The Project Gutenberg EBook of La coucaratcha (III/III), by Eugne Sue

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Title: La coucaratcha (III/III)

Author: Eugne Sue

Release Date: May 27, 2012 [EBook #39825]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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OEUVRES COMPLTES

DE

EUGNE SUE.

LA COUCARATCHA.

OUVRAGES DU MME AUTEUR.


le Juif errant 10 vol. in-8.

Les Mystres de Paris 10 vol. in-8.

Mathilde 6 vol. in-8.

Deux Histoires 2 vol. in-8.

Le marquis de Ltorire 1 vol. in-8.

Deleytar 2 vol. in-8.

Jean Cavalier 4 vol. in-8.

Le Morne au Diable 2 vol. in-8.

Therse Dunoyer 2 vol. in-8.

Latraumont 3 vol. in-8.

La Vigie de Koat-Ven 4 vol. in-8.

Paula Monti 2 vol. in-8.

Le Commandeur de Malte 2 vol. in-8.

Plik et Plok 2 vol. in-8.

Atar Gull 2 vol. in-8.

Arthur 4 vol. in-8.

La Coucaratcha 3 vol. in-8.

La Salamandre 2 vol. in-8.

Histoire de la Marine (gravures) 4 vol. in-8.

Sceaux,--Impr. de E. Depe.




LA

COUCARATCHA

Par EUGNE SUE.

TOME TROISIME.

[Illustration: COLOPHON]

PARIS,

CHARLES GOSSELIN, PTION, DITEUR,

Editeur de la Bibliothque d'lite, Libraire-Commissionnaire,

30, RUE JACOB 11, RUE DE JARDINET

1845




CHAPITRE V.


Environ six mois aprs que ceci et t crit par M. de Noirville,
Ccile adressait la lettre suivante  la baronne Sarah d'Herlmann, 
Dresde.

Noirville, 20 juin 18...

J'ai bien tard  vous rpondre, Sarah; mais ma sant est si mauvaise,
je suis si faible, que, malgr tout mon dsir, aujourd'hui seulement
j'ai eu physiquement la force d'crire: car pour penser  vous, je ne
fais autre chose quand je ne lis pas vos lettres si affectueuses,
quoiqu'un peu svres  l'gard de ce que vous appelez mes folies...

Oui, mon amie, j'ai relu avec un bien triste plaisir, cette dernire
lettre o vous me rappelez notre sjour  Naples! c'tait un beau temps
alors: quel bonheur profond j'prouvais en voyant une douce intimit
s'tablir entre nos deux familles, mon pre apprcier le grand caractre
de votre mre, et votre mre trouver dans le coeur de la mienne un
cho pour chacune de ses nobles et pieuses penses. Et puis comme ds la
premire fois que nous nous sommes vues, nous nous sommes comprises; je
me le rappelle bien; c'tait aprs une promenade dans le Golfe: nous
sommes tous revenus  l'ambassade; alors je vous ai emmene chez moi, et
l je vous ai montr mes trsors: mes livres, ma musique, mes dessins
commencs; mais, vous rappelez-vous surtout, Sarah, cette singulire
circonstance? Un volume de Lamartine tait rest ouvert sur ma table, et
voil que vous me montrez que vous aviez emport le mme ouvrage dans
votre promenade! Mais ce n'est pas tout: quel est notre ravissement
quand nous nous apercevons, au signet de votre livre, qu'ainsi que moi,
la dernire mditation que vous aviez lue tait aussi _la prire_! Vous
souvenez-vous combien cette dcouverte nous tonna dlicieusement, et
quels heureux prsages nous y cherchmes pour l'avenir? car l'amiti,
comme tous les sentiments tendres et dlicats, semble vouloir se
rassurer contre l'avenir par les prsages, comme si le hasard prouvait
quelque chose contre l'avenir!

Vous le voyez bien, alors notre jeune imagination n'tait pas assez
riche, assez fertile, assez vive pour suffire aux plans de bonheur que
nous formions. Que de brillants songes nous avions improviss! Mais
aussi quelque loin que nous emportassent ces rves capricieux et dors,
nos ides venaient toujours se rallier  l'existence de notre pre et de
notre mre: nous faisions comme ces jeunes oiseaux qui essaient leurs
ailes naissantes au milieu des feuilles et des fleurs, mais sans jamais
quitter du regard le nid paternel.

Eh bien! de toutes ces riantes visions, que m'est-il rest  moi? j'ai
perdu tous ceux par qui ma vie avait un but, je suis seule, seule, oh!
affreusement seule, Sarah!... Et deux ans sont  peine couls depuis ce
temps o l'avenir nous paraissait si beau!

Mais vous me pardonnez, n'est-ce pas? chre Sarah, si je vous parle
tant de mon malheur et si peu de votre bonheur...;  vous si heureuse,
si aime, si apprcie de tout ce qui vous entoure;  vous qui avez su
trouver le bonheur  l'aide d'une srieuse et haute raison,  vous qui
vous sentez revivre dans un enfant ador...;  vous enfin pour qui
l'esprance a t une ralit!

Savez-vous bien que le malheur enlaidit l'me: savez-vous qu'il y a des
moments o je vous envie avec amertume, o je vous hais presque de toute
la force de votre bonheur?

Mais pardon, pardon, mon amie! C'est que je suis si malheureuse
aussi!... Car il faut enfin que je vous ouvre mon me tout entire, bien
sre aprs cela que vous aurez au moins piti de votre pauvre _folle_,
comme vous m'appelez...

C'est qu'aussi, tout ce que je souffre est au-dessus de toute
description. C'est que vous ne pouvez pas vous figurer l'horrible
supplice qui m'est impos; c'est que vous ne saurez jamais ce que c'est
que vivre chaque jour, chaque heure, chaque minute avec un tre qui vous
est odieusement antipathique, dont la prsence vous irrite ou vous
accable, et qui est sans piti parce qu'il ne sait pas, parce qu'il ne
peut pas savoir ni comprendre la torture affreuse qu'il vous fait subir
avec une si cruelle bonhomie.

Car enfin une pauvre femme du peuple, que son mari brutalise et frappe,
peut esprer qu'un jour la mchancet de cet homme aura un terme, quand
elle lui dira en pleurant:

Voyez comme elle saigne, la blessure que vous m'avez faite? Voyez....
je suis toute meurtrie! au nom du ciel, ayez donc piti d'une
malheureuse femme qui ne peut que souffrir!

Eh bien! Sarah, si cet homme n'est pas un monstre, il aura piti, il
aura un remords ou au moins la conscience qu'il a fait le mal  cette
femme, et pour la victime rsigne c'est presque une consolation que de
se dire: Mon bourreau sait que je souffre, au moins!

Mais moi, mon amie, comment lui faire comprendre l'amertume des
douleurs toutes morales que j'endure,  lui qui ne se doute pas qu'il y
ait des douleurs morales? Comment lui faire comprendre que sa seule
prsence pse affreusement sur mon me, quand il ignore peut-tre ce que
c'est qu'une me; quand il ne s'aperoit seulement pas du frisson
involontaire, de l'horreur indicible que j'prouve alors qu'il me prend
la main ou qu'il me tutoie?

Oui, j'ai honte de l'avouer, ce _toi_...., ce mot solennel et sacr,
que le respect m'empchait mme de dire  ma mre, et qu'elle, et que
mon pre ne m'ont dit qu'une fois en mourant lorsqu'ils m'ont bnie; eh
bien! ce mot, qui pour moi se rattache au plus cruel et au plus imposant
souvenir de toute ma vie..., cet homme me le dit sans cesse, et pour la
cause la plus vulgaire; il me dit _toi_ devant le monde qu'il reoit;
il me dit _toi_ devant ses laquais!

Oh! Sarah! l'entendre ainsi profaner ce mot sublime et mystrieux, qui,
prononc par une voix aime, m'et peut-tre rvl,  lui seul, tout ce
qu'il doit y avoir de passion et de bonheur dans l'amour partag, comme
il m'avait dj appris tout ce qu'il y avait d'angoisse et de tendresse
dchirante dans les derniers adieux d'une mre adore! oh! mon amie!
entendre ainsi souiller ce mot  chaque instant du jour, est-ce
souffrir, dites-le?......

Oh! oui, c'est souffrir, et bien souffrir, sans pouvoir le dire qu'
vous seule, qui me comprendrez, n'est-ce pas.... Car puisque maintenant
vous savez toutes mes douleurs.., je suis sre que vous me plaindrez...
et cela adoucira mes chagrins, de pouvoir pleurer avec vous, au moins;
car aux yeux de tous, aux yeux des autres est-ce que j'ai le droit de
souffrir, moi? De quoi me plaindrais-je? ne suis-je pas riche, jeune?
mon mari n'est-il pas bon, dvou, d'une conduite irrprochable? Et
puis, voyez quel luxe, quel clat, quelle splendeur m'environne,
aussi!--Qu'elle est _heureuse_! dit le monde... Le monde!... ce froid
goste, qui vous fait heureux pour n'avoir pas l'ennui de vous
plaindre, et qui ne s'arrte jamais qu'aux surfaces, parce que les plus
malheureux ont toujours une fleur  y effeuiller pour cacher leur misre
aux yeux de ce tyran si ingrat et si insatiable!

Ou bien encore, Sarah, les gens profonds, les philosophes, les savants
dans les secrets du coeur humain, rpondraient  mes douleurs avec un
insouciant mpris:--Vous souffrez?... mais la cause de votre ennui est
toute simple; c'est que vous pouvez vous passer toutes vos fantaisies;
en un mot, c'est que vous tes _trop heureuse_!

_Trop heureuse_! mon amie!... _trop heureuse_!...

Et puis encore, avant ce fatal mariage, je me disais: Au moins la
solitude me sera permise, je reconstruirai  peu prs ma vie
d'autrefois; que je puisse ravir seulement quelques heures  cette
existence morne et dcolore qui m'entoure comme un linceul, et je
remercierai Dieu... Mais non, si je veux lire, si je veux chercher dans
les arts un oubli passager de mes maux, une rflexion stupide ou
choquante vient m'arracher  mon extase; car _lui_ est toujours l, sans
cesse l; parce que cet homme m'aime, comme il peut aimer, et que c'est
par sa prsence continuelle, assidue, obsdante, qu'il croit me prouver
cet amour. Si je souffre, il est l pour me demander ce _que j'ai_!...
si je dis que je ne souffre plus, il est encore l pour me
_distraire_... Et puis, enfin, il est l, parce qu'il a le droit d'tre
l..., et que c'est son devoir d'honnte homme d'tre l; car il est
honnte homme aprs tout, il est bon  sa manire; il m'est dvou  sa
manire. Aussi je ne puis le har, et pourtant il me tue; il me fait
mourir  petit feu; c'est une torture lente et horrible, une agonie
affreuse que j'prouve; et lui, qui ne s'en doute mme pas, voit cela
d'un air souriant, tranquille, placide, intimement convaincu que j'ai
toutes les chances de bonheur possibles.

Et se dire que si j'avais cinquante annes  vivre, j'aurais cette vie
pendant cinquante ans! savez-vous que cela serait bien horrible...; mais
rassurez-vous... mon amie j'ai une esprance...

Et puis encore ce n'est pas tout... il est un autre supplice qu'il me
faut endurer chaque jour, c'est celui de rougir de mon mari; aussi ai-je
d rompre avec quelques amis de famille; car si vous l'aviez vu! si vous
l'aviez entendu! lorsqu'il se fut affranchi de l'espce de gne et de
contrainte qui le retenait avant mon mariage... C'tait  en mourir de
honte.

Et mme, dans ce monde o il m'a mene, monde que je ne puis d'ailleurs
ni louer ni blmer, parce que je ne le comprends pas, parce qu'on n'y
parle pas la mme langue que j'ai parle depuis mon enfance; mais enfin,
dans ce monde aussi, je m'apercevais bien qu'il tait moqu, compt pour
rien, maintenant que son sort tait fix, et que les familles n'avaient
plus  se le disputer pour leurs filles.

Et moi, mon amie, moi, j'avais l'air de m'tre marie bassement  la
fortune de cet homme qu'on bafouait.

Et pourtant, vous le savez, je vous ai dit mes inquitudes, ma
rpugnance, ma peur de ce mariage, mes prvisions, que vous traitiez de
chimres, et qui se raliseront..., vous le verrez..., mon amie. Je
vous ai dit et le chagrin que mes refus causaient  mon pauvre oncle, et
son obsession continuelle, et sa sant qui s'altrait, et mon
consentement aussi presque arrach par quelques amis de ma famille, qui,
en gens du monde, ne voyaient avant tout qu'une chose, c'tait que
j'acquisse une brillante position de fortune; vous le savez, mon
consentement fut aussi dcid par vous, qui voyant plus froidement ou
plus juste que moi, croyiez mon bonheur certain, parce qu'tant
suprieure  mon mari, je pourrais, diriez-vous, lui imposer les gots
et les habitudes de mon existence prive.

Mais en cela, mon amie, vous vous tes trompe. Il est de ces natures
qu'on ne change pas, qu'on ne peut pas mme modifier. Je subirai donc
mon sort jusqu' la fin: ce qui me consolera seulement, ce sera de
penser que je n'ai pas _donn raison_ au sort qui m'accable, en
devenant indigne du nom de mon pre, et en manquant  mes devoirs,
quelques mortels qu'ils soient.

Oui, mortels est le mot, Sarah..., heureusement le mot, car vous ne
reconnatriez plus cette Ccile que vous flattiez avec tant de coeur
et d'esprit, qu'elle croyait  vos flatteries...; ma sant est devenue
si mauvaise que je ne sors presque plus... Oh! comme j'attends
l'automne! mais, hlas! ce n'est peut-tre pas vrai ce qu'on dit de la
chute des feuilles  l'automne...

Adieu, adieu, ma seule amie; ne me laissez pas sans rponse trop
longtemps, et rpondez-moi toujours comme je vous cris, en anglais,
vous devinez pourquoi.

Dites-moi, Sarah, quoique je possde bien peu de chose, je veux faire
un testament; c'est un enfantillage; mais enfin, tout ce qui ornait le
parloir de ma mre, je l'ai conserv, sauf l'critoire que vous
savez... eh bien! je voudrais bien que vous eussiez cela comme un
souvenir de moi.

