successivement effaces sous l'empire de la corruption des
moeurs, qui ne s'puraient pas en se civilisant. Mais, du moins 
Athnes, le foyer domestique resta incorruptible et sacr, le poison
de la Prostitution n'y pntra pas; et alors que Vnus-Pandemos
conviait ses adorateurs  l'oubli de toute dcence, alors que le Pire
agrandissait aux portes d'Athnes le domaine affect aux courtisanes,
la pudeur conjugale gardait le seuil de la maison du citoyen qui s'en
allait offrir un sacrifice  Pandemos et souper avec ses amis chez sa
matresse.

Les moeurs prives des femmes de Sparte, et des femmes de Corinthe
surtout, n'taient pas aussi rgulires que les moeurs des
Athniennes, et pourtant, dans ces deux villes, la Prostitution
n'avait pas t soumise  des lois spciales: elle y tait libre, pour
employer une expression moderne, et elle pouvait impunment se
produire sous toutes les formes et dans toutes les conditions
possibles. A Corinthe, ville de commerce et de passage, le plaisir
tait une grande affaire pour ses habitants et pour les trangers qui
y affluaient de tous les pays du monde: on avait donc jug  propos de
laisser  la volont et au caprice de chacun l'entire jouissance de
soi-mme. A Sparte, ville de vertus rpublicaines et austres, la
Prostitution ne pouvait tre qu'un accident, une exception
presque indiffrente. Lycurgue n'y avait certainement pas song. La
continence, la chastet chez les femmes lui semblaient superflues,
sinon ridicules. Il ne s'tait propos que de gouverner les hommes et
de les rendre plus braves, plus robustes, plus guerriers; quant aux
femmes, il n'y avait pas pris garde. Lycurgue, comme le dit
formellement Aristote dans sa _Politique_ (liv. II, chap. 7), avait
voulu imposer la temprance aux hommes et non pas aux femmes;
celles-ci, bien avant lui, vivaient dans le dsordre, et elles
s'abandonnaient presque publiquement  tous les excs de la dbauche
(_in summ luxuri_, dit la version latine d'Aristote). Lycurgue ne
changea rien  cet tat de choses: les filles de Sparte, qui
recevaient une ducation mle assez peu conforme  leur sexe, se
mlaient,  moiti nues, aux exercices des hommes, couraient,
luttaient, combattaient avec eux. Si elles se mariaient, elles ne se
renfermaient pas davantage dans leurs devoirs d'pouses; elles
n'taient pas vtues plus dcemment; elles ne se tenaient pas plus 
distance de la compagnie des hommes; mais ceux-ci ne faisaient pas
semblant de s'apercevoir d'une diffrence de sexe, que les femmes
avaient  coeur de faire oublier. Un mari qu'on aurait surpris
sortant de la chambre  coucher de sa femme et rougi d'tre si peu
Spartiate. On comprend que, chez de pareils hommes, les courtisanes
auraient t parfaitement inutiles. Ils ne se permettaient pas
toutefois les garements de coeur et de sens, auxquels les
jeunes Athniens taient trop enclins. L'amiti des Spartiates entre
eux n'tait qu'une fraternit d'armes, aussi pure, aussi sainte que
celle des Athniens tait dprave et fltrissante. Les femmes de
Sparte ne s'accommodaient pas toutes de cette abngation absolue de
leur sexe et de leur nature; il y en avait beaucoup, filles ou femmes,
qui se prtaient volontiers aux actes d'une extrme licence, et cela,
sans exiger la moindre rtribution. Les courtisanes n'auraient pas eu
d'emploi dans une ville o femmes maries et filles  marier taient
l pour leur faire concurrence. C'est donc avec justice que Platon,
dans le livre Ier de ses _Lois_, attribue  Lycurgue l'incontinence
des femmes de Sparte, puisque ce lgislateur n'avait pas daign y
porter remde, ni mme lui infliger un blme.

La Prostitution tait, on le voit, tolre, sinon organise et
rgularise, dans les rpubliques grecques: on la regardait comme un
mal ncessaire, qui obviait  de plus grands maux. Athne a donc pu
dire (liv. XIII, chap. 6): Plusieurs personnages qui ont eu part au
gouvernement de la chose publique ont parl des courtisanes, les uns
en les blmant, les autres en faisant l'loge de ces femmes. Ce
n'tait pas une honte pour un citoyen, si haut plac ft-il par son
rang ou par son caractre, de frquenter les courtisanes, mme avant
l'poque de Pricls, pendant laquelle cette espce de femmes rgna,
en quelque sorte, sur la Grce. On ne blmait pas mme les
rapports qu'on pouvait avoir avec elles. Un comique latin, en peignant
les moeurs d'Athnes, tait presque autoris  dclarer nettement
qu'un jeune homme devait hanter les mauvais lieux pour faire son
ducation: _non est flagitium scortari hominem adolescentulum_.

Les potes comiques cependant, de mme que les philosophes, avaient la
mission morale de punir la dbauche, en la forant de rougir
quelquefois; leurs pigrammes mettaient seules un frein  la licence
des moeurs, qu'ils surveillaient l o la loi faisait dfaut et
gardait le silence. Une courtisane est la peste de celui qui la
nourrit! s'criait le _Campagnard_ d'Aristophane. --Si quelqu'un a
jamais aim une courtisane, disait hautement Anaxilas, dans sa
_Neottis_, qu'il me nomme un tre plus pervers.

La loi nanmoins n'tait pas toujours muette ou impuissante contre les
femmes de mauvaise vie, qu'elles fussent htaires, joueuses de fltes
ou dictriades; non-seulement elle leur refusait impitoyablement tous
les droits attachs  la qualit de citoyenne, mais encore elle
mettait des bornes  leurs dportements. L'aropage d'Athnes avait
souvent les yeux ouverts sur la conduite de ces femmes, et souvent
aussi il les frappait avec une rigueur impitoyable. Il paratrait,
d'aprs plusieurs passages d'Alciphron, qu'elles taient toutes
solidaires devant la loi, et qu'une condamnation qui atteignait une
d'entre elles avait des consquences fcheuses pour chacune
d'elles en particulier. On peut prsumer qu'il s'agissait d'un impt
proportionnel applicable  toute femme qui ne justifiait pas du titre
de citoyenne. On leur faisait ainsi, de temps  autre, rendre aux
coffres de l'tat ce qu'elles avaient pris dans ceux des citoyens.
Cette singulire lgislation a permis de soutenir un paradoxe que nous
donnons pour ce qu'il vaut. Suivant certains rudits, les courtisanes
d'Athnes auraient form une corporation, un collge, qui se composait
de divers ordres de femmes occupes du mme mtier, et classes
hirarchiquement sous des statuts ou rglements relatifs  leur
mprisable industrie. C'est pourquoi l'aropage pouvait rendre le
corps entier responsable des fautes de ses membres. Ce tribunal
voquait la cause devant lui, quand une courtisane poussait un citoyen
 commettre une action rprhensible, et mme lorsque son influence
tait prjudiciable  des jeunes gens, au point de leur faire dissiper
leur fortune, de les dtourner du service de la Rpublique et de leur
donner des leons d'impit. Les accusations taient quelquefois
capitales, et il ne fallait que la haine ou la vengeance d'un amant
ddaign pour soulever un orage terrible contre une femme qui n'avait
aucun appui et qui pouvait tre condamne sans avoir t dfendue.
Essaie d'exiger quelque chose d'Euthias en change de ce que tu lui
donneras, crivait l'aimable Bacchis  son amie Myrrhine, et tu verras
si tu n'es pas accuse d'avoir incendi la flotte ou viol les
lois fondamentales de l'tat! Ce fut ce mchant Euthias qui accusa
d'impit la belle Phryn; mais l'avocat Hypride ne craignit pas de
prendre la dfense de cette courtisane, qui le paya bien lorsqu'il
l'eut fait absoudre. Grce aux dieux! lui crivit navement Bacchis 
la suite de ce procs mmorable, nos profits sont lgitims par le
dnoment de ce procs inique. Vous avez acquis les droits les plus
sacrs  la reconnaissance de toutes les courtisanes. Si mme vous
consentiez  recueillir et  publier la harangue que vous avez
prononce pour Phryn, nous nous engagerions  vous riger  nos frais
une statue d'or dans l'endroit de la Grce que vous auriez choisi.
L'histoire ne dit pas si Hypride publia sa harangue, et si les
courtisanes se cotisrent pour lui lever une statue d'or dans quelque
temple de Vnus-Pandemos ou de Vnus Peribasia. Une accusation
intente contre une courtisane frappait donc de terreur tout le corps
auquel appartenait l'accuse; car cette accusation n'aboutissait gure
 un acquittement. Une vieille courtisane, nomme Thocris, qui se
mlait aussi de magie et de philtres amoureux, fut condamne  mort,
sur la dnonciation de Dmosthne, pour avoir conseill aux esclaves
de tromper leurs matres, et pour leur avoir procur les moyens de le
faire. Cette Thocris tait pourtant attache comme prtresse  un
temple de Vnus. Ce fut  l'occasion du procs de Phryn que Bacchis
faisait en ces termes un retour sur elle-mme: Si, pour n'avoir
pas obtenu de nos amants l'argent que nous leur demandons; si, pour
avoir accord nos faveurs  ceux qui les payent gnreusement, nous
devenions coupables d'impit envers les dieux, il faudrait renoncer 
tous les avantages de notre profession et ne plus faire commerce de
nos charmes.

L'accusation d'impit tait la plus frquente contre les courtisanes;
et cette accusation se prsentait d'autant plus redoutable, qu'elle ne
reposait que sur des faits vagues et faciles  dnaturer. Les
courtisanes remplissaient les fonctions de prtresses dans certains
temples et dans certaines ftes; nanmoins leur prsence dans un
temple pouvait tre considre comme une impit. Il n'est pas
permis, disait Dmosthne dans son plaidoyer contre Nra, il n'est
pas permis  une femme auprs de laquelle on a trouv un adultre
d'entrer dans nos temples, quoique nos lois permettent  une trangre
et  une esclave d'y pntrer soit pour voir, soit pour prier. Les
femmes surprises en adultre sont les seules  qui l'entre des
temples soit interdite. Avant Dmosthne, l'orateur Ise, qui fut le
matre de ce grand orateur, avait plaid sur le mme objet, et dclar
solennellement qu'une femme commune, qui fut au service de tout le
monde, et qui mena une vie de dbauche, ne pouvait sans impit
s'introduire dans l'intrieur d'un temple ni assister aux mystres
secrets du culte. Ces malheureuses femmes se trouvaient ainsi
exposes sans cesse  des poursuites judiciaires sous prtexte
d'impit, elles taient, pour ainsi dire, hors la loi; et l'aropage,
devant lequel on les traduisait au gr de leurs ennemis puissants, ne
se faisait pas plus de scrupule de les condamner que de les absoudre.
Un dcret de l'aropage avait dfendu aux prostitues et aux esclaves
de porter des surnoms emprunts aux jeux solennels; et cependant il y
eut  Athnes une htaire qui se fit appeler _Nemea_, parce que son
amant s'tait distingu dans les jeux Nmens et peut-tre aussi parce
qu'elle se plaait elle-mme sous les auspices d'Hercule. L'aropage
la laissa faire et ne lui disputa pas son nom de bon augure. Un autre
dcret de l'aropage avait dfendu galement aux courtisanes de
clbrer les ftes des dieux en mme temps que les matrones et les
femmes libres ou citoyennes. Cependant, aux Aphrodises, comme le
rapporte Athne sur le tmoignage du pote Alexis, femmes libres et
courtisanes se confondaient  table dans les festins publics qui se
donnaient en l'honneur de Vnus. Ainsi donc l'impit tait l,
partout et toujours, sur les pas des courtisanes, qui n'chappaient 
ses piges que par bonheur plutt que par adresse. Cette situation
difficile, qu'on leur faisait pour tre matre d'elles, explique le
nombre et la richesse des offrandes qu'elles consacraient aux dieux,
afin d'obtenir leur protection.

La loi n'pargnait aucune humiliation aux courtisanes. Les enfants qui
naissaient d'elles, de mme que les fils des concubines, participaient
 leur ignominie; c'tait une tache dont ils ne pouvaient se laver
qu'aprs avoir servi glorieusement l'tat. La condition personnelle
des concubines diffrait essentiellement de celle des courtisanes, et
toutefois la condition des enfants des unes et des autres tait
presque identique. Les btards, quelle que ft leur mre (et le nombre
des btards tait considrable  Athnes en raison du nombre des
courtisanes), les btards se trouvaient comme retranchs de la
population libre: ils n'avaient pas de costume spcial ni de marques
distinctives; mais dans leur enfance ils jouaient, ils s'exeraient 
part, sur un terrain dpendant du temple d'Hercule, qu'on regardait
comme le dieu de la btardise. Quand ils avaient l'ge d'homme, ils
n'taient pas aptes  hriter; ils n'avaient pas le droit de parler
devant le peuple; ils ne pouvaient devenir citoyens. Enfin, les
btards des courtisanes (Plutarque mentionne ce fait dans la _Vie de
Solon_), pour comble d'infamie, n'taient pas obligs de nourrir les
auteurs de leurs jours: le fils n'tait tenu  aucun devoir filial
envers ses pre et mre, parce que ceux-ci n'avaient galement aucun
devoir paternel ou maternel  remplir  son gard. On s'explique alors
pourquoi la plupart des filles exposaient leurs enfants nouveau-ns
dans la rue, et les confiaient ainsi  la rpublique qui leur tait
moins martre. Ces expositions d'enfants taient si ordinaires,
que, dans les _Dialogues des Courtisanes_, Lucien fait une exception
bien honorable en faveur d'une de ses hrones, qui dit  sa compagne:
Il me faudra nourrir un enfant, car ne crois pas que j'expose celui
dont j'accoucherai. Sous l'archontat d'Euclide, l'orateur Aristophon
fit promulguer une loi qui dclarait btard quiconque ne prouverait
pas qu'il tait n d'une citoyenne ou femme libre. Alors, pour le
railler de ce surcrot de rigueur contre les btards, le pote comique
Calliade le mit en scne, et le reprsenta lui-mme comme fils de la
courtisane Chloris.

Solon, en rglementant la Prostitution, lui avait impos des digues
salutaires, et s'tait propos de tenir  distance les misrables
artisans de dbauche qui voudraient se crer une industrie infme en
corrompant les filles et les garons. Il fit donc une loi, dite de la
Prostitution, qui ne nous est connue que par la citation qu'en fait
Eschine dans un de ses discours: Quiconque se fera le _lnon_ d'un
jeune homme ou d'une femme, appartenant  la classe libre, sera puni
du dernier supplice. Mais bientt on adoucit cette loi, et l'on
inventa des palliatifs qui en dnaturrent le vrai caractre: ainsi,
la peine de mort fut remplace par une amende de vingt drachmes,
tandis que l'amende tait de cent pour le vol ou le rapt d'une femme
libre. On ne conserva la peine capitale que dans le texte de la
loi, et mme, ainsi que l'affirme Plutarque, les femmes dpraves qui
font ouvertement mtier de procurer des matresses aux dbauchs,
n'taient pas comprises dans la catgorie des coupables que cette loi
devait atteindre. Ce fut inutilement qu'Eschine demanda l'application
d'une loi qui n'avait jamais t compltement applique. Il tait fort
difficile, en effet, de tracer la limite o commenait le crime en vue
duquel cette loi terrible avait t faite, car l'usage en Grce
autorisait un amant  enlever sa matresse, pourvu que celle-ci y
consentt et que les parents n'y missent pas obstacle. Il suffisait
donc d'avoir d'avance l'agrment du pre et de la mre d'une fille
qu'on voulait possder; on les prvenait du jour o l'enlvement
aurait lieu, et ils ne faisaient qu'un simulacre de rsistance. Quand
une jeune fille ou sa mre avait reu d'un homme un prsent, cette
fille n'tait plus considre comme vierge, sa virginit ft-elle
intacte; mais on ne lui devait plus les mmes gards ni le mme
respect, comme si elle et souffert un commencement de Prostitution.

L'aropage qui jugeait les courtisanes et leurs odieux parasites,
lorsque le crime lui tait dnonc par la voix du peuple ou par quelque
citoyen, ne daignait pas s'occuper des simples dlits que pouvait
commettre cette population impure, voue aux mauvaises moeurs, et
soumise  de rigoureuses prescriptions de police. La connaissance des
dlits rsultant de l'exercice de la Prostitution appartenait
certainement  des tribunaux subalternes d'dilit et de police.
C'taient eux qui faisaient observer les rglements relatifs aux habits
que devaient porter les prostitues, aux lieux affects  leur sjour et
 leurs promenades, aux impts qui frappaient leur honteux mtier, et
enfin  toutes les habitudes de leur vie publique.




CHAPITRE VI.

  SOMMAIRE. --Des diffrentes catgories de prostitues athniennes.
  --Les Dictriades, les Aultrides, les Htaires. --Pasipha.
  --Conditions diverses des femmes de mauvaise vie. --Dmosthne
  contre la courtisane Nra. --Revenu considrable de l'impt sur
  la Prostitution. --Le _Pornicontelos_ afferm par l'tat  des
  spculateurs. --Les collecteurs du Pornicontelos. --Heures
  auxquelles il tait permis aux courtisanes de sortir. --Le port du
  Pire assign pour domaine  la Prostitution. --Le Cramique,
  march de la Prostitution lgante. --Usage singulier: profanation
  des tombeaux du Cramique. --Le port de Phalre et le bourg de
  Sciron. --La grande place du Pire. --Thmistocle tran par
  quatre htaires en guise de chevaux. --Enseignes impudiques des
  maisons de Prostitution. --Les petites maisons de louage des
  htaires. --Lettre de Panope  son mari Euthibule. --Police des
  moeurs concernant les vtements des prostitues. --Le costume
  _fleuri_ des courtisanes d'Athnes. --Lois somptuaires. --Costume
  des prostitues de Lacdmone. --Loi terrible de Zaleucus,
  disciple de Pythagore, contre l'adultre. --Suidas et Hermogne.
  --Loi somptuaire de Philippe de Macdoine. --Costume ordinaire des
  Athniennes de distinction. --Costume des courtisanes de Sparte.
  --Diffrence de ce costume avec celui des femmes et des filles
  Spartiates. --Mode caractristique des courtisanes grecques.
  --Dgradation, par la loi, des femmes qui se faisaient les
  servantes des prostitues. --Perversit ordinaire de ces
  servantes.


Les courtisanes d'Athnes formaient plusieurs classes, tellement
distinctes entre elles, que les lois des moeurs, qui les
rgissaient, devaient galement varier selon les diffrentes
catgories de ces femmes de plaisir. Il y avait trois principales
catgories, qui se subdivisaient elles-mmes en plusieurs espces plus
ou moins homognes: les Dictriades, les Aultrides et les Htaires.
Les premires taient, en quelque sorte, les esclaves de la
Prostitution; les secondes en taient les auxiliaires; les troisimes
en taient les reines. Ce furent les dictriades que Solon rassembla
dans des maisons publiques de dbauche, o elles appartenaient,
moyennant certaine redevance fixe par le lgislateur,  quiconque
entrait dans ces maisons, appeles _dictrions_, en mmoire de
Pasipha, femme de Minos, roi de Crte (_Dict_), laquelle s'enferma
dans le ventre d'une vache d'airain pour recevoir sous cette enveloppe
les caresses d'un vritable taureau. Les aultrides ou joueuses de
flte avaient une existence plus libre, puisqu'elles allaient exercer
leur art dans les festins quand elles y taient mandes; elles
pntraient donc dans l'intrieur du domicile et de la vie prive des
citoyens: leur musique, leurs chants et leurs danses n'avaient pas
d'autre objet que d'chauffer et d'exalter les sens des convives,
qui les faisaient bientt asseoir  ct d'eux. Les htaires taient
des courtisanes sans doute, trafiquant de leurs charmes, s'abandonnant
impudiquement  qui les payait, mais elles se rservaient pourtant une
part de volont, elles ne se vendaient pas au premier venu, elles
avaient des prfrences et des aversions, elles ne faisaient jamais
abngation de leur libre arbitre; elles n'appartenaient qu' qui avait
su leur plaire ou leur convenir. D'ailleurs, par leur esprit, leur
instruction et leur exquise politesse, elles pouvaient souvent marcher
de pair avec les hommes les plus minents de la Grce.

Ces trois catgories de courtisanes n'eussent pas eu le moindre
rapport entre elles sans le but unique de leur institution: elles
servaient toutes trois  satisfaire les apptits sensuels des
Athniens, depuis le plus illustre jusqu'au plus infime. Il y avait
des degrs dans la Prostitution, comme dans le peuple, et la fire
htaire du Cramique diffrait autant de la vile dictriade du Pire,
que le brillant Alcibiade diffrait d'un grossier marchand de cuirs.
Si les documents sur la lgislation de la dbauche athnienne ne
s'offrent  nous que rares et imparfaits, nous pouvons y suppler par
la pense, en comparant les conditions diverses des femmes qui
faisaient mtier et marchandise de leur corps. Les htaires, ces
riches et puissantes souveraines, qui comptaient dans leur clientle
des gnraux d'arme, des magistrats, des potes et des philosophes,
ne relevaient gure que de l'aropage; mais les aultrides et les
dictriades taient plus ordinairement dfres  des tribunaux
subalternes, si tant est que ces dernires, soumises  une sorte de
servitude infamante, eussent conserv le droit d'avoir des juges hors
de l'enceinte de leur prison obscne. La plupart des dictriades et
des aultrides taient trangres; la plupart, d'une naissance obscure
et servile; en tout cas, une Athnienne qui, par misre, par vice ou
par folie, tombait dans cette classe abjecte de la Prostitution, avait
renonc  son nom,  son rang,  sa patrie. Cependant l'htaire
grecque, qui ne subissait pas la mme fltrissure, s'obstinait
quelquefois  garder son titre de citoyenne, et il ne fallait pas
moins qu'un arrt de l'aropage pour le lui enlever. Dmosthne,
plaidant contre la courtisane Nra, s'criait avec indignation: Une
femme qui se livre  des hommes, qui suit partout ceux qui la payent,
de quoi n'est-elle pas capable? Ne doit-elle pas se prter  tous les
gots de ceux auxquels elle s'abandonne? Une telle femme, reconnue
publiquement et gnralement pour s'tre prostitue par toute la
terre, prononcerez-vous qu'elle est citoyenne?

Il parat que toutes les courtisanes, quelle que ft leur condition,
taient considres comme voues  un service public et sous la
dpendance absolue du peuple; car elles ne pouvaient sortir du
territoire de la rpublique sans avoir demand et obtenu une
permission que les archontes ne leur accordaient souvent qu'avec des
garanties, pour mieux assurer leur retour. Dans certaines
circonstances, le collge des courtisanes fut dclar utile et
ncessaire  l'tat. En effet, elles s'taient bientt tellement
multiplies  Athnes et dans l'Attique, que l'impt annuel que
chacune payait au fisc, constituait pour lui un revenu considrable.
Cet impt spcial (_pornicontelos_), que l'orateur Eschine nous
reprsente comme fort ancien, sans en attribuer l'tablissement 
Solon, tait afferm tous les ans  des spculateurs qui se
chargeaient de le prlever. Moyennant l'acquittement de cette taxe,
les courtisanes achetaient le droit de tolrance et de protection
publique. On conoit qu'un impt de cette nature blessa d'abord les
susceptibilits honntes et pudibondes des citoyens vertueux; mais on
finit par s'y accoutumer, et l'administration urbaine ne rougit pas de
puiser souvent  cette source honteuse de crdit. Quant aux fermiers
de l'impt, ils ne ngligeaient rien pour lui faire produire le plus
possible. On peut donc supposer qu'ils inventrent une foule
d'ordonnances somptuaires qui avaient l'avantage de grossir les
amendes et d'en crer de nouvelles. Les courtisanes et les collecteurs
du _pornicontelos_ taient toujours en guerre: les vexations des uns
semblaient s'accrotre  mesure que la soumission des autres devenait
plus rsigne, et tous les ans aussi, la Prostitution et le produit
de l'impt s'accroissaient dans une proportion gale.

Athne dit positivement que les femmes publiques, probablement les
dictriades, ne pouvaient sortir de leurs habitations qu'aprs le
coucher du soleil,  l'heure o pas une matrone n'et os se montrer
dans les rues sans exposer sa rputation. Mais il ne faut pas prendre
 la lettre ce passage d'Athne, car toutes les courtisanes qui
demeuraient au Pire, hors des murailles de la ville, se promenaient
soir et matin sur le port. Il est possible que ces femmes ne fussent
admises dans la ville, pour y faire des achats et non pour s'y
prostituer, qu' la fin du jour, lorsque l'ombre les couvrait d'un
voile dcent. Dans tous les cas, elles ne devaient point passer la
nuit  l'intrieur de la ville, et elles encouraient une peine
lorsqu'on les y trouvait aprs certaine heure. Il leur tait aussi
dfendu de commettre un acte de dbauche au milieu du sjour des
citoyens paisibles. Cette coutume existait dans les villes d'Orient,
depuis la plus haute antiquit, et elle se maintint  Athnes, tant
que l'aropage imposa des limites  la Prostitution lgale. Le port du
Pire avait t comme assign pour domaine  cette Prostitution. Il
formait une sorte de ville compose de cabanes de pcheurs, de
magasins de marchandises, d'htelleries, de mauvais lieux et de
petites maisons de plaisir. La population flottante de ce faubourg
d'Athnes comprenait les trangers, les libertins, les joueurs, les
gens sans aveu: c'tait pour les courtisanes une clientle
lucrative et ardente. Elles habitaient parmi leurs serviteurs
ordinaires et n'avaient que faire d'aller chercher des aventures dans
la ville sous l'oeil austre des magistrats et des matrones; elles
se trouvaient  merveille au Pire et elles y affluaient de tous les
pays du monde. Cette affluence, nuisible aux intrts de toutes,
changea pour quelques-unes le thtre de leurs promenades: les plus
fires et les plus triomphantes se rapprochrent d'Athnes et vinrent
se mettre en montre sur le Cramique.

Le Cramique, dont s'emparrent les htaires en laissant le Pire aux
joueuses de flte et aux dictriades, n'tait pas ce beau quartier
d'Athnes qui tirait son nom de Cramus, fils de Bacchus et d'Ariane.
C'tait un faubourg qui renfermait le jardin de l'Acadmie et les
spultures des citoyens morts les armes  la main. Il s'tendait le
long de la muraille d'enceinte depuis la porte du Cramique jusqu' la
porte Dipyle; l, des bosquets d'arbres verts, des portiques orns de
statues et d'inscriptions, prsentaient de frais abris contre la
chaleur du jour. Les courtisanes du premier ordre venaient se promener
et s'asseoir dans ce lieu-l, qu'elles s'approprirent comme si elles
l'avaient conquis sur les illustres morts qui y reposaient. Ce fut
bientt le march patent de la Prostitution lgante. On y allait
chercher fortune, on y commenait des liaisons, on s'y donnait des
rendez-vous, on y faisait des affaires d'amour. Lorsqu'un jeune
Athnien avait remarqu une htaire dont il voulait avoir les faveurs,
il crivait sur le mur du Cramique le nom de cette belle, en y
ajoutant quelques pithtes flatteuses; Lucien, Alciphron et
Aristophane font allusion  ce singulier usage. La courtisane envoyait
son esclave pour voir les noms qui avaient t tracs le matin, et,
lorsque le sien s'y trouvait, elle n'avait qu' se tenir debout auprs
de l'inscription pour annoncer qu'elle tait dispose  prendre un
amant. Celui-ci n'avait plus qu' se montrer et  faire ses
conditions, qui n'taient pas toujours acceptes, car les htaires en
vogue n'avaient pas toutes le mme tarif, et elles se permettaient
d'ailleurs d'avoir des caprices. Aussi, bien des dclarations d'amour
n'aboutissaient qu' la confusion de ceux qui les avaient adresses.
On comprend que les courtisanes, par leurs refus ou leurs ddains, se
fissent des ennemis implacables.

Les dictriades et les joueuses de flte, ainsi que les htaires du
dernier ordre, voyant que les galanteries les plus avantageuses se
ngociaient au Cramique, se hasardrent  y venir ou du moins  s'en
rapprocher; elles quittrent successivement le port du Pire, celui de
Phalre, le bourg de Sciron et les alentours d'Athnes, pour disputer
la place aux htaires de l'aristocratie, qui reculrent  leur tour et
finirent par se rfugier dans la ville. Les lois qui leur dfendaient
d'y paratre en costume de courtisane furent abolies de fait,
puisqu'on cessait de les appliquer. On vit alors les prostitues les
plus mprisables encombrer les abords de la porte Dipyle, et y vaquer
tranquillement  leur odieux commerce. Les ombrages du Cramique et
les gazons qui environnaient les tombeaux ne favorisaient que trop
l'exercice de la Prostitution, qui s'tait empare de ce glorieux
cimetire! C'est  la porte du Cramique, dit Hsychius, que les
courtisanes tiennent boutique. Lucien est aussi explicite: Au bout
du Cramique, dit-il,  droite de la porte Dipyle, est le grand march
des htaires. On vendait, on achetait  tous prix, et souvent la
marchandise se livrait sur-le-champ,  l'ombre de quelque monument
lev  un grand citoyen mort sur le champ de bataille. Le soir,  la
faveur des tnbres, la terre nue ou couverte d'herbes offrait une
arne permanente aux ignobles trafics de la dbauche, et parfois le
passant attard, qui par une nuit sans lune traversait le Cramique et
htait le pas en longeant le jardin de l'Acadmie, avait cru entendre
les mnes gmir autour des tombeaux profans.

L'invasion du Cramique par les femmes publiques n'avait pas toutefois
dpeupl le Pire: il restait encore un grand nombre de ces femmes
dans ce vaste faubourg, qui recrutait ses habitants parmi les
voyageurs et les marchands de toutes les parties du monde connu. Il en
tait de mme du port de Phalre et du bourg de Sciron, o affluaient
autant de courtisanes que d'trangers. Leur principal centre
tait une grande place qui s'ouvrait sur le port du Pire, et qui
regardait la citadelle; cette place, entoure de portiques sous
lesquels on ne voyait que joueurs de ds, dormeurs et philosophes
veills, se remplissait, vers la tombe de la nuit, d'une foule de
femmes, presque toutes trangres, les unes voiles, les autres 
demi-nues, qui, debout et immobiles, ou bien assises, ou bien allant
et venant, silencieuses ou agaantes, obscnes ou rserves, faisaient
appel aux dsirs des passants. Le temple de Vnus Pandemos, rig sur
cette place par Solon, semblait prsider au genre de commerce qui s'y
faisait ouvertement. Quand la courtisane voulait vaincre une
rsistance, obtenir un plus haut prix, avoir des arrhes, elle
invoquait Vnus sous le nom de Pitho, quoique cette Pitho ft une
desse tout  fait distincte de Vnus dans la mythologie grecque: on
les confondit l'une et l'autre comme pour exprimer que la persuasion
tait insparable de l'amour. Au reste, on pouvait voir, dans le
sanctuaire du temple, briller les statues de marbre des deux desses
qui taient places l au milieu de leur empire amoureux. Bien des
contrats, que Vnus et sa compagne avaient arrts et conclus, se
signaient ensuite sous le portique du temple ou sur le bord de la mer,
ou bien au pied de cette longue muraille construite par Thmistocle
pour runir le Pire  la ville d'Athnes.

La rputation du Pire et celle du Cramique taient si bien tablies
dans les moeurs de la Prostitution et de l'htairisme, que
Thmistocle, fils d'une courtisane, afficha lui-mme sa naissance avec
impudeur, en se promenant, du Pire au Cramique, dans un char
magnifique tran par quatre htaires en guise de chevaux. Athne
rapporte ce fait incroyable d'aprs le tmoignage d'Idomne, qui en
doutait lui-mme. Plusieurs commentateurs ont vu, dans le passage cit
par Athne, non pas un quadrige de courtisanes, mais des courtisanes
assises dans un quadrige aux cts de Thmistocle. Nous hsiterions
donc  soutenir contre Athne lui-mme, que Thmistocle avait imagin
un singulier moyen d'appliquer les courtisanes  l'attelage des chars.
Outre les dbauches au grand air, il y avait au Pire celles qui se
renfermaient  huis clos. Le grand dictrion, fond par Solon prs du
sanctuaire de Pandemos, n'avait bientt plus suffi aux besoins de la
corruption des moeurs. Une multitude d'autres s'taient tablis,
sans se faire tort, sous les auspices de la loi fiscale qui affermait
la Prostitution  des entrepreneurs. Les dictrions qu'on rencontrait
 chaque pas dans les rues du Pire et des autres faubourgs se
faisaient reconnatre  leur enseigne, qui tait partout la mme, et
qui ne diffrait que par ses dimensions: c'tait toujours l'attribut
obscne de Priape qui caractrisait les mauvais lieux. Il n'tait donc
pas possible d'y entrer, sans avouer hautement ce qu'on y allait
chercher. Un philosophe grec aperut un jeune homme qui se glissait
dans un de ces repaires: il l'appela par son nom; le jeune homme
baissa la tte en rougissant: Courage! lui cria le philosophe, ta
rougeur est le commencement de la vertu. Outre les maisons publiques,
il y avait des maisons particulires que les htaires prenaient 
louage, pour y faire leur mtier: elles n'y demeuraient pas
constamment, mais elles y passaient quelques jours et quelques nuits
avec leurs amis. Ce n'taient que festins, danses, musique, dans ces
retraites voluptueuses, o l'on ne pntrait pas sans payer. Alciphron
a recueilli une lettre de Panope crivant  son mari Euthibule: Votre
lgret, votre inconstance, votre got pour la volupt vous portent 
me ngliger, ainsi que vos enfants, pour vous livrer entirement  la
passion que vous inspire cette Galne, fille d'un pcheur, qui est
venue ici d'Hermione, pour prendre une maison  louage, et taler ses
charmes dans le Pire, o elle en fait commerce, au grand dtriment de
toute notre pauvre jeunesse; les marins vont faire la dbauche chez
elle, ils la comblent de prsents, elle n'en refuse aucun: c'est un
gouffre qui absorbe tout.

La police des moeurs, qui avait circonscrit dans certains quartiers
le scandaleux commerce des prostitues, leur avait inflig comme aux
esclaves la honte de certains vtements, destins  les faire
reconnatre partout. Cette loi somptuaire de la Prostitution parat
avoir exist dans toutes les villes de la Grce et de ses colonies;
mais si de certaines couleurs devaient signaler en quelque sorte  la
dfiance publique les femmes qui les portaient, ces couleurs n'taient
pas les mmes  Athnes,  Sparte,  Syracuse et ailleurs. Ce fut
probablement Solon qui assigna le premier un costume caractristique
aux esclaves qu'il consacrait  la Prostitution. Ce costume tait
probablement ray de couleurs clatantes, parce que les femmes que le
lgislateur avait envoy chercher en Orient pour l'usage de la
rpublique, s'taient montres d'abord vtues de leur habit national
en toffes de laine ou de soie teinte de diverses couleurs. La loi de
Solon n'tait donc que la sanction d'une ancienne coutume, et
l'aropage, en formulant cette loi, dcrta que les courtisanes
porteraient  l'avenir un costume _fleuri_. De l, bien des variations
dans ce costume, que chacune s'appliquait  modifier  sa manire en
interprtant le texte de la loi. Selon les uns, elles ne devaient
paratre en public qu'avec des couronnes et des guirlandes de fleurs;
selon les autres, elles devaient porter des fleurs peintes sur leurs
vtements; tantt elles se contentaient d'accoutrements bariols de
couleurs vives; tantt elles s'habillaient de pourpre et d'or: elles
ressemblaient  des corbeilles de fleurs panouies. Mais la loi
somptuaire mit ordre  ce luxe effrn; elle leur dfendit de
prendre des robes d'une seule couleur, de faire usage d'toffes
prcieuses, telles que l'carlate, et d'avoir des bijoux d'or, quand
elles sortiraient de leurs maisons. L'interdiction des robes de
pourpre et des ornements d'or n'tait pourtant pas gnrale pour les
prostitues de toutes les villes grecques, car,  Syracuse, les femmes
honntes seules ne pouvaient porter des vtements bords de pourpre;
teints de couleurs clatantes ou orns d'or, qui servaient d'enseigne
 la Prostitution;  Sparte, mmes dfenses taient faites aux femmes
de bien: Je loue l'antique cit des Lacdmoniens, dit saint Clment
d'Alexandrie (_Pdagog._ liv. II, c. X), qui permit aux courtisanes
les habits fleuris et les joyaux d'or, en interdisant aux femmes
maries ce luxe de toilette, qu'elle attribuait aux courtisanes
seules. Athne reproduit un passage de Philarchus qui, dans le
vingt-cinquime livre de ses Histoires, approuve une loi semblable qui
existait chez les Syracusains: les bariolages de couleurs, les bandes
de pourpre, les ornements d'or, composaient le costume oblig des
htaires syracusaines.

Nous voyons, d'ailleurs, ds la plus haute antiquit, les paillardes
de la Bible se parer de fleurs et d'toffes brillantes: Solon n'avait
donc fait que se conformer aux moeurs de l'Orient, en prescrivant
aux prostitues de ne pas quitter leur costume oriental. Zaleucus, le
lgislateur des Locriens, ne fit que suivre le systme de Solon,
lorsqu'il imposa galement aux prostitues de sa colonie grecque
le stigmate du costume fleuri, comme le rapporte Diodore de Sicile.
Zaleucus, disciple de Pythagore, tait assez peu indulgent pour les
passions sensuelles, et, s'il tolra la Prostitution, en la
fltrissant, ce fut pour ne pas laisser d'excuse  l'adultre, qu'il
punissait en faisant crever les yeux au coupable. Suidas, dans son
Lexique, parle des courtisanes _fleuries_, c'est--dire, suivant
l'explication qu'il donne lui-mme, portant des robes fleuries,
barioles, peintes de diverses couleurs, car une loi existait 
Athnes, qui ordonnait aux prostitues de porter des vtements
fleuris, orns de fleurs ou de couleurs varies, afin que cette parure
dsignt les courtisanes au premier coup d'oeil. Il semble probable
que les courtisanes d'Athnes se montraient couronnes de roses,
puisque les couronnes d'or leur taient interdites sous peine
d'amende. Si une htaire, dit le rhteur Hermogne dans sa
Rhtorique, porte des bijoux en or, que ces bijoux soient confisqus
au profit de la rpublique. On confisquait de mme les couronnes d'or
et les habits dors qu'une prostitue osait porter publiquement. Une
loi de Philippe de Macdoine infligeait une amende de mille drachmes,
environ mille francs de notre monnaie,  la courtisane qui prenait des
airs de princesse en se couronnant d'or. Ces lois somptuaires ne
furent sans doute que rarement appliques, et les riches htaires, qui
taient comme les reines de la Grce savante et lettre,
n'avaient certainement rien  craindre de ces rglements de police,
auxquels les dictriades se trouvaient seules rigoureusement soumises.

Le costume ordinaire des Athniennes de distinction diffrait
essentiellement de celui des trangres de mauvaise vie. Ce costume,
lgant et dcent  la fois, se composait de trois pices de vtement:
la tunique, la robe et le manteau; la tunique blanche, en lin ou en
laine, s'attachait avec des boutons sur les paules, tait serre
au-dessous du sein avec une large ceinture, et descendait en plis
ondoyants jusqu'aux talons; la robe, plus courte que la tunique,
assujettie sur les reins par un large ruban, et termine dans sa
partie infrieure, ainsi que la tunique, par des bandes ou raies de
diffrentes couleurs, tait garnie quelquefois de manches qui ne
couvraient qu'une partie des bras; le manteau de drap, tantt ramass
en forme d'charpe, tantt se dployant sur le corps, semblait n'tre
fait que pour en dessiner les formes. On avait employ d'abord, comme
nous l'apprend Barthlemy dans le _Voyage du jeune Anacharsis_, des
toffes prcieuses, que rehaussait l'clat de l'or, ou bien des
toffes asiatiques, sur lesquelles s'panouissaient les plus belles
fleurs avec leurs couleurs naturelles; mais ces toffes furent bientt
exclusivement rserves aux vtements dont on couvrait les statues des
dieux et aux habits de thtre; pour interdire enfin aux femmes
honntes l'usage de ces toffes  fleurs, les lois ordonnrent
aux femmes de mauvaise vie de s'en servir. Ces femmes avaient aussi le
privilge de l'immodestie, et elles pouvaient descendre dans la rue,
les cheveux flottants, le sein dcouvert et le reste du corps  peine
cach sous un voile de gaze. A Sparte, au contraire, les courtisanes
devaient tre amplement vtues de robes tranantes, et charges
d'ornements d'orfvrerie, parce que le costume des Lacdmoniennes
tait aussi simple que lger. Ce costume consistait en une tunique
courte et en une robe troite descendant jusqu'aux talons; mais les
jeunes filles, qui se mlaient  tous les exercices de force et
d'adresse que l'ducation spartiate imposait aux hommes, taient
encore plus lgrement vtues: leur tunique sans manches, attache aux
paules avec des agrafes de mtal, et releve au-dessus du genou par
leur ceinture, s'ouvrait de chaque ct  sa partie infrieure, de
sorte que la moiti du corps restait  dcouvert: lorsque ces belles
et robustes filles s'exeraient  lutter,  courir et  sauter, les
courtisanes les plus lascives n'auraient pas eu l'avantage auprs
d'elles.

Enfin une des modes qui caractrisaient le mieux les courtisanes
grecques, quoique cette mode ne ft pas prescrite par les lois
somptuaires, c'tait la couleur jaune de leurs cheveux. Elles les
teignaient avec du safran ou bien avec d'autres plantes qui, de noirs
qu'ils taient ordinairement, les rendaient blonds. Le pote
comique Mnandre se moque de ces cheveux blonds, qui n'taient
quelquefois que des chevelures postiches, de vritables perruques,
empruntes aux cheveux des races septentrionales, ou composes de
crins dors. Saint Clment d'Alexandrie dit en propres termes que
c'est une honte pour une femme pudique de teindre sa chevelure et de
lui donner une couleur blonde. On peut induire, de ce passage de saint
Clment, que les femmes honntes avaient imit cette coiffure que les
courtisanes s'taient faite pour s'galer aux desses que les potes,
les peintres et les statuaires reprsentaient avec des cheveux d'or.
Ces raffinements de parure exigeaient sans doute le concours officieux
de plusieurs servantes, trs-expertes dans l'art de la toilette, et
cependant une ancienne loi d'Athnes dfendait aux prostitues de se
faire servir par des femmes  gages ou par des esclaves. Cette loi
qu'on n'excuta pas souvent, dgradait une femme libre qui se mettait
 la solde d'une prostitue, et lui tait son titre de citoyenne, en
la confisquant comme esclave au profit de la rpublique. Il paratrait
que la citoyenne, par le seul fait de son service chez une prostitue,
devenait prostitue elle-mme, et pouvait tre employe dans les
dictrions de l'tat. Mais, en dpit de cette loi svre les
courtisanes ne manqurent jamais de servantes, et celles-ci, jeunes ou
vieilles, taient ordinairement plus perverties que les prostitues
dont elles aidaient la honteuse industrie.




CHAPITRE VII.

  SOMMAIRE. --Auteurs grecs qui ont compos des _Traits_ sur les
  htaires. --_Histoire des Courtisanes illustres_, par Callistrate.
  --Les _Dipnosophistes_ d'Athne. --Aristophane de Byzance,
  Apollodore, Ammonius, Antiphane, Gorgias. --La _Thalatta_ de
  Diocls. --La _Corianno_ d'Hrcrate. --La _Thas_ de Mnandre.
  --La _Clepsydre_ d'Eubule. --Les cent trente-cinq htaires en
  rputation  Athnes. --Classification des courtisanes par
  Athne. --Dictriades libres. --Les _Louves_. --Description d'un
  dictrion, d'aprs Xnarque et Eubule. --Prix courants des lieux
  de dbauche. --Occupation des Dictriades. --Le _pornoboscion_ ou
  matre d'un dictrion. --Les vieilles courtisanes ou _matrones_.
  --Leur science pour dbaucher les jeunes filles. --loge des
  femmes de plaisir, par Athne. --Les dictrions lieux d'asile.
  --Salaires divers des htaires de bas tage et des dictriades
  libres. --Phryn de Thespies. --La _Chassieuse_. --Las. --Le
  villageois Anicet et l'avare Phbiane. --Cupidit des courtisanes.
  --Le pcheur Thallassion. --Origine des surnoms de quelques
  dictriades. --Les _Sphinx_. --L'_Abme_ et la _Pouilleuse_. --La
  _Ravaudeuse_, la _Pcheuse_ et la _Poulette_. --L'_Arcadien_ et le
  _Jardinier_. --L'_Ivrognesse_, la _Lanterne_, la _Corneille_, la
  _Truie_, la _Chvre_, la _Clepsydre_, etc., etc.


Il y avait une telle distance sociale entre la condition d'une
dictriade et celle d'une htaire, que la premire, relgue dans la
catgorie des esclaves, des affranchies et des trangres, tranait
dans l'obscurit de la dbauche une existence sans nom, tandis que la
seconde, quoique prive du rang et du titre de citoyenne, vivait au
milieu des hommes les plus minents et les plus lettrs de la Grce.
On peut donc supposer que les crivains, potes ou moralistes, qui
composrent des traits volumineux sur les courtisanes de leur temps,
n'avaient pas daign s'occuper des dictriades,  l'exception de
quelques-unes, que la singularit de leur caractre et de leurs
moeurs signalait davantage  l'attention des curieux d'anecdotes
rotiques. Ces anecdotes faisaient l'entretien favori des libertins
d'Athnes: aussi, plusieurs auteurs s'taient-ils empresss de les
recueillir en corps d'ouvrage; par malheur, il ne nous est rest de
ces recueils consacrs  l'histoire de la Prostitution, que des
lambeaux isols et des traits pars, qu'Athne a cousus l'un 
l'autre dans le livre XII de ses _Dipnosophistes_. Nous n'aurions
rien trouv sans doute de particulier aux dictriades dans les crits
qu'Aristophane, Apollodore, Ammonius, Antiphane et Gorgias avaient
composs, en diffrents genres littraires, sur les courtisanes
d'Athnes. C'taient les htaires, et encore les plus fameuses, qui se
chargeaient de fournir des matriaux  ces compilations
pornographiques. Callistrate avait rdig l'_Histoire des courtisanes_
aussi srieusement que Plutarque les Vies des hommes illustres;
Machon avait rassembl les bons mots des htaires en renom; beaucoup
de potes comiques avaient mis en scne les dsordres de ces femmes
plus galantes que publiques: Diocls, dans sa _Thalatta_, Hrcrate
dans sa _Corianno_, Mnandre dans sa _Thas_, Eubule dans sa
_Clepsydre_. Mais eussions-nous encore ces nombreux opuscules
qu'Athne nous fait seulement regretter, nous ne serions pas mieux
instruits au sujet des dictriades, qui se succdaient dans leur
hideux mtier, sans laisser de traces personnelles de leur infamie.
Celles-l mme, qui avaient mrit d'tre renommes  cause de leurs
vices et de leurs aventures, n'veillaient qu'un souvenir de mpris
dans la mmoire des hommes.

Aristophane de Byzance, Apollodore et Gorgias ne comptaient gure que
cent trente-cinq htaires qui avaient t en rputation  Athnes et
dont les faits et gestes pouvaient passer  la postrit; mais ce
petit nombre de clbrits ne faisait que mieux ressortir la multitude
de femmes qui desservaient la Prostitution  Athnes, et qui se
piquaient peu d'acqurir l'honneur d'tre cites dans l'histoire
pourvu qu'elles eussent la honte d'amasser de la fortune. Il y eut
dans Athnes une si grande quantit de courtisanes au dire d'Athne,
qu'aucune ville, si peuple qu'elle ft, n'en produisit jamais autant.
Athne, en gnralisant ainsi, comprenait dans cette quantit les
dictriades aussi bien que les htaires et les joueuses de flte.
Athne, cependant, a soin de distinguer entre elles ces trois espces
de femmes de plaisir, et mme il semble diviser les dictriades en
deux classes, l'une dont il fait le dernier ordre des htaires
+meta hetairn+ et l'autre dont il peuple les mauvais lieux +tas
epi tn oidmatn+. Nous sommes dispos  conclure, de ces nuances
dans les dsignations, que les dictriades, qui prtaient leur aide
stipendie aux maisons de dbauche, et qui se mettaient  louage dans
ces tablissements publics, n'taient pas les mmes que celles qui se
vendaient pour leur propre compte et qui se prostituaient dans les
cabarets, chez les barbiers, sous les portiques, dans les champs et
autour des tombeaux. Ces bacchantes populaires, qu'on voyait errer le
soir dans les endroits carts, avaient t surnommes _louves_, soit
parce qu'elles allaient cherchant leur proie dans les tnbres, comme
les louves affames, soit parce qu'elles annonaient leur prsence et
leur tat de disponibilit par des cris de bte fauve. C'est l du
moins l'tymologie que Denys d'Halicarnasse regarde comme la plus
naturelle.

Les dictriades enfermes taient presque toujours des trangres, des
esclaves achetes partout aux frais d'un spculateur; les dictriades
libres, au contraire, taient plutt des Grecques que le vice, la
paresse ou la misre avaient fait tomber  ce degr d'avilissement et
qui cachaient encore avec un reste de pudeur le mtier dgradant dont
elles vivaient. Ces malheureuses, dont le hasard seul protgeait les
amours sublunaires, ne rencontraient gure dans leurs qutes
nocturnes que des matelots, des affranchis et des vagabonds, non moins
mprisables qu'elles. On devine assez qu'elles essayaient de se
soustraire aussi longtemps que possible  l'affront du costume fleuri
et de la perruque blonde, qui les eussent stigmatises du nom de
courtisanes. Elles n'avaient que faire d'ailleurs d'un signe extrieur
pour appeler les chalands, puisqu'elles ne se montraient pas et
qu'elles hurlaient dans l'ombre, o il fallait les aller chercher 
ttons. Peu importait donc  la nature de leur commerce, qu'elles
fussent jeunes ou vieilles, laides ou belles, bien pares ou mal
mises; la nuit couvrait tout, et le chaland  moiti ivre ne demandait
pas  y voir plus clair. Dans les dictrions, au contraire, sur
lesquels s'exerait une sorte de police municipale, rien n'tait
refus au regard, et l'on talait mme avec complaisance tout ce qui
pouvait recommander plus particulirement les habitantes du lieu.
Xnarque, dans son _Pentathle_, et Eubule, dans son _Pannychis_, nous
reprsentent ces femmes nues, qui se tenaient debout, ranges  la
file dans le sanctuaire de la dbauche, et qui n'avaient pour tout
vtement que de longs voiles transparents, o l'oeil ne rencontrait
pas d'obstacle. Quelques-unes, par un raffinement de lubricit,
avaient le visage voil, le sein emprisonn dans un fin tissu qui en
modelait la forme, et le reste du corps  dcouvert. Eubule les
compare  ces nymphes que l'ridan voit se jouer dans ses ondes
pures. Ce n'tait pas le soir, mais le jour, en plein soleil (_in
aprico stantes_), que les dictrions mettaient en vidence tous leurs
trsors impudiques. Cet talage de nudits servait d'enseigne aux
maisons de dbauche encore mieux que le phallus peint ou sculpt qui
en dcorait la porte; mais, selon d'autres archologues, on ne voyait
ces spectacles voluptueux que dans la cour intrieure.

Il y eut sans doute des dictrions plus ou moins crapuleux  Athnes,
surtout lorsque la Prostitution fut mise en ferme; mais, dans l'origine,
l'galit la plus rpublicaine rgnait dans ces tablissements
administrs aux frais de l'tat. Le prix tait uniforme pour tous les
visiteurs, et ce prix ne s'levait pas trs-haut. Philmon, dans ses
_Adelphes_, le fait monter seulement  une obole, ce qui quivaudrait 
trois sous et demi de notre monnaie. Solon a donc achet des femmes,
dit Philmon, et les a places dans des lieux, o pourvues de tout ce
qui leur est ncessaire, elles deviennent communes  tous ceux qui en
veulent. Les voici dans la simple nature, vous dit-on: pas de surprise,
voyez tout! N'avez vous pas de quoi vous fliciter? La porte va
s'ouvrir, si vous voulez: il ne faut qu'une obole. Allons, entrez, on ne
fera point de faons, point de minauderies, on ne se sauvera pas: celle
que vous aurez choisie vous recevra dans ses bras, quand vous voudrez et
comme vous voudrez. Eubule composait ses comdies grecques, dont nous
n'avons que des fragments, 370 ans avant Jsus-Christ, et, de son temps,
le prix d'entre n'tait pas encore fort lev dans les dictrions; de
plus, malgr le bon march, on n'avait aucun risque  courir, comme si
la prvoyance de Solon eut joint un dispensaire  sa fondation: C'est
de ces belles filles, dit Eubule, que tu peux acheter du plaisir pour
quelques cus, et cela sans le moindre danger. (_A quibus tuto ac sine
periculo licet tibi paucalis nummis voluptatem emere_; mais la
traduction latine n'en dit pas autant que le grec.) Nous ne savons donc
rien de plus prcis sur les prix courants des mauvais lieux d'Athnes,
et nous pouvons prsumer que ces prix ont souvent vari en raison de la
taxe que le snat imposait aux fermiers des dictrions. Ces mauvais
lieux, d'ailleurs, n'taient pas seulement frquents par des matelots
et des marchands que la marine commerante de tous les pays amenait au
Pire: les citoyens les plus distingus, lorsqu'ils taient ivres, ou
bien quand le dmon du libertinage s'emparait d'eux ne craignaient pas
de se glisser, le manteau sur le visage, dans les maisons de tolrance
fondes par Solon. La porte de ces maisons restait ouverte jour et nuit;
elle n'tait pas garde, comme les autres, par un chien enchan sous le
vestibule; un rideau de laine aux couleurs clatantes empchait les
passants de plonger leurs regards indiscrets dans la cour environne de
portiques ouverts, sous lesquels attendaient les femmes, debout,
assises ou couches, occupes  polir leurs ongles,  lisser leurs
cheveux,  se farder,  s'piler,  se parfumer,  dissimuler leurs
dfauts physiques et  mettre en relief leurs beauts les plus secrtes.
Ordinairement, une vieille Thessalienne, qui tait un peu sorcire et
qui vendait des philtres ou des parfums, se tenait accroupie derrire le
rideau, et avait mission d'introduire les visiteurs, aprs s'tre
informe de leurs gots et de leurs offres.

[Illustration: DICTRION GREC]

Il ne parat pas que le nombre des dictrions ft restreint par les
lois de Solon et de l'aropage. L'industrie particulire avait le
droit de crer, du moins hors la ville, des tablissements de cette
espce, et de les organiser au gr de l'entrepreneur, pourvu que la
taxe ft exactement paye au fisc, et cette taxe devait tre, selon
toute probabilit, fixe et payable par tte de dictriade. On ne
trouve pas de renseignement qui fasse souponner qu'elle pt tre
proportionnelle et progressive. Un dictrion en vogue produisait de
beaux revenus  son propritaire; celui-ci ne pouvait tre qu'un
tranger, mais souvent un citoyen d'Athnes, possd de l'amour du
gain, consacrait son argent  cette vilaine spculation, et
s'enrichissait du produit de la dbauche publique, en exploitant sous
un faux nom une boutique de Prostitution. Les potes comiques
signalent ainsi au mpris des honntes gens les avides et lches
complaisances de ceux qui louaient leurs maisons  des collges de
dictriades; on appelait _pornoboscion_ le matre d'un mauvais lieu.
La concurrence multiplia les entreprises de ce genre, et les vieilles
courtisanes, qui ne gagnaient plus rien par elles-mmes, songrent
bientt  utiliser au moins leur exprience. Ce fut alors d'tranges
coles qui se formrent dans les faubourgs d'Athnes: on y enseignait
ouvertement l'art et les secrets de la Prostitution, sans que les
magistrats eussent  intervenir pour la rpression de ces dsordres.
Les matresses de ces coles impures enrlaient  leur solde les
malheureuses qu'elles avaient parfois dbauches, et l'ducation qu'on
donnait  ces colires motivait le titre de _matrones_ que
s'attribuaient effrontment leurs perverses directrices. Alexis, dans
une comdie intitule _Isostasion_, dont Athne nous a conserv
quelques fragments, a fait un tableau pittoresque des artifices que
les matrones employaient pour mtamorphoser leurs lves: Elles
prennent chez elles des jeunes filles qui ne sont pas encore au fait
du mtier, et bientt elles les transforment au point de leur changer
les sentiments, et mme jusqu' la figure et la taille. Une novice
est-elle petite, on coud une paisse semelle de lige dans sa
chaussure. Est-elle trop grande, on lui fait porter une chaussure
trs-mince, et on lui apprend  renfoncer la tte dans les paules en
marchant, ce qui diminue un peu sa taille. N'a-t-elle point assez de
hanches, on lui applique par-dessus une garniture qui les relve,
de sorte que ceux qui la voient ainsi, ne peuvent s'empcher de dire:
Ma foi! voil une jolie croupe! A-t-elle un gros ventre; moyennant
des buscs, qui font l'effet de ces machines qu'on emploie dans les
reprsentations scniques, on lui renfonce le ventre. Si elle a les
cheveux roux, on les lui noircit avec de la suie; les a-t-elle noirs,
on les lui blanchit avec de la cruse; a-t-elle le teint trop blanc,
on le colore avec du poederote. Mais a-t-elle quelque beaut
particulire en certain endroit du corps, on tale au grand jour ces
charmes naturels. Si elle a une belle denture, on la force de rire,
afin que les spectateurs aperoivent combien la bouche est belle; et
si elle n'aime pas  rire, on la tient toute la journe au logis,
ayant un brin de myrte entre les lvres, comme les cuisiniers en ont
ordinairement lorsqu'il vendent leur ttes de chvres au march, de
sorte qu'elle est enfin oblige de montrer son rtelier, bon gr,
malgr. Les matrones excellaient dans ces raffinements de coquetterie
et de toilette, qui avaient pour but d'veiller les dsirs, et la
curiosit de leurs clients; elles ne se bornaient pas, dans leur art,
 satisfaire seulement les yeux, elles enseignaient  leurs colires
tout ce que la volupt a pu inventer de plus ingnieux, de plus
bizarre et de plus infme. Aussi, Athne, qui n'en parle peut-tre
que par ou-dire, fait un loge formel de ces femmes de plaisir, en
ces termes: Tu seras content des femmes qui travaillent dans les
dictrions. (+Tas epi tn oikmatn aspazesthai.+)

Les dictrions, de quelque nature qu'ils fussent, jouissaient d'un
privilge d'inviolabilit; on les considrait comme des lieux d'asile,
o le citoyen se trouvait sous la protection de l'hospitalit
publique. Personne n'avait le droit d'y pntrer pour commettre un
acte de violence. Les dbiteurs y taient  l'abri de leurs
cranciers, et la loi levait une espce de barrire morale entre la
vie civile et cette vie secrte qui commenait  l'entre du
dictrion. Une femme marie n'aurait pu pntrer dans ces retraites
inviolables, pour y chercher son mari; un pre n'avait pas le droit
d'y venir surprendre son fils. Une fois que l'hte du dictrion avait
pass le seuil de ce mystrieux repaire, il devenait en quelque sorte
sacr, et il perdait, pour tout le temps qu'il passait dans ce
lieu-l, son caractre individuel, son nom, sa personnalit. La loi
ne permet pas, dit Dmosthne dans son plaidoyer contre Nra, de
surprendre quelqu'un en adultre auprs des femmes qui sont dans un
lieu de Prostitution, ou qui s'tablissent pour faire le mme trafic
dans la place publique. Cependant les prostitues taient des
trangres, des esclaves, des affranchies; ce n'taient donc pas elles
que la loi pargnait et semblait respecter, c'taient les citoyens qui
venaient, en vertu d'un contrat tacite, sous la sauvegarde de la loi,
accomplir un acte dont ils n'avaient  rpondre que vis--vis
d'eux-mmes. Il est permis de supposer que le plaisir, en Grce,
faisait partie de la religion et du culte; c'est pourquoi Solon avait
plac le temple de Vnus-Pandemos  ct du premier dictrion
d'Athnes, afin que la desse pt surveiller  la fois ce qui se
passait dans l'un et dans l'autre. Suivant les ides des adorateurs
fervents de Vnus, l'homme lui tait consacr, tant qu'il se livrait
aux pratiques de ce culte, qui tait le mme dans les temples et les
dictrions.

Les auteurs anciens nous fournissent beaucoup plus de dtails sur les
dictriades non enfermes, et sur les htaires subalternes qui
exeraient la Prostitution errante, ou qui l'installaient
audacieusement dans leur propre demeure. Non-seulement nous savons
quels taient les prix varis de leurs faveurs, les habitudes
ordinaires de leurs amours, les diverses faces de leur existence
dissolue, mais mme nous connaissons leurs surnoms et l'origine de ces
surnoms qui caractrisent, avec trop de libert peut-tre, leurs
moeurs intimes. Le salaire des dictriades libres et des htaires de
bas tage n'avait rien de fixe ni mme de gradu, selon la beaut et
les mrites de chacune. Ce salaire ne se payait pas toujours en
monnaie d'argent ou d'or: il prenait mme plus volontiers la forme
d'un prsent que la prostitue exigeait avant de se donner, et
quelquefois aprs s'tre donne. C'tait d'ailleurs l'importance du
salaire qui tablissait tout d'abord le rang que la courtisane
s'attribuait dans la corporation des htaires; mais la vritable
distinction que ces femmes pouvaient revendiquer entre elles, et que
les hommes de leur commerce ordinaire se chargeaient de leur
attribuer, c'tait plutt leur cortge d'esprit, de talents et de
science. Celles qui vivaient dans les cabarets, parmi les matelots
ivres et les pcheurs aux poitrines velues, n'auraient pas t
bienvenues  demander de grosses sommes; les unes se contentaient d'un
panier de poisson; les autres, d'une amphore de vin; elles avaient
aussi des caprices, et tel jour elles se prostituaient gratis, en
l'honneur de Vnus, pour se faire payer double le lendemain. Les
courtisanes de Lucien nous initient  toutes ces variantes de salaire,
qu'elles exigeaient parfois d'un ton imprieux, et que parfois aussi
elles sollicitaient de l'air le plus humble. A-t-on jamais vu,
s'crie avec indignation une de ces htaires de rencontre, prendre
avec soi une courtisane pendant toute une nuit et lui donner cinq
drachmes (environ 5 francs) de rcompense! Une autre de ces htaires,
Charicle, tait si complaisante et si facile, qu'elle accordait tout
et ne demandait rien. Lucien dclare, dans son _Toxaris_, qu'on ne vit
jamais fille de si bonne composition.

Quand les htaires des cabarets du Pire voulaient plaire et arracher
quelque prsent, elles prenaient les airs les plus caressants, la voix
la plus mielleuse, la pose la plus agaante: tes-vous g? dit
Xnarque dans son _Pentathle_ cit par Athne, elles vous appelleront
_papa_; tes-vous jeune? elles vous appelleront _petit frre_. Il
faut voir les conseils que la vieille courtisane donne  sa fille,
dans Lucien: Tu es fidle  Chras et tu ne reois pas d'autre
homme; tu as refus deux mines du laboureur d'Acharns, une mine
d'Antiphon, etc. Or, une mine reprsente cent francs de notre
monnaie, et l'on ne sait si l'on doit plus s'tonner de la gnrosit
du laboureur d'Acharns que de la fidlit de cette htaire  son
amant Chras. Machon, qui avait collig avec soin les bons mots des
courtisanes, nous raconte que Moerichus marchandait Phryn de
Thespies, qui finit par se contenter d'une mine, c'est--dire de cent
francs: C'est beaucoup! lui dit Moerichus; ces jours derniers, tu
n'as pris que deux statres d'or (environ quarante francs)  un
tranger? --Eh bien! lui rpond vivement Phryn, attends que je sois en
bonne humeur, je ne te demanderai rien de plus. Gorgias, dans son
ouvrage sur les courtisanes d'Athnes, avait mentionn une htaire du
dernier ordre, nomme _Lemen_, c'est--dire Chassie ou Chassieuse, qui
tait matresse de l'orateur Ithatocls, et qui se prostituait
cependant  tout venant pour deux drachmes, environ quarante sous de
notre temps, ce qui la fit surnommer _Didrachma_ et _Parorama_. Enfin,
si l'on en croit Athne, Las devenue vieille et force de continuer
son mtier en modifiant le taux de ses charmes uss, ne recevait
plus qu'un statre d'or ou vingt francs, des rares visiteurs qui
voulaient savoir  quel point de dgradation avait pu tomber la beaut
d'une htaire clbre. C'tait l, en gnral, la destine des
courtisanes: aprs s'tre leves au plus haut degr de la fortune et
de la rputation d'htaire, aprs avoir vu  leurs pieds des potes,
des gnraux et mme des rois, elles redescendaient rapidement les
chelons de cette prosprit factice, et elles arrivaient avec l'ge
au mpris,  l'abandon et  l'oubli. Le dictrion ouvrait alors un
refuge  ces ruines de la beaut et de l'amour. C'est ainsi qu'on vit
finir Glycre, qui avait t aime par le pote Mnandre. Heureuses
celles qui avaient amass de quoi se faire une vieillesse indpendante
et tranquille, heureuses celles qui, comme Scione, Hippaphsis,
Thocle, Psamoethe, Lagisque, Anthe et Philyre renonaient au
mtier d'htaire avant que le mtier leur et dit adieu! Lysias, dans
son discours contre Las, flicitait hautement ces htaires d'avoir
essay, jeunes encore, de devenir d'honntes femmes.