Mon Dieu, que je suis faible et brlante!... Je viens de demander un
miroir, et j'ai eu peur, peur d'abord, et puis aprs... oh! aprs, cela
a t de la joie..., une joie du ciel; car vous savez qui est au ciel,
et qui m'y attend.

Encore adieu, mon amie, car je me sens pleurer, et je veux fermer cette
lettre; ne me laissez pas trop longtemps sans rponse. Mille bons
souvenirs  ceux que vous aimez; embrassez bien votre ange d'enfant, et
joignez ses petites mains pour moi. Encore adieu.

CCILE de N.




CHAPITRE VI.

UNE SOIRE.


Ce jour-l, Ccile tait plus triste, plus rveuse, plus souffrante
encore que de coutume. Par hasard elle avait pass le matin devant
l'ancien htel d'Elmont, et cette circonstance venait de rveiller dans
son coeur tout un monde de cruels et amers souvenirs.

Plonge dans un large fauteuil, son beau front appuy sur sa main
blanche et amaigrie..., Ccile tait dans son parloir.

Depuis long-temps il faisait nuit, et la lueur incertaine et vacillante
du foyer clairait seule la douce et mlancolique figure de la jeune
femme!

Ccile aimait cette lueur vague et capricieuse du feu qui s'teint, se
ravive pour tinceler et mourir encore. Cette demi-obscurit lui
plaisait...., et c'est avec un triste bonheur qu'elle laissait alors
planer sa pense sur les jours qui n'taient plus...

C'est alors qu'voquant le pass elle revoyait sa mre..., son pre...,
c'est alors que la concentration de sa pense sur ces objets chris...
l'absorbait tellement qu'elle croyait les entendre, tant leurs moindres
paroles vibraient encore dans son me....

C'est dans cette disposition d'esprit triste et amre que se trouvait
madame de Noirville, lorsque tout  coup la porte de son parloir s'ouvre
avec fracas; un torrent de lumire dissipe les tnbres de
l'appartement, et M. de Noirville, riant aux clats de son gros rire,
se prcipite sur un divan, aprs avoir ordonn aux deux valets de
chambre de dposer sur la chemine les candlabres chargs de bougies.

On ne saurait peindre l'horrible souffrance physique et morale qui fit
douloureusement tressaillir tous les nerfs de Ccile lorsque, violemment
arrache  ses plus chres et ses plus pieuses penses..., elle vit tout
 coup cette lumire blouissante, et qu'elle entendit ces clats de
rire stupides.

C'tait odieux... Elle pleura...

--Ah! mon Dieu....! mon Dieu...! la bonne farce!--cria Noirville en
appuyant son front empourpr sur un des coussins du divan pour rire plus
 son aise...--Ah! mon Dieu! la bonne farce...! C'est Dumont qui va
joliment rire!

Ccile essuya une larme, et resta muette.

--Et toi aussi tu vas joliment rire,--dit Noirville, qui ne s'aperut de
rien;--oui, tu vas joliment rire... Malgr ton petit air
sainte-n'y-touche... je te dfie de ne pas rire. Voil la chose:
figure-toi donc que nos gens d'curie... ah! mon Dieu! mon Dieu! que
c'est donc drle!... Figure-toi donc que nos gens d'curie, sachant que
le concierge portait une perruque... Ah! mon Dieu!... je ne pourrai
jamais te raconter cela..., voil le rire qui me reprend...; je ris
trop, ma parole d'honneur a fait mal de tant rire, d'autant plus que
j'ai mang des Dartois chez Flix comme un vrai goulu... Ah! la bonne
farce! je vais crire  Dumont pour qu'il vienne de suite et que je la
lui raconte.

Ccile se leva pour sortir.

Mais Noirville, devinant son intention et fort en gat, se jeta sur la
porte, la ferma, mit la clef dans sa poche, et continua toujours en
riant aux larmes:

--Du tout, tu entendras la farce jusqu'au bout, madame _la pince_; a
t'gaiera; a te vaudra mieux que tes btes d'ides noires que tu as par
genre, j'en suis sr... Je te disais donc que nos gens d'curie, sachant
que le concierge portait une perruque.... Ah! j'en crverai, c'est
sr...; ah! mon Dieu! c'est que c'est si drle aussi! ah! ah! voil
encore que a me reprend... Non... non, je me remets... Eh bien, nos
gens d'curie, sachant que le concierge portait une perruque, lui ont
donc mis de la poix dans son chapeau, au concierge, de faon qu'en
rentrant en tilbury avec l'alezan..., qu'est-ce que je vois... qui me
salue?... notre concierge qui avait la tte nue comme mon genou... Sa
perruque tait reste colle  son chapeau... Hein! est-ce drle!...
C'est a une bonne farce, ah!... la bonne farce!... Comme a fera rire
Dumont! J'ai demand tout de suite qui avait fait le coup, on m'a dit
que c'tait Pierre, et je lui ai donn dix francs pour boire. Ah!
farceur de Pierre! va... oh! oui a va joliment amuser Dumont..., je
m'en fais une fte, ma parole d'honneur; et puis il faudra que je fasse
la mme farce  M. Boitou, qui a un faux toupet... N'est-ce pas, ma
femme?

Nous n'essaierons pas de dire ce que dut prouver Ccile tant que dura
l'accs de gat de monsieur de Noirville; lorsqu'il eut fini sa
narration, madame de Noirville lui dit seulement:

--Voulez-vous avoir la bont, Monsieur, de m'ouvrir cette porte?...

--Pas de cela, Lisette...; ou bien si,... mais je ne t'ouvrirai qu' une
condition, oui, ma petite chatte,  une condition, c'est que tu
viendras baiser ton gros gelier,... ton Adolphe,.... ton Dodophe,....
comme dit Dumont.

--En vrit, Monsieur, je vous dis que j'ai besoin de respirer...;
j'touffe ici; je voudrais aller dans la serre..., ouvrez-moi par piti,
Monsieur,... encore une fois, je souffre...

A ce moment, le matre d'htel, qui avait en vain cherch la cl dans la
serrure, fit entendre ces mots derrire la porte du parloir:

--Madame est servie...

--Ah ciel! Monsieur, et vos gens qui me trouvent enferme avec
vous!--s'cria Ccile en rougissant d'indignation.

--Eh bien! aprs?... tiens! est-ce qu'un mari... ne peut pas...

Un regard rempli de dignit, de hauteur et d'crasant mpris... stupfia
M. de Noirville et arrta sur ses lvres je ne sais quelle triviale
brutalit prte  lui chapper.

Il ouvrit la porte du parloir, offrit le bras  sa femme et l'accompagna
dans la salle  manger.

M. et madame de Noirville se mirent  table.

C'tait un vendredi, et Ccile, d'une pit profonde, suivait exactement
les lois de l'glise.

M. de Noirville, lui, mettait sa vanit d'esprit fort  taquiner sa
femme sur les scrupules religieux qui l'empchaient de faire comme lui,
qui s'acharnait  ne manger ce jour-l ni poissons ni lgumes, quoiqu'il
les aimt beaucoup, prfrant se gorger de viande, pour humilier les
jsuites, disait-il, et narguer les prtres.

--Ccile, qui mangeait comme un oiseau, prit quelques cuilleres d'un
potage qu'on lui avait servi  part, et retomba dans sa rverie.

Elle en fut tire par un retentissant clat de rire de M. de Noirville,
qui s'cria: Devine ce que tu viens de manger l!...

--Je ne vous comprends pas, Monsieur, rpondit Ccile.

--Ah! ah! dit Noirville--en redoublant ses clats de rires,--c'est a...
qui prouve bien la btise de faire maigre; tu ne sais pas ce que j'ai
fait? je suis descendu moi mme  la cuisine pour mettre dans ta soupe
maigre une grande cuillere de bouillon gras. Eh bien! croiras-tu encore
qu'il faut faire maigre maintenant?... Te voil bien attrape... Ah! la
bonne farce!... tu as commis un pch,... un fameux pch,... fameux...
C'est encore a qui fera rire Dumont!

Ccile rougit, ne rpondit pas un mot, et se leva de table en disant 
son mari:

--Vous m'excuserez, Monsieur; mais je me retire chez moi..., je suis
souffrante.

Et elle disparut, malgr les supplications de Noirville, qui s'criait
la bouche pleine:

--Mais ma femme... ma femme, ne te fche pas, c'est une farce; on peut
bien rire un peu aussi... Puis il ajouta:--C'est gal, elle a fait gras;
son confesseur sera joliment enfonc quand il saura qu'elle a fait gras;
car je l'ai en horreur ce vieux jsuite-l, et je recommande toujours 
mes domestiques de rire quand il passe... le tartufe qu'il est...

Monsieur de Noirville, aprs avoir exhal sa haine contre les jsuites
et le _maigre_, dna parfaitement comme toujours, puis alla dormir au
ballet de l'Opra.

Ccile, en rentrant chez elle, trouva une lettre de Dresde: c'tait la
rponse de la baronne d'Herlmann  la lettre si triste et si dsole
qu'elle lui avait crite.

Enfin--dit Ccile--aprs tout ce que j'ai souffert aujourd'hui, le ciel
me devait bien cette consolation. Que deviendrais-je, mon Dieu, si je
n'avais pas au moins une amie qui comprt tous mes chagrins!...

Et brisant le cachet avec motion, elle lut:




CHAPITRE VII.

UNE LETTRE RAISONNABLE.


Grce au mariage d'une de mes belles-soeurs qui s'unit  un homme
qu'elle aime depuis cinq ans, je n'ai pu, ma chre Ccile, rpondre 
votre lettre, d'autant plus que je voulais le faire trs longuement,
afin de vous prouver toute votre folie, toute votre mauvaise volont 
ne pas jouir d'un bonheur rel que vous mprisez par cela peut-tre que
vous le possdez.

Oui, ma chre Ccile, je vous parais peut-tre bien svre; mais en
vrit votre dernire lettre est tellement remplie d'exagrations et
d'ides chimriques, que je suis oblige de vous gronder bien
srieusement cette fois; car vos autres lettres n'taient rien auprs de
celle-ci, et je me croirais rellement coupable si je vous laissais plus
longtemps accuser le ciel parce qu'il lui plat de vous combler de ses
dons.

En rsum, en fait, en positif, de quoi vous plaignez-vous? que vous
manque-t-il pour tre heureuse? oui, que vous manque-t-il? Vous le
voyez, Ccile, je dis comme ce monde que vous accusez  tort d'gosme
et de cruaut, car il ne faut pas ainsi, ma chre amie, rpudier la
logique et l'apprciation du monde, elle est ordinairement marque d'un
cachet de profonde vrit.

Si vous n'aviez pas cette admirable puret de principes que je vous
connais, si votre conscience pouvait vous faire le moindre reproche...,
je comprendrais le chagrin vague et indtermin que vous _croyez
ressentir_; mais vous, d'une pit sincre, d'une vertu si anglique,
pourquoi vous tourmenter ainsi quand vous savez n'avoir rien  vous
reprocher?

Le plus grand de vos griefs, dites-vous, est de n'tre pas comprise par
M. de Noirville.....; mais cela est un mot, ma chre enfant. En quoi
n'tes-vous pas comprise? Votre mari comprend vos gots, vos volonts,
quand vous les lui exprimez; je suis sre que vous lui diriez demain que
votre terre de Normandie vous dplat et que vous en voulez une en
Touraine, qu'il vous comprendrait  merveille, et qu'il ne serait fch
que d'une chose, ce serait de n'avoir pas prvenu votre dsir.

Encore une fois, _ne pas tre comprise_ c'est un mot romanesque, une
chimre, un prtexte  dsespoir, et pas autre chose..... Vous vous
plaignez de ce que M. de Noirville vous tutoie devant vos gens; sans
doute il manque de savoir-vivre, mais, ma chre amie, les hommes ne sont
pas parfaits, et, selon moi, vaut encore mieux un homme comme votre
mari, bon, dvou, aux faons un peu vulgaires, j'en conviens, qu'un
homme  la mode, charmant, rempli de tact et d'exquisitisme, qui vous
rendrait la plus malheureuse des femmes avec le meilleur air du monde et
toutes les grces possibles.

Voyez-vous, ma chre amie, vous vous souvenez trop de notre ge de
jeune fille. Eh! mon Dieu.. moi aussi, vous le savez, comme vous j'ai
aim les promenades sur le golfe, la rverie du soir et le clair de la
lune; mais, encore une fois, il y a un ge pour cela, c'est quand l'me
et l'esprit sont vides de soins srieux...., car, au rsum, que prouve
toute cette posie-l pour le bonheur rel?.... C'est un rve, et tout
rve a son rveil... Pourquoi donc rver quand on peut s'en passer? La
vie positive a ses charmes, et surtout depuis mon mariage, je les
conois; le secret est seulement de savoir, ou plutt de _vouloir se
faire heureuse_: imitez-moi donc, chre _folle_; je me suis faite
heureuse, trs heureuse, parce que j'ai voulu mettre mon bonheur o il
est rellement, dans mes soins domestiques, dans mon intrieur, dans
l'affection de mon mari, qui m'aime comme je l'aime.

Mais avant tout, il faut en finir avec vos rveries sans but. Alors vos
devoirs de religion, vos devoirs de femme, et un jour vos devoirs de
mre, vous suffiront, et vous n'aurez plus  vous plaindre de ces
chagrins sans raisons qui vous fatiguent et vous tourmentent vous et les
vtres.

Vous me trouverez svre, ma chre enfant, mais vous le mritez bien;
jusqu'ici je n'avais vu dans vos lettres que l'expression d'une
sensibilit trop vive, qui ne trouvait pas d'issue; je comprenais
parfaitement que vous deviez avoir quelque peine  vous habituer,
_vous_, aux dehors un peu vulgaires de votre mari; aussi tait-ce avec
indulgence que j'accueillais le rcit de _vos horribles tortures_; mais
en vrit je croyais que, ce reste de susceptibilit romanesque tant
puis, vous reviendriez  la raison, au bon sens, et que, votre esprit
suprieur ayant dissip le brouillard de tous ces chagrins chimriques
qui vous cachaient le bonheur rel, vous arriveriez  la vrit,
c'est--dire  cette conviction _que vous tes la plus heureuse des
femmes_.