Les courtisanes qui ne s'taient pas mises  la solde des dictrions,
se faisaient souvent payer si largement, mme par des pcheurs et des
marchands, que ces pauvres victimes se laissaient entirement
dpouiller, et se voyaient ensuite remplaces par d'autres, que
d'autres devaient bientt remplacer aussi. Vous avez oubli, crivait
tristement le villageois Anicet  l'avare Phbiane, qu'il avait
enrichie  ses dpens, et qui ne daignait plus lui faire l'aumne d'un
regard; vous avez oubli les paniers de figues, les fromages frais,
les belles poules, que je vous envoyais? Toute l'aisance dont vous
jouissiez, ne la teniez-vous pas de moi? Il ne me reste que la honte
et la misre. Alciphron, qui nous a conserv cette lettre comme un
monument de l'pre cupidit des courtisanes, nous montre aussi le
pcheur Thalasserus amoureux d'une chanteuse, et lui envoyant tous les
jours le poisson qu'il avait pch. Athne cite des vers d'Anaxilas,
qui, dans sa _Nottis_, avait fait un effroyable portrait des
courtisanes de son temps: Oui, toutes ces htaires sont autant de
sphinx qui, loin de parler ouvertement, ne s'noncent que par nigmes;
elles vous caressent, vous parlent de leur amour, du plaisir que vous
leur donnez, mais ensuite on vous dit: Mon cher, il me faudrait un
marchepied, un trpied, une table  quatre pieds, une petite servante
 deux pieds. Celui qui comprend cela se sauve  ces dtails, comme
un OEdipe, et s'estime fort heureux d'avoir t peut-tre le seul
qui ait chapp au naufrage malgr lui; mais celui qui espre tre
pay d'un vrai retour, devient la proie du monstre. Ce passage d'un
pote grec, qui a disparu comme tant d'autres, a fait croire au
commentateur que le surnom de _sphinx_, qui dsignait les htaires en
gnral, leur avait t appliqu  cause de leurs requtes
nigmatiques; mais ce surnom leur venait plutt de leurs longues
stations sur les places publiques et aux carrefours des chemins, o
elles se tenaient accroupies comme des sphinx et enveloppes dans les
plis de leur voile, immobiles et ordinairement silencieuses. Quoi
qu'il en soit, le sphinx, suivant la remarque de Pancirole, tait
l'emblme des filles de joie.

Quant aux surnoms particuliers des courtisanes, ils prsentaient moins
d'amphibologie, et d'ailleurs pour les comprendre on n'avait qu' se
reporter aux circonstances qui les avaient produits. Ces surnoms
taient rarement flatteurs pour celles qui les portaient. Ainsi, la
sduisante Synope n'tait pas encore dcrpite, qu'on l'appelait
_Abydos_ ou l'_Abme_; Phanostrate, qui n'avait jamais eu, au dire
d'Apollodore de Byzance, une clientle bien distingue, s'abandonna
insensiblement  un tel excs de salet, qu'elle fut surnomme
_Phthropyle_, parce qu'on la voyait assise dans la rue  ses moments
perdus, et occupe  dtruire la vermine qui la dvorait. Ces deux
dictriades, l'une par ses poux, l'autre par les promesses peu
engageantes de son sobriquet, s'taient fait une popularit qui leur
amenait encore des curieux, et qui autorisait Dmosthne  les citer
dans ses discours de tribune. Antiphane, Alexis, Callicrate et
d'autres crivains n'avaient pas ddaign de parler aussi de l'_Abme_
et de la _Pouilleuse_. C'taient deux types bien connus, du moins
 distance, qui compltaient une collection d'htaires de l'espce la
plus vile. Dans cette collection figuraient la _Ravaudeuse_, la
_Pcheuse_ et la _Poulette_; celle-ci caquetait comme une poule qui
attend le coq; celle-l guettait les hommes au passage, et les pchait
comme  l'hameon; la troisime enfin ne se lassait pas de ravauder,
pour ainsi dire, la trame use des vieux amours. Antiphane, qui avait
enregistr dans son livre les qualits diverses de ces dictriades,
leur accole mal  propos l'_Arcadien_ et le _Jardinier_, que nous ne
prendrons pas pour des femmes. Athne parle encore de l'_Ivrognesse_,
qui tait toujours pleine de vin et qui ne s'chauffait jamais assez
pour assez boire. Synris avait t surnomme la _Lanterne_, parce
qu'elle sentait l'huile; Thocle, la _Corneille_, parce qu'elle tait
noire; _Callysto_, sa fille, la _Truie_, parce qu'elle grognait
toujours; Nico, la _Chvre_, parce qu'elle avait ruin un certain
Thallus, qui l'aimait, aussi lestement qu'une chvre broute les
rameaux d'un olivier (+thallos+); enfin, la _Clepsydre_, dont
on ne sait pas le vritable nom, s'tait fait qualifier de la sorte,
parce qu'elle n'accordait  chaque visiteur, que le temps ncessaire
pour vider son horloge de sable, un quart d'heure selon quelques
commentateurs, une heure selon les plus gnreux. Eubule avait fait
une comdie sur ce sujet-l et sur cette fille qui connaissait si bien
le prix du temps.

Athne, qui puisait  pleines mains dans une foule de livres que
nous ne possdons plus, caractrise par leurs surnoms beaucoup de
dictriades, dont toute l'histoire se borne  ces sobriquets parfois
amphibologiques. Il numre, avec tout le flegme d'un rudit qui ne
craint pas d'puiser la matire, les surnoms que lui fournissent ses
autorits Timocls, Mnandre, Polmon et tous les pornographes grecs:
la _Nourrice_, c'est Corone, fille de Nanno, qui entretenait ses
amants; les _Aphies_, c'taient les deux soeurs Anthis et
Stragonion, remarquables par leur blancheur, leur taille mince et
leurs grands yeux, qui leur avaient fait appliquer le nom d'un poisson
(+aphu+); la _Citerne_, c'tait Pausanias, qui tombe un jour
dans un tonneau de vin: Le monde s'en va tout  l'heure! s'crie
l'htaire Glycre, clbre par ses bons mots; voil que la Citerne est
dans un tonneau! Athne et Lucien citent encore plusieurs htaires
d'un ordre infrieur qui n'taient dsignes que par leurs surnoms:
Astra ou l'_Astre_, Cymbalium ou la _Cymbale_, Conallis ou la
_Barbue_, Cercope ou la _Caudataire_, Lyra ou la _Lyre_, Nikion ou la
_Mouche_, Gnome ou la _Sentence_, Iscade ou la _Figue_, Ischas ou la
_Barque_, Lampyris ou le _Ver luisant_, Lyia ou la _Proie_, Mlissa ou
l'_Abeille_, Neuris ou la _Corde  boyau_, Dmonasse ou la
_Populacire_, Crocale ou le _Grain de sable_, Dorcas ou la _Biche_,
Crobyle ou la _Boucle de cheveux_, etc. Quelques dictriades avaient
des sobriquets qui s'expliquent d'eux-mmes: la _Chimre_, la
_Gorgone_, etc.; quelques autres, telles que Doris, Euphrosine,
Myrtale, Lysidis, vardis, Corinne, etc., chappaient aux honneurs du
surnom qualificatif.

Mais, d'ordinaire, le surnom se rattachait  une pigramme plus ou moins
mordante, plus ou moins louangeuse, qui l'avait mieux constat que s'il
et t grav sur le marbre ou sur l'airain; l'pigramme passait de
bouche en bouche, et avec elle le surnom qu'elle laissait comme une
empreinte indlbile  la fille qui l'avait mrit. Ainsi, le pote
Ammonide eut  se plaindre d'une dictriade: Qu'elle vienne  se
montrer nue, proclama-t-il dans ses vers, vous fuirez au del des
colonnes d'Hercule. Un autre pote ajouta: Son pre s'est enfui le
premier. Et elle fut surnomme _Antipatra_. Deux autres avaient la
singulire habitude de se dfendre et de vouloir tre prises d'assaut,
comme pour se dissimuler  elles-mmes la honte de leur trafic. Timocls
fut surpris de trouver de la rsistance chez une femme publique, et il
surnomma celles-ci: la _Pucelle_ (+korisk+), et la _Batteuse_ (de
+kame+, je forge, et de +tup+, coup), en leur consacrant ces vers:
Oui, c'est tre au rang des dieux, que de passer une nuit  ct de
Corisque ou de Camtype. Quelle fermet! quelle blancheur! quelle peau
douce! quelle haleine! quel charme dans leur rsistance! elles luttent
contre leur vainqueur: il faut ravir leurs faveurs, on est soufflet:
une main charmante vous frappe... O dlices!




CHAPITRE VIII.

  SOMMAIRE. --Dangers, pour la jeunesse, de la frquentation des
  htaires subalternes. --Ce que le pote Anaxilas dit des htaires.
  --Portrait qu'il fait de l'htairisme. --Science des femmes de
  mauvaise vie dans l'emploi des fards. --Le _pdrote_.
  --Dryantids  sa femme Chronion. --Manire dont les courtisanes
  se peignaient le visage. --Les peintres de courtisanes Pausanias,
  Aristide et Niophane. --Lettre de Thas  Thessala au sujet de
  Mgare. --Amour de Charmide pour la vieille Philmatium. --Les
  vieilles htaires. --Comment les htaires attiraient les passants.
  --Conseils de Crobyle  sa fille Corinne. --L'htaire Lyra.
  --Reproches de la mre de Musarium  sa fille. --L'esclave
  Salamine et son matre Gabellus. --Simalion et Ptala. --Dialogue
  entre l'htaire Myrtale et Dorion, son amant rebut. --Les
  marchands de Bithynie. --Sacrifice des courtisanes aux dieux. --La
  dictriade Lysidis. --Singulire offrande que fit cette prostitue
   Vnus-Populaire. --Les commentateurs de l'Anthologie grecque.
  --Explication du proverbe clbre: _On ne va pas impunment 
  Corinthe._ --Le mot _Ocime_. --Denys-le-Tyran  Corinthe. --D'o
  taient tires les nombreuses courtisanes de Corinthe. --Le verbe
  +lesbiazein+. --L'amour _ la Phnicienne_. --Les _beaux ouvrages_
  des Lesbiennes. --Prceptes thoriques de l'htairisme. --Code
  gnral des courtisanes. --Lettres d'Aristnte. --Piges des
  htaires pour faire des victimes. --Encore les murs du Cramique.
  --Le _cachynnus_ des courtisanes. --Infme mtier de Nicarte,
  affranchie de Charisius. --Ses lves. --Prix lev des filles
  libres et des femmes maries. --Pnalit de l'adultre. --Le
  supplice du _radis noir_. --Les lois de Dracon. --Philumne.
  --Philtres soporifiques et philtres amoureux. --Les magiciennes de
  Thessalie et de Phrygie. --Crmonies mystrieuses qui
  accompagnaient la composition d'un philtre. --Mlissa. --Diversit
  des philtres. --Oprations magiques. --Philtres prservatifs.
  --Jalousies et rivalits des courtisanes entre elles. --L'_amour
  lesbien_. --Sapho, auteur des scandaleux dveloppements que prit
  cet amour. --Dialogue de Clonarium et de Lna. --Mgilla et
  Dmonasse.


Les vritables dictriades d'Athnes taient moins dangereuses pour la
jeunesse et mme pour l'ge mr, que les htaires subalternes, car
rien n'galait l'avidit et l'avarice de ces tres sordides qui
semblaient n'avoir pas d'autre occupation que de ruiner les jeunes
gens inexpriments et les vieillards insenss. Solon avait voulu
videmment mettre un frein  la rapacit des courtisanes de bonne
volont, en crant l'institution des courtisanes esclaves; il croyait
avoir fait beaucoup pour les moeurs par cette institution, qui
pargnait  la fois le temps et la bourse des citoyens. Mais ces
dictriades taient de pauvres captives, achetes hors de la Grce et
rassembles de tous les pays sous le rgime d'une lgislation uniforme
de plaisir; elles n'avaient souvent pas la moindre notion des usages
grecs; elles ne connaissaient rien de la ville fonde par Minerve, o
elles exeraient leur honteuse profession; elles ne parlaient pas mme
la langue de cette ville, o elles avaient t amenes comme des
marchandises trangres; leur beaut et l'emploi plus ou moins habile
qu'elles en savaient faire, ce n'tait point l un attrait suffisant
pour les Athniens qui, mme dans les choses de volupt, voulaient que
leur esprit ft satisfait ou du moins excit  l'gal de leurs sens
physiques. Les htaires d'un ordre infrieur ne pouvaient donc manquer
de trouver  Athnes plus d'amateurs, et surtout plus d'habitus que
les esclaves des dictrions. Ces htaires, sorties la plupart de la
lie du peuple, et dpraves de bonne heure par les dtestables
conseils de leurs mres ou de leurs nourrices, taient rarement aussi
belles et aussi bien faites que les dictriades, mais elles avaient
des ressources naturelles dans l'esprit, et leur perversit mme
prenait des formes piquantes, ingnieuses, mobiles et divertissantes.
Aussi, leur empire s'tablissait-il facilement, par la parole, sur les
malheureuses et imprudentes victimes qu'elles avaient d'abord attires
et charmes par la volupt. On les redoutait, on les montrait du doigt
comme des cueils vivants, et sans cesse venaient se briser sur ces
cueils de la Prostitution les pilotes les plus sages, les rameurs les
plus habiles, les navires les plus solides; ces naufrages continuels
d'honneur, de vertu et de fortune faisaient la gloire et l'amusement
des funestes sirnes qui les avaient causs. Si quelqu'un s'est
jamais laiss prendre dans les filets d'une htaire, disait le pote
Anaxilas dans sa comdie intitule _Nottis_, qu'il me nomme un
animal qui ait autant de frocit. En effet, qu'est-ce, en
comparaison, qu'une dragonne inaccessible, une chimre qui jette le
feu par les narines, une Charybde, une Scylla, ce chien marin  trois
ttes, un sphinx, une hydre, une lionne, une vipre? Que sont ces
harpies ailes? Non, il n'est pas possible d'galer la mchancet de
cette excrable engeance, car elle surpasse tout ce qu'on peut se
figurer de plus mauvais! Ces htaires, corrompues ds leur enfance
par les leons des vieilles dbauches, ne conservaient pas un
sentiment humain; jeunes, elles avaient l'air quelquefois de se
contenter d'un seul amant, lorsque cet amant les payait autant que
vingt autres; elles s'abandonnaient ensuite au plus grand nombre
possible, et ne se souciaient que de tirer le meilleur parti possible
de leur abandonnement continuel; elles conseillaient le vol, la
fraude, le meurtre, s'il le fallait, aux infortuns qui n'avaient plus
de quoi les payer, et qui taient forcs de renoncer  elles, ou bien
de ne reculer devant aucun moyen criminel pour garder leurs
matresses. Ce n'taient pas seulement des fils de famille, des
hritiers de grands noms, de jeunes orateurs, des potes et des
philosophes novices, que les htaires du Pire se faisaient un plaisir
de dpouiller, c'taient des matelots, des soldats, des villageois,
des joueurs, surtout, qui se montraient plus gnreux, des marchands
et des dissipateurs. Mais ce qui surprend, c'est que ces femmes,
dont l'influence pernicieuse avait tant de pouvoir et de prestige,
n'avaient parfois qu'une beaut douteuse et plus ou moins efface, des
charmes vieillis et recrpits, des sourires grimaants et des baisers
insapides. Anaxilas nous fait un portrait peu engageant des principaux
monstres de l'htairisme de son temps: Voici cette Plangon, dit-il,
vritable Chimre, qui dtruit les trangers par le fer et la flamme,
 qui cependant un seul cavalier a dernirement t la vie, car il
s'en est all emportant tous les effets de la maison. Quant  Synope,
n'est-ce pas une seconde hydre: elle est vieille et a pour voisine
Gnathne aux cent ttes! Mais Nannion, en quoi diffre-t-elle de
Scylla aux trois gueules? ne cherche-t-elle pas  surprendre un
troisime amant aprs en avoir dj trangl deux? Cependant on dit
qu'il s'est sauv  force de rames. Pour Phryn, je ne vois pas trop
en quoi elle diffre de Charybde: n'a-t-elle pas englouti le pilote et
la barque? Thano n'est-elle pas une sirne pile, qui a des yeux et
une voix de femme mais des jambes de merle! Ce passage d'une comdie
grecque, qui tait encore sous les yeux d'Athne, nous initie aux
dgradations du mtier d'htaire, et nous y voyons figurer, au rang
des plus viles dictriades, de fameuses courtisanes qui avaient, dans
leur bon temps, t les plus recherches, les plus riches, les plus
triomphantes de la Grce. Plangon, Synope, Gnathne, Phryn,
Thano, devenues vieilles, ne diffraient plus des _louves_ et des
_sphinx_ du Cramique.

Nous trouvons la preuve, dans cent endroits, que la dcrpitude ne
passait pas pour un dfaut irrparable chez les femmes de mauvaise
vie, soit qu'elles eussent un art merveilleux pour dguiser les traces
de l'ge, soit qu'elles se recommandassent moins  la dbauche
publique par leurs avantages extrieurs que par la rputation de leur
exprience libidineuse. Jeunes ou vieilles, rides ou non, elles se
faisaient un visage avec le pdrote, sorte de fard emprunt  la
fleur d'une plante pineuse d'gypte ou  la racine de l'acanthe; ce
rouge vgtal, dtremp avec du vinaigre, appliquait sur la peau la
plus jaune le teint frais d'un enfant; quant aux rides, on avait eu
soin auparavant de les remplir avec de la colle de poisson et du blanc
de cruse, si bien que la peau devenait lisse et polie pour recevoir
les couleurs brillantes de jeunesse qu'on y tendait avec un pinceau
soyeux. Le fardement du visage tait comme le stigmate de la
Prostitution. Prtendrais-tu, crit Dryantids  sa femme Chronion
(dans les Lettres d'Alciphron), te mettre au niveau de ces femmes
d'Athnes, dont le visage peint annonce les moeurs dpraves? Le
fard, le rouge et le blanc, entre leurs mains, le disputent  l'art
des plus excellents peintres, tant elles sont expertes  se donner le
teint qu'elles croient le plus convenable  leurs desseins! Comme les
htaires publiques ne se montraient de prs que le soir  la
lueur d'une torche ou d'une lanterne, et comme elles se tenaient le
jour  distance du regard, demi-voiles, devant leur porte ou  leur
fentre, elles tiraient profit de l'clat singulier que les
cosmtiques donnaient  leur teint. Il suffisait, d'ailleurs, que
l'effet ft produit et que l'imprudent qui s'engageait sur leurs pas,
dans l'obscurit de leur repaire, restt chauff par son premier coup
d'oeil. La cellule troite, o la courtisane conduisait sa proie, ne
laissait point pntrer assez de clart dans l'ombre pour que le
dsenchantement suivt la dcouverte de ces mystres de la toilette.
Lorsque les femmes honntes, sans doute pour disputer leurs maris 
l'amour des htaires, eurent la fatale ambition d'imiter les artifices
de coquetterie de leurs rivales, elles en firent un essai bien
maladroit, qui tourna souvent  leur confusion. Nos femmes, disait
Eubule dans sa comdie des _Bouquetires_, ne se couvrent pas la peau
de blanc, ne se peignent pas avec du jus de mre, comme vous le
faites, de sorte que, si vous sortez en t, on voit couler de vos
yeux deux ruisseaux d'encre, et la sueur former, en vous tombant sur
le cou, un sillon de fard; quant  vos cheveux, avancs sur le front,
ils prsentent toute la blancheur de la vieillesse par la poudre
blanche dont ils sont couverts!

Si l'usage des fards tait gnral chez les htaires subalternes, la
manire de les prparer et de les appliquer offrait des varits
infinies qui correspondaient aux diffrents degrs d'un art vritable.
Il faut supposer que les novices se faisaient peindre, avant de savoir
se peindre elles-mmes. En effet, dans un pays o l'on peignait de
couleurs clatantes les statues de marbre, on devait exiger que les
visages humains fussent peints avec autant de vrit. Nous croyons
donc que les artistes, qu'on nommait peintres de courtisanes
+pornographoi+, tels que Pausanias Aristide et Niophane, cits par
Athne, ne se bornaient pas  faire des portraits d'htaires et 
reprsenter leurs acadmies rotiques: ils ne ddaignaient pas de
peindre, pour la circonstance, la figure d'une courtisane, comme ils
peignaient dans les temples les statues des dieux et des desses.
Selon les prceptes d'un pote grec, la beaut doit varier sans cesse
pour tre toujours la beaut, et ce sont ces variations continuelles
de physionomie qui entretiennent les ardeurs du dsir. Quant une
courtisane avait appris l'art de se peindre elle-mme, le got et
l'habitude achevaient de l'instruire dans cet art, o chacune se
piquait d'exceller, mais toutes n'y russissaient pas galement. Dans
les Lettres d'Alciphron, Thas crit  son amie Thessala, au sujet de
Mgare, la plus dcrie de toutes les courtisanes: Elle a parl
trs-insolemment du fard dont je me servais, et du rouge dont je me
peignais le visage. Elle a donc oubli l'tat de misre ou je l'ai
vue, quand elle n'avait pas mme un miroir? Si elle savait que
son teint est de la couleur de sandaraque, oserait-elle parler du
mien? On comprend que, toutes les htaires tant fardes, les plus
vieilles rtablissaient ainsi une espce d'galit entre elles, et se
rservaient d'autres avantages que les plus jeunes ne pouvaient
acqurir que par une longue pratique du mtier. Voil pourquoi il
arrivait souvent qu'une jeune et belle htaire se voyait prfrer une
vieille et laide courtisane, prfrence qu'elle ne s'expliquait pas,
et qu'elle attribuait  des philtres magiques. Dans les Dialogues de
Lucien, Thas s'tonne que l'amant de Glycre ait quitt celle-ci pour
Gorgone: Quel charme a-t-il trouv en des lvres mortes et des joues
pendantes? dit Thas. Est-ce pour son beau nez qu'il l'a prise, ou
pour sa tte chauve et son grand col effil? Dans les mmes
Dialogues, Tryphne se moque de la vieille Philmatium qu'on avait
surnomme le _Trbuchet_. Avez-vous bien remarqu son ge et ses
rides? dit Tryphne. --Elle jure qu'elle n'a que vingt-deux ans, rpond
Charmide. --Mais croirez-vous  ses serments plutt qu' vos yeux? Ne
voyez-vous pas que le poil commence  lui blanchir autour des tempes?
Que si vous l'aviez vue toute nue! --Elle ne me l'a jamais voulu
permettre. --Avec raison, car elle a le corps marquet comme un
lopard.

Ces vieilles htaires, quand elles taient peintes et pares, se
plaaient  une fentre haute qui s'ouvrait sur la rue, et l, un
brin de myrte entre leurs doigts, l'agitant comme une baguette de
magicienne, ou le promenant sur leurs lvres, elles faisaient appel
aux passants; un d'eux s'arrtait-il, la courtisane faisait un signe
connu, en rapprochant du pouce le doigt annulaire, de manire 
figurer avec la main demi-ferme un anneau; en rponse  ce signe,
l'homme n'avait qu' lever en l'air l'index de la main droite, et
aussitt la femme disparaissait pour venir  sa rencontre. Alors il se
prsentait  la porte, et sous l'atrium il trouvait une servante qui
le conduisait en silence, un doigt pos sur la bouche, dans une
chambre qui n'tait claire que par la porte, lorsqu'on cartait
l'pais rideau qui la couvrait. Au moment o ce nouvel hte allait
passer le seuil, la servante le retenait par le bras et lui demandait
la somme fixe par la matresse du lieu: il devait la remettre sans
marchander; aprs quoi, il pouvait pntrer dans la chambre, et le
rideau retombait derrire lui. La courtisane, qu'il n'avait fait
qu'entrevoir au grand jour, lui apparaissait comme une vision dans
l'ombre de cette cellule, o filtrait un faible crpuscule  travers
la portire. Il ne s'agissait donc pas de jeunesse, de fracheur, de
beaut candide et pure, en cette voluptueuse obscurit qui n'tait
nullement dfavorable aux formes du corps, mais qui rendait inutile
tout ce que le toucher seul ne percevait pas. Cependant l'ge venait,
qui enlevait aux vieilles courtisanes, en leur tant leur
embonpoint et en amollissant leurs chairs, l'heureux privilge de se
donner pour jeunes; elles ne renonaient pas toutefois aux bnfices
du mtier, puisqu'elles se consacraient alors  l'ducation amoureuse
des jeunes htaires, et qu'elles vivaient encore de Prostitution.
Elles avaient aussi, au besoin, deux industries assez lucratives:
elles fabriquaient des philtres pour les amants, ou des cosmtiques
pour les courtisanes, et elles pratiquaient l'office de sage-femme.
Phbiane, qui n'tait pas encore vieille, crit au vieil Anicet, qui
avait voulu l'embrasser: Une de mes voisines en mal d'enfant venait
de m'envoyer querir, et j'y allai en hte, portant avec moi les
instruments de l'art des accouchements.

Ces sages-femmes, ces faiseuses de philtres taient encore plus
expertes dans l'art de sduire et de corrompre une fille novice; les
Lettres d'Alciphron et les Dialogues de Lucien sont pleins de la
dialectique galante de ces vieilles conseillres de dbauche. C'est
ordinairement la mre qui prostitue sa propre fille, et qui, aprs
avoir fltri la virginit de cette innocente victime, s'attache encore
 souiller son me. Ce n'est pas un si grand malheur, dit l'affreuse
Crobyle  sa fille Corinne, qu'elle a livre la veille  un riche et
jeune Athnien; ce n'est pas un si grand malheur de cesser d'tre
fille, et de connatre un homme qui vous donne, ds sa premire
visite, une mine (environ 100 francs), avec laquelle je vais
t'acheter un collier! Elle se rjouit donc de voir sa fille commencer
si bien un mtier qui les tirera toutes deux de la misre: Comment
ferai-je pour cela? reprend navement Corinne. --Comme tu viens de
faire, rpond la mgre, et comme fait ta voisine. --Mais c'est une
courtisane? --Qu'importe? tu deviendras riche comme elle; comme elle,
tu auras une foule d'adorateurs. Tu pleures, Corinne? Mais vois donc
quel est le nombre des courtisanes, quelle est leur cour, quelle est
leur opulence! Viennent ensuite les conseils de la mre, qui prsente
 sa fille l'exemple de l'aultride Lyra, fille de Daphnis: son got
pour la parure, ses manires attrayantes, sa gaiet qui engage par le
sourire le plus caressant, son commerce sr, l'ont bientt mise en
crdit; si elle consent  se rendre, pour un prix convenu,  un
festin, elle ne s'enivre point, elle touche aux mets avec dlicatesse,
elle boit sans prcipitation, elle ne parle pas trop: Elle n'a des
yeux que pour celui qui l'a amene; c'est ce qui la fait aimer;
lorsqu'il la conduit au lit, elle n'est ni emporte ni sans gards;
elle ne s'occupe que de plaire, de s'attacher sa conqute. Il n'est
personne qui n'ait  s'en louer. Imite-la dans tous ces points, et
nous serons heureuses. La fille ne s'effraye pas trop des conditions
que sa mre lui impose pour s'enrichir: Mais, dit-elle par rflexion,
tous ceux qui achtent nos faveurs ressemblent-ils  Lucritus qui
obtint hier les miennes? --Non, rplique Crobyle avec gravit, il
en est de plus beaux, de plus gs, de plus laids mme. --Et
faudra-t-il que je caresse ceux-l aussi bien que les autres? --Ceux-l
surtout, car ils donnent davantage. Les beaux garons ne sont que
beaux. Songe uniquement  t'enrichir. L-dessus, la mre l'envoie au
bain; car Lucritus doit revenir le soir mme.

La mre de Musarium n'a pas affaire  une ignorante qui se laisse
conduire les yeux ferms, et qui n'en est plus  ses premiers amours;
la fille aime Chras qui ne lui donne pas une obole, et pour qui elle
vend ses bijoux et sa garde-robe: une courtisane qui fait la folie
d'aimer n'aime pas  demi. La vieille mre, indigne de cet amour
onreux au lieu d'tre productif, est bien prs de maudire une fille
indigne d'elle: Va, rougis! lui dit-elle avec colre et mpris. Seule
de toutes les courtisanes, tu parais sans boucles d'oreilles, sans
collier, sans robe de Tarente! --Eh! ma mre, s'crie Musarium pique
au vif dans son amour-propre de femme, sont-elles plus heureuses ou
plus belles que moi! --Elles sont plus sages; elles entendent mieux le
mtier; elles ne croient pas sur parole des jouvenceaux, dont les
serments ne reposent que sur les lvres. Pour toi, nouvelle Pnlope,
fidle amante d'un seul, tu n'admets aucun autre que Chras.
Dernirement, un villageois arcanien (il tait jeune aussi, celui-l!)
t'offrait deux mines, prix du vin que son pre l'avait envoy
vendre  la ville, ne l'as-tu pas repouss avec un sourire insultant?
Tu n'aimes  dormir qu'avec cet autre Adonis! --Quoi! laisser Chras,
pour un rustre exhalant l'odeur du bouc! Chras est un Apollon, et
l'Arcanien un Silne. --Eh bien! c'tait un rustre, soit; mais
Antiphon, le fils de Mncrate, qui t'offrait une mine, n'est-il pas
un lgant Athnien, jeune et charmant comme Chras? --Chras m'avait
menace: Je vous tue tous les deux, si je vous trouve ensemble! --Vaine
menace! te faudra-t-il donc renoncer aux amants et cesser de vivre en
courtisane, pour prendre les moeurs d'une prtresse de Crs?
Laissons le pass; voici les Aloennes, c'est un jour de fte: que
t'a-t-il donn? --Ma mre, il n'a rien. --Seul il ne saurait donc
trouver quelque expdient auprs de son pre, le faire voler par un
fripon d'esclave? demander de l'argent  sa mre, la menacer, en cas
de refus, de s'embarquer pour la premire expdition? Mais il est
toujours l, nous obsdant, monstre avare, qui ne veut ni donner ni
permettre que d'autres nous donnent! Musarium ne veut rien entendre,
et malgr sa mre, elle continuera de se laisser dpouiller par lui,
jusqu' ce qu'elle ne l'aime plus.

Les courtisanes de la Grce n'taient pas souvent aussi dsintresses
que Musarium, et quand elles avaient perdu leur temps  aimer, elles
le regagnaient bientt en mettant  contribution ceux qu'elles
n'aimaient pas. On n'entrait chez elles que la bourse  la main, et
l'on n'en sortait presque jamais avec la bourse. Elles avaient aussi
diffrents tarifs, et quelquefois, par rpugnance ou par caprice,
elles refusaient de se vendre  aucun prix. Ce n'est pas des htaires,
mais des dictriades, que Xnarque a pu dire dans son _Pentathle_,
cit par Athne: Il en est de taille svelte, paisse, haute, courte;
de jeunes, de vieilles, de moyen ge. On peut choisir entre toutes et
jouir dans les bras de celle qu'on trouve la plus aimable, sans qu'il
soit besoin d'escalader les murs ni d'user d'aucun artifice pour
parvenir jusqu' elles. Ce sont elles qui vous font les avances et qui
se disputent l'avantage de vous recevoir dans leur lit. Les htaires,
mme celles des matelots et des gens du peuple, usaient parfois de
leur libre arbitre, et, mme sans avoir un amant prfr, fermaient
leurs oreilles et leur porte  certains prtendants. Une simple
esclave, Salamine, que Gbellus avait tire de la boutique d'un
marchand boiteux, et dont il voulait faire sa concubine, rsiste aux
poursuites de ce grossier personnage, qui lui dplat invinciblement:
Les supplices m'pouvantent moins que le partage de votre couche, lui
crit-elle. Je n'ai point fui la nuit dernire. Je m'tais cache dans
le jardin o vous m'avez cherche. Enferme dans un coffre, je m'y
suis drobe  l'horreur de vos embrassements. Oui, plutt que de les
supporter, j'ai rsolu de me pendre. Je ne redoute point la mort,
et ne crains point de m'expliquer hautement. Oui, Gbellus, je vous
hais. Colosse norme, vous me faites peur; je crois voir un monstre.
Votre haleine m'empoisonne. Allez  la male heure! Puissiez-vous tre
uni  quelque vieille Hlne des hameaux, sale, dente, et parfume
d'huile grasse! Alciphron ne nous apprend pas si Salamine a fini par
s'accoutumer  la taille monstrueuse de Gbellus. Les marchands, qui
vendaient ainsi des esclaves qu'ils avaient leves et dresses pour
l'amour, se nommaient _andropodocapeloi_; ces esclaves, dont les
hanches avaient t comprimes avec des noeuds de corde et des
bandelettes, se distinguaient par des qualits secrtes que le
libertinage athnien recherchait avec une scandaleuse curiosit.

Bien des htaires avaient commenc par tre esclaves; puis, quelque
amant, pris de leurs charmes et reconnaissant de leurs services, les
avait rachetes, ou bien elles s'taient rachetes elles-mmes avec
les dons qu'on leur avait faits. La plupart conservaient toujours le
caractre sordide et avare des esclaves; elles levaient graduellement
le prix de leurs faveurs,  mesure que la fortune les protgeait
davantage. Aprs avoir appris leur mtier dans un dictrion, o le
rglement de la maison ne permettait pas de recevoir plus d'une obole
par tte, elles exigeaient bientt une ou deux drachmes, une fois
qu'elles taient libres; bientt, ce n'tait point assez d'un
statre d'or; une mine leur semblait une bagatelle, et elles
finissaient par demander un _talent_, c'est--dire 8,000 francs de
notre monnaie, lorsqu'elles avaient la vogue. Cette lvation de leur
salaire avait lieu trs-rapidement, si elles taient belles, adroites
et intrigantes. Mais cette prosprit ne durait pas si elles
manquaient d'esprit et de prudence: on les voyait redescendre
rapidement dans les rangs infrieurs des htaires illettres, et il
leur fallait encore se contenter de quelques drachmes arraches avec
effort  la pauvret ou  la parcimonie de leurs grossiers visiteurs.
On les avait vues se promener, dans de magnifiques litires, au milieu
d'un cortge d'esclaves et d'eunuques, on les avait vues charges de
colliers, de boucles d'oreilles, de bagues, d'pingles d'or, fraches
et parfumes sous la gaze et la soie; on les retrouvait bientt aprs,
couvertes de haillons squalides, la chevelure en dsordre, les bras
dcharns, la gorge ride et pendante, assises sous le long portique
du Pire ou errant  travers les tombes du Cramique. L'insolence de
ces cratures dans le bonheur ne faisait que mieux ressortir leur
humiliation dans l'infortune. Il suffisait d'un procs, d'une maladie,
d'un vice, tel que l'ivrognerie ou le jeu, pour causer cette dcadence
subite. On ne les plaignait pas, en les voyant dchoir et tomber au
dernier degr de la misre et de l'avilissement; car elles avaient t
sans piti et sans coeur au moment de leur splendeur. Combien
de larmes, combien de ruines, combien de dsespoirs taient leur
ouvrage! malgr leurs vices, malgr leur infamie, elles avaient fait
natre trop souvent de vritables passions!

Les Lettres d'Alciphron sont remplies des plaintes de malheureux
amants qui se voient tromps ou congdis, et des railleries de
cruelles htaires qui les repoussent et les torturent. Ici, c'est
Simalion ruin par Ptala, et plus amoureux que jamais; l, c'est le
pcheur Anchnius, qui, pour possder sa matresse, n'est pas loign
d'en faire sa femme; ailleurs, dans les Dialogues de Lucien, c'est
Myrtale qui se moque de Dorion aprs l'avoir dpouill: Alors que je
te comblais de largesses, lui dit le plaintif Dorion, j'tais ton
bien-aim, ton poux, ton matre; j'tais tout pour toi; depuis que je
ne possde plus rien, depuis que tu as fait la conqute de ce marchand
de Bithynie, ta porte m'est ferme. Devant cette porte inexorable je
rpands en vain des larmes solitaires; mais lui, il est seul auprs de
toi, toute la nuit, enivr de caresses..... --Quoi! tu prtends m'avoir
comble de prsents, rplique en ricanant Myrtale; je t'ai ruin,
dis-tu? Comptons, voyons tout ce que tu m'as apport. --Oui, comptons,
Myrtale. D'abord, une chaussure de Sicyone: posons deux drachmes. --Tu
as couch deux nuits avec moi. --Poursuivons. A mon retour de Syrie, je
t'ai rapport un vase plein d'un parfum de Phnicie, qui me cota,
j'en jure par Neptune, deux drachmes. --Et moi, je t'avais donn 
ton dpart une tunique courte, que le matelot piure avait oublie
chez moi. --piure l'a reconnue et me l'a reprise, non sans combat,
j'en atteste les dieux! En revenant du Bosphore, je t'ai apport des
ognons de Cypre, cinq saperdes et huit perches; de plus, huit biscuits
secs, un vase de figues de Carie, et dernirement encore, ingrate que
tu es, je t'ai rapport de Patare des brodequins dors. Il me souvient
aussi d'un beau fromage de Gythium. --Le tout  estimer cinq
drachmes. --Eh! Myrtale, c'est tout ce que je possdais! malheureux
nautonier  gages que j'tais! Maintenant, je prside  l'aile droite
des rameurs et tu nous mprises! Depuis peu, dans les solennits
d'Aphrodite, n'ai-je pas dpos, et pour toi, une drachme d'argent,
aux pieds de Vnus? N'ai-je pas donn deux drachmes  ta mre pour ta
chaussure? et  cette Lyd, deux ou trois oboles? Tout bien calcul,
voil la fortune d'un matelot. Myrtale ne fait que rire; puis, elle
tale avec orgueil les riches prsents qu'elle a reus de son marchand
de Bithynie, collier, boucles d'oreilles, tapis, argent, et lui tourne
le dos en disant: O bienheureuse l'amante de Dorion! oh! sans doute
tu lui porteras des ognons de Cypre et des fromages de Gythium?
Ptala, qui cherche aussi un marchand de Bithynie, et qui ne l'a pas
encore trouv, crit  Simalion, dont l'amour larmoyant et
parcimonieux l'importune: De l'or, des tuniques, des bijoux, des
esclaves, voil ce que ma situation et ma profession exigent. Mes
pres ne m'ont point laiss de riches possessions  Nurinonte; je n'ai
point de part dans le produit des mines de l'Attique. Les tributs
ingrats de la volupt, les trop lgers prsents de l'amour, que me
paye en gmissant cette foule d'amants avares et insenss, sont toute
ma richesse. Je vis depuis un an avec vous, consume de dplaisirs et
d'ennuis. Pas mme un parfum qui coule sur ma chevelure! Ces vieilles
et grossires toffes de Tarente forment toute ma parure. Je n'ose
paratre devant mes compagnes. Trouverai-je de quoi exister  vos
cts?.... Tu pleures! c'en est trop. Il me faut un amant qui me
nourrisse. Tu pleures! quel ridicule! par Vnus! Il m'idoltre,
dit-il, il faut me donner  lui! il ne peut vivre sans moi! Quoi! vous
n'avez point de coupes d'or? ne pouvez-vous drober l'argent de votre
pre, les pargnes de votre mre? Il n'arrivait que trop souvent
qu'un jeune homme, aveugl par sa passion, cdait  ces suggestions
fatales, et volait ses parents pour satisfaire  la rapacit d'une
htaire qui ne l'aimait pas et qui l'conduisait impitoyablement, ds
qu'elle n'en pouvait plus rien tirer. Anaxilas avait donc raison de
dire dans une de ses comdies: De toutes les btes froces, il n'en
est pas de plus dangereuse qu'une htaire.

Quelle que ft leur avarice, les courtisanes assigeaient les autels des
dieux et des desses avec des sacrifices et des offrandes; mais ce
qu'elles demandaient aux divinits, ce n'tait pas de rencontrer des
coeurs aimants et dvous, des adorateurs beaux et bien faits: elles ne
se souciaient que du lucre, et elles espraient, en apportant une
offrande dans un temple, que le dieu ou la desse de ce temple leur
enverrait d'Asie ou d'Afrique les dpouilles opimes d'un riche
vieillard. Leur gnrosit, mme  l'gard des matres de la destine,
n'tait donc qu'une spculation et une sorte d'usure. Ds qu'elles
avaient fait une bonne affaire, et trouv une dupe, elles allaient
remercier la divinit  qui elles croyaient devoir cette heureuse
fortune; elles ne lsinaient pas avec les dieux et les prtres, dans
l'espoir d'en tre bientt rcompenses par de nouveaux profits. La mre
de Musarium, irrite de ce que sa fille ne se faisait pas payer par
Chras, s'crie ironiquement: Si nous trouvons encore un amoureux tel
que Chras, il faudra sacrifier une chvre  Vnus-Pandemos! une
gnisse  Vnus-Uranie! une autre gnisse  Vnus-Jardinire! il faudra
consacrer une couronne  la desse des richesses! La dictriade
Lysidis, ayant  se louer de Vnus-Populaire, lui fait une singulire
offrande, qui rappelle les broches emblmatiques offertes par la
courtisane Rhodopis au temple d'Apollon Delphien: O Vnus! Lysidis vous
offre cet peron d'or qui appartenait  un trs-beau pied. Il a anim
plus d'une monture paresseuse, et quoiqu'elle l'agitt avec beaucoup
d'agilit, jamais coursier n'en eut la cuisse ensanglante; le fier
animal parvenait au bout de sa carrire, sans qu'elle et besoin de
l'peronner. Elle suspend cette arme au milieu de votre temple. Les
doctes commentateurs de l'Anthologie grecque sont rests assez indcis
au sujet de cet peron, qui, selon les uns, figurait l'aiguillon de la
volupt et le piquant de la dbauche; selon les autres, l'impatiente
requte d'une courtisane qui puise la bourse de ses clients; selon
d'autres encore, un instrument de libertinage fminin, qui aidait aux
erreurs d'une imagination dvergonde. A Corinthe, l'htaire s'offrait
et se ddiait elle-mme  Vnus, qui avait le produit de cette
Prostitution sacre.

Les courtisanes taient en plus grand nombre  Corinthe qu' Athnes;
de l, le proverbe clbre, qui a travers toute l'antiquit pour
venir jusqu' nous en changeant quelque peu de signification: _Il
n'est pas donn  tout le monde d'aller  Corinthe._ On attribuait 
ce proverbe diffrentes origines qui se rapportaient toutes aux
courtisanes si renommes de cette ville. Aristophane, dans son
_Plutus_, explique le proverbe, en disant que les femmes de Corinthe
repoussent les pauvres et accueillent les riches. Strabon est plus
explicite, en racontant que les marchands et les marins qui abordaient
 Corinthe pendant les ftes de Vnus trouvaient tant d'enchanteresses
parmi les consacres de la desse, qu'ils se ruinaient totalement
avant d'avoir mis le pied dans la ville. Strabon reproduit
ailleurs le mme proverbe, avec une variante qui justifiait le sens de
son commentaire: _On ne va pas impunment  Corinthe_. Les courtisanes
de tous les pays et de tous les rangs abondaient dans cette opulente
cit, o l'on formait publiquement des lves  la Prostitution dans
les temples de Vnus. Le commerce de la dbauche tait encore le plus
actif et le plus tendu qui se ft dans ce vaste et populeux entrept
du commerce de l'univers. Toutes ou presque toutes les femmes
exeraient le mtier de l'amour vnal; chaque maison quivalait  un
dictrion. Une courtisane, assise sur le port, regardait un jour les
vaisseaux qui arrivaient et guettait de nouvelles victimes; on lui
reprocha sa paresse, en lui disant qu'elle ferait bien mieux de filer
de la laine et de tramer de la toile que de se croiser ainsi les bras:
Que parlez-vous de paresse? dit-elle; il ne m'a pas fallu beaucoup de
temps pour gagner toute la toile qui peut entrer dans la voilure de
trois navires! Elle entendait par l, comme le remarque Strabon,
qu'elle avait oblig trois capitaines de mer  vendre leurs vaisseaux
pour la payer. Le pote comique Eubule avait reprsent, dans sa pice
des _Cercopes_, un pauvre diable qui avouait gaiement qu'on l'avait
dpouill de la sorte: Je passai  Corinthe, disait-il, et je m'y
ruinai en mangeant certain lgume qu'on appelle _ocime_ (courtisane ou
basilic); je fis tant de folies que j'y perdis jusqu' ma cape. Le
pote jouait sur le double sens du mot _ocime_, signifiait  la
fois _courtisane_ et _basilic_, et qui rappelait ainsi, par une
allusion figure, que cette herbe aromatique tait regarde comme la
plante favorite des scorpions. Lorsque Denys le Tyran, chass de
Syracuse, se rfugia, mpris et misrable,  Corinthe, il voulut se
faire une gide du mpris qu'il inspirait et de la misre o il
s'enfonait de plus en plus: il passait donc des journes entires, au
rapport de Justin, dans les tavernes et dans les dictrions, en vivant
d'_ocime_, et en se souillant de toutes les turpitudes.

Ces lubriques et infatigables reines de la Prostitution, loin d'tre
originaires de Corinthe, y avaient t conduites ds l'ge le plus
tendre par des spculateurs ou par des matrones de plaisir; elles
venaient, la plupart, de Lesbos et des autres les de l'Asie-Mineure,
Tenedos, Abydos, Cypre, comme pour rendre hommage  la tradition qui
faisait sortir Vnus de l'cume de la mer ge. On en tirait un grand
nombre, de Milet et de la Phnicie, qui fournissaient les plus
ardentes. Mais les plus voluptueuses, les plus expertes du moins dans
l'art de la volupt, c'taient les Lesbiennes, tellement qu'on avait
cr en leur honneur un nouveau verbe grec emprunt  leur nom,
+lesbiazein+, qui signifiait non-seulement faire l'amour, mais
encore le faire avec art. Les Phniciennes avaient eu galement le
privilge de doter la langue grecque d'un verbe qui avait le mme
sens, sinon la mme porte: +phoinikizein+, faire l'amour
 la phnicienne. C'tait un loge qu'ambitionnaient les courtisanes,
quelle que ft d'ailleurs leur patrie ou celle de leur matrone. Milet
tait comme la ppinire des danseuses et des joueuses de flte,
_aultrides_, qui servaient aux festins de la Grce; mais Lesbos et la
Phnicie envoyaient les htaires que Corinthe recevait dans son sein,
comme un immense gynce o la Prostitution avait son cole publique.
Homre, parmi les prsents qu'Agamemnon fait offrir  Achille
(_Iliad._, IX), cite avec complaisance sept femmes habiles dans les
beaux ouvrages, sept Lesbiennes qu'il avait choisies pour lui-mme, et
qui remportrent sur toutes les autres femmes le prix de la beaut.
Les _beaux ouvrages_ qui caractrisaient l'habilet de ces Lesbiennes
n'taient pas de ceux que la chaste et industrieuse Pnlope savait
faire.

Outre ces travaux mystrieux de l'amour, qui faisaient de bonne heure
l'tude assidue des courtisanes, leur ducation morale, si l'on peut
employer ici cette expression, se composait de certains prceptes
malhonntes qu'on pouvait appliquer  toutes les conditions de
l'htairisme, depuis la plus vile dictriade jusqu' la grande htaire
de l'aristocratie. Ce n'tait pas Solon,  coup sr, qui avait rdig
ce code gnral des courtisanes. On retrouve  et l dans les
rotiques grecs les principaux enseignements que les courtisanes se
transmettaient l'une  l'autre, et qui pouvaient se diviser en trois
catgories spciales: 1 l'art d'inspirer de l'amour; 2 l'art
de l'augmenter et de l'entretenir; 3 l'art d'en tirer le plus
d'argent possible. Il est  propos, dit une des plus habiles du
mtier, dans les Lettres d'Aristnte, il est  propos de faire
prouver quelques difficults aux jeunes amants, de ne leur pas
accorder tout ce qu'ils demandent. Cet artifice empche la satit,
soutient les dsirs d'un amant pour une femme qu'il aime, et lui rend
ses faveurs toujours nouvelles. Mais il ne faut pas pousser les choses
trop loin: l'amant se lasse, s'irrite, forme d'autres projets et
d'autres liaisons; l'amour s'envole avec autant de lgret qu'il est
venu. Aristnte, qui, tout philosophe qu'il ft, ne ddaignait pas
de s'instruire avec les courtisanes, a formul encore la mme thorie
dans une autre lettre: Les jouissances que l'on espre, dit-il, ont
en ide des douceurs, des charmes inexprimables; elles animent et
soutiennent toute la vivacit des dsirs. Les a-t-on obtenues, on n'en
fait plus de cas. Lucien, dans son _Discours de ceux qui se mettent
au service des grands_, approuve la tactique des htaires qui refusent
quelque chose  leurs amants: Ce n'est que rarement, dit-il, qu'elles
leur permettent quelques baisers, parce qu'elles savent par exprience
que la jouissance est le tombeau de l'amour; mais elles ne ngligent
rien pour prolonger l'esprance et les dsirs. Voil comment les
htaires excitaient, ranimaient, dveloppaient, enracinaient l'amour
qu'elles avaient fait natre. Elles n'taient pas moins
ingnieuses  le provoquer, et les moyens qu'elles employaient  ce
mange devenaient d'autant plus raffins, qu'elles s'adressaient  un
homme plus distingu, et qu'elles appartenaient elles-mmes  une
classe plus leve parmi les courtisanes.

Une htaire, ft-elle la moins exerce, avait des manires  elle pour
attirer les hommes; ses regards, ses sourires, ses poses, ses gestes
taient des amorces plus ou moins attractives qu'elle jetait autour
d'elle; chacune connaissait bien ce qu'il lui fallait cacher ou
montrer: tantt elle feignait la distraction et l'indiffrence, tantt
elle tait immobile et silencieuse, tantt elle courait aprs sa proie
et la saisissait au passage pour ne la plus lcher, tantt elle
cherchait la foule et tantt la solitude. Ses piges changeaient de
forme et d'aspect selon la nature de gibier qu'elle se proposait de
prendre. Elles avaient toutes un rire provoquant et licencieux; qui de
loin veillait les penses impures en parlant aux sens, et qui de prs
faisait briller des dents d'ivoire, tressaillir des lvres de corail,
creuser des fossettes capricieuses dans les joues et frmir une gorge
d'albtre. C'tait le _cachynnus_, que saint Clment d'Alexandrie
qualifie de _rire des courtisanes_. Dans une position suprieure,
l'htaire avait aussi des procds de sduction plus dcents et non
moins srs. Elle envoyait son esclave ou sa servante crire avec du
charbon, sur les murs du Cramique, le nom de l'homme qu'elle
voulait captiver; une fois qu'elle s'tait fait remarquer par lui,
elle lui adressait des bouquets qu'elle avait ports, des fruits dans
lesquels elle avait mordu; elle lui faisait savoir par message qu'elle
ne dormait plus, qu'elle ne mangeait plus, qu'elle soupirait sans
cesse. Un homme, si froid et si svre ft-il, est rarement insensible
 un sentiment qu'il croit inspirer. Elle courait l'embrasser quand
il arrivait, raconte Lucien dans son _Toxaris_; elle l'arrtait quand
il voulait partir; elle faisait semblant de ne se parer que pour lui,
et savait mler  propos les larmes, les ddains, les soupirs, parmi
les attraits de sa beaut et les charmes de sa voix et de sa lyre.
Tels taient les artifices qu'une htaire bien apprise ne manquait pas
de mettre en oeuvre avec un succs presque certain. Ces artifices de
coquetterie et de mensonge, c'taient ordinairement de vieilles
femmes, d'anciennes courtisanes qui les enseignaient aux novices
qu'elles formaient pour leur propre compte.

La clbre Nra avait t forme ainsi par une nomme Nicarte,
affranchie de Charisius et femme d'Hippias, cuisinier de ce Charisius.
Nicarte acheta sept petites filles: Antia, Stratole, Aristocle,
Mtanire, Phila, Isthmiade et Nra; elle tait fort habile  deviner,
ds leur plus tendre enfance, celles qui se distingueraient par leur
beaut; elle s'entendait parfaitement  les bien lever, dit
Dmosthne dans son plaidoyer contre Nra: c'tait sa profession
et elle en vivait. Ces sept esclaves, elle les appelait ses filles
pour faire croire qu'elles taient libres, et pour tirer plus d'argent
de ceux qui voulaient avoir commerce avec elles; elle vendit cinq ou
six fois la virginit de chacune, et ensuite elle les vendit
elles-mmes. Mais ces esclaves avaient reu de si belles leons,
qu'elles ne tardrent pas  se racheter de leurs deniers, et 
continuer  leur profit le mtier de courtisane. Les faveurs d'une
fille libre se payaient plus cher que celles d'une esclave ou d'une
affranchie. Le prix tait encore plus lev si l'htaire se donnait
pour une femme marie, quoique l'adultre ft puni de mort par la loi.
Mais cette loi ne s'appliquait presque jamais: le coupable tait remis
seulement  la discrtion de l'poux outrag, qui se contentait le
plus souvent de lui faire donner les trivires. La mort se compensait
ordinairement par une somme d'argent que payait  titre d'indemnit et
de ranon l'adultre, contraint de se soustraire de la sorte  un
supplice aussi douloureux que ridicule, car s'il ne se rachetait pas,
l'poux le livrait  la merci des esclaves, qui le fouettaient
cruellement, et qui lui enfonaient un norme radis noir dans le
derrire. Telle tait, suivant Athne, la punition de l'adultre,
punition dont les Orientaux ont conserv quelque chose dans le
supplice du pal. Il arrivait souvent qu'on mettait  contribution la
crainte du radis noir, en faisant accroire  certaines dupes
qu'elles avaient encouru ce chtiment en commettant un adultre sans
le savoir. Rien n'tait plus ais que de supposer un mari en fureur,
aprs avoir suppos une femme marie surprise en flagrant dlit: Ah!
Vnus, desse adorable, s'crie le pote Anaxilas, comment s'exposer 
se jeter dans leurs bras, lorsqu'on songe aux lois de Dracon! comment
oser mme imprimer un baiser sur leurs lvres! Il paratrait pourtant
qu'en dpit des lois de Dracon, il y avait des femmes maries qui
exeraient  l'insu de leurs maris la profession d'htaire. Mgare,
dans une lettre  sa compagne Bacchis, lettre que le rhteur Alciphron
n'a pas eu la pudeur de dchirer, dit positivement que Philumne,
quoique nouvellement marie, se trouvait dans une partie de dbauche
o se produisirent les excs les plus honteux: Elle avait trouv le
secret d'y venir, dit-elle, en plongeant son cher poux dans le
sommeil le plus profond,  l'aide d'un philtre.

Ces philtres soporifiques, de mme que les philtres amoureux, avaient
cours surtout parmi les courtisanes et les dbauchs, dont l'amour
faisait l'unique occupation. C'taient, comme nous l'avons dit, de
vieilles femmes qui vendaient les philtres ou qui les prparaient. La
prparation de ces philtres passait pour une oeuvre magique, et ces
vieilles qui en avaient le secret, le tenaient gnralement des
magiciennes de Thessalie ou de Phrygie. Thocrite et Lucien nous
ont rvl quelques-unes des crmonies mystrieuses qui
accompagnaient la composition d'un philtre, et Lucien nous fait
connatre plus particulirement le frquent usage qu'en faisaient les
courtisanes, soit pour tre aimes, soit pour tre haes. Abandonne
par son amant qui lui prfre Gorgone, Thas attribue cette infidlit
aux philtres que sait prparer la mre de Gorgone: Elle connat,
dit-elle, les secrets de tous les enchantements de la Thessalie; la
lune descend  sa voix. On l'a vue voltiger dans les airs au milieu de
la nuit. Voil le charme qui aveugle le pauvre infidle, au point de
lui cacher les rides et la laideur du monstre qu'il n'aime que par un
effet magique. Mlisse, pour ravoir son amant Charinus, que Symmique
lui a enlev, demande  Bacchis de lui amener une magicienne, dont la
puissance fasse aimer une femme que l'on dteste, et har une femme
que l'on aime: Je connais, ma chre, rpond Bacchis touche de la
douleur de sa compagne, une magicienne de Syrie qui fera bien ton
affaire. C'est elle qui au bout de quatre mois m'a rconcilie avec
Phanias: un charme magique l'a ramen  mes pieds, lorsque je
dsesprais de le revoir. --Et qu'exige la vieille? demande Mlisse,
t'en souvient-il? --Son art n'est point  grand prix, Mlisse. On lui
donne une drachme et un pain; on y joint sept oboles, du sel, des
parfums, une torche, une coupe pleine de breuvage, qu'elle seule doit
vider. Il faudrait aussi quelque objet qui vnt de ton amant, un
vtement, sa chaussure, des cheveux ou quelque chose de
semblable. --Une de ses chaussures m'est reste! --Cette femme suspend
le tout  une baguette, le purifie dans les vapeurs qu'exhale le
parfum, et jette du sel dans le feu. Elle prononce alors les deux
noms. Tirant ensuite une boule de son sein, elle la fera tourner et
rcitera avec rapidit son enchantement compos de plusieurs mots
barbares, qui font frmir. Il y avait plusieurs espces de philtres:
ceux qui faisaient aimer, ceux qui faisaient har, ceux qui rendaient
les hommes impuissants et les femmes striles, ceux enfin qui
causaient la mort. L'usage de ces philtres tait plus ou moins
dangereux, car plusieurs renfermaient de vritables poisons, et
cependant les htaires y avaient sans cesse recours au gr de leurs
desseins ou de leurs passions. Aristote raconte qu'une femme ayant
fait prendre un philtre  un homme qui en mourut, l'aropage, devant
qui cette femme fut accuse, ne la condamna pas, par cette raison
qu'elle avait eu l'intention, non de faire mourir son amant, mais de
ranimer un amour teint: l'intention expiait l'homicide. Au reste, si
l'on vendait des philtres chez les courtisanes, on vendait aussi des
prservatifs qui en arrtaient les effets; ainsi, selon Dioscoride, la
racine de cyclamen, pile et mise en pastilles, passait pour
souveraine contre les philtres les plus redoutables.

Voulait-on rduire un homme  l'impuissance, une femme  la
strilit, on leur versait du vin dans lequel on avait touff un
surmulet. Voulait-on faire revenir un amant infidle, on ptrissait un
gteau avec de la farine sans levain, et on laissait consumer ce
gteau dans un feu allum avec des branches de thym et de laurier.
Pour changer l'amour en haine, on piait celui ou celle que l'on se
proposait de faire har, on observait les traces des pas de cette
personne, et, sans qu'elle s'en apert, on posait le pied droit l o
elle avait pos le pied gauche, et le pied gauche l o elle avait
pos le pied droit, en disant tout bas: Je marche sur toi, je suis
au-dessus de toi. La magicienne, lorsqu'elle faisait tourner la boule
magique dans une incantation, prononait ces paroles: Comme le globe
d'airain roule sous les auspices de Vnus, puisse ainsi mon amant se
rouler sur le seuil de ma porte! Quelquefois elle jetait dans le
brasier magique une image de cire,  laquelle tait attach le nom de
l'homme ou de la femme qu'on vouait aux ardeurs de l'amour: Ainsi que
je fais fondre cette cire sous les auspices du dieu que j'invoque,
murmurait l'incantatrice, ainsi fondra d'amour le coeur glac que je
veux enflammer. C'taient l des enchantements solennels, accompagns
de sacrifices mystrieux et de pratiques secrtes. Mais, d'ordinaire,
on se contentait d'un breuvage ou d'un onguent, dans la composition
duquel entraient certaines herbes ou certaines drogues narcotiques,
rfrigrantes, spasmodiques ou aphrodisiaques. L'usage du
philtre est trs-hasardeux, crivait Myrrhine  Nicippe; souvent mme
il est funeste  celui qui le prend. Mais qu'importe! il faut que
Dyphile vive pour m'aimer ou qu'il meure en aimant Thessala. Les
courtisanes, dans leurs proccupations d'amour, de fortune, d'ambition
ou de vengeance, consultaient souvent aussi les Thessaliennes pour
connatre l'avenir, pour apprendre l'issue d'une aventure commence,
pour pntrer dans les tnbres de la destine. Glycre, dans une
lettre au pote Mnandre, parle d'une femme de Phrygie qui sait
deviner, par le moyen de certaines cordes de jonc qu'elle tend
pendant la nuit:  leur mouvement, elle est instruite de la volont
des dieux aussi clairement que s'ils lui apparaissaient eux-mmes.
Cette opration magique devait tre prcde de diverses purifications
et de sacrifices o l'on se servait d'encens mle, de pastilles
oblongues de styrax, de gteaux faits au clair de lune et de feuilles
de pourpier sauvage. On avait recours  ces charmes pour savoir des
nouvelles d'une matresse absente ou d'un amant loign. Quant aux
philtres composs pour donner de l'amour, ils taient si puissants et
si terribles, que leur emploi modr produisait les fureurs des
Mnades et des Corybantes, et que l'abus de ces excitants amoureux
causait la folie ou la mort.

Les htaires entre elles avaient des jalousies, des ressentiments, des
haines, qui les portaient souvent  des vengeances de cette
espce. C'tait  qui, par exemple, enlverait un amant riche et beau
 celle qui le possdait, et cette guerre de rivalits fminines
empruntait tous les moyens les moins honntes pour en venir  un
triomphe de vanit ou d'avarice. Ces femmes ne songeaient qu'
s'enrichir et  se satisfaire aux dpens l'une de l'autre; elles
taient ternellement rivales et souvent ennemies implacables. Quand
Gorgone, qui feignait d'tre l'amie de Glycre, lui a enlev son
amant, Thas console celle-ci en disant: C'est l un tour que nous
nous jouons assez souvent, nous autres courtisanes. Puis, elle
conclut en ces termes: Gorgone le plumera comme tu l'as plum, et
comme tu en plumeras un autre. La traduction de Perrot d'Ablancourt
est ici plus expressive que le texte grec de Lucien, qui se borne 
dire: Tu retrouveras une autre proie. Malgr le tort qu'elles se
faisaient  qui mieux, les htaires n'en restaient pas moins amies, ou
plutt elles ne se brouillaient pas par politique. Il y avait un
esprit de corps, un intrt commun qui les liait ensemble, et qui les
rapprochait bientt lorsqu'elles s'taient dsunies un moment. Elles
ne s'en dtestaient que davantage au fond du coeur, nonobstant les
sourires, les caresses et les flatteries rciproques. Mais en
revanche, quand elles s'aimaient, elles s'aimaient  la rage, et rien
n'tait plus frquent que l'amour lesbien des courtisanes. Cet amour,
que la Grce ne fltrissait pas d'une clatante rprobation, n'avait
pas  craindre non plus le chtiment des lois ni les anathmes de
la religion. C'tait dans les dictrions, c'tait chez les htaires
enfermes, que ce _contre-amour_ (+anteros+) rgnait avec tous
ses emportements. Une courtisane, qui avait ce got contre nature
(+tribas+), n'inspirait que de l'horreur aux hommes, mais elle
leur cachait soigneusement un vice qui ne trouvait que trop
d'indulgence parmi ses compagnes. On attribuait  Sapho les scandaleux
dveloppements que l'amour lesbien avait pris, et les thories
philosophiques sur lesquelles il s'tait tabli comme un culte fond
sur un dogme. Sapho fut punie d'avoir mpris les hommes, par l'amour
que Phaon lui inspira sans le partager; mais le mal que Sapho avait
fait par ses doctrines et par son exemple se propagea dans les
moeurs grecques, infecta toutes les classes des htaires, et pntra
jusqu'au gynce des pudiques vierges et des matrones vnrables.