Au lieu de cela, je vois que cette susceptibilit exagre augmente de
jour en jour; vos plaintes redoublent, vos prtendues souffrances
s'accroissent. Or, ma chre enfant, je croirais manquer  mon devoir
d'amie, et d'amie sincre, en ne vous disant pas avec svrit tout ce
que je pense, tout ce que je ressens en songeant qu'avec toutes les
chances de bonheur possibles, vous finirez peut-tre par vous croire la
plus malheureuse des femmes.

En vrit, Ccile, tout ceci  l'air d'un parti pris, et, si je ne vous
connaissais pas comme je vous connais, je dirais presque _d'une
prtention_; mais non, chez vous, mon amie, c'est une habitude; car
encore une fois, que vous manque-t-il?

Je suis svre, cruelle, direz-vous; non, mon amie, je veux vous voir
tout simplement apprcier votre bonheur.

Aussi, prenez-y bien garde. Si dans la premire lettre que je reois de
vous, je retrouve de ces vilaines plaintes sans but et sans raison,
j'envoie la missive  M. de Noirville, qui vous grondera fort, lui, et
aura bien raison.

J'aurais presque envie de ne pas vous embrasser; mais j'ai tant de foi
dans votre grand caractre, que je vous pardonne encore cette fois, dans
l'espoir que vous serez plus raisonnable  l'avenir...

Baronne HERLMANN.




CHAPITRE VIII.

BONHEUR.


Aprs la lecture de cette lettre, remplie d'une raison si sche, d'un
bon sens si glacial, Ccile ressentit cette espce de calme
engourdissant qu'on prouve quand on voit se briser  jamais une
dernire esprance.

La seule consolation de Ccile avait t de penser qu'au moins une me
entendrait le cri de son me.

Elle vit qu'elle s'tait trompe, et se tut, trop fire pour parler
dsormais d'une douleur qu'on lui jalousait comme une prtention.

Elle s'enveloppa donc d'une douleur muette, et attendit...

A quelque temps de l, Ccile crivit  son amie une assez longue
lettre, dans laquelle elle la remerciait beaucoup de ses leons, en lui
apprenant qu'elle tait enfin convertie au bonheur, et qu'elle se
trouvait maintenant bien prs d'tre _heureuse_.

La pauvre jeune femme se mourait alors.

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *




CHAPITRE IX.

M. DE NOIRVILLE A M. DUMONT, AVOCAT.


Paris, ce.....

Eh bien, mon cher Dumont, quand je te disais que la maigreur de ma
pauvre femme me jouerait un tour!!! depuis sept jours je suis veuf.
Hlas! oui, je suis veuf, mon pauvre Dumont; et bien certainement que si
j'avais pu prvoir cet vnement-l, je ne me serais pas mari pour
avoir encore  recommencer au bout de dix-huit mois; car je ne veux pas
rester veuf, et il n'y a rien au monde de plus dsagrable que les
pourparlers d'un mariage.

Suis-je donc assez  plaindre, Dumont! Moi, qui croyais en avoir fini
pour une bonne fois, voil que je me retrouve garon comme il y a
dix-huit mois; et encore il faut attendre la fin de mon deuil, qui est
de six mois, ou un an; non, je crois bien que le deuil n'est que de six
mois; mais enfin c'est gal, six mois, c'est toujours trs long, pour
moi surtout qui m'tais si bien habitu  ne me mler de rien; car ma
pauvre dfunte,  part ses dfauts, sa pruderie, sa taciturnit, sa
bigoterie tait un ange pour l'administration d'une grande maison comme
la mienne et maintenant c'est sur moi que cet ennuyant fardeau va
retomber.

Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc pnible d'tre veuf! aussi c'est la
faute de cet imbcile de notaire qui m'a dit un tas de sornettes sur la
parfaite sant de ma femme. Aussi pourquoi n'ai-je pas cout mes
pressentiments qui me disaient que cette pauvre Ccile tait trop
dlicate pour moi; j'avais bien besoin d'aller me fier  cet animal de
notaire: car aprs tout qu'est-ce que a leur fait  ces gens-l? Ce
qu'ils veulent, eux autres, c'est un contrat  faire; et parbleu! ils
vous marieraient  des mourantes tout exprs pour avoir le plaisir de
recommencer le lendemain.

Non, tu n'as pas d'ide comme je suis triste, Dumont, et pourtant je me
suis fait une raison: que diable! me suis-je dit, que diable! il faut
tre homme et savoir prendre son parti, surtout quand il n'y a plus de
remde, n'est-ce pas, Dumont? Car enfin, quand je serai l  geindre, 
gmir,  me dsesprer, a ne rendra pas ma dfunte  la vie, toutes les
larmes du monde n'y feront rien... a n'empchera pas que ma pauvre
femme ne soit morte, et bien morte; a ne fera donc que de me causer 
moi-mme encore plus de chagrin que je n'en ai, a ne fera que
m'attrister, et pourquoi?  qui a servira-t-il?...  personne..., qu'
me chagriner bien inutilement; sans compter que les arrangements de
spulture ne m'ont pas dj rendu trs gai, et pourtant je n'avais voulu
m'en mler que pour me distraire de mon chagrin dans les premiers jours;
car, vois-tu, Dumont, d'avoir  discuter intrts avec ces sclrats de
croque-morts, a occupe la douleur, tandis que, si j'tais rest sans
occupation, seul avec mon chagrin, je suis sr que j'aurais t par trop
malheureux.

Mais je suis l  bavarder comme une pie borgne, sans t'apprendre
comment j'ai perdu cette pauvre Ccile; car il y a dj prs de deux
mois que je ne t'ai crit. Ainsi que je te l'avais dit dans ma dernire
lettre, la sant de ma pauvre femme allait toujours de mal en pis; ce
qu'elle prouvait, c'tait une grande faiblesse, pas d'apptit du tout,
un besoin extraordinaire de solitude et surtout d'obscurit; car le
moindre jour un peu vif lui faisait un horrible mal aux nerfs, de sorte
qu'elle restait comme a des heures entires dans ce qu'elle appelait
son parloir, assise dans un grand fauteuil; tous les rideaux et les
persiennes ferms, si ferms que c'tait un vritable casse-cou et qu'on
y voyait  peine; et, comme je te dis, elle restait l des heures
entires, toute seule, assise dans l'obscurit, sa tte dans ses mains,
s'amusant  rvasser  je ne sais quoi.

Quelquefois je la surprenais pleurant...; mais, comme le mdecin disait
que c'tait ses nerfs qu'elle avait trs agacs, je ne m'en inquitais
pas beaucoup: car, n'ayant rien  me reprocher  son gard, sachant
qu'elle tait la plus heureuse des femmes, a ne devait pas m'effrayer,
n'est-ce pas, Dumont?

a n'allait donc ni pis ni mieux, lorsqu'un jour, que nous avions fait
un dner de garons au rocher de Cancale avec Bercourt et ce farceur de
Roublet, et qu'aprs a nous avions t aux Varits rire comme des
bossus, je m'apprtais  entrer dans la chambre de ma femme, pour me
coucher; car, comme je te l'ai dit, nous vivions tout--fait  la
bourgeoise, sans lit  part, malgr les supplications de ma pauvre
femme, qui avait l-dessus des ides ridicules; car entre nous, si on se
marie, ce n'est pas pour se coucher tout seul, n'est-ce pas, Dumont?

Or donc, ce soir-l, je trouvai la femme de chambre qui me dit que ma
femme tait souffrante, et qu'elle avait ordonn qu'on me ft dsormais
un lit dans ma chambre  moi. a ne me convint pas, j'avais la tte
monte, j'eus peut-tre tort, mais enfin j'tais piqu; je voulus
entrer, la porte tait ferme en dedans; je dis  ma pauvre femme que si
elle ne m'ouvrait pas, j'allais enfoncer la porte; on ne me rpondit
pas, j'envoyai mon valet de chambre chercher un merlin, et en deux coups
la porte fut en dedans: une porte de bois de citron incruste de
palissandre. Je m'apprtais  rire ou  me fcher, selon que ma pauvre
femme aurait pris cela, lorsqu'en m'approchant de son lit je vis qu'elle
tait vanouie; nous la fmes revenir, et elle tomba dans une horrible
attaque de nerfs.., qui se calma, et je fus coucher dans ma chambre sot
comme un panier.

Depuis ce jour l, votre serviteur de tout mon coeur, la porte de la
chambre de ma pauvre femme me fut  jamais ferme, malgr ma rsolution;
car elle me dit que si j'insistais elle se jetterait par la fentre,
elle me dit cela, Dumont, d'un tel ton que je plis, car je voyais
clair comme le jour qu'elle l'aurait fait comme elle le disait: car par
moment elle avait une rsolution du diable.

Le sacrifice fut d'ailleurs d'autant moins grand que, de ce jour, sa
sant s'affaiblit de plus en plus; elle ne se leva que peu, ses yeux se
creusrent d'une manire effrayante, elle qui tait dj trs maigre
devint comme une ombre; enfin un beau jour elle envoya chercher des
prtres... Mais voyons, ne vas pas te moquer de moi, Dumont; je n'ai pas
de prjugs, tu le sais bien, comme toi je mprise les jsuites, j'ai lu
mon _Touquet_, et je suis philosophe; mais enfin un dsir de mourant, a
ne peut gure se refuser... Puis, que veux-tu...? c'est une faiblesse,
je l'avoue, mais enfin c'est fait ainsi n'en parlons plus: si bien que
toute la sequelle de calottins entra chez moi; mais je recommandai bien
 mes domestiques de ne pas les saluer, entends-tu bien, Dumont, voil
qui rachtera peut-tre ma faute  tes yeux. Enfin on administra ma
pauvre femme, elle fit mettre sur le pied de son lit le portrait de sa
mre et de son pre me prit la main et me dit qu'elle me pardonnait
_tout le mal que je lui avais fait_..., regarda encore le portrait de
ses parens, fit un effort comme pour leur tendre les bras, ouvrit
normment les yeux, et puis retomba sur son oreiller. J'tais veuf, mon
pauvre Dumont!

Tu vois au moins que sa fin a t douce comme sa vie; car, _pour le mal
que je lui avais fait_, et qu'elle me pardonnait, c'tait sans doute le
dlire qui la faisait divaguer, car je dfie de trouver une femme plus
heureuse qu'elle... Mais, entre nous, maintenant qu'elle est morte, on
peut dire cela, elle avait un de ces caractres gruincheux qui ne sont
contents de rien, et puis elle avait t trs mal leve par sa bigote
de famille, car elle tait remplie de prjugs et de superstitions
ridicules; mais enfin n'en parlons plus qu'avec reconnaissance; car elle
menait suprieurement ma maison et elle ne m'a jamais donn l'ombre de
jalousie: il est vrai que je ne recevais presque personne; mais c'est
toujours trs bien, et je conserverai toujours un bien bon souvenir de
ma pauvre Ccile.

Voil o j'en suis, mon cher Dumont; comme je te l'ai dit, j'ai pris
assez sur moi pour ne pas me laisser trop abattre, et je n'ai presque
pas chang depuis l'vnement; l'apptit se soutient, et mme, dans la
crainte que le chagrin ne me dranget l'estomac, je me suis mis 
prendre un consomm au sagou entre mes repas, et je m'en trouve trs
bien. Somme toute, je supporte assez bien ma triste position. Il n'y a
que les soires qui me paraissent longues; car je ne puis encore aller
au spectacle  cause de mon deuil, aussi je compte voyager pour
attendre la fin, parce qu'en voyage, au moins, on ne sait ni de qui ni
depuis quand vous tes en deuil, et a ne fait ni bien ni mal  ceux qui
n'y sont plus que vous alliez vous distraire de votre chagrin; et
d'ailleurs le deuil est dans le coeur et non dans l'habit, n'est-ce
pas Dumont?

Je voyagerai comme cela sept ou huit mois pour pouvoir attendre le
moment de me remarier; car je suis bien dcid  ne pas recommencer ma
vie de garon, ainsi j'attendrai; aprs tout, mme un an de veuvage ce
n'est pas la mer  boire, et j'aime mieux ne pas me presser, afin de
bien choisir cette fois, et n'avoir pas  recommencer de sitt.

J'oubliais aussi de te dire que dans mon dpartement j'ai toutes les
chances possibles, et que je suis mme certain d'tre nomm dput; je
n'ai pas besoin de te dire,  toi, Dumont, que je serai pour l'ordre de
choses actuel, d'autant plus que je suis commandant de la garde
nationale de chez moi, et que j'ai t trs bien, mais trs bien
accueilli  la cour.

Aussi tu sens bien, mon cher Dumont, que tous les bons Franais doivent
s'unir contre la rpublique, comme me le disait un de ces messieurs du
chteau, trs fort en politique et parfaitement instruit des menes de
ces monstres de rpublicains:

_Vous ne croiriez pas, monsieur de Noirville, que vous tes le neuvime
sur la liste des gens que la Rpublique doit faire guillotiner si elle a
le dessus: car la liste de proscription comprend dix-sept mille trois
cent quarante quatre propritaires, dont les proprits sont destines 
former le domaine national que l'on partagera aux proltaires_.

Tu m'avoueras, Dumont, qu'il n'y a pas  reculer devant une pareille
atrocit, car ce monsieur du chteau est fort bien instruit; que
diable! 17,344 propritaires! on n'invente pas un nombre comme celui-l,
n'est-ce pas, Dumont? aussi faut-il que tous les bons Franais se
rallient _derrire le trne de juillet_, comme dit ce monsieur du
chteau; car nous ne pouvons que tomber de Charybde en Scylla. Et la
preuve que le juste-milieu est la seule route, c'est que ce mme
monsieur du chteau me disait encore que du ct des carlistes, c'tait
bien autre chose; car, le croirais-tu, Dumont, dans le cas o Henri V
reviendrait, ce mme monsieur du chteau m'a dit que _je suis aussi sur
la liste de proscription de ces misrables-l, et que j'ai le numro_ 19
_; car cette liste s'tend aussi  16.235 propritaires, dont les
proprits doivent faire la pture de ces infmes tartufes sous le titre
de domaine du clerg, afin d'tre partages aux jsuites_.

Ainsi, tu le vois, Dumont, d'un ct les rpublicains, de l'autre ct
les jsuites, comme disait ce monsieur du chteau. Il ne reste donc  un
honnte homme,  un bon Franais, qu'un parti  prendre, celui qui lui
garantit ses proprits, et lui assure des privilges; car, ainsi que me
le disait toujours ce mme monsieur du chteau, _il n'y a plus
maintenant qu'une aristocratie possible, celle dont vous tes, monsieur
de Noirville, en un mot celle de la fortune, qui vous met maintenant au
fate de l'difice social, et qui vous place aussi haut que l'taient
les grands seigneurs et les marchaux de l'Empire_.