Nous ne dirons rien de plus que ce que dit Lucien sur ce sujet
dlicat, et nous choisirons seulement la traduction la plus dcente.
Le dialogue de Clonarium et de Lna est comme un tableau fait
d'aprs nature par un des peintres de courtisanes d'Athnes:
CLONARIUM. Belle nouvelle, Lna! On dit que tu es devenue l'amante
de la riche Mgilla, que vous tes unies, et que..... Je ne sais
qu'est ceci? Tu rougis? Serait-il vrai? --LNA. Il est vrai, j'en suis
honteuse... C'est une chose trange! --CLONARIUM. Eh! comment? par
Crs! et que prtend notre sexe? et que faites-vous donc? o
conduit cet hymen? Ah!... tu n'es pas mon amie, si tu me tais ce
mystre. --LNA. Je t'aime autant qu'une autre, mais Mgilla tient
vraiment de l'homme. --CLONARIUM. Je ne comprends pas. Serait-ce une
tribade? On dit que Lesbos est remplie de ces femmes qui, se refusant
au commerce des hommes, prennent la place de ceux-ci auprs des
femmes. --LNA. C'est quelque chose de semblable. --CLONARIUM.
Raconte-moi donc, Lna, comment tu as t amene  couter sa
passion,  la partager,  la satisfaire? --LNA. Mgilla et Dmonasse,
riches Corinthiennes, prises des mmes gots, se livraient  une
orgie. J'y fus conduite pour chanter en m'accompagnant de la lyre. Les
chants et la nuit se prolongent: il tait l'heure du repos; elles
taient ivres. Alors, Mgilla: Lna, il est temps de dormir, viens
coucher ici entre nous! --CLONARIUM. As-tu accept?...
Ensuite? --LNA. Elles me donnrent d'abord des baisers mles,
non-seulement en joignant leurs lvres aux miennes, mais bouche
entr'ouverte. Je me sentis treindre dans leurs bras: elles
caressaient mon sein; Dmonasse mordait en me baisant. Pour moi, je ne
savais o tout cela devait aboutir. Enfin, Mgilla, chauffe, rejette
sa coiffure en arrire et me presse, me menace comme un athlte,
jeune, robuste et me... Je m'meus. Mais elle: Eh bien! Lna, as-tu
vu un plus beau garon? --Un garon, Mgilla? je n'en vois point
ici. --Cesse de me regarder comme une femme, je m'appelle
aujourd'hui Mgillus, j'ai pous Dmonasse. Je me pris  rire:
J'ignorais, beau Mgillus, lui dis-je, que vous fussiez ici comme
Achille au milieu des vierges de Scyros. Rien ne vous manque sans
doute de ce qui caractrise un jeune hros, et Dmonasse l'a
prouv. --A peu prs, Lna, et cette sorte de jouissance a aussi ses
douceurs. --Vous tes donc de ces hermaphrodites  double organe...
(Que j'tais simple, Clonarium!) --Non, je suis mle de tout
point. --Cela me remet en mmoire ce conte d'une aultride botienne:
une femme de Thbes fut change en homme et cet homme devint par la
suite un devin clbre nomm Tyrsias. Pareil accident vous serait-il
arriv? --Nullement, Lna, je suis semblable  vous, mais je me sens
la passion effrne et les dsirs brlants de l'homme. --Le dsir?...
Est-ce tout? --Daigne te prter  mes transports, Lna, tu verras que
mes caresses sont viriles; j'ai mme quelque chose de mle: daigne te
prter, tu sentiras. Elle me supplia longtemps, me fit prsent d'un
collier prcieux, d'un vtement diaphane. Je me prtai  ses
transports; elle m'embrassait alors comme un homme: elle se croyait
tel, me baisait, s'agitait et succombait sous le poids de la
volupt. --CLONARIUM. Et quelles taient, Lna, tes sensations? O?
Comment? --LNA. Ne me demande pas le reste. Vritable turpitude!.....
Par Uranie! je ne le rvlerai point.




CHAPITRE IX.

  SOMMAIRE. --Les joueuses de flte. --Le dieu Pan, le roi Midas et
  le satyre Marsyas. --Les aultrides aux ftes solennelles des
  dieux. --Aux ftes bachiques. --Intermdes. --Noms des diffrents
  airs que les aultrides jouaient pendant les repas. --L'air
  _Gingras_ ou triomphal. --Le chant _Callinique_. --Supriorit des
  Botiens dans l'art de la flte. --Inscription recueillie par
  saint Jean Chrysostome. --Supriorit des joueuses de flte
  phrygiennes, ioniennes et milsiennes. --Leur location pour les
  banquets. --Le philosophe et la baladine. --Les danseuses. --Genre
  distinctif de dbauche des joueuses de flte. --Passion des
  Athniens pour les aultrides. --Dlire qu'occasionnaient les
  flteuses dans les festins. --Bromiade, la joueuse de flte.
  --Indignation de Polybe, au sujet des richesses de certaines
  femmes publiques. --Les danseuses du roi Antigonus et les
  ambassadeurs arcadiens. --Ce qui distinguait les aultrides de
  leurs rivales en Prostitution. --Philine et Dyphile. --Liaisons
  des aultrides entre elles. --Amour de l'aultride Charmide pour
  Philmatium. --Moeurs dpraves des aultrides. --Les festins
  _callipyges_. --Combats publics de beaut, institus par Cypslus.
  --Hrodice. --Les chrysophores ou _porteuses d'or_. --Tableau des
  ftes nocturnes o les aultrides se livraient les combats de
  beaut. --Lettre de l'aultride Mgare  l'htaire Bacchis.
  --Combat de Myrrhine et de Pyrallis. --Philumne. --Les jeunes
  gens admis comme spectateurs aux orgies des courtisanes.
  --Le souper des Tribades. --Lettre de l'htaire Glycre 
  l'htaire Bacchis. --Amours de Ioesse et de Lysias. --Pythia.
  --Dsintressement ordinaire des aultrides. --Tarif des caresses
  d'une joueuse de flte  la mode. --Billet de Philumne  Criton.
  --Lettre de Ptala  son amant Simalion. --Caractre joyeux des
  aultrides. --Msaventures de Parthnis, la joueuse de flte. --Le
  cultivateur Gorgus, et Crocale sa matresse. --Origine des
  sobriquets de quelques aultrides clbres. --Le _Serpolet_.
  --L'_Oiseau_. --L'_clatante_. --L'_Automne_. --Le _Gluau_. --La
  _Fleurie_. --Le _Merlan_. --Le _Filet_. --Le _Promontoire_.
  --Synoris, Eucle, Gramine, Hirocle, etc. --L'ardente
  Phormesium. --Nemade. --Phylire. --Amour d'Alcibiade pour
  Simoethe. --Antheia. --Nanno. --Jugement des trois Callipyges.
  --Lamia. --Amour passionn de Dmtrius Poliorcte, roi de
  Macdoine, pour cette clbre aultride. --Comment Lamia devint la
  matresse de Dmtrius. --Lettre de cette courtisane  son royal
  amant. --Jalousie des autres matresses de Dmtrius: Lna,
  Chrysis, Antipyra et Dmo. --Secrets amoureux de Lamia, rapports
  par Machon et par Athne. --Origine du surnom de Lamia ou
  _Larve_. --Les ambassadeurs de Dmtrius  la cour de Lysimachus,
  roi de Thrace. --pigrammes de Lysimachus sur Lamia. --Rponses de
  Dmtrius. --Lettres de Lamia  Dmtrius. --Jugement de
  Bocchoris, roi d'gypte, entre l'htaire Thonis et un jeune
  gyptien. --Boutade de Lamia au sujet de ce jugement. --Exaction
  de Dmtrius au profit de Lamia. --Ce que cota aux Athniens le
  savon pour la toilette de cette courtisane. --Richesses immenses
  de Lamia. --difices qu'elle fit construire  ses frais.
  --Polmon, pote  la solde de Lamia. --Magnificence des festins
  que donnait Lamia  Dmtrius. --Comment elle s'en faisait
  rembourser le prix. --Mort de Lamia. --Bassesse des Athniens qui
  la divinisent et lvent un temple en son honneur. --Mot cruel de
  Dmo, rivale de Lamia.


Parmi les courtisanes que nous avons cites d'aprs Lucien et Athne,
plusieurs taient joueuses de flte, et, comme nous l'avions dit en
numrant les principales espces de femmes de plaisir qu'on
distinguait chez les Grecs, les joueuses de flte formaient une classe
 part dans ce que nous nommons le _collge_ des courtisanes. Elles
avaient des analogies plus ou moins sensibles avec les dictriades et
les htaires, mais en gnral elles diffraient galement des unes et
des autres, car elles n'taient point attaches  des maisons
publiques, et elles n'appartenaient pas invitablement au premier
venu; d'un autre ct, on n'allait point chercher auprs d'elles les
distractions d'esprit et d'intelligence que l'on rencontrait chez la
plupart des htaires; enfin, si elles s'enrichissaient par la
Prostitution, elles avaient, en outre, un mtier qui pouvait les faire
vivre. Ce mtier tait mme parfois assez lucratif. Elles
n'acceptaient donc pas pour leur compte la qualification de
courtisane, quoiqu'elles fissent tout au monde pour la justifier. Ce
fut toujours  leurs yeux un tmoignage de leur libert et de leur
condition indpendante, que de porter le titre de leur profession.
Elles s'intitulaient donc _joueuses de flte_, et sous ce nom elles ne
se faisaient pas scrupule d'tre plus courtisanes que celles qui se
donnaient pour telles. On a vu que dans certaines circonstances les
joueuses de flte s'associaient aux abominations des tribades; on a vu
aussi quels taient les conseils que Musarium recevait de sa mre; on
ne peut douter que ces femmes-l ne fussent toutes prtes  contenter
les passions qu'elles animaient, qu'elles sollicitaient par les sons
de leurs instruments et par le spectacle de leurs danses; mais
nanmoins une aultride n'tait pas,  proprement parler, une htaire.
Celle-ci s'estimait, d'ailleurs, beaucoup plus qu'une aultride,
qu'elle considrait comme une baladine exerant un mtier manuel;
l'autre, au contraire, ne faisait aucun cas de la courtisane qui
n'avait pas d'autre tat que de recueillir une partie des dsirs et
des transports qu'elle-mme se vantait d'avoir fait natre avec sa
danse et ses fltes.

La flte tait l'instrument favori des Athniens; ses inventeurs
avaient une haute place dans la reconnaissance et l'admiration des
hommes: on attribuait au dieu Pan l'invention du chalumeau ou flte
simple; celle de la flte traversire,  Midas, roi de Phrygie, et 
Marsyas, celle des fltes doubles. Ces diffrentes fltes avaient
depuis reu de grands perfectionnements, et l'art d'en tirer des sons
mlodieux s'tait galement perfectionn. Ce furent les femmes qui
excellrent surtout dans cet art qu'on regardait comme l'auxiliaire le
plus puissant de la volupt. Vainement, d'anciens potes, qui
n'taient peut-tre que des flteurs ddaigns, avaient-ils essay
d'arracher l'instrument de Marsyas aux belles mains des aultrides, en
inventant cette ingnieuse fable dans laquelle ils montraient Pallas
indigne de la difformit qu'infligeait au visage le jeu des fltes,
et proscrivant l'usage de cet instrument qui faisait grimacer les
nymphes: le nombre des aultrides ne fit qu'augmenter, et leur
prsence dans les festins devint absolument indispensable. On avait
reconnu, en effet, que quand les joueuses de flte avaient gonfl
leurs joues, contract leurs lvres et troubl momentanment
l'ensemble harmonieux de leurs traits, elles n'en taient pas moins
charmantes, lorsqu'elles dposaient leurs instruments et cessaient
leurs concerts pour prendre une part plus ou moins active aux festins.
D'ailleurs la plupart de ces musiciennes avaient appris  respecter
leur beaut et  jouer de la flte double comme de la flte simple,
sans que leur physionomie voluptueuse ft altre par des efforts et
des mouvements disgracieux. La posie alors se chargea de rhabiliter
les fltes, et tandis qu'un habile statuaire reprsentait en marbre
Minerve chtiant le satyre Marsyas pour le punir d'avoir ramass une
flte qu'elle avait jete, les potes interprtaient la colre de la
chaste desse en accusant les sons des fltes d'endormir la sagesse,
et de l'entraner doucement dans les bras des plaisirs.

Les fltes rsonnaient aussi dans les ftes solennelles des dieux,
surtout dans celles de Crs, qui n'eussent point t compltes si les
aultrides n'y avaient pas jou leur rle ordinaire, en fltant et en
dansant; mais c'tait plutt dans les ftes bachiques, dans les
joyeuses runions de table, que le merveilleux instrument de Marsyas
exerait son irrsistible puissance. Chaque intermde du repas
s'annonait par un air diffrent qui lui tait propre: _comos_ au
premier service, _dicomos_ au second, _tetracomos_ au troisime. Les
convives semblaient-ils satisfaits des mets et des vins qu'on leur
servait, l'air nomm _hedicomos_ exprimait leur satisfaction et
tmoignait de leur belle humeur; applaudissaient-ils, l'air triomphal,
appel _gingras_ se mlait  leurs applaudissements, et en imitait le
bruyant concert. Il y avait encore un air, dit chant _callinique_, qui
clbrait les hauts faits des buveurs, et qui animait leurs dfis
d'ivrognes. La double flte, qui comprenait la flte masculine tenue
de la main droite, et la flte fminine tenue de la main gauche, se
prtait  tous les tours de force de l'harmonie imitative: elle
rendait fidlement, dans les tons graves ou aigus, les bruits les plus
intraduisibles, et avec eux les motions les plus fugitives. Aussi,
voit-on les compagnons de table, lectriss, subjugus par cette
musique nervante, oublier la coupe encore remplie dans leur main, et
se pencher avec extase sur leurs lits, en suivant des yeux et des
oreilles le rhythme du chant et la mesure de la danse. Leur ivresse se
prolongeait ainsi des nuits entires: J'ai beau me dire, crivait
Lamia  Dmtrius, C'est ce prince qui vient partager ton lit, c'est
lui qui passe la nuit  t'entendre jouer de la flte! je ne m'en crois
pas moi-mme. Ces jeux de flte taient soutenus quelquefois par des
chants qui en caractrisaient encore mieux l'expression et l'objet;
ils se rglaient aussi d'aprs les danses et la pantomime qui les
accompagnaient habituellement, et qui avaient la mme varit qu'eux.
Cette pantomime, ces danses, ces airs voluptueux servaient de prlude
 des scnes de volupt dans lesquelles les aultrides ne restaient
point inactives.

Dans les premiers ges de la Grce, l'art de la flte tait en honneur
chez les jeunes gens, qui le prfraient mme  l'art de la lyre; mais
quand les Thbains et les autres Botiens, que le proverbe accusait de
stupidit naturelle, et dont l'intelligence n'avait pas, il est vrai,
autant de dveloppement que celle des Athniens, quand ces lourds et
grossiers enfants de la Botie eurent surpass comme joueurs de flte
tous leurs compatriotes, cet instrument fut abandonn aux femmes et
dclar indigne des hommes libres, except dans la province o il
trouvait de si habiles interprtes. Les moeurs commenaient  se
corrompre, et l'Asie, surtout la Phrygie et l'Ionie envoyrent une
multitude d'aultrides  Athnes,  Corinthe et dans les principales
villes de la Grce. Les Thbains conservrent leur supriorit ou du
moins leur rputation dans le jeu des fltes, tellement qu'au deuxime
sicle de l're vulgaire, une statue d'Herms, demeure debout au
milieu des ruines de Thbes, offrait encore cette inscription que
rapporte saint Jean Chrysostome: La Grce t'accorde,  Thbes, la
supriorit dans l'art de la flte. Thbes honore en toi,  Panomos,
le matre de l'art. Mais en dpit de la science instrumentale de
Thbes, les joueuses de flte phrygiennes, ioniennes et milsiennes ne
connaissaient pas de rivales. Elles ne jouaient pas seulement de la
flte, elles chantaient, elles dansaient, elles mimaient, elles
taient belles, bien faites et complaisantes. On les faisait venir ds
qu'on avait des convives  traiter et  divertir; elles se louaient
ainsi pour le soir ou pour la nuit: les conditions du louage variaient
suivant les besoins de la circonstance; le prix, suivant le mrite et
la beaut des sujets. D'ordinaire, la joueuse de flte ne demandait un
salaire que pour sa musique et sa danse: elle se rservait de conclure
d'autres marchs pendant le souper. Lorsque cette joueuse de flte
tait esclave et avait un patron ou une mre qui l'exploitait, on la
mettait  l'enchre  la suite de ses exercices, et elle passait dans
le lit du dernier enchrisseur. Athne raconte qu'un philosophe qui
se piquait d'austrit, soupant un jour avec de jeunes dbauchs,
repoussa ddaigneusement une aultride qui tait venue  ses pieds,
comme pour se mettre sous la sauvegarde de sa philosophie; mais cette
philosophie farouche s'humanisa lorsque la baladine dploya ses grces
et dansa au son des fltes; le philosophe oublia sa barbe blanche et
poussa les enchres pour avoir cette charmante fille qui lui gardait
rancune: elle ne lui fut donc pas adjuge, et il entra dans une
terrible colre, en disant qu'on n'avait pas tenu compte de ses
offres, et que l'adjudication tait nulle. Mais l'aultride ne voulut
pas se remettre en vente, et le philosophe en vint aux coups de poing
avec ses voisins.

Toutes les aultrides ne dansaient pas, toutes les danseuses ne
jouaient pas de la flte: Je vous ai parl prcdemment, dit
Aristagoras dans son _Mammecythus_, de belles courtisanes danseuses
(+orchastridas hetairas+); je ne vous en dirai plus rien,
laissant aussi de ct ces joueuses de flte qui,  peine nubiles,
nervent les hommes les plus robustes, en se faisant bien payer. Ces
joueuses de flte avaient des procds de dbauche, selon l'expression
du pote, capables d'puiser Hercule lui-mme, et d'amaigrir
l'embonpoint de Silne. Les libertins, qui avaient expriment les
raffinements de la luxure asiatique, ne pouvaient plus s'en passer, et
 la fin du repas, lorsque tous leurs sens avaient t surexcits par
les sons des fltes, ils taient pris souvent d'accs de fureur
rotique, et se prcipitaient les uns sur les autres en s'accablant de
coups, jusqu' ce que la victoire et nomm celui  qui la flteuse
appartiendrait: Pour approuver cela, s'crie Antiphane le Comique, il
faut s'tre trouv souvent  ces repas o chacun paye son cot, et y
avoir reu et donn nombre de coups en l'honneur de quelque
courtisane! Plus on s'tait battu avec acharnement, plus les coups
avaient t drus et retentissants, plus aussi tait fire la
reine de la bataille, et mieux elle rcompensait son vainqueur,  la
sant duquel toutes les coupes se remplissaient et se couronnaient de
roses. La passion des Athniens pour les aultrides fut porte  son
comble, et, si l'on en croit Thopompe dans ses _Philippiques_, d'un
bout de la Grce  l'autre, on n'entendait que fltes et coups de
poing. Les aultrides, en gnral, moins intresses que les htaires,
plus amoureuses aussi, ne se piquaient pas de savoir rsister  une
galante proposition: Ne t'adresse pas aux grandes htaires pour avoir
du plaisir, tu en trouveras facilement parmi les joueuses de flte!
Tel est l'avis que donnait  ses concitoyens picrate dans
l'_Anti-Las_. On comprend que les femmes honntes n'assistaient
jamais  ces orgies, et que l'entre d'une aultride dans la salle du
festin les mettait en fuite, avant qu'elles eussent mme ou le son
d'une flte.

Ces flteuses excitaient de tels transports par leur musique
libidineuse, que les convives se dpouillaient de leurs bagues et de
leurs colliers pour les leur offrir. Une habile joueuse de flte
n'avait point assez de ses deux mains pour recevoir tous les dons
qu'on lui faisait dans un repas o sa musique avait fait tourner
toutes les ttes. Thopompe, dans un ouvrage, aujourd'hui perdu, sur
les vols faits  Delphes, avait transcrit cette inscription qu'on
lisait sur un marbre votif prs des broches de fer de la courtisane
Rhodopis: Phaylle, tyran des Phocens, donne  Bromiade, joueuse
de flte, fille de Diniade, un carchesium (coupe en gondole, monte
sur un pied) en argent, et un cyssibion (couronne de lierre) en or.
Dans certains repas, toute la vaisselle d'or et d'argent y passait, et
chaque fois que la flteuse trouvait des sons plus enivrants, la
danseuse, des pas et des gestes plus accentus, c'tait une pluie de
fleurs, de joyaux et de monnaie, qu'elle arrtait au passage avec une
prodigieuse dextrit. Cette espce de courtisanes s'enrichissaient
donc plus rapidement que toutes les autres, et elles amassaient ainsi
des biens considrables ds qu'elles avaient la vogue. Polybe
s'indigne de ce que les plus belles maisons d'Alexandrie portaient les
noms de Myrtion, de Mnsis et de Pothyne: Et pourtant, dit-il, Mnsis
et Pothyne taient joueuses de flte, et Myrtion une de ces femmes
publiques condamnes  l'infamie, et que nous appelons _dictriades_!
Myrtion avait t la matresse de Ptolme Philadelphe, roi d'gypte,
aussi bien que Mnsis et Pothyne. Il n'y avait ni ge, ni rang, ni
position, qui ft  l'abri du prestige qu'exeraient les danseuses et
les musiciennes. Athne raconte que des ambassadeurs arcadiens furent
envoys au roi Antigonus, qui les reut avec beaucoup d'gards, et qui
leur fit servir un splendide festin. Ces ambassadeurs taient des
vieillards austres et vnrables; ils se mirent  table, mangrent et
burent, d'un air sombre et taciturne. Mais tout  coup les fltes de
Phrygie donnent le signal de la danse: des danseuses, enveloppes
de voiles transparents, entrent dans la salle en se balanant
mollement sur l'orteil, puis leur mouvement s'acclre, elles se
dcouvrent la tte, ensuite la gorge et successivement tout le corps:
elles sont entirement nues,  l'exception d'un caleon qui ne leur
cache que les reins; leur danse devient de plus en plus lascive et
ardente. Les ambassadeurs s'exaltent  ce spectacle inusit, et, sans
respect pour la prsence du roi qui se pme de rire, ils se jettent
sur les danseuses qui ne s'attendaient pas  cet accueil, et qui se
soumettent aux devoirs de l'hospitalit.

On voit, dans les _Dialogues des courtisanes_, que les aultrides
avaient le coeur plus tendre que leurs rivales en Prostitution.
Lucien semble se plaire  les reprsenter, du moins dans leur
jeunesse, comme des amantes passionnes et gnreuses, qui
n'exigeaient rien de leurs amants, et qui parfois mme se ruinaient
pour eux. C'est Musarium qui a vendu deux colliers d'Ionie pour
nourrir Chras qui lui promet de l'pouser; c'est Myrtium, jalouse de
Pamphile qui l'a rendue mre, et tremblant de voir ce cher amant
pouser la fille du pilote Philon: Ah! Pamphile, tu me rends la vie,
s'crie-t-elle en apprenant que ses soupons n'avaient aucun
fondement, je me serais pendue de dsespoir si cet hymen avait t
consomm! C'est Philine, galement jalouse, mais avec plus de raison,
qui se venge de son infidle Dyphile en faisant tout ce qu'il
faut pour lui inspirer de la jalousie  son tour: Quelle tait hier
ta folie? demande la mre de Philine. Que t'est-il donc arriv dans ce
festin? Dyphile est venu me trouver tout  l'heure; il fondait en
larmes; il s'est plaint de tes torts: que tu tais ivre, que tu avais
dans malgr sa dfense; que tu avais donn un baiser  son compagnon
Lamprias; qu'en voyant le dpit qu'il en prouva, tu l'abandonnas pour
Lamprias que tu enlaais dans tes bras; que cependant, lui, schait
sur pied, et que cette nuit enfin tu as refus de partager sa couche;
qu'il pleurait, mais que, te retirant sur un lit voisin, tu n'as cess
de le dsoler par tes chansons et par des refus? Philine justifie sa
conduite par les griefs qu'elle reproche  Dyphile, qui pendant le
festin a eu l'air de lui prfrer Thas, la matresse de Lamprias: Il
voyait mon dpit, mes gestes l'en avertissaient; il prit Thas par le
bout de l'oreille, et, l'attirant vers lui, il imprima un baiser de
feu sur ses lvres, dont il semblait ne pouvoir se dtacher. Je
pleurais, il souriait. Il parlait bas  Thas, longtemps, et de moi
sans doute. Thas me regardait et souriait aussi. L'arrive de
Lamprias put seule terminer leurs transports. Cependant, pour qu'il
n'et aucun reproche  me faire, j'allai me placer  ct de lui
pendant le repas. Thas se leva et dansa la premire, affectant de
dcouvrir sa jambe, comme si elle avait seule une belle jambe.
Lamprias garda le silence; mais Dyphile, se rpandant en loges,
ne cessait de vanter la grce de tous ses mouvements, l'accord de tous
ses pas, que son pied tait fait pour marquer la cadence, que sa jambe
tait lgante, et mille autres impertinences. On et dit que c'tait
la Sosandre de Calamis, et non cette Thas que vous connaissez bien,
car vous l'avez vue au bain. Elle a t jusqu' l'insulte, en disant:
Qu'elle danse  son tour celle qui ne craindra point de faire briller
ses grles fuseaux! Que vous dirai-je, ma mre? je me suis leve et
j'ai dans. Les convives applaudirent. Le seul Dyphile, nonchalamment
pench, tint constamment, jusqu' la fin de ma danse, les yeux
attachs au plafond de la salle. Philine a donc voulu chagriner
Dyphile en feignant de lui prfrer Lamprias, et elle a si bien russi
 mettre au dsespoir son infidle, que sa mre, en courtisane
experte, croit devoir lui adresser ce conseil: Je te permets le
ressentiment, mais non pas l'outrage. Un amant que l'on offense
s'loigne et s'anime contre lui-mme. Tu lui as montr trop de
rigueur. Rappelle-toi le proverbe: L'arc que l'on a trop tendu se
rompt.

Si les aultrides avaient des amants de coeur, elles se permettaient
entre elles d'intimes liaisons qui avaient toutes les allures de
l'amour le plus effrn. C'tait cet amour lesbien, dans lequel Lna,
encore innocente, quoique joueuse de flte, avait consenti  se faire
instruire par Mgilla et Dmonasse, aultrides corinthiennes. On
a dj vu quelles taient les leons des ces deux courtisanes. Nous
avons tout lieu de croire que les danseuses et les musiciennes
tenaient moins  l'amour des hommes qu' celui dont elles seules
faisaient tous les frais. Ces femmes, exerces de bonne heure dans
l'art de la volupt, arrivaient bientt  des dsordres o leur
imagination entranait leurs sens. Leur vie entire tait comme une
lutte perptuelle de lascivit, comme une tude assidue du beau
physique:  force de voir leur propre nudit et de la comparer  celle
de leurs compagnes, elles y prenaient got, et elles se craient des
jouissances bizarres et d'autant plus ardentes, sans le secours de
leurs amants, qui souvent les laissaient froides et insensibles. Les
passions mystrieuses qui s'allumaient ainsi chez les aultrides
taient violentes, terribles, jalouses, implacables. Il faut entendre,
dans les _Dialogues_ de Lucien, la belle Charmide qui se lamente et
qui gmit, parce que sa matresse, Philmatium, qu'elle aime depuis
sept ans et qu'elle comblait de prsents nagure, l'a quitte et lui a
donn un homme pour successeur. Philmatium est vielle et farde; mais
n'importe, elle a su exciter un amour que rien ne peut apaiser ni
remplacer. Charmide, pour triompher de cet amour qui la dvore, a
essay de choisir une autre matresse; elle a donn cinq drachmes 
Tryphne pour venir partager son lit, aprs un festin o elle n'a
touch  aucun mets ni vid une seule coupe. Mais  peine
Tryphne est-elle couche  ses cts, que Charmide la repousse et
semble viter le contact de cette nouvelle amie, qui ne veut pas qu'on
la paye puisqu'on ne l'a pas employe. Je t'ai choisie pour me venger
de Philmatium! lui avoue enfin Charmide. --Par Vnus! s'crie
Tryphne, blesse dans sa vanit de tribade; je n'aurais point
accept, si j'avais su que l'on me choisissait pour se venger d'une
autre! et de Philmatium! d'un monstre d'imposture! Adieu, voici la
troisime heure de nuit. --Ne m'abandonne point, ma Tryphne; si ce que
tu dis est vrai, si Philmatium n'est qu'une vieille dcrpite, et
farde..., je ne pourrai plus la regarder en face. --Interroge ta mre,
si elle est alle aux bains avec elle? Ton aeul, s'il vit encore,
pourra te dire son ge. --S'il en est ainsi, plus de barrire.
Serre-moi dans tes bras, baise-moi, livrons-nous  Vnus. Adieu pour
toujours, Philmatium?

Ces moeurs dpraves taient si rpandues chez les joueuses de
flte, que plusieurs d'entre elles se runissaient souvent dans des
festins o pas un homme n'tait admis, et l elles faisaient la
dbauche sous l'invocation de Vnus-Pribasia. Ce fut dans ces
festins, qu'on appelait _callipyges_, ce fut au milieu des coupes de
vin couronnes de roses, ce fut devant le tribunal charmant de ces
femmes demi-nues, que le combat de la beaut se livrait encore, comme
sur les bords de l'Alphe, du temps de Cypslus, sept sicles avant
l're chrtienne. Cypslus, exil de Corinthe, btit une ville et
la peupla de Parrhasiens, habitants de l'Arcadie; dans cette ville,
consacre  Crs d'Eleusis, Cypslus tablit des jeux ou combats de
la beaut, dans lesquels toutes les femmes taient appeles 
concourir, sous le nom de _chrysophores_. La premire qui remporta la
victoire se nommait _Herodice_. Depuis leur fondation, ces combats
mmorables se renouvelrent avec clat tous les cinq ans, et les
chrysophores, c'est--dire _porteuses d'or_, pour signifier sans doute
que la beaut ne saurait se vendre trop cher, venaient en foule se
soumettre aux regards des juges qui avaient bien de la peine  garder
leur impartialit et leur sang-froid. Il n'y avait pas d'autres
combats publics du mme genre, en Grce, quoique la beaut y ft
pourtant honore et adore; mais les courtisanes se plaisaient 
retracer dans leurs assembles secrtes une gracieuse image de la
fondation de Cypslus et se posaient  la fois comme juges et parties,
dans ces combats voluptueux qui se livraient  huis clos. Les
aultrides, plus que toutes les htaires, aimaient  se voir et  se
juger de la sorte: elles prludaient par l aux mystres de leurs
gots favoris. Alciphron, tout grave rhteur qu'il ft, nous a
conserv le tableau d'une de ces ftes nocturnes o les joueuses de
flte et les danseuses se disputaient non-seulement la palme de la
beaut, mais encore celle de la volupt. L'abb Richard, dans sa
traduction des _Lettres d'Alciphron_, n'a traduit que par extraits la
fameuse lettre de Mgare  Bacchis; mais Publicola Chaussard a
t moins timor, et sa traduction, que nous reproduisons en partie,
ne va pas pourtant jusqu' l'audace du texte grec. C'est l'aultride
Mgare qui crit  l'htaire Bacchis et qui lui raconte les dtails
d'un festin magnifique auquel ses amies, Thessala, Thryallis,
Myrrhine, Philumne, Chrysis et Euxippe assistaient, moiti htaires,
moiti joueuses de flte. Quel repas dlicieux! je veux que le seul
rcit te pique de regret. Quelles chansons! que de saillies! On a vid
des coupes jusqu'au lever de l'aurore. Il y avait des parfums, des
couronnes, les vins les plus exquis, les mets les plus dlicats. Un
bosquet ombrag de lauriers fut la salle du festin. Rien n'y manquait,
si ce n'est toi seule. Mgare ne dit pas quelle tait la reine de ce
festin, et l'on peut supposer que l'une des convives, amante ou
matresse, le donnait  l'amie de son choix, pour clbrer leurs
amours.

Bientt une dispute s'lve et vient ajouter  nos plaisirs. Il
s'agissait de dcider laquelle de Thryallis ou de Myrrhine tait la
plus riche en ce genre de beaut, qui fit donner  Vnus le nom de
Callipyge. Myrrhine laisse tomber sa ceinture; sa tunique tait
transparente; elle se tourne: on croit voir des lis  travers le
cristal; elle imprime  ses reins un mouvement prcipit, et regardant
en arrire, elle sourit au dveloppement de ces formes voluptueuses
qu'elle agite. Alors, comme si Vnus elle-mme et reu son
hommage, elle se mit  murmurer je ne sais quel doux gmissement qui
m'meut encore. Cependant Thryallis ne s'avouait pas vaincue; elle
s'avance, et sans retenue: Je ne combats point derrire un voile; je
veux paratre ici comme dans un exercice gymnique: ce combat n'admet
point de dguisement! Elle dit, laisse tomber sa tunique, et
inclinant ses charmes rivaux: Contemple, dit-elle,  Myrrhine, cette
chute de reins, la blancheur et la finesse de cette peau, et ces
feuilles de rose que la main de la Volupt a comme parpilles sur ces
contours gracieux, dessins sans scheresse et sans exagration; dans
leur jeu rapide, dans leurs convulsions aimables, ces sphres n'ont
pas le tremblement de celles de Myrrhine: leur mouvement ressemble au
doux gmissement de l'onde. Aussitt elle redouble les lascives
crispations avec tant d'agilit, qu'un applaudissement universel lui
dcerne les honneurs du triomphe. On passa ensuite  d'autres combats:
on disputa de la beaut, mais aucune de nous n'osa jouter contre le
ventre ferme, gal et poli de Philumne, qui ignore les travaux de
Lucine. La nuit s'coula dans ces plaisirs; nous la terminmes par des
imprcations contre nos amants et par une prire  Vnus, que nous
conjurmes de nous procurer chaque jour de nouveaux adorateurs; car la
nouveaut est le charme le plus piquant de l'amour. Nous tions toutes
ivres, en nous sparant.

Mgare dit, dans sa lettre, que les soupers des htaires
faisaient du bruit dans le monde et que les jeunes Grecs taient fort
curieux d'assister  ces orgies, dans lesquelles on ne leur laissait
pas d'autre rle que celui de spectateurs; mais, ordinairement, les
courtisanes les plus hontes ne voulaient pas que leurs dbauches
secrtes se dvoilassent aux regards d'un homme. Celles qui ne se
laissaient point entraner, par curiosit du moins,  ces scandaleux
excs de dpravation, passaient pour ridicules auprs de leurs
compagnes, et souvent ce reste de pudeur les faisait souponner
d'avoir des infirmits  cacher. Les joueuses de flte ne se
trouvaient pas atteintes par ce soupon, puisqu'elles se montraient
nues dans l'exercice de leur mtier: on ne pouvait donc attribuer
d'autre motif  leur rserve sur le fait de l'amour lesbien, qu'une
prfrence marque pour les sentiments et les plaisirs de l'amour
vritable. C'tait l une cause de railleries qu'on ne leur pargnait
pas. Serais-tu assez chaste pour n'aimer qu'un seul homme? crivait
Mgare  la douce et tendre Bacchis qui n'avait pas voulu se rendre
aux soupers des tribades. Ambitionnerais-tu la rputation que te
donneraient des moeurs si rares, tandis que nous passerions, nous,
pour des courtisanes livres  tout venant? Mgare tait une des
aultrides les plus libertines de son temps, de mme que Bacchis tait
la plus sage des htaires: Tes moeurs, ma trs-chre, crivait 
celle-ci l'htaire Glycre, tes moeurs et ta conduite sont trop
honntes pour l'tat dans lequel nous vivons! Cette honntet de
moeurs tait plus rare encore chez les aultrides que chez les
htaires, quoique les unes et les autres fussent sujettes  se
concentrer dans un seul amour, masculin ou fminin, qui souvent les
ruinait et qui ne les enrichissait jamais. Il n'arrivait gure que les
deux espces d'amour se rencontrassent, et au mme degr, chez la mme
femme; mais cette bizarrerie du coeur et des sens se voyait pourtant
quelquefois chez les aultrides, plus sensuelles et plus passionnes
que les simples htaires. Lucien, dans un de ses _Dialogues des
Courtisanes_, nous montre qu'une joueuse de flte pouvait  la fois
mener deux affections htrognes et se mourir d'amour pour un homme,
pendant qu'elle se livrait sans scrupule  l'amour d'une femme.

Ioesse, qui n'a point exig d'argent de Lysias et qui ne lui accordait
pas des faveurs vnales, se voit tout  coup abandonne par cet amant
 qui elle a sacrifi les offres les plus avantageuses. Elle qui,
heureuse de cette affection dsintresse, vivait avec Lysias aussi
chastement que Pnlope, comme elle ose s'en vanter, elle a perdu,
sans en savoir la raison, la tendresse de ce jeune homme, qu'elle
n'avait pourtant pas engag  tromper son pre ni  voler sa mre,
dtestables conseils qui ne sont que trop familiers aux courtisanes.
Elle pleure, elle gmit, elle essaie d'attendrir Lysias qui ne lui
rpond pas et qui la regarde de travers: Dernirement, lui
dit-elle, lorsque vous vidiez des coupes avec Thrason et Dypile, la
joueuse de flte Cymbalium et Pyrallis, mon ennemie, furent appeles.
Peu m'importe que tu aies bais cinq fois Cymbalium; tu n'humiliais
alors que toi-mme. Mais, Pyrallis! j'ai surpris tous vos signes; tu
lui faisais remarquer la coupe dans laquelle tu buvais, et, en la
rendant  l'esclave charg de la remplir, tu lui ordonnais tout bas de
la porter pleine  Pyrallis. Tu mordis un fruit, et profitant de
l'inattention de Dypile occup de sa conversation avec Thrason, tu
saisis le moment et lanas le fruit dans le sein de Pyrallis, qui
reut l'offrande, la baisa et la cacha comme un trophe. Lysias se
dtourne et passe son chemin. Pythia, la compagne, l'amie favorite de
Ioesse, vient la consoler et la gronder en mme temps! Ces hommes!
s'crie-t-elle ddaigneusement; leur orgueil s'accrot avec notre
passion malheureuse! Ioesse ne fait que se dsesprer davantage;
alors, Pythia s'adresse  Lysias et cherche  le rconcilier avec sa
matresse: Cette Ioesse qui pleure et que vous dfendez, Pythia,
rpond Lysias avec amertume, eh bien! elle me trahit et je l'ai
surprise couche avec un jeune homme. --D'abord, elle est courtisane?
rplique Pythia, qui trouve la chose fort simple; mais enfin, quand
l'avez-vous surprise? --Il y a six jours, raconte en soupirant Lysias;
mon pre, qui n'ignorait point ma passion pour cette vertueuse fille,
m'enferma dans notre maison, en recommandant  l'esclave qui
garde la porte de ne pas l'ouvrir sans qu'on lui en donnt l'ordre.
Moi qui ne pouvais me rsoudre  passer la nuit loin d'elle, j'appelle
Drimon, je le fais placer contre la muraille  l'endroit o elle est
plus basse, je monte sur ses paules et franchis la barrire.
J'arrive; la porte est ferme: la nuit tait au milieu de son cours.
Je n'ai point frapp, mais dmontant la porte (ce n'tait pas la
premire fois), je suis entr sans bruit. Tout dormait: je m'approche
en ttant les murs et je touche au lit... --Que va-t-il dire? murmura
Ioesse. O Crs, je me meurs! --J'entends au souffle qu'on n'est pas
seule, continue Lysias. Je crus d'abord qu'elle tait couche avec une
esclave, avec Lyd. Il en tait bien autrement, Pythia! Ma main, qui
veut s'assurer, rencontre la peau fine et douce d'un tendre
adolescent, nu, exhalant l'odeur des parfums et la tte rase. Oh! si
alors ma main et tenu un glaive, je... Qu'avez-vous  rire, Pythia?
cela est-il donc si risible? --Lysias, s'crie Ioesse, est-ce bien l
le sujet de ce grand courroux? C'tait Pythia couche  mes
cts! --Pourquoi lui dire, Ioesse? interrompt Pythia. --Pourquoi le
taire? ajoute Ioesse. Oui, mon cher Lysias, c'tait Pythia! Dans
l'ennui de ton absence, je la fis venir prs de moi. --Cette tte
rase, c'tait Pythia? objecte l'incrdule Lysias. En ce cas, sa
chevelure a cr prodigieusement en six jours. --Elle s'est fait raser 
la suite d'une maladie, rpond Ioesse: ses cheveux tombaient.
Ceux qu'elle porte ne lui appartiennent pas. Fais-lui voir, Pythia?
achve de convaincre son incrdulit. Le voil, ce fripon d'adolescent
dont Lysias fut jaloux!

Les aultrides, chez lesquelles l'art et l'habitude avaient
singulirement dvelopp les instincts voluptueux, n'taient pas
possdes, comme les htaires, de l'ambition de la fortune; elles
n'aimaient l'argent que pour le dpenser, et elles le gagnaient si
aisment, avec leurs fltes, qu'elles n'avaient pas besoin d'en tirer
d'une source malhonnte. Quand elles excutaient leur musique et leurs
danses, en prsence des convives d'un festin, elles s'animaient
elles-mmes au bruit des applaudissements, et elles subissaient la
raction des dsirs qu'elles avaient communiqus  leur auditoire;
mais une fois les fumes du vin dissipes, elles rentraient, pour
ainsi dire, en possession de leur libre arbitre, et elles refusaient
souvent avec fiert de se mettre  l'encan comme des courtisanes. Il y
avait sans doute des exceptions, mais dans ce cas la joueuse de flte
s'estimait assez pour se faire payer autant que la plus grande
htaire. Ce billet de Philumne  Criton nous apprend jusqu'o pouvait
s'lever le tarif des caresses d'une joueuse de flte  la mode:
Pourquoi vous tourmenter et perdre votre temps  m'crire? j'ai
besoin de 50 pices d'or, et non de vos lettres. Si vous m'aimez,
donnez-les-moi sans retard. Si le dmon de l'avarice ou de la
mesquinerie vous possde, ne me fatiguez plus inutilement. Adieu!
Ptala, dont nous avons vu la correspondance avec son amant Simalion,
tait une fille aussi positive que sa compagne Philumne, mais du
moins avait-elle le droit d'tre plus exigeante, puisque Simalion ne
lui donnait pas mme de quoi acheter une robe et des parfums. Et je
dois tre contente de cet quipage, lui crivait-elle, passer les
jours et les nuits  votre ct, pendant qu'un autre aura sans doute
la bont de pourvoir  mes besoins!... Vous pleurez! oh! cela ne
durera pas. Il me faut, de toute ncessit, un autre amant qui
m'entretienne mieux, car je ne veux pas mourir de faim! Elle envie le
sort d'une joueuse de flte, Phylotis, que le riche Mnclide comble
de prsents tous les jours. Quant  moi, pauvrette, j'ai pour mon
lot, non un amant, mais un pleureur qui croit avoir tout fait en
m'envoyant quelques fleurs, sans doute pour orner le tombeau o me
conduira la mort prmature qu'il me mnage. Il ne saurait que dire,
s'il n'avait  m'apprendre qu'il a pleur toute la nuit!

Ces flteuses, ces danseuses qu'on louait pour les festins et pour les
runions de plaisir, n'avaient pas l'humeur mlancolique, et les
pleurs n'taient gure de leur got,  moins qu'elles n'eussent un
amour dans l'me, ce qui les rendait alors plus dvoues, plus
sensibles, que des vierges et des pouses. Elles avaient toujours le
rire  la bouche, et elles invitaient les convives  la gaiet, 
l'oubli des peines,  l'insouciance de l'avenir. C'tait l d'ailleurs
une des conditions de leur mtier. Un caractre joyeux et dlibr ne
les mettait pas moins en vogue que leur beaut et leur talent: en
vivant au milieu des coupes, elles recevaient les inspirations de
Bacchus, et elles semblaient parfois suivre les leons des Mnades. De
l, ce jeu de mots proverbial, chapp  un pote grec: On trouve
toujours Bacchus  la porte de Cythre. On les accueillait avec
transport dans les maisons o on les appelait, et leur apparition
tait le signal d'un bruyant enthousiasme. Cependant elles taient
quelquefois maltraites; on leur jetait  la tte les vases  boire,
quand elles devenaient cause d'une dispute entre les convives; elles
se voyaient exposes aussi  des brutalits contre lesquelles la loi
ne les dfendait pas, puisqu'elles taient esclaves ou trangres.
Cochlis rencontre Parthnis tout en larmes, meurtrie de coups, ses
vtements en lambeaux, sa flte brise: voici le triste rcit que lui
fait Parthnis. Gorgus l'avait fait venir chez sa matresse Crocale;
celle-ci s'tait donne  Gorgus, riche cultivateur d'no, en
congdiant Dinomaque, soldat tolien qui ne pouvait la payer aussi
cher qu'elle l'exigeait. Gorgus, homme simple, bon et facile, qui
dsirait depuis longtemps possder Crocale, lui avait remis les deux
_talents_ (environ 12,000 francs) que Dinomaque refusait d'apporter 
la belle. Ils taient donc  table, les portes closes, raconte
Parthnis en gmissant; je jouais de la flte. Le repas s'avanait; je
jouais un air dans le mode lydien. Mon cultivateur se levait pour
danser; Crocale applaudissait. Tout tait dlicieux. On est interrompu
par un grand bruit et des cris; la porte de la rue est enfonce;
bientt se prcipitent huit jeunes gens robustes, parmi lesquels se
trouvait Dinomaque. Soudain, tout est culbut, et Gorgus est frapp,
foul aux pieds. Crocale eut le bonheur, je ne sais comment, de se
sauver chez sa voisine Thespiade. Alors Dinomaque se tournant vers
moi: Va  la male heure! dit-il. Ses lourdes mains tombrent sur mes
joues et brisrent ma flte. Gorgus alla se plaindre aux tribunaux,
mais Parthnis, qui n'tait pas citoyenne, n'et pas mme obtenu une
indemnit pour payer ses fltes.

Nous avons dj cit quelques surnoms d'aultrides mls  ceux des
dictriades et des htaires: Sinope ou l'_Abyme_, Synoris ou la
_Lanterne_, taient des joueuses de flte. Ces joueuses-l n'avaient
pas moins d'occasions que les autres courtisanes de gagner l'honneur
ou la honte d'un sobriquet. Mais, en gnral, les surnoms que la voix
publique leur dcernait rappelaient un loge plutt qu'une satire: en
faut-il conclure que les aultrides valaient mieux que leurs rivales
en volupt? Sysimbrion ou le _Serpolet_ exhalait, aprs avoir dans,
une senteur qu'on et dit mane d'une herbe aromatique; Pyrallis ou
l'_Oiseau_ semblait avoir des ailes en dansant; Parne ou
l'_clatante_ mritait surtout cette dnomination quand elle tait
nue; Opora ou l'_Automne_, qui avait fourni au pote Alexis le sujet
et le personnage d'une comdie, ne portait pas d'autres fruits que
ceux de l'amour; Pagis ou le _Gluau_ surpassait encore sa rputation,
et ne laissait plus s'envoler les imprudents qu'elle avait englus;
Thaluse ou la _Fleurie_ brillait comme une fleur; Nicostrate ou le
_Merlan_ se piquait d'tre hermaphrodite; Philmatium ou le _Filet_ ne
s'amusait pas  pcher du fretin; Sige ou le _Promontoire_ tait
clbre par les naufrages des vertus les plus solides. Athne cite
encore beaucoup d'aultrides dont les noms restrent gravs dans la
mmoire des amateurs: Eirnis, Eucle, Gramine, Hirocle, Ionie,
Lopadion, Mconide, Tholyte, Thryallis, etc. Les Dialogues de Lucien
et les Lettres d'Alciphron en ont immortalis quelques autres;
Plutarque lui-mme a consacr un souvenir  l'ardente Phormesium, qui
mourut entre les bras d'un amant, et, selon une version plus
authentique, sur le sein d'une matresse. Mais les dtails
biographiques manquent, pour la plupart de ces clbrits de la
musique et de la danse. On sait seulement que Nmade avait pris le
nom des jeux nmens, parce qu'elle y avait jou de la flte en
l'honneur d'Hercule; on sait que Phylire avait exerc comme simple
htaire avant de se faire aultride; on sait que la fameuse
Simoethe inspira tant d'amour  Alcibiade, qu'il l'enleva aux
Mgariens et refusa de la leur rendre, ce qui fut pour Mgare un deuil
public; on sait que la jeune Anthia, pour employer les expressions du
pote qui l'a clbre, frache comme la fleur dont elle portait le
nom, cessa trop tt de sacrifier  Vnus; on sait que Nanno, matresse
de Mimnerme, tuait tous ses amants, sans qu'ils s'en plaignissent;
enfin on a recueilli dans l'_Anthologie_ une pigramme grecque qui
nous offre la description d'un combat de beaut, dans lequel les
hrones ont voulu garder l'anonyme. Cette pigramme est comme un cri
d'admiration que laisse chapper le juge aprs avoir prononc la
sentence: J'ai jug trois callipyges. M'ayant fait voir  nu leur
brillant clat, elles me prirent pour arbitre. L'une avait les pommes
d'une blancheur blouissante, et l'on y remarquait de petites
fossettes, telles qu'il s'en forme sur les joues des personnes qui
rient. L'autre, tendant les jambes, fit voir, sur une peau aussi
blanche que la neige, des couleurs plus vermeilles que celles des
roses. La troisime, faisant paratre un air tranquille, excitait sur
sa peau dlicate de lgres ondulations. Si Pris, le juge des
desses, avait vu ces callipyges, il n'aurait pas regard ce que lui
montrrent Junon, Minerve et Vnus.

Mais de toutes les aultrides grecques, la plus fameuse sans
comparaison, c'est Lamia, qui fut aime passionnment par Dmtrius
Poliorcte, roi de Macdoine (300 ans avant Jsus-Christ). Elle
tait Athnienne et fille d'un certain Clanor, qu'elle quitta en bas
ge pour aller jouer de la flte en gypte; elle en jouait si bien,
que le roi Ptolme la prit  son service et l'y retint longtemps.
Mais  la suite d'un combat naval o Dmtrius dispersa la flotte de
Ptolme prs de l'le de Cypre, le navire o se trouvait Lamia tomba
au pouvoir du vainqueur, qui se sentit pris d'elle en la voyant, et
qui la prfra constamment  des matresses plus jeunes et plus
belles. Lamia avait alors plus de quarante ans, et comme l'affirme
Plutarque, elle ne se contentait plus de jouer de la flte: elle
exerait ouvertement le mtier de courtisane. Mais du jour o
Dmtrius l'eut honore de ses embrassements, elle repoussa tous les
autres: Certes, depuis cette nuit sacre, crit-elle  son royal
amant dans une lettre admirable recueillie par Alciphron, depuis cette
nuit sacre jusqu'au moment actuel, je n'ai rien fait qui puisse me
rendre indigne de tes bonts, quoique tu m'aies donn le pouvoir
illimit de disposer de moi. Mais ma conduite est sans reproche, et je
ne me permets aucune liaison. Je n'agis point avec toi comme font les
htaires, je ne te trompe point, mon souverain, ainsi qu'elles le
font. Non, par Vnus-Artmis! depuis cette poque, on ne m'a pas crit
ni adress de propositions, car on te craint et on te respecte comme
l'invincible. Lamia, comme elle le dit dans sa lettre, avait conquis,
au moyen de sa flte, ce dompteur de villes. Dmtrius avait
plusieurs matresses qui cherchaient l'une l'autre  se supplanter
dans la faveur du roi: leur beaut, leur jeunesse, leurs grces, leur
esprit, taient les armes dont elles faisaient usage; mais ces
armes-l n'avaient aucun prestige contre Lamia. Son ge, qu'elles lui
reprochaient sans cesse dans leurs pigrammes, ne se montrait jamais
aux yeux de Dmtrius. La jalousie de Lna, de Chrysis, d'Antipyra et
de Dmo s'augmentait en proportion de l'amour du roi pour leur rivale.
Dans un souper o Lamia jouait de la flte, Dmtrius en extase
demanda vivement  Dmo: Eh bien! comment la trouves-tu? --Comme une
vieille, rpondit perfidement Dmo. Une autre fois Dmtrius, qui ne
cachait pas la prfrence qu'il accordait  Lamia, dit  Dmo:
Vois-tu le beau fruit qu'elle m'envoie! --Si vous vouliez passer la
nuit avec ma mre, rpondit aigrement Dmo, ma mre vous enverrait un
fruit encore plus beau. Dmtrius avait l'air de ne point entendre.
Lamia pardonnait aussi  ses rivales, parce qu'elle ne les craignait
pas, mais elle conut pourtant un vif ressentiment  l'gard de Lna
qui avait tout fait pour la perdre.

Machon, qui cite Athne en ajoutant de nouvelles obscnits  celles
du pote grec, nous initie  quelques-uns des secrets amoureux de
cette vieille joueuse de flte; il dit positivement que Dmtrius,
dans le lit de sa matresse, s'imaginait encore l'entendre et
suivait avec dlices la cadence qui l'avait charm pendant le souper:
_Ait Demetrium ab incubante Lamia concinne suaviterque subagitatum
fuisse_; mais cette version latine n'a pas la ptulance du grec. Il
dit encore que, de tous les parfums que l'Asie savait extraire des
plantes, aucun n'tait aussi agrable  l'odorat de Dmtrius que les
impures manations du corps de Lamia (_cum pudendum manu confricuisset
ac digitis contrectasset_). Lamia, dans ses fureurs amoureuses,
oubliait qu'elle avait affaire  un roi et elle le tenait enchan et
haletant sous l'empire de ses morsures brlantes. On prtendait que
c'tait l l'origine du surnom de _Lamia_, qui signifie _larve_,
espce de mauvais esprit femelle, qu'on accusait de sucer le sang des
personnes endormies. Les ambassadeurs de Dmtrius se permirent de
faire allusion  ces pisodes de l'amour de Lamia, lorsqu'ils
rpondirent en riant  Lysimachus qui leur faisait remarquer les
blessures qu'il avait reues dans une lutte terrible avec un lion:
Notre matre pourrait vous montrer aussi les morsures qu'une bte
plus redoutable, une lamie, lui a faites au cou! Dmtrius ne mettait
pas moins d'emportement dans ses caresses. Au retour d'un voyage, il
court embrasser son pre et le presse dans ses bras avec tant
d'effusion que le vieillard s'crie: On croirait que tu embrasses
Lamia! On disait, en effet, que Dmtrius tait aim de ses
matresses, mais qu'il n'aimait que Lamia. Un jour, pourtant, il
eut l'air de lui prfrer Lna; mais Lamia, lui passant les bras
autour du cou, l'entrana doucement vers sa couche, en lui murmurant 
l'oreille: Eh bien! tu auras aussi Lna, quand tu voudras! On
appelait +Leainan+ dans la langue rotique un des mystres les
plus malhonntes du mtier des htaires, et Lamia, en prononant le
nom de sa rivale, ne parlait que d'une posture lascive qui lui
convenait mieux qu' Lna. Aussi, l'amour de Dmtrius pour cette
vieille enchanteresse ne connaissait-il plus de bornes. Les
plaisanteries glissaient sur cet amour sans l'entamer, et le roi de
Macdoine, tout en avouant que sa Lamia n'tait plus jeune, prtendait
que la desse Vnus tait plus vieille encore, sans tre moins adore.
Lysimachus, dans sa sauvage royaut de Thrace, se moquait des moeurs
voluptueuses de la cour de Dmtrius qu'il devait combattre et
dtrner un jour: Ce grand roi, disait-il, n'a pas peur des spectres,
ni des larves, puisqu'il couche avec Lamia. L'pigramme fut rapporte
 Dmtrius qui rpondit: La cour de Lysimachus ressemble  un
thtre comique; on n'y voit que des personnages dont le nom est de
deux syllabes, tels que Paris, Bithes et tant d'autres bouffons.
Lysimachus ne voulut pas avoir le dernier mot: Mon thtre comique
est plus honnte que son thtre tragique, rpliqua-t-il; on n'y voit
pas de joueuse de flte ni de courtisane. --Ma courtisane, rpliqua
Dmtrius, est plus chaste que sa Pnlope! Et ils devinrent
ennemis irrconciliables.

Lamia, pour captiver ainsi le roi de Macdoine, mettait  profit le
jour et la nuit, avec un art merveilleux; la nuit, elle forait son
amant  reconnatre quelle n'avait pas d'gale; le jour, elle lui
crivait des lettres charmantes, elle l'amusait par de vives et
spirituelles reparties, elle l'enivrait des sons de sa flte, elle le
flattait surtout: Roi puissant, lui crivait-elle, tu permets  une
htaire de l'adresser des lettres, et tu penses qu'il n'est pas
indigne de toi de consacrer quelques moments  mes lettres, parce que
tu t'es consacr toi-mme  ma personne! Mon souverain, lorsque, hors
de ma maison, je t'entends ou je te vois, orn du diadme, entour de
gardes, d'armes et d'ambassadeurs, alors, par Vnus Aphrodite! alors
je tremble et j'ai peur; alors je dtourne de toi mes regards, comme
je les dtourne du soleil pour ne pas tre blouie, alors je reconnais
en toi, Dmtrius, le vainqueur des villes. Que ton regard est
terrible et guerrier! A peine en puis-je croire mes yeux, et je me
dis: O Lamia, est-ce l vritablement cet homme dont tu partages le
lit? Dmtrius avait battu les Grecs devant phse, et Lamia
clbrait cette victoire avec sa flte, en chantant: Les lions de la
Grce sont devenus des renards  phse. Dmtrius mprisait les
Athniens qu'il avait vaincus et dtestait les Spartiates qu'il avait
dompts: Les excrables Lacdmoniens, pour avoir l'air de
vritables hommes, lui crivait-elle, ne cesseront de blmer, dans
leurs dserts et sur leur Taygte, nos festins splendides et d'opposer
 ton urbanit la grossiret de Lycurgue. Lamia avait souvent les
boutades les plus heureuses. Une nuit, dans un souper, on vint 
parler du jugement attribu  Bocchoris, roi d'gypte: un jeune
gyptien, n'ayant pas la somme que lui demandait une htaire nomme
Thonis, invoqua les dieux qui lui envoyrent en songe ce que cette
belle fille lui refusait en ralit; Thonis l'apprit et rclama son
salaire. De l, procs pendant au tribunal de Bocchoris. Le roi couta
les parties et ordonna au jeune homme de compter la somme que
demandait Thonis, de la mettre dans un vase et de faire passer le vase
sous les yeux de la courtisane, pour lui prouver que l'imagination
tait l'ombre de la vrit. Que pense Lamia de ce jugement? dit
Dmtrius. --Je le trouve injuste, repartit aussitt Lamia, car l'ombre
de cet argent n'a point amorti le dsir de Thonis, tandis que le songe
a satisfait la passion de son amant.

Dmtrius payait en roi. Quand il fut matre d'Athnes, il exigea des
Athniens une somme de 250 talents (prs de deux millions de notre
monnaie), et il fit lever cet impt avec une singulire rigueur, comme
s'il avait eu besoin de la somme sur-le-champ. Lorsqu'elle fut runie
 grand'peine: Qu'on la donne  Lamia, dit-il, pour acheter du
savon! Les Athniens se vengrent de cette odieuse exaction, en
disant que Lamia devait avoir le corps bien sale, pour que tant de
savon ft ncessaire pour sa toilette. Lamia tait donc fort riche,
mais elle dpensait autant qu'une reine. Elle fit construire des
difices superbes, entre autres le Poecile de Sicyone, dont le pote
Polmon publia la description. Elle donnait  Dmtrius des festins
dont la magnificence surpassait tout ce que l'histoire a racont de
ceux des rois de Babylone et de Perse. Il y en eut un qui cota des
sommes fabuleuses et qui fut chant aussi par Polmon. Je suis sre,
crivait-elle  Dmtrius, que le festin que je compte donner en ton
honneur, dans la maison de Thrippidios,  la fte d'Aphrodite,
attirera l'attention non-seulement de la ville d'Athnes, mais mme de
toute la Grce. Plutarque affirme qu'elle mit  contribution tous les
officiers de Dmtrius, sous prtexte de couvrir les frais de ces
repas, qu'elle se faisait en mme temps rembourser par le roi et par
les Athniens. Quoique Athnienne, elle ne mnagea ni la bourse ni
l'amour-propre de ses concitoyens. Lorsque la mort l'eut frappe au
milieu de ses orgies, Dmtrius Poliorcte la pleura, et les Athniens
la divinisrent, en lui levant un temple sous le nom de Vnus-Lamia.
Dmtrius, indign de tant de bassesse, s'cria qu'on ne verrait plus
aux enfers un seul Athnien de grand coeur. Il n'aurait garde d'y
descendre, dit la cruelle Dmo, de peur d'y rencontrer Lamia.




CHAPITRE X.

  SOMMAIRE. --Les concubines athniennes. --Leur rle dans le
  domicile conjugal. --But que remplissaient les courtisanes dans la
  vie civile. --En quoi l'htaire diffrait de la fille publique.
  --Origine du mot _htaire_. --Vicissitudes de ce mot. --Les
  _htaires_ de Sapho. --Les _bonnes amies_ ou grandes htaires.
  --Leur position sociale. --Les _familires_ et les _philosophes_.
  --Prfrences que les Athniens accordaient aux courtisanes sur
  leurs femmes lgitimes. --Portrait de la femme de bien, par le
  pote Simonide. --Les neuf espces de femmes de Simonide. --Les
  femmes honntes. --Axiome de Plutarque. --Loi du divorce.
  --Alcibiade et sa femme Hipparte devant l'archonte. --Avantages
  des htaires sur les femmes maries. --Influence des courtisanes
  sur les lettres, les sciences et les arts. --Action salutaire de
  la Prostitution dans les moeurs grecques. --Les jeunes garons.
  --Les deux portraits d'Alcibiade. --L'aultride Dros et le
  philosophe Aristnte. --Les philosophes, corrupteurs de la
  jeunesse. --Thas et Aristote. --Les plaisirs _ordinaires_ des
  htaires et les amours _extraordinaires_ de la philosophie.
  --Gygs, roi de Lydie. --Les Ptolmes. --Alexandre-le-Grand et
  l'Athnienne Thas. --Mariage de cette courtisane. --Hommes
  illustres qui eurent pour mres des courtisanes.


Nous avons, dit Dmosthne dans son plaidoyer contre Nra, nous
avons des courtisanes (+hetairas+) pour le plaisir, des
concubines (+pallakides+) pour le service journalier, mais des
pouses pour nous donner des enfants lgitimes et veiller fidlement 
l'intrieur de la maison. Ce prcieux passage de l'orateur grec nous
initie  tout le systme des moeurs grecques, qui tolraient l'usage
des concubines et des courtisanes,  la porte mme du sanctuaire
conjugal. Les concubines, au sujet desquelles on trouve trs-peu de
renseignements dans les crivains grecs, taient des esclaves qu'on
achetait ou des servantes qu'on prenait  louage, et qui devaient, au
besoin, servir  satisfaire les sens de leurs matres: il n'y avait l
ni amour, ni libertinage; c'tait un simple service, quoique d'une
nature plus dlicate que tous les autres. Aussi, une femme lgitime ne
daignait-elle pas s'offenser, ni mme s'tonner de voir sous ses yeux,
et dans sa propre maison, servantes ou esclaves, faire acte de
servitude ou de soumission en s'abandonnant  son mari. Elle-mme,
rduite  un tat d'infriorit et d'obissance dans le mariage, elle
n'avait point  s'immiscer en ces sortes de choses qui ne la
regardaient pas, puisqu'il n'en pouvait sortir que des btards. Les
concubines faisaient donc partie essentielle du domicile des poux:
elles avaient surtout leur rle marqu et, en quelque sorte, autoris,
pendant les maladies, les couches et les autres empchements de la
vritable pouse. Leur existence s'coulait silencieuse, 
l'ombre du foyer domestique, et elles vieillissaient ignores au
milieu des travaux manuels, bien qu'elles eussent donn des fils 
leurs matres, des fils qui n'avaient aucun droit de famille, il est
vrai, et qui taient par leur naissance mme dshrits du titre de
citoyen.

Les courtisanes formaient une catgorie absolument diffrente des
concubines, et elles remplissaient pourtant un but analogue dans
l'conomie de la vie civile: elles taient des instruments de plaisir
pour les hommes maris. Voil comment leur destination avait t
sanctionne par l'usage et l'habitude, sinon par la loi, et, sous cette
dnomination gnrale de courtisanes, on comprenait  la fois toutes les
espces d'htaires, sans mettre  part les aultrides et les
dictriades. Mais nanmoins on distinguait de la fille publique
proprement dite (+porns+) l'htaire, dont Anaxilas fait, pour ainsi
dire, cette dfinition dans sa comdie du _Monotropos_: Une fille qui
parle avec retenue, accordant ses faveurs  ceux qui recourent  elle
dans leurs besoins de nature, a t nomme htaire ou bonne amie, 
cause de son htairie ou bonne amiti. L'origine du mot _htaire_ n'est
pas douteuse, et l'on voit, dans une foule de passages des auteurs
grecs, que ce mot, honnte d'abord, avait fini par subir les
vicissitudes d'une application vicieuse. Il est certain que, bien avant
les progrs de l'htairisme rotique, les femmes et filles de condition
libre appelaient _htaires_ leurs connaissances intimes et leurs
meilleures amies (+philas hetairas+). La tradition du mot s'tait
perptue depuis Latone et Niob qui se chrissaient comme deux
htaires, selon l'expression du mythologue grec. Il est vrai que,
depuis, Sapho qualifia de la sorte ses Lesbiennes: Je chanterai
d'agrables choses  mes htaires! disait-elle dans ses posies. Le
vrai sens du mot _htaire_ commenait  se dnaturer. Il tait encore
assez honnte toutefois, pour que le pote Antiphane ait pu dire dans
son _Hydre_: Cet homme avait pour voisine une jeune fille; il ne l'eut
pas plutt vue qu'il devint amoureux de cette citoyenne, qui n'avait ni
tuteur, ni parent. C'tait, d'ailleurs, une fille qui annonait le
penchant le plus honnte, vraiment htaire (+onts hetairas+). Athne
parle aussi de celles qui sont vraiment htaires, qui peuvent, dit-il,
donner une amiti sincre, et qui, seules entre toutes les femmes, ont
reu ce nom du mot _amiti_ (+hetaireia+), ou du surnom mme de Vnus,
que les Athniens ont qualifie d'Htaire. Le mot fut bientt dtourn
de sa premire acception, et on le laissa en toute proprit aux femmes
qui taient, en effet, des amies faciles pour tout le monde. Cependant
il y eut encore de frquentes erreurs d'attribution, et les grammairiens
crurent y remdier en modifiant l'accentuation du mot, avec lequel le
pote Mnandre jouait ainsi: Ce que tu as fait, dit-il, n'est pas le
propre des amis (+hetarn+), mais des courtisanes (+hetairn+). On
devine tout de suite le chemin qu'avait fait le mot original en partant
de son sens honnte, lorsqu'on entend le pote phippus, dans sa comdie
intitule le _Commerce_, caractriser en ces termes les caresses des
_bonnes amies_: Elle le baise, non en serrant les lvres, mais bouche
bante, comme font les oiseaux, et elle lui rend la gaiet.

Ces _bonnes amies_, parmi lesquelles nous ne rangerons pas les
dictriades, les aultrides et les htaires subalternes ou courtisanes
vagabondes, occupaient  Athnes la place d'honneur dans le grand
banquet de la Prostitution. Elles dominaient, elles clipsaient les
femmes honntes; elles avaient des clients et des flatteurs; elles
exeraient une influence permanente sur les vnements politiques, en
influant sur les hommes qui s'y trouvaient mls; elles taient comme
les reines de la civilisation attique. On peut les diviser en deux
classes distinctes qui se faisaient des emprunts rciproques: les
_Familires_ et les _Philosophes_. Ces deux classes, galement
intressantes et recherches, constituaient l'aristocratie des
prostitues. Les _philosophes_,  force de vivre dans la socit des
savants et des lettrs, apprenaient  imiter leur jargon et  se
plaire dans leurs tudes; les _familires_, moins instruites ou moins
pdantes, se recommandaient aussi par leur esprit, et s'en servaient
galement pour charmer les hommes minents qu'elles avaient attirs
par leur beaut ou par leur rputation. Chacune de ces grandes
htaires avait sa cour et son cortge d'adorateurs, de potes, de
capitaines et d'artistes; chacune avait ses amitis et ses haines;
chacune, son crdit et son pouvoir. Ce fut sous Pricls et  son
exemple, que les Athniens se passionnrent pour ces sirnes et pour
ces magiciennes, qui firent beaucoup de mal aux moeurs et beaucoup
de bien aux lettres et aux arts. Pendant cette priode de temps, on
peut dire qu'il n'y eut pas d'autres femmes en Grce, et que les
vierges et les matrones se tinrent caches dans le mystre du gynce
domestique, tandis que les htaires s'emparaient du thtre et de la
place publique. Ces htaires taient la plupart des citoyennes
dchues, des beauts et des talents cosmopolites.

La prfrence que les Athniens de distinction accordaient  ces
femmes-l sur leurs femmes lgitimes, cette prfrence ne se conoit
que trop, quand on compare les unes aux autres, quand on se rend
compte du dsenchantement qui accompagnait presque toujours les
relations intimes d'un mari avec sa femme. Ce qui faisait le prestige
d'une htaire aurait fait la honte d'une femme marie; ce qui faisait
la gloire de celle-ci et fait le ridicule de celle-l. L'une
reprsentait le plaisir, l'autre le devoir; l'une appartenait 
l'intrieur de la maison, et l'autre au dehors. Elles restrent toutes
deux dans les limites troites de leur rle, sans vouloir empiter
alternativement sur leur domaine rciproque. Le vieux pote
Simonide s'est plu  faire le portrait de la femme de bien, qu'il
suppose issue de l'abeille: Heureux le mortel qui en trouve une pour
sa femme! dit-il. Seule parmi toutes les autres, le vice n'eut jamais
d'accs dans son coeur; elle assure  son mari une vie longue et
tranquille. Vieillissant avec lui dans le plus touchant accord; mre
d'une famille nombreuse dont elle fait ses dlices; distingue parmi
les autres femmes dont elle est l'exemple et la gloire, on ne la voit
point perdre son temps  de vaines conversations. La modestie rgne
dans ses propos et semble donner plus d'clat aux grces qui
l'accompagnent et qui se rpandent sur toutes ses occupations. Or,
ces occupations consistaient en soins de mnage, en travaux
d'aiguille, en fonctions d'pouse, de nourrice ou de mre. Simonide
compte neuf autres espces de femmes, qu'il suppose cres avec les
lments du pourceau, du renard, du chien, du singe, de la jument, du
chat et de l'ne: c'tait, selon ce grossier satirique, dans ces
diverses espces qu'il fallait chercher les htaires.

Le nom d'une femme honnte, dit Plutarque, doit tre, ainsi que sa
personne, enferm dans sa maison. Thucydide avait exprim la mme
ide, longtemps avant lui: La meilleure femme est celle dont on ne
dit ni bien ni mal. Cette maxime rsume le genre de vie que menait la
matrone athnienne. Elle ne sortait pas de sa maison; elle ne
paraissait ni aux jeux publics ni aux reprsentations du thtre;
elle ne se montrait dans les rues, que voile et dcemment vtue, sous
peine d'une amende de 1,000 drachmes que lui imposaient alors les
magistrats nomms _ginecomi_, en faisant afficher la sentence aux
platanes du Cramique. Elle n'avait d'ailleurs aucune lecture, aucune
instruction; elle parlait mal sa langue, et elle n'entendait rien aux
raffinements de la politesse, aux variations de la mode, aux plus
simples notions de la philosophie. Elle n'inspirait donc  son poux
d'autre sentiment qu'une froide ou tendre estime. Un mari qui se ft
permis d'aimer sa femme avec transport et avec volupt, aurait t
blm de tout le monde, suivant l'axiome formul par Plutarque: On ne
peut pas vivre avec une femme honnte comme avec une pouse et une
htaire  la fois. L'empire de la femme marie finissait  la porte
de sa maison, l o commenait celui du mari; elle n'avait donc pas le
droit de le suivre ni de le troubler dans sa vie extrieure, et elle
tait cense ignorer ce qui se passait hors de chez elle. Toutefois,
dans certaines circonstances, en vertu d'une ancienne loi tombe en
dsutude, elle pouvait se plaindre aux magistrats et demander le
divorce, si les excs de son mari lui devenaient insupportables.
Ainsi, Hipparte, chaste pouse d'Alcibiade qu'elle aimait, et dont
l'inconstance la dsolait, voyant que ce mari libertin la dlaissait
pour frquenter des trangres de mauvaise vie, se retira chez
son frre et rclama le divorce. Alcibiade prit gaiement la chose et
dclara que sa femme devait apporter chez l'archonte les pices du
divorce: elle y vint, Alcibiade y vint aussi; mais, au lieu de se
justifier, il emporta entre ses bras la plaignante, qu'il ramena de la
sorte au domicile conjugal. Ordinairement les matrones ne se
plaignaient pas, de peur de paratre abdiquer leur dignit. Le seul
privilge dont elles fussent jalouses, c'tait la lgitimit des
enfants issus du mariage lgal. Dmosthne conjurait l'aropage de
condamner la courtisane Nra, pour que des femmes honntes,
disait-il, ne fussent pas mises au mme rang qu'une prostitue; pour
que des citoyennes, leves avec sagesse par leurs parents, et maries
suivant les lois, ne fussent pas confondues avec une trangre qui
plusieurs fois en un jour s'tait livre  plusieurs hommes, de toutes
les manires les plus infmes, et au gr de chacun.

Les htaires avaient donc d'invincibles avantages sur les femmes
maries: elles ne paraissaient qu' distance, il est vrai, dans les
crmonies religieuses; elles ne participaient point aux sacrifices,
elles ne donnaient pas le jour  des citoyens; mais combien de
compensations douces et fires pour leur vanit de femme! Elles
faisaient l'ornement des jeux solennels, des exercices guerriers, des
reprsentations scniques; elles seules se promenaient sur des chars,
pares comme des reines, brillantes de soie et d'or, le sein nu,
la tte dcouverte; elles composaient l'auditoire d'lite dans les
sances des tribunaux, dans les luttes oratoires, dans les assembles
de l'Acadmie; elles applaudissaient Phidias, Apelles, Praxitle et
Zeuxis, aprs leur avoir fourni des modles inimitables; elles
inspiraient Euripide et Sophocle, Mnandre, Aristophane et Eupolis, en
les encourageant  se disputer la palme du thtre. Dans les occasions
les plus difficiles, on ne craignait pas de se guider d'aprs leurs
conseils; on rptait partout leurs bons mots, on redoutait leur
critique, on tait avide de leurs loges. Malgr leurs moeurs
habituelles, malgr le scandale de leur mtier, elles rendaient
hommage aux belles actions, aux nobles ouvrages, aux grands
caractres, aux talents sublimes. Leur blme ou leur approbation tait
une rcompense ou un chtiment, qu'on ne dtournait pas aisment de la
vrit et de la justice. Leur charmant esprit, cultiv et fleuri,
crait autour d'elles l'mulation du beau et la recherche du bien,
rpandait les leons du got, perfectionnait les lettres, les sciences
et les arts, en les illuminant des feux de l'amour. L tait leur
force, l tait leur sduction. Admires et aimes, elles excitaient
leurs adorateurs  se rendre dignes d'elles. Sans doute elles taient
les causes fltrissantes de bien des dbauches, de bien des
prodigalits, de bien des folies; quelquefois elles amollissaient les
moeurs, elles dgradaient certaines vertus publiques, elles
affaiblissaient les caractres et dpravaient les mes; mais en mme
temps elles donnaient de l'lan  de gnreuses penses,  des actes
honorables de patriotisme et de courage,  des oeuvres de gnie, 
de riches inventions de posie et d'art.

Leur action tait surtout bienfaisante contre un vice odieux et
mprisable, qui, originaire de Crte, s'tait propag dans toute la
Grce et jusqu'au fond de l'Asie. L'auteur du _Voyage d'Anacharsis_
dit avec raison que les lois protgeaient les courtisanes pour
corriger des excs plus scandaleux. Les liaisons amicales des jeunes
Grecs dgnraient d'ordinaire, except  Sparte, en dbauches
infmes, que l'habitude avait fait passer dans les moeurs, et que
d'indignes philosophes avaient la turpitude d'encourager. Solon avait
dj fond son fameux dictrion, et tax  une obole le service public
qu'on y trouvait, pour fournir une distraction facile aux gots
dissolus des Athniens, et pour faire une concurrence morale au
dsordre honteux de l'amour antiphysique; mais cette concurrence fut
bien plus active et plus puissante, lorsque les htaires se chargrent
de l'tablir. Elles firent rougir ceux qui les approchaient aprs
s'tre souills dans un immonde commerce rprouv par la nature; elles
employrent tous les artifices de la coquetterie, pour tre prfres
aux jeunes garons qui servaient d'auxiliaires  la Prostitution la
plus abominable; mais elles n'eurent pas toujours l'avantage sur
ces effmins, au menton pil, aux cheveux ondoyants, aux ongles
polis, aux pieds parfums. Il y avait des perversits incorrigibles,
et les dbauchs, qui leur rendaient hommage avec le plus
d'enthousiasme, rservaient une part de leurs apptits sensuels pour
un autre culte que le leur. L'opinion, par malheur, ne venait point en
aide aux admonitions et au bon exemple des courtisanes, qui frappaient
en vain de rprobation les souillures que tolrait l'indulgence des
hommes. Tous les jours,  Athnes et  Corinthe, les marchands
d'esclaves amenaient de beaux jeunes garons, qui n'avaient pas
d'autre mrite que leur figure et leur beaut physique: le prix de ces
esclaves ne faisait pas baisser pourtant celui des htaires, mais on
les achetait souvent fort cher pour leur donner dans la maison
l'emploi des concubines. L'honntet publique et la pudeur conjugale
ne s'indignaient pas de cette abomination. Quant aux jeunes citoyens,
qui, comme Alcibiade, par leurs grces corporelles et leur sduisante
physionomie, excitaient beaucoup de ces passions ignobles, ils taient
honors au lieu d'tre conspus; ils occupaient la premire place dans
les jeux; ils portaient des habits d'toffe prcieuse qui les
faisaient reconnatre; ils recueillaient sur leur passage l'clatant
tmoignage de l'immoralit publique. C'taient l les rivaux que les
htaires essayaient constamment de dtrner ou d'effacer; c'tait
l le triomphe de la corruption, contre lequel les htaires
protestaient sans cesse. Lorsque Alcibiade se fut fait peindre, pour
ainsi dire, sous ses deux faces, nu et recevant la couronne aux jeux
Olympiques, nu et encore vainqueur sur les genoux de la joueuse de
flte Nma, les htaires d'Athnes formrent une ligue pour faire
exiler cet Adonis qui leur causait un si grave prjudice. Elles se
bornaient parfois  combattre leurs adversaires par le mpris et le
ridicule. Dans un Dialogue de Lucien, une aultride, Dros, est prive
de son amant, le jeune Clinias; c'est Aristnte, le plus infme des
philosophes, dit-elle, qui le lui a enlev: Quoi! s'crie
Chlidonium, ce visage renfrogn et hriss, cette barbe de bouc,
qu'on voit se promener au milieu des jeunes gens dans le Poecile!
Dros lui raconte alors que depuis trois jours Aristnte, qui s'est
empar de cet innocent, promet de l'lever au rang des dieux, et lui
fait lire les Colloques obscnes des anciens philosophes: En un mot,
dit-elle, il assige le pauvre jeune homme! --Courage! nous
l'emporterons, rpond Chlidonium; je veux crire sur les murs du
Cramique: Aristnte est le corrupteur de Clinias.

Les htaires fuyaient donc les philosophes qui corrompaient ainsi la
jeunesse, mais elles recherchaient ceux qui avaient une philosophie
moins hostile aux femmes. Elles faisaient encore plus de cas des
potes et des auteurs comiques, parce qu'elles participaient presque 
leurs succs: Que serait Mnandre sans Glycre? crit cette
spirituelle htaire au grand comique grec. Quelle autre te servirait
comme moi, qui te prpare tes masques, qui te donne tes habits, qui
sais me prsenter  temps sur l'avant-scne, saisir les
applaudissements du ct d'o ils partent, et les dterminer  propos
par le battement de mes mains? Potes et auteurs comiques n'taient
pas riches, et ne pouvaient gure payer qu'en vers les faveurs qu'on
leur accordait; mais ces vers ajoutaient du moins  la clbrit de
celle qui les avait inspirs, et elle tait sre aussi d'chapper aux
sarcasmes du pote: Je te demande avec instance, mon cher Mnandre,
crivait la mme Glycre, de mettre au rang de tes pices favorites la
comdie dans laquelle tu me fais jouer le principal rle, afin que si
je ne t'accompagne pas en gypte, elle me fasse connatre  la cour de
Ptolme, et qu'elle apprenne  ce roi l'empire que j'ai sur mon
amant. Cette comdie portait le nom mme de Glycre. D'autres
courtisanes voulurent avoir de mme leur nom en titre de comdie, et
l'on vit Anaxilas, Eubule et d'autres se prter au caprice de leurs
matresses. Quant aux philosophes qui n'avaient pas de semblables
moyens d'illustrer ces belles capricieuses, et de les mettre  la
mode, ils taient traits par elles avec moins d'gards, et si on ne
leur riait pas au nez, si ou ne leur tirait pas la barbe, on leur
tournait souvent le dos, surtout s'ils parlaient trop: Sera-ce,
crivait Thas  Euthydme, sera-ce parce que nous ignorons la cause
de la formation des nues et la proprit des atomes, que nous vous
paraissons au-dessous des sophistes? Mais sachez que j'ai perdu mon
temps  m'instruire de ces secrets de votre philosophie, et que j'en
ai raisonn peut-tre avec autant de connaissance que votre matre.
C'tait pourtant Aristote  qui Thas osait faire ainsi la grimace, en
l'accusant d'avoir une feinte aversion pour les femmes: Pensez-vous
qu'il y ait, disait-elle, tant de diffrence entre un sophiste et une
courtisane? S'il y en a, ce n'est que dans les moyens qu'ils emploient
pour persuader; l'un et l'autre ont le mme but: recevoir. Elle
voulait parier avec Euthydme qu'elle viendrait  bout, en une nuit,
de cette austrit factice, et qu'elle forcerait bien Aristote  se
contenter des plaisirs _ordinaires_. Les courtisanes taient toujours
en dispute avec les philosophes, avec qui elles se raccommodaient pour
se brouiller de nouveau. Leur gros grief contre la philosophie semble
avoir t surtout son indulgence ou son penchant pour les amours
_extraordinaires_.

Si les philosophes n'avaient pas la force d'me de rsister aux
attraits d'une courtisane, on ne doit pas s'tonner que les plus
grands hommes de la Grce aient cd galement  leurs sductions. On
en citerait bien peu qui soient rests matres d'eux-mmes en
prsence de tous les enchantements de la beaut, de la grce, de
l'instruction et de l'esprit. Les rois aussi mettaient leur diadme
aux pieds de ces dominatrices charmantes,  l'instar de Gygs, roi de
Lydie, qui pleurant une courtisane lydienne, qu'il jugeait
incomparable, lui fit lever un tombeau pyramidal si lev qu'on
l'apercevait de tous les points de ses tats. Parmi les rois que les
courtisanes grecques subjugurent avec le plus d'adresse, nous avons
dj cit les Ptolmes d'gypte. Alexandre le Grand, qui emmenait
avec lui, dans ses expditions, l'Athnienne Thas, semblait avoir
lgu avec son vaste empire  ses successeurs le got des htaires
grecques et des joueuses de flte ioniennes. Quelques-unes de ces
favorites, plus habiles ou plus heureuses que leurs concurrentes,
russirent  se faire pouser. Ainsi, aprs la mort d'Alexandre,
Thas, qu'il avait presque divinise en l'aimant, se maria avec un de
ses gnraux, Ptolme, qui fut roi d'gypte, et qui eut d'elle trois
enfants. Les htaires cependant n'taient pas aptes  fournir une
nombreuse progniture; la plupart restaient striles. L'histoire
mentionne nanmoins plusieurs hommes illustres qui eurent pour mres
des courtisanes: Philtaire, roi de Pergame, tait fils de Boa,
joueuse de flte paphlagonienne; le gnral athnien Timothe, fils
d'une courtisane de Thrace; le philosophe Bion, fils d'une htaire de
Lacdmone, et le grand Thmistocle, fils d'Abrotone, dictriade taxe
 une obole.




CHAPITRE XI.

  SOMMAIRE. --Les htaires _philosophes_. --La Prostitution protge
  par la philosophie. --Systmes philosophiques de la Prostitution.
  --La Prostitution _lesbienne_. --La Prostitution _socratique_.
  --La Prostitution _cynique_. --La Prostitution _picurienne_.
  --Philosophie amoureuse de Mgalostrate, matresse du pote
  Alcman. --Sapho. --Clis, sa fille. --Sapho _mascula_. --Ode
  saphique traduite par Boileau Despraux. --Les lves de Sapho.
  --Amour effrn de Sapho pour Phaon. --Source singulire de cet
  amour. --Suicide de Sapho. --Le saut de Leucade. --L'htaire
  philosophe Lna, matresse d'Harmodius et d'Aristogiton. --Son
  courage dans les tourments. --Sa mort hroque. --Les Athniens
  lvent un monument  sa mmoire. --L'htaire philosophe Clonice.
  --Meurtre involontaire de Pausanias. --L'htaire philosophe
  Tharglie. --Mission difficile et dlicate dont la chargea Xerxs,
  roi de Perse. --Son mariage avec le roi de Thessalie. --Aspasie.
  --Son cortge d'htaires. --Elle ouvre une cole  Athnes, et y
  enseigne la rhtorique. --Amour de Pricls pour cette courtisane
  philosophe. --Chrysilla. --Pricls pouse Aspasie. --Socrate et
  Alcibiade, amants d'Aspasie. --Dialogue entre Aspasie et Socrate.
  --Pouvoir d'Aspasie sur l'esprit de Pricls. --Guerres de Samos
  et de Mgare. --Aspasie et la femme de Xnophon. --Aspasie accuse
  d'athisme par Hermippe. --Pricls devant l'aropage.
  --Acquittement d'Aspasie. --Exil du philosophe Anaxagore et
  du sculpteur Phidias, amis d'Aspasie. --Mort de Pricls.
  --Aspasie se remarie avec un marchand de grains. --Croyance des
  Pythagoriciens sur l'me d'Aspasie. --La seconde Aspasie, dite
  Aspasie _Milto_. --Le cynique Crats. --Passion insurmontable que
  ressentit Hipparchia pour ce philosophe. --Leur mariage. --Cynisme
  d'Hipparchia. --Les _hypothses_ de cette philosophe. --Portrait
  des disciples de Diogne par Aristippe. --Les htaires
  _pythagoriciennes_. --La mathmaticienne Nicarte, matresse de
  Stilpon. --Philnis et Lontium, matresses d'picure. Amour
  passionn d'picure pour Lontium. --Lettre de cette courtisane 
  son amie Lamia. --Son amour pour Timarque, disciple d'picure.
  --Son portrait par le peintre Thodore. --Ses crits. --Sa fille
  Dana, concubine de Sophron, gouverneur d'phse. --Mort de Dana.
  --Archanasse de Colophon, matresse de Platon. --Bacchis de
  Samos, matresse de Mnclide, etc. --Clbration des courtisanes
  par les philosophes et les potes.


Il faut attribuer surtout l'origine et le progrs de l'htairisme grec
aux courtisanes qui s'intitulaient philosophes, parce qu'elles
suivaient les leons des _philosophes_, et servaient  leurs amours.
Ces philosophes htaires avaient mis de la sorte la Prostitution sous
l'gide de la philosophie, et toutes les femmes, qui, par temprament,
par cupidit ou par paresse, s'abandonnaient aux drglements d'une
vie impudique, pouvaient s'autoriser de l'exemple et des prouesses de
Sapho, d'Aspasie et de Lontium. Il y eut sans doute un grand nombre
d'htaires qui se distingurent dans les diffrentes coles de
philosophie, mais l'histoire n'a consacr que dix ou douze noms, qui
reprsentent seuls pendant plus de trois sicles le dogme et le culte
de l'htairisme, si l'on peut appliquer ce mot-l au systme
philosophique de la Prostitution. Ce systme nous parat avoir eu
quatre formes et quatre phases distinctes, que nous nommerons
_lesbienne_, _socratique_, _cynique_ et enfin _picurienne_. On voit,
par ces dnominations arbitraires, que Sapho, Socrate, Diogne et
picure sont les patrons, sinon les auteurs, des doctrines que les
htaires philosophes se chargeaient de rpandre dans le domaine de
leurs attributions rotiques. Sapho prcha l'amour des femmes;
Socrate, l'amour spirituel; Diogne, l'amour grossirement physique;
picure, l'amour voluptueux. C'taient l quatre amours dont les
courtisanes de la philosophie se partageaient la propagande, et qui
trouvaient ensuite plus ou moins de proslytes parmi les htaires
familires auxquelles appartenait la direction suprme des plaisirs
publics.

La plus ancienne philosophe qui ait laiss un souvenir dans la lgende
des courtisanes grecques, c'est Mgalostrate, de Sparte, qui fut aime
du pote Alcman, et qui philosophait, potisait et faisait l'amour,
674 ans avant Jsus-Christ. Sa philosophie tait purement amoureuse,
et il est permis de la regarder comme le prlude de l'picurisme.
Alcman, selon le tmoignage d'Athne, fut le prince des potes
rotiques, et comme il fut aussi le plus fougueux coureur de femmes
(_erga mulieres petulantissimum_, dit la version latine qui ne dit pas
tout), on comprend qu'il ait t le plus gros mangeur que
l'antiquit s'honore d'avoir produit. Il passait  table ses jours et
ses nuits, Mgalostrate couche  ses cts, et il chantait sans cesse
un hymne  l'amour, que Mgalostrate rptait  l'unisson. Dans une
pigramme de ce pote, pigramme cite par Plutarque, le joyeux Alcman
remarque, entre deux libations, que s'il et t lev  Sarde, patrie
de ses anctres, il serait devenu un pauvre prtre de Cyble, priv de
ses parties viriles, tandis qu'il est suprieur aux rois de Lydie,
comme citoyen de Lacdmone, et comme amant de Mgalostrate. Aprs
cette belle philosophe, qui n'empcha pas son cher Alcman de mourir
dvor par les poux, il y a une espce de lacune dans la philosophie
rotique. Sapho, de Mitylne, invente l'amour lesbien, et le proclame
suprieur  celui dont les femmes s'taient contentes jusque-l.
Sapho n'en avait pas toujours pens ainsi, et elle n'en pensa pas
toujours de mme. Elle fut marie d'abord  un riche habitant de l'le
d'Andros, nomm Cercala, et elle en eut une fille qu'elle appela
Clis, du nom de sa mre; mais, tant devenue veuve, par un dsordre
de son imagination et de ses sens, elle se persuada que chaque sexe
devait se concentrer sur lui-mme et s'teindre dans un embrassement
strile. Elle tait pote, elle tait philosophe: ses discours, ses
posies lui firent beaucoup de partisans, surtout chez les femmes, qui
n'coutrent que trop ses mauvais conseils. Quoique Platon l'ait
gratifie de l'pithte de _belle_, quoique Athne se soit fi
l-dessus  l'autorit de Platon, il est plus probable que Maxime de
Tyr, qui nous la peint noire et petite, se conformait  la tradition
la plus authentique. Ovide ne nous la montre pas autrement, et la
savante madame Darcier ajoute au portrait de cette illustre Lesbienne,
qu'elle avait les yeux extrmement vifs et brillants. De plus, Horace,
en lui attribuant la qualification de _mascula_, rpte par Ausone
avec le mme sens, s'est conform  une opinion gnralement reue,
qui voulait que Sapho et t hermaphrodite, comme les faits parurent
le prouver.

Sans doute, la potesse Sapho, ne d'une famille distingue de Lesbos,
et possdant une fortune honorable, ne se prostituait pas  prix
d'argent, mais elle tenait une cole de Prostitution, o les jeunes
filles de son gynce apprenaient de bonne heure un emploi
extra-naturel de leurs charmes naissants. On a voulu inutilement
rhabiliter les moeurs et la doctrine de Sapho: il suffit de la
fameuse ode, qui nous est reste parmi les fragments de ses posies,
pour dmontrer aux plus incrdules que, si Sapho n'tait pas
hermaphrodite, elle tait du moins tribade. (_Diversis amoribus est
diffamata_, dit Lilio Gregorio Giraldi dans un de ses Dialogues, _adeo
ut vulgo tribas vocaretur_.) Cette ode, ce chef-d'oeuvre de la
passion hystrique, retrace la fivre brlante, l'extase, le trouble,
les langueurs, le dsordre et mme la dernire crise de cette passion,
plus dlirante, plus effrne que tous les autres amours. On
ignore le nom de la Lesbienne  qui est adresse l'ode saphique, dont
le froid Boileau Despraux a rendu le mouvement et le coloris avec
plus de chaleur et d'art que ses nombreux concurrents:

  Heureux qui prs de toi pour toi seule soupire,
  Qui jouit du plaisir de t'entendre parler,
  Qui te voit quelquefois doucement lui sourire!
  Les dieux, dans son bonheur, peuvent-ils l'galer?

  Je sens de veine en veine une subtile flamme
  Courir par tout mon corps, sitt que je te vois;
  Et dans les doux transports o s'gare mon me,
  Je ne saurais trouver de langue ni de voix.

  Un nuage confus se rpand sur ma vue,
  Je n'entends plus, je tombe en de molles langueurs;
  Et ple, sans haleine, interdite, perdue,
  Un frisson me saisit, je tombe, je me meurs!

On a essay, mal  propos, de faire honneur  Phaon des sentiments et
des sensations que Sapho exprime dans cette admirable pice, qui nous
fait tant regretter la perte de ses ouvrages; mais, d'un bout 
l'autre, l'ode s'adresse  une personne du genre fminin. On est donc
rduit  la laisser sans nom au milieu de l'cole de Sapho, qui eut
pour lves ou pour amantes Amycthne, Athys, Anactorie, Thlsylle,
Cydno, Eunica, Gongyle, Anagore, Mnas, Phyrrine, Cyrne, Andromde,
Mgare, etc. Quelle que ft celle qui a inspir l'ode sublime
dont nous devons la conservation au rhteur Longin, cette ode, qui
offre une description si fidle et si vraie de la fivre saphique, a
t enregistre par la science mdicale de l'antiquit, comme un
monument diagnostique de cette affection. L'abb Barthlemy, dans son
_Voyage d'Anacharsis_, se borne  dire que Sapho aima ses lves avec
excs, parce qu'elle ne pouvait rien aimer autrement. La nature, en
effet, avait bauch en elle l'organe masculin en dveloppant celui de
son sexe. Ce fut, dit-on, l'amour incestueux de son frre Charaxus, ce
fut la rivalit qu'elle rencontra de la part d'une courtisane
gyptienne, nomme Rhodopis, ce fut surtout le triomphe de sa rivale,
qui conduisirent Sapho  la recherche d'une nouvelle manire d'aimer.
Elle vivait donc dans la compagnie de ses Lesbiennes, et elle oubliait
que les hommes protestaient contre ses faons de faire, lorsque Vnus,
pour la punir, lui envoya Phaon. Elle l'aima aussitt et elle ne
russit point  vaincre les mpris de ce bel indiffrent. Pline
raconte que cet amour lgitime tait venu d'une source singulire:
Phaon aurait trouv sur son chemin une racine d'ryngium blanc, au
moment o Sapho passait par l. Le vieux traducteur de Pline explique
en ces termes ce curieux passage de l'_Histoire naturelle_: Il y en a
qui disent que la racine de l'ryngium blanc (qui est fort rare) est
faite  mode de la nature d'un homme ou d'une femme; et tient-on que
si un homme en rencontre une qui soit faite  mode du membre de
l'homme, il sera bien aim des femmes, et a-t-on opinion que cela seul
induisit la jeune Sapho  porter amiti  Phao, Lesbien. Cette
_amiti_ fut telle, que Sapho, dsespre par les froideurs de Phaon,
se jeta dans la mer, du haut du rocher de Leucade, pour touffer sa
flamme avec sa vie. Elle avait malheureusement trop instruit ses
colires, pour qu'elles renonassent  leurs premires amours, et sa
philosophie, qui n'tait que la quintessence de l'amour lesbien, ne
cessa jamais d'avoir des inities, particulirement chez les
courtisanes. Quelques-unes d'entre elles, pour chapper aux poursuites
des hommes qu'elles trouvaient aimables, se prcipitrent aussi du
Saut de Leucade, afin de se gurir d'une passion que Sapho regardait
comme une honte et comme une servitude.

L'cole de Sapho, par bonheur pour l'espce humaine, ne fut toutefois
qu'une exception qui ne pouvait prvaloir contre le vritable amour.
L'htaire Lna, la philosophe, qu'on ne confondra point avec la
favorite de Dmtrius Poliorcte, n'avait pas t pervertie par
l'esprit de contradiction des Lesbiennes; elle exerait franchement et
honorablement son mtier de courtisane  Athnes; elle tait l'amie,
la matresse d'Harmodius et d'Aristogiton; elle conspira avec eux
contre le tyran Pisistrate et son fils Hippias, 514 ans avant l're
moderne. On s'empare d'elle, on la met  la torture, on veut
qu'elle nomme ses complices, et qu'elle rvle le secret de la
conspiration; mais elle, pour tre plus sre de garder ce secret, se
coupe la langue avec ses dents et la crache au visage de ses
bourreaux. On croit qu'elle prit dans les tourments. Les Athniens,
pour honorer sa mmoire, lui levrent un monument, reprsentant une
lionne sans langue, en airain, qui fut plac  l'entre du temple dans
la citadelle d'Athnes. Ce n'est pas le seul acte de courage et de
fiert que prsentent les annales des courtisanes grecques. Une autre
philosophe, Clonice, htaire de Byzance, s'tait fait connatre par
sa beaut et par divers crits de morale. Ce fut sa rputation qui la
dsigna aux prfrences de Pausanias, fils du roi de Sparte
Clombrote. Ce gnral demanda qu'on lui envoyt cette belle
philosophe, pour le distraire des fatigues de la guerre. Clonice
arriva au camp, la nuit, pendant que Pausanias dormait: elle ne voulut
point qu'on l'veillt; elle fit seulement teindre les lampes qui
veillaient auprs du gnral endormi, et elle s'avana dans les
tnbres vers la couche du prince, qui, rveill en sursaut par le
bruit d'une lampe qu'elle renverse, croit  la prsence d'un assassin,
saisit son poignard et le lui plonge dans le sein. Depuis cette fatale
mprise, chaque nuit lui faisait revoir le fantme de Clonice qui lui
reprochait ce meurtre involontaire; il la conjurait en vain de
s'apaiser et de lui pardonner; elle lui annona qu'il ne serait
dlivr de cette sanglante apparition qu'en revenant  Sparte. Il
y revint, mais pour y mourir de faim dans le temple de Minerve, o il
s'tait rfugi, afin d'chapper  la vengeance de ses concitoyens qui
l'accusaient de trahison (471 ans avant Jsus-Christ).

L're des courtisanes avait commenc en Grce  l'poque o Clonice
alliait les sductions de l'amour aux enseignements de la philosophie.
Une autre philosophe de la mme espce, Tharglie, de Milet, avait t
charge d'une mission aussi difficile que dlicate par Xerxs, roi de
Perse, qui mditait la conqute de la Grce: cette htaire, aussi
remarquable par son esprit et son instruction, que par sa beaut et
ses grces, servait d'instrument politique  Xerxs; elle devait lui
gagner les principales villes grecques, en inspirant de l'amour aux
chefs qui les dfendaient; elle russit, en effet, dans cette premire
partie de sa galante mission: elle captiva successivement quatorze
chefs, qui furent ses amants sans vouloir tre les serviteurs du roi
de Perse. Celui-ci, en pntrant dans la Grce par le passage des
Thermopyles, se vit oblig d'emporter d'assaut les villes dont
Tharglie croyait lui avoir assur la possession. Tharglie s'tait
fixe  Larisse, et le roi de Thessalie l'avait pouse: elle cessa
d'tre htaire, mais elle resta philosophe. La haute destine de cette
courtisane excita l'ambition d'une autre Milsienne, qui l'clipsa
bientt dans la carrire des lettres et de la fortune. Aspasie,
originaire de Milet, comme Tharglie, aprs avoir t dictriade
 Mgare, pousa Pricls, l'illustre chef de la rpublique d'Athnes.

Elle tait venue  Athnes, vers le milieu du cinquime sicle avant
l're moderne; elle y tait venue avec un brillant cortge d'htaires
qu'elle avait formes, et dont elle dirigeait habilement les
oprations. Ces htaires n'taient pas des esclaves trangres,
savantes seulement dans l'art de la volupt; c'taient de jeunes
Grecques, de condition libre, nourries des leons de la philosophie
que professait leur loquente institutrice, et inities  tous les
mystres de la galanterie la plus raffine. Aspasie avait aussi des
moyens de sduction toujours prts pour toutes les circonstances, et
elle exerait, par l'intermdiaire de ses lves, l'influence qu'elle
ne daignait pas tirer de ses propres ressources. Elle ouvrit son cole
et y enseigna la rhtorique: les citoyens les plus considrables
furent ses auditeurs et ses admirateurs. Pricls, qui s'tait pris
de cette philosophe, entranait  sa suite, non-seulement les
gnraux, les orateurs, les potes, tous les hommes minents de la
rpublique, mais encore les femmes et les filles de ces citoyens, que
l'amour de la rhtorique rendait indulgentes pour tout le reste. Elles
y allaient pour l'our deviser, dit Plutarque dans la nave
traduction de Jacques Amyot, aumnier de Charles IX et vque
d'Auxerre, combien qu'elle menast un train qui n'estoit gures
honneste, parce qu'elle tenoit en sa maison de jeunes garces qui
faisoient gain de leur corps. Ce fut par l qu'elle acheva de
captiver Pricls qui l'aimait  la passion, mais qui n'tait pas
indiffrent aux ragots de libertinage qu'elle lui prparait. Aspasie
se montrait partout en public, au thtre, au tribunal, au lyce,  la
promenade, comme une reine entoure de sa cour; elle s'tait fait,
d'ailleurs, une royaut plus rare et moins lourde  porter que toutes
les autres: elle seule donnait le ton  la mode; elle seule dictait
des lois aux Athniens et mme aux Athniennes pour tout ce qui
concernait les habits, le langage, les opinions, les moeurs mmes,
car elle mit en honneur l'htairisme et elle lui ta, pour ainsi dire,
sa tache originelle. Les jeunes Grecques, en dpit de leur naissance,
descendirent du rang de citoyennes  celui de courtisanes, et se
proclamrent philosophes  l'exemple d'Aspasie.

Pricls, avant d'aimer Aspasie, avait aim Chrysilla, fille de Tle
de Corinthe; mais ce premier amour passa sur son union conjugale, sans
la dissoudre ni la troubler. Ds qu'il eut connu Aspasie, il ne songea
plus qu' rompre son mariage, pour en contracter un nouveau avec elle.
Il amena donc sa femme  consentir au divorce, et il put alors, en se
remariant, introduire dans sa maison la belle philosophe qu'on
appelait dans les tavernes la _dictriade de Mgare_. Pricls tait
fort amoureux, mais il n'tait pas jaloux; il laissait Aspasie
frquenter Socrate et Alcibiade, qui l'avaient possde avant
lui: Il n'allait jamais au snat, rapporte Plutarque, et il n'en
revenait jamais, sans donner un baiser  son Aspasie. Les
commentateurs n'ont pas ddaign de s'occuper de ce baiser quotidien
du dpart et du retour: ils l'ont suppos aussi tendre que Pricls
tait capable de le faire. Ensuite, Aspasie demeurait seule avec
Socrate ou Alcibiade, et elle ne se consacrait pas uniquement  la
philosophie, en attendant Pricls. L'entretien roulait entre nos
philosophes sur des sujets rotiques, et l'on regrette d'apprendre que
cette charmante femme tolrait, encourageait mme chez ses deux amis
les dsordres les plus repoussants. Platon nous a conserv un fragment
d'un dialogue entre Socrate et Aspasie: Socrate, j'ai lu dans ton
coeur, lui dit-elle; il brle pour le fils de Dinomaque et de
Clinias. coute, si tu veux que le bel Alcibiade te paye de retour,
sois docile aux conseils de ma tendresse. --O discours ravissants!
s'crie Socrate,  transports!... Une sueur froide a parcouru mon
corps, mes yeux sont remplis de larmes... --Cesse de soupirer,
interrompt-elle; pntre-toi d'un enthousiasme sacr; lve ton esprit
aux divines hauteurs de la posie: cet art enchanteur t'ouvrira les
portes de son me. La douce posie est le charme des intelligences;
l'oreille est le chemin du coeur, et le coeur l'est du reste.
Socrate, de plus en plus attendri, ne sait que pleurer et cache son
front chauve entre ses mains: Pourquoi pleures-tu, mon cher
Socrate? Il troublera donc toujours ton coeur, cet amour qui s'est
lanc, comme l'clair, des yeux de ce jeune homme insensible? Je t'ai
promis de le flchir pour toi!... La complaisante Aspasie ne parat
pas trop pique du successeur que Socrate veut lui donner, elle qui
avait eu les prmices de cette austre sagesse. Vnus se vengea de
lui, dit le pote lgiaque Hermsianax, en l'enflammant pour Aspasie;
son esprit profond n'tait plus occup que des frivoles inquitudes de
l'amour. Toujours il inventait de nouveaux prtextes pour retourner
chez Aspasie, et lui, qui avait dml la vrit dans les sophismes
les plus tortueux, ne pouvait trouver d'issue aux dtours de son
propre coeur.

Aspasie ne manifesta jamais mieux son pouvoir sur l'esprit de Pricls
qu'en obtenant de lui qu'il dclart la guerre aux Samiens, puis aux
Mgariens. Dans ces deux guerres, elle accompagna son mari et ne se
spara point de sa maison d'htaires. La guerre de Samos ne fut pour
elle qu'un souvenir d'intrt  l'gard de sa ville natale: Aspasie ne
voulut pas que les Samiens, qui taient alors en lutte avec les
Milsiens, s'emparassent de Milet; elle promit du secours  ses
compatriotes et elle leur tint parole. Quant  la guerre de Mgare, la
cause en tait moins honorable. Alcibiade, ayant entendu vanter les
charmes de Simoethe, courtisane de Mgare, se rendit dans cette
ville avec quelques jeunes libertins, et ils enlevrent
Simoethe en disant qu'ils agissaient pour le compte de Pricls. Les
Mgariens usrent de reprsailles et firent enlever aussi deux
htaires de la maison d'Aspasie. Celle-ci se plaignit amrement, et
voici la guerre dclare. Cette guerre de Mgare fut le commencement
de celle du Ploponse. Aspasie, par sa prsence et par l'aimable
concours de ses filles, entretint le courage des capitaines de
l'arme; pendant le sige de Samos surtout, les htaires ne chmrent
pas, et elles firent de si normes bnfices, qu'elles remercirent
Vnus en lui levant un temple aux portes de cette ville, qui n'avait
pas rsist longtemps  l'arme de Pricls. Cette double guerre, qui
cotait, si glorieuse qu'elle ft, beaucoup de sang et d'argent,
augmenta le nombre des ennemis d'Aspasie et accrut leur acharnement.
Les femmes honntes, irrites de se voir prfrer des courtisanes qui
savaient mieux plaire, reprochrent vivement  Aspasie et  ses
compagnes de dbaucher les hommes, et de faire tort aux amours
lgitimes. Aspasie rencontra la femme de Xnophon, qui criait plus
haut que les autres; elle l'arrta par le bras et lui dit en souriant:
Si l'or de votre voisine tait meilleur que le vtre, lequel
aimeriez-vous mieux, le vtre ou le sien? --Le sien, rpondit en
rougissant cette fire vertu. --Si ses habits et ses joyaux taient
plus riches que les vtres, continua Aspasie, aimeriez-vous mieux les
siens que les vtres? --Oui, rpliqua-t-elle sans hsiter. --Mais
si son mari tait meilleur que le vtre, ne l'aimeriez-vous pas mieux
aussi? La femme de Xnophon ne rpondit rien et s'enveloppa dans les
plis de son voile.

Cependant les ennemis d'Aspasie redoublaient de malice et de perfidie.
Les potes comiques, pays ou sduits, l'insultaient en plein thtre:
ils l'appelaient une nouvelle Omphale, une nouvelle Djanire, pour
exprimer le tort qu'elle faisait  Pricls. Cratinus alla jusqu' la
traiter de concubine impudique et dhonte. C'est alors qu'Hermippe,
un de ces faiseurs de comdies, l'accusa d'athisme devant l'aropage,
en ajoutant, dit le Plutarque d'Amyot, qu'elle servait de maquerelle
 Pricls, recevant en sa maison des bourgeoises de la ville, dont
Pricls jouissait. L'accusation suivit son cours; Aspasie comparut
en face de l'aropage, et elle et t invitablement condamne 
mort, si Pricls n'tait venu en personne pour la dfendre: il la
prit dans ses bras, il la couvrit de baisers et il ne put trouver que
des larmes; mais ces larmes eurent une loquence qui sauva l'accuse.
La mme accusation atteignit ses amis, le philosophe Anaxagore et le
sculpteur Phidias; mais Pricls ne put les prserver de l'exil qui
les frappa, malgr les pleurs d'Aspasie. En perdant le grand homme qui
l'avait rhabilite, Aspasie ne resta pas fidle  sa mmoire; elle
lui donna pour successeur un grossier marchand de grains, nomm
Lysicls, qu'elle prit la peine de polir et de parfumer. Elle ne
cessa point de professer la rhtorique, la philosophie et
l'htairisme. Elle mourut vers la fin du cinquime sicle avant
Jsus-Christ. C'tait une croyance des Pythagoriens, que son me avait
t celle de Pythagore, et qu'elle passa de son beau corps dans celui
du hideux cynique Crats. Son nom avait retenti jusqu'au fond de
l'Asie, et la matresse de Cyrus le jeune, gouverneur de
l'Asie-Mineure, voulut tre nomme aussi Aspasie, en souvenir de la
clbre philosophe qu'elle essayait d'imiter. Cette seconde Aspasie,
non moins remarquable par sa beaut et son esprit, hrita de la
clbrit de son homonyme, et entra tour  tour dans le lit de deux
rois de Perse, Artaxerxe et Darius. Elle tait Phocenne, et avant de
prendre le surnom d'Aspasie, elle avait port celui de _Milto_,
c'est--dire vermillon,  cause de l'clat de son teint.

Puisque Aspasie, par la grce de la mtempsycose, avait consenti 
devenir le cynique Crats, on s'tonnera moins de la prfrence que la
philosophe Hipparchia avait accorde  ce cynique, qui vivait en chien,
350 ans avant Jsus-Christ. Elle appartenait  une bonne famille
d'Athnes; elle n'tait pas laide; elle avait beaucoup d'intelligence et
d'instruction; mais ds qu'elle eut cout Crats discutant sur les
arcanes de la philosophie cynique, elle devint amoureuse de lui, et elle
ne craignit pas de dclarer  ses parents qu'elle se livrerait  Crats.
On l'enferma: elle ne fit que soupirer pour Crats. Sa famille alla
supplier ce philosophe de s'employer  gurir cette obstine, et il s'y
employa de trs-bonne foi. Quand il vit que ses raisons et ses avis
n'avaient pas le moindre crdit auprs d'Hipparchia, il tala sa
pauvret devant elle, il lui dcouvrit sa bosse, il mit par terre son
bton, sa besace et son manteau: Voil l'homme que vous aurez, lui
dit-il, et les meubles que vous trouverez chez lui. Songez-y bien, vous
ne pouvez devenir ma femme, sans mener la vie que prescrit notre secte.
Hipparchia lui rpondit qu'elle tait prte  tout et qu'elle avait fait
ses rflexions. Crats fit aussi les siennes sur-le-champ, et en
prsence du peuple qui s'tait rassembl, il clbra ses noces dans le
Poecile. Depuis ce jour-l, Hipparchia s'attacha aux pas de Crats,
rdant partout avec lui, l'accompagnant dans les festins, contre l'usage
des femmes maries, et ne se faisant aucun scrupule, suivant les
expressions de Bayle, de lui rendre le devoir conjugal au milieu des
rues. Telle tait la prescription de la philosophie cynique. Saint
Augustin, dans sa _Cit de Dieu_, met en doute cette circonstance
malhonnte, en disant (et nous nous servons de la traduction du
vnrable Lamothe Levayer, prcepteur de Monsieur, frre de Louis XIII)
qu'il ne peut croire que Diogne ni ceux de sa famille, qui ont eu la
rputation de faire toutes choses en public, y prissent nanmoins une
vritable et solide volupt, s'imaginant qu'ils ne faisoient qu'imiter
sous le manteau cynique les remuements de ceux qui s'accouplent, pour
imposer ainsi aux yeux des spectateurs. Quoi qu'il en soit, les noces
de Crats et d'Hipparchia furent immortalises par les cynogamies que
les cyniques d'Athnes clbraient de la mme manire sous le portique
du Poecile. Hipparchia tait encore plus cynique que son Crats, et rien
ne pouvait la faire rougir. Un jour, dans un repas, elle posa un
sophisme que l'athe Thodore rsolut, en lui levant la jupe, suivant
les expressions un peu hasardes dont se sert Mnage pour traduire
Diogne-Laerce (+anesyre d' auts thoimation+). Hipparchia ne bougea pas
et le laissa faire. Qu'est-ce que cela prouve? lui dit-elle, en le
voyant s'arrter tout court. Il ne parat pas que la philosophie de
Diogne ait eu beaucoup de prestige pour les courtisanes, car, suivant
les termes nergiques d'un pote grec, elle ne fit pas baisser le prix
des parfums. Hipparchia eut pourtant des lves qui suivaient son
vilain exemple, et qui faisaient rougir jusqu'aux dictriades. Elle
composa plusieurs ouvrages de philosophie et de posie, entre autres,
des lettres, des tragdies et un trait sur les hypothses, ce qui fit
dire  une htaire: Tout chez elle est hypothse, mme l'amour. Il y a
dans le grec un jeu de mots fort libre, que peut faire comprendre
l'tymologie d'_hypothse_ (+hypo+, sous, et +thesis+, position).
Hipparchia, en tant que courtisane, ne pouvait avoir de vogue que dans
le monde cynique, car le portrait que le philosophe Aristippe nous a
laiss des disciples de Diogne, donne des femmes de cette secte une
ide assez peu engageante: N'auriez-vous pas raison, dit-il, de vous
moquer de ces hommes qui tirent vanit de l'paisseur de leur barbe,
d'un bton noueux et d'un manteau en guenilles, sous lequel ils cachent
la salet la plus outre et toute la vermine qui peut s'y loger? Que
diriez-vous encore de leurs ongles qui ressemblent aux griffes d'une
bte fauve?

Les pythagoriciens taient du moins, en dpit des prceptes de
Socrate, mieux vtus et mieux lavs; les htaires qui se consacraient
 ces philosophes et qui leur prtaient une aide dvoue, n'avaient
rien de repoussant dans leur toilette, et  travers les soins de la
philosophie, elles prenaient le temps de soigner les choses
matrielles. Ces htaires ne faisaient pas fi du luxe, principalement
celles de la secte d'picure. Avant lui, Stilpon, philosophe de
Mgare, au milieu du quatrime sicle avant Jsus-Christ, avait
introduit aussi les htaires dans la secte des stociens, quoique
cette secte regardt la vertu comme le premier des biens. Stilpon
commena par tre dbauch et il en conserva toujours quelque chose,
alors mme qu'il recommandait  ses disciples de tenir en bride leurs
passions: le fond de sa doctrine tait l'apathie et l'immobilit. Sa
matresse Nicarte, qu'il faut distinguer d'une courtisane du mme
nom, mre de la fameuse Nra, protestait contre cette doctrine
et partageait ses moments entre les mathmatiques et l'amour. Ne de
parents honorables qui lui donnrent une belle ducation, elle fut
passionne pour les problmes de la gomtrie et elle ne refusait pas
ses faveurs  quiconque lui proposait une solution algbrique. Stilpon
ne lui apprit que la dialectique; d'autres lui enseignrent les
proprits des grandeurs qui font l'objet des mathmatiques; Stilpon
s'enivrait et dormait souvent; les autres n'en taient que plus
veills. Une secte philosophique qui avait des htaires pour lui
faire des partisans, ne manquait jamais de russir. Si la
mathmaticienne Nicarte rendit des services multiplis aux stociens,
Philnis et Lontium ne furent pas moins utiles aux picuriens.
Philnis, disciple et matresse d'picure, crivit un trait sur la
physique et sur les atomes crochus. Elle tait de Leucade, mais elle
n'en fit pas le saut, car elle n'avait point  se plaindre de la
froideur de ses amants. Elle eut  sa disposition la jeunesse
d'picure; Lontium ne connut ce philosophe que dans sa vieillesse: il
ne l'en aima que davantage, et elle tait bien embarrasse de lui
rendre amour pour amour. Je triomphe, ma chre reine, lui crivait-il
en rponse  une de ses lettres; de quel plaisir je me sens pntr 
la lecture de votre ptre! Diogne-Laerce n'a malheureusement cit
que ce dbut pistolaire. Quant aux lettres de Lontium, on n'en a
qu'une seule, adresse  son amie Lamia, et l'on peut juger, d'aprs
cette lettre, que le vieil picure avait plus d'un rival prfr.
Ses soupons et sa jalousie n'taient donc que trop justifis.
Lontium admirait le philosophe et abhorrait le vieillard.

J'en atteste Vnus! crit-elle  Lamia; oui, si Adonis pouvait revenir
ici-bas et qu'il et quatre-vingts ans, qu'il ft accabl des infirmits
de cet ge, rong par la vermine, couvert de toisons puantes et
malpropres, ainsi que mon picure, Adonis lui-mme me paratrait
insoutenable. picure est jaloux, avec raison, d'un de ses disciples,
de Timarque, jeune et beau Cphisien, que Lontium lui prfre  juste
titre. C'est Timarque, dit-elle, qui le premier m'a initie aux
mystres de l'amour: il demeurait dans mon voisinage et je crois qu'il
eut les prmices de mes faveurs. Depuis ce temps, il n'a cess de me
combler de biens: robes, argent, servantes, esclaves, joyaux des pays
trangers, il m'a tout prodigu. picure n'est pas moins gnreux, mais
il n'en est pas plus aimable et il est cent fois plus jaloux; car, si
Timarque souffre sans se plaindre la rivalit de son matre, celui-ci ne
peut lui pardonner d'tre jeune, beau et aim. picure charge donc ses
disciples favoris Hermaque, Metrodore, Polienos, de surveiller les deux
amants et de les empcher de se joindre. Que faites-vous, picure? lui
dit Lontium, qui essaye de l'apaiser. Vous vous traduisez vous-mme en
ridicule; votre jalousie va devenir le sujet des conversations
publiques et des plaisanteries du thtre, les sophistes gloseront sur
vous. Mais le barbon ne veut rien entendre: il exige qu'on n'aime que
lui: Toute la ville d'Athnes, ft-elle peuple d'picures ou de leurs
semblables, s'crie Lontium pousse  bout, j'en jure par Diane, je ne
les estimerais certainement pas tous ensemble autant que la moindre
partie du corps de Timarque, voire le bout de son doigt! Lontium
demande un asile  Lamia, pour se mettre  l'abri des fureurs et des
tendresses d'picure.

Elle ne s'pargnait pas, d'ailleurs, les distractions; elle avait, en
mme temps, un autre amant, le pote Hermsianax, de Colophon, qui
composa en son honneur une histoire des potes amoureux et qui lui
rserva la plus belle place dans ce livre. Mais elle tait plus
proccupe de philosophie que de posie, et elle ne se trouvait jamais
mieux que dans les dlicieux jardins d'picure, o elle se prostituait
publiquement avec tous les disciples du matre, auquel elle accordait
aussi ses faveurs devant tout le monde. C'est Athne qui nous fournit
ces dtails philosophiques. On est indcis, aprs cela, pour deviner
la manire dont le peintre Thodore avait reprsent Lontium en
mditation: _Leontium Epicuri cogitantem_, dit Pline, qui fait l'loge
de ce portrait clbre. Elle ne se bornait point  parler sur la
doctrine d'picure: elle crivait des ouvrages remarquables par
l'lgance du style. Celui qu'elle rdigea contre le savant
Thophraste faisait l'admiration de Cicron, qui regrettait de
trouver tant d'atticisme provenant d'une source si impure. On prtend
que la doctrine picurienne l'avait rendue mre, et que sa fille
Dana, qu'elle attribuait  picure, naquit sous les platanes des
jardins de ce philosophe. Au reste, malgr son ge vnrable, picure
couvait sous ses cheveux blancs toutes les ardeurs d'un jeune coeur.
Diogne-Laerce cite de lui cette lettre comparable  l'ode brlante de
Sapho: Je me consume moi-mme;  peine puis-je rsister au feu qui me
dvore; j'attends le moment o tu viendras te runir  moi comme une
flicit digne des dieux! Par malheur, cette ptre passionne n'est
point adresse  Lontium, mais  Pitocls, un des disciples du pre
de l'picurisme. Nonobstant Pitocls et Lontium, on a tent de faire
d'picure le plus chaste, le plus vertueux des philosophes. Lontium
lui survcut sans doute et florissait encore vers le milieu du
troisime sicle avant l're moderne.

Sa fille Dana ne mourut pas en courtisane: elle tait devenue la
concubine de Sophron, gouverneur d'phse, sans abandonner pour cela
la philosophie de sa mre et de son pre. Sophron l'aimait perdument,
et Laodice, femme de Sophron, ne fut pas jalouse d'elle; au
contraire, elle en fit son amie et sa confidente: elle lui confia un
jour qu'elle avait remis  des assassins le soin de les dlivrer
toutes deux  la fois d'un mari et d'un amant. Dana s'en alla tout
rvler  Sophron, qui n'eut que le temps de s'enfuir  Corinthe.
Laodice, furieuse de voir sa victime lui chapper, se vengea sur
Dana et ordonna qu'elle ft prcipite du haut d'un rocher. Dana, en
mesurant la profondeur du prcipice dans lequel on allait la jeter,
s'cria: O dieux! c'est avec raison qu'on nie votre existence. Je
meurs misrablement pour avoir voulu sauver la vie de l'homme que
j'aimais, et Laodice, qui voulut assassiner son poux, vivra au sein
de la gloire et des honneurs.

Telles furent les principales philosophes qui ont fait partie des
htaires grecques et qui donnrent un prestige de science, un attrait
d'esprit, une raison d'tre, aux faits et gestes de la Prostitution;
elles s'levrent au rang des matres de la philosophie, par la parole
et par le style: leur gloire rejaillit sur l'innombrable famille des
courtisanes qui, en frquentant des potes et des philosophes, ne
devenaient pas toutes philosophes et potes elles-mmes. Platon eut
Archanasse de Colophon; Mnclide, Bacchis de Samos; Sophocle,
Archippe; Antagoras, Bdion, etc.; mais ces htaires se contentrent
de briller dans les choses de leur profession et ne cherchrent pas 
s'approprier le gnie de leurs amants, comme Promthe le feu sacr.
Potes et philosophes  l'envi chantrent les louanges des
courtisanes.




CHAPITRE XII.

  SOMMAIRE. --Les _familires_ des hommes illustres de la Grce.
  --Amour de Platon pour la vieille Archanasse. --pigramme qu'il
  fit sur les rides de cette htaire. --Interprtation de cette
  pigramme par Fontenelle. --L'Hippique Plangone. --Pamphile.
  --Singulire offrande que fit cette courtisane  Vnus. --Son
  acadmie d'quitation. --Vnus _Hippolytia_. --Rivalit de
  Plangone et de Bacchis. --Procls de Colophon. --Gnrosit de
  Bacchis. --Le collier des deux amies. --Archippe et Thoris,
  matresses de Sophocle. --Hymne de Sophocle  Vnus. --Thoris
  condamne  mort sur l'accusation de Dmosthne. --Archippe la
  _Chouette_. --Aristophane rival de Socrate. --Thodote, _Don de
  Dieu_. --Socrate _sage conseiller des amours_. --Ddains
  d'Archippe pour Aristophane. --Vengeance d'Aristophane. --Les
  _Nues_. --Mort de Socrate. --Lamia et Glycre, matresses de
  Mnandre. --Lettre de Glycre  Bacchis. --Amour sincre de
  Mnandre pour Glycre. --Comdies faites en l'honneur des
  courtisanes. --Le pote Antagoras et l'avide Bdion. --Lagide ou
  la _Noire_ et le rhteur Cphale. --Choride et Aristophon. --Phyla
  concubine d'Hypride. --Les matresses d'Hypride. --Euthias
  accusateur de Phryn. --Isocrate et Lagisque. --Herpyllis et
  Aristote. --L'esclave Nicrate et le rhteur Stphane.
  --L'impudique Nra. --Le matre, le complaisant, le mdecin et
  l'ami de Nas ou Oia. --L'htaire Bacchis. --Efforts que fit
  cette courtisane pour sauver Phryn de l'accusation porte contre
  elle par Euthias. --Regrets que causa sa mort. --Dsespoir
  d'Hypride son amant. --La _bonne_ Bacchis. --Moeurs honntes de
  la courtisane Pithias. --Exemple de tendresse donn par Thodte
  lors de la mort d'Alcibiade son amant. --L'htaire Mdontis
  d'Abydos. --Les _quadriges_ de Thmistocle. --La vieille
  courtisane Thmistono. --Boutades de Nico dite la _Chvre_.
  --pigrammes de Mania dite l'_Abeille_ et _Manie_.


Presque tous les grands hommes de la Grce s'attachrent, comme
Pricls, au char des courtisanes; chaque orateur, chaque pote eut sa
familire; mais, quoique les htaires, qui s'adonnaient ainsi aux
lettres et  l'loquence, n'eussent pour mobile d'intrt que l'amour
de la clbrit, elles furent souvent trompes dans leur attente, et
leurs amants ne les ont clbres que dans des ouvrages qui
survivaient peu  la circonstance, ou qui du moins ne sont pas venus
jusqu' nous. Il ne reste donc que bien peu de dtails sur ces
htaires que les noms illustres de leurs adorateurs nous recommandent
assez, mais qui ont peut-tre trop nglig de se recommander par
elles-mmes, par leurs grces et par leur esprit. Il semble que les
hommes minents qui ne rougissaient pas de les aimer et de se traner
 leurs pieds publiquement, aient craint de se compromettre vis--vis
de la postrit en se faisant les trompettes de la Prostitution et des
vices qui en dcoulent. Il est possible aussi que les matresses
choisies par les matres de la littrature grecque n'eussent pas
d'autre mrite que l'honneur de ce choix et leur beaut
matrielle; ce n'est pas d'aujourd'hui que les gens d'esprit ont donn
la prfrence aux belles statues, et se sont moins proccups des
sentiments que des sensations; or, chez les Grecs, comme nous l'avons
dj dit, la femme tait surtout remarquable par la perfection des
formes, et son corps harmonieux avait seul plus de sductions muettes
que l'esprit et le coeur n'en eussent pu mettre dans sa voix et dans
son entretien. Nous en conclurons que les amantes des potes, des
orateurs et des savants, n'taient que belles et voluptueuses.

Platon drogea pourtant de la philosophie jusqu' composer des vers
sur les rides de son Archanasse, qu'il n'en aimait pas moins, si
ride qu'elle ft. Cette pigramme, qui est intraduisible en franais,
roule sur l'analogie de consonnance que prsente en grec le mot _ride_
et le mot _bcher_ (en latin, _rogum_ et _ruga_): Archanasse,
htaire colophonienne, est maintenant  moi, elle qui cache sous ses
rides un Amour vainqueur. Ah! malheureux, qu'elle a touchs de sa
flamme dans sa premire jeunesse, vous tes depuis longtemps la proie
du bcher! On attribue au pote Asclpiade ces vers qui portent le
nom de Platon, et que Fontenelle a dguiss de la sorte dans une
galante imitation qu'il s'est bien gard de rapprocher de l'original
grec:

  L'aimable Archanasse a mrit ma foi;
      Elle a des rides, mais je voi
  Une troupe d'Amours se jouer dans ses rides.
  Vous qui ptes la voir avant que ses appas
  Eussent du cours des ans reu ces petits vides,
      Ah! que ne souffrtes-vous pas?

Au reste, l'pigramme de Platon ou d'Asclpiade pourrait s'entendre de
dix manires et se traduire de cent. Nous comprenons mieux une autre
pigramme, dont l'auteur ne s'est pas nomm, et qui a t faite pour
une autre courtisane de Milet, appele Plangone en Grce, et Pamphile
en Ionie. Cette Plangone, dont la beaut tait sans rivale, enleva les
amants de ses deux amies Philnis et Bacchis; puis, satisfaite de sa
double victoire, offrit  Vnus un fouet et une bride, avec cette
inscription allgorique: Plangone a ddi ce fouet et ces rnes
brillantes, et les a mis sur la porte de son acadmie, o l'on apprend
si bien  monter  cheval, aprs avoir vaincu avec un seul coursier la
guerrire Philnis, quoiqu'elle comment dj  tre sur le retour.
Aimable Vnus, accorde-lui la faveur de voir sa victoire passer 
l'immortalit. Le pote, dans ces vers, compare la carrire amoureuse
aux stades o se faisait la course des chars; Plangone se servit si
habilement du fouet et de la bride, qu'elle atteignit le but avant
Philnis, qui avait dpass pourtant la borne fatale, et qui se
croyait sre de garder l'avantage; quant au coursier, que montait
Plangone dans cette lutte mmorable, c'tait peut-tre le pote
lui-mme. Si Plangone eut le prix de la course cette fois-l, elle fut
moins heureuse plus tard; Lucien nous apprend qu'elle se trouva
un beau matin dpouille par son amant, qui de cheval tait devenu
cuyer et avait retourn le fouet et la bride contre son cuyre: Un
seul cavalier lui a cot la vie, dit Lucien, qui faisait allusion 
l'inscription de l'offrande  Vnus. Nous supposerions volontiers qu'
cette offrande tait jointe une statuette reprsentant la courtisane
sous les traits de la desse qu'elle invoquait dans son acadmie
d'quitation, car son nom (+plangn+) resta depuis  des
poupes ou images de cire qu'on vendait aux portes des temples de
Vnus, principalement  Trzne, o Vnus tait adore sous le titre
d'_Hippolytia_.