Tu m'avoueras que voil un systme politique qui rpond aux besoins du
pays, et qui classe chacun  sa place; aussi j'y suis tout dvou
d'avance; j'attends ton retour  Paris avec impatience pour que tu me
retouches un peu ma profession de foi aux lecteurs. Une fois cela
fait, je voyage et je reviens pour les lections et pour me remarier.

Adieu, mon cher Dumont, plains bien ton malheureux ami.

Adolphe de NOIRVILLE.




CHAPITRE X.

CONCLUSION.


M. de Noirville s'est remari fort richement.

Il est dput, il sige au centre, il est heureux, il engraisse.

Il rit parfois des superstitions et des prjugs de sa pauvre dfunte,
lorsqu'il en parle avec sa seconde femme, qui, dit-il, est au moins une
fameuse commre, une grosse rjouie, qui  coup sr ne mourra pas de
mlancolie, celle-l!

       *       *       *       *       *




LES MONTAGNES DE LA RONDA.




CHAPITRE PREMIER.

FRAGMENT DU JOURNAL D'UN INCONNU.


..... J'avais alors seize ans, je crois, et j'tais embarqu  bord de
la frgate***, comme aspirant de marine. Notre btiment vint
stationner  Cadix, o il resta environ huit mois. J'avais emport de
Paris un assez bon nombre de recommandations pour les personnes les plus
distingues de cette ville; mais, hormis la lettre qui tait adresse 
un banquier charg de me donner de l'argent, je ne remis aucune des
autres missives  sa destination.

Comme je savais que notre sjour devait tre assez long dans ce port,
je m'arrangeai pour passer  terre, et le plus agrablement possible,
tout le temps que je pourrais arracher  ce service de rade, le plus
ennuyeux, le plus dtestable de tous les services. Je louai donc sur le
rempart, prs le quartier d'artillerie, un joli appartement, et
j'achetai un cheval andalou de cinq ans, entier, gris sanguin,  crins
noir.

J'avais voulu prendre cet animal au pr, afin de m'amuser  le dresser 
ma faon, n'ayant rien de mieux  faire pour tuer les heures qui, je
l'avoue, avaient la vie diablement dure.

Tant qu'il fut, pour ainsi dire, sous l'influence molle et rfrigrante
du pturage, Frasco (c'tait le nom de mon cheval) se montra d'un
naturel aussi aimable que conciliant, mais lorsque je l'eus dans mon
curie, et que, contrairement  l'usage espagnol, j'eus substitu
l'avoine  l'orge, ce fut tout autre chose; Frasco devint un dmon
incarn et se mit en tat de rbellion ouverte.

Ayant assez l'habitude du cheval, je gotai peu les espigleries de
Frasco; aussi nous commenmes  lutter de colre et d'opinitret. A la
moindre faute, je le rouais de coups; alors lui de se cabrer, de ruer,
de bondir comme un chevreuil et de me prodiguer les pointes et les sauts
de mouton. Il avait beau faire, je le serrais si fort entre mes genoux
et mes cuisses que je restais comme viss sur son dos. Or,  la fin,
voyant qu'il ne pouvait me dsaronner, il prit le parti de tcher de
mordre; et ne pouvant y parvenir, il fit mieux, quand je le montai, il
se coucha. Les choses en vinrent  un point tel que je dsesprais de le
rendre jamais traitable, ce dont j'enrageais, car c'tait bien le plus
beau, le plus noble, le plus vigoureux talon qui ft jamais sorti des
prairies de Sainte-Marie.

J'tais donc  peu prs dcid  lui casser la tte  la premire
incartade, lorsqu'un de mes amis, le seigneur Hasth'y, me tira
d'embarras. Ici je dois avouer que je n'avais pas, comme j'aurais pu,
choisi mes connaissances dans la meilleure compagnie de Cadix. Mon ami
Hasth'y tait simplement un cavalier bohmien, grand amateur de combats
de coqs et de chiens, maquignon effrn, joueur comme les cartes,
trs-adroit au tir,  l'escrime et par-dessus tout cuyer; vivant
d'ailleurs assez noblement et fort retir du monde, sans possder un
ral au soleil. Hasth'y avait  peu prs quarante ans, tait petit, sec,
nerveux; son nez, comme ceux des gens de sa caste, tait mince et
recourb en bec d'aigle, ses yeux vifs et noirs; ses cheveux
grisonnaient, et il portait d'habitude le costume national espagnol
connu sous le nom de vtement de Majo; enfin, en homme prudent, qui
pense aux cas imprvus, Hasth'y aimait  avoir toujours sur lui un grand
couteau  deux tranchants bien moulus, dont la lame s'embotait fort
proprement dans un manche d'ivoire.

Au reste, la manire dont je fis connaissance avec Hasth'y est assez
bizarre.

Un jour, je me promenais sur la jete qui conduit de l'le de Lon 
Cadix, et je m'amusais  tirer  balle des mouettes et des golands. Je
me servais pour cet exercice d'une excellente carabine tyrolienne dont
la porte tait merveilleuse; tout--coup je vis venir  moi avec une
rapidit effrayante un homme qui paraissait emport par son cheval.

Pour concevoir le pril de cet homme, il faut savoir que la jete sur
laquelle il courait ainsi tait assez troite, sans parapets, et haute
de chaque ct d'au moins soixante pieds au-dessus du niveau de la mer,
et qu'enfin le cheval s'avanait avec une vitesse incroyable vers une
coupe d'environ quinze pieds qui divisait la jete dans toute sa
largeur, coupe que je n'avais traverse, moi, qu'au moyen d'une planche
trs-troite place d'un bord  l'autre, le pont-levis qui servait
ordinairement de passage tant en rparation. Je pensai que cet homme,
se voyant ainsi emport, ne laissait prendre autant de carrire  son
cheval qu'afin de le lasser et de le dompter plus facilement aprs, mais
je pensai aussi que, venant sans doute de l'le de Lon, le cavalier
s'attendait peu  trouver un norme foss infranchissable  la place du
pont; aussi fis-je avec assez de bonheur le raisonnement qui suit.

Cet homme est infailliblement perdu; je vais donc tcher de tirer le
cheval avant qu'il n'arrive au foss; si par hasard je tue l'homme,
cela ne fait rien, puisqu'il est dj comme mort; au lieu que si je tue
le cheval, je sauve l'homme. Tout cela fut fait et rsolu avec la
rapidit de la pense.

Ma carabine tait arme au moment o l'homme passa prs de moi, lanc
comme une flche; calculant mon coup sur la vitesse du cheval, je
l'ajustai  l'paule, voulant le tirer  la hanche: je fis feu et ma
balle lui cassa le fmur, net comme verre. Le pauvre animal s'enleva
encore une fois de l'avant-main, puis faiblit, et tomba sur le ct hors
montoir: je me le rappelle parfaitement.

Il n'y avait pas, je crois, deux toises de distance de l'endroit o je
l'abattis  la diable de coupe qui, du reste, tait un ouvrage de
fortification fort agrable.

Je courus au cavalier, qui n'avait reu qu'une foulure assez forte au
genou; le cavalier tait Hasth'y. Voil de quelle faon je fis sa
connaissance.

Depuis ce temps, Hasth'y et moi nous devnmes insparables; nous
faisions des armes ensemble, nous tirions  la cible, nous ne bougions
du mange et des maisons de jeu; aux combats, nous tions de moiti dans
les paris; et, comme il tait grand connaisseur, il m'apprit  connatre
les _ergots_ de la bonne espce; aussi j'eus bientt, grce  lui, un
des meilleurs perchoirs de coqs de Grenade qui ft dans tout Cadix.

J'oubliais une des raisons qui contribuait encore  m'attacher 
Hasth'y; c'est que j'tais l'amant de sa fille Tintilla, qui, disait-il,
tait veuve d'un contrebandier.

De dire si elle tait veuve d'un ou de plusieurs contrebandiers, ce
serait fort dlicat, mais, ce qui est bien vrai, c'est qu'elle tait
veuve.

Mais une veuve de vingt ans au plus, une vraie Bohme, jaune comme un
citron, souple comme l'osier, lascive comme une fauvette, avec des yeux
plus grands que sa bouche et aussi noirs que ses dents taient blanches,
que ses lvres taient rouges, que ses joues taient ples; puis, des
cheveux qui tranaient  terre, et un pied si court... qu'elle en
enfermait la longueur dans sa petite main. Seulement, ce qu'il y aurait
eu de fcheux pour un autre, mais cela m'tait fort gal  moi, c'est
que mes camarades de la frgate trouvaient que Tintilla se mettait
toujours d'une faon ridicule et extravagante: c'taient en effet des
robes courtes et dcolletes  damner un clrigo, des couleurs
horriblement tranchantes, par exemple, un monillo rouge et une jupe
bleue, ou un monillo vert et une jupe jaune; et puis, elle s'attifait
dans les cheveux un tas d'oripeaux d'or et d'argent, portait des bagues
 tous les doigts, des chanes en profusion: enfin la mise de Tintilla
tait ridicule au dernier point; mais je ne sais pas comment diable cela
se faisait, moi je la trouvais charmante ainsi.

Et son caractre!... Ah! quel caractre! ttue comme mon cheval _Frasco_
avant sa conversion, insolente, vaniteuse, gourmande, colre... et
jalouse!... si jalouse, que, me voyant une fois faire des oeillades
avec une belle snora du quartier Saint-Jean, elle tira tout
doucettement son petit couteau qu'elle cachait dans sa gorge, et, sans
me quitter le bras, me fit sournoisement une bonne entaille dans le
ct.

Encore une fois, oui, je l'avouerai, Tintilla tait horriblement mal
leve, impudente, honte; mais, je le rpte, je la trouvais charmante
ainsi.

Et puis, il ne faut pas croire non plus que Tintilla n'et que des
dfauts, elle possdait aussi des qualits, et de prcieuses
qualits.....

D'abord elle dansait la Tuanchega dans la perfection... Vive Dieu! oui,
elle la dansait, et si bien, qu'elle et fait tinceler les yeux ternes
d'un mort;... et moi, qui n'avais que seize ans, jugez donc! Et puis
Tintilla savait encore une foule de bolros si drles, si amoureux,
qu'elle accompagnait sur sa guitare ou avec ses castagnettes, d'une
faon tellement folle, gentille et libertine, que j'tais fou, mais fou
 lier, de _Tintilla_ la Bohme.

Et puis hardie  cheval! il fallait voir! tirant le pistolet presque
aussi bien que son pre.

Et puis enfin, par-dessus tout... mais malheureusement on ne peut pas
dire ces choses l... toujours est-il que j'en tais furieusement
pris.

Si pris qu'un jour elle voulut me forcer  l'accompagner sur l'Alaneda,
par un beau dimanche de juin, quand tout Cadix tait dehors, elle dans
son damn costume de Bohme de toutes les couleurs, et moi en grand
uniforme; je cdai  son caprice, et j'y gagnai trois jours d'arrts,
que notre vieil animal de capitaine de frgate m'infligea avec la joie
la plus hargneuse, la plus maligne du monde.

Pourtant je gagnai aussi  cette liaison de devenir un des officiers les
plus assidus  leur service. Car j'avais une telle frayeur des arrts,
et un tel apptit de la terre, que j'tonnais tout le monde par mon zle
et mon exactitude. Je vcus ainsi trois mois, au grand scandale des
honntes gens et de mon banquier, qui ne cessait de me rpter: Vous ne
quittez pas les courses de taureaux, les combats de coqs, les salles
d'armes et les acadmies; vous vous tes engou d'une franche catin,
passez-moi le terme, et de monsieur son pre, qui vit  vos crochets; au
lieu de frquenter la bonne compagnie, o vous seriez si bien plac, o
vous trouveriez des plaisirs dcents, etc.

A cela, moi je rpondais avec une navet d'enfant: Je n'aime pas les
plaisirs dcents; en fait de bonheur, personne n'est meilleur juge que
soi-mme: je me trouve bien comme cela, et j'y reste. Le fait est que
j'tais extrmement heureux, seulement je maigrissais  la vue, quoique
je mangeasse avec emportement.

Mais j'oubliais de dire de quelle faon mon ami Hasth'y dompta mon
cheval Frasco: les caveons, les entraves, les coups, les mors 
bascule,  crocs,  lame, ne faisant rien sur ce caractre sauvage et
opinitre..., Hasth'y me conseilla de priver Frasco de sommeil.

Pour ce faire, je le faisais attacher trs-court  son rtelier par une
forte chane de fer, et mon palefrenier se relevait avec un autre de mes
gens, pendant la nuit, pour lui faire entendre un roulement continuel de
tambour. Au bout de cinq jours de ce rgime, je montai _Frasco_ et le
trouvai souple comme un gant.

Vous m'avouerez que ce sont l de ces sortes de services qu'on n'oublie
pas. Aussi mon intimit avec Hasth'y se resserra-t-elle. Je lui prtais
de l'argent qu'il ne me rendait pas, ce dont j'tais ravi, car sans
connatre alors beaucoup les hommes, je devinais par instinct que les
obligations de ce genre, qu'il contractait avec moi, devaient le rendre
plus indulgent sur ma liaison avec sa fille.

Ce n'est pas que le digne homme ft gnant. Mon Dieu non! la chambre de
Tintilla tait fort loigne de la sienne et les fentres donnaient sur
le rempart; tous les soirs je sortais  dix heures par la porte et je
rentrais par la fentre; les convenances taient donc parfaitement
gardes, et la rputation de la veuve du contrebandier ne courait aucun
risque.

Une seule chose m'intriguait assez dans les commencements, c'est que mon
excellent ami ne me parlait jamais de madame Hasth'y. De cela j'augurai
assez sagement que des chagrins de famille avaient d profondment
ulcrer le coeur du pre de Tintilla, qui, spar d'une coupable
pouse, mettait toute sa joie, tout son avenir dans sa fille.

Ou bien qu'Hasth'y n'tait pas plus veuf que sa fille n'tait veuve et
que Tintilla tait btarde.