Plangone fut moins clbre par ses moeurs hippiques que par sa
rivalit avec Bacchis. Cette belle htaire de Samos, la plus douce et
la plus honnte des courtisanes, avait pour amant Procls de Colophon.
Ce jeune homme rencontra Plangone et oublia Bacchis; mais Plangone,
sachant quelle tait sa rivale, ne voulut pas couter d'abord les
tendres supplications de Procls, qui lui offrait de tout sacrifier
pour elle, mme Bacchis: Demandez-moi une preuve d'amour? disait-il,
je vous la donnerai, dt-elle me coter la vie. --Eh bien! je te
demande le collier de Bacchis, rpondit Plangone en riant. Ce collier
de perles n'avait pas de pareil au monde: les reines d'Asie
l'enviaient  la courtisane, qui le portait jour et nuit. Procls,
dsespr, s'en alla trouver Bacchis, lui avoua en pleurant qu'il se
mourait d'amour, et que Plangone, par drision sans doute, ne lui
laissait aucun espoir,  moins qu'il n'et le collier de Bacchis 
donner en change de ce qu'il demandait. Bacchis dtacha en silence
son collier et le mit dans les mains de Procls; celui-ci, perdu,
indcis, fut au moment de le rendre en se jetant aux genoux de sa
noble matresse; mais la passion l'emporta; il se leva en tremblant et
s'enfuit comme un voleur avec le collier: Je vous renvoie votre
collier, crivit Plangone  Bacchis dont elle admirait la gnrosit;
demain je vous renverrai votre amant. Les deux courtisanes conurent
rciproquement beaucoup d'estime l'une pour l'autre, et se lirent
d'une si troite amiti, qu'elles mirent en commun jusqu' l'amant et
le collier. Quand on voyait Procls entre ses deux matresses, on
disait: C'est le collier des deux amies!

Revenons aux matresses des grands hommes. Sophocle, le vieux Sophocle
en eut deux, Archippe et Thoris. Celle-ci tait prtresse dans les
mystres de Vnus et de Neptune; elle passait aussi pour magicienne,
parce qu'elle fabriquait des philtres. Elle avait ddaign l'amour du
fameux Dmosthne, pour flatter l'orgueil de Sophocle, qui adressa cet
hymne  Vnus: O desse, coute ma prire! Rends Thoris insensible
aux caresses de cette jeunesse que tu favorises; rpands des charmes
sur ma chevelure blanche; fais que Thoris prfre un vieillard. Les
forces du vieillard sont puises, mais son esprit conoit encore
des dsirs. Dmosthne, pour se venger des ddains de cette belle
prtresse, l'accusa d'avoir conseill aux esclaves de tromper leurs
matres, et la fit condamner  mort. Sophocle ne parat pas avoir pris
la dfense de la malheureuse Thoris. Il aimait dj peut-tre
Archippe, qui lui sacrifia le jeune Smicrins: C'est une chouette,
dit celui-ci, elle se plat sur les tombeaux. Ce tombeau-l cachait
un trsor: Sophocle, qui mourut centenaire, laissa tous ses biens par
testament  l'aimable chouette. Les courtisanes n'avaient pas moins
d'empire sur la comdie que sur la tragdie. Aristophane fut le rival
de Socrate, et eut une passion malheureuse pour la matresse de ce
philosophe, qu'on avait surnomme _Thodote_, c'est--dire _Don de
Dieu_. Cette divine htaire avait reu des leons de Socrate, qui
s'intitulait lui-mme le _sage conseiller en amours_; elle s'tait
prise de ce nez camard et de ce front chauve; elle avait suppli
Socrate de lui donner la plus humble place parmi ses amantes et ses
disciples: Prtez-moi donc un philtre dont je puisse me servir, lui
avait-elle dit en soupirant, pour vous attirer prs de moi? --Mais je
ne veux pas vraiment, avait rpondu Socrate, tre attir prs de vous;
je prtends bien que vous veniez me chercher vous-mme. --J'irai
volontiers, si vous consentez  me recevoir. --Je vous recevrai s'il
n'y a personne auprs de moi que j'aime plus que vous. Elle choisit
bien son temps: Socrate tait seul. Socrate continua de lui
donner d'excellents avis pour rgler sa conduite de courtisane, et
pour conserver longtemps ses amants en les rendant toujours plus
passionns. Ce fut sur ces entrefaites, qu'elle se fit un ennemi
d'Aristophane, lorsqu'elle refusa d'en faire un amant. Le terrible
pote souponna Socrate d'avoir prvenu contre lui la nave Thodote,
et au lieu de se venger d'elle, il composa la comdie des _Nues_,
dans laquelle il attaquait cruellement le philosophe. Cette comdie
eut pour dnoment le procs qui fit condamner Socrate  boire la
cigu. Thodote pleura la glorieuse victime d'Aristophane: Vos amis
font vos richesses, lui avait dit Socrate, dans la premire visite
qu'il lui rendait; c'est la plus prcieuse et la plus rare de toutes
les richesses! Thodote ne voulut jamais admettre au nombre de ses
amis l'ennemi, l'accusateur, le bourreau de Socrate.

Le pote Mnandre, dont les comdies n'taient pas des satires comme
celles d'Aristophane, fut mieux accueilli par les courtisanes. Lamia
et Glycre se disputrent successivement la gloire de le possder et
de le fixer; l'une, matresse de Dmtrius Poliorcte; l'autre,
d'Harpalus de Pergame. On a compendieusement dissert pour savoir s'il
devana ces deux princes dans les bonnes grces de leurs favorites.
Mnandre est du temprament le plus amoureux, crivait Glycre 
Bacchis, qu'elle craignait d'avoir pour rivale, et l'homme le plus
austre ne se dfendrait qu'avec peine des charmes de Bacchis. Ne
me taxe donc pas de former des soupons injustes, et pardonne-moi, ma
chre, les inquitudes de l'amour. Je regarde comme la chose la plus
importante  mon bonheur, de me conserver Mnandre pour amant, car si
je venais  me brouiller avec lui, si sa tendresse venait seulement 
se refroidir, ne serais-je pas sans cesse dans la crainte d'tre
traduite sur la scne, en butte aux propos insultants des Chrms et
des Dyphile? Glycre aimait vritablement Mnandre, et celui-ci en
fut tellement pris que, pour ne pas la quitter, il refusa les offres
brillantes du roi d'gypte Ptolme, qui cherchait en vain 
l'attacher  sa personne. Loin de toi, crivait Mnandre  Glycre,
quelles douceurs trouverais-je dans la vie? Y a-t-il quelque chose au
monde qui puisse me flatter davantage et me rendre plus heureux que
ton amiti? Ton caractre charmant, la gaiet de ton esprit,
conduiront jusqu' notre extrme vieillesse les agrments de la
jeunesse. Passons donc ensemble ce qui nous reste de beaux jours;
vieillissons ensemble, mourons ensemble; n'emportons pas avec nous le
regret d'imaginer que le dernier survivant pourrait encore jouir de
quelque flicit. Que les dieux me prservent d'esprer un bonheur de
cette espce! Mnandre prfre l'amour de Glycre  toutes les joies
de l'ambition,  toutes les splendeurs de la fortune: il enverra donc
 sa place chez Ptolme le pote Philmon: Philmon n'a point
de Glycre! s'crie-t-il avec tendresse. Glycre, touche de cette
preuve de solide affection, essaie pourtant de dcider Mnandre 
accepter les propositions du roi d'gypte: elle ne veut pas tre en
reste de gnrosit, elle le suivra partout, elle ira s'tablir avec
lui dans Alexandrie; mais elle triomphe au fond du coeur, elle se
rjouit de l'avoir emport sur Ptolme: Je ne crains plus, dit-elle,
le peu de dure d'un amour qui ne serait appuy que sur la passion: si
les attachements de cette espce sont violents, ils se rompent
aisment; mais quand la confiance les soutient, il semble qu'on peut
les regarder comme indissolubles. On ne croirait pas que c'est une
courtisane qui sait trouver ces dlicatesses de sentiments, et l'on en
doit conclure que l'amour ne dure pas moins longtemps chez une vieille
courtisane que chez une jeune vestale. Avant d'aimer Mnandre, Glycre
avait t royalement entretenue par Harpalus, un des plus riches
officiers d'Alexandre le Grand; mais, en revanche, Lamia avait quitt
Mnandre pour entrer dans la couche royale de Dmtrius Poliorcte.

Mnandre avait fait une comdie en l'honneur de sa Glycre; le pote
Eunicus clbra la sienne, Anthe, dans une pice qu'il nomma du mme
nom qu'elle. Prcrate fit  Corianno l'offrande d'une comdie
homonyme. Thalatta eut aussi la gloire d'tre mise en comdie, mais le
nom de son pote a t plus vite oubli que celui de sa pice. Le
pote Antagoras, favori d'Antigonus, n'eut pas  se repentir d'avoir
consacr sa muse  sa matresse,  l'avide Bdion, qui, suivant
l'expression de Simonide, commena en sirne et finit en pirate. Les
orateurs taient encore plus ardents que les potes pour ces htaires,
qui n'en tiraient pas ordinairement d'autre profit qu'une satisfaction
de vanit. Lagide ou la _Noire_, dont le rhteur Cphale avait compos
le pangyrique en style galant, se donna, pour une harangue,  Lysias;
Choride rendit pre Aristophon, qui tait fils lui-mme de la
courtisane Chloris. Phyla fut la concubine d'Hypride, qui l'avait
rachete, et qui lui confia le soin d'une maison qu'il avait 
leusis, sans cesser d'avoir des relations avec Myrrhine, Aristagore,
Bacchis et mme Phryn: Phyla n'tait cependant qu'une esclave ne 
Thbes. Myrrhine accorda ses faveurs  Euthias, pour le dterminer 
se porter accusateur de Phryn qu'elle dtestait: Par Vnus! lui
crivait Bacchis indigne de cet odieux march, puisses-tu ne trouver
jamais un autre amant! Va, que le sublime objet de ton amour, que cet
infme Euthias enchane ta vie  la sienne! Les rhteurs, les
moralistes n'avaient pas moins de penchant pour l'htairisme. Isocrate
se relche de son austrit en faveur de Lagisque; Herpyllis, qui
s'tait montre digne d'tre couche sur le testament d'Aristote, lui
avait donn un fils, nomm Nicomaque; Nicrate, esclave de
Cassius d'le, doit sa libert au rhteur Stphane. Lorsqu'une
htaire prenait l'habitude d'avoir un rhteur ou un pote parmi ses
amis, c'tait une charge qu'elle ne laissait jamais vacante dans sa
maison, et, suivant le bon mot d'une de ces amoureuses des gens
d'esprit, si le poste se trouvait mal occup ou mal dfendu, on
doublait, on triplait la garnison. La clbre Nra, que Dmosthne
accusa d'impit et d'adultre devant le tribunal des Thesmothtes,
eut  la fois pour amants Xnclide, l'acteur Hipparque et le jeune
Phrynion, neveu du pote Dmochars, qui avait eu les mmes privilges
en qualit d'oncle. Ce n'tait point encore assez; Phrynion avait un
ami nomm Stphane: ils convinrent ensemble de se partager les nuits
de Nra, qui n'tait pas faite pour s'effrayer du partage, elle qui,
soupant avec ses deux amants jumeaux chez Chabrias, sortit de leurs
bras pour se prostituer  tous les esclaves de la maison. Il faut
dire, pour l'excuser, que cette nuit-l elle tait ivre. Nas ou Oia,
surnomme _Anticyre_, parce qu'on l'accusait de faire boire de
l'ellbore  ses amants, en avait plusieurs en mme temps, qu'elle
dguisait sous des noms diffrents: Archias tait son matre, Himnus
son complaisant, Nicostrate son mdecin, Philonide son ami.

Une des plus renommes parmi les htaires de potes ou d'orateurs, ce
fut certainement Bacchis, la matresse de l'orateur Hypride. Elle
l'aimait si profondment, qu'elle refusa de connatre aucun autre
homme, aprs l'avoir connu. C'tait une me tendre et mlancolique,
qui se contentait d'aimer et d'tre aime par un seul. Elle n'avait ni
jalousie  l'gard de ses compagnes ni dfiance  leur endroit;
incapable de faire le mal et d'en avoir mme l'ide, elle ne supposait
pas la mchancet chez les autres. Lorsque Phryn fut accuse
d'impit par Euthias, elle conjura Hypride de la dfendre, et elle
contribua de tous ses efforts  la sauver. On lui reprochait
seulement, parmi les htaires, de gter le mtier de courtisane et de
faire trop de vertu.

Lorsqu'elle mourut dans la fleur de l'ge, on la regretta
gnralement. On la pleura comme un modle de bont, de douceur et de
tendresse. Jamais je n'oublierai Bacchis, crivait Hypride aprs
l'avoir perdue, jamais! Quel tait son noble et gnreux dvouement!
il ennoblit le nom de courtisane. Que toutes se runissent pour lui
dresser une statue dans le temple de Vnus ou des Grces! leur gloire
le conseille, car l'on va rptant de tous cts qu'elles sont des
sirnes perfides, dvorantes, prises de la passion de l'or, mesurant
leur amour  la fortune, et prcipitant enfin leurs adorateurs dans un
abme de maux. Bacchis avait repouss les prsents les plus
magnifiques, pour rester fidle  Hypride; elle mourut pauvre,
n'ayant que le manteau de son amant pour se couvrir dans le misrable
lit o elle cherchait encore la trace de ses baisers.

Je ne surprendrai plus la douceur de ses regards, disait en gmissant
cet amant dsol, je ne verrai plus le sourire voluptueux de cette
bouche charmante; elles sont vanouies, les dlices de ces nuits
qu'elle animait d'une volupt sans cesse renaissante! Son caractre,
d'une douceur ineffable, se peignait encore au sein du plus entier
abandon. Quels regards! quels discours! quelle conversation de sirne!
quel pur et enivrant nectar que son baiser! La sduction reposait sur
ses lvres. Elle runissait en elle seule les trois Grces et Vnus;
elle semblait enveloppe de la ceinture de la desse mme! Et
pourtant Hypride avait donn plus d'une rivale  Bacchis, il l'avait
mme abandonne un moment pour s'attacher  Phryn, dont il venait de
sauver la vie; mais Bacchis ne lui tmoigna ni dpit ni rancune; elle
ne lui en resta pas moins fidle, et si on lui demandait ce qu'elle
faisait seule, pendant qu'Hypride l'oubliait dans les bras d'une
foule de matresses qui ne la valaient pas, Je l'attends!
disait-elle avec simplicit. L'aventure du collier l'avait mise  la
mode par toute la Grce, et on ne l'appelait que la _bonne_ Bacchis.
Quant  Plangone, qui n'avait pourtant pas jou un rle odieux dans
cette aventure, on ne lui pardonnait pas d'avoir troubl les amours de
Bacchis, et on la surnomma _Pasiphile_ ou le _Paon_. Le mordant
Archioloque la compare, dans ses vers, aux figuiers qui croissent sur
les rochers et dans les lieux carts, et dont les fruits amers
ne servent qu' nourrir les corneilles et les oiseaux de passage:
Ainsi, dit-il, les faveurs de Pasiphile ne sont que pour les
trangers qui passent et n'y reviennent plus. Il y avait donc une
justice morale entre les courtisanes qui subissaient les arrts de
l'opinion.

Bacchis ne fut pas la seule qui se fit estimer dans sa profession;
Aristnte et Lucien citent encore Pithias qui, bien qu'htaire,
conserva des moeurs honntes et, disent-ils, ne s'carta jamais de
la belle et simple nature. Une autre, Thodte, qui n'et pas sans
doute mrit le mme loge, donna l'exemple de la tendresse la plus
dvoue: elle avait aim Alcibiade, quand son amant prit dans les
embches de Pharnabaze; elle recueillit pieusement ses restes, les
enveloppa de riches toffes et leur rendit les honneurs funbres. On
vit ainsi une courtisane mener le deuil de l'lve de Socrate.
Alcibiade n'tait pourtant pas un amant fidle, et l'on peut dire
qu'il tint  honneur de connatre toutes les courtisanes de son temps.
Un jour, on vint  parler, devant lui et son mignon Axiochus, de
Mdontis d'Abydos, qu'il ne connaissait pas; on en fit l'loge en des
termes qui excitrent sa curiosit: il s'embarqua le soir mme avec
Axiochus, traversa l'Hellespont et alla passer une nuit entre elle et
lui. Beaucoup d'htaires furent clbres, qui ne nous ont gure laiss
que leurs noms. Telles sont les quatre courtisanes Scyonne, Lamia,
Satyra et Nanion, qui parurent dans un char  ct de Thmistocle,
ou qui s'attelrent, suivant une autre tradition, au char o cet
illustre fils d'une dictriade tait couch en costume d'Hercule. On
les nomma depuis les _quadriges_ de Thmistocle. Lucien, Athne et
Plutarque nomment seulement Aris, Agallis, Timandra, Thaumarion,
Dexithea, Malthace et quelques autres clbrits du mme genre. Quant
 Thmistono, qui exera son mtier pendant plus de douze lustres,
elle ne quitta la lice amoureuse qu'en perdant sa dernire dent et son
dernier cheveu. Cette intrpide persvrance fut rcompense par cette
pigramme de l'Anthologie: Malheureuse, te peux effacer la couleur de
tes cheveux blancs, tu n'effaceras pas les outrages insparables de la
vieillesse; tu prodigues en vain les parfums, tu puises en vain la
cruse et le fard, le masque ne te cache point. Il est un prodige
inaccessible  ton art, c'est de changer Hcube en Hlne.

La plupart des htaires avaient,  dfaut d'esprit et d'instruction,
une vivacit de repartie qui rencontrait souvent des mots heureux et
plus souvent des mots mordants. Nico, dite la _Chvre_  cause de ses
fougues, tait connue pour ses boutades, qu'elle appelait ses coups de
cornes. Un jour, Dmophon, le mignon de Sophocle, lui demanda la
permission de s'assurer qu'elle tait faite comme Vnus Callipyge:
Que veux-tu faire de cela? lui dit-elle ddaigneusement: Est-ce pour
le donner  Sophocle? Mais la plus fameuse par ses pigrammes, ce fut
Mania, qui en dcochait de si cuisantes et de si acres, qu'on
l'avait nomme l'_Abeille_. Les Grecs disaient en faisant allusion 
son nom de Mania: C'est une douce Manie! Machon avait rassembl un
livre entier de ses bons mots; elle tait, d'ailleurs, trs-belle et
se comparait elle-mme  une des trois Grces, en ajoutant qu'elle
avait chez elle de quoi en faire quatre. Elle rpondit  un
dissipateur qui marchandait ses faveurs: Je ne t'ouvrirai que mes
bras; autrement, je te connais, tu dvorerais le fonds. Un lche, qui
avait pris la fuite dans un combat en jetant son bouclier, se trouvait
 table auprs d'elle: Quel est l'animal qui court le plus vite? lui
demanda-t-il pendant qu'elle dcoupait un livre. --C'est un fuyard,
rpliqua-t-elle. L-dessus, elle raconta, sans le nommer, qu'un des
convives prsents au festin avait nagure perdu son bouclier  la
guerre; celui qui se sentait en butte  ces railleries rougit, se lve
et veut sortir: Cela soit dit sans vous blesser, ajouta-t-elle en
l'arrtant par le bras. J'en jure par Vnus! si quelqu'un a perdu le
bouclier, assurment c'est l'insens qui vous l'avait prt. Une
fois, Dmtrius Poliorcte lui demanda la permission de juger par ses
propres yeux des beauts secrtes qu'elle tenait de Vnus Callipyge et
qu'elle aurait pu montrer au berger Pris, si elle et t admise 
entrer en lutte avec les trois desses; elle se retourna sur-le-champ,
avec une grce enchanteresse, en parodiant ces deux vers de
Sophocle: Contemple, fils superbe d'Agamemnon, ces objets pour
lesquels tu as toujours eu une admiration si prononce! Elle avait 
la fois deux amants, Lontius et Antnor, qu'elle choisit parmi les
vainqueurs des jeux olympiques, et qu'elle contenta dans la mme nuit,
 l'insu de l'un et de l'autre. Lontius lui fit des reproches, d'un
air piqu, quand il apprit la chose: J'ai eu la curiosit, lui
dit-elle, de connatre quelle serait l'espce de blessure que deux
athltes, tous deux vainqueurs dans les jeux olympiques, pourraient me
faire dans une seule nuit!




CHAPITRE XIII.

  SOMMAIRE. --Biographie des courtisanes clbres de la Grce.
  --Gnathne. --Ses bons mots mis en vers par Machon. --Ses repas.
  --Sa nice Gnathoenion ou la petite Gnathne. --Les _Apophthegmes_
  de Lyncus. --Amants de Gnathne. --Le vase de neige et la
  sardine. --Comment Gnathne s'y prit pour manger avec le Syrien un
  repas donn par Dyphile. --Lois conviviales de la maison de
  Gnathne. --Ses reparties spirituelles. --Ses querelles avec
  l'htaire Mania. --Bonne rponse de cette courtisane  Gnathne.
  --Le souper de Dexithea. --Gnathoenion. --Sa rencontre avec le
  vieux satrape. --Amants de Gnathoenion. --Gnathoenion et
  l'athlte. --Gnathne _hippopornos_. --Diogne et le maquignon.
  --Las. --Son enfance. --Son rachat par Apelles. --Las 
  Corinthe. --Renomme de cette courtisane. --Sommes exorbitantes
  qu'elle exigeait de ceux qui voulaient obtenir ses faveurs.
  --Dmosthne et Las. --Les amants de Las. --Aristippe.
  --Diogne. --Las et Xnocrate. --Honte et confusion de Las. --Le
  sculpteur Myron. --Las et Eubates. --Richesses de Las. --Sa
  vieillesse malheureuse. --L'_Anti-Las_. --Sa mort. --Monuments
  levs  sa mmoire. --Les autres Las. --Phryn. --La _lie du
  vin_ de Phryn. --Pourquoi cette courtisane reut le surnom de
  _Phryn_. --Son emploi dans les mystres d'Eleusis et aux ftes de
  Neptune et de Vnus. --Phryn accuse d'impit par Euthias. --Son
  acquittement. --Le _parasite de la courtisane_. --Grandes
  richesses de Phryn. --Offre que cette courtisane fait aux
  Botiens, de reconstruire  ses frais la ville de Thbes dtruite
  par Alexandre-le-Grand. --Le Cupidon de Praxitle. --Statue d'or
  leve  Phryn aprs sa mort. --Phryn dite le _Crible_.
  --Pythionice et Glycre. --Harpalus. --Les deux amants de
  Pythionice. --Mort de cette courtisane. --Le _bl de Glycre_.
  --Assassinat d'Harpalus. --Bons mots de Glycre. --_Le Monument de
  la Prostitue._ --Mort de Glycre.


Entre toutes les htaires grecques qui eurent leurs historiens et
leurs pangyristes, les plus clbres  diffrents titres ont t
Gnathne, Las, Phryn, Pythionice et Glycre.

La biographie de Gnathne ne se compose que de bons mots, de fines
reparties, de piquantes pigrammes, que le pote Machon avait mis en
vers et qu'Athne a recueillis avec une complaisance que nous avons
le regret de ne pouvoir imiter; la langue grecque a des licences qui
se prtaient  toutes les tmrits de la langue des courtisanes, et
le franais se trouve bien empch de les reproduire d'une manire 
la fois dcente et intelligible. Gnathne, qui devait tre Athnienne,
 en juger par l'atticisme et la vivacit de son esprit, vivait du
temps de Sophocle,  la fin du cinquime sicle avant Jsus-Christ.
Elle tait certainement d'une beaut remarquable; mais ce qu'on
apprciait le plus en elle, ce fut toujours sa gaiet intarissable,
assaisonne de propos pleins de sel, qui, parfois cres et grossiers,
n'en avaient pas moins de charme pour les libertins. On la payait
pour l'entendre comme pour la voir, et les repas qu'elle donnait chez
elle runissaient par cot les citoyens les plus distingus d'Athnes.
Elle fut donc courtise et recherche par les hommes de got,
longtemps aprs que l'ge eut fait tomber le prix de ses amours. Elle
avait, d'ailleurs, prvu cet abandon des amants, en levant sous ses
yeux une charmante fille qu'elle faisait passer pour sa nice, et qui
se nommait Gnathoenion ou la petite Gnathne. Cette nice-l se
montra digne de sa tante et tira bon profit des leons qu'elle en
avait reues. Ces deux htaires avaient acquis tant de vogue  cause
de leurs innombrables reparties, que le Samien Lyncus, dans ses
_Apophthegmes_, enregistra curieusement tous les traits de malice et
de bonne humeur, qu'on attribuait  la tante ou  la nice. Gnathne,
qui craignait d'tre livre sur la scne aux rises des Athniens,
s'tait attach le pote comique Dyphile; mais elle ne lui pargnait
pas d'amres plaisanteries, et elle semblait vouloir lui prouver
qu'elle serait de force  se mesurer avec lui, au besoin, dans l'arne
de la comdie. Dyphile, tout gonfl de vanit, ne voulait pas avoir de
rivaux, et Gnathne, pour le satisfaire sur ce point, lui rptait en
riant le proverbe thbain: Les ronces ne poussent jamais sur la route
d'Hercule. Elle avait nanmoins autant d'amants, qu'elle pouvait en
prendre, et chacun d'eux tait admis  diffrents tarifs. Parmi ces
habitus de la maison, un certain Syrien, qui n'tait pas des
plus gnreux, trouvait pourtant des inventions de galanterie peu
coteuses, mais assez divertissantes, avec lesquelles il payait les
bonnes grces que Gnathne avait pour lui. Un jour, aux ftes de
Vnus, ce Syrien lui envoya un vase rempli de neige et une sardine
dans un plat: Cette neige est moins blanche que vous, lui
crivait-il; cette sardine est moins sale que votre langue. Gnathne
allait rpondre, quand arriva un messager de Dyphile, apportant pour
le festin du soir deux amphores de vin de Thrasos, deux de vin de
Chios, un chevreuil, des poissons, des parfums, des couronnes, des
rubans, des confitures, le tout accompagn d'un cuisinier et d'une
joueuse de flte: Je veux, dit-elle, que le prsent de mon Syrien
figure aussi parmi les vins et les mets du souper. Elle ordonna donc
qu'on ft fondre la neige dans le vin de Chios, et que la sardine ft
mle aux autres poissons. Le souper servi, Dyphile arriva, et les
portes furent closes; quand le Syrien s'y prsenta, on lui dit de
patienter jusqu' ce que la table ft prte. Gnathne, qui savait son
Syrien dehors, cherchait dans sa tte le moyen de le faire entrer, en
chassant Dyphile. Celui-ci commena les libations, et se faisant
verser  boire: Par Jupiter! s'cria-t-il, tu as fait rafrachir mon
vin dans ta fontaine: il n'en est pas une  Athnes dont l'eau soit
aussi glace. --Cela doit tre, rpondit-elle, car nous ne manquons
jamais d'y faire jeter les prologues de tes drames. Dyphile, bless
de l'pigramme, ne rpliqua pas, rougit, et se retira en silence.
Gnathne aussitt fit introduire le Syrien et continua le souper avec
lui. Elle mangea du meilleur apptit la sardine que son hte prfr
lui avait offerte: C'est un bien petit poisson, dit-elle, mais il me
fait un bien grand plaisir.

Dyphile tait le souffre-douleur; Gnathne, pour se dbarrasser de lui
jusqu'au lendemain matin, n'avait qu' le piquer au vif dans son
orgueil de pote. Un jour,  la reprsentation d'une de ses comdies,
il fut hu par l'auditoire et quitta le thtre, au bruit des rires
moqueurs. Il tait si dcourag et si chagrin, qu'il eut l'ide
d'aller se consoler auprs de sa matresse. Celle-ci avait dispos de
sa nuit; elle riait encore de l'chec que Dyphile venait de subir,
lorsque celui-ci entra chez elle; il appela un esclave et lui dit
brusquement: Lave-moi les pieds. --A quoi bon? rpliqua Gnathne avec
un air ddaigneux: vos pieds ne doivent pas avoir ramass de
poussire, puisque tout  l'heure encore on vous portait sur les
paules. Dyphile ne demanda pas son reste et s'en alla, tout rouge et
tout confus. Ordinairement, elle tenait table ouverte, et quiconque
voulait s'y asseoir n'avait qu' solder d'avance la carte et  se
soumettre aux lois conviviales que la courtisane avait fait versifier
par son Dyphile, et qu'on lisait graves sur un marbre  l'entre de
la salle du festin. Ces lois, rdiges  l'imitation de celles qui
taient en vigueur dans les coles philosophiques, commenaient
ainsi, selon Callimaque, qui les avait cites dans son recueil de
jurisprudence: Cette loi, gale et semblable pour tous, a t crite
en 323 vers. On peut juger, par ce dbut, que Gnathne affectait de
n'avoir aucune prfrence  l'gard de ses amants, et de leur imposer
 tous les mmes conditions. Elle tait toujours lgante, dit
Athne en esquissant son portrait; elle parlait avec beaucoup de
grce. Il ne fallait pas moins que son sourire, l'clat de ses dents
et la flamme de son regard, pour faire passer quelques-unes de ses
boutades.

A la suite d'une orgie qui s'tait faite chez elle, les convives se
battirent  coups de poing en se disputant ses faveurs, qu'elle avait,
elle-mme, mises aux enchres; un des combattants fut renvers par
terre et forc de s'avouer vaincu: Console-toi, lui dit-elle; tu ne
remportes pas de couronne aprs le combat, mais du moins ton argent te
reste. Ses soupers se terminaient souvent en bataille et elle
appartenait au vainqueur. Une fois, cependant, les jeunes gens qu'elle
avait hbergs voulurent jeter  bas la maison, parce que Gnathne
refusait de leur faire crdit; ils taient sans argent, mais ils
s'crirent qu'ils avaient des piques et des haches: Oui-da! leur
dit-elle en haussant les paules, si vous en aviez eu, vous les auriez
mises en gage pour me payer? Elle n'y regardait pas d'ailleurs de
fort prs, pourvu qu'on la payt bien. Une fois, elle se trouva dans
son lit avec un coquin d'esclave qui portait sur le dos les
cicatrices des coups de fouet que son matre lui avait fait donner:
Tu as l de terribles blessures! lui dit-elle. --Oui, reprit-il, c'est
une brlure que me fit un bouillon en tombant sur mes paules. --Ce
devait tre un fameux bouillon de lanires de peau de veau!
repartit-elle. --Le bouillon tait chaud, dit-il en balbutiant, et je
n'tais qu'un enfant. --On a bien fait, rpliqua-t-elle, de te fouetter
comme on l'a fait, pour te corriger. Ses compagnes avaient raison de
craindre les traits acrs qu'elle dcochait  tort et  travers, mais
elle rencontra quelquefois une langue aussi mordante que la sienne.
Elle se querellait souvent avec Mania, qui ne lui cdait pas en
malice; elles taient assez lies pour connatre leurs dfauts et
leurs infirmits rciproques; or, si Mania tait sujette  la
gravelle, Gnathne avait des incontinences d'urine et un relchement
chronique du fondement: Suis-je donc cause de ce que tu as des
pierres? dit-elle en colre. --Si j'en avais, malheureuse, riposta
Mania, je te les donnerais pour te murer devant et derrire.
L'htaire Dexitha l'avait invite  souper, mais  peine les plats
paraissaient-ils sur la table, qu'elle les faisait enlever, en
ordonnant qu'on les portt  sa mre: Si j'avais prvu cela, lui dit
Gnathne, je serais alle dner chez ta mre et non chez toi. Dans ce
mme souper, on lui versa, dans une coupe trs-exigu, un vin g de
seize ans: Comment le trouves-tu? lui demanda Dexitha. --Je le
trouve bien petit pour son ge! rpondit Gnathne. Il y avait l un
insupportable bavard qui ne tarissait pas sur son dernier voyage dans
l'Hellespont. Eh quoi! interrompit Gnathne, tu n'as pas visit la
premire ville de ce pays-l? --Laquelle? demanda le voyageur. --Sige,
dit-elle, la ville du Silence (de +sigaein+, se taire). Elle
avait en mme temps deux tenants qui la payaient, un soldat armnien
et un affranchi sicilien; l'un d'eux lui dit, devant l'autre: Tu
ressembles  la mer! --Comment l'entends-tu? reprit-elle; serait-ce
parce que je reois deux vilains fleuves, le Lycos d'Armnie et
l'leuthros de Sicile?

On comprend que Gnathoenion n'avait pas eu de peine  se former, 
l'cole de sa tante, qui d'ailleurs la gardait  vue et l'aidait
souvent d'un bon conseil. Elles allaient ensemble,  l'poque des
ftes de Vnus, chercher fortune dans le temple de la desse. Elles en
sortaient, quand elles furent rencontres par un vieux satrape, si
rid et si cass qu'il semblait avoir quatre-vingt-dix ans. Le
vieillard remarqua la beaut de Gnathoenion, et, s'approchant de
Gnathne, il lui demanda ce qu'il en coterait pour passer une nuit
avec cette belle enfant. Gnathne, voyant la robe de pourpre de cet
tranger, et jugeant de son opulence d'aprs le nombre d'esclaves qui
l'escortent, rpond: Mille drachmes (1,000 francs). --Quoi! s'crie le
satrape feignant la surprise, parce que tu me vois suivi d'une grosse
troupe de gens, tu crois me tenir prisonnier, et tu fais monter
si haut ma ranon? Je te donnerai cinq mines (500 francs); c'est une
affaire faite, et j'y reviendrai. --A votre ge, repartit Gnathne,
c'est dj beaucoup d'y aller une fois..... --Ma tante, interrompit
Gnathoenion, ne faisons pas de prix. Vous me donnerez ce qu'il vous
plaira, papa, mais je parie que vous serez si content de moi, que vous
payerez double, et que cette nuit-ci pourra compter pour deux.
Gnathoenion avait pour amant un acteur nomm Andronicus, qui ne la
payait souvent qu'en belles paroles; mais cet acteur s'tait mnag
l'appui de la tante en lui rappelant ses amours avec le pote comique
Dyphile. Gnathoenion prfrait donc  Andronicus un riche marchand
tranger qui la comblait de prsents. L'acteur arrive les mains vides,
et Gnathoenion lui tourne le dos: Vois avec quelle hauteur ta fille
me traite? dit-il, en soupirant,  la vieille Gnathne. --Petite folle,
dit-elle  sa nice, embrasse-le, caresse-le, s'il le demande, et
laisse l'humeur de ct. --Ma mre, rplique Gnathoenion, dois-je
embrasser un homme qui fait si peu pour notre rpublique, et qui
cependant regarde tout ce que nous avons comme sa proprit?
Andronicus venait de jouer avec succs le principal rle dans les
_Epigones_ de Sophocle, mais il n'en tait pas plus riche. Au sortir
de la scne, tout en sueur et charg de couronnes, il appelle un
esclave et lui ordonne d'annoncer son triomphe dramatique  sa
matresse en la priant de faire les frais du souper qu'il partagerait
le soir mme avec elle. Gnathoenion accueille l'esclave et son
message, par ce vers emprunt  la tragdie des _Epigones_:
Malheureux esclave, que viens-tu dire? Et elle lui ferme la porte au
nez, et elle va rejoindre au Pire son marchand qui l'attendait. Son
quipage n'tait pas fastueux; monte sur une petite mule, elle avait
pour tout cortge trois servantes assises sur des nes, et un valet
qui conduisait les btes. Voici que dans un chemin troit se prsente,
en magnifique quipage, un de ces lutteurs qui ne perdaient aucune
occasion de paratre dans les jeux publics et qui y taient toujours
vaincus: Coquin de palefrenier! crie de loin d'un air vainqueur
l'orgueilleux athlte, dbarrasse le chemin, ou bien je vais culbuter
le mulet, les nes et les filles. --Tout beau! riposte Gnathoenion,
vous feriez l ce qui ne vous est jamais arriv, redoutable champion!
La vieille Gnathne, quand on lui conta l'aventure, fit cette remarque
sense: Que ne payait-il, pour te jeter par terre? Cette bonne tante
avait les yeux ouverts sur les intrts de sa nice; car un galant,
aprs un march conclu et fidlement excut de part et d'autre,
croyant pouvoir obtenir gratuitement de Gnathoenion ce qu'il avait
pay une mine la veille: Jeune homme, lui dit svrement
Gnathoenion, penses-tu qu'il suffise chez nous d'avoir pay une
fois, comme  l'cole d'quitation d'Hippomachus? On voit que
dans sa vieillesse la pauvre Gnathne en tait rduite  faire un
mtier qui valait le surnom d'_hippopornos_ aux femmes ou aux hommes
qu'il dshonorait. Diogne, voyant passer  cheval un maquignon de
cette espce, splendidement vtu et charg de joyaux, s'cria: J'ai
longtemps cherch le vritable _hippopornos_; je viens enfin de le
rencontrer. Le mot _hippopornos_ signifiait littralement:
Prostitution  cheval. Gnathoenion, en avanant en ge, mena une vie
plus rgle, et n'leva pas trop malhonntement une fille qu'elle
avait eue d'Andronicus, ou que cet acteur s'tait attribue.

Las ne dut pas sa clbrit  ses bons mots, quoique ceux qu'on lui
prte ne soient pas infrieurs  ceux de Gnathne et de Gnathoenion;
ce fut sa beaut, sa beaut incomparable qui la mit au-dessus de
toutes les htaires, et qui en fit presque une divinit corinthienne.
Elle tait ne  Hiccara, en Sicile; quand Nicias, gnral des
Athniens, prit cette ville et la saccagea, la jeune enfant fut
emmene en Ploponse et vendue comme esclave. Un jour, le peintre
Apelles la rencontra qui revenait de la fontaine, un vase plein d'eau
sur la tte; il l'admira, il devina qu'elle serait belle et il la
racheta. Le jour mme, il la conduisit dans un festin o ses amis
s'tonnrent de le voir venir accompagn d'une petite fille au lieu
d'une courtisane: Ne vous en mettez pas en peine, leur dit-il; n'en
soyez pas surpris; je la dresserai si bien, qu'avant que trois
ans se passent, elle saura son mtier en perfection. Apelles tint
parole, et il ne fut pas sans doute tranger au dveloppement des
grces et des talents de Las. Elle tait alle s'tablir  Corinthe,
la ville des courtisanes, et un songe, que lui envoya Vnus-Mlanis,
lui annona qu'elle ferait bientt fortune. Le songe se ralisa; la
renomme de Las se rpandit jusqu'au fond de l'Asie, et de toutes
parts on vit aborder  Corinthe une foule de riches trangers qui n'y
venaient chercher que les faveurs de Las; mais ils n'atteignaient pas
tous le but de leur voyage. Las exigeait non-seulement des sommes
exorbitantes, mais encore elle se rservait le droit de choisir la
main qui les lui donnait; quelquefois, par caprice, elle ne voulait
rien accepter. Dmosthne, l'illustre orateur, voulut aussi savoir ce
que valait Las; il prit avec lui tout l'argent dont il pouvait
disposer, et se rendit  Corinthe. Il va trouver la courtisane et lui
demande le prix d'une de ses nuits: Dix mille drachmes, rpond
Las. --Dix mille drachmes! rplique Dmosthne, qui ne s'attendait pas
 dpenser plus de la dixime partie de cette somme; je n'achte pas
si cher la honte et le chagrin d'avoir  me repentir! --C'est pour ne
pas avoir  me repentir aussi, rpliqua Las, que je vous demande dix
mille drachmes. Dmosthne s'en retourna comme il tait venu. Las
aimait pourtant les hommes clbres: aussi, elle eut en mme temps,
pour amants privilgis, l'lgant et aimable philosophe
Aristippe qui la payait bien, et le grossier et sale cynique Diogne
qui et t fort en peine de la payer. Elle prfrait celui-ci 
l'autre et ne semblait pas s'apercevoir que Diogne sentait mauvais.
Quant au rival de ce dernier, il ne faisait pas mine d'tre jaloux, et
souvent, pour voir Las, il attendait  la porte, qu'elle se ft
parfume en sortant des bras du cynique. Je possde Las, dit-il 
ceux qui s'tonnaient de cet arrangement, mais Las ne me possde
pas. Comme on lui reprsentait que Las se donnait  lui sans amour
et sans got: Je ne pense pas, disait-il avec le mme flegme, que le
vin et les poissons m'aiment, cependant je m'en nourris avec beaucoup
de plaisir. On lui reprochait de souffrir la prostitution journalire
de Las, et on lui conseillait d'y mettre des bornes: Je ne suis
point assez riche, dit-il, pour acheter  moi seul un si prcieux
objet. Mais, lui objecta-t-on, vous vous ruinez pour elle? --Je lui
donne beaucoup en effet, rpondit-il, pour avoir le bonheur de la
possder, mais je ne prtends pas, pour cela, que les autres en soient
privs. Diogne, en revanche, malgr tout son cynisme, voyait avec
jalousie la concurrence que lui faisait auprs de Las le brillant
philosophe Aristippe: Puisque tu partages avec moi les bonnes grces
de ma matresse, lui dit-il un jour, tu devrais aussi partager ma
philosophie, et prendre la besace et le manteau des cyniques? --Te
parat-il donc trange, repartit Aristippe, d'habiter une maison qui a
dj t habite par d'autres? ou de monter sur un vaisseau qui a
servi  quantit de passagers? --Non, vraiment! rpondit le cynique
honteux de se sentir jaloux. --Eh bien! pourquoi es-tu surpris que je
voie une femme qui a vu d'autres hommes avant moi, et qui en verra
encore d'autres aprs? Aristippe allait tous les ans avec elle passer
les ftes de Neptune  gine, et, pendant ce temps-l, disait-il, le
logis de la courtisane tait aussi chaste que celui d'une matrone.

Cette courtisane exerait un tel empire sur ces deux philosophes,
Aristippe et Diogne, qu'elle croyait qu'il n'existait pas un
philosophe au monde qui pt lui rsister. On la dfia de venir  bout
de la vertu de Xnocrate: elle accepta la gageure, dans la pense
qu'un disciple de Platon ne serait pas plus difficile  vaincre qu'un
disciple de Socrate. Une nuit, elle s'enveloppe dans un voile, 
moiti nue, et va frapper  la porte de Xnocrate: il ouvre, et
s'tonne de voir une femme pntrer chez lui. Elle se dit poursuivie
par des voleurs; ses bras, son cou, ses oreilles, sont chargs de
joyaux qui brillent dans l'ombre: il consent donc  lui donner un
asile jusqu'au jour, et il se recouche, en lui conseillant de dormir
aussi sur un banc. Mais il n'est pas plutt dans son lit, que Las se
montre dans toute la splendeur de sa beaut, et se place aux cts du
philosophe; elle s'approche; elle le touche; elle le presse entre
ses bras, elle essaie de l'animer par des caresses qui le laissent
froid et indiffrent; elle pleure de rage, elle redouble ses
embrassements, elle ne recule devant aucune sorte de provocation.
Xnocrate ne bouge pas. Enfin, elle s'lance hors de ce lit insultant,
et cache sa honte sous son voile. Elle a perdu sa gageure, et on
rclame la somme qu'elle a perdue: J'ai pari, dit-elle, de rendre
sensible un homme, mais non une statue. Elle tait d'une beaut
merveilleuse; cependant sa gorge l'emportait en perfection sur son
visage, et les peintres, ainsi que les statuaires, qui voulaient
reprsenter Vnus d'une faon digne d'elle, priaient Las de poser
pour la desse. Le sculpteur Myron fut admis de la sorte  voir sans
voile cette adorable courtisane; il tait vieux, il avait les cheveux
blancs et la barbe grise, mais il se sentit rajeuni  la vue de Las;
il se jette  ses pieds; il lui offre tout ce qu'il possde, pour la
possder pendant une nuit; elle sourit, hausse les paules et sort. Le
lendemain, Myron a fait teindre ses cheveux et sa barbe; il est fard
et parfum; il porte une robe clatante et une ceinture dore; il a
une chane d'or au cou et des anneaux  tous les doigts. Il se fait
introduire chez Las et lui dclare, la tte haute, qu'il est amoureux
d'elle: Mon pauvre ami, rplique Las qui l'a reconnu et qui s'amuse
de la mtamorphose, tu me demandes l ce que j'ai refus hier  ton
pre.

Elle eut  subir un refus  son tour, lorsqu'elle fut prise d'Eubates
qu'elle rencontra aux jeux olympiques, o il venait disputer le prix.
C'tait un beau et noble jeune homme, qui avait laiss  Cyrne une
femme qu'il aimait. Las ne l'eut pas plutt entrevu, qu'elle lui fit
une dclaration d'amour en termes si clairs et si pressants qu'Eubates
fut trs-embarrass d'y rpondre. Elle le suppliait de devenir son hte
et de s'tablir chez elle; il s'en excusa, en disant qu'il avait besoin
de toutes ses forces pour remporter la victoire dans les jeux. Elle
s'enflammait  chaque instant davantage, et elle tremblait que l'objet
de sa passion ne lui chappt: Jurez-moi, lui dit-elle, de m'emmener
avec vous  Cyrne, si vous tes vainqueur! Pour se soustraire  cette
perscution, il le jura, et parvint ainsi  garder sa fidlit  sa
bien-aime; autrement, il et fini par succomber sous le regard
tout-puissant de Las. Eubates fut vainqueur; Las lui envoya une
couronne d'or; mais elle apprit bientt qu'Eubates tait retourn 
Cyrne: Il a trahi son serment, dit-elle  un ami d'Eubates. --Il l'a
tenu, rpliqua l'ami, car il a emport votre portrait. La matresse
d'Eubates fut tellement merveille de tant de fidlit et de tant de
continence, quand elle sut ce qui s'tait pass, qu'elle rigea en
l'honneur de son amant une statue  Minerve. Las, pour se venger, en
fit lever une autre qui reprsentait Eubates sous les traits de
Narcisse. Cette fire htaire avait sans cesse autour d'elle une cour
empresse de flatteurs et d'adorateurs enthousiastes; plusieurs villes
de la Grce se disputaient la gloire de l'avoir vue natre; les
personnages les plus considrables s'honoraient d'avoir eu des relations
avec elle, et pourtant quelques farouches moralistes lui rappelaient
parfois que son mtier tait honteux. C'est ce que fit un pote tragique
qui avait fait allusion  ses prostitutions en disant dans une pice de
thtre: Retire-toi d'ici, infme! Las l'aperut au sortir du thtre
et l'aborda pour lui demander, de la voix la plus caressante, ce qu'il
entendait par cette cruelle apostrophe: Vous tes vous-mme du nombre
des gens  qui je m'adresse! lui dit-il brutalement. --En vrit!
reprit-elle gaiement, vous savez cependant ce vers d'une tragdie: Cela
seul est honteux, que l'on fait en l'estimant tel. Ce vers tait tir
justement d'une pice de ce pote, qui ne sut que rpondre. Athne
rapporte, d'aprs Machon, que le pote dont Las chtiait ainsi les
ddains tait Euripide lui-mme, mais il faudrait alors faire remonter
cette anecdote  la premire jeunesse de Las, qui tait au service
d'Apelles, lorsque Euripide mourut l'an 407 avant Jsus-Christ. Quoi
qu'il en soit, la rponse de Las devint proverbiale, et comme on en
abusait pour justifier bien des turpitudes, le vieux philosophe
Antisthne rforma en ces termes l'axiome de la courtisane: Ce qui est
sale est sale, soit qu'il le paraisse, soit qu'il ne le paraisse pas 
ceux qui le font. Las, au lieu de combattre le nouvel apophthegme,
l'adopta tel qu'Antisthne l'avait formul: Ce vieux a raison, dit-elle
 Diogne qui tait disciple d'Antisthne; il est aussi malpropre qu'il
le parat. --Et moi? reprit Diogne bless dans son tat de
cynique. --Toi, dit-elle, je n'en sais rien, puisque je t'aime.

Las avait amass une fortune immense, mais elle fit construire des
temples et des difices publics; elle paya des statuaires, des
peintres, des cuisiniers: elle se ruina. Elle avait, par bonheur, le
got de son mtier  un tel degr, qu'elle ne se plaignit pas d'tre
oblige de le continuer dans un ge o les courtisanes se reposent.
Elle tait, d'ailleurs, fort belle encore, quoique le prix de ses
amours et singulirement diminu: elle se consolait de sa dgradation
prmature, en s'enivrant. picrate, cit par Athne, a fait un
tableau affligeant de la vieillesse de Las, qui ne conservait
d'elle-mme que son nom: Las est oisive et boit. Elle vient errer
autour des tables. Elle me parat ressembler  ces oiseaux de proie,
qui, dans la force de l'ge, s'lancent de la cime des montagnes et
enlvent de jeunes chevreaux, mais qui dans la vieillesse se perchent
languissamment sur le fate des temples, o ils demeurent consums par
la faim: c'est alors un augure sinistre. Las dans son printemps fut
riche et superbe. Il tait plus facile de parvenir auprs du satrape
Pharnabaze. Mais la voil qui touche  son hiver: le temple est tomb
en ruines, il s'ouvre aisment; elle arrte le premier venu et
boit avec lui. Un statre, une pice de trois oboles, sont une fortune
pour elle. Jeunes, vieux, elle reoit tout le monde; l'ge a tellement
adouci cette humeur farouche, qu'elle tend la main pour quelques
pices de monnaie. Ce passage de la comdie intitule l'_Anti-Las_
n'tait peut-tre qu'une hyperbole chappe  la rancune d'un pote
que la courtisane avait mal accueilli. lien raconte aussi qu'elle ne
fut pas d'un accs facile, avant que l'ge et refroidi les poursuites
dont elle tait l'objet; on l'avait mme surnomme _Axine_,  cause de
son avarice intraitable. Athne dit pourtant, sur la foi d'une
tradition bien tablie, qu'elle ne faisait aucune diffrence entre les
offres des riches et celles des pauvres. Cette particularit ne doit
probablement se rapporter qu' l'poque de sa vie o la dbauche la
consolait de la misre.

Ce qui prouverait l'oubli dans lequel elle tait tombe  la fin de sa
carrire amoureuse, c'est l'obscurit qui enveloppe le temps et les
circonstances de sa mort. Elle avait alors 70 ans, selon les uns; 55
ans selon les autres; ceux-ci prtendent qu'elle s'tait conserve
belle; ceux-l disent, au contraire, qu'elle touchait  la
dcrpitude. Quoi qu'il en soit de son ge et de son visage,
l'_Anthologie_ lui fait ddier son miroir  Vnus avec une inscription
que Voltaire a imite dans ces vers charmants:

  Je le donne  Vnus, puisqu'elle est toujours belle:
        Il redouble trop mes ennuis!
  Je ne saurais me voir dans ce miroir fidle
  Ni telle que j'tais ni telle que je suis.

Quant  son genre de mort, on ne sait lequel il faut croire de
Plutarque, d'Athne ou de Ptolme. Ce dernier affirme qu'elle
s'trangla en mangeant des olives; Athne s'appuie de l'autorit de
Philtaire, pour dmontrer qu'elle mourut dans l'exercice de ses
fonctions de courtisane (+ouchi Las men teleuts apethane
binoumen+); et Plutarque rapporte que, s'tant amourache d'un jeune
Thessalien, nomm Hippolochus, elle le suivit en Thessalie et pntra
dans un temple de Vnus o il s'tait rfugi pour se soustraire aux
embrassements de cette bacchante, mais les femmes du pays, indignes
de son audace et encore jalouses de sa beaut qui n'tait plus qu'un
souvenir, entourrent le temple en poussant de grands cris, et
l'assommrent  coups de pierres devant l'autel de Vnus, qui fut
souill du sang de la courtisane. Depuis ce meurtre, le temple fut
consacr  Vnus-Homicide et  Vnus-Profane. On rigea un tombeau 
Las sur les bords du Pne, avec cette pitaphe: La Grce, nagure
invincible et fertile en hros, a t vaincue et rduite en esclavage
par la beaut divine de cette Las, fille de l'Amour, forme  l'cole
de Corinthe, qui repose dans les nobles champs de la Thessalie.
Corinthe ddia aussi un monument  la mmoire de son illustre lve:
on avait reprsent sur ce monument une lionne terrassant un
blier. Il est possible que les faits de la vie de Las ne concernent
pas tous la mme femme, et que deux ou trois htaires du mme nom, qui
vcurent  peu prs dans le mme temps, aient t confondues  la fois
par les historiens et par la tradition populaire. Ainsi, la matresse
d'Alcibiade, Damasandra, eut une fille qu'on nommait Las, et qui se
fit connatre par sa beaut plus encore que par ses galanteries. Pline
signale aussi une autre Las, laquelle tait sage-femme et avait
invent des remdes secrets, des espces de philtres pour augmenter ou
diminuer l'embonpoint des femmes. Cette Las se livrait galement au
mtier de courtisane avec ses amies Salpe et lphantis, comme elle
courtisanes, et comme elle trs-habiles dans l'art des cosmtiques,
des avortements et des breuvages aphrodisiaques. Elles gurissaient
aussi de la rage et de la fivre quarte, et, dans toutes leurs
drogues, elles employaient de diffrentes faons le sang menstruel
ml  des substances plus ou moins innocentes. La ville de Corinthe
se glorifiait d'avoir t le thtre des fastueuses prostitutions de
Las, mais aucune ville de la Grce ne se vanta d'avoir vu cette reine
des courtisanes, vieillie, dchue, oublie, fabriquer des poudres, des
onguents, des lixirs, et vendre de l'amour en bouteille.

Une autre htaire, contemporaine de Las, non moins clbre qu'elle,
Phryn, n'eut pas une dcadence si triste ni une fin si tragique.
Malgr ses immenses richesses, elle ne cessa jamais de les augmenter
par les mmes moyens, et, comme en vieillissant elle ne perdit presque
rien de la magnificence de ses formes, elle eut des amants qui la
payaient largement jusqu' la veille de sa mort. Ce fut l ce qu'elle
appelait gaiement: Vendre cher la lie de son vin. Elle tait de
Thespie, mais elle rsida constamment  Athnes, o elle menait une
existence trs-retire, ne se montrant ni aux Cramiques, ni au
thtre, ni aux stades, ni aux ftes religieuses ou civiles. Elle ne
descendait dans la rue, que voile et vtue d'une tunique flottante,
comme la plus austre matrone. Elle n'allait pas aux bains publics et
ne frquentait que les ateliers des peintres et des sculpteurs; car
elle aimait les arts et elle s'y consacrait, pour ainsi dire, en
posant nue devant le pinceau d'Apelles, devant le ciseau de Praxitle.
Sa beaut tait celle d'une statue de marbre de Paros; les traits et
les lignes de son visage avaient la puret, l'harmonie et la noblesse
que l'imagination du pote et de l'artiste donne  une image divine;
mais sa pleur mate et mme un peu jaune lui avait fait donner le
surnom de _Phryn_, par analogie avec la couleur de la grenouille de
buisson, _phrya_; car son nom de famille tait Mnsarte, et elle ne
fut pas connue sous ce nom-l. Les tableaux et les statues, que firent
d'aprs elle son peintre et son sculpteur favoris, excitrent
l'enthousiasme de toute la Grce, qui vouait un culte  la beaut
corporelle, culte dpendant de celui de Vnus. Phryn n'avait en elle
rien de plus remarquable que ce qu'elle cachait pudiquement  tous les
yeux, mme aux regards de ses amants, qui ne la possdaient que dans
l'obscurit; mais, aux mystres d'leusis, elle apparaissait comme une
desse sous le portique du temple, et laissant tomber ses vtements en
prsence de la foule bahie et haletante d'admiration, elle
s'clipsait derrire un voile de pourpre. Aux ftes de Neptune et de
Vnus, elle quittait aussi ses vtements sur les degrs du temple, et,
n'ayant que ses longs cheveux d'bne pour couvrir la nudit de son
beau corps, qui brillait au soleil, elle s'avanait vers la mer, au
milieu du peuple qui s'cartait avec respect pour lui faire place, et
qui la saluait d'un cri unanime d'enthousiasme: Phryn entrait dans
les flots pour rendre hommage  Neptune, et elle en sortait comme
Vnus  sa naissance; on la voyait un moment, sur le sable, secouer
l'onde amre qui ruisselait le long de ses flancs charnus, et tordre
ses cheveux humides: on et dit alors que Vnus venait de natre une
seconde fois. A la suite de ce triomphe d'un instant, Phryn se
drobait aux acclamations et se cachait dans son obscurit ordinaire.
Mais l'effet de cette apparition n'en tait que plus prodigieux, et la
renomme de la courtisane remplissait les bouches et les oreilles.
Chaque anne augmentait de la sorte le nombre des curieux, qui
allaient aux mystres d'leusis et aux ftes de Neptune et de
Vnus, pour n'y voir que Phryn.

Tant de gloire pour une courtisane lui attira l'envie et la haine des
femmes vertueuses; celles-ci, afin de se venger, acceptrent l'entremise
d'Euthias, qui avait inutilement obsd Phryn sans obtenir d'elle ce
qu'elle n'accordait qu' l'argent ou au gnie. Cet Euthias tait un
dlateur de la plus vile espce; il accusa Phryn, devant le tribunal
des Hliastes, d'avoir profan la majest des mystres d'leusis en les
parodiant, et d'tre constamment occupe  corrompre les citoyens les
plus illustres de la Rpublique en les loignant du service de la
patrie. Non-seulement une pareille accusation devait entraner la mort
de l'accuse, mais encore infliger  toutes les courtisanes,
solidairement, la honte d'un blme, d'une amende, et mme de l'exil pour
quelques-unes. Phryn avait eu pour amant l'orateur Hypride, qui se
partageait alors entre Myrrhine et Bacchis. Phryn pria ces deux
htaires de s'employer auprs d'Hypride, pour qu'il vnt la dfendre
contre Euthias. La position tait dlicate pour Hypride, qu'on savait
intress particulirement  venir en aide  Phryn, qu'il avait aime,
et  tenir tte  Euthias, qu'il dtestait comme le plus lche des
hommes. Phryn pleurait, enveloppe dans ses voiles et couvrant sa
figure avec ses deux mains d'ivoire; Hypride, mu et inquiet, tendit
le bras vers elle, pour annoncer qu'il la dfendait; et quand Euthias
eut formul ses accusations par l'organe d'Aristogiton, Hypride prit
la parole, avoua qu'il n'tait pas tranger  la cause, puisque Phryn
avait t sa matresse, et supplia les juges d'avoir piti du trouble
qu'il prouvait. Sa voix s'altrait, son gosier tait plein de sanglots,
sa paupire pleine de larmes, et pourtant le tribunal, froid et
silencieux, semblait dispos  ne pas se laisser flchir. Hypride
comprend le danger qui menace l'accuse: il clate en maldictions
contre Euthias, il proclame rsolument l'innocence de sa victime, il
raconte avec complaisance le rle presque religieux que Phryn a pu
seule accepter aux mystres d'leusis... Les Hliastes l'interrompent;
ils vont prononcer l'arrt fatal. Hypride fait approcher Phryn: il lui
dchire ses voiles, il lui arrache sa tunique, et il invoque avec une
sympathique loquence les droits sacrs de la beaut, pour sauver cette
digne prtresse de Vnus. Les juges sont mus, transports,  la vue de
tant de charmes; ils croient apercevoir la desse elle-mme: Phryn est
sauve, et Hypride l'emporte dans ses bras. Il tait redevenu plus
amoureux que jamais, en revoyant cette admirable beaut qui avait eu
plus d'empire que son loquence sur les juges; Phryn, de son ct, par
reconnaissance, redevint la matresse de son avocat, qui fut infidle 
Myrrhine. Celle-ci crut se venger en se mettant du parti d'Euthias et en
accordant  ce sycophante tout ce que Phryn lui avait refus. Les
courtisanes furent indignes de ce qu'une d'elles ost protester ainsi
contre l'arrt qui avait absous Phryn, et Bacchis leur servit
d'interprte en crivant  l'imprudente Myrrhine: Tu t'es rendue
l'objet de l'aversion de nous toutes qui sommes dvoues au service de
Vnus Bienfaisante!

[Illustration: PHRYN DEVANT L'AROPAGE]

Elle ne tarda pas, en effet,  se repentir d'avoir cd  un mouvement
de jalousie et de vanit. Hypride, qui l'avait quitte, ne lui revint
pas; il resta longtemps pris de Phryn: Il a une amie digne de lui et
de sa belle me, crivait Bacchis  Myrrhine; et toi, tu as un amant tel
qu'il te le fallait! Hypride, en se dclarant le dfenseur d'une
courtisane, s'tait fait plus d'honneur et plus de profit qu'en
dfendant les premiers citoyens de la rpublique: on ne parlait que de
son talent d'orateur, par toute la Grce; on ne se lassait pas
d'applaudir au beau mouvement d'loquence qui avait termin sa
proraison; les loges, les actions de grce, les prsents lui
arrivaient de toutes parts, et, pour comble de biens, Phryn lui
appartenait. Si les htaires grecques ne lui levrent pas une statue
d'or comme le proposait Bacchis, elles n'pargnrent rien pour lui
tmoigner leur gratitude: Toutes les courtisanes d'Athnes en gnral,
lui crivit Bacchis, qui tenait la plume pour ses compagnes, et chacune
d'elles en particulier, doivent vous rendre autant d'actions de grces
que Phryn. On peut prsumer que son plaidoyer fut publi, puisque
celui d'Aristogiton, qui prit la parole pour Euthias, tait connu du
temps d'Athne. On sait aussi qu'Euthias, que l'amour seul avait rendu
calomniateur, n'eut pas de repos que Phryn ne lui pardonnt, et il
souscrivit, pour obtenir ce pardon, aux conditions les plus ruineuses.
Bacchis avait prvu ce triste dnoment, lorsqu'elle crivait  Phryn:
Euthias est bien plus vivement amoureux de toi qu'Hypride. Celui-ci,
en raison du service important qu'il t'a rendu en t'accordant la
protection et le secours de son loquence dans la circonstance la plus
critique, semble exiger de toi les plus grands gards et te favoriser en
t'accordant ses caresses, tandis que la passion de l'autre ne peut
qu'tre irrite au dernier point par le mauvais succs de son entreprise
odieuse. Attends-toi donc  de nouvelles instances de sa part, aux
sollicitations les plus empresses: il t'offrira de l'or  profusion.
L'or l'emporta sur le ressentiment. L'aropage, qui n'eut pas d'arrt 
prononcer dans cette circonstance, prvit le cas o une cause du mme
genre, plaide devant lui, pourrait donner lieu aux mmes moyens de
dfense; il ne voulut pas tre expos aux sductions qui avaient
subjugu les Hliastes; il promulgua une loi, qui interdisait aux
avocats d'employer aucun artifice pour exciter la piti des juges, et
aux accuss de paratre en personne devant les juges avant que la
sentence ft prononce. Phryn, de son ct, dans la crainte d'une
accusation nouvelle, non-seulement se priva dsormais de prendre part
aux ftes et aux crmonies religieuses, mais encore, elle s'occupa de
gagner des partisans et de se faire en quelque sorte des cratures
jusqu'au sein de l'aropage. Elle ouvrait son lit et sa table aux
gourmands et aux libertins; un snateur de l'aropage, nomm Gryllion,
se compromit au point de se faire le _parasite de la courtisane_, c'est
ainsi que le qualifia Satyrus d'Olinthe dans sa _Pamphile_.

Les richesses que Phryn avait acquises surpassaient alors celles d'un
roi: les potes comiques, Timocls dans sa _Nre_, Amphis dans sa
_Kouris_ et Posidippe dans son _phsienne_, ont parl du scandale de
cette impure opulence. Phryn en fit pourtant un usage honorable: elle
fit btir  ses frais divers monuments publics, surtout dans la ville
de Corinthe, que toutes les htaires considraient comme leur patrie 
cause de l'argent qu'elles y avaient gagn. Quand Alexandre le Grand
eut dtruit Thbes et renvers ses murailles, Phryn se rappela
qu'elle tait ne en Botie, et elle offrit aux Thbains de rebtir
leur ville de ses propres deniers,  la seule condition de faire
graver cette inscription en son honneur: _Thbes abattue par
Alexandre, releve par Phryn_. Les Thbains refusrent d'terniser
une honte. Phryn, comme Botienne, n'avait pas reu du ciel les dons
de l'esprit; mais elle se distinguait de la plupart des femmes par un
vif sentiment des arts; elle se regardait comme l'image vivante de la
beaut divine; elle se rendait hommage  elle-mme dans les
ouvrages d'Apelles et de Praxitle: l'un avait model d'aprs elle la
Vnus de Cnide; l'autre l'avait peinte telle qu'il la vit aux ftes de
Neptune et de Vnus sortant de l'onde. Tous deux furent ses amants,
mais Praxitle l'emporta sur son rival. Phryn lui demanda, en
souvenir de leurs amours, la plus belle statue qu'il et jamais
excute. Choisissez! rpondit Praxitle; elle rclama un dlai de
quelques jours pour faire son choix. Dans l'intervalle, pendant que
Praxitle se trouvait chez elle, un esclave accourut couvert de sueur,
en criant que l'atelier du sculpteur tait en feu: Ah! je suis perdu,
dit Praxitle, si mon Satyre et mon Cupidon sont brls! --Je choisis
le Cupidon, interrompit Phryn. C'tait une ruse qu'elle avait
imagine pour connatre la pense de l'artiste sur ses oeuvres.
Depuis, Phryn donna ce chef-d'oeuvre  sa ville natale. Caligula le
fit enlever de Thespie et transporter  Rome, mais Claude ordonna,
dans un de ses jugements de prteur, que le Cupidon serait restitu
aux Thespiens, pour apaiser les mnes de Phryn, disait la sentence.
La statue avait  peine retrouv son pidestal vide, que Nron la fit
revenir  Rome, et elle prit dans l'incendie de cette ville, allum
par Nron lui-mme. Phryn, si riche qu'elle ft, avait continu son
industrie ordinaire jusqu' l'ge des rides et des cheveux blancs.
Elle se vantait alors de possder une pommade qui dissimulait
entirement les rides; elle se fardait avec tant de drogues,
qu'Aristophane a pu dire dans sa comdie des _Harangueurs_: Phryn a
fait de ses joues la boutique d'un apothicaire. Et ce vers passa en
proverbe chez les Grecs, pour dsigner les femmes qui se fardaient.