Aprs tout, qu'est-ce que cela me faisait  moi? je n'tais ni maire, ni
cur; aussi, jamais je ne fis  ce sujet la moindre question qui et pu
embarrasser mon ami.

Du reste, Hasth'y tait fort amusant  entendre, et nous passions, ma
foi, des soires fort pleines, sa fille et moi, en fumant et buvant de
l'agria glace,  l'couter parler de ses aventures; car il avait fait,
disait-il, par-ci par-l, un peu de guerre dans les gurillas, et un peu
de contrebande avec monsieur son gendre. Or cette vie de partisan ne
manque ni de posie, ni d'tranget; vivre dans les montagnes au bord du
torrent; franchir des prcipices en s'accrochant  une corde, tout cela
nous paraissait charmant  nous deux: aussi nous brodions sur ce thme
les plus beaux romans qu'on puisse imaginer.

J'tais donc fort heureux, point jaloux du tout, surtout depuis que
Tintilla m'avait sacrifi les assiduits d'un certain colosse appel
Matteo Torreados, fort en vogue, qu'elle paraissait accueillir avec
assez de coquetterie; aussi rien ne semblait-il devoir troubler mon
heureuse existence. Un jour pourtant que j'entrais chez Hasth'y, je
rencontrai sous le ptis un grand homme scrupuleusement envelopp dans
un manteau brun, qui sortait de chez mon ami.

Quoique son chapeau ft enfonc sur ses yeux et que sa cape ft releve
jusqu' son nez, je vis assez sa figure rude et brune pour tre
convaincu que je ne l'avais jamais rencontr chez le pre de Tintilla.

L'homme au manteau se rangea pour me laisser passer, et j'entrai avec un
cruel pressentiment, qui, je ne sais pourquoi, se rattachait  la visite
de cet inconnu. En effet, je trouvai Tintilla toute rveuse, et Hasth'y
profondment proccup.--Nous quittons Cadix pour une quinzaine, me
dit cet excellent homme; Tintilla, elle, ne me dit rien; seulement elle
me regarda d'une certaine faon que je connaissais bien, ce qui fit que
je me promis de ne pas quitter Tintilla, quoiqu'il pt m'arriver.--Et
o allez-vous donc, lui dis-je?--Oh! vous tes bien curieux, seigneur
Arthur.--Je puis bien tre curieux de savoir o vous allez..., lui
dis-je, puisque je veux aller avec vous.--Avec nous! rpta-t-il avec
les marques du plus profond tonnement, avec nous!... Tintilla, dit-il 
sa fille, d'un air si stupfait qu'il en tait comique.--Et pourquoi
pas? dit Tintilla.--Pourquoi pas? lui dis-je  mon tour.--Pourquoi pas?
reprit Hasth'y... Allons donc! tu es folle, enfant.--Non, je ne suis pas
folle; s'il le veut, il peut venir. Puis elle parla assez longtemps 
l'oreille de son pre, qui finit par dire: Si tu promets cela,  la
bonne heure! Eh bien, seigneur Arthur, nous allons visiter... visiter un
de nos parents dans les montagnes de la Ronda.--Et vous y allez seul?
lui dis-je.--Seul avec Tintilla.--Pour quinze jours?--Pour quinze
jours.--Je pars avec vous.--Et votre frgate? me dit Tintilla.--Ma
frgate!... Eh bien elle m'attendra, je m'en moque, le service du roi
m'ennuie. Si  mon retour ils me donnent des arrts pour trop longtemps,
je me fais bourgeois.

Je fus largement pay de ce sublime dvoment par un coup d'oeil de
Tintilla. Le soir de ce jour, cet animal de capitaine de frgate que
j'ai dit, me fit appeler au moment o je me disposais  descendre 
terre.--Vous allez  terre, Monsieur?--Oui, capitaine.--J'y consens,
mais soyez ici avant la retraite.--Pourquoi cela, capitaine, avant la
retraite? Ne puis-je pas rester la nuit  terre? Mon tour de garde n'est
que dans deux jours.--Il n'y a pas d'explications  vous donner, _on
sait vos allures, Monsieur_; et puisque vous voulez  toute force
ruiner votre sant et votre bourse, il est du devoir de vos suprieurs
de mettre ordre  vos dbordements.--Cela suffit, capitaine, dis-je d'un
air sournois, et riant sous cape de la figure qu'il ferait en ne me
revoyant ni le lendemain, ni le surlendemain, ni... ni... etc. J'arrivai
chez Tintilla lger comme un oiseau, et comme je n'avais emport du bord
que du linge et de l'argent, je trouvai chez Hasth'y une surprise fort
agrable que m'avait mnage sa fille... C'tait un costume de _majo_
complet fait  ma taille. Ce costume tait de couleur brune, avec des
broderies et galons de soie noire sur toutes les coutures; rien n'y
manquait, depuis le chapeau jusqu'aux grandes gutres de cuir de Sville
brodes de soie de mille couleurs, et garnies de larges perons d'acier
brillant qui rappelaient ceux des chevaliers du moyen-ge.

Tintilla voulut me coiffer  la bohme; elle releva mes cheveux que je
portais fort longs et les noua par derrire, ce qui faisait  peu prs
une coiffure  la chinoise; puis elle m'attacha sur la tte un grand
mouchoir de soie rouge dont les bouts flottaient sur mes paules, et me
coiffa ensuite d'un chapeau tout plat et  larges bords.

Ma veste brune tait double de satin cerise comme l'charpe, et orne
de deux gros rseaux de soie noire  franges, qui faisaient des espces
d'paulettes; le gilet tait de satin noir, et garni, ainsi que la
veste, d'une multitude de petits boutons d'or; la culotte courte de
tricot brun avait aussi une range de ces petits boutons d'or, qui
couraient tout le long de la cuisse sur un large galon de soie noire qui
s'arrtait au-dessus des gutres. Vtu de la sorte, et mont sur Frasco,
quip  la moresque, ayant  mon ct ma carabine et un long poignard
de marine pass dans ma ceinture, j'tais mconnaissable. Tintilla,
hardiment place sur un fort beau cheval rouan, tait habille en femme
et avait un costume tout pareil au mien.

Enfin Hasth'y, vtu d'un costume de mme faon que le ntre, mais de
couleur noire, maniait avec une habilet rare un petit cheval pie, qui
m'avait bien l'air de venir de Tunis.

Ce fut donc par un beau clair de lune, par le temps le plus dlicieux du
monde, au bout de la mer qui mourait sur la grve, que nous sortmes de
Cadix, Tintilla, son pre et moi, bien monts, bien arms, bien
envelopps dans nos manteaux et fumant nos cigarritos (car Tintilla
fumait aussi son petit papelito, la vraie Bohme qu'elle tait!). Nos
cigarritos, dont l'odeur suave se mariait merveilleusement  la senteur
forte et aromatique que les bruyres espagnoles exhalent pendant ces
belles nuits, si douces et calmes. Nous avions pour toute suite un vieux
ngre, perch sur une grande mule blanche, qui faisait firement sonner
ses sonnettes.

Nous devions marcher toute la nuit pour viter la grande chaleur du
jour, et nous arrter seulement  Xrs, o Hasth'y _avait_, disait-il,
_une visite  faire_.




CHAPITRE II.


En arrivant  Xrs, nous allmes loger chez le seigneur Juan Dulce,
l'hte que Hasth'y y avait  visiter.

Juan Dulce demeurait tout au bout de la ville, prs de la Chartreuse; sa
maison, isole, paraissait vaste et commode.

Il vint  notre rencontre, et je n'oublierai jamais sa belle et
respectable figure. Comme sa haute taille tait un peu vote par l'ge,
il s'appuyait sur un des btons  crosse appels cachiporra; ses grands
cheveux blancs et brillants comme de l'argent, s'chappaient d'une
rsille noire qui couvrait sa tte, et jamais gentilhomme espagnol
n'avait t plus noblement drap sous les longs plis d'un vaste manteau
brun.

Sans mme s'informer de mon nom, le bon vieillard m'accueillit avec une
cordialit expansive qui m'aurait touch jusqu'aux larmes, s'il ne
m'avait pas paru un peu ivre. Quoiqu'il en et, il nous prvint que le
dner nous attendait, un simple puchero, dit-il avec une feinte et
orgueilleuse modestie.

Tintilla disparut et revint bientt vtue de ses habits de femme.

Le dner fut parfait. L'olla podrida, pice  vous brler le palais; le
guspacho, frais  vous donner le frisson; le vin de Xrs, je n'en dis
rien; quant au vin de Catalogne, il sentait la peau de bouc  ce point
de vous faire croire qu'on aspirait la vapeur d'une chvrerie; en un
mot, tout tait dlicieux.

Au dessert un ngre apporta un flacon de muscatelle, des cigares, un
brazero, et se retira. Alors Juan Dulce dit  mon ami Hasth'y: Ah a,
maintenant que nous sommes seuls, compre, parlons de notre affaire.

A ces mots, Hasth'y fit un signe  Tintilla, qui, sans plus de
crmonie, se leva de table, alluma un cigare, qu'elle passa de ses
lvres aux miennes, prit un cigarrito pour elle, et me dit: Querido,
viens-tu te promener?--Pourquoi s'en vont-ils? dit le bon vieillard en
vidant d'un air capable son grand verre rempli de muscatelle. Corps de
Christ, pourquoi s'en vont-ils, mon compre? est-ce que ta fille et son
amant ne sont pas de l'escorte?

Avant que j'aie pu entendre la rponse du pre de Tintilla, elle m'avait
entran, sans aucune rsistance de ma part, je l'avoue, dans un grand
jardin tout couvert de berceaux de vigne qui avaient pour supports des
palmiers et des orangers. Sous ces berceaux pars et presque
impntrables aux rayons du soleil, s'tendait un gazon touffu, sur
lequel le prvoyant et sensuel Juan Dulce avait dispos plusieurs bons
carreaux bien moelleux et bon nombre de nattes de Lima, afin qu'on pt
s'asseoir  l'ombre sans craindre la fracheur qui pouvait rsulter du
voisinage d'un grand bassin  cascades dont l'eau filtrait quelque peu
sous les hautes herbes si touffues.

C'tait, pardieu, un sjour charmant que la retraite de Juan Dulce, et
ces sombres votes de verdure me paraissaient surtout faites exprs pour
passer mon aprs-dne, couch mollement sur le dos, en fumant mon
cigare et en entendant chanter ma matresse. Aussi dis-je  Tintilla:
Chante-moi quelque chose; mais avant, explique-moi donc de quelle
diable d'escorte veut parler ce vieux bonhomme qui a de si bon vin, et
qui se le prouve  lui-mme avec tant de complaisance?

--Une escorte! Querido mio... que je sois damne si je sais ce que tu
veux dire.

--Pardieu! je le sais moi, car j'ai bien entendu Juan Dulce demander 
Hasth'y: Est-ce que ta fille et son amant ne sont pas de l'escorte? Or,
la fille d'Hasth'y, c'est toi, et ton amant, c'est  peu prs moi, je
suppose.

--Tu es fou, coeur de diable, dit Tintilla en riant et en m'embrassant
comme une folle. Tiens, Querido, laisse-moi t'arranger ce carreau sous
ta tte, cet autre sous tes paules, celui-ci sous ton bras, allons,
tendez-vous bien, mon sultan, et pendant que vous fumerez, moi je vous
chanterai, pour vous endormir, les Trois Baisers de la Bohmienne, tu
sais, Querido? Justement voici la guitare du vieux bonhomme.

--Non, non, par le diable!... ne chante pas cela si tu veux m'endormir,
entends-tu, Tintilla? m'criai-je en me levant  demi.

Mais la damne fille pinait dj les cordes de la guitare et prludait
par des cadences perles, qu'elle laissait tomber d'une voix suave et
argentine qui faisait tout vibrer en moi.

--Encore une fois, pas cela, Tintilla! m'criai-je d'un air suppliant.

--Tu m'entendras, me dit l'entte; et, se penchant sur moi, elle me
donna un long baiser qui me rendit incapable de la contredire, et je
retombai rsign sur les carreaux de Juan Dulce.

Sur ma foi, je vivrais mille ans que je me souviendrais toujours de la
figure et de la pose de Tintilla pendant qu'elle chantait, que je
n'oublierais ni les accents, ni les modulations de sa voix, ni la
senteur balsamique des palmiers, ni la faon bizarre et coquette dont la
Bohme tait claire; le soleil,  son dclin, jetait ses chauds et
derniers rayons sur le berceau de vigne qui nous abritait; et, par un
admirable caprice de la lumire, un de ces rayons passant  travers
quelques feuilles moins serres, tombait d'aplomb sur la figure ple et
jaune de Tintilla, qu'il couvrait d'une clart vermeille.

Oh! qui la peindrait ainsi ferait un ravissant tableau! Assise  la
mauresque sur un carreau, une jambe plie sous elle et l'autre tendue,
et cette autre, chausse d'un bas carlate  coins noirs, relevant un
peu son jupon jaune bien drap qui se dcoupait sur son corsage rouge
tout broch d'or.

Mais qui pourrait peindre ses doigts fins et longs voltigeant sur la
guitare, ses cheveux noirs tresss de rubans incarnats? Qui peindrait
cette figure si mobile et si anime, brusquement claire par un rayon
qui semblait la dorer, et la faisait resplendir sur le fond noir et
sombre du feuillage?

Et tout au bout du jardin, cette cascade transparente que le soleil
faisait reluire comme un globe de cristal lumineux! et cette chaleur
nervante qui rend la mollesse si voluptueuse!..... qui peindrait
cela?..... Et ce silence..... interrompu seulement par les chants de
Tintilla! et le murmure de la cascade qui voilait lgrement la voix de
la Bohmienne, et lui donnait un charme indicible et comparable  celui
que prte la vapeur  un paysage! Encore une fois, qui rendrait
dignement ce tableau?

Et moi, je voyais cela, vrai, rel, avec une imagination de feu; je
voyais cela, j'entendais cela  demi-couch, ayant encore la tte
exalte par la chaleur et la fume. Je me disais: j'ai seize ans, je
suis jeune, libre, riche et fort..... Cette femme est  moi..... Rien au
monde ne peut empcher qu'elle soit  moi!--Oh! alors j'prouvai une de
ces plnitudes de bonheur et de bien-tre, une de ces dilatations de
coeur qui, plus tard, font prendre en grande piti ces creuses
rveries de gloire et de renomme; car il me semble que la gloire ne
peut et ne doit jamais donner une sensation plus profondment dlicieuse
que celle que j'prouvais alors.

Pour m'achever, c'est le bolro suivant que j'entendais chanter avec une
expression d'amour et de volupt irritante impossible  rendre, et qui
empruntait un nouveau charme du lieu, de la solitude, du soleil
couchant, que sais-je, moi? et puis cela chant en andalous avec la
prononciation gutturale et sonore des Arabes; encore une fois, c'est
impossible  peindre.

Voici le bolro:

LES TROIS BAISERS DE LA BOHMIENNE.

Shispa'y a vingt ans, et  vingt ans Shispa'y n'a pas d'amant; si
Shispa'y tait laide, je vous dirais: Plaignez Shispa'y. Mais Shispa'y
n'est pas laide; au contraire, Shispa'y est belle, et si belle, que
lorsqu'elle se baigne dans l'Irmack avec ses compagnes, toutes la
regardent d'un air de haine et d'envie. Mais  quoi te sert ta beaut,
Shispa'y? Le Juif a aussi de beaux sequins luisants qu'il cache, qui ne
servent  personne, et dont lui-mme ignore la valeur, puisqu'il s'est
refus tous les plaisirs qu'on se procure avec la richesse.

Le Juif est bien riche, Shispa'y, et pourtant un pauvre esclave
haletant, manquant de tout, viendrait  genoux, les mains jointes, lui
dire: Seigneur, donnez-moi une piastre, que le Juif lui donnera plutt
un coup de kanghiar qu'une piastre; tu fais comme le Juif, Shispa'y, qui
peut tout avoir et se prive de tout parce qu'il ne connat rien. Mais
sais-tu ce qui lui est arriv au Juif?--Je vais te le dire, Shispa'y.

Une nuit, des klephtes, qui lui voulaient plus de bien que de mal, sont
entrs dans sa maison pendant qu'il dormait, et l'ont doucement garrott
avec leurs belles ceintures de soie ouvrage.

Et puis ils ont commenc  prendre les sequins du Juif, non pour les
voler par Mahom, mais pour lui acheter du bon vin de Chiraz et du bon
miel d'Eschil, et des torches de gomme d'olivier qui sentent si bon; et
ils ont apport tout cela dans la maison du juif; entends-tu, Shispa'y?

Et les klephtes lui ont dit avec de grandes menaces:--Toi qui n'as
jamais bu que de l'eau froide et insipide de l'Irmack, bois ce vin de
Chiraz;

Toi qui n'as jamais senti que l'odeur mauvaise de tes vieux murs, sens
les parfums de cette gomme embaume;

Toi qui n'as jamais mis sous ta dent que du mas cuit sous la cendre,
gote ce miel ml d'ambre et de raisin de Corinthe.

Et quand le Juif a eu got de tout cela, les bons klephtes se sont en
alls sans emporter seulement un talek, Shispa'y.

De sorte que le Juif trouvant le chiraz meilleur que l'eau, le miel
meilleur que le mas, et la senteur de la gomme d'olive meilleure que
l'odeur de sa masure, employa dsormais ses sequins  acheter du chiraz,
du miel et de la gomme d'olivier, et devint aussi prodigue qu'il avait
t avare.

Voil ce qui arriva au Juif, Shispa'y. Maintenant coute ce qui
t'arrivera  toi, Shispa'y, coute, car je sais l'avenir; je suis
Bohme.--Et la Bohme prit la main de Shispa'y et lui dit...

Mais voil que mes souvenirs m'entranent un peu trop loin; car il faut
laisser ignorer la fin de ce bolro, qui est en vrit d'une navet un
peu crue et tant soit peu biblique.

Tintilla, qui n'avait pas  garder avec moi les mmes mnagements, la
chanta jusqu'au bout; non pas tout  fait, car je l'interrompis avant la
fin du jour... pour lui demander, je crois, si les petits pois
fleurissaient en avril.

Aprs cette sotte et intempestive question, je m'endormis d'un profond
sommeil.

Quand je m'veillai, il tait nuit close, et je pouvais voir les toiles
scintiller  travers les feuilles de vigne qui se balanaient sur ma
tte; j'allongeai les bras, et je m'aperus qu'une main charitable
m'avait soigneusement couvert de mon manteau.

A ce moment, j'entendis marcher prs de moi.--Qui va l?--C'est moi,
Querido, rpondit Tintilla. Allons, vite  cheval! il est tard; mon pre
est dj parti. Nous le rejoindrons.

--Pourquoi diable ne nous a-t-il pas attendus? lui dis-je avec
tonnement.

--Parce qu'il a de l'argent  remettre  un escribano de la rue Ancha,
et qu'il ne veut pas te faire attendre  la porte de cet ne en robe.

La raison n'tant pas absolument mauvaise, je m'en contentai; et nous
allmes avec Tintilla, qui avait repris ses habits d'homme, chercher nos
chevaux que le vieux ngre tenait par la bride.

--Ah! a, dis-je  Tintilla, o sont les gens de Juan Dulce, que je
leur donne ma bienvenue?

--Ils sont couchs... partons, partons, reprit-elle avec vivacit.

--Et leur matre?...

--Aussi couch... Mais  cheval!  cheval!....

Ceci me paraissait assez bizarre; pourtant je sautai en selle, avec
l'abngation insouciante qui alors surtout me caractrisait.

Il fallait que Tintilla ft alors bien presse de sortir de la maison du
respectable Juan Dulce, car, au lieu d'ordonner au ngre d'ouvrir une
espce de claire-voie de quatre pieds de haut qui servait de porte au
jardin, elle fit intrpidement franchir cette barre  son cheval. Je la
suivis, car Frasco sautait comme un cerf; et la grande mule blanche,
encourage par cet exemple, nous imita, malgr les cris et les
injonctions contraires du vieux ngre, qui jetait des cris de paon.

Nous prmes une ruelle qui nous conduisit sur la route o nous devions
retrouver Hasth'y. Tintilla ne me disait mot; et, comme nos chevaux
taient lancs  fond de train, nous n'entendions que le branle sonore
et rgulier du galop qui retentissait sur ce sol ferme et battu et au
loin derrire nous, les sonnettes de la grande mule blanche.

Pour la premire fois, ce qui paratra bizarre peut-tre, je me
demandais o diable j'allais ainsi. Je commenai  trouver la conduite
d'Hasth'y assez mystrieuse, et la demande de Juan Dulce  propos de
l'escorte me vint  la pense.

Aprs tout, me dis-je, je suis bien arm, bien mont; y compris le
diable, je ne crains  peu prs rien; voyons donc jusqu'au bout.

--Pardieu! dis-je  Tintilla, ton pre n'avait pas, je le vois, dix
mille piastres  compter  l'escribano, car il a pris une furieuse
avance sur nous.--Je suis sre qu'il nous attend  la Tienda, qui est au
bas de la montagne, dit Tintilla; nous y voici bientt.

En effet, deux minutes aprs, nous apermes, car la nuit tait claire
et la lune pleine, nous apermes les murs blancs d'une htellerie.
Tintilla mit son cheval au pas, et je ralentis aussi l'allure de Frasco.

--Ecoute... coute, Querido, me dit tout  coup la Bohme en arrtant
son cheval et prenant la rne du mien pour l'arrter aussi, coute.

Nous coutmes, et nous entendmes le bruit assez loign des clochettes
de plusieurs mulets et le roulement sourd d'une voiture.

Ce sont eux, dit vivement Tintilla en partant comme un trait.--Ah a!
mille tonnerres,  la fin, qui, eux? criai-je avec colre  Tintilla,
en la suivant de prs.

Mais elle ne m'entendit pas, ou ne voulut pas m'entendre, et j'allais
arrter son cheval de force, lorsqu' vingt pas,  un dtour que faisait
la route, nous vmes devant nous une voiture attele de quatre mules; 
l'une des portires se tenait Hasth'y, qui se dandinait sur son cheval
en sifflant un air de fandango;  l'autre portire tait l'homme au
manteau que j'avais rencontr chez Hasth'y le jour o il m'apprit son
dpart. Je le reconnus bien.

Le cocher qui conduisait la voiture chantait aussi un de ces airs
monotones particuliers aux muletiers d'Andalousie; la voiture, dont les
stores taient baisss, allait au pas, car la cte tait longue et
rapide.

Fort tonn de tout ceci, et voulant savoir  quoi m'en tenir, je
poussai mon cheval prs de celui d'Hasth'y, et je lui dis d'un air
assez sec:

--Ah a, mon cher, voil donc l'escorte dont ce vieil ivrogne de Juan
Dulce vous parlait tantt, je veux savoir, et  l'instant, ce que cela
signifie, ou je m'en retourne...

--Chacun son got, me rpondit Hasth'y d'un air froid et railleur que je
ne lui connaissais pas encore. L'ge m'a calm, mais j'tais alors d'une
violence pouvantable. Cette rponse me mit hors de moi, et, lui
saisissant le bras avec force:

--Ce n'est pas rpondre, Monsieur... m'criai-je. Pardieu je saurai 
quoi m'en tenir sur le rle qu'on me fait jouer ici, ou vous n'avancerez
pas; et je mis mon cheval en travers du sien.

Aux premiers mots de notre dispute, l'autre homme  manteau avait dit
tranquillement  Hasth'y, entre deux bouffes de tabac: Matre, quand
il faudra debarigare el mosu (ce qui peut  peu prs se traduire par ces
mots: ventrer le jeune homme), je suis l.

Tintilla vint mler sa voix glapissante aux ntres, et gourmanda son
pre, dont le calme et le sang-froid me faisaient bouillir le sang; car
au lieu de tourner bride et de regagner Xrs comme j'aurais d le
faire, je m'emportais, je criais avec une fureur telle que je rveillai
sans doute les gens qui taient dans la voiture, puisque j'entendis une
voix de femme pousser un cri d'effroi, en disant en franais: Ces
brigands se disputent entre eux... il vont nous assassiner....

Vous tes une folle, avait rpondu dans la mme langue une voix d'oncle
ou de mari. A ce cri de femme, moi et Tintilla restmes stupfaits.

Par les mille plaies du Christ, il y a donc une femme l-dedans, cria la
Bohmienne avec une expression indfinissable de colre, de crainte et
de jalousie... Pourquoi ne me l'avoir pas dit.

Et elle regardait son pre et moi d'un air presque froce.

--Parce que je n'en savais rien moi-mme, dit Hasth'y; mais ne me rompez
pas la tte davantage de ceci. Il y a un moyen bien simple de terminer
tout cela; que ce gentilhomme s'en retourne  Xrs, demain au soir il
sera  Cadix, et, sur mon me, il fera mieux que de nous suivre, et
qu'il me croie, car c'est un ami qui lui donne ce conseil.

--Et moi je lui dfends de partir, reprit Tintilla d'un air arrogant.

--Et moi je reste, ajoutai-je en pensant aux dangers que pouvait courir
cette pauvre Franaise qui tait si mal entoure.

Tintilla, voyant dans ma rsolution un acquiescement  sa volont,
voulut me prendre la main pour m'en remercier; je la repoussai: je ne
sais pourquoi ds ce moment elle me dgota et me devint insupportable.

Le calme se rtablit peu  peu, et je me mis  marcher seul derrire la
voiture, et l'examinai d'un oeil curieux. C'tait une grande berline;
sur un des panneaux il y avait une couronne de comte que surmontait un
chiffre. Ce qui me paraissait singulier, c'tait de ne voir aucun
domestique sur les siges qui paraissaient disposs pourtant pour
recevoir les gens; j'tais occup de ces penses, lorsque l'homme au
manteau partit au grand trot et disparut derrire le versant de la
montagne.

Fort alarm de ce mange, j'armai silencieusement ma carabine, qui
reposait dans un porte-crosse, comme un fusil  la chasse, et
j'attendis. Dix minutes aprs, il revint tranquillement dire  Hasth'y:
Les ladrones (les voleurs).

Je suis dans un coupe-gorge, pensai-je; mais je vendrai cher ma vie et
celle de cette femme qui est l-dedans, mais ma premire balle sera pour
Tintilla, qui m'a conduit ici.

En effet, une vingtaine d'hommes, dont quelques-uns taient  cheval,
parurent sortir comme par enchantement de toutes les crevasses des
rochers qui bordaient la route, mais sans cris, sans dsordre; tous
taient fort calmes et fort poss. Le cocher arrta ses mules de
lui-mme, et l'homme qui paraissait commander la bande s'approcha
d'Hasth'y.

Celui qui s'tait avanc  sa rencontre lui montra je ne sais en vrit
quel talisman; car  l'instant qu'il l'eut vu, le chef donna son indigne
main  Hasth'y, et lui dit: Allez avec Dieu, mon compre.

Que les saints vous protgent, messeigneurs! dit  son tour Hasth'y.

Et la voiture reprenant le trot, nous laissmes derrire nous cette
mauvaise compagnie, dont nous venions d'tre dlivrs d'une si
miraculeuse faon.




CHAPITRE III.


J'avais t si fort tonn de la singulire et tranquille retraite des
voleurs, qu'au bout d'un quart-d'heure seulement, je m'approchai de
Tintilla afin de savoir le mot de cette nigme.

La Bohmienne paraissait rveuse et absorbe, et je fus forc de la
secouer assez rudement par le bras pour en obtenir une rponse.

Tintilla, lui dis-je, que signifie tout cela? quels sont ces hommes, et
de quelle diabolique influence peut user votre pre pour les obliger 
nous laisser causer ainsi librement?

--Ce que cela signifie, reprit la Bohmienne avec exaltation... ce que
cela signifie? C'est que tout  l'heure je te disais de rester, et que
maintenant je veux que tu partes, entends-tu... je le veux.

Et sa main me serrait le poignet d'une assez vigoureuse faon.

--Quant  cela, lui rpondis-je, a ne sera pas, car je reste... Oui je
reste... Ainsi te ta main de dessus mon bras, car tu t'abmes les
ongles, et voil tout.

--Et moi je te dis que tu partiras, reprit la bohmienne; et pour t'y
dcider, s'il le faut, je partirai avec toi cette nuit-mme: nous
retournerons  Cadix; mon pre nous joindra plus tard..... Je suis sre
de son consentement.

--Merci, ma chre, de votre offre; mais encore une fois je resterai,
lui dis-je d'un ton ferme qui annonait une volont qu'elle savait bien
tre inbranlable.