On ignore l'poque de sa mort et le lieu de sa spulture; on apprend
seulement, de Pausanias, que ses amis, ses amants et ses compatriotes
s'taient cotiss pour lui riger une statue d'or dans le temple de
Diane  phse; on lisait sur la plinthe de cette statue, qui avait
pour base une colonne de marbre penthlique: Cette statue est
l'ouvrage de Praxitle. Elle tait place entre les statues de deux
rois, Archinamus, roi de Lacdmone, et Philippe, roi de Macdoine,
avec cette inscription: _A Phryn, illustre Thespienne_. Ce fut cette
statue que le philosophe Crats qualifia svrement, en s'criant:
Voici donc un monument de l'impudicit de la Grce! Le nom de Phryn
tant devenu, comme celui de Las, synonyme de belle courtisane,
plusieurs femmes de cette classe se firent nommer _Phryn_. Pour
distinguer de ses humbles imitatrices la premire Phryn, on
l'appelait la _Thespienne_. Hrodice, dans son _Histoire de ceux qui
ont t raills sur le thtre_, cite une Phryn qu'on surnomma le
_Crible_, parce qu'elle ruinait ses amants, de mme qu'un crible sert
 extraire la farine mle au son. Selon Apollodore, dans son _Trait
des Courtisanes_, il y avait deux Phryns, qu'on surnommait
_Clauxigelaos_ (qui fait pleurer, aprs avoir fait rire) et
_Saperdion_ (superbe poisson), mais ni l'une ni l'autre ne semble
pouvoir tre confondue avec l'illustre Thespienne.

Si Phryn et Las sont les deux personnifications les plus clbres,
sinon les plus brillantes de l'htairisme, Pythionice et Glycre en
reprsentent encore mieux la puissance: Pythionice et Glycre furent
presque reines de Babylone, aprs avoir t simples courtisanes 
Athnes. Pythionice n'tait remarquable que par sa beaut, mais elle
possdait quelques-uns de ces secrets de libertinage qui exercent tant
d'empire sur les natures vicieuses et sur les tempraments voluptueux.
Glycre, non moins belle, non moins habile peut-tre, tait aussi plus
intelligente et plus spirituelle. Harpalus, l'ami d'Alexandre de
Macdoine, le gouverneur de Babylone, les aima l'une et l'autre, et ne
se consola d'avoir perdu la premire qu'en retrouvant la seconde.
Harpalus tait grand trsorier d'Alexandre, et, lorsque son matre fut
parti pour l'expdition des Indes, il ne se fit aucun scrupule de
puiser  pleines mains dans les trsors confis  sa garde. Il
surpassa en magnificence les anciens rois de Babylone, et il voulut
jouir de toutes les volupts que l'or et le pouvoir sont capables de
crer. Il avait autour de lui des joueuses de flte de Milet, des
danseuses de Lesbos, des tresseuses de couronnes de Cypre, des
esclaves et des concubines de tous les pays: il fit venir une
htaire d'Athnes, celle qui tait le plus en vogue et qui
s'acquittait le mieux de ses fonctions libidineuses. Pythionice eut
l'honneur d'tre choisie pour les menus-plaisirs du petit tyran
Harpalus. Elle tait alors la matresse collective de deux frres,
fils d'un nomm Choerphile, qui faisait le commerce de poisson
sal, et qui devait  ce commerce son immense fortune. Les deux amants
de Pythionice l'entretenaient  grands frais, et le pote comique
Timocls, dans sa comdie des _Icariens_, avait raill en ces termes
la richesse de cette htaire, que ses compagnes accusaient, par une
allusion analogue, de sentir la mare: Pythionice te recevra  bras
ouverts, pour avoir de toi,  force de caresses, tout ce que je viens
de te donner, car elle est insatiable. Cependant demande-lui un
tonneau de poisson sal; elle en a toujours en abondance, puisqu'elle
se contente de deux saperdes non sals  large bouche. Le saperde,
dont la consommation tait considrable parmi le bas peuple, passait
pour un mauvais poisson, comme le dclare solennellement le grand
sophiste de l'art culinaire, Archestrate. Pythionice, qu'on avait vue
esclave de la joueuse de flte Bacchis, laquelle le fut elle-mme de
l'htaire Sinope, devint tout  coup une espce de reine dans le
palais de Babylone, mais elle ne jouit pas longtemps d'une si rare
fortune: elle mourut, sans doute empoisonne, et l'inconsolable
Harpalus lui fit faire des funrailles royales. Il en avait eu
une fille qui pousa depuis le sculpteur-architecte Charicls,
celui-l mme qu'Harpalus chargea de construire  Athnes un monument
spulcral en mmoire de Pythionice. Cette favorite avait, d'ailleurs,
son tombeau  Babylone, o elle tait morte. Le monument, lev par
Charicls sur le chemin sacr qui menait d'Athnes  Eleusis, cota 30
talents (environ 250,000 francs de notre monnaie); sa grandeur, plutt
encore que son architecture, attirait les regards du voyageur:
Quiconque le verra, s'crie Dicarque dans son livre sur la Descente
dans l'antre de Trophonius, se dira probablement d'abord, avec raison:
C'est sans doute le monument d'un Miltiade ou d'un Pricls, ou d'un
Cimon, ou l'un autre grand homme? sans doute, il a t rig aux
dpens de la rpublique, ou du moins en vertu d'un dcret des
magistrats? Mais quand il apprendra que ce monument a t fait en
mmoire de l'htaire Pythionice, que devra-t-il penser de la ville
d'Athnes? Harpalus avait donn une telle activit aux travaux de ces
constructions funraires, qu'elles furent termines avant la fin de
l'expdition d'Alexandre dans les Indes. Thopompe, dans une lettre au
roi de Macdoine, affirme que le gouverneur de Babylone employa la
somme norme de 200 talents pour les deux tombeaux de sa matresse:
Quoi! s'crie Thopompe indign, depuis longtemps on voit deux
admirables monuments achevs pour Pythionice: l'un prs
d'Athnes, l'autre  Babylone, et celui qui se disait ton ami aura
impunment consacr un temple, un autel  une femme qui s'abandonnait
 tous ceux qui contribuaient  ses dpenses, et il aura ddi ce
monument sous le nom de temple et d'autel de Vnus-Pythionice!
N'est-ce pas mpriser ouvertement la vengeance des dieux, et manquer
au respect qui t'est d? Alexandre tait alors trop occup 
combattre Porus, pour pouvoir se mler de ce qui se passait  Babylone
et  Athnes, o Harpalus divinisait une courtisane.

Harpalus avait dj, d'ailleurs, remplac Pythionice: une simple
tresseuse de couronnes de Sicyone, Glycre, fille de Thalassis,
s'tait fait aimer du gouverneur de Babylone, avec tant de
savoir-faire, qu'elle devint presque reine  Tarse, et qu'elle serait
devenue desse, si Harpalus lui et survcu. Mais Alexandre revenait
victorieux des Indes; il devait punir ceux de ses officiers qui,
pendant son absence, avaient tenu peu de compte de ses ordres.
Harpalus se voyait plus compromis que les autres, et il fut effray
lui-mme de ses monstrueuses dilapidations. Il s'enfuit de Tarse, avec
Glycre et tout ce qui restait dans le trsor; il se rfugia en
Attique, et implora l'appui des Athniens contre Alexandre. Il avait
lev une arme de six mille mercenaires, et il offrait d'acheter 
tout prix la protection d'Athnes; avec l'aide et d'aprs les conseils
de Glycre, il corrompit les orateurs, paya le silence de Dmosthne,
et intressa le peuple  sa cause, par des distributions de
farine, qu'on appela le _bl de Glycre_, et qui fournit une locution
proverbiale pour signifier le gage de la perte plutt que de la
jouissance. C'est ainsi que ce bl est dsign dans une comdie
satirique dont Harpalus tait le hros, et qu'Alexandre fit
reprsenter dans toute l'Asie pour infliger un chtiment  l'orgueil
d'Harpalus. On prtend mme qu'il tait l'auteur de ce drame, o l'on
raconte que les mages de Babylone, tmoins de l'affliction d'Harpalus
 la mort de Pythionice, avaient promis de la rappeler du sjour des
ombres  la lumire; mais il est plus probable que ce drame fut
compos,  l'instigation d'Alexandre, par Python de Catane ou de
Byzance. Quoi qu'il en soit, Harpalus ne russit pas, avec le concours
de Glycre,  s'assurer un asile dans la rpublique d'Athnes; il en
fut banni et se retira en Crte, sous l'apprhension des vengeances
d'Alexandre qui l'pargna; mais un de ses capitaines l'assassina, pour
s'emparer des trsors qu'Harpalus avait vols lui-mme au roi de
Macdoine. Glycre parvint  s'chapper et retourna, bien dchue de
ses grandeurs,  Athnes, o elle reprit son ancien tat de
courtisane. Ce n'tait plus la reine de Tarse, qui avait reu des
honneurs presque divins, qui avait eu sa statue de bronze place dans
les temples vis--vis de celle d'Harpalus; c'tait une htaire, d'un
ge assez mr, d'une beaut quelque peu fatigue, mais d'un esprit
infatigable. Lyncus de Samos jugea que ses bons mots mritaient
d'tre recueillis, et il en fit une collection que nous ne possdons
plus. Athne en cite quelques-uns que revendiquaient les
contemporaines de Glycre; nous en avons rapport plusieurs; les deux
suivants peuvent encore lui appartenir. Vous corrompez la jeunesse!
lui dit le philosophe Stilpon. --Qu'importe, si je l'amuse!
rpondit-elle; toi, sophiste, tu la corromps aussi, mais tu
l'ennuies. Un homme qui venait marchander ses faveurs remarqua des
oeufs dans un panier: Sont-ils crus ou cuits? lui demanda-t-il
distraitement. --Ils sont d'argent? rpliqua-t-elle avec malice, pour
le ramener au sujet de leur entretien.

Ses aventures de Babylone et de Tarse l'avaient mise  la mode:
c'tait  qui se rangerait au nombre des hritiers d'Harpalus.
Nanmoins, Glycre s'attacha de prfrence  deux hommes de gnie, au
peintre Pausias, au pote Mnandre. Le premier peignait les fleurs
qu'elle tressait en couronnes et en guirlandes, il s'efforait
d'imiter et d'galer ses brillants modles; il fit un portrait de
Glycre, reprsente assise, faisant une couronne; ce ravissant
tableau, qu'on appelait la _Stephanoplocos_ (faiseuse de couronnes),
fut apport  Rome, et achet par Lucullus, qui l'estimait autant que
tous les tableaux de sa collection. L'affection de Glycre pour
Mnandre dura plus longtemps que sa liaison avec Pausias. Elle
supportait la mauvaise humeur et les boutades chagrines du pote
comique, auprs de qui elle remplissait l'office d'une servante
dvoue, et non le rle d'une matresse prfre; Mnandre lui
reprochait souvent de n'tre plus ce qu'elle avait t, et lui
demandait compte amrement de sa folle jeunesse; il tait jaloux du
pass aussi bien que du prsent: Vous m'aimeriez davantage, lui
disait-il, si j'avais vol les trsors d'Alexandre? Elle souriait et
ne rpondait  ces durets que par un surcrot d'attachement et de
soins. Il revint du thtre, un soir, attrist, irrit, dsol du
mauvais succs d'une de ses pices; il tait inond de sueur, il avait
le gosier dessch. Glycre lui prsenta du lait et l'invita doucement
 se rafrachir: Ce lait sent le vieux, dit Mnandre en repoussant le
vase et la main qui le lui offrait; ce lait me rpugne; il est couvert
d'une crme rance et dgotante. C'tait une cruelle allusion  la
cruse et au fard qui cachaient les rides de Glycre: Bon! dit-elle
gaiement, ne vous arrtez pas  ces misres: laissez ce qui est dessus
et prenez ce qui est dessous. Elle l'aimait vritablement, et elle
craignait que de plus jeunes qu'elles lui enlevassent une tendresse
qu'elle ne conservait souvent qu' force d'artifices, car Mnandre
tait changeant et capricieux en amour: il se laissa fixer nanmoins
par le dvouement passionn de Glycre, qu'il immortalisa dans ses
comdies. J'aime mieux tre, disait-elle, la reine de Mnandre que la
reine de Tarse. Glycre, aprs sa mort, n'eut pas un tombeau
splendide, tel que le _monument de la Prostitue_ (c'est ainsi
qu'on dsignait le tombeau de Pythionice), mais son nom resta, dans la
mmoire des Grecs, troitement li  celui de Mnandre, et ne fut pas
moins clbre que ceux de Las, de Phryn et d'Aspasie.




CHAPITRE XIV.

  SOMMAIRE. --Introduction de la Prostitution sacre en trurie.
  --Conformation physique singulire des habitants de l'Italie
  primitive. --Rome. --_La Louve_ Acca Laurentia. --Origine du
  _lupanar_. --Construction de la ville de Rome, sur le territoire
  laiss par Acca Laurentia  ses fils adoptifs Rmus et Romulus.
  --Ftes institues par Rmus et Romulus en l'honneur de leur
  nourrice, sous le nom de _Lupercales_. --Les luperques, prtres du
  dieu Pan. --Les Sabines et l'oracle. --Hercule et Omphale. --La
  Prostitution sacre  Rome. --La courtisane Flora. --Son mariage
  avec Tarutius. --Origine des _Florales_. --Les ftes de Flore et
  de Pomone. --Les courtisanes aux Florales. --Caton au Cirque.
  --Vnus Cloacine. --Les Vnus honntes: Vnus Placide, Vnus
  Chauve, Vnus Generatrix, etc. --Les Vnus malhonntes: Vnus
  Volupia, Vnus _Lascive_, Vnus de _bonne volont_. --Temple de
  Vnus Erycine, en Sicile, reconstruit par Tibre. --Les temples de
  Vnus  Rome. --Dvotion de Jules Csar  Vnus. --Origine du
  culte de Vnus Victorieuse. --pisode mystique des ftes de Vnus.
  --Vnus Myrtea ou Murcia. --Offrandes des courtisanes  Vnus.
  --Les _Veilles de Vnus_. --Sacrifices impudiques offerts 
  Cupidon,  Priape,  Mutinus, etc., par les dames romaines. --Les
  _Priapes_. --Culte malhonnte du dieu Mutinus. --Mutina. --La
  desse hermaphrodite Pertunda. --Tychon et Orthans. --Culte
  infme introduit en trurie par un Grec. --Chefs et grands prtres
  de cette religion nouvelle. --Analogie de ce culte avec celui
  d'Isis. --Les mystres d'Isis  Rome. --Les Isiaques. --Corruption
  des prtres d'Isis. --Culte de Bacchus. --Les _bacchants_ et les
  _bacchantes_. --Ftes honteuses qui dshonoraient les divinits de
  Rome. --Le _march des courtisanes_. --Diffrence de la
  Prostitution sacre romaine et de la Prostitution sacre grecque.


L'gypte, la Phnicie et la Grce colonisrent la Sicile et l'Italie,
en y tablissant leurs religions, leurs moeurs et leurs coutumes. La
Prostitution sacre ne manqua pas, ds les premiers temps, de suivre
la migration des desses et des dieux, qui changeaient de climat sans
changer de caractre. Les monuments crits, qui tmoigneraient de
l'origine de cette Prostitution dans l'le des Cyclopes et dans la
pninsule de Saturne, n'existent plus depuis bien des sicles, mais on
a retrouv, dans les cimetires trusques et italo-grecs, une
multitude de vases peints, qui reprsentent diffrentes scnes de la
Prostitution sacre, antrieurement  la fondation de Rome. Ce sont
toujours les mmes offrandes que celles que les vierges apportaient
dans les temples de Babylone et de Tyr, de Bubastis et de Nancrats,
de Corinthe et d'Athnes. La consacre vient s'asseoir dans le
sanctuaire prs de la statue de la desse; l'tranger marchande le
prix de sa pudeur, et elle dpose ce prix sur l'autel, qui s'enrichit
de ce honteux commerce auquel le prtre est seul intress. Telle est,
d'aprs les vases funraires, la forme presque invariable que
devait affecter la Prostitution sacre dans les colonies gyptiennes,
phniciennes et grecques. Le culte de Vnus fut certainement celui
qu'on y vit le premier en honneur, car il tait, l comme partout
ailleurs, le plus attrayant et le plus naturel; mais on ignore
absolument les noms et les attributs que prenait la desse allgorique
de la cration des tres. Ces noms devaient tre si peu analogues 
ceux qui lui furent donns dans la thogonie romaine, que le savant
Varron s'appuie de l'autorit de Macrobe, pour soutenir que Vnus
n'tait pas connue  Rome sous les rois. Mais Macrobe et Varron
auraient d dire seulement qu'elle n'avait pas encore de temple dans
l'enceinte de la cit de Romulus, car elle tait adore en trurie,
avant que Rome et soumis ce pays, qui fut longtemps en guerre avec
elle. Vitruve, dans son _Trait d'architecture_, dit positivement que,
selon les principes des aruspices trusques, le temple de Vnus ne
pouvait tre plac qu'en dehors des murs et auprs des portes de la
ville, afin que l'loignement de ce temple tt aux jeunes gens le
plus d'occasions possible de dbauche, et ft un motif de scurit
pour les mres de famille.

La Prostitution sacre ne rgnait pas seule dans l'Italie primitive:
on peut affirmer que la Prostitution hospitalire et la Prostitution
lgale y rgnaient aussi en mme temps, la premire dans les forts et
les montagnes, la seconde dans les cits. Les peintures des vases
trusques ne nous laissent pas ignorer la corruption dj raffine,
qui avait pntr chez ces peuples aborignes, esclaves aveugles et
grossiers de leurs sens et de leurs passions. Il suffirait presque des
inductions morales qu'on peut tirer de la richesse et de la varit
des joyaux que portaient les femmes, pour juger du dveloppement
qu'avait pris la Prostitution, ne de la coquetterie fminine et des
besoins de la toilette. On voit,  mille preuves empruntes aux vases
peints, que la lubricit de ces peuplades indignes ou exotiques ne
connaissait aucun frein social ni religieux. La bestialit et la
pdrastie taient leurs vices ordinaires, et ces abominations,
navement familires  tous les ges et  tous les rangs de la
socit, n'avaient pas d'autres remdes que des crmonies d'expiation
et de purification, qui en suspendaient parfois la libre pratique.
Comme chez tous les anciens peuples, la promiscuit des sexes rendait
hommage  la loi de nature, et la femme, soumise aux brutales
aspirations de l'homme, n'tait d'ordinaire que le patient instrument
de ses jouissances: elle n'osait presque jamais faire parler son
choix, et elle appartenait  quiconque avait la force. La conformation
physique de ces sauvages anctres des Romains justifie, d'ailleurs,
tout ce qu'on devait attendre de leur sensualit impudique: ils
avaient les parties viriles analogues  celles du taureau et du chien;
ils ressemblaient  des boucs, et ils portaient au bas des reins une
espce de touffe de poils roux, qu'il est impossible de regarder
comme un signe de convention dans les dessins qui reprsentent cette
barbiche postrieure, cette excroissance charnue et poilue  la fois,
ce rudiment d'une vritable queue d'animal. On serait fort en peine de
dire  quelle poque disparut tout  fait un si trange symptme du
temprament bestial, mais on le conserva dans l'iconologie
allgorique, comme le caractre distinctif du satyre et du faune. Chez
des races aussi naturellement portes  l'amour charnel, la
Prostitution s'associait sans doute  tous les actes de la vie civile
et religieuse.

C'est la Prostitution qu'on dcouvre dans le berceau de Rome, o Rmus
et Romulus sont allaits par une louve. Si l'on en croit le vieil
historien Valrius cit par Aurlius Victor, par Aulu-Gelle et par
Macrobe, cette louve n'tait autre qu'une courtisane, nomme Acca
Laurentia, matresse du berger Faustulus, qui recueillit les deux
jumeaux abandonns au bord du Tibre. Acca Laurentia avait t
surnomme la _Louve_ (_Lupa_), par les bergers de la contre, qui la
connaissaient tous pour l'avoir souvent rencontre errante dans les
bois, et qui l'avaient enrichie de leurs dons. Elle possdait mme, du
fait de ses prostitutions, les champs situs entre les sept collines,
et lgus par elle  ses enfants adoptifs, qui y fondrent la ville
ternelle. Macrobe dit sans rticence, que la Louve avait fait fortune
en s'abandonnant sans choix  quiconque la payait (_meretricio
qustu locupletatam_). Ainsi le peuple romain eut pour nourrice une
courtisane, et son point de dpart fut un _lupanar_. On nommait ainsi
la cabane d'Acca Laurentia, et ce nom s'appliqua depuis aux impures
retraites de ses pareilles, qui furent nommes des _louves_ en mmoire
d'elle. Nous avons vu, cependant, que chez les Grecs il y avait des
_louves_ de la mme race. Celle qui allaita Rmus et Romulus, et
acheta du produit de son libertinage le premier territoire de Rome,
dut exercer longtemps son honteux mtier: _corpus in vulgus dabat_,
dit Aulu-Gelle, _pecuniamque emeruerat ex eo qustu uberem_. Elle
mourut avec la rputation d'une grande prostitue, et pourtant on
institua des ftes en son honneur sous le nom de _Lupercales_; si on
ne la difia pas dans un temple, ce fut sans doute la crainte
d'imprimer  ce temple la fltrissure du nom de _Lupanar_, qui avait
dshonor sa demeure; on excusa la fondation des _Lupercales_, en les
prsentant comme des ftes funbres, clbres au mois de dcembre
pour l'anniversaire de sa mort, et bientt, par respect pour la pudeur
publique, on fit passer les Lupercales sur le compte du dieu Pan. Il
paratrait donc que la premire fte institue  Rome par Rmus et
Romulus, ou par leur pre adoptif le berger Faustulus, l'avait t en
mmoire de la louve Acca Laurentia.

Cette fte, qui subsista jusqu'au cinquime sicle de Jsus-Christ, non
sans avoir subi de nombreuses vicissitudes, tait bien digne d'une
courtisane. Les luperques, prtres du dieu Pan, le corps entirement nu
 l'exception d'une ceinture en peau de brebis, tenant d'une main un
couteau ensanglant et de l'autre un fouet, parcouraient les rues de la
ville, en menaant du couteau les hommes et en frappant les femmes avec
le fouet. Celles-ci, loin de se drober aux coups, les cherchaient avec
curiosit et les recevaient avec componction. Voici quelle tait
l'origine de cette course emblmatique, qui devait porter remde  la
strilit des femmes et les rendre grosses si le fouet divin les avait
touches au bon endroit. Lorsque les Romains de Romulus eurent enlev
les Sabines pour se faire des femmes et des enfants, les Sabines se
montrrent d'abord rtives  excuter ce qu'on attendait d'elles: leur
union force ne produisait aucun fruit, bien qu'elles n'eussent point 
se plaindre de leurs ravisseurs. Elles allrent invoquer Junon dans un
bois consacr  Pan, et l'oracle qu'elles y recueillirent leur inspira
d'abord une certaine apprhension: Il faut qu'un bouc, disait l'oracle,
vous fasse devenir mres. On n'eut pas la peine de trouver ce bouc-l;
un prtre de Pan les tira de peine, en immolant un bouc sur le lieu mme
et en dcoupant en lanires la peau de l'animal, avec lesquelles il
flagella les Sabines, qui devinrent enceintes  la suite de cette
flagellation que les Lupercales eurent le privilge de continuer. La
mythologie latine donnait une autre origine  la course des luperques,
origine plus potique, mais moins nationale. Hercule voyageait avec
Omphale: un faune les aperut et se mit  les suivre en cachette, dans
l'espoir de profiter d'un moment o Hercule quitterait sa belle pour
accomplir un de ses douze travaux. Les deux amants s'arrtrent dans une
grotte et y souprent: Hercule et Omphale avaient chang de vtements
pour se divertir pendant le souper; Omphale s'tait affuble de la peau
du lion de Nme et avait mis sur son dos le carquois rempli des flches
empoisonnes; Hercule, dcouvrant sa poitrine velue, avait pris le
collier et les bracelets de sa matresse. Ils burent et s'enivrrent,
ainsi travestis. Ils dormaient, chacun de son ct, sur une litire de
feuilles sches, lorsque le faune pntre dans la caverne et cherche 
ttons le lit d'Omphale. Il se glisse dans celui d'Hercule, aprs avoir
vit prudemment la peau de lion, qui ne lui annonce pas ce qu'elle
renferme par hasard. Hercule s'veille et chtie l'audacieux qui s'tait
un peu trop avanc dans sa mprise. Ce fut depuis cette aventure, que
Pan eut en horreur le travestissement qui avait tromp son faune, et il
ordonna, comme pour protester contre les erreurs de ce genre, que ses
prtres courraient tout nus aux Lupercales. On sacrifiait ce jour-l des
boucs et des chvres, que les luperques corchaient eux-mmes pour se
revtir de ces peaux toutes sanglantes qui avaient la renomme
d'chauffer les dsirs et de donner une ardeur capricante aux lascifs
sacrificateurs du dieu Pan. La Prostitution sacre tait donc l'me des
Lupercales.

Ce ne furent pas les seules ftes et le seul culte, que la
Prostitution avait tablis  Rome avant celui de Vnus. Sous le rgne
d'Ancus Martius, une courtisane, nomme Flora, s'attribua le nom
d'Acca Laurentia, en souvenir de la nourrice de Rmus et de Romulus.
Elle tait d'une beaut singulire, mais elle n'en tait pas plus
riche. Elle passa une nuit dans le temple d'Hercule pour obtenir la
protection de ce puissant dieu. Hercule lui annona en songe que la
premire personne qu'elle rencontrerait au sortir du temple lui
porterait bonheur; elle rencontra un patricien, appel Tarutius, qui
avait des biens considrables. Il ne l'eut pas plutt vue, qu'il
devint amoureux d'elle et qu'il voulut l'pouser. Il la fit son
hritire en mourant, et Flora, que ce mariage avait mise  la mode,
reprit son ancien mtier de courtisane, et y acquit une fortune norme
qu'elle laissa en hritage au peuple romain. Son legs fut accept, et
le snat, en reconnaissance, dcrta que le nom de Flora serait
inscrit dans les fastes de l'tat et que des ftes solennelles
perptueraient la mmoire de la gnrosit de cette courtisane. Mais,
plus tard, ces honneurs solennels rendus  une femme de mauvaise vie
affligrent la conscience des honntes gens, et l'on imagina, pour
rhabiliter la courtisane, de la diviniser. Flora fut ds lors la
desse des fleurs, et les Florales continurent  tre clbres
avec beaucoup de splendeur au mois d'avril ou bien au commencement de
mai. On employait  la clbration de ces ftes les revenus de la
succession de Flora, et quand ces revenus ne furent plus suffisants,
vers l'an 513 avant Jsus-Christ, on y appliqua les amendes provenant
des condamnations pour crime de pculat. Les ftes de Flora, qu'on
appelait ftes de Flore et de Pomone, conservrent toujours le
stigmate de leur fondatrice; les magistrats les suspendirent
quelquefois, mais le peuple les faisait renouveler, lorsque la saison
semblait annoncer de la scheresse et une mauvaise rcolte. Pendant
six jours, on couronnait de fleurs les statues et les autels des dieux
et des desses, les portes des maisons, les coupes des festins; on
jonchait d'herbe frache les rues et les places: on y faisait des
simulacres de chasse, en poursuivant des livres et des lapins
(_cuniculi_), que les courtisanes avaient seules le droit de prendre
vivants, lorsqu'ils se blottissaient sous leur robe. Les diles, qui
avaient la direction suprme des Florales, jetaient dans la foule une
pluie de fves, de pois secs et d'autres graines lgumineuses, que le
peuple se disputait  coups de poing. Ce n'est pas tout: ces ftes,
que les courtisanes regardaient comme les leurs, donnaient lieu 
d'horribles dsordres dans le Cirque. Les courtisanes sortaient de
leurs maisons, en cortge, prcdes de trompettes et enveloppes dans
des vtements trs-amples, sous lesquels elles taient nues et
pares de tous leurs bijoux; elles se rassemblaient dans le Cirque,
sous les yeux du peuple qui se pressait  l'entour, et l elles se
dpouillaient de leurs habits et se montraient dans la nudit la plus
indcente, talant avec complaisance tout ce que les spectateurs
voulaient voir et accompagnant de mouvements infmes cette impudique
exhibition: elles couraient, dansaient, luttaient, sautaient, comme
des athltes et des baladins, et chacune de leurs postures lascives
arrachait des cris et des applaudissements  ce peuple en dlire. Tout
 coup, des hommes galement nus s'lanaient dans l'arne, aux sons
des trompettes, et une effroyable mle de prostitution
s'accomplissait publiquement, avec de nouveaux transports de la
multitude. Un jour, Caton, l'austre Caton, parut dans le Cirque au
moment o les diles allaient donner le signal des jeux; mais la
prsence de ce grand citoyen empcha l'orgie d'clater. Les
courtisanes restaient vtues, les trompettes faisaient silence, le
peuple attendait. On fit observer  Caton que lui seul tait un
obstacle  la clbration des jeux; il se leva, ramenant le pan de sa
toge sur son visage et sortit du Cirque. Le peuple battit des mains,
les courtisanes se dshabillrent, les trompettes sonnrent, et le
spectacle commena.

C'tait bien l certainement la Prostitution la plus effronte qui se
ft jamais produite sous les auspices d'une desse, et l'on
comprenait, d'ailleurs, que cette desse avait t originairement une
effronte courtisane. Le culte de la Prostitution tait plus
voil dans les temples de Vnus. Le plus ancien de ces temples  Rome
parat avoir t celui de Vnus Cloacina. Dans les premiers temps de
la rpublique, lorsqu'on nettoyait le grand Cloaque, construit par le
roi Tarquin pour conduire au Tibre les immondices de la ville, on
trouva une statue enterre dans la fange: c'tait une statue de Vnus.
On ne se demanda pas qui l'avait mise l, mais on lui ddia un temple
sous le nom de Vnus Cloacine. Les prostitues venaient le soir
chercher fortune autour de ce temple et prs de l'gout qui en tait
proche; elles rservaient une partie de leur salaire, pour l'offrir 
la desse, dont l'autel appelait un concours perptuel de voeux et
d'offrandes du mme genre. Vnus avait des autels plus honntes et des
temples moins frquents dans les douze rgions ou quartiers de Rome.
Vnus Placide, Vnus Chauve, Vnus Genitrix ou qui engendre, Vnus
Verticordia ou qui change les coeurs, Vnus Erycine, Vnus
Victorieuse et d'autres Vnus assez dcentes n'encourageaient pas la
Prostitution: elles la tolraient  peine pour l'usage des prtres qui
s'y livraient secrtement. Il n'en tait pas de mme des Vnus qui
prsidaient exclusivement aux plus secrets mystres de l'amour. Le
temple de Vnus Volupia, situ dans le dixime quartier, attirait les
dbauchs des deux sexes, qui venaient y demander des inspirations 
la desse. Le temple de Vnus Salacia ou Lascive, dont on ignore
la position dans l'enceinte de Rome, tait visit trs-dvotement par
les courtisanes qui voulaient se perfectionner dans leur mtier; le
temple de Vnus Lubentia ou Libertine (ou plutt _de bonne volont_)
se trouvait hors des murs au milieu d'un bois qui prtait son ombre
propice aux rencontres des amants. Vnus, sous ses diffrents noms,
faisait toujours un appel aux instincts du plaisir, sinon de la
dbauche; mais ses temples n'taient pas  Rome, ainsi que dans la
Grce et l'Asie Mineure, dshonors par un march patent de
Prostitution. Il n'y avait gure que les courtisanes qui poussassent
la pit envers la desse jusqu' se vendre  son profit, et dans tous
les cas, le sacrifice ne s'accomplissait jamais  l'intrieur du
temple,  moins que le prtre ne ft le sacrificateur.

On ne voit nulle part, dans les crivains latins, que les temples de
Vnus,  Rome, eussent des consacres, des collges de prtresses, qui
se prostituaient au bnfice de leurs autels, comme cela se passait
encore  Corinthe et  ryx, du temps des empereurs. Strabon rapporte,
dans sa Gographie, que le fameux temple de Vnus Erycine, en Sicile,
tait encore plein de femmes attaches au culte de la desse et
donnes  ses autels par les suppliants qui voulaient la rendre
favorable  leurs voeux: ces esclaves consacres pouvaient se
racheter avec l'argent qu'elles demandaient  la Prostitution et dont
une part seulement appartenait au temple qui la protgeait. Ce
temple tombait en ruines sous le rgne de Tibre, qui, en sa qualit
de parent de Vnus, le fit restaurer et y mit des prtresses
nouvelles. Quant aux temples de Rome, ils taient tous d'une dimension
fort exigu, en sorte que la cella ne pouvait renfermer que l'autel et
la statue de la desse avec les instruments des sacrifices: on ne
pntrait donc pas  l'intrieur, et dans les ftes de Vnus comme
dans celles des autres dieux, les crmonies se faisaient en plein air
sur le portique et sur les degrs du sanctuaire. Cette forme
architecturale semble exclure toute ide de Prostitution sacre,
dpendant du moins du temple mme. Les Romains, d'ailleurs, en
adoptant la religion des Grecs, l'avaient faonne  leurs moeurs,
et l'esprit sceptique de ce peuple allait mal  des actes de foi et
d'abngation, qui devaient, pour n'tre pas odieux et ridicules,
s'entourer d'un voile de candeur et de navet: les Romains ne
croyaient gure  la divinit de leurs dieux. Il est donc certain que
les ftes de Vnus,  Rome, taient  peu prs chastes ou plutt
dcentes dans tout ce qui tenait au culte, mais qu'elles servaient
uniquement de prtexte  des orgies et  des dsordres de toute nature
qui se renfermaient dans les maisons. Quand Jules Csar, qui se
vantait de descendre de Vnus, donna un nouvel lan au culte de sa
divine anctre, lui ddia des temples et des statues par tout l'empire
romain, fit clbrer des jeux solennels en son honneur et dirigea en
personne les ftes magnifiques qu'il restituait ou qu'il
tablissait pour elle, il n'eut pas la pense de mettre en vigueur,
sous ses auspices, la Prostitution sacre; il vita aussi, tout
dbauch qu'il ft lui-mme, de s'occuper des personnifications
malhonntes de Vnus, qui, comme Lubentia, Volupia, Salacia, etc.,
n'tait plus que la desse des courtisanes. On doit remarquer pourtant
que Vnus Courtisane n'eut jamais de chapelle  Rome.

On y adorait surtout Vnus Victorieuse, qui semblait la grande
protectrice de la nation issue d'ne, mais on ne se rappelait pas
seulement  quelle occasion Vnus avait t d'abord adore comme Vnus
Arme. C'tait une origine spartiate, et non romaine, car Vnus, avant
d'tre Victorieuse, avait t Arme. Dans les temps hroques de
Lacdmone, tous les hommes valides taient sortis de cette ville pour
aller assiger Messne: les Messniens assigs sortirent  leur tour
secrtement de leurs murailles et marchrent la nuit pour surprendre
Lacdmone laisse sans dfenseurs; mais les Lacdmoniennes
s'armrent  la hte et se prsentrent firement  la rencontre de
l'ennemi qu'elles mirent en fuite. De leur ct, les Spartiates,
avertis du danger que courait leur cit, avaient lev le sige de
Messne et revenaient dfendre leurs foyers. Ils virent de loin
briller des casques, des cuirasses et des lances: ils crurent avoir
rejoint les Messniens; ils s'apprtrent  combattre; mais, en
s'approchant davantage, les femmes, pour se faire reconnatre,
levrent leurs tuniques et dcouvrirent leur sexe. Honteux de leur
mprise, les Lacdmoniens se prcipitrent, les bras ouverts, sur ces
vaillantes femmes et ne leur laissrent pas mme le temps de se
dsarmer. Il y eut une mle amoureuse qui engendra le culte de Vnus
Arme. Vnus, s'crie un pote de l'Anthologie grecque, Vnus, toi
qui aimes  rire et  frquenter la chambre nuptiale, o as-tu pris
ces armes guerrires? Tu te plaisais aux chants d'allgresse, aux sons
harmonieux de la flte, en compagnie du blond Hymne:  quoi bon ces
armes? Ne te vante pas d'avoir dpouill le terrible Mars. Oh! que
Vnus est puissante! Ausone, en imitant cette pigramme, fait dire 
la desse: Si je puis vaincre nue, pourquoi porterais-je des armes?
La Vnus Victrix de Rome tait nue, le casque en tte, la haste  la
main.

Les ftes publiques de Vnus furent donc bien moins indcentes que
celles de Lupa et de Flora; elles taient voluptueuses, mais non
obscnes,  l'exception d'un pisode mystique qui se passait sous les
yeux d'un petit nombre de privilgis et qui frappait ensuite comme un
prodige l'imagination des personnes auxquelles on le racontait avec
des dtails plus ou moins merveilleux. Le pote Claudien ne nous dit
pas dans quel temple s'excutait cet ingnieux tour de physique
amusante. On plaait sur un lit de roses une statue en ivoire de la
desse, reprsente nue; on apportait sur le mme lit,  quelque
distance de Vnus, une statue de Mars couvert d'armes d'acier. Le
mystre ne manquait pas de s'accomplir au bout de quelques instants:
les deux statues s'branlaient  la fois et s'lanaient avec tant de
force l'une contre l'autre, qu'elles s'entrechoquaient comme si elles
se brisaient en clats; mais elles restaient troitement embrasses et
frmissantes au milieu des feuilles de roses. Tout le secret de cette
scne mythologique rsidait dans le ventre de la statue d'ivoire
contenant une pierre d'aimant, dont la puissance attractive agissait
sur l'acier de la statue de Mars. Mais cette invention accusait une
poque de perfectionnement et de raffinement trs-avance. Les
premiers Romains agissaient moins artistement avec leurs premires
Vnus. Une de celles-ci fut Vnus Myrtea, ainsi nomme  cause d'un
bois de myrte qui entourait son temple, situ vraisemblablement auprs
du Capitole. Le myrte tait consacr  Vnus; il servait aux
purifications qui prcdaient la crmonie nuptiale. La tradition
voulait que les Romains ravisseurs des Sabines se fussent couronns de
myrte, en signe de victoire amoureuse et de fidlit conjugale. Vnus
s'tait aussi couronne de myrte, aprs avoir vaincu Junon et Pallas
dans le combat de la beaut. On offrait donc des couronnes de myrte 
toutes les Vnus, et les sages matrones, qui n'adoraient que des Vnus
dcentes, avaient le myrte en horreur, comme nous l'apprend Plutarque,
parce que le myrte tait  la fois l'emblme et le provocateur
des plaisirs sensuels. Vnus Myrtea prit le nom de Murtia, lorsque son
temple fut transfr prs du Cirque sur le mont Aventin, qu'on
appelait aussi Murtius. Alors les jeunes vierges ne craignirent plus
d'aller invoquer Vnus Murtia, en lui offrant des poupes et des
statuettes en terre cuite ou en cire, qui rappelaient certainement, 
l'insu des suppliantes, l'ancien usage de se consacrer soi-mme  la
desse en lui faisant le sacrifice de la virginit. Ce sacrifice, qui
avait t si frquent et si gnral dans le culte de Vnus, se
perptuait encore sous la forme du symbolisme, et partout le fait
brutal tait remplac par des allusions plus ou moins transparentes.
Ainsi, quand les Romains occuprent la Phrygie et s'tablirent dans la
Troade qu'ils regardaient comme le berceau de leur race, ils y
retrouvrent une coutume qui se rattachait au culte de Vnus, et qui
avait remplac le fait matriel de la Prostitution sacre: les jeunes
filles, peu de jours avant leur mariage, se ddiaient  Vnus en se
baignant dans le fleuve Scamandre, o les trois desses s'taient
baignes pour se mettre en tat de comparatre devant leur juge, le
berger Pris: Scamandre, s'criait la Troyenne qui se livrait aux
ondes caressantes de ce fleuve sacr, Scamandre, reois ma virginit!

Le culte de Vnus,  Rome, ne rclamait pas des sacrifices de la mme
espce; les courtisanes taient, d'ailleurs, les plus assidues
aux autels de la desse, qui, par l'tymologie de son nom, faisait un
appel  tous et  tout (_quia venit ad omnia_, dit Cicron, dans son
trait de la Nature des Dieux; _quod ad cunctos veniat_, dit Arnobe,
dans son livre contre les Gentils). Les courtisanes lui offraient, de
prfrence, les insignes ou les instruments de leur profession, des
perruques blondes, des peignes, des miroirs, des ceintures, des
pingles, des chaussures, des fouets, des grelots et beaucoup d'autres
objets qui caractrisaient les arcanes du mtier. C'tait  qui se
dpouillerait de ses joyaux et de ses ornements, pour en faire don 
la desse qui devait rendre le double  ses invocatrices.
Quelques-unes, dans leurs offrandes, exprimaient une reconnaissance
plus dsintresse, et leurs amants se prsentaient avec des offrandes
non moins touchantes: l'un offrait une lampe qui avait t tmoin de
son bonheur; l'autre, une torche et un levier qui lui avaient servi 
brler et  enfoncer la porte de sa matresse; le plus grand nombre
apportaient des lampes ithyphalliques et des phallus votifs. On
sacrifiait, en l'honneur de Vnus, mre de l'amour, des chvres et des
boucs, des colombes et des passereaux, que la desse avait adopts 
cause de leur zle pour son culte. Mais si les crmonies et les ftes
de Vnus n'offensaient pas la pudeur dans les temples, elles
autorisaient, elles excitaient bien des dbauches dans les maisons,
surtout chez les jeunes dbauchs et chez les courtisanes. La plus
turbulente de ces ftes vnriennes avait lieu au mois d'avril,
mois consacr  la desse de l'amour, parce que tous les germes de la
nature se dveloppent pendant ce mois rgnrateur et que la terre
semble, en quelque sorte, ouvrir son sein aux baisers du printemps. On
passait les nuits d'avril  souper,  boire,  danser,  chanter et 
clbrer les louanges de Vnus, sous des berceaux de verdure et dans
des abris de branchages entrelacs avec des fleurs. Ces nuits-l
s'appelaient _Veilles de Vnus_, et toute la jeunesse romaine y
prenait part avec la fougue de son ge, tandis que les vieillards et
les femmes maries se renfermaient au fond de leurs demeures, sous les
regards tutlaires de leurs dieux lares, pour ne pas entendre ces cris
joyeux, ces chants et ces danses. On excutait quelquefois, 
l'occasion de ces ftes d'avril, mais seulement dans certaines
socits dissolues, des danses et des pantomimes licencieuses, qui
mettaient en action les principales circonstances de l'histoire de
Vnus: on reprsentait tour  tour le Jugement de Pris, les Filets de
Vulcain, les Amours d'Adonis et d'autres scnes de cette impure mais
potique mythologie; les acteurs, qui figuraient dans ces pantomimes,
taient compltement nus, et ils s'efforaient de rendre par la
pantomime la plus expressive les faits et gestes amoureux des dieux et
des desses, tellement qu'Arnobe, en parlant de ces divertissements
plastiques, dit que Vnus, la mre du peuple souverain, devient une
bacchante ivre qui s'abandonne  toutes les impudicits,  toutes
les infamies des courtisanes (_regnatoris et populi procreatrix amans
saltatur Venus, et per affectus omnes meretrici vilitatis impudic
exprimitur imitatione bacchari_). Arnobe dit, en outre, que la desse
devait rougir de voir les horribles indcences que l'on attribuait 
son Adonis.

Les femmes romaines, chose trange! si rserves  l'gard du culte de
Vnus, ne se faisaient aucun scrupule d'exposer leur pudeur  la
pratique de certains cultes plus malhonntes et plus honteux, qui ne
regardaient pourtant que des dieux et des desses subalternes: elles
offraient des sacrifices  Cupidon,  Priape,  Priape surtout, 
Mutinus,  Tutana,  Tychon,  Pertunda et  d'autres divinits du
mme ordre. Non-seulement, ces sacrifices et ces offrandes avaient
lieu dans l'intrieur des foyers domestiques, mais encore dans des
chapelles publiques, devant les statues riges au coin des rues et
sur les places de la ville. Ce n'taient pas les courtisanes qui
s'adressaient  ce mystrieux Olympe de l'amour sensuel: Vnus leur
suffisait sous ses noms multiples et sous ses figures varies;
c'taient les matrones, c'taient mme les vierges qui se permettaient
l'exercice de ces cultes secrets et impudents; elles ne s'y livraient
que voiles, il est vrai, avant le lever du soleil ou aprs son
coucher; mais elles ne tremblaient pas, elles ne rougissaient pas
d'tre vues adorant Priape et son effront cortge. On peut donc
croire qu'elles conservaient la puret de leur coeur, en
prsence de ces images impures, qui talaient partout leur monstrueuse
obscnit, dans les rues, dans les jardins et dans les champs, sous
prtexte d'carter les voleurs et les oiseaux. Il est difficile de
prciser  quelle poque le dieu de Lampsaque fut introduit et
vulgaris  Rome. Son culte, qui y tait scandaleusement rpandu dans
les classes des femmes les plus respectables, ne parat pas avoir t
rgl par des lois fixes de crmonial religieux. Le dieu n'avait pas
mme de temple desservi par des prtres ou des prtresses; mais ses
statues phallophores taient presque aussi multiplies que ses
adoratrices, qui trouvaient dans leur dvotion plus ou moins
ingnieuse les diffrentes formes du culte qu'elles rendaient  ce
vilain dieu. Priape, qui reprsente, sous une figure humaine largement
pourvue des attributs de la gnration, l'me de l'univers et la force
procratrice de la matire, n'avait t admis que fort tard dans la
thogonie grecque; il arriva plus tard encore chez les Romains, qui ne
le prirent pas au srieux, avec ses cornes de bouc, ses oreilles de
chvre et son insolent emblme de virilit. Les Romaines, au
contraire, l'honorrent, pour ainsi dire, de leur protection
particulire et ne le traitrent pas comme un dieu impuissant et
ridicule. Ce Priape, dont les mythologues avaient fait un fils naturel
de Vnus et de Bacchus, n'tait plutt qu'une incarnation dgnre du
Mends ou de l'Horus des gyptiens, lequel personnifiait aussi
les principes gnrateurs du monde. Mais les dames romaines ne
cherchaient pas si loin le fond des choses: leur dieu favori prsidait
aux plaisirs de l'amour, au devoir du mariage et  toute l'conomie
rotique. C'tait l ce qui le distinguait particulirement de Pan,
avec lequel il avait plus d'un rapport d'aspect et d'attributions. On
lui donnait ordinairement la forme d'un herms, et on l'employait au
mme usage que les termes, dans les jardins, les vergers et les
champs, qu'il avait mission de protger avec sa massue ou son bton.

Les monuments antiques nous ont fait connatre les divers sacrifices
que Priape recevait  Rome et dans tout l'empire romain. On le
couronnait de fleurs ou de feuillages; on l'enveloppait de guirlandes;
on lui prsentait des fruits: ici, des noix par allusion aux mystres
du mariage; l, des pommes, en mmoire du jugement de Pris; on
brlait devant lui, sur un autel portatif, de la fleur de froment, de
l'ancolie, des pois chiches et de la bardane; on dansait, aux sons de
la lyre ou de la double flte, autour de son pidestal, et on se
laissait aller, avec plus ou moins d'emportement, aux inspirations de
son image lubrique. Ce qui distinguait seulement, dans ces sacrifices,
les femmes honntes des femmes dbauches, c'tait le voile derrire
lequel leur pudeur se croyait  l'abri. Souvent les couronnes dores
ou fleuries qu'on ddiait au dieu de Lampsaque n'taient pas places
sur sa tte, mais suspendues  la partie la plus dshonnte de la
statue. _Cingemus tibi mentulam coronis!_ s'crie un pote des
Priapes. Un autre pote du mme recueil applaudit une courtisane,
nomme Telthuse, qui, comble des faveurs et des profits de la
Prostitution, offrit de cette faon une couronne d'or  Priape
(_cingit inaurat penem tibi, sancte, coron_), qu'elle qualifiait de
_saint_. Au reste, l'attribut priapique revenait sans cesse, comme un
emblme figur, dans une foule de circonstances de la vie prive, et
les regards les plus modestes,  force de le voir se multiplier, pour
ainsi dire, avec mille destinations capricieuses, ne le rencontraient
plus qu'avec indiffrence et distraction. C'tait une sonnette, ou une
lampe, ou un flambeau, ou un joyau, ou quelque petit meuble, en
bronze, en argile, en ivoire, en corne; c'tait principalement une
amulette, que femmes et enfants portaient au cou pour se prserver des
maladies et des philtres; c'tait, de mme qu'en gypte, le gardien
tutlaire de l'amour et l'auxiliaire de la gnration. Les peintres et
les sculpteurs se plaisaient  lui donner des ailes, ou des pattes, ou
des griffes, pour exprimer qu'il dchire, qu'il marche et qu'il
s'envole dans le domaine de Vnus. Cet objet obscne avait donc perdu
de la sorte son caractre d'obscnit, et l'esprit s'tait presque
dshabitu d'y reconnatre ce que les yeux n'y voyaient plus. Mais le
culte de Priape n'en tait pas moins l'occasion et l'excuse de bien
des impurets secrtes.

Ce culte comprenait, d'ailleurs, celui du dieu Mutinus, Mutunus ou
Tutunus, qui ne diffrait de Priape que par la position de ses
statues. Il tait reprsent assis, au lieu d'tre debout; en outre,
ses statues, qui ne furent jamais nombreuses, se cachaient dans des
dicules ferms, entours d'un bocage o les profanes ne pntraient
pas. Ce Mutinus descendait en ligne directe de l'idole ithyphallique
des peuples primitifs de l'Asie; il servait aussi au mme usage et
perptuait au milieu de Rome la plus ancienne forme de la Prostitution
sacre. Les jeunes pouses taient conduites  cette idole, avant de
l'tre  leurs maris, et elles venaient s'asseoir sur ses genoux,
comme pour lui offrir leur virginit: _in celebratione nuptiarum_, dit
saint Augustin, _super Priapi scapum nova nupta sedere jubebatur_.
Lactance semble dire qu'elles ne se bornaient pas  occuper ce sige
indcent: _Et Muturnus_, dit-il, _in cujus sinu pudendo nubentes
prsident, ut illarum pudicitiam prior deus delibasse videatur_. Cette
_libation_ de la virginit devenait quelquefois un acte rel et
consomm. Puis, une fois maries, les femmes qui voulaient combattre
la strilit retournaient visiter le dieu, qui les recevait encore sur
ses genoux et les rendait fcondes. Arnobe rapporte, en frissonnant,
les horribles particularits de ce sacrifice: _Etiam ne Tutunus, cujus
immanibus pudendis, horrentique fascino, vestras inequitare matronas
et auspicabile ducitis et optatis?_ Il faut remonter aux hideuses
pratiques des religions de l'Inde et de l'Assyrie, pour trouver
un simulacre analogue de Prostitution sacre; mais, dans l'Orient, aux
premiers ges du monde, le dieu gnrateur et rgnrateur avait un
culte solennel, qu'on lui rendait au grand jour et qui symbolisait la
fcondit de la mre Nature, tandis qu' Rome, ce culte amoindri et
dchu se cachait honteusement dans l'ombre d'une chapelle o le mpris
public relguait l'infme dieu Mutinus. Cette chapelle avait t
d'abord rige dans le quartier appel Vlie,  l'extrmit de la
ville; elle fut dtruite sous le rgne d'Auguste, qui voulait abolir
ce repaire de Prostitution sacre; mais le culte de cet affreux
Mutinus tait si profondment tabli dans les moeurs du peuple,
qu'il fallut relever son dicule dans la campagne de Rome et donner
par l satisfaction aux jeunes maries et aux femmes striles, qui s'y
rendaient voiles, non-seulement de tous les quartiers de la ville,
mais encore des points les plus loigns de l'Italie.

Quelques savants ont avanc, d'aprs le tmoignage de Festus, que la
chapelle de Mutinus renfermait, outre la statue de ce dieu, celle de
sa femme Tutuna ou Mutuna, qui n'tait l que pour prsider au mystre
de la dvirginisation et qui ne voyait personne s'asseoir sur ses
genoux. La desse, dont le nom driv du grec exprime le sexe fminin
et dsigne spcialement sa nature, n'avait pas une posture plus
honnte que celles des suppliantes qui s'adressaient  son mari.
On ne doit pas cependant confondre Mutuna avec Pertunda, desse
hermaphrodite qui n'avait pas d'autre sanctuaire que la chambre des
poux pendant la nuit des noces. Cette Pertunda, que saint Augustin
proposait d'appeler plutt le dieu _Pretundus_ (qui frappe le
premier), tait apporte dans le lit nuptial et y prenait quelquefois,
selon Arnobe, un rle aussi dlicat que celui du mari: _Pertunda in
cubiculis proesto est virginalem scrobem effodientibus maritis_.
C'tait encore l un reste singulier de la Prostitution sacre,
quoique la desse ne ret pas en sacrifice la virginit de l'pouse,
mais aidt l'poux  l'immoler. On faisait intervenir aussi,  la
premire nuit des nouveaux maris, une autre desse et un autre dieu,
galement ennemis de la chastet conjugale, le dieu _Subigus_ et la
desse _Prema_: le dieu charg d'apprendre  l'poux son devoir; la
desse,  l'pouse le sien: _ut subacta a sponso viro_, lit-on avec
surprise dans la _Cit de Dieu_ de saint Augustin, _non se commoveat,
quum premitur_. Quant aux petits dieux Tychon et Orthans, ce
n'taient que les humbles caudataires du grand Priape, et ils ne
figuraient  la cour de Vnus que comme des instigateurs lascifs de la
Prostitution sacre.

On ignore, nanmoins, quels taient ces dieux impudiques, dont les
noms se trouvent  peine cits par l'obscur Lycophron et par Diodore
de Sicile; on ne sait pas  quelle particularit du plaisir ils
prsidaient, et l'on ne pourrait faire aucune conjecture fonde 
l'gard de leur image et de leur culte. Il ne serait pas impossible
que ces dieux, que ne nous rappelle aucun monument figur, fussent
ceux-l mme qui avaient t introduits en trurie, l'an de Rome 566,
186 avant Jsus-Christ, par un misrable grec, de basse extraction,
moiti prtre et moiti devin. Ces dieux inconnus, dont l'histoire n'a
pas mme conserv les noms, autorisaient un culte si monstrueux et des
mystres si abominables, que l'indignation publique se pronona pour
les fltrir et les condamner. Les femmes seules taient d'abord
consacres aux nouveaux dieux, avec des crmonies infmes, qui en
attirrent pourtant un grand nombre, par curiosit et par libertinage.
Les hommes furent admis,  leur tour, dans la pratique de ce culte
odieux qui empoisonna toute l'trurie et qui pntra dans Rome. Il y
eut bientt en cette ville plus de sept mille initis des deux sexes;
leurs principaux chefs et grands prtres taient M. C. Attinius, du
bas peuple de Rome, L. Opiternius, du pays des Falisques, et Menius
Cercinius, de la Campanie. Ils s'intitulaient audacieusement
fondateurs d'une religion nouvelle; mais le snat, instruit des
pratiques excrables de ce culte parasite, le proscrivit par une loi,
ordonna que tous les instruments et objets consacrs fussent dtruits,
et dcrta la peine de mort contre quiconque oserait travailler 
corrompre ainsi la morale publique. Plusieurs prtres, qui faisaient
des initiations, malgr la dfense du snat, furent arrts et
condamns au dernier supplice. Il ne fallut pas moins que cette
rigoureuse application de la loi pour arrter les progrs d'un culte
qui s'adressait aux plus grossiers apptits de la nature humaine. On
prsume que les traces de cette dbauche sacre ne s'effacrent jamais
dans les moeurs et les croyances du bas peuple de Rome.

Il y avait peut-tre d'intimes analogie entre ce culte trange, que le
snat essayait de faire disparatre, et le culte d'Isis, qui fut
galement, et  plusieurs reprises, en butte aux proscriptions des
magistrats. On ne sait pas  quelle poque le culte isiaque fut
introduit  Rome pour la premire fois; on sait seulement qu'il y
arriva travesti sous une forme asiatique, bien diffrente de son
origine gyptienne. En gypte, les mystres d'Isis, la gnratrice de
toutes choses, ne furent pas toujours chastes et irrprochables, mais
ils reprsentaient en allgories la cration du monde et des tres, la
destine de l'homme, la recherche de la sagesse et la vie future des
mes. Chez les Romains comme en Asie, ces mystres n'taient que des
prtextes et des occasions de dsordre en tous genres: la Prostitution
surtout y occupait la premire place. Voil pourquoi le temple de la
desse,  Rome, fut dix fois dmoli et dix fois reconstruit; voil
pourquoi le snat ne tolra enfin les isiaques qu'en faveur de la
protection intresse que leur accordaient quelques citoyens riches et
puissants; voil pourquoi, malgr la prodigieuse extension du
culte d'Isis sous les empereurs, les honntes gens s'en loignaient
avec horreur et ne mprisaient rien tant qu'un prtre d'Isis. Apule,
dans son _Ane d'or_, nous donne une description trs-adoucie de ces
mystres, auxquels il s'tait fait initier et dont il ne se permet pas
de rvler les crmonies secrtes; il nous montre la procession
solennelle dans laquelle un prtre porte dans ses bras l'effigie
vnrable de la toute-puissante desse, effigie qui n'a rien de
l'oiseau ni du quadrupde domestique ou sauvage, et ne ressemble pas
davantage  l'homme, mais vnrable par son tranget mme, et qui
caractrise ingnieusement le mysticisme profond et le secret
inviolable dont s'entoure cette religion auguste. Devant l'effigie,
qui n'tait autre qu'un phallus en or accompagn d'emblmes de l'amour
et de la fcondit, se pressait une multitude d'initis, hommes et
femmes de tout ge et de tout rang, vtus de robes de lin d'une
blancheur blouissante: les femmes entourant de voiles transparents
leur chevelure inonde d'essences; les hommes, rass jusqu' la racine
des cheveux, agitant des sistres de mtal. Mais Apule se tait
prudemment sur ce qui se passait dans le sanctuaire du temple, o
s'effectuait l'initiation au bruit des sistres et des clochettes. Tous
les crivains de l'antiquit ont gard le silence au sujet de cette
initiation, qui devait tre synonyme de Prostitution. Les empereurs
eux-mmes ne rougirent pas de se faire initier et de prendre pour
cela le masque  tte de chien, en l'honneur d'Anubis, fils d'Isis.

C'tait donc cette desse, plutt mme que Vnus, qui prsidait  la
Prostitution sacre  Rome et dans tout l'empire romain. Elle avait
des temples, et des chapelles partout,  l'poque de la plus grande
dpravation des moeurs. Le principal temple qu'elle eut  Rome,
tait dans le Champ-de-Mars; ses dpendances, ses jardins et ses
souterrains d'initiation devaient tre considrables, car on value 
plusieurs milliers d'hommes et de femmes l'affluence des initis qui
s'y rendaient processionnellement aux ftes isiaques. Il y avait, en
outre, dans l'enceinte sacre, un commerce permanent de dbauche,
auquel les prtres d'Isis, souills de tous les vices et capables de
tous les crimes, prtaient leur entremise complaisante. Ces prtres
formaient un collge assez nombreux, qui vivait dans une impure
familiarit; ils se livraient  tous les garements des sens,  tous
les dbordements des passions; ils taient toujours ivres et chargs
de nourriture; ils se promenaient, dans les rues de la ville, revtus
de leurs robes de lin couvertes de taches et de crasse, le masque 
tte de chien sur le visage, le sistre  la main; ils demandaient
l'aumne, en faisant sonner leur sistre, et ils frappaient aux portes,
en menaant de la colre d'Isis ceux qui ne leur donnaient pas. Ils
exeraient en mme temps le honteux mtier de _lnons_: ils se
chargeaient, en concurrence avec les vieilles courtisanes, de toutes
les ngociations amoureuses, des correspondances, des rendez-vous, des
trafics et des sductions. Leur temple et leurs jardins servaient
d'asile aux amants qu'ils protgeaient et aux adultres qu'ils
dguisaient sous des vtements et des voiles de lin. Les maris et les
jaloux ne pntraient pas impunment dans ces lieux, consacrs au
plaisir, o l'on ne voyait que des couples amoureux, o l'on
n'entendait que des soupirs touffs par les sons des sistres.
Juvnal, dans ses _Satires_, parle souvent de l'usage habituel des
sanctuaires d'Isis: Tout rcemment encore, dit-il dans sa satire IX 
Noevolus, tu souillais bien rgulirement de ta prsence adultre le
sanctuaire d'Isis, le temple de la Paix o Ganimde a une statue, le
mystrieux sjour de la Bonne-Desse, la chapelle de Crs (car quel
est le temple o les femmes ne se prostituent pas?), et, ce que tu ne
dis pas, tu t'attaquais mme aux maris. Cette double Prostitution
tait donc tolre, sinon autorise et encourage, dans tous les
temples de Rome, surtout dans ceux qui avaient pour la cacher un bois
de lauriers ou de myrtes.

Le culte d'Isis se rattachait aussi  celui de Bacchus, qui tait
ador comme une des divines incarnations d'Osiris. La mythologie de ce
dieu vainqueur avait trop de points de contact avec celle de Vnus,
pour que le dieu et la desse ne fussent pas honors de la mme
manire, c'est--dire par des ftes de Prostitution. Ces ftes se
clbraient, sous le nom de mystres, avec des excs pouvantables.
Les libertins et les courtisanes en taient les acteurs zls et
fervents: les uns y jouaient le rle de _bacchants_; les autres, celui
de _bacchantes_; ils couraient pendant la nuit, demi-nus, chevels,
ceints de pampres et de lierres, secouant des torches et des thyrses,
avec des cymbales, des tambours, des trompettes et des clochettes;
quelquefois, ils taient dguiss en faunes et monts sur des nes.
Tout dans ce culte bachique symbolisait l'acte mme de la
Prostitution: ici, on buvait dans des coupes de verre ou de terre en
forme de phallus; l, on arborait d'normes phallus  l'extrmit des
thyrses; les prtresses du dieu promenaient autour de son temple le
phallus, le van et la ciste, comme aux processions isiaques, o ces
trois emblmes reprsentaient la nature mle, la nature femelle et
l'union des deux natures; car la ciste ou corbeille mystique
renfermait un serpent se mordant la queue, ainsi que des gteaux ayant
la figure du phallus et celle du van. On comprend les incroyables
dsordres, auxquels poussait un culte tout rotique, si cher  la
jeunesse dbauche. La bande joyeuse, barbouille de vin, avait le
droit de disposer des hommes et des femmes qu'elle rencontrait par
hasard dans ses courses nocturnes, et qu'elle poursuivait de ses cris
furieux, de ses rires railleurs, de ses paroles obscnes, de ses
gestes indcents. Les femmes honntes se cachaient avec effroi
dans leur maison, ds que sonnait l'heure des bacchanales; et quand
elles entendaient passer devant leur porte les initis en dlire,
elles offraient un sacrifice  leurs dieux lares, en invoquant Junon
et la Pudeur. Au reste, Bacchus tait ador comme un dieu
hermaphrodite, et dans d'infmes conciliabules qui se tenaient au fond
de ses temples, les hommes devenaient femmes et les femmes hommes, au
milieu d'une orgie sans nom que le tambour sacr animait et rglait 
la fois.

Et dans toutes ces ftes honteuses qui dshonoraient les divinits de
Rome, les courtisanes, fidles  une tradition dont elles ne
s'expliquaient pas l'origine, tiraient profit de leurs _stupres_
(_stupra_) et de leurs prostitutions (_Prostibula_); elles
s'attribuaient seulement une part proportionnelle dans le salaire de
leur mtier, et elles dposaient le reste sur l'autel du dieu et de la
desse, sans que les prtres mmes fussent complices de ces marchs
honteux qui se contractaient dans l'enceinte du temple: C'est
aujourd'hui le march des courtisanes dans le temple de Vnus, dit une
courtisane du _Poenulus_ de Plaute; l se rassemblent des marchands
d'amour; je veux donc m'y montrer.

  Ad dem Veneris hodie est mercatus meretricius;
  Eo conveniunt mercatores, ibi ego me ostendi volo.

Les courtisanes  Rome n'taient pas, comme en Grce, tenues 
distance des autels; elles frquentaient, au contraire, tous les
temples, pour y trouver sans doute d'heureuses chances de gain; elles
tmoignaient ensuite leur reconnaissance  la divinit qui leur avait
t propice, et elles apportaient dans son sanctuaire une portion du
gain qu'elles croyaient lui devoir. La religion fermait les yeux sur
cette source impure de revenus et d'offrandes; la lgislation civile
ne s'immisait point dans ces dtails de dvotion malhonnte, qui
touchaient au culte, et grce  cette tolrance ou plutt 
l'abstention systmatique du contrle judiciaire et religieux, la
Prostitution sacre conservait  Rome presque ses allures et sa
physionomie primitives, avec cette diffrence toutefois qu'elle ne
sortait pas de la classe des courtisanes, et qu'elle tait devenue un
accessoire tranger au culte, au lieu de faire partie intgrante du
culte lui-mme.




CHAPITRE XV.

  SOMMAIRE. --A quelle poque la Prostitution lgale s'tablit 
  Rome. --Par qui elle y fut introduite. --Les premires prostitues
  de Rome. --De l'institution du mariage, par Romulus. --Les quatre
  lois qu'il fit en faveur des Sabines. --tablissement du collge
  des Vestales par Numa Pompilius. --Mort tragique de Lucrce.
  --Horreur et mpris qu'inspirait le crime de l'adultre, chez les
  peuples primitifs de l'Italie. --Supplice inflig aux femmes
  adultres  Cumes. --Supplice de l'ne. --Les femmes adultres
  voues  la Prostitution publique. --L'honneur de Cyble sauv par
  l'ne de Silne. --Priape et la nymphe Lotis. --Lieux destins 
  recevoir les femmes adultres. --Horrible supplice auquel ces
  malheureuses taient condamnes. --Le mariage par _confarration_.
  --La _mre de famille_. --L'_pouse_. --Le mariage par
  _coemption_. --Le mariage par _usucapion_ ou mariage  l'essai.
  --Le clibat dfendu aux patriciens. --Un cheval ou une femme.
  --Vibius Casca devant les censeurs. --Les tables censoriennes.
  --La loi _Julia_. --Dfinition de la femme publique par Ulpien.
  --Des diffrents genres et des divers degrs de la Prostitution
  romaine. --La Prostitution errante. --La Prostitution
  stationnaire. --_Stuprum_ et _fornicatio_. --Le _lenocinium_.
  --_Len_ et _Lenones_. --La classe _de Meretricibus_. --Les
  _ingnues_. --La note d'infamie. --_Licentia stupri_ ou brevet de
  dbauche. --Lois des empereurs contre la Prostitution.
  --Comdien, _Meretrix_ et _Proxnte_. --Lois et peines contre
  l'adultre. --Le concubinat lgal. --Les _concubins_. --L'impt
  sur la Prostitution. --Le _lnon_ Vetibius. --Plaidoyer de Cicron
  pour Coelius. --Indiffrence de la loi pour les crimes contre
  nature. --La loi _Scantinia_.


La Prostitution lgale ne s'tablit  Rome sous une forme rgulire,
que bien aprs la fondation de cette ville, qui n'tait pas d'abord
assez peuple pour sacrifier  la dbauche publique la portion la plus
utile de ses habitants. Les femmes avaient manqu aux Romains pour
former des unions lgitimes, de telle sorte qu'il leur fallut recourir
 l'enlvement des Sabines; les femmes leur manqurent longtemps
encore, pour faire des prostitues. On peut donc avancer avec
certitude que la Prostitution lgale fut introduite dans la cit de
Romulus, par des femmes trangres, qui y vinrent chercher fortune et
qui y exercrent librement leur honteuse industrie, jusqu' ce que la
police urbaine et jug prudent de l'organiser et de lui tracer des
lois. Mais il est impossible d'assigner une poque plutt qu'une autre
 cette invasion des courtisanes dans les moeurs romaines, et 
leurs dbuts impudiques sur le thtre de la Prostitution lgale. Les
souvenirs clatants que la nourrice de Romulus, Acca Laurentia, avait
laisss dans la mmoire des Romains, ne tardrent pas  se cacher et 
s'effacer sous le manteau des Lupercales; et lorsque la belle Flora
les eut ravivs un moment, en essayant de les remettre en
honneur, ils furent encore une fois absorbs et dguiss dans une fte
populaire, dont les indcences mmes n'avaient plus de sens
allgorique pour le peuple, qui s'y livrait avec frnsie. Les
magistrats et les prtres s'taient entendus, d'ailleurs, pour
attribuer les Lupercales au dieu Pan, et les Florales  la desse des
fleurs et du printemps, comme s'ils avaient eu honte de l'origine de
ces ftes solennelles de la Prostitution. Acca Laurentia et Flora
furent donc les premires prostitues de Rome; mais on ne doit
considrer leur prsence dans la ville naissante que comme une
exception, et c'est peut-tre par cette circonstance qu'il faut
expliquer les richesses considrables qu'elles acquirent l'une et
l'autre dans un temps o la concurrence n'existait pas pour elles. Un
docte juriste du seizime sicle, frapp de cette particularit
bizarre, a voulu voir, dans Acca Laurentia et surtout dans Flora, la
prostitue unique et officielle du peuple romain,  l'instar d'une
reine d'abeilles, qui suffit seule  son essaim; et il tira de l
cette conclusion incroyable, qu'une femme, pour tre dment et
notoirement reconnue prostitue publique, devait au pralable
s'abandonner  23,000 hommes.

Ds le rgne de Romulus, si nous nous contentons de l'tudier dans
Tite-Live, le mariage fut institu de manire  loigner tout prtexte
au divorce et  l'adultre; car le mariage, considr au point de vue
politique dans la nouvelle colonie, avait principalement pour
objet d'attacher les citoyens au foyer domestique et de crer la
famille autour des poux. Il y eut d'abord disette presque absolue de
femmes, puisque, pour s'en procurer, le chef de cette colonisation eut
recours  la ruse et  la violence. Lorsque ce stratagme eut russi
et que les Sabines se furent soumises, bon gr mal gr, aux maris que
le hasard leur avait donns, tous les hommes valides de Rome ne se
trouvrent pas encore pourvus de femmes, et l'on a lieu de supposer
que, pendant les deux ou trois premiers sicles, le sexe fminin fut
en minorit dans cette runion d'hommes, venus de tous les points de
l'Italie, et diviss arbitrairement en patriciens et en plbiens, qui
vivaient spars les uns des autres. Le mariage tait donc ncessaire,
pour rallier et retenir dans un centre commun ces passions, ces
moeurs, ces intrts, essentiellement diffrents et disparates; le
mariage devait tre fixe et durable, afin de former la base sociale de
l'tat; le mariage, enfin, repoussait et condamnait toute espce de
Prostitution, laquelle ne se ft leve auprs de lui qu' son
prjudice. Les faits eux-mmes sont l pour faire comprendre qu'il y
avait eu ncessit d'entourer des garanties les plus solides
l'institution du mariage, tel que Romulus l'avait prescrit  son
peuple. Les quatre lois qu'il fit  la fois en faveur des Sabines, et
qui furent graves sur une table d'airain dans le Capitole, prouvent
amplement qu'on n'avait pas encore  craindre le flau de la
Prostitution. La premire de ces lois dclarait que les femmes
seraient les compagnes de leurs maris, et qu'elles entreraient en
participation de leurs biens, de leurs honneurs et de toutes leurs
prrogatives; la seconde loi ordonnait aux hommes de cder le pas aux
femmes, en public, pour leur rendre hommage; la troisime loi
prescrivait aux hommes de respecter la pudeur dans leurs discours et
dans leurs actions en prsence des femmes,  ce point qu'ils taient
tenus de ne paratre dans les rues de la ville qu'avec une robe
longue, tombant jusqu'aux talons et couvrant tout le corps: quiconque
se montrait nu aux yeux d'une femme (sans doute patricienne), pouvait
tre condamn  mort; enfin, la quatrime loi spcifiait trois cas de
rpudiation pour la femme marie: l'adultre, l'empoisonnement de ses
enfants, la soustraction des clefs de la maison; hors de ces trois
cas, l'poux ne pouvait rpudier sa femme lgitime, sous peine de
perdre tous ses biens, dont moiti appartiendrait alors  la femme et
moiti au temple de Crs. Plutarque cite, en outre, deux autres lois
qui compltaient celles-ci, et qui tmoignent des prcautions que
Romulus avait prises pour protger les moeurs publiques et rendre
plus inviolable le lien conjugal. Une de ces lois mettait  la
discrtion du mari sa femme adultre, qu'il avait le droit de punir
comme bon lui semblerait, aprs avoir assembl les parents de la
coupable, qui comparaissait devant eux; l'autre loi dfendait aux
femmes de boire du vin, sous peine d'tre traites comme
adultres. Ces rigueurs ne se fussent gures accordes avec la
tolrance de la Prostitution lgale; on doit donc reconnatre,  cet
austre respect de la biensance, que la Prostitution n'existait pas
encore ouvertement, si tant est qu'elle s'exert en secret hors de
l'enceinte de la ville, dans les bois qui l'environnaient. Romulus
n'eut pas besoin de fermer les portes de sa cit  des dsordres qui
se cachaient d'eux-mmes  l'ombre des forts et dans les profondeurs
des grottes agrestes. Ses successeurs, anims de sa pense
lgislative, se proccuprent aussi de purifier les moeurs et de
sanctifier le mariage. Numa Pompilius tablit le collge des vestales,
et fit btir le temple de Vesta, o elles entretenaient le feu ternel
comme un emblme de la chastet. Les vestales faisaient voeu de
garder leur virginit pendant trente ans, et celles qui se laissaient
aller  rompre ce voeu couraient risque d'tre enterres vives; mais
il n'tait pas facile,  moins de flagrant dlit, de les convaincre de
sacrilge; quant  leur complice, quel qu'il ft, il prissait sous
les coups de fouet que lui administraient les autres vestales, pour
venger l'honneur de la compagnie. Dans l'espace de mille ans, la
virginit des vestales ne reut que dix-huit checs manifestes, ou
plutt on n'enterra vivantes que dix-huit victimes, convaincues
d'avoir teint le feu sacr de la pudeur. Numa et voulu changer en
vestales toutes les Romaines, car il leur ordonna, par une loi,
de ne porter que des habits longs et modestes, c'est--dire amples et
flottants, avec des voiles qui leur cachaient non-seulement le sein et
le cou, mais encore le visage. Une dame romaine ainsi voile,
enveloppe de sa tunique et de son manteau de lin, ressemblait  la
statue de Vesta, descendue de son pidestal; sa dmarche grave et
imposante n'inspirait que des sentiments de vnration, comme si ce
ft la desse en personne; et si les hommes s'cartaient avec
dfrence pour lui faire place, ils ne la suivaient des yeux qu'avec
des ides de chaste admiration. La mort tragique de Lucrce, qui ne se
rsigna pas  survivre  son affront, est la preuve la plus clatante
de la puret des moeurs  cette poque: le peuple entier se
soulevant contre l'auteur d'un viol commis sur le lit conjugal,
protestait au nom de la moralit publique. On a, d'ailleurs, de
nombreux tmoignages de l'horreur et du mpris qu'excitait le crime de
l'adultre chez les peuples primitifs de l'Italie, que la corruption
grecque et phnicienne avait pourtant atteints. A Cumes, en Campanie,
par exemple, quand une femme tait surprise en adultre, on la
dpouillait de ses vtements, on la menait ensuite dans le forum et on
l'exposait nue sur une pierre o elle recevait pendant plusieurs
heures les injures, les railleries, les crachats de la foule; puis on
la mettait sur un ne, que l'on promenait par toute la ville au milieu
des hues. On ne lui infligeait pas d'autre chtiment, mais elle
restait voue  l'infamie; on la montrait du doigt, en l'appelant
+onobatis+ (qui a mont l'ne), et ce surnom la poursuivait
pendant le reste de sa vie abjecte et misrable.

Selon certains commentateurs, la peine de l'adultre, dans le Latium
et dans les contres voisines, avait t originairement plus dhonte
et plus scandaleuse que l'adultre lui-mme. L'ne de Cumes figurait
aussi en cette trange jurisprudence, mais le rle qu'on lui faisait
jouer ne se bornait pas  servir de monture  la patiente, qui
devenait publiquement victime de l'impudicit du quadrupde.

On devine tout ce qu'une scne aussi monstrueuse pouvait prter de
sarcasmes et de rises  la grossiret des spectateurs. C'tait l un
divertissement digne de la barbarie des Faunes et des Aborignes qui
avaient peupl d'abord ces sauvages solitudes. Les malheureuses qui
subissaient l'approche de l'ne, meurtries, contusionnes,
maltraites, ne faisaient plus partie de la socit, en quelque sorte
que pour en tre esclave et le jouet, si bien qu'elles appartenaient 
quiconque se prsentait pour succder  l'ne. Ce furent l
vraisemblablement les premires prostitues qui se trouvrent
employes  l'usage gnral des habitants du pays. Ici, par dcence,
on fit disparatre l'intervention obscne de l'ne; l, au contraire,
on conserva comme un emblme la prsence de cet animal,  qui
n'taient plus rserves les fonctions de bourreau; mais il ne faut
pas moins faire remonter  cette antique origine la promenade sur
un ne, que l'on retrouve au moyen ge, non-seulement en Italie, mais
dans tous les endroits de l'Europe o la loi romaine avait pntr.
L'ne reprsentait videmment la luxure, dans sa plus brutale
acception, et on lui livrait, pour ainsi dire, les femmes qui avaient
perdu toute retenue en commettant un adultre ou en se vouant  la
dbauche publique. On ne saurait dire, dans tous les cas, si l'ne
montrait ou non de l'intelligence dans les supplices qu'il tait
charg d'excuter. On croit seulement que, dans ces circonstances
assez rares chez les anctres des Romains, il portait une grosse
sonnette attache  ses longues oreilles, afin que chacun de ses
mouvements publit la honte de la condamne. Cette sonnette fut,
d'ailleurs, un des attributs hroques de l'ne de Silne, qui, malgr
la fougue de ses passions, avait mrit la bienveillance de Cyble
pour avoir sauv l'honneur de cette desse: elle dormait dans une
grotte carte, et l'indiscret Zphyr s'amusait  relever les pans de
son voile; Priape passa par l, et il ne l'eut pas plutt vue, qu'il
se mit en mesure de profiter de l'occasion; mais l'ne de Silne
troubla cette fte, en se mettant  braire. Cyble s'veilla et eut
encore le temps d'chapper aux tmraires entreprises de Priape. Par
reconnaissance, elle voulut consacrer au service de son temple l'ne
qui l'avait avertie fort  propos, et, elle lui pendit une clochette
aux oreilles, en mmoire du pril qu'elle avait couru: chaque
fois qu'elle entendait tinter la clochette, elle regardait autour
d'elle pour s'assurer que Priape n'y tait pas. Celui-ci, en revanche,
avait un tel ressentiment contre l'ne, que rien ne lui pouvait tre
plus agrable que le sacrifice de cet animal. Priape mme, selon
plusieurs potes, aurait puni l'ne, en l'corchant, pour lui
apprendre  se taire. Il est vrai que cette malicieuse bte avait
renouvel son braiment ou sa sonnerie dans une situation analogue:
Priape rencontra dans les bois la nymphe Lotis, qui dormait comme
Cyble, et qui ne se dfiait de rien; il s'apprtait  s'emparer de
cette belle proie, lorsque l'ne se mit  braire et le paralysa dans
sa mchante intention. La nymphe garda rancune  l'ne plus encore
qu' Priape. Les Romains s'taient laisss sans doute influencer par
la nymphe Lotis, car ils avaient de la haine et presque de l'horreur
pour l'ne, puisque sa rencontre seule leur semblait de mauvais
augure.

Lorsque l'ne eut t successivement priv de ses vieilles
prrogatives dans la punition des adultres, on ne fit que lui donner
un supplant bipde et quelquefois plus d'un en mme temps; on
respecta aussi l'usage de la sonnette comme un monument de l'ancienne
pnalit. Ce fut sans doute la coutume, plutt que la loi, qui avait
tabli ce mode singulier de chtiment pour les coupables de basse
condition; car il est difficile de supposer que les patriciens, mme
pour venger leurs injures personnelles, se soient mis  la merci
de l'insolence plbienne. Il y avait, dans divers quartiers de Rome
les plus loigns du centre de la ville et probablement auprs des
dicules de Priape, certains lieux destins  recevoir les femmes
adultres, et  les exposer  l'outrage du premier venu. C'taient des
espces de prisons, claires par d'troites fentres et fermes par
une porte solide; sous une vote basse, un lit de pierre, garni de
paille, attendait les victimes, qu'on faisait entrer  reculons dans
ce bouge d'ignominie;  l'extrieur, des ttes d'ne, sculptes en
relief sur les murs, annonaient que l'ne prsidait encore aux
mystres impurs, dont cette vote tait tmoin. Une campanille
surmontait le dme de cet difice qui fut peut-tre l'origine du
pilori des temps modernes. Quand une femme avait t trouve en
flagrant dlit d'adultre, elle appartenait au peuple, soit que le
mari la lui abandonnt, soit que le juge la condamnt  la
Prostitution publique. Elle tait entrane au milieu des rires, des
injures et des provocations les plus obscnes; aucune ranon ne
pouvait la racheter; aucune prire, aucun effort, la soustraire  cet
horrible traitement. Ds qu'elle tait arrive,  moiti nue, sur le
thtre de son supplice, la porte se fermait derrire elle, et l'on
tablissait une loterie, avec des ds ou des osselets numrots, qui
assignaient  chaque excuteur de la loi le rang qu'il aurait dans
cette abominable excution. Chacun pntrait  son tour dans la
cellule, et aussitt une foule de curieux se prcipitait aux
barreaux des fentres pour jouir du hideux spectacle, que le son de la
cloche proclamait au milieu des applaudissements ou des hues de la
populace. Toutes les fois qu'un nouvel athlte paraissait dans
l'arne, les rires et les cris clataient de toutes parts, et la
sonnerie recommenait. Si l'on s'en rapporte  Socrate le Scolastique,
cette odieuse Prostitution fut en vigueur, par tout l'empire romain,
jusqu'au cinquime sicle de l're chrtienne. L'ne primitif
n'existait plus qu'au figur dans les dsordres d'une pareille
pnalit, mais le peuple en avait gard le souvenir, car il s'tudiait
 braire comme lui pendant cette infme dbauche, qui se terminait
souvent par la mort de la patiente, et par le sacrifice d'un ne sur
l'autel voisin de Priape. Nanmoins, il est probable que les Romains
ne mprisaient pas, autant qu'ils en avaient l'air, cet animal dont le
nom +onos+ dsignait le plus mauvais coup de ds: souvent un
amant, un jeune poux suspendait aux colonnes de son lit une tte
d'ne et un cep de vigne, pour clbrer les exploits d'une nuit
amoureuse, ou pour se prparer  ceux qu'il projetait; l'ne
transportait les offrandes au temple de la chaste Vesta; l'ne
marchait firement dans les ftes de Bacchus, et, comme le disait une
pigramme clbre, si Priape avait pris l'ne en aversion, c'est qu'il
en tait jaloux.

Si la punition de l'adultre tait diffrente chez les patriciens
et chez les plbiens, c'tait que le mariage diffrait aussi chez les
uns et chez les autres. Romulus, qui fut un lgislateur aussi sage
qu'austre, en dpit du rapt des Sabines, avait voulu faire du mariage
une institution, pour ainsi dire, patricienne; car il le regardait
comme indispensable  la conservation des familles de l'aristocratie
hrditaire. Ce mariage, le seul dont le lgislateur se fut occup
d'abord, se nommait _confarreatio_, parce que les deux poux, pendant
les crmonies religieuses, se partageaient un pain de froment (_panis
farreus_), et le mangeaient simultanment en signe d'union. Il
fallait, pour tre admis  clbrer ainsi une alliance qui donnait
droit  divers privilges, que les deux poux fussent d'abord reconnus
appartenir  la classe des patriciens, et admis, en consquence, 
interroger les auspices qui ne concernaient que la noblesse. Romulus
avait certainement tabli cette loi que les dcemvirs incorporrent
trois sicles plus tard dans les lois des Douze-Tables: Il ne sera
point permis aux patriciens de contracter des mariages avec des
plbiens. Ces derniers, blesss de cette exclusion, protestrent
longtemps, avant qu'elle ft raye dans le code des citoyens. Ce
mariage par confarration semblait seul lgitime ou du moins seul
respectable, puisqu'il mettait la femme, en quelque sorte, sur un pied
d'galit avec son mari, en la faisant participer  tous les droits
civils que celui-ci s'tait attribus, de faon que cette femme,
honore du titre de _mre de famille_ (_mater familias_), tait apte 
hriter de son mari et de ses enfants. La condition de la mre de
famille ne prsentait donc aucune analogie avec la servitude qui
attendait l'pouse (_uxor_) plbienne dans l'tat de mariage par
_coemption_ et par _usucapion_. C'taient les deux formes distinctes
que revtait le mariage lgal des plbiens. Le nom de _coemption_
indique assez qu'on faisait allusion  une vente et  un achat. La
femme, pour se marier ainsi, arrivait  l'autel, avec trois as
(monnaie d'airain quivalant  un sou de notre numraire) dans la
main; elle donnait un as  l'poux qu'elle prenait vis--vis des dieux
et des hommes, mais elle gardait les deux autres as, comme pour faire
entendre qu'elle ne rachetait qu'un tiers de son esclavage, et que le
mariage ne l'affranchissait qu'en partie. D'autres juristes ont
prtendu que, par ce symbole d'un march conclu entre les poux, la
femme achetait les soins et la protection de son mari. Ce mariage
tait rput aussi lgitime pour les plbiens, que celui de la
confarration pour les patriciens, quoique l'_uxor_ n'et pas les
mmes prrogatives et les mmes droits que la _mater familias_. Quant
 la troisime forme du mariage, appele _usucapio_, ce n'tait
rellement que le concubinage lgalis; il fallait, pour que ce
mariage ft contract, que la femme, du consentement de ses tuteurs
naturels, demeurt maritalement, pendant une anne entire, sans
dcoucher trois nuits de suite, avec l'homme qu'elle pousait
ainsi  l'essai. Ce mariage concubinaire, qui ne s'tablit  Rome que
par force d'usage, fut consacr par la loi des Douze-Tables, et devint
une institution civile comme les deux autres espces de mariage.

La population de Rome, compose d'habitants si diffrents d'origine,
de pays, de langage et de moeurs, n'et t que trop porte sans
doute  vivre sans frein et sans loi, dans le dsordre le plus
honteux, si Romulus, Numa et Servius Tullius n'avaient pas cr une
lgislation dans laquelle le mariage servait de lien et de fondement 
la socit romaine. Mais comme ces rois ne se proccuprent que des
patriciens, la plbe suppla au silence des lgislateurs  son gard,
et se fit des coutumes qui lui tinrent lieu de lois, jusqu' ce
qu'elles devinssent des lois acceptes par les consuls et le snat. On
peut donc supposer que le mariage des plbiens fut prcd du
concubinage et de la Prostitution, lorsque des femmes trangres
vinrent chercher fortune dans une ville o les hommes taient en
majorit, et lorsque les guerres continuelles de Rome avec ses voisins
eurent amen dans ses murs beaucoup de prisonnires qui restaient
esclaves ou qui devenaient pouses. En tous cas, la loi et la coutume
donnaient galement la toute-puissance au mari vis--vis de sa femme:
celle-ci le trouvt-elle en plein adultre, comme le disait Caton,
n'osait pas mme le toucher du bout du doigt (_illa te, si
adulterares, digito non contingere auderet_), tandis qu'elle pouvait
tre tue impunment, si son mari la trouvait dans une position
analogue. Les plbiens n'usaient jamais,  cet gard, du bnfice que
leur accordait la loi; mais les patriciens, pour qui le mariage tait
chose plus srieuse, se faisaient souvent justice eux-mmes: ils
avaient donc d'autres ides que le peuple sur la Prostitution, et l'on
doit en conclure que, dans les premiers sicles de Rome, ils avaient
vcu plus chastement, plus conjugalement que les plbiens qui ne se
marirent peut-tre que pour imiter les patriciens et s'galer  eux.
La femme marie, mre de famille ou pouse, n'avait pas le droit de
demander le divorce, mme pour cause d'adultre; mais le mari, au
contraire, pouvait divorcer dans les trois circonstances que Romulus
avait eu le soin de prciser: l'adultre, l'empoisonnement des
enfants, et la soustraction des clefs du coffre-fort, comme indice du
vol domestique. La femme n'avait pas, d'ailleurs, plus de pouvoir sur
ses enfants que sur son mari; celui-ci, au contraire, avait sur eux
droit de vie et de mort, et pouvait les vendre jusqu' trois fois. Cet
empire de la paternit n'existait qu' l'gard des enfants lgitimes,
ce qui dmontre suffisamment que les enfants, issus de la
Prostitution, n'avaient ni tutelle ni assistance dans l'tat, et se
voyaient relgus dans la vile multitude, avec les esclaves et les
histrions.

Ce n'tait pas d'enfants naturels que Rome avait besoin; elle ne
faisait rien de ces pauvres victimes qui ne pouvaient nommer leur
pre, et qui rougissaient du nom de leur mre: elle voulait avoir des
citoyens, et elle les demandait au mariage rgulirement contract.
Une vieille loi, dont parle Cicron, dfendait  un citoyen romain de
garder le clibat au del d'un certain ge qui ne dpassait pas trente
ans, suivant toute probabilit. Quand un patricien comparaissait
devant le tribunal des censeurs, ceux-ci lui adressaient cette
question avant toute autre: En votre me et conscience, avez-vous un
cheval, avez-vous une femme? Ceux qui ne rpondaient pas d'une
manire satisfaisante taient mis  l'amende et renvoys hors de
cause, jusqu' ce qu'ils eussent fait emplette d'un cheval et d'une
femme. Les censeurs, qui exigeaient cette double condition civique
chez un patricien, lui permettaient parfois de se contenter de l'une
ou de l'autre; car le cheval indiquait des habitudes guerrires; la
femme, des habitudes pacifiques. Je sais conduire un cheval, disait
Vibius Casca interrog par un censeur qui avait souvent gourmand son
clibat obstin; mais comment apprendre  conduire une femme? --J'avoue
que c'est un animal plus rtif, reprit le censeur, qui entendait
pourtant la plaisanterie. C'est le mariage qui vous apprendra ce genre
d'quitation. --Je me marierai donc, reprit Casca, quand le peuple
romain se chargera de me fournir le mors et la bride. Ce
censeur, qui se nommait Mtellus Numiadicus, n'tait pas lui-mme bien
convaincu des mrites du mariage qu'il recommandait  autrui; un jour,
il commena en ces termes une harangue au snat: Chevaliers romains,
s'il nous tait possible de vivre sans femmes, nous nous pargnerions
tous, et trs-volontiers, ce fcheux embarras; mais puisque la nature
a dispos les choses de faon que nous ne pouvons nous survivre sans
elles, ni vivre agrablement avec elles, la raison veut que nous
prfrions l'intrt public  notre bonheur. Les censeurs, qui
avaient dans leurs attributions les fianailles et les mariages,
furent certainement chargs, avant les diles, de surveiller la
Prostitution publique.

Servius Tullius avait ordonn  tout habitant de Rome de faire inscrire
sur les registres des censeurs son nom, son ge, la qualit de ses pre
et mre, les noms de sa femme, de ses enfants, et le dnombrement de
tous ses biens; quiconque osait se soustraire  cette inscription devait
tre battu de verges et vendu comme esclave. Les tables censoriennes
taient conserves dans les archives de la rpublique, auprs du temple
de la Libert, sur le mont Aventin. Ce fut d'aprs ces tables,
renouveles tous les cinq ans, que les censeurs devaient se rendre
compte du mouvement et des progrs de la population; ils pouvaient juger
du nombre des naissances et des mariages, mais ils n'avaient aucun moyen
de constater, d'ailleurs, les lments de la Prostitution, puisque les
femmes ne paraissaient pas devant eux, et qu'elles n'y taient
reprsentes que par leurs pres, leurs maris ou leurs enfants. Il y a
donc grande apparence que les prostitues exercrent d'abord librement,
hors de l'atteinte mme des lois de police; car elles chappaient au
recensement, du moins la plupart, et elles n'avaient pas besoin de se
faire reconnatre par une constatation d'tat. Il est impossible de dire
 quelle poque la loi romaine distingua pour la premire fois la femme
libre (_ingenua_) de la prostitue, et prcisa d'une manire fixe la
condition des courtisanes. On a lieu de croire que ces cratures
dgrades furent en quelque sorte hors de la loi pendant plusieurs
sicles, comme si le lgislateur n'avait pas daign leur faire l'honneur
de les nommer; car, si elles figurent  et l dans l'histoire de la
rpublique, elles ne sont pas nommes dans les lois avant le rgne
d'Auguste, o la loi Julia s'occupe d'elles pour les fltrir, et ce
n'est que plus d'un sicle aprs cette loi mmorable, que le
jurisconsulte par excellence, Ulpien, dfinit la Prostitution et ses
infmes auxiliaires. Cette dfinition, quoique date du deuxime sicle,
peut tre considre cependant comme le rsum des opinions de tous les
lgistes qui avaient prcd Ulpien. La voici telle qu'il la donne, sous
le titre _De ritu nuptiarum_, dans le livre XXIII de son recueil: Une
femme fait un commerce public de Prostitution, quand non-seulement elle
se prostitue dans un lieu de dbauche, mais encore lorsqu'elle frquente
les cabarets ou d'autres endroits dans lesquels elle ne mnage pas son
honneur. 1. On entend par _un commerce public_ le mtier de ces femmes
qui se prostituent  tous venants et sans choix (_sine delectu_). Ainsi,
ce terme ne s'tend pas aux femmes maries qui se rendent coupables
d'adultre, ni aux filles qui se laissent sduire: on doit l'entendre
des femmes prostitues. 2. Une femme qui s'est abandonne pour de
l'argent  une ou deux personnes n'est point cense faire un commerce
public de Prostitution. 3. Octavenus pense avec raison que celle qui se
prostitue publiquement, mme sans prendre d'argent, doit tre mise au
nombre des femmes qui font commerce public de Prostitution.

Cette dfinition rsume certainement avec beaucoup de nettet les
motifs des plus anciennes lois romaines relatives  la Prostitution;
et, quoique nous ne possdions pas ces lois, il est facile de se
rendre compte de l'esprit qui les avait dictes. La Prostitution
comprenait, d'ailleurs, diffrents genres, et, pour ainsi dire, des
degrs diffrents, qui avaient t sans doute distingus et classs
dans la jurisprudence. Ainsi, _qustus_ reprsentait la Prostitution
errante et solliciteuse; _scortatio_, la Prostitution stationnaire,
qui attend sa clientle et qui la reoit  poste fixe. Quant  l'acte
mme de la Prostitution, c'tait l'adultre avec une femme marie;
_stuprum_, avec une femme honnte qui en restait souille;
_fornicatio_, avec une femme impudique qui n'en souffrait aucun
prjudice. Il y avait, en outre, le _lenocinium_, c'est--dire le
trafic plus ou moins direct de la Prostitution, l'entremise plus ou
moins complaisante que d'effronts spculateurs ne rougissaient pas de
lui prter; en un mot, l'aide et la provocation  toute sorte de
dbauches. C'tait l une des formes les plus mprisables de la
Prostitution, et le lgiste n'hsitait pas  qualifier de
_prostitues_ ces viles et abjectes cratures qui faisaient mtier
d'exciter et de pousser  la Prostitution, par de mauvais conseils ou
par des sductions perfides, les imprudentes et aveugles victimes,
dont elles exploitaient, de compte  demi, le dshonneur et la honte.
La loi confondait dans le mme mpris les hommes et les femmes,
_len_, _lenones_, adonns  ces scandaleuses ngociations; mais la
loi ne les troublait pas dans leur industrie, en les assimilant aux
femmes et aux hommes qui trafiquaient de leur corps. On comprenait
donc dans la classe _de meretricibus_, non-seulement les entremetteurs
et entremetteuses qui tenaient maison ouverte de dbauche et qui
prlevaient un droit sur la Prostitution, qu'ils favorisaient, soit en
y livrant leurs esclaves, soit en y conviant des personnes de
condition libre (_ingenu_); mais encore les hteliers, les
cabaretiers, les baigneurs, qui avaient des domestiques du sexe
fminin ou masculin  leur service, et qui mettaient ces domestiques 
la solde du libertinage public, en sorte que le matre du lieu o
la Prostitution s'oprait  son profit, en devenait complice, quelle
que ft d'ailleurs sa profession ostensible, et encourait de plein
droit la note d'infamie, de mme que les misrables objets de son
_lenocinium_.

La note d'infamie, qui tait commune  tous les agents et
intermdiaires de la Prostitution, aussi bien qu'aux condamns en
justice, aux esclaves, aux gladiateurs, aux histrions, frappait de
mort civile ceux qu'elle atteignait par le seul fait de leur
profession: ils n'avaient pas la libre jouissance de leurs biens; ils
ne pouvaient ni tester ni hriter; ils taient privs de la tutelle de
leurs enfants; ils ne pouvaient occuper aucune charge publique; ils
n'taient point admis  former une accusation en justice,  porter
tmoignage et  prter serment devant un tribunal quelconque; ils ne
se montraient que par tolrance dans les ftes solennelles des grands
dieux; ils se voyaient exposs  toutes les insultes,  tous les
mauvais traitements, sans tre autoriss  se dfendre ni mme  se
plaindre; enfin, les magistrats avaient presque droit de vie et de
mort sur ces pauvres infmes. Quiconque tait une fois not d'infamie
ne se lavait jamais de cette tache indlbile; car, disait la loi, la
turpitude n'est point abolie par l'intermission. La loi n'acceptait
aucune excuse qui pt relever de cette dgradation sociale celui ou
celle qui l'avait mrite. La Prostitution clandestine n'tait, pas
plus que la Prostitution publique,  l'abri de l'ignominie; la
pauvret, la ncessit, n'offraient pas mme une excuse aux yeux de la
loi, qui se contentait du fait, sans en apprcier les motifs et les
circonstances. Le fait seul constatant l'infamie, on avait donc
toujours une raison suffisante pour rechercher la preuve et la
constatation de ce fait, mme dans un pass assez loign. Ainsi, n'y
avait-il pas de prescription qu'on pt invoquer contre le fait qui
impliquait l'infamie. Ds que l'infamie avait exist, n'importe en
quel temps, n'importe en quel lieu, elle existait encore, elle
existait toujours; rien ne l'avait pu effacer, rien ne l'attnuait. Un
esclave qui avait eu des filles dans son pcule, et qui s'tait
enrichi des fruits de leur prostitution, conservait, mme aprs son
affranchissement, la note d'infamie. Ulpien et Pomponius citent cet
exemple remarquable de l'indlbilit de l'infamie vis--vis de la
jurisprudence romaine. Mais, en revanche, les filles qui avaient t
prostitues par cet esclave, et  son profit, pendant leur servitude,
n'taient pas notes d'infamie, malgr le mtier qu'elles auraient
fait comme contraintes et forces. C'est l'empereur Septime-Svre qui
formula cet avis rapport par Ulpien. Cependant, sous les empereurs
surtout, la note d'infamie n'avait pas empch des femmes de condition
libre et mme d'extraction noble, de se vouer  la Prostitution, avec
l'autorisation des diles, qu'on appelait _licentia stupri_ ou brevet
de dbauche.

Les lois des empereurs eurent donc pour objet d'empcher la
Prostitution de s'tendre dans les rangs des familles patriciennes et
de s'y enraciner. Auguste, Tibre, Domitien lui-mme, se montrrent
galement jaloux de conserver intact l'honneur du sang romain, en
protgeant par de rigides prescriptions l'intgrit, la saintet du
mariage, qu'ils regardaient comme la loi fondamentale de la
rpublique. Ils ne se piqurent pas, d'ailleurs, de se conformer
eux-mmes aux rgles lgales qu'ils imposaient  leurs sujets. Dans
toute cette jurisprudence si complexe et si minutieuse contre les
adultres, la Prostitution est sans cesse remise en cause, et
constamment avec un surcrot de rigueur qui prouve les efforts du
lgislateur pour la rprimer, alors mme que l'empereur donnait
lui-mme l'exemple de tous les vices et de toutes les infamies. La loi
Julia porte qu'un snateur, son fils ou son petit-fils ne pourra pas
fiancer ni pouser sciemment ou frauduleusement une femme, dont le
pre ou la mre fera ou aura fait le mtier de comdien, de _meretrix_
ou de _proxnte_; pareillement, celui dont le pre ou la mre fait ou
aura fait les mmes mtiers infmes ne peut fiancer ou pouser la
fille ou la petite-fille, ou l'arrire petite-fille d'un snateur.
Mais, comme les personnes que la loi dclarait infmes auraient pu
souvent vouloir se rhabiliter en invoquant le nom et la naissance de
leurs parents nobles, un dcret du snat interdit absolument la
prostitution aux femmes dont le pre, l'aeul ou le mari faisait
ou avait fait partie de l'ordre des chevaliers romains. Tibre
sanctionna ce dcret, en exilant plusieurs dames romaines, entre
autres Vestilia, fille d'un snateur, qui s'taient consacres, par
libertinage plutt que par avarice, au service de la Prostitution
populaire. Beaucoup de patriciennes et de plbiennes, pour se
soustraire aux terribles consquences de la loi contre l'adultre,
avaient cherch un refuge, qu'elles croyaient inviolable, dans la
honte de cette Prostitution; car, dans les temps de la rpublique, il
suffisait  une matrone de se dclarer courtisane (_meretrix_), et de
se faire inscrire comme telle sur les registres de l'dilit, pour se
mettre elle-mme en dehors de la loi des adultres. Mais de nouvelles
mesures furent prises pour arrter ce scandale et en annuler les
effets pernicieux: le snat dcrta que toute matrone qui aurait fait
un mtier infme, en qualit de comdienne, de courtisane ou
d'entremetteuse, pour viter le chtiment encouru par l'adultre,
pourrait tre nanmoins poursuivie et condamne en vertu d'un
snatus-consulte. Le mari tait invit  poursuivre sa femme adultre
jusque dans le sein de la Prostitution et de l'infamie; tous ceux qui
auraient prt la main sciemment  cette Prostitution, le propritaire
de la maison o elle aurait eu lieu, le _lnon_ qui en aurait profit,
le mari lui-mme qui se serait attribu le prix de son dshonneur,
devaient tre poursuivis et punis galement comme adultres. Bien
plus, le matre ou le locataire d'un bain, d'un cabaret ou mme
d'un champ o le crime aurait t commis, se trouvait accus de
complicit; le crime n'et-il pas t commis dans ces lieux-l, on
pouvait encore rechercher avec la mme rigueur les personnes qui
taient censes avoir complaisamment prpar et facilit l'adultre,
en fournissant aux coupables, non-seulement un local, mais encore le
moyen de se rencontrer dans des entrevues illicites. Les magistrats
poussrent aussi loin que possible l'application de la loi, comme pour
faire contraste avec le dbordement d'adultres et de crimes qui
entranaient l'empire romain vers sa ruine. On vit des femmes,
adultres dans l'intervalle d'un premier mariage, se remarier en
secondes noces et susciter tout  coup un accusateur, qui venait, au
nom d'un premier mari mort, les dshonorer et les punir dans les bras
de leur nouvel poux. Il n'y avait que la femme veuve, ft-elle mre
de famille, qui pt se livrer impunment  la Prostitution, sans
craindre aucune poursuite, mme de la part de ses enfants.

La jurisprudence, on le voit, ne s'occupait de la Prostitution qu'au
point de vue de l'adultre et dans l'intrt du mariage; elle
laissait, d'ailleurs, aux lois de police, manes de la juridiction
des censeurs et des diles, le gouvernement des courtisanes et des
tres dpravs, qui vivaient  leurs dpens. C'tait particulirement
la Prostitution des femmes maries et l'odieux _lenonicium_ des maris,
que le snat et les empereurs essayaient de combattre et de
rprimer. La loi, d'abord, imposait un frein gal aux femmes de toutes
conditions, pourvu qu'elles ne fussent pas infmes; mais on le
restreignit plus tard aux matrones et aux mres de famille, lorsque,
dans la plupart des maisons patriciennes, l'adultre fut paisiblement
tabli sous les auspices du mari, qui exploitait indignement
l'impudicit de sa femme. L'institution du mariage, que la lgislation
voulait sauvegarder, fut plus que jamais compromise par suite des
turpitudes qui venaient se dvoiler en justice. Ici, la femme
partageait avec son mari le prix de l'adultre; l, le mari se faisait
payer pour fermer les yeux sur l'adultre de sa femme; presque
toujours, le pril de l'adultre ajoutait un attrait de plus  la
Prostitution. Mais si l'homme qui avait fait acte d'adultre prouvait
qu'il ne savait pas auparavant avoir affaire  une femme marie, il
tait mis hors de cause, comme s'il se ft adress  une simple
_meretrix_. On avait soin, de part et d'autre, de se mnager des
faux-fuyants et de se mettre en garde contre les rigueurs de la loi.
En consquence, les matrones, pour courir les aventures, s'habillaient
comme des esclaves et mme comme des prostitues; elles provoquaient
ainsi dans les rues des passants qu'elles ne connaissaient pas, ou
bien elles se plaaient sur le chemin de leurs amants, qu'elles
taient censes rencontrer par hasard. Grce  ce dguisement, qui les
exposait aux paroles libres, aux regards impudente et parfois aux
attouchements hardis du premier venu, elles pouvaient chercher fortune
dans les promenades, dans les faubourgs et le long du Tibre, sans
compromettre personne, ni leurs maris, ni leurs amants. Mais en se
montrant sous d'autres habits que ceux de matrone, elles
s'interdisaient toute plainte  l'gard des injures qu'elles pouvaient
devoir  leur costume d'esclave ou de prostitue; car il y avait une
pnalit trs-svre contre ceux qui provoquaient une femme ou une
fille, vtue matronalement ou virginalement, soit par des gestes
indcents, soit par des propos obscnes, soit par une poursuite
silencieuse. La loi n'accordait protection qu'aux femmes honntes, et
ne supposait pas que la pudeur des prostitues et besoin d'tre
dfendue contre les attentats qu'elles appelaient ordinairement au
lieu de les repousser.

Ce luxe de lois et de peines qui menaaient les adultres ne les
rendit pas moins frquents ni plus secrets; mais le mariage, ainsi
hriss de prils et entour de soupons, n'en parut que plus
redoutable et moins attrayant. On vit diminuer considrablement le
nombre des unions lgitimes, approuves et reconnues lgalement,
d'autant plus que la parent, mme  des degrs loigns, crait des
obstacles qui pouvaient, le mariage accompli, se transformer en causes
permanentes de divorce. Ce fut alors que les patriciens, qui ne
voulaient pas s'exposer  ces ennuis et  ces dangers, appliqurent 
leur convenance le mariage _usucapio_, qui n'avait eu cours
jusque-l que dans le petit peuple; les patriciens y changrent
quelque chose pour en faire le _concubinat_, qu'une loi, aussi vague
que l'tait le concubinat lui-mme, admit et reconnut comme
institution. Il n'tait plus ncessaire, comme dans l'_usucapio_, de
la cohabitation de la femme sous le mme toit durant une anne pour
faire prononcer le mariage dfinitif: le concubinat ne pouvait en
arriver l dans aucun cas, car il ne se formait, il n'existait que par
la volont des deux parties; il n'avait, d'ailleurs, aucune forme
particulire, aucun caractre gnral, si ce n'est qu'une femme
_ingenua_ et _honesta_, ou de sang patricien, ne pouvait devenir
concubine, et que la parent tait un obstacle au concubinat comme au
mariage. Un homme mari lgitimement, spar ou non de sa femme, se
trouvait, par cela seul, inapte  contracter une liaison concubinaire,
et, dans aucun cas, l'homme clibataire ou veuf ne fut autoris 
prendre deux concubines  la fois. Quant  en changer, il tait
toujours libre de le faire, mais en avertissant le magistrat devant
lequel il avait dclar vouloir vivre en concubinage. C'tait donc, en
quelque sorte, un demi-mariage, un contrat temporaire rsiliable  la
fantaisie d'un des contractants. Dans l'origine du concubinat, la
concubine avait droit presque aux mmes gards que l'pouse lgitime;
on lui accordait mme le titre de matrone, du moins en certaines
circonstances, et la loi Julia punissait un outrage fait  une
concubine, aussi gravement que s'il et atteint une _ingnue_ ou fille
de condition libre, cette concubine ft-elle esclave de naissance;
mais, par suite de la corruption des moeurs, le concubinat se
multiplia d'une manire inquitante, et il fallut que les lois lui
imposassent des rgles et des limites; les concubines furent alors
dchues de la protection lgale qu'elles avaient obtenue d'abord, et
l'empereur Aurlien ordonna qu'elles ne seraient prises que parmi les
esclaves ou les affranchies. De ce moment, le concubinat ne fut plus
qu'une Prostitution domestique, qui ne dpendait que du caprice de
l'homme, et qui n'offrait pas la moindre garantie  la femme.
Toutefois, les enfants ns d'une concubine n'en restrent pas moins
aptes  tre lgitims, tandis que ceux qui naissaient de la
Prostitution proprement dite, ou d'un commerce passager nomms
_spurci_ ou _qusiti_, ainsi que ceux ns d'une union prohibe, ne
pouvaient jamais se voir admis  la faveur d'une lgitimation qui
effat la tache de leur origine.

La Prostitution lgale, sous toutes ses formes et sous tous ses noms
(il y avait mme des _concubins_), tait donc tolre  Rome et dans
l'empire romain, pourvu qu'elle se soumt  divers rglements de
police urbaine, et surtout au payement de l'impt (_vectigal_)
proportionnel qu'elle rapportait  l'tat. Mais il est probable qu'
part ces rglements et cet impt, la vieille lgislation romaine
n'avait pas daign s'intresser  l'infme population qui vivait
de la dbauche publique, et qui en contentait les honteux besoins. Un
fait curieux prouve l'indiffrence et le ddain du lgislateur, du
magistrat, pour tous les misrables agents de la Prostitution. Quintus
Coecilius Metellus Celer, qui fut consul soixante ans avant
Jsus-Christ, refusa, pendant sa prture, de reconnatre les droits de
succession que faisait valoir un nomm Vtibius, not d'infamie comme
_lnon_; le prteur motiva son refus, en disant que le lupanar n'avait
rien de commun avec le foyer civique, et que les malheureux que le
_lenocinium_ avait stigmatiss, taient indignes de la protection des
lois (_legum auxilio indignos_). On peut aussi, dans ce passage
trs-explicite du plaidoyer de Cicron pour Coelius, trouver la
preuve de la tolrance absolue qui entourait  Rome l'exercice de la
Prostitution: Interdire  la jeunesse tout amour des courtisanes, ce
sont les principes d'une vertu svre, je ne puis le nier; mais ces
principes s'accordent trop peu avec le relchement de ce sicle ou
mme avec les usages de la tolrance de nos anctres; car enfin, quand
de pareilles passions n'ont-elles pas eu cours? quand les a-t-on
dfendues? quand ne les a-t-on pas tolres? dans quel temps est-il
arriv que ce qui est permis ne le ft pas? On le voit, la
Prostitution tait permise; le droit civil ne la prohibait que dans
certains cas exceptionnels, et se bornait ainsi  en modrer l'abus;
c'tait seulement  la morale publique,  la philosophie,
qu'appartenait le soin de corriger les moeurs et d'arrter la
dbauche; mais comme Cicron nous le fait entendre, la philosophie et
la morale publique taient galement indulgentes pour de mauvaises
habitudes que leur anciennet mme rendait presque respectables. Les
Romains, de tous temps, furent trop jaloux de leur libert, pour subir
des entraves ou des contradictions dans l'usage individuel de cette
libert; ils justifiaient de la sorte  leurs propres yeux la
Prostitution, dont ils usaient largement; ils exigeaient seulement que
les prostitues fussent des esclaves ou des affranchies, parce qu'ils
considraient la Prostitution comme une forme dgradante de
l'esclavage; voil pourquoi les hommes et les femmes, ingnus ou
libres de naissance, perdaient ce caractre sacr vis--vis de la loi,
ds qu'ils s'taient mis d'une manire quelconque au service de la
Prostitution.

Si les Romains tolraient si complaisamment le commerce naturel des
deux sexes entre eux, ils ne gnaient pas davantage le commerce contre
nature que les Faunes du Latium auraient invents, s'il n'et pas t,
ds les premiers sicles du monde, rpandu, autoris dans tout
l'univers. Cette honteuse dpravation, que les lois civiles et
religieuses de l'antiquit,  l'exception de celles de Mose,
n'avaient pas mme song  combattre, ne fut jamais plus gnrale que
dans les meilleurs temps de la civilisation romaine. C'tait encore
l, aux yeux du lgislateur, une forme tolre de la Prostitution
ou de l'esclavage: les hommes _ingnus_ ou libres ne devaient donc pas
s'y soumettre; quant aux esclaves, aux affranchis, aux trangers, ils
pouvaient disposer d'eux, se louer ou se vendre, sans que la loi et 
se mler des conditions de la vente ou du louage; quant aux citoyens
ou _ingnus_, ils achetaient ou louaient  volont ce que bon leur
semblait, sans que la nature du march ft passible d'une enqute
lgale: les uns agissaient en hommes libres, les autres en esclaves;
ceux-ci subissaient la Prostitution; ceux-l l'imposaient. Mais, entre
hommes libres, les choses se passaient autrement, et la loi, gardienne
des liberts de tous, intervenait quelquefois pour punir un attentat
fait  la libert d'un citoyen. Telle tait du moins la fiction
lgale; en cette circonstance seule, un citoyen n'avait pas le droit
d'aliner sa libert jusqu' se soumettre  un acte outrageux pour
elle. Ainsi, dans le cinquime sicle de la fondation de Rome, L.
Papyrius, surpris en flagrant dlit avec le jeune Publius, fut
condamn  la prison et  l'amende, pour n'avoir pas respect le
caractre et la personne d'un _ingnu_; peu de temps aprs, ce mme
C. Publius fut puni  son tour pour un fait analogue. Le peuple ne
souffrait pas que des citoyens se conduisissent comme des esclaves.
Loetorius Mergus, tribun militaire, conduit devant l'assemble du
peuple pour avoir t surpris avec un des _corniculaires_ ou
brigadiers de sa lgion, fut unanimement condamn  la prison. Le
viol d'un homme passait pour plus coupable encore que celui d'une
femme, parce qu'il tait cens accuser plus de violence et de
perversit; mais cette espce de viol n'entranait la mort, que s'il
avait t commis sur un homme libre: un centurion, nomm Cornlius,
auteur d'un viol semblable, fut excut en prsence de l'arme. Cette
pnalit n'tait pourtant applique en vertu d'une loi spciale, que
vers la seconde guerre punique, lorsqu'un certain Caius Scantinius fut
accus par C. Mtellus d'avoir commis une tentative de viol sur le
fils de ce patricien. Le snat promulgua une loi contre les
pdrastes, sous le nom de _lex scantinia_; mais il ne fut question,
dans cette loi, que des attentats exercs sur des hommes libres, et
l'on ne mit pas d'autres entraves  ce genre de Prostitution, qui
resta l'apanage des esclaves et des affranchis.

Telle fut chez les Romains la seule jurisprudence  laquelle ait donn
lieu la Prostitution, jusqu' ce que la morale chrtienne eut
introduit une lgislation nouvelle dans le paganisme en l'clairant et
en le purifiant. Sous l'empire des ides paennes, la Prostitution
avait exist  l'tat de tolrance, et la loi ne daignait pas mme
soulever le voile qui la couvrait aux yeux de la conscience publique;
mais ds que l'vangile eut commenc la rforme des moeurs, le
lgislateur chrtien se reconnut le droit de rprimer la Prostitution
lgale.




CHAPITRE XVI.

  SOMMAIRE. --Prodigieuse quantit des filles publiques  Rome.
  --Leur classification en catgories distinctes. --Les _meretrices_
  et les _prostibul_. --Les _alicari_ ou boulangres. --Les
  _blite_. --Les _bustuari_ ou filles de cimetire. --Les
  _casalides_. --Les _cop_ ou cabaretires. --Les _diobolares_.
  --Les _forari_ ou _foraines_. --Les _gallin_ ou poulettes. --Les
  _delicat_ ou mignonnes. --La _dlicate_ Flavia Domitilla, pouse
  de l'empereur Vespasien et mre de Titus. --Les _famos_ ou
  fameuses. --Les _junices_ ou gnisses. --Les _juvenc_ ou vaches.
  --Les _lup_ ou louves. --Les _noctiluc_ et les _noctuvigil_ ou
  veilleuses de nuit. --Les _nonari_. --Les _pedane_ ou
  marcheuses. --Les _doris_ ou _dorides_. --Des divers noms donns
  indiffremment  toutes les classes de prostitues. --tymologie
  du mot _put_. --Les _quadrantari_. --Les _qustuaires_. --Les
  _quasillari_ ou servantes. --Les _ambulatrices_ ou promeneuses.
  --Les _scorta_ ou peaux. --Les _scorta devia_. --Les _scranti_ ou
  pots de chambre. --Les _suburran_ ou filles du faubourg de la
  Suburre. --Les _summoenian_ ou filles du Summoenium. --Les
  _schoenicul_. --Les _limaces_. --Les _circulatrices_ ou filles
  vagabondes. --Les _charybdes_ ou gouffres. --Les _pretios_. --Le
  snat des femmes. --Les _enfants de louage_. --Les _pathici_ ou
  patients. --Les _ephebi_ ou adolescents. --Les _gemelli_ ou
  jumeaux. --Les _catamiti_ ou chattemites. --Les _amasii_ ou
  amants. --Les eunuques. --Les _pdicones_. --Les _cindes_. --Les
  gaditaines. --Les danseuses, flteuses, joueuses de lyre. --Les
  _ambubai_. --Le _meretricium_ ou taxe des filles. --Courtiers et
  entremetteurs de Prostitution. --Le _leno_. --La _lena_. --Les
  cabaretiers et les baigneurs. --Les boulangeries. --Les barbiers
  et les parfumeurs. --L'_unguentarius_. --Les _admonitrices_, les
  _stimulatrices_, les _conciliatrices_. --Les _ancillul_ ou
  petites servantes. --Les _perductores_. --Les _adductores_. --Les
  _tractatores_. --Les _lupanaires_ ou matres de mauvais lieux.
  --Les _belluarii_. --Les _caprarii_. --Les _anserarii_.


Les filles publiques  Rome, du moins dans la Rome corrompue et
amollie par l'importation des moeurs de la Grce et de l'Asie,
taient plus nombreuses qu'elles ne le furent jamais  Athnes ni mme
 Corinthe; elles se divisaient aussi en plusieurs classes qui
n'avaient pas entre elles d'autre rapport que l'objet unique de leur
honteux commerce; mais, parmi ces diffrentes catgories de
courtisanes venues de tous les pays du monde, on et cherch
inutilement ces reines de la Prostitution, ces htaires aussi
remarquables par leur instruction et leur esprit que par leurs grces
et leur beaut, ces philosophes formes  l'cole de Socrate et
d'picure, ces Aspasie, ces Lontium, qui avaient en quelque sorte
rhabilit et illustr l'htairisme grec. Les Romains taient plus
matriels, sinon plus sensuels que les Grecs; ils ne se contentaient
pas des raffinements, des dlicatesses de la volupt lgante; ils ne
se nourrissaient pas le coeur avec des illusions d'amour platonique;
ils auraient rougi de s'atteler au char littraire d'une philosophe ou
d'une muse; ils n'eussent pas daign chercher auprs d'une femme
de plaisir les chastes distractions d'un entretien spirituel. Pour
eux, le plaisir consistait dans les actes les plus grossiers, et comme
ils taient naturellement d'une nature ardente, d'une imagination
lubrique et d'une force herculenne, ils ne demandaient que des
jouissances relles, souvent rptes, largement assouvies et
monstrueusement varies. Ce temprament, qu'annonait la grosseur de
leur encolure nerveuse semblable  celle d'un taureau, se trouvait
servi  souhait par une foule de mercenaires des deux sexes, qui
devaient des noms particuliers  leurs habitudes,  leurs costumes, 
leurs retraites et aux menus dtails de leur profession.

Toutes les femmes, qui faisaient trafic de leur corps  Rome,
pouvaient tre ranges dans deux catgories essentiellement
distinctes, les mrtrices (_meretrices_) et les prostitues
(_prostibul_). On entendait par _meretrices_, celles qui ne
travaillaient que la nuit; _prostibul_, celles qui se livraient nuit
et jour  leur infme travail. Nonius Marcellus, grammairien du
troisime sicle, dans son livre des _Diffrences de signification des
mots_, tablit celle qui tait tout  l'avantage des mrtrices: Il
faut remarquer entre la mrtrice et la prostitue, que la premire
exerce d'une manire plus dcente sa profession, car les mrtrices
sont nommes ainsi  cause du _merenda_ (repas du soir), parce
qu'elles ne disposent d'elles que la nuit; la _prostibula_ tire son
nom de ce qu'elle se tient devant son _stabulum_ (repaire), pour
y faire son commerce la nuit comme le jour. Plaute, dans sa comdie
de la _Cistellaria_, tablit trs-clairement cette distinction:
J'entre chez une bonne mrtrice; car se tenir dans la rue, c'est le
fait proprement d'une prostitue. Nous pensons que ces deux sortes de
filles publiques, celles qui ne l'taient que la nuit, et celles qui
l'taient  toute heure de la nuit et du jour, devaient avoir encore
d'autres diffrences notables dans leur genre de vie, dans leur
habillement et mme dans leur condition sociale; ainsi, les crivains
latins, qui font mention des registres o les diles inscrivaient les
noms des courtisanes, ne parlent que des _meretrices_, et semblent 
dessein avoir laiss de ct les _prostibul_. Celles-ci, en effet,
occupaient un domicile fixe, et n'avaient que faire de changer de nom
et de costume, puisqu'elles appartenaient  la plus basse classe de la
plbe. Les mrtrices, au contraire, exeraient aussi honorablement
que possible leur commerce dshonnte, et ne se mettaient pas en
contravention avec les rglements de police; elles pouvaient,
d'ailleurs, vivre en femmes de bien, _sub sole_, jusqu' l'heure o,
couvertes de l'ombre protectrice de la nuit, elles se rendaient aux
lupanars, qu'elles ne quittaient qu'aux premires lueurs du matin. Il
est probable aussi que la _bonne_ mrtrice, comme l'appelle Plaute
avec une navet que le savant M. Naudet s'est bien gard de traduire,
payait trs-exactement l'impt  la rpublique, et n'essayait
pas, en dguisant sa profession, de faire tort d'un denier  l'tat.
Mais toutes les ouvrires de la Prostitution n'taient pas aussi
consciencieuses, et l'on peut supposer hardiment que le plus grand
nombre, les plus pauvres, les plus abjectes, ne se faisaient pas
scrupule d'chapper  l'inscription de l'dile, et, par consquent, au
payement du vectigal impudique. Ces malheureuses, en effet, de mme
que les Prostitues du dernier ordre, ne gagnaient point assez
elles-mmes pour rserver la moindre part de leur gain au trsor
public.

Les _alicari_ ou _boulangres_ taient des filles de carrefour, qui
attendaient fortune  la porte des boulangers, surtout ceux qui
vendaient certains gteaux de fine fleur de farine, sans sel et sans
levain, destins aux offrandes, pour Vnus, Isis, Priape et autres
dieux ou desses. Ces pains, appels _coliphia_ et _siligones_,
reprsentaient sous les formes les plus capricieuses la nature de la
femme et celle de l'homme. Comme on faisait une norme consommation de
ces pains priapiques et vnriques, principalement  l'occasion de
certaines ftes, les matres boulangers plantaient des tentes et
ouvraient boutique sur les places et dans les carrefours; ils ne
vendaient pas autre chose que des pains de sacrifice, mais en mme
temps ils avaient des esclaves ou des servantes qui se prostituaient
jour et nuit dans la boulangerie. Plaute, dans son _Poenulus_, n'a
pas oubli ces bonnes amies des mitrons: _Prosedas_, _pistorum
amicas_, _reliquas alicarias_. Les _blite_ ou _blitid_ taient des
filles de la plus vile espce, que le vin et la dbauche avaient
abruties, tellement qu'elles ne valaient plus rien pour le mtier
qu'elles faisaient encore  travers champs: leur nom drivait de
_blitum_, blette, espce de poire fade et nausabonde. Suidas ne
s'carte pas de cette tymologie, en disant: Ils appelaient _blitid_
ces femmes viles, abjectes et idiotes. (_Viles, abjectas, fatuasque
mulieres, vocabant blitidas._) Selon d'autres philologues, ce surnom
s'appliquait aux courtisanes en gnral, parce qu'elles portaient
souvent des chaussures vertes ou couleur d'ache. C'tait, du reste,
une grave injure, que de qualifier de _blitum_ une femme honnte. Les
_bustuari_ taient les filles de cimetire; elles vaguaient jour et
nuit autour des tombeaux (_busta_) et des bchers; elles remplissaient
parfois l'office de pleureuses des morts, et elles servaient
spcialement aux rcrations des _bustuaires_, qui prparaient les
bchers et y brlaient les corps; des fossoyeurs, qui creusaient les
fosses, et des _colombaires_, qui gardaient les spultures: elles
n'avaient pas d'autre lit que le gazon qui entourait les monuments
funbres, pas d'autre rideau que l'ombre de ces monuments, pas d'autre
Vnus que Proserpine. Les _casalides_, ou _casorides_, ou _casorit_,
taient des prostitues qui logeaient dans de petites maisons
(_cas_), dont elles avaient pris leur surnom; ce surnom
signifiait aussi en grec la mme chose, +kasaura+ ou +kasris+.
Les _cop_ ou _cabaretires_ taient les filles des tavernes
et des htelleries: elles n'taient pas toujours assises  l'entre de
leur sjour ordinaire; tantt elles versaient  boire aux passants qui
s'arrtaient pour se rafrachir; tantt elles se montraient aux
fentres pour attirer des clients; tantt elles leur faisaient signe
d'entrer; tantt elles restaient retires dans une salle basse et
retire. Les _diobolares_ ou _diobol_ taient de misrables filles,
la plupart vieilles, maigres, reintes, qui ne demandaient jamais
plus de deux oboles, comme leur nom l'indiquait. Plaute, dans son
_Poenulus_, dit que la Prostitution des diobolaires n'appartenait
qu'aux derniers des esclaves et aux plus vils des hommes (_servulorum
sordidulorum scorta diobolaria_). Pacuvius taxe mme cette
Prostitution, en disant que les dioboles n'avaient rien  refuser pour
qui leur offrait la plus petite pice de monnaie (_nummi caussa
parvi_). Les _forari_ ou _foraines_ taient des filles qui venaient
de la campagne pour se prostituer en ville, et qui, les pieds
poudreux, la tunique crotte, erraient dans les rues sombres et
tortueuses, pour y gagner leur pauvre vie. Les _gallin_ ou
_poulettes_ taient celles qui s'en allaient percher partout, et qui
emportaient tout ce qu'elles trouvaient sous leur main, les draps du
lit, la lampe, les vases et mme les dieux pnates.

Dans un ordre de courtisanes plus distingu, les _delicat_ ou
_mignonnes_ taient celles que frquentaient les chevaliers
romains, les petits-matres parfums et les riches de toute condition;
elles ne se piquaient pas, d'ailleurs, de dlicatesse en fait
d'argent, et elles ne trouvaient jamais qu'il sentt l'esclave
affranchi, l'adultre ou le dlateur: elles n'taient difficiles que
pour les gens qui les approchaient sans avoir la bourse bien garnie.
Flavia Domitilla, que l'empereur Vespasien pousa, et qui fut mre de
Titus, avait t _dlicate_, avant d'tre impratrice. Les _famos_ ou
_fameuses_ taient des courtisanes de bonne volont, qui, quoique
patriciennes, mres de famille et matrones, n'avaient pas honte de se
prostituer dans les lupanars: les unes, pour contenter une horrible
ardeur de dbauche; les autres, pour se faire un ignoble pcule,
qu'elles dpensaient en sacrifices aux divinits de leur affection.
Les _junices_ ou _gnisses_ et les _juvenc_ ou _vaches_ taient des
mrtrices qui devaient ce surnom  leur embonpoint,  leur facilit
et  l'ampleur de leur gorge. Les _lup_ ou _louves_, _lupan_ ou
_coureuses de bois_, avaient t nommes ainsi en mmoire de la
nourrice de Rmus et Romulus, Acca Laurentia; comme cette femme du
berger Faustulus, elles se promenaient la nuit dans les champs et les
bois, en imitant le cri de la louve affame, pour appeler  elles la
proie qu'elles attendaient. Ce surnom avait t port dans le mme
sens par les dictriades du Cramique d'Athnes. Il se naturalisa
depuis  Rome, et il devint la dsignation gnrique de toutes les
courtisanes. Je crois, dit Ausone dans une de ses pigrammes, je
crois que son pre est incertain, mais sa mre est vraiment une
louve. Les _noctiluc_ taient aussi des coureuses de nuit: de mme
que les _noctuvigil_ ou veilleuses de nuit, l'un et l'autre surnom
avait t donn  Vnus par des potes, qui pensaient par l honorer
la desse. On appelait encore gnralement _nonari_ les filles
nocturnes, parce que les lupanars ne s'ouvraient qu' la neuvime
heure, et que les louves ne commenaient pas leur course avant cette
heure-l. Ces dernires se nommaient _pedane_, parce qu'elles
n'pargnaient pas leurs souliers, quand elles en avaient. Les
_marcheuses_ n'avaient pas de ces petits pieds dont les Romains
taient si friands, et qu'Ovide ne manque jamais, dans ses
descriptions mythologiques, d'attribuer aux desses.