--Mais par Mahomet, tu ignores donc qui je suis, quel est mon pre, quel
est son mtier?

--Je m'en doute, et c'est pour cela que je reste.

--Ah! tu le sais, corps de Christ, tu sais que mon pre est un des chefs
de la bande de los ladrones de Contrato[A], des voleurs  l'amiable qui
ranonnent les voyageurs, et leur fait payer quelquefois cher, par
Mahomet, les sauf-conduits qu'elle accorde! Sais-tu aussi que si les
gardes de ronde nous surprenaient, nous serions tus sur la place... le
sais-tu..... et par la bande de mon pre? Il serait beau de voir un
officier du roi de France pendu comme complice d'une bande de voleurs et
d'assassins bohmiens. Maintenant tu sais tout..... mprise-moi,
chasse-moi comme une voleuse, je le souffrirai, mais va-t'en; emmne-moi
comme esclave, je te suivrai..., ordonne-moi de rester ici, je resterai;
mais, par Mahomet, va-t'en..... par piti, va-t'en... Et la bohmienne,
quittant les rnes de son cheval, me prenant le bras de ses deux mains,
me suppliait avec les plus vives instances.

[A] Il existait  Cadix et  Xrs, en 1822, une singulire espce de
compagnie d'assurance, pour ainsi dire tolre par la police; les
voleurs  l'amiable, comme on les appelle, moyennant une prime assez
forte, donnaient des sauf-conduits pour traverser l'Andalousie jusqu'
Sville, et mettaient ainsi les voyageurs  peu prs  l'abri des
violences et des rapines de deux ou trois bandes sans doute organises
par la compagnie, et qui rendaient alors cette route extrmement
dangereuse. En 1823, je crois, les corts firent arrter et juger les
assureurs, qui furent envoys aux galres ou pendus; mais les routes
n'en furent pas plus sres; au contraire, car les mesures d'une police
inhabile ne donnrent pas mme aux voyageurs l'espce de garantie que
leur offrait la compagnie des voleurs  l'amiable.

Je compris parfaitement. Ce peu de mots m'expliqua le paisible
far-niente d'Hasth'y, et le mystre de l'escorte du vnrable Juan
Dulce, qui tait probablement le digne chef de la compagnie d'assurance
de Xrs. On conoit que la nature de ces rvlations augmenta encore la
rsolution o j'tais de ne pas abandonner ma compatriote  la merci de
mes amis intimes, car je n'avais pas la moindre foi, je l'avoue, et
j'avais tort, dans la promesse jure de leur aide et protection aux
voyageurs qui s'abandonnent  eux. Je rpondis donc  Tintilla, qui,
sans doute, comptait beaucoup sur l'effet de cette dclaration:

J'ai l deux balles dans ma carabine que tu mriterais bien de recevoir
dans la tte, ma bien-aime, pour t'apprendre  ne plus entraner un
jeune homme confiant dans un pige aussi abominable. Mais tu as t
franche, et je te pardonne; seulement aie bien soin de ne pas m'adresser
la parole d'ici  Sville, o toi et ton digne pre quitterez sans
doute cette voiture... car ce sera peine perdue.....

--Mais tu restes donc, fils de louve?

--Tu le vois bien.

--Ah! j'en suis bien sre maintenant..... c'est pour faire la cour 
cette femme qui est l dedans que tu restes, dit Tintilla d'une voix
tremblante et touffe par la colre, en montrant la voiture... Eh bien,
par ma mre, si tu as seulement le malheur de la regarder entre les
yeux, je vous tue tous les deux. Tu m'entends, et tu sais si la fille de
mon pre a peur du sang.

--Et moi, je vous assure que vous ne tuerez personne des voyageurs,
fille de mon me, car je rponds sous caution de leur vie ou de leur
argent au seigneur Juan Dulce, dit une voix. C'tait Hasth'y, qui nous
suivait, et s'tait approch de nous sans tre entendu, grce au ton
anim de la conversation que j'entretenais avec sa fille.

--Je vous dis, moi, que je le tuerai s'il regarde cette femme, reprit
Tintilla d'un air froce.

--Vous me comprenez mal, fille chrie de mon coeur, reprit Hasth'y
avec un sang-froid imperturbable; j'ai garanti  ces voyageurs leur vie,
leur argent, et on ne touchera ni  un de leurs cheveux, ni  un de
leurs raux, tant que moi et le compre au manteau noir nous pourrons
tenir un poignard ou une escopette; quant  tuer le seigneur Arthur,
vous aurez tort, fille de mon sang, car il m'a sauv la vie; je lui ai
dj offert de s'en aller, il n'en a rien fait... tant pis pour lui;
j'ai sa parole d'officier de ne rien divulguer de ce qu'il aura vu
pendant notre voyage; si les gardes de ronde nous surprennent, tant pis
pour lui. Quant  ce qui est de regarder ou non la femme qui est
l-dedans, c'est une dispute d'amoureux  laquelle ma gravit de pre me
permet de prendre peu de part, ajouta Hasth'y, de cet air froid et
railleur qui avait la facult de me mettre hors de moi.

--Eh bien donc, toi qui n'es pas assur, tu paieras pour elle! s'cria
Tintilla avec un accent d'horrible mchancet, en donnant une si
furieuse saccade au mors de mon cheval, qu'il se cbra violemment et se
renversa avec moi dans un profond ravin que je ctoyais depuis un quart
d'heure sans y faire attention.

Tout ce que je me rappelle de cet infernal accident, c'est que, lorsque
mon cheval pointa, j'tais pench en avant, de sorte que la boucle de
ttire de la bride me donna un coup si violent au front qu'il
m'tourdit et me fit heureusement tomber avant le cheval, car je me
sentis tourner deux fois sur moi-mme, et un coup sourd et retentissant
qui branla tout en moi, jusqu'aux fibres les plus dlies, me fit
perdre tout--fait connaissance.

Quand je revins  moi il tait grand jour, et j'tais assis sur le
devant d'une voiture qui marchait au pas; les stores taient baisss.

Je me sentais la tte horriblement pesante; j'y portai la main, et je la
trouvai enveloppe d'un bandeau encore imbib d'eau de Cologne.

Nous tions quatre dans cette berline. En face de moi dormait un homme
de cinquante ans; il avait une figure sche et maigre, des cheveux gris,
assez rares, et une grande distinction dans tous les traits; il portait
un ruban de plusieurs ordres nou  la boutonnire d'une grande
redingote de voyage. A ct de moi tait un grand et beau jeune homme de
trente ans au plus, d'une figure pleine de noblesse et de charmes, et
vtu avec autant de soin et de fracheur que s'il n'et pas pass la
nuit en voiture; il ne s'tait pas aperu du mouvement que j'avais fait
en m'veillant, car il attachait un regard fixe et amoureux sur une
jeune femme endormie, place en face de lui,  ct de l'homme aux
cheveux gris.

J'avoue qu' la vue de cette merveilleuse crature j'oubliai et la
blessure que je me sentais  la tte et les contusions dont j'tais
moulu.

Le soleil, dj fort lev, frappait sur les stores de soie cramoisie,
et jetait dans l'intrieur de la voiture une teinte pourpre qui
rpandait autour de nous un dlicieux reflet.

Cette femme endormie paraissait avoir au plus vingt ans, et son joli
visage tait d'une incarnation si dlicate et si transparente, qu'on
voyait de petits rseaux de veines azures courir sur son menton, sous
ses longues paupires fermes et sur les cts de son front blanc et
poli comme du marbre, que de longues boucles de cheveux chtains
laissaient voir par moment.

Un nez digne d'une statue grecque, et deux sourcils bien arqus, et plus
foncs que la chevelure, donnaient un charmant caractre  cette
dlicieuse physionomie.

Un tout petit chapeau de moire bleue  l'anglaise, garni en dedans d'une
ruche de dentelle, je crois, encadrait cette ravissante figure.

Quoique cette femme ft vtue d'une longue et large blouse de couleur
sombre, comme elle tait penche sur un des cts de la voiture, on
devinait la taille la plus gracieuse et la plus svelte.

Une de ses mains tait gante d'un gant de peau de Sude; et l'autre,
d'une blancheur, d'une dlicatesse et d'une beaut merveilleuse, tait
nue et aussi toute veine de bleu.

Mon voisin tenait cette main si mignonne et si potele dans les siennes;
sans doute que cette jolie femme l'avait oublie en s'endormant, car ce
jeune homme la tenait avec amour et respect; sans oser changer sa
position, qui devait tre horriblement gnante, car il avait le bras
presque tendu, mais il avait peur sans doute d'veiller la belle
dormeuse par le plus lger mouvement.

Je ne saurais dire l'atroce sensation de jalousie et d'envie qui vint me
serrer le coeur  la vue de ces deux jeunes gens si beaux et si
distingus. Par instant je leur devinais un amour si dlicat, si
gracieux, si plein de charme et de posie! Je compris tout--coup, avec
une facilit dsesprante, qu'il y avait un autre amour que l'amour
brutal et emport que j'avais prouv pour Tintilla.

Expliquer comment la vue de cette femme fit sur mon me et sur mon
corps une impression aussi rapide et aussi profonde, c'est ce que je
puis  peine comprendre, aujourd'hui que j'ai l'exprience de l'ge;
mais jamais passion plus profonde et plus subite n'a clat dans le
coeur d'un homme ardent.

Les yeux fixes, j'attendais avec une anxit dvorante que cette jeune
femme ouvrt les siens, car j'prouvais le besoin de me dissimuler une
vrit devine malgr moi. Je cherchais  me persuader que ce jeune
homme tait le frre ou le mari de cette femme, ce qui m'et bien
consol et donn quelque espoir.

Enfin, un lger cahot de la voiture fit un peu dvier le bras de mon
voisin, et ce mouvement veilla sans doute la jolie dormeuse, car elle
retira d'abord sa main, puis la posa sur son front, et ouvrit
languissamment les deux plus grands yeux que j'aie vus de ma vie.

Je m'tais brusquement rejet dans mon coin, et, grce au capuchon de
mon manteau que j'avais rabaiss sur mon front, en feignant de dormir,
je pouvais tout voir sans tre vu. Je crois encore ressentir l'angoisse
cruelle que j'prouvai quand j'aperus le regard long et passionn que
cette femme jeta sur son amant, car on ne peut regarder ainsi que son
amant.

Qu'il tait doux, ce charmant, ce dlicieux regard du rveil, qui allait
aussitt, et comme par instinct, chercher le regard d'un ami.

Puis la jolie femme entr'ouvrit sa petite bouche, garnie de dents
admirables, et, par un lger et gracieux pincement de ses lvres, elle
parut envoyer des baisers sans nombre  son amant. Il fallait voir aussi
comme  chaque tressaillement de ses lvres ses beaux yeux se fermaient
 demi, et tout ce qu'ils rvlaient de bonne et tendre passion!

Enfer!... enfer!... chacun de ces coups d'oeil, de ces baisers feints,
m'arrivrent au coeur aigus et acrs; j'eus en vrit un pouvantable
mouvement de rage et de jalousie; j'en vins  regretter que Tintilla
n'et pas tu cette femme.

Et puis je me mettais tellement  har la Bohme que je l'aurais, je
crois, trangle de mes propres mains et le beau jeune homme aussi.

Ma damnation commenait; mort Dieu! elle n'tait pas  bout.

Bientt le jeune homme prit cette jolie main qu'on lui avait laisse,
et, malgr une moue charmante et le jeu menaant de deux grands yeux qui
montraient d'un air d'effroi, assez rassur d'ailleurs, l'homme 
cheveux gris, l'amant porta cette main  sa bouche; il la baisait
dlicatement depuis le bout des doigts jusqu'au poignet, et puis il la
mettait avec ivresse sur ses yeux, sur son front, sur ses cheveux, sur
sa joue, et il la baisait encore avec admiration, il la baisait comme un
avare, n'en perdant rien, ne laissant pas une fossette ni une phalange,
pas un ongle rose et poli, sans y avoir amoureusement port ses lvres.

Sa matresse, elle, lui souriait avec idoltrie; ses joues, un peu
ples, se coloraient lgrement, et son autre main s'appuyait sur son
sein, qui commenait  battre avec force. Non, cent fois non, les
souffrances physiques les plus aigus ne sont rien auprs de la cuisante
et profonde angoisse morale qui me tordait le coeur, tandis que je
voyais cet amant si immensment heureux de ces lgres faveurs; aussi
fis-je avec cruaut un mouvement assez brusque qui envoya bien vite la
petite main se cacher dans les plis d'un vaste cachemire.

--Prenez garde, Paul, cet homme se rveille, dit-elle bien bas d'une
voix frache et suave comme sa douce haleine.

--Non, ne craignez rien, Marie, rpondit Paul en demandant une main
qu'on lui refusa sincrement.

--Oh! vous avez beau faire, Marie, dit Paul, et cacher cette main
divine, il me semble que si vous prouviez autant d'amour que moi, ces
baisers muets que je vous envoie iraient la caresser  travers les plis
de votre schall, et que vous en sentiriez l'impression brlante.

--Que vous tes fou, Paul! et pourtant non, vous n'tes pas fou, dit
Marie; car je sais bien que quand tu me regardes fixment j'prouve
comme un coup lectrique, l..., dans mon coeur. Aussi, pourquoi un
baiser muet ne m'atteindrait-il pas sous ce cachemire?

--Oh! Marie, Marie, dit Paul, quel bonheur est le ntre! et combien
cette contrainte mme que les convenances nous imposent en augmente
encore le charme! Crois-tu pas, dis, mon ange aim, qu'un regard, qu'un
serrement de main nous plongeraient dans ces extases dlicieuses, si
nous tions toujours seuls?

A ma grande joie, la conversation fut interrompue par un effroyable
billement du monsieur  cheveux gris, qui tendit ses bras, se raidit,
se tourna, se retourna, et dit d'abord:

--Bonjour, Marie..... Puis: Mirval, quelle heure est-il?

--Mais bientt midi, je pense, mon oncle, dit Marie.

Puis me montrant du doigt, l'oncle dit  voix basse: Est-ce qu'il dort?

--Il n'a fait qu'un mouvement depuis ce matin, dit Mirval.

--Il est nanmoins fort peu agrable d'avoir une pareille espce dans sa
voiture, dit l'oncle; mais quand Marie veut quelque chose...