Les _doris_ devaient ce surnom  leur costume ou plutt  leur nudit;
car elles se montraient absolument nues,  l'instar des nymphes de la
mer, entre lesquelles la mythologie a caractris Doris, leur mre, en
lui donnant les formes les plus voluptueuses et les mieux arrondies.
Juvnal se rcrie contre ces doris ou dorides, qui, dit-il, de mme
qu'un vil histrion reprsente une sage matrone, se dpouillaient de tout
vtement pour reprsenter des desses. Les filles publiques taient
encore dsignes sous plusieurs noms, qui les embrassaient toutes
indiffremment: _mulieres_ ou femmes; _pallac_, du grec +pallak+;
_pellices_, en souvenir des bacchantes, qui avaient des tuniques de
peaux de tigre; _prosed_, parce qu'elles attendaient, assises, le
moment o quelqu'un leur ferait appel. On les nommait _peregrin_ ou
_trangres_, comme elles sont nommes sans cesse dans les livres
hbreux, parce que la plupart taient venues de tous les points de
l'univers pour se vendre  Rome; beaucoup y avaient t amenes comme
prisonnires de guerre, aprs chaque conqute des aigles romaines;
beaucoup appartenaient  des entremetteuses et  des lnons, qui les
avaient achetes et qui les faisaient travailler pour eux. Les Romains,
avant d'tre tout  fait corrompus, se flattaient donc de ne voir que
des trangres parmi les tristes victimes de leur dbauche. Ces
cratures portaient encore un nom qui s'est conserv presque dans notre
langue populaire: _put_ ou _puti_, ou _putilli_, soit que ce nom
rappelle celui de la desse Potua, qui prsidait  ce qui se peut; soit
qu'il drivt de _potus_, par allusion au philtre amoureux qu'on buvait
dans leur coupe; soit qu'on les qualifit de _pures_ (_put_ pour
_pur_), par antiphrase; soit enfin que, pour dguiser une image
obscne, on et contract _putei_ en _puti_, en conservant au mot le
sens de _puits_ ou _citernes_. Quelle que ft l'origine du mot, les
amants s'en taient servis d'abord pour adresser un compliment  leur
matresse. Plaute, dans son _Asinaria_, met en scne un amant qui
emploie cette pithte en compagnie d'autres empruntes  l'histoire
naturelle: Dis-moi donc, ma petite cane, ma colombe, ma chatte, mon
hirondelle, ma corneille, mon passereau, mon puits d'amour! On n'usait
de l'expression de _quadrantari_ qu'en signe de mpris,  l'gard des
plus basses prostitues; on entendait par l constater le misrable
salaire dont elles se contentaient; le _quadrans_ tait la quatrime
partie de l'as romain, et cette petite pice d'airain, quivalant 
vingt centimes de notre monnaie, faisait ordinairement la rtribution du
baigneur dans les bains publics. Cicron, dans son plaidoyer pour
Coelius, dit que la quadrantaire,  moins que ce ne ft une matresse
femme, revenait de droit au baigneur. Cicron faisait peut-tre une
maligne allusion  la soeur de Claudius, son ennemi, qu'il avait fait
surnommer _quadrans_, parce qu'en jouant avec elle, quand ils taient
jeunes l'un et l'autre, il s'amusait  lui lancer des quadrans, qu'elle
recevait dans sa robe et qui l'atteignaient souvent au but o Cicron
avait vis. Toutes les filles publiques taient _qustuari_ et
_qustuos_, parce qu'elles faisaient trafic ou argent (_qustus_) de
leur corps. Sous le rgne de Trajan, on fit le recensement des
_qustuaires_ qui servaient aux plaisirs de Rome, et l'on en compta
trente-deux mille. Plaute, dans son _Miles_, dfinit la _qustuosa_:
Une femme qui donne son corps en pture  un autre corps (_qu alat
corpus corpore_). Les _quasillari_ taient de pauvres servantes qui
s'chappaient pendant quelques instants, avec la corbeille contenant
leur tche de la journe, et qui s'en allaient se prostituer pour
quelques deniers, aprs quoi, elles rentraient  la maison et se
remettaient  filer de la laine. _Vag_, c'taient les filles errantes;
_ambulatrices_, les promeneuses; _scorta_, les prostitues de la plus
vile espce, les _peaux_, comme il faut traduire ce mot injurieux; quant
aux _scorta devia_, elles attendaient chez elles les amateurs et se
mettaient seulement  la fentre pour les appeler. On les injuriait
toutes galement, quand on les traitait de _scranti_, _scrapt_ ou
_scrati_, que nous sommes forcs de traduire par _pots de chambre_ ou
_chaises perces_.

Ce n'taient pas encore les seules dnominations que les courtisanes de
Rome subissaient en bonne ou en mauvaise part, outre les deux
principales qui les divisaient en mrtrices et en prostitues; on les
appelait aussi _suburran_ ou filles de faubourg, parce que la Suburre,
faubourg de Rome prs de la Voie sacre, n'tait habite que par des
voleurs et des femmes perdues. Une pice des _Priapes_ cite, parmi ces
jeunes suburranes qui se sont affranchies avec le produit de leur mtier
(_de qustu libera facta suo est_), la belle Telethuse, que la
Prostitution avait enrichie en l'enlaidissant. Les _summoenian_ taient
pareillement des filles de faubourg, qui peuplaient le Summoenium, rues
dsertes, voisines des murs de la ville, dans lesquelles se trouvaient
des lupanars ou des caves qui en tenaient lieu. Quiconque peut tre le
convive de Zole, dit une pigramme de Martial, soupe entre des
matrones summoenianes! Martial, dans une autre pigramme, semble
vouloir pourtant rendre justice  la dcence de ces filles: La
courtisane, dit-il, carte les curieux, en tirant verrou et rideau;
rarement, le Summoenium offre une porte ouverte. Enfin, les
_schoenicul_, qui hantaient les mmes quartiers carts et qui
vendaient leurs caresses aux soldats et aux esclaves, portaient des
ceintures en jonc ou en paille +schoinos+ pour annoncer qu'elles taient
toujours  vendre. Un commentateur a fait de savantes recherches, qui
tendent  prouver que ces filles d'esclaves et de soldats attachaient
leur ceinture aussi haut que possible (_alticinct_), afin d'tre moins
gnes dans l'exercice de leur profession. Un autre commentateur, docte
hbrasant, veut retrouver dans les _schoenicul_ des Romains ces
prostitues babyloniennes, que nous voyons, dans Baruch et les prophtes
juifs, ceintes de cordes et assises au bord des chemins et faisant
brler des baies d'encens. Un autre commentateur, qui s'appuie d'une
citation de Festus, soutient que ces filles de bas tage devaient leur
surnom au parfum grossier dont elles se frottaient le corps, _schoeno
delibutas_, dit Plaute. Les _nani_ taient des naines ou des enfants
qu'on formait ds l'ge de six ans  leur infme mtier. Les _limaces_
(ce surnom s'est conserv dans presque toutes les langues) avaient plus
d'une analogie avec ce mollusque visqueux et baveux qui se trane dans
les lieux humides, qui laisse sa trace gluante partout o il passe, et
qui ronge les fruits et les herbes. Les _circulatrices_ comprenaient
toutes les filles vagabondes. On traitait naturellement de _charybdes_
ou _gouffres_ celles qui engloutissaient la sant, l'argent et l'honneur
de la jeunesse. Les _pretios_, du moins, qui vendaient chrement leurs
faveurs, ne portaient atteinte qu' la bourse de leurs sectateurs.
Courtisanes du peuple ou de la noblesse, mrtrices ou prostitues,
toutes portaient l'habit de leur tat, c'est--dire la toge ou tunique
courte, et toutes avaient droit au nom de _togat_, qualification
honteuse pour elles, tandis que les Romains s'honoraient du nom de
_togati_ (citoyens en toge). Enfin, pour terminer cette nomenclature de
la Prostitution romaine, il ne faut pas oublier de dire que, les filles
publiques tant souvent runies aux mmes endroits, leurs assembles se
nommaient _conciones meretricum_ et _senacula_, quelquefois mme
_senatus mulierum_ ou snat de femmes, que ces runions se tinssent dans
la rue ou dans les tavernes, ou chez les boulangers. Les courtisanes du
grand ton avaient aussi leurs lieux d'asile  Baia,  Clusium,  Capoue
et dans les diffrentes villes o elles allaient prendre les eaux pour
se remettre de leurs fatigues; elles se rendaient en si grand nombre aux
bains de Clusium, qu'on disait: Voici un troupeau de btes de Clusium!
(_Clusinum pecus_), ds qu'elles taient quatre ou cinq  rire ensemble
et  provoquer les galants.

Il est pnible de savoir que la plupart de ces appellations
distinctives appliques aux filles publiques avaient galement leur
application  des hommes,  des esclaves,  des enfants surtout, qui
rendaient d'infmes services  la dbauche effrne des Romains. La
Prostitution masculine tait certainement plus ardente et plus
gnrale  Rome que la Prostitution fminine; mais nous n'avons pas le
courage de descendre dans ces mystres infects de dpravation, et le
coeur nous manque, en abordant un sujet qui s'tale effrontment
dans les posies d'Horace, de Catulle, de Martial, et mme de Virgile;
c'est  peine si nous oserons numrer l'odieuse cohorte des agents et
des auxiliaires de ces moeurs abominables. A chaque classe de
prostitues correspondait une classe de prostitus, entre lesquels il
n'y avait pas d'autre diffrence que le sexe. La langue latine avait,
pour ainsi dire, augment sa richesse, pour caractriser, dans le nom
qu'elle crait, la spcialit du vice de chacun. Ces infmes n'taient
pas mme fltris par la loi, puisque les rglements de police ne leur
assignaient aucun vtement particulier, puisque l'dile ne les
inscrivait pas sur les tables de la Prostitution. On leur laissait
dans leurs turpitudes une libert qui tmoignait de l'indulgence et
mme de la faveur que la lgislation leur avait accorde, pourvu
qu'ils ne fussent pas ns libres et citoyens romains. C'taient
ordinairement des enfants d'esclaves, qu'on instruisait de bonne
heure  subir la souillure d'un commerce obscne. On appelait
_enfants de louage_ (_pueri meritorii_) ceux qui, de gr ou de force,
se prtaient  la honteuse passion de leur matre. Telle est la
dfinition que nous fournit un ancien commentateur de Juvnal. Dans
ses satires, ce grand pote, qui a marqu d'un fer rouge les
ignominies de son temps, revient  chaque page sur l'usage dgotant
auquel ces malheureux enfants taient condamns en naissant, ignoble
joug qu'ils acceptaient sans se plaindre. On les nommait _pathici_
(patients), _ephebi_ (adolescents), _gemelli_ (jumeaux), _catamiti_
(chattemites), _amasii_ (amants), etc. Il serait trop long et trop
fastidieux de passer en revue cette vilaine litanie de noms figurs ou
significatifs, que la corruption des moeurs romaines avait crs
pour peindre les incroyables varits de ces tristes instruments de
Prostitution. Il suffira de dire que les adolescents, forms  cet art
abominable ds leur septime anne, devaient runir certaines
exigences de beaut physique qui les rapprochaient du sexe fminin;
ils taient sans barbe et sans poil, oints d'huiles parfumes, avec de
longs cheveux boucls, l'air effront, le regard oblique, le geste
lascif, la dmarche nonchalante, les mouvements obscnes. Tous ces
vils serviteurs de plaisir se trouvaient rangs en deux catgories qui
n'empitaient pas, en gnral, sur leurs attributions spciales: il y
avait ceux qui n'taient jamais que des victimes passives et dociles;
il y avait ceux qui devenaient actifs  leur tour, et qui
pouvaient au besoin rendre impudicit pour impudicit  leurs Mcnes
dbauchs. Ces derniers, dont les dames romaines ne ddaignaient pas
les bons offices, taient ordinairement des eunuques (_spadones_),
dont la castration avait pargn le signe de virilit. Les autres,
quelquefois aussi, avaient t soumis  une castration complte, qui
faisait d'eux une race btarde tenant  la fois de l'homme et de la
femme. C'tait l un raffinement dont les _pdicones_ (pdrastes) se
montraient friands et jaloux. Au reste, pour bien comprendre
l'incroyable habitude de ces horreurs chez les Romains, il faut se
reprsenter qu'ils demandaient au sexe masculin toutes les jouissances
que pouvait leur donner le sexe fminin, et quelques autres, plus
extraordinaires encore, que ce sexe, destin  l'amour par la loi de
nature, et t fort en peine de leur procurer. Chaque citoyen, ft-ce
le plus recommandable par son caractre et le plus lev par sa
position sociale, avait donc dans sa maison un srail de jeunes
esclaves, sous les yeux de ses parents, de sa femme et de ses enfants.
Rome, d'ailleurs, tait remplie de gitons qui se louaient de mme que
les filles publiques; de maisons consacres  ce genre de
Prostitution, et de proxntes, qui ne faisaient pas d'autre mtier
que d'affermer  leur profit les hideuses complaisances d'une foule
d'esclaves et d'affranchis.

Si le libertinage de cette espce n'avait pas de plus habiles
interprtes que certains danseurs et mimes, appels _cindes_
(_cindi_, du verbe grec +kinein+, mouvoir), qui taient
presque tous chtrs, c'tait aussi dans la classe des danseuses et
des baladines, que l'on pouvait recruter les meilleurs sujets pour la
pantomime des jeux de l'amour. Les joueuses de flte et les danseuses
furent aussi recherches  Rome qu'elles l'taient en Grce et en
Asie; on les faisait venir de ces pays-l, o elles avaient une cole
perptuelle qui les formait d'aprs les leons de l'art et de la
volupt. Elles n'taient pas par tat voues  la Prostitution; on ne
lisait pas leurs noms inscrits sur les registres de l'dile, du moins
dans le vaste rpertoire des courtisanes; elles se recommandaient
seulement du mtier qui leur appartenait, et qu'elles exeraient
d'ailleurs avec une sorte d'mulation; mais elles ne se privaient pas
des autres ressources que ce mtier-l leur permettait d'utiliser en
mme temps. Elles ne diffraient donc des filles publiques proprement
dites que par la libert qu'on leur laissait de ne pas faire de la
Prostitution leur principale industrie. Elles n'avaient affaire,
d'ailleurs, qu'aux gens riches, et elles se louaient  l'heure ou  la
nuit, pour flter, danser ou mimer dans les festins, dans les
assembles et dans les orgies. Ces femmes de joie diffraient les unes
des autres, non-seulement par leur taille, leur figure, leur teint,
leur langage, mais encore par le genre de leur danse et de leur
musique. On distinguait parmi elles les Espagnoles (_gaditan_),
qui savaient merveilleusement exciter, par leur chant et leur danse,
la convoitise et les dsirs des spectateurs les plus froids: De
jeunes et lubriques filles de Cadix agiteront sans fin leurs reins
lascifs aux vibrations savantes. C'est Martial qui dpeint ainsi
leurs danses nationales, et Juvnal y ajoute un trait de plus en
disant que ces gaditaines s'accroupissaient jusqu' terre en faisant
tressaillir leurs hanches (_ad terram tremulo descendant clune
puell_); puissant aphrodisiaque, selon lui, ardent aiguillon des sens
les plus languissants. Toutes les danseuses n'arrivaient pas
d'Espagne: l'Ionie, l'le de Lesbos et la Syrie n'avaient rien perdu
de leurs anciens privilges pour fournir  la dbauche les plus
exprimentes dans l'art de la flte et dans l'art de la danse. Celles
qu'on appelait sans distinction _danseuses_, _flteuses_, _joueuses de
lyre_ (_saltatrices_, _fidicin_, _tibicin_), taient des Lesbiennes,
des Syriennes, des Ioniennes; il y avait aussi des gyptiennes, des
Indiennes et des Nubiennes: une peau noire, jaune ou bistre
convenait, aussi bien que la plus blanche, aux plus voluptueuses
apparitions de la danse ionique ou bactrianique. L'une se nommait
_bactriasmus_, remarquable par les tremblements spasmodiques des
reins; l'autre, _ionici motus_, imitant avec une obscne vrit la
pantomime et les pripties de l'amour. Horace nous assure que les
vierges de son temps, plus avances qu'elles ne devaient l'tre pour
leur ge et leur condition, apprenaient les poses et les
mouvement de l'ionique (_motus doceri gaudet ionicos matura virgo_).
Le latin dit mme qu'elles y prenaient plaisir. Entre toutes ces
trangres, on donnait la palme aux Syriennes (_ambubai_), qui se
prtaient  tout, comme leur nom semble l'indiquer. Il n'y avait pas
de bons soupers sans elles; mais, comme elles ne payaient pas le
_meretricium_, ou la taxe des filles, l'dile ne leur faisait pas
grce quand elles taient prises en fraude, et il les condamnait
d'abord  l'amende, ensuite au fouet, puis enfin  l'exil. Dans ce
cas-l, elles sortaient par une porte de Rome et y rentraient par une
autre. La plupart de ces baladines ne travaillaient que pour les
riches et dans l'intrieur des maisons; quelques-unes pourtant se
donnaient en spectacle sur les places et dans les carrefours, o il ne
fallait que le son d'une flte ou le cliquetis d'un grelot pour
attirer une foule compacte de peuple qui faisait cercle autour des
danseuses et des musiciennes. Quant aux danseurs et musiciens, ils
remplissaient exactement le mme rle que leurs compagnes.

Cette Prostitution effrne, revtant mille dguisements, et se
glissant partout sous mille formes varies, nourrissait et
enrichissait une immense famille de courtiers et d'entremetteurs des
deux sexes, qui tenaient boutiques de dbauche ou qui exeraient de
maintes faons leur mtier avilissant, sans avoir rien  craindre de
la police de l'dile; car la loi fermait les yeux sur le _lenocinium_,
pourvu que ce ne ft pas un citoyen romain ou une Romaine
_ingnue_, qui s'impost cette note d'infamie. Mais comme le mtier
tait lucratif, bien des Romaines et des Romains, de naissance et de
condition libres, s'adonnaient secrtement  l'art des proxntes, car
c'tait un art vritable, plein d'intrigues, de ruses et d'inventions.
Le nom gnrique de ces tres dpravs, que punissait seul le mpris
public, tait _leno_ pour les hommes, _lena_ pour les femmes. Priscien
drive ces mots du verbe _lenire_, parce que, dit-il, ce vil agent de
Prostitution sduit et corrompt les mes par des paroles douces et
caressantes (_deliniendo_). Dans l'origine du mot, _leno_ s'appliquait
indiffremment aux deux sexes, comme si le lnon n'tait ni mle ni
femelle; mais plus tard on employa le fminin _lena_, pour mieux
prciser l'intervention fminine dans cette odieuse industrie. Je
suis lnon, dit un personnage des _Adelphes_ de Trence, je suis le
flau commun des adolescents. Parmi les _lnons_ et les _lnes_, on
comptait une quantit d'espces diffrentes qui avaient des relations
d'affaires et d'intrt avec les diffrentes espces de filles
publiques. Nous avons dj dit que les boulangers, les hteliers, les
cabaretiers et les baigneurs, aussi bien que les femmes qui tenaient
des bains, des cabarets, des auberges et des boulangeries, se mlaient
tous plus ou moins du _lenocinium_. Le lnon existait dans toutes les
conditions et se cachait sous tous les masques; il n'avait donc
pas de costume particulier ni de caractre distinctif. Le thtre
latin, qui le mettait continuellement en scne, lui avait pourtant
donn un habit bariol et le reprsentait sans barbe, la tte rase.
Il faut citer encore, entre les professions qui taient le plus
favorables au trafic des lnons, celles de barbier et de parfumeur:
aussi, dans certaines circonstances, _tonsor_ et _unguentarius_
sont-ils synonymes de _leno_. Un des anciens commentateurs de Ptrone,
un simple et candide Hollandais, Douza, est entr dans de singuliers
dtails au sujet des boutiques de barbier  Rome, dans lesquelles le
matre avait une troupe de beaux jeunes garons, qui ne s'amusaient
pas  couper les cheveux,  piler des poils et  faire des barbes,
mais qui, de bonne heure, exercs  tous les mystres de la plus sale
dbauche, se louaient fort cher pour les soupers et les ftes
nocturnes. (_Quorum frequenti opera non in tondenda barba, pilisque
vellendis modo, aut barba rasitanda, sed vero et pygiacis sacris
cindice, ne nefarie dicam, de nocte administrandis utebantur._) Quant
aux parfumeurs, leur ngoce les mettait en rapport direct avec la
milice de la Prostitution,  l'usage de laquelle les essences, les
huiles parfumes, les poudres odorifrantes, les pommades rotiques et
tous les onguents les plus dlicats avaient t invents et
perfectionns; car homme ou femme, jeune ou vieux, on se parfumait
toujours avant d'entrer dans la lice de Vnus, tellement qu'on
dsignait un ganymde par le mot _unguentatus_, frott d'huile
parfume. Chaque jour, dit Lucius Afranius, l'_unguentarius_ le pare
devant le miroir; lui, qui se promne les sourcils rass, la barbe
arrache, les cuisses piles; lui, qui, dans les festins, jeune homme
accompagn de son amant, se couche, vtu d'une tunique  longues
manches, sur le lit le plus bas; lui, qui ne cherche pas seulement du
vin, mais des caresses d'homme (_qui non modo vinosus, sed virosus
quoque sit_), est-ce qu'on peut douter qu'il ne fasse ce que les
cindes ont coutume de faire?

D'ordinaire, tous les esclaves taient dresss au _lenocinium_; ils
n'avaient, pour cela, qu' se souvenir, en vieillissant, de
l'exprience de leur jeunesse. Les vieilles surtout n'avaient pas
d'autre manire de se consacrer encore  la Prostitution. Les
servantes, _ancill_, mritaient donc de leur mieux les surnoms
d'_admonitrices_, de _stimulatrices_, de _conciliatrices_; elles
portaient les lettres, marchandaient l'heure, la nuit, le rendez-vous,
arrtaient les conditions du trait, prparaient le lieu et les armes
du combat, aidaient, excitaient, poussaient, entranaient. Rien
n'galait leur adresse, sinon leur friponnerie. Il n'y avait pas de
vertu invincible, quand elles voulaient s'acharner  sa dfaite. Mais
il fallait leur donner beaucoup et leur promettre davantage. Il y
avait de petites servantes, _ancillul_, qui ne le cdaient pas aux
plus fourbes et aux plus habiles. Nanmoins, ces officieux domestiques
taient moins pervers et moins mprisables que les courtiers de
dbauche, que l'argent seul mettait en campagne, et qui n'avaient pas
un matre ou une matresse  contenter. C'est de ces lnons
qu'Asconius Pedianus disait dans son commentaire sur Cicron: Ces
corrupteurs des prostitues le sont aussi des personnes qu'ils
conduisent malgr elles  commettre des adultres que les lois
punissent. _Perductores_, c'taient ceux qui conduisaient leurs
victimes au vice et  l'infamie; _adductores_, ceux qui se chargeaient
de procurer des sujets  la dbauche, et qui se mettaient, pour ainsi
dire,  sa solde; _tractatores_, ceux qui ngociaient un march de ce
genre. On ne peut imaginer le nombre et l'importance de marchs
semblables, qui se dbattaient tous les jours, par intermdiaire,
entre les parties intresses. De mme que les vieilles
entremetteuses, les lnons taient presque invariablement de vieux
dbris de la Prostitution, lesquels n'avaient plus d'ardeur que pour
servir les plaisirs d'autrui; quelques-uns mme cumulaient les profits
et les fatigues des deux professions, en les combinant l'une par
l'autre.

Enfin, il faut ranger aussi dans le dernier groupe des lnons mles et
femelles, les matres et matresses de mauvais lieux, les lupanaires
(_lupanarii_), qui avaient la haute main dans ces lieux-l. Ces
entrepreneurs de Prostitution se cramponnaient au dernier chelon de
la honte, quoique le jurisconsulte Ulpien ait reconnu qu'il existait
des lupanars en activit dans les maisons de plusieurs honntes
gens. (_Nam et in multorum honestorum virorum prdiis lupanaria
exercentur._) Les propritaires des maisons ne participaient nullement
 l'infamie de leurs locataires. Mais, au-dessous des lupanaires, il y
avait encore des degrs de turpitude et d'excration qui appartenaient
de droit aux _belluarii_, aux _caprarii_ et aux _anserarii_; les
premiers entretenaient des btes de diverses sortes, surtout des
chiens et des singes; les deuximes, des chvres; les troisimes
enfin, des oies, les dlices de Priape, comme les appelle Ptrone,
et ces animaux impurs, dresss au mtier de leurs gardiens, offraient
de dociles complices au crime de la bestialit! Si les hommes
manquent, dit Juvnal en dcrivant les mystres de la Bonne Desse
dans la satire des Femmes, la mnade de Priape est prte  se
soumettre elle-mme  un ne vigoureux.

                          ...... Hic si
  Quritur et desunt homines, mora nulla peripsam
  Quomins imposito clunem submittat asello.


FIN DU TOME PREMIER.




    TABLE DES MATIRES
    DU PREMIER VOLUME.


  INTRODUCTION.                                                 Page 5


    _PREMIRE PARTIE._
    ANTIQUIT. --Grce. --Rome.


  CHAPITRE PREMIER.                                            Page 37

  SOMMAIRE. --La Chalde, berceau de la Prostitution hospitalire et
  de la Prostitution sacre. --Babylone. --Vnus Mylitta. --Loi
  honteuse des Babyloniens. --Mystres du culte de Mylitta. --Culte
  de Vnus Uranie dans l'le de Cypre. --Le prophte Baruch et
  Hrodote. --Prostitution sacre des femmes de Babylone.
  --Offrandes pour se rendre Vnus favorable. --Le _Champ sacr_ de
  la Prostitution. --Corruption pouvantable des Babyloniens. --Leur
  science dans l'art du plaisir et des volupts. --Impudeur des
  dames babyloniennes et de leurs filles dans les banquets. --La
  Prostitution sacre en Armnie. --Temple de Vnus Anatis.
  --Srails des deux sexes. --Htes de Vnus. --L'enclos sacr.
  --Prtresses d'Anatis. --La Prostitution sacre en Syrie.
  --Cultes de Vnus, d'Adonis et de Priape. --L'Astart des
  Phniciens. --Ftes nocturnes et dbauches infmes qui avaient
  lieu sous les auspices et en l'honneur d'Astart. --La desse des
  Sidoniens. --La Prostitution sacre dans l'le de Cypre. --Les
  filles d'Amathonte. --Cypris, matresse du roi Cinyras, fondateur
  du temple de Paphos. --Phallus offerts en holocauste. --La Vnus
  hermaphrodite d'Amathonte, dite la _double desse_. --Mystres
  secrets du culte d'Astart. --Le _Hochequeue_. --Philtres
  amoureux des magiciens. --La Prostitution sacre dans les colonies
  phniciennes. --Les _Tentes des Filles_,  Sicca-Veneria.
  --Principaux caractres du culte de Vnus, prciss par saint
  Augustin. --Culte hermaphrodite dans l'Asie-Mineure. --Ftes en
  l'honneur d'Adonis,  Byblos. --Rites du culte d'Adonis. --Sa
  statue phallophore. --Temples de Vnus Anatis  Zela et 
  Comanes,  Suse et  Ecbatane. --La Prostitution sacre chez les
  Parthes et chez les Amazones. --Mollesse des Lydiens. --Dbauche
  honte des filles lydiennes. --Tombeau du roi Alyattes, pre de
  Crsus, construit presque en entier avec l'argent de la
  Prostitution. --Prostitues musiciennes et danseuses suivant
  l'arme des Lydiens. --Orgies des anciens Perses en prsence de
  leurs femmes et de leurs filles lgitimes. --Les trois cent
  vingt-neuf concubines de Darius.


  CHAPITRE II.                                                 Page 57

  SOMMAIRE. --La Prostitution en gypte, autorise par les lois.
  --Cupidit des gyptiennes. --Leurs talents incomparables pour
  exciter et satisfaire les passions. --Rputation des courtisanes
  d'gypte. --Cultes d'Osiris et d'Isis. --Osiris, emblme de la
  nature mle. --Isis, emblme de la nature femelle. --Le Van
  mystique, le Tau sacr et l'OEil sans sourcils, des processions
  d'Osiris. --La Vache nourricire, les _Cistophores_ et le Phallus,
  des processions d'Isis. --La Prostitution sacre en gypte.
  --Initiations impudiques des nophytes des deux sexes, rserves
  aux prtres gyptiens. --Opinion de saint piphane sur ces
  crmonies occultes. --Ftes d'Isis  Bubastis. --Obscnits des
  femmes qui s'y rendaient. --Souterrains o s'accomplissaient les
  initiations aux mystres d'Isis. --Profanations des cadavres des
  jeunes femmes par les embaumeurs. --Rhampsinite ou Rhamss
  prostitue sa fille pour parvenir  connatre le voleur de son
  trsor. --Subtilit du voleur, auquel il donne sa fille en
  mariage. --La fille de Chops et la grande pyramide. --_La
  pyramide du milieu._ --La pyramide de Mycrinus et la courtisane
  Rhodopis. --Histoire de Rhodopis et de son amant Charaxus, frre
  de Sapho. --Les broches de fer du temple d'Apollon  Delphes.
  --Rhodopis-Dorica. --sope a les faveurs de cette courtisane, en
  change d'une de ses fables. --Le roi Amasis, l'aigle et la
  pantoufle de Rhodopis. --pigramme de Pausidippe. --Naucratis, la
  ville des courtisanes. --La prostitue Archidice. --Les Ptolmes.
  --Ptolme Philadelphe et ses courtisanes Clein, Mnside, Pothyne
  et Myrtion. --Stratonice. --La belle Bilistique. --Ptolme
  Philopator et Irne. --La courtisane Hippe ou _la Jument_.


  CHAPITRE III.                                                Page 71

  SOMMAIRE. --La Prostitution hospitalire chez les Hbreux. --Les
  fils des anges. --Le dluge. --Sodome et Gomorrhe. --Les filles de
  Loth. --La Prostitution lgale tablie chez les Patriarches.
  --Joseph et la femme de l'eunuque Putiphar. --Thamar se prostitue
   Juda son beau-pre. --_Le march aux paillardes._ --Les _femmes
  trangres_. --Le roi Salomon permet aux courtisanes de s'tablir
  dans les villes. --Apostrophe du prophte zchiel  Jrusalem la
  grande prostitue. --Lois de Mose. --Sorte de Prostitution
  permise par Mose, et  quelles conditions. --Trafic que les
  Hbreux faisaient entre eux de leurs filles. --Inflexibilit de
  Mose  l'gard des crimes contre nature. --Raisons qui avaient
  dcid Mose  exclure les Juives de la Prostitution lgale. --Le
  chapitre XVIII du _Lvitique_. --Infirmits secrtes dont les
  femmes juives taient affliges. --Prcautions singulires prises
  par Mose pour sauvegarder la sant des Hbreux. --Tourterelles
  offertes en holocauste par les _hommes dcoulants_, pour obtenir
  leur gurison. --La loi de Jalousie. --Le _gteau de Jalousie_ et
  les _eaux amres_ de la maldiction. --La Prostitution sacre chez
  les Hbreux. --Cultes de Moloch et de Baal-Phegor. --Superstitions
  obscnes et offrandes immondes. --Les _Molochites_. --Les
  _effmins_ ou consacrs. --Leurs mystres infmes. --Le _prix du
  chien_. --Les _consacres_. --Maladies nes de la dbauche des
  Isralites. --Zambri et la prostitue de Madian. --Les effmins
  dtruits par Mose reparaissent sous les rois de Juda. --Asa les
  chasse  son tour. --Maacha, mre d'Asa, grande prtresse de
  Priape. --Les effmins, revenus de nouveau, sont dcims par
  Josias. --Dbordements des Isralites avec les filles de Moab.
  --Moeurs des prostitues moabites. --Expdition contre les
  Madianites. --Massacre des femmes prisonnires, par ordre de
  Mose. --Lois de Mose sur la virginit des filles. --Moyens des
  Juifs pour constater la virginit. --Peines contre l'adultre et
  le viol. --L'_achat d'une vierge_. --La concubine de Mose.
  --Chtiment inflig par le Seigneur  Marie, soeur de Mose.
  --Recommandation de Mose aux Hbreux, au sujet des plaisirs de
  l'amour. --La fille de Jepht. --Les espions de Josu et la fille
  de joie Rahab. --Samson et la paillarde de Gaza. --Dalila. --Le
  lvite d'phram et sa concubine. --Infamie des Benjamites. --La
  jeune fille vierge du roi David. --Dbordements du roi Salomon.
  --Ses sept cents femmes et ses trois cents concubines. --Tableau
  et caractre de la Prostitution  l'poque de Salomon, puiss dans
  son livre des _Proverbes_. --Les prophtes Isae, Jrmie et
  zchiel. --Le temple de Dieu  Jrusalem, thtre du commerce des
  prostitues. --Jsus les chasse de la maison du Seigneur. --Marie
  Madeleine chez le Pharisien. --Jsus lui remet ses pchs  cause
  de son repentir.


  CHAPITRE IV.                                                Page 113

  SOMMAIRE. --La Prostitution sacre en Grce. --Les Vnus grecques.
  --_Vnus-Uranie._ --_Vnus-Pandemos._ --Pitho, desse de la
  persuasion. --Solon fait lever un temple  la desse de la
  Prostitution, avec les produits des _dictrions_ qu'il avait
  fonds  Athnes. --Temples de Vnus-Populaire  Thbes et 
  Mgalopolis. --Offrande d'Harmonie, fille de Cadmus, 
  Vnus-Pandemos. --_Vnus-Courtisane_ ou _Htaire_. --La ville
  d'Abydos dlivre par une courtisane. --Temple de Vnus-Htaire 
  phse construit aux frais d'une courtisane. --Les _Simoethes_.
  --Temple de Vnus-Courtisane,  Samos, bti avec les deniers de la
  Prostitution. --_Vnus Peribasia_ ou _Vnus-Remueuse_. --_Vnus
  Salacia_ ou _Vnus-Lubrique_. --Sa statue en vif-argent par
  Ddale. --Dons offerts  Vnus-Remueuse par les prostitues.
  --_Vnus-Mlanis_ ou _la Noire_, desse de la nuit amoureuse.
  --Ses temples. --_Vnus Mucheia_ ou la desse des repaire.
  --_Vnus Castnia_ ou la desse des accouplements impudiques.
  --_Vnus Scotia_ ou _la Tnbreuse_. --_Vnus Derceto_ ou _la
  Coureuse_. --_Vnus Mechanitis_ ou _Mcanique_. --_Vnus
  Callipyge_ ou aux belles fesses. --Origine du culte de Vnus
  Derceto. --Jugement de Pris. --Origine du culte de Vnus
  Callipyge. --Les _Aphrodises_ et les _Aloennes_. --Les mille
  courtisanes du temple de Vnus  Corinthe. --Offrande de cinquante
  htaires, faite  Vnus par le pote Xnophon de Corinthe.
  --Procession des _consacres_. --Fonctions des courtisanes dans
  les temples de Vnus. --Les _petits mystres de Crs_. --Le
  pontife Archias. --Cottine, fameuse courtisane de Sparte.
  --Clbration des ftes d'Adonis. --_Vnus Lena_ et _Vnus
  Lamia_.


  CHAPITRE V.                                                 Page 131

  SOMMAIRE. --Motifs qui engagrent Solon  fonder  Athnes un
  tablissement de Prostitution. --Ce que dit l'historien Nicandre
  de Colophon,  ce sujet. --Solon salu, pour ce mme fait, par le
  pote Philmon, du titre de bienfaiteur de la nation. --Taxe de la
  prostitution fixe par Solon. --Les _dictriades_ considres
  comme _fonctionnaires publiques_. --Rglements de Solon pour les
  prostitues d'Athnes. --Festins publics institus par Hippias et
  Hipparque. --Ordonnance du tyran Pisistrate pour les jours
  consacrs  la dbauche publique. --Vices honteux des Athniens.
  --Moeurs prives des femmes de Sparte et de Corinthe. --Vie
  licencieuse des femmes spartiates. --Inutilit des courtisanes 
  Sparte. --Indiffrence de Lycurgue  l'gard de l'incontinence des
  femmes et des filles. --La frquentation des prostitues regarde
  comme chose naturelle. --Mission morale des potes comiques et des
  philosophes. --L'aropage d'Athnes. --Lgislation de la
  Prostitution athnienne. --Situation difficile faite par les lois
  aux courtisanes. --Bacchis et Myrrhine. --Euthias accuse d'impit
  la courtisane Phryn. --L'avocat Hypride la fait absoudre.
  --Reconnaissance des prostitues envers Hypride. --La courtisane
  Thocris, prtresse de Vnus, condamne  mort sur l'accusation de
  Dmosthne. --Ise. --Dcrets de l'aropage d'Athnes concernant
  les prostitues. --L'htaire _Nemea_. --Triste condition des
  enfants des concubines et des courtisanes. --Hercule dieu de la
  btardise. --Infamie de la loi envers les btards. --Les
  _Dialogues des Courtisanes_ de Lucien. --L'orateur Aristophon et
  le pote comique Calliade. --_Loi_ dite _de la Prostitution_.
  --Singularits monstrueuses des lois athniennes. --Tribunaux
  subalternes d'dilit et de police. --Leurs fonctions.


  CHAPITRE VI.                                                Page 149

  SOMMAIRE. --Des diffrentes catgories de prostitues athniennes.
  --Les Dictriades, les Aultrides, les Htaires. --Pasipha.
  --Conditions diverses des femmes de mauvaise vie. --Dmosthne
  contre la courtisane Nra. --Revenu considrable de l'impt sur
  la Prostitution. --Le _Pornicontelos_ afferm par l'tat  des
  spculateurs. --Les collecteurs du Pornicontelos. --Heures
  auxquelles il tait permis aux courtisanes de sortir. --Le port du
  Pire assign pour domaine  la Prostitution. --Le Cramique,
  march de la Prostitution lgante. --Usage singulier.
  --Profanation des tombeaux du Cramique. --Le port de Phalre et
  le bourg de Sciron. --La grande place du Pire. --Thmistocle
  tran par quatre htaires en guise de chevaux. --Enseignes
  impudiques des maisons de Prostitution. --Les petites maisons de
  louage des htaires. --Lettre de Panope  son mari Euthibule.
  --Police des moeurs concernant les vtements des prostitues. --Le
  costume _fleuri_ des courtisanes d'Athnes. --Lois somptuaires.
  --Costume des prostitues de Lacdmone. --Loi terrible de
  Zaleucus, disciple de Pythagore, contre l'adultre. --Suidas et
  Hermogne. --Loi somptuaire de Philippe de Macdoine. --Costume
  ordinaire des Athniennes de distinction. --Costume des
  courtisanes de Sparte. --Diffrence de ce costume avec celui des
  femmes et des filles spartiates. --Mode caractristique des
  courtisanes grecques. --Dgradation, par la loi, des femmes qui se
  faisaient les servantes des prostitues. --Perversit ordinaire de
  ces servantes.


  CHAPITRE VII.                                               Page 167

  SOMMAIRE. --Auteurs grecs qui ont compos des _Traits_ sur les
  htaires. --_Histoire des Courtisanes illustres_, par Callistrate.
  --Les _Dipnosophistes_ d'Athne. --Aristophane de Byzance,
  Apollodore, Ammonius, Antiphane, Gorgias. --La _Thalatta_ de
  Diocls. --La _Corianno_ d'Hrcrate. --La _Thas_ de Mnandre.
  --La _Clepsydre_ d'Eubule. --Les cent trente-cinq htaires en
  rputation  Athnes. --Classification des courtisanes par
  Athne. --Dictriades libres. --Les _Louves_. --Description d'un
  dictrion, d'aprs Xnarque et Eubule. --Prix courants des lieux
  de dbauche. --Occupation des dictriades. --Le _pornoboscion_ ou
  matre d'un dictrion. --Les vieilles courtisanes ou _matrones_.
  --Leur science pour dbaucher les jeunes filles. --loge des
  femmes de plaisir, par Athne. --Les dictrions lieux d'asile.
  --Salaires divers des htaires de bas tage et des dictriades
  libres. --Phryn de Thespies. --La _Chassieuse_. --Las. --Le
  villageois Anicet et l'avare Phbiane. --Cupidit des courtisanes.
  --Le pcheur Thallassion. --Origine des surnoms de quelques
  dictriades. --Les _Sphinx_. --L'_Abme_ et la _Pouilleuse_. --La
  _Ravaudeuse_, la _Pcheuse_ et la _Poulette_. --L'_Arcadien_ et le
  _Jardinier_. --L'_Ivrognesse_, la _Lanterne_, la _Corneille_, la
  _Truie_, la _Chvre_, la _Clepsydre_, etc., etc.


  CHAPITRE VIII.                                              Page 187

  SOMMAIRE. --Dangers, pour la jeunesse, de la frquentation des
  htaires subalternes. --Ce que le pote Anaxilas dit des htaires.
  --Portrait qu'il fait de l'htairisme. --Science des femmes de
  mauvaise vie dans l'emploi des fards. --Le _pdrote_.
  --Dryantids  sa femme Chronion. --Manire dont les courtisanes
  se peignaient le visage. --Les peintres de courtisanes Pausanias,
  Aristide et Niophane. --Lettre de Thas  Thessala au sujet de
  Mgare. --Amour de Charmide pour la vieille Philmatium. --Les
  vieilles htaires. --Comment les htaires attiraient les passants.
  --Conseils de Crobyle  sa fille Corinne. --L'htaire Lyra.
  --Reproches de la mre de Musarium  sa fille. --L'esclave
  Salamine et son matre Gabellus. --Simalion et Ptala. --Dialogue
  entre l'htaire Myrtale et Dorion, son amant rebut. --Les
  marchands de Bithynie. --Sacrifice des courtisanes aux dieux. --La
  dictriade Lysidis. --Singulire offrande que fit cette prostitue
   Vnus Populaire. --Les commentateurs de l'Anthologie grecque.
  --Explication du proverbe clbre: _On ne va pas impunment 
  Corinthe_. --Le mot _Ocime_. --Denys-le-Tyran  Corinthe. --D'o
  taient tires les nombreuses courtisanes de Corinthe. --Le verbe
  +lesbiazein+. --L'amour _ la Phnicienne_. --Les _beaux ouvrages_
  des Lesbiennes. --Prceptes thoriques de l'htairisme. --Code
  gnral des courtisanes. --Lettres d'Aristnte. --Piges des
  htaires pour faire des victimes. --Encore les murs du Cramique.
  --Le _cachynnus_ des courtisanes. --Infme mtier de Nicarte,
  affranchie de Charisius. --Ses lves. --Prix lev des filles
  libres et des femmes maries. --Pnalit de l'adultre. --Le
  supplice du _radis noir_. --Les lois de Dracon. --Philumne.
  --Philtres soporifiques et philtres amoureux. --Les magiciennes
  de Thessalie et de Phrygie. --Crmonies mystrieuses qui
  accompagnaient la composition d'un philtre. --Mlissa. --Diversit
  des philtres. --Oprations magiques. --Philtres prservatifs.
  --Jalousies et rivalits des courtisanes entre elles. --L'_amour
  lesbien_. --Sapho, auteur des scandaleux dveloppements que prit
  cet amour. --Dialogue de Clonarium et de Lna. --Mgilla et
  Dmonasse.


  CHAPITRE IX.                                                Page 225

  SOMMAIRE. --Les joueuses de flte. --Le dieu Pan, le roi Midas et
  le satyre Marsyas. --Les aultrides aux ftes solennelles des
  dieux. --Aux ftes bachiques. --Intermdes. --Noms des diffrents
  airs que les aultrides jouaient pendant les repas. --L'air
  _Gingras_ ou triomphal. --Le chant _Callinique_. --Supriorit des
  Botiens dans l'art de la flte. --Inscription recueillie par
  saint Jean Chrysostome. --Supriorit des joueuses de flte
  phrygiennes, ioniennes et milsiennes. --Leur location pour les
  banquets. --Le philosophe et la baladine. --Les danseuses. --Genre
  distinctif de dbauche des joueuses de flte. --Passion des
  Athniens pour les aultrides. --Dlire qu'occasionnaient les
  flteuses dans les festins. --Bromiade, la joueuse de flte.
  --Indignation de Polybe, au sujet des richesses de certaines
  femmes publiques. --Les danseuses du roi Antigonus et les
  ambassadeurs arcadiens. --Ce qui distinguait les aultrides de
  leurs rivales en Prostitution. --Philine et Dyphile. --Liaisons
  des aultrides entre elles. --Amour de l'aultride Charmide pour
  Philmatium. --Moeurs dpraves des aultrides. --Les festins
  _callipyges_. --Combats publics de beaut, institus par Cypslus.
  --Hrodice. --Les chrysophores ou _porteuses d'or_. --Tableau des
  ftes nocturnes o les aultrides se livraient les combats de
  beaut. --Lettre de l'aultride Mgare  l'htaire Bacchis.
  --Combat de Myrrhine et de Pyrallis. --Philumne. --Les jeunes
  gens admis comme spectateurs aux orgies des courtisanes.
  --Le souper des Tribades. --Lettre de l'htaire Glycre 
  l'htaire Bacchis. --Amours de Ioesse et de Lysias. --Pythia.
  --Dsintressement ordinaire des aultrides. --Tarif des caresses
  d'une joueuse de flte  la mode. --Billet de Philumne  Criton.
  --Lettre de Ptala  son amant Simalion. --Caractre joyeux des
  aultrides. --Msaventures de Parthnis, la joueuse de flte. --Le
  cultivateur Gorgus, et Crocale sa matresse. --Origine des
  sobriquets de quelques aultrides clbres. --Le _Serpolet_.
  --L'_Oiseau_. --L'_clatante_. --L'_Automne_. --Le _Gluau_. --La
  _Fleurie_. --Le _Merlan_. --Le _Filet_. --Le _Promontoire_.
  --Synoris, Eucle, Gramine, Hirocle, etc. --L'ardente
  Phormesium. --Nemade. --Phylire. --Amour d'Alcibiade pour
  Simoethe. --Antheia. --Nanno. --Jugement des trois Callipyges.
  --Lamia. --Amour passionn de Dmtrius Poliorcte, roi de
  Macdoine, pour cette clbre aultride. --Comment Lamia devint la
  matresse de Dmtrius. --Lettre de cette courtisane  son royal
  amant. --Jalousie des autres matresses de Dmtrius: Lna,
  Chrysis, Antipyra et Dmo. --Secrets amoureux de Lamia, rapports
  par Machon et par Athne. --Origine du surnom de Lamia ou
  _Larve_. --Les ambassadeurs de Dmtrius  la cour de Lysimachus,
  roi de Thrace. --pigrammes de Lysimachus sur Lamia. --Rponses de
  Dmtrius. --Lettres de Lamia  Dmtrius. --Jugement de
  Bocchoris, roi d'gypte, entre l'htaire Thonis et un jeune
  gyptien. --Boutade de Lamia au sujet de ce jugement. --Exaction
  de Dmtrius au profit de Lamia. --Ce que cota aux Athniens le
  savon pour la toilette de cette courtisane. --Richesses immenses
  de Lamia. --difices qu'elle fit construire  ses frais.
  --Polmon, pote  la solde de Lamia. --Magnificence des festins
  que donnait Lamia  Dmtrius. --Comment elle s'en faisait
  rembourser le prix. --Mort de Lamia. --Bassesse des Athniens qui
  la divinisent et lvent un temple en son honneur. --Mot cruel de
  Dmo, rivale de Lamia.


  CHAPITRE X.                                                 Page 261

  SOMMAIRE. --Les concubines athniennes. --Leur rle dans le
  domicile conjugal. --But que remplissaient les courtisanes dans la
  vie civile. --En quoi l'htaire diffrait de la fille publique.
  --Origine du mot _htaire_. --Vicissitudes de ce mot. --Les
  _htaires_ de Sapho. --Les _bonnes amies_ ou grandes htaires.
  --Leur position sociale. --Les _familires_ et les _philosophes_.
  --Prfrences que les Athniens accordaient aux courtisanes sur
  leurs femmes lgitimes. --Portrait de la femme de bien, par le
  pote Simonide. --Les neuf espces de femmes de Simonide. --Les
  femmes honntes. --Axiome de Plutarque. --Loi du divorce.
  --Alcibiade et sa femme Hipparte devant l'archonte. --Avantages
  des htaires sur les femmes maries. --Influence des courtisanes
  sur les lettres, les sciences et les arts. --Action salutaire de
  la Prostitution dans les moeurs grecques. --Les jeunes garons.
  --Les deux portraits d'Alcibiade. --L'aultride Dros et le
  philosophe Aristnte. --Les philosophes, corrupteurs de la
  jeunesse. --Thas et Aristote. --Les plaisirs _ordinaires_ des
  htaires et les amours _extraordinaires_ de la philosophie.
  --Gygs, roi de Lydie. --Les Ptolmes. --Alexandre-le-Grand et
  l'Athnienne Thas. --Mariage de cette courtisane. --Hommes
  illustres qui eurent pour mres des courtisanes.


  CHAPITRE XI.                                                Page 277

  SOMMAIRE. --Les htaires _philosophes_. --La Prostitution protge
  par la philosophie. --Systmes philosophiques de la Prostitution.
  --La Prostitution _lesbienne_. --La Prostitution _socratique_.
  --La Prostitution _cynique_. --La Prostitution _picurienne_.
  --Philosophie amoureuse de Mgalostrate, matresse du pote
  Alcman. --Sapho. --Clis, sa fille. --Sapho _mascula_. --Ode
  saphique traduite par Boileau Despraux. --Les lves de Sapho.
  --Amour effrn de Sapho pour Phaon. --Source singulire de cet
  amour. --Suicide de Sapho. --Le saut de Leucade. --L'htaire
  philosophe Lna, matresse d'Harmodius et d'Aristogiton. --Son
  courage dans les tourments. --Sa mort hroque. --Les Athniens
  lvent un monument  sa mmoire. --L'htaire philosophe Clonice.
  --Meurtre involontaire de Pausanias. --L'htaire philosophe
  Tharglie. --Mission difficile et dlicate dont la chargea Xerxs,
  roi de Perse. --Son mariage avec le roi de Thessalie. --Aspasie.
  --Son cortge d'htaires. --Elle ouvre une cole  Athnes, et y
  enseigne la rhtorique. --Amour de Pricls pour cette courtisane
  philosophe. --Chrysilla. --Pricls pouse Aspasie. --Socrate et
  Alcibiade, amants d'Aspasie. --Dialogue entre Aspasie et Socrate.
  --Pouvoir d'Aspasie sur l'esprit de Pricls. --Guerres de Samos
  et de Mgare. --Aspasie et la femme de Xnophon. --Aspasie
  accuse d'athisme par Hermippe. --Pricls devant l'aropage.
  Acquittement d'Aspasie. --Exil du philosophe Anaxagore et
  du sculpteur Phidias, amis d'Aspasie. --Mort de Pricls.
  --Aspasie se remarie avec un marchand de grains. --Croyance des
  pythagoriciens sur l'me d'Aspasie. --La seconde Aspasie, dite
  Aspasie _Milto_. --Le cynique Crats. --Passion insurmontable que
  ressentit Hipparchia pour ce philosophe. --Leur mariage. --Cynisme
  d'Hipparchia. --Les _hypothses_ de cette philosophe. --Portrait
  des disciples de Diogne par Aristippe. --Les htaires
  _pythagoriciennes_. --La mathmaticienne Nicarte, matresse de
  Stilpon. --Philnis et Lontium, matresses d'picure. Amour
  passionn d'picure pour Lontium. --Lettre de cette courtisane 
  son amie Lamia. --Son amour pour Timarque, disciple d'picure.
  --Son portrait par le peintre Thodore. --Ses crits. --Sa fille
  Dana, concubine de Sophron, gouverneur d'phse. --Mort de Dana.
  --Archanasse de Colophon, matresse de Platon. --Bacchis de
  Samos, matresse de Mnclide, etc. --Clbration des courtisanes
  par les philosophes et les potes.


  CHAPITRE XII.                                               Page 303

  SOMMAIRE. --Les _familires_ des hommes illustres de la Grce.
  --Amour de Platon pour la vieille Archanasse. --pigramme qu'il
  fit sur les rides de cette htaire. --Interprtation de cette
  pigramme par Fontenelle. --L'Hippique Plangone. --Pamphile.
  --Singulire offrande que fit cette courtisane  Vnus. --Son
  acadmie d'quitation. --Vnus _Hippolytia_. --Rivalit de
  Plangone et de Bacchis. --Procls de Colophon. --Gnrosit de
  Bacchis. --Le collier des deux amies. --Archippe et Thoris,
  matresses de Sophocle. --Hymne de Sophocle  Vnus. --Thoris
  condamne  mort sur l'accusation de Dmosthne. --Archippe la
  _Chouette_. --Aristophane rival de Socrate. --Thodote, _Don de
  Dieu_. --Socrate _sage conseiller des amours_. --Ddains
  d'Archippe pour Aristophane. --Vengeance d'Aristophane. --Les
  _Nues_. --Mort de Socrate. --Lamia et Glycre, matresses de
  Mnandre. --Lettre de Glycre  Bacchis. --Amour sincre de
  Mnandre pour Glycre. --Comdies faites en l'honneur des
  courtisanes. --Le pote Antagoras et l'avide Bdion. --Lagide ou
  la _Noire_ et le rhteur Cphale. --Choride et Aristophon. --Phyla
  concubine d'Hypride. --Les matresses d'Hypride. --Euthias
  accusateur de Phryn. --Isocrate et Lagisque. --Herpyllis et
  Aristote. --L'esclave Nicrate et le rhteur Stphane.
  --L'impudique Nra. --Le matre, le complaisant, le mdecin et
  l'ami de Nas ou Oia. --L'htaire Bacchis. --Efforts que fit cette
  courtisane pour sauver Phryn de l'accusation porte contre elle
  par Euthias. --Regrets que causa sa mort. --Dsespoir d'Hypride
  son amant. --La _bonne_ Bacchis. --Moeurs honntes de la
  courtisane Pithias. --Exemple de tendresse donn par Thodte lors
  de la mort d'Alcibiade son amant. --L'htaire Mdontis d'Abydos.
  --Les _quadriges_ de Thmistocle. --La vieille courtisane
  Thmistono. --Boutades de Nico dite la _Chvre_ --pigrammes de
  Mania dite l'_Abeille_ et _Manie_.


  CHAPITRE XIII.                                              Page 321

  SOMMAIRE. --Biographie des courtisanes clbres de la Grce.
  --Gnathne. --Ses bons mots mis en vers par Machon. --Ses repas.
  --Sa nice Gnathoenion ou la petite Gnathne. --Les _Apophthegmes_
  de Lyncus. --Amants de Gnathne. --Le vase de neige et la
  sardine. --Comment Gnathne s'y prit pour manger avec le Syrien un
  repas donn par Dyphile. --Lois conviviales de la maison de
  Gnathne. --Ses reparties spirituelles. --Ses querelles avec
  l'htaire Mania. --Bonne rponse de cette courtisane  Gnathne.
  --Le souper de Dexithea. --Gnathoenion. --Sa rencontre avec le
  vieux satrape. --Amants de Gnathoenion. --Gnathoenion et
  l'athlte. --Gnathne _hippopornos_. --Diogne et le maquignon.
  --Las. --Son enfance. --Son rachat par Apelles. --Las 
  Corinthe. --Renomme de cette courtisane. --Sommes exorbitantes
  qu'elle exigeait de ceux qui voulaient obtenir ses faveurs.
  --Dmosthne et Las. --Les amants de Las. --Aristippe.
  --Diogne. --Las et Xnocrate. --Honte et confusion de Las. --Le
  sculpteur Myron. --Las et Eubates. --Richesses de Las. --Sa
  vieillesse malheureuse. --L'_Anti-Las_. --Sa mort. --Monuments
  levs  sa mmoire. --Les autres Las. --Phryn. --La _lie du
  vin_ de Phryn. --Pourquoi cette courtisane reut le surnom de
  _Phryn_. --Son emploi dans les mystres d'Eleusis et aux ftes
  de Neptune et de Vnus. --Phryn accuse d'impit par Euthias.
  --Son acquittement. --Le _parasite de la courtisane_. --Grandes
  richesses de Phryn. --Offre que cette courtisane fait aux
  Botiens, de reconstruire  ses frais la ville de Thbes dtruite
  par Alexandre-le-Grand. --Le Cupidon de Praxitle. --Statue d'or
  leve  Phryn aprs sa mort. --Phryn dite le _Crible_.
  --Pythionice et Glycre. --Harpalus. --Les deux amants de
  Pythionice. --Mort de cette courtisane. --Le _bl de Glycre_.
  --Assassinat d'Harpalus. --Bons mots de Glycre. --_Le Monument de
  la Prostitue._ --Mort de Glycre.


  CHAPITRE XIV.                                               Page 359

  SOMMAIRE. --Introduction de la Prostitution sacre en trurie.
  --Conformation physique singulire des habitants de l'Italie
  primitive. --Rome. --_La Louve_ Acca Laurentia. --Origine du
  _lupanar_. --Construction de la ville de Rome, sur le territoire
  laiss par Acca Laurentia  ses fils adoptifs Rmus et Romulus.
  --Ftes institues par Rmus et Romulus en l'honneur de leur
  nourrice, sous le nom de _Lupercales_. --Les luperques, prtres du
  dieu Pan. --Les Sabines et l'oracle. --Hercule et Omphale. --La
  Prostitution sacre  Rome. --La courtisane Flora. --Son mariage
  avec Tarutius. --Origine des _Florales_. --Les ftes de Flore et
  de Pomone. --Les courtisanes aux Florales. --Caton au Cirque.
  --Vnus Cloacine. --Les Vnus honntes: Vnus Placide, Vnus
  Chauve, Vnus Generatrix, etc. --Les Vnus malhonntes: Vnus
  Volupia, Vnus _Lascive_, Vnus _de bonne volont_. --Temple de
  Vnus Erycine, en Sicile, reconstruit par Tibre. --Les temples de
  Vnus  Rome. --Dvotion de Jules Csar  Vnus. --Origine du
  culte de Vnus Victorieuse. --pisode mystique des ftes de Vnus.
  --Vnus Myrtea ou Murcia. --Offrandes des courtisanes  Vnus.
  --Les _Veilles de Vnus_. --Sacrifices impudiques offerts 
  Cupidon,  Priape,  Mutinus, etc., par les dames romaines. --Les
  _Priapes_. --Culte malhonnte du dieu Mutinus. --Mutina. --La
  desse hermaphrodite Pertunda. --Tychon et Orthans. --Culte
  infme introduit en trurie par un Grec. --Chefs et grands prtres
  de cette religion nouvelle. --Analogie de ce culte avec celui
  d'Isis. --Les mystres d'Isis  Rome. --Les Isiaques.
  --Corruption des prtres d'Isis. --Culte de Bacchus. --Les
  _bacchants_ et les _bacchantes_. --Ftes honteuses qui
  dshonoraient les divinits de Rome. --Le _march des
  courtisanes_. --Diffrence de la Prostitution sacre romaine et de
  la Prostitution sacre grecque.


  CHAPITRE XV.                                                Page 395

  SOMMAIRE. --A quelle poque la Prostitution lgale s'tablit 
  Rome. --Par qui elle y fut introduite. --Les premires prostitues
  de Rome. --De l'institution du mariage, par Romulus. --Les quatre
  lois qu'il fit en faveur des Sabines. --tablissement du collge
  des Vestales par Numa Pompilius. --Mort tragique de Lucrce.
  --Horreur et mpris qu'inspirait le crime de l'adultre, chez les
  peuples primitifs de l'Italie. --Supplice inflig aux femmes
  adultres  Cumes. --Supplice de l'ne. --Les femmes adultres
  voues  la Prostitution publique. --L'honneur de Cyble sauv par
  l'ne de Silne. --Priape et la nymphe Lotis. --Lieux destins 
  recevoir les femmes adultres. --Horrible supplice auquel ces
  malheureuses taient condamnes. --Le mariage par _confarration_.
  --La _mre de famille_. --L'_pouse_. --Le mariage par
  _coemption_. --Le mariage par _usucapion_ ou mariage  l'essai.
  --Le clibat dfendu aux patriciens. --Un cheval ou une femme.
  --Vibius Casca devant les censeurs. --Les tables censoriennes.
  --La loi _Julia_. --Dfinition de la femme publique par Ulpien.
  --Des diffrents genres et des divers degrs de la Prostitution
  romaine. --La Prostitution errante. --La Prostitution
  stationnaire. --_Stuprum_ et _fornicatio_. --Le _lenocinium_.
  --_Len_ et _Lenones_. --La classe _de Meretricibus_. --Les
  _ingnues_. --La note d'infamie. --_Licentia stupri_ ou brevet de
  dbauche. --Lois des empereurs contre la Prostitution. --Comdien,
  _Meretrix_ et _Proxnte_. --Lois et peines contre l'adultre.
  --Le concubinat lgal. --Les _concubins_. --L'impt sur la
  Prostitution. --Le _lnon_ Vetibius. --Plaidoyer de Cicron pour
  Coelius. --Indiffrence de la loi pour les crimes contre nature.
  --La loi _Scantinia_.


  CHAPITRE XVI.                                               Page 429

  SOMMAIRE. --Prodigieuse quantit des filles publiques  Rome.
  --Leur classification en catgories distinctes. --Les _meretrices_
  et les _prostibul_. --Les _alicari_ ou boulangres. --Les
  _blite_. --Les _bustuari_ ou filles de cimetire. --Les
  _casalides_. --Les _cop_ ou cabaretires. --Les _diobolares_.
  --Les _forari_ ou _foraines_. --Les _gallin_ ou poulettes. --Les
  _delicat_ ou mignonnes. --La _dlicate_ Flavia Domitilla, pouse
  de l'empereur Vespasien et mre de Titus. --Les _famos_ ou
  fameuses. --Les _junices_ ou gnisses. --Les _juvenc_ ou vaches.
  --Les _lup_ ou louves. --Les _noctiluc_ et les _noctuvigil_ ou
  veilleuses de nuit. --Les _nonari_. --Les _pedane_ ou
  marcheuses. --Les _doris_ ou _dorides_. --Des divers noms donns
  indiffremment  toutes les classes de prostitues. --tymologie
  du mot _put_. --Les _quadrantari_. --Les _qustuaires_. --Les
  _quasillari_ ou servantes. --Les _ambulatrices_ ou promeneuses.
  --Les _scorta_ ou peaux. --Les _scorta devia_. --Les _scranti_ ou
  pots de chambre. --Les _suburran_ ou filles du faubourg de la
  Suburre. --Les _summoenian_ ou filles du Summoenium. --Les
  _schoenicul_. --Les _limaces_. --Les _circulatrices_ ou filles
  vagabondes. --Les _charybdes_ ou gouffres. --Les _pretios_. --Le
  snat des femmes. --Les _enfants de louage_. --Les _pathici_ ou
  patients. --Les _ephebi_ ou adolescents. --Les _gemelli_ ou
  jumeaux. --Les _catamiti_ ou chattemites. --Les _amasii_ ou
  amants. --Les eunuques. --Les _pdicones_. --Les _cindes_. --Les
  gaditaines. --Les danseuses, flteuses, joueuses de lyre. --Les
  _ambubai_. --Le _meretricium_ ou taxe des filles. --Courtiers et
  entremetteurs de Prostitution. --Le _leno_. --La _lena_. --Les
  cabaretiers et les baigneurs. --Les boulangeries. --Les barbiers
  et les parfumeurs. --L'_unguentarius_. --Les _admonitrices_, les
  _stimulatrices_, les _conciliatrices_. --Les _ancillul_ ou
  petites servantes. --Les _perductores_. --Les _adductores_. --Les
  _tractatores_. --Les _lupanaires_ ou matres de mauvais lieux.
  --Les _belluarii_. --Les _caprarii_. --Les _anserarii_.


  FIN DE LA TABLE DES MATIRES.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous
les peuples du monde depuis l'antiquit la plus recule jusqu' nos jours, tome 1 (1/6), by Pierre Dufour

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION ***

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