--Voyons, monsieur Mirval, je vous en fais juge, dit Marie; nous sommes
 la merci de ces horreurs de guides; un d'eux est renvers par son
cheval, cette nuit, il est grivement bless, pouvions-nous faire
autrement que de le recevoir dans notre voiture, par humanit d'abord,
et puis ensuite pour nous faire bien venir de ces hommes avec lesquels,
je l'avoue, je suis loin d'tre en confiance?

--Et vous avez tort, Marie. Ces canailles-l ont un point d'honneur
inconcevable; c'est singulier, mais c'est cela; et aussi, escort par
des voleurs, je dors aussi tranquillement que je le ferais escort par
des gendarmes de notre belle patrie.

--Le fait est, dit Mirval, qu' part le peu de gne que nous occasionne
la prsence de ce misrable, nous avons fait une action assez politique,
je crois, en le prenant avec nous.

--Pourquoi ne pas l'avoir plac sur le sige comme je le voulais,
puisque la place est libre, et que nous ne retrouverons nos gens qu'
Sville?

--Y pensez-vous, dit Marie, sur un sige aussi lev! ce pauvre homme
tait vanoui, et ils y ont mis d'ailleurs un autre de leurs camarades,
je ne sais pourquoi.

--A la bonne heure! j'ai tort, Marie; mais voyez donc un peu la mine de
notre compagnon de voyage, dit l'oncle en relevant le capuchon de mon
manteau. Je fermai les yeux et je restai immobile.

--Ah! mon Dieu! mais ce malheureux l n'a pas dix-huit ans! s'cria
l'oncle avec horreur.

--Si jeune, et dj infme! et digne de la potence et des galres! dit
Paul.

--Le fait est qu'il y a bien de la fatalit sur ce visage, dit Marie
avec une expression de frayeur... C'est dommage, car il a d'assez beaux
traits.

Cette dernire rflexion me fit monter le sang au visage.

--Tiens, il rougit, dit l'oncle.

--C'est qu'il a la fivre, dit Mirval.

--Et penser, ajouta l'oncle, qu'un pareil sclrat a peut-tre dj dix
meurtres  se reprocher!

Je passe sous silence le reste d'une communication  peu prs aussi
flatteuse pour moi, et qui me fit passer les trois plus cruelles heures
de ma vie.

A Sibeyra la voiture s'arrta.

Feignant toujours de dormir, je laissai les voyageurs descendre.

Je vis Hasth'y s'approcher de la voiture, et j'en descendis d'un saut.

--Mon cheval, lui dis-je, est-il tu ou bless?

--Ni l'un ni l'autre.

--Faites-le seller, je pars...

--Comme vous voudrez!... a enchantera ma fille.

--coutez, Hasth'y, votre damne fille a voulu me tuer. Quoique ce soit
une femme, si je ne m'tais pas vanoui sur le coup, ma violence m'et
peut-tre entran au-del des bornes de la politesse. Je retourne 
Cadix, vous avez ma parole: pas un mot de ce que j'ai vu ne sortira de
ma bouche; mais jurez-moi, si vous pouvez jurer par quelque chose, de
veiller avec dvouement au salut de cette femme qui est l; vous savez
si je suis gnreux, une fois de retour  Cadix, prouvez-moi qu'elle est
arrive sans malheur  Sville, il y a dix onces d'or pour vous.

--Je n'avais pas besoin de cet encouragement, seigneur Arthur; je vais
faire seller votre cheval. Voulez-vous voir Tintilla?

--Non, au diable! Mon cheval! mon cheval!

En attendant Frasco, je jetai un dernier regard d'amour et de regret sur
cette auberge qui renfermait la femme dont la grce avait fait natre en
moi la premire et vritable passion.

Frasco vint, je sautai en selle et partis au galop. J'tais alors d'un
temprament de fer, aussi, malgr ma chute et ma blessure, j'arrivai
tout d'une traite  Xrs, o je ne fus pas tent de visiter Juan Dulce.
Le surlendemain j'tais  Cadix, le jour d'aprs  bord, et le jour
d'ensuite au fort Sainte-Catherine, o je fus emprisonn pendant un mois
pour avoir quitt et dsert le bord.

Pendant ce mois de captivit, vingt fois je me reprochai ma faute; je me
disais: j'ai agi comme un sot, il fallait rester, peut-tre que ma
bizarre aventure aurait intress cette femme  mon amour. Enfin, ce
furent des remords affreux pendant les premiers huit jours, puis je n'y
pensai plus, puis je l'oubliai.

Comme mon temps de prison finissait, notre frgate reut l'ordre d'aller
 Malte, et nous partmes le jour o j'appris par la voix publique,
qu'Hasth'y et ses associs avaient t qui pendus, qui aux galres. Mon
ami intime tait, j'aime  le croire, de ces derniers. En conscience je
le regrettai un peu, car il est de ces amitis qu'on n'oublie pas.




CHAPITRE IV.


Lorsque plus tard je vins  me rappeler cette singulire aventure, par
une bizarrerie assez trange, le souvenir de la jeune femme si
Franaise, si jolie, si distingue, s'effaa peu  peu de ma mmoire, et
je me remis  penser avec acharnement  Tintilla la Bohme!

Malgr moi je voyais toujours ses grands yeux noirs vifs et hardis, son
teint ple, sa taille souple et lascive.

Or, ce souvenir et bien d'autres me damnaient.

Car voil comme nous sommes, misrables cratures! Je dis nous, car qui
de nous n'a pas aim aussi, sa Bohme, sa Manon, sa Tintilla?

Oui, on a seize ans, on aime le bien, on y croit, on est plein d'espoir
et d'amour,--on cherche _la soeur de son me_, comme on dit alors,--et
puis on rencontre une femme facile qui a l'imagination bien corrompue,
le coeur bien ossifi!

Alors on devient amoureux  lier de cette femme!  elle, tout ce rve
d'amour et de jeunesse!  elle, les belles illusions dores de ces seize
ans!  elle,  elle seule, ce beau et bon coeur, bien dvou, bien
noble et bien ardent!

De sorte qu'on use sur cette me sche, froide et dure, tout ce pur et
saint amour du jeune ge.

Et puis plus tard, si le hasard vous jette une femme tendre et
passionne, qui vous aime avec idoltrie,--vous n'avez plus pour
rpondre  cet amour profond et vrai,--qu'un coeur fltri, un esprit
goste et des sens blass, car vous avez prodigu et puis  tout
jamais, pour une femme mprisable, ces prcieux trsors d'amour et de
jeunesse, qui, bien qu'on dise, ne se renouvellent plus.

Aussi croyons-nous profondment  cette vulgarit sublime.--_On n'aime
qu'une fois dans sa vie._

Pour arriver  la conclusion de cette histoire, je suis forc de passer
sous silence un assez grand laps de temps, quelques annes d'une vie
voyageuse et inoccupe, folle ou triste, vie d'opposition et de
contraste, s'il en ft, et supportable en cela qu'elle tait au moins
toute imprvue.

Or, aprs une campagne du Levant assez longue qui suivit ma station 
Cadix, et dura, je crois, trois ans, je revins en France pour y aller
prendre les eaux dans les Pyrnes, afin de me gurir des suites d'une
blessure assez douloureuse.

Je m'arrtai  quelques lieues de Perpignan chez un de mes amis, qui
possdait, dans une position dlicieuse, une fort belle terre, o je me
dcidai  rester quelque temps.

Un jour qu'il recevait quelques visites de voisines de campagne, je fus
frapp de l'air profondment chagrin d'une jeune fille qui n'tait pas
jolie, mais dont la figure avait une expression ravissante de grce et
de beaut; je demandai  la femme de mon ami qui elle tait. Ah! bon
Dieu, me dit-elle, c'est une pauvre enfant bien  plaindre, il y a six
mois qu'elle devait se marier avec un de nos voisins de terre, le fils
d'un homme fort riche. Quoique ce jeune homme ft un sot, cette ange de
douceur et d'amabilit en tait prise sans aucune arrire-pense
d'intrt, je vous jure, car elle est riche, et avait auparavant refus
un parti aussi brillant comme fortune; cet imbcile s'est amourach
d'une femme qui est  mille lieues de valoir cette charmante personne,
mais qui est, dit-on, d'une grande naissance. C'est  cette
considration qu'il a sacrifi l'affection la plus pure et la plus
dsintresse. Depuis ce temps la pauvre enfant dprit  vue d'oeil,
et inquite vraiment beaucoup ses amis; mais si vous voulez voir le sot
en question, mon mari vous mnera chez son pre, qui est assez amusant 
voir et  entendre une fois: c'est un homme qui s'est enrichi on ne sait
trop comment dans les fournitures, qui mne un train de prince et fait
le libral  donner un mal au coeur. L'occasion est belle, car c'est,
je crois, dans trois jours que son fils se marie.

Les moyens de distraction sont assez rares en province. J'acceptai la
proposition, et je partis avec mon ami pour assister aux noces, 
l'occasion desquelles on dployait l'hospitalit la plus large et la
plus gnreuse.

Nous arrivmes au chteau de M. Bardou. Mon ami me prsenta, et je
m'aperus que mon titre flattait extrmement l'aristocratique dmocratie
du fournisseur.

Il nous prsenta son fils: c'tait un grand et fort garon, d'un blond
fade, rouge, commun  faire peur, avec de gros yeux btes en l'air,
aussi sot qu'insolent.

Ce n'est pas que j'aime assez l'impertinence; mais ce niais avait la
plate et lourde insolence d'un laquais.

Somme toute, je concevais l'engouement de cette pauvre petite fille pour
cette espce, qui tait ce qu'on appelle un bel homme de province; la
preuve de cela est qu'on le nommait le beau Bardou.

La noce tait pour le surlendemain, nous nous mmes  table. Aprs
dner, les deux filles de M. Bardou se cramponnrent l'une  un piano,
dont elle tapa, et l'autre  une guitare, dont elle gratta. C'tait 
faire dresser les cheveux sur la tte.

Le beau Bardou, lui, avait disparu au dessert pour aller faire la cour,
comme me l'apprit son pre.

Le pre Bardou tait un gros homme d'une haute taille, avec les faons
d'un crocheteur. Je causais avec mon ami: il s'approcha de nous.

--N'est-ce pas que mon dner tait bon? nous dit-il.

--Tout est parfait ici, Monsieur, lui dis-je.

Cette rponse le mit en confiance.

--Et mes filles ont un fameux talent, n'est-ce pas? Que voulez-vous?
elles ont une si bonne matresse! Qu'est-ce que je dis, une matresse!
une amie... et qui bientt sera leur soeur... sera ma fille. Mais il
faut que je vous conte cela, monsieur, me dit-il, puisque vous voulez
bien assister  la noce; il faut bien que vous sachiez comment et
pourquoi mon Bardou se marie (c'est ainsi qu'il appelait ce grand corps
dont la figure ressemblait  un abricot entortill dans de la filasse).
Et cet animal se mit  cheval sur une chaise, en appuyant ses deux
grosses mains rouges sur le dossier; il commena ainsi:

--D'abord, Monsieur, moi je brave le pouvoir, et je dis tout haut que je
suis libral. J'ai fait ma fortune moi-mme, et je n'entends pas que les
despotes me vilipendent. Nous ne sommes pas faits pour tre les esclaves
des jsuites et de la prtraille; aussi, j'ai achet deux mille
exemplaires du Voltaire Touquet, que j'ai distribu  mes paysans, et
dix mille tabatires  la charte.

--Pour un ennemi du gouvernement, vous encouragez furieusement les
droits runis, lui fis-je.

--Ah! je vais vous dire, reprit-il: c'est que j'ai quelques plants de
tabac; mais pour en revenir au mariage de mon fils, figurez-vous,
Monsieur, que j'ai demand  ces canailles de ministres, moi qui suis
grand propritaire, un mauvais titre de baron qu'ils m'ont refus, comme
je m'y attendais, car, une ruse de ma part, j'avais demand cela exprs
pour les mettre dans leur tort, et avoir le droit d'tre d'une
opposition bien plus enrage; et c'est ce que j'ai fait, comme vous
allez voir. Lors de la guerre d'Espagne, il y a eu des rfugis
politiques, tous logs chez moi, Monsieur! Les rfugis, tous!...
dfrays de tout et entretenus  mes frais. Il fallait voir la figure
du gouverneur pendant ce temps l!... Vous concevez s'il tait humili!
Si humili, qu'un membre du comit directeur m'a dit qu' Montrouge, on
avait propos de m'assassiner. Mais on a craint une rvolte du
dpartement, et voil comme j'ai t sauv. Mais, ce n'est pas tout;
vous allez voir jusqu'o va l'humiliation du gouvernement. Ces rfugis
sont rentrs en Espagne pour la plupart; mais il en est rest un, et cet
un est un grand seigneur, un marquis, un gnral en chef, un gouverneur
d'une foule de provinces, pas plus fier que vous et moi, un digne
vieillard qui a t la victime des nobles et des prtres de son pays,
parce qu'il parlait pour le peuple. Ah! Monsieur, quel homme! il me
fendait le coeur, en me racontant qu'on avait ras son chteau, abattu
ses arbres, boulevers ses jardins, de faon, me disait-il, que je
retournerais maintenant en Catalogne, o j'avais une terre qui me
rapportait vingt mille piastres de rentes (les piastres sont les pices
de cent sous de leur pays) que je ne pourrais plus, disait-il,
reconnatre seulement la place de mes proprits. Voil pourtant o les
jsuites veulent nous mener, Monsieur! Et puis, ce saint vieillard me
conduisait sur la montagne, et l, Monsieur, il ne passait pas une
hirondelle qu'il ne lui dt des choses  fendre l'me, sur le bonheur
qu'elle avait de retourner dans son pays natal. Tenez, il y a mme une
chanson de Branger dans ce genre-l... Et moi, je pleurais comme un
enfant, rien que de l'entendre. Mais ce n'est pas tout, ce digne
seigneur avait avec lui sa fille, une personne superbe, un peu brune,
mais si bien leve, que c'est un charme depuis bientt six mois qu'ils
sont venus loger  la maison du Petit-Parc; elle a donn des leons de
guitare  mes filles... et quelles manires distingues, Monsieur!.....
Ah! tenez, on peut avouer cela entre soi: il n'y a que les grandes
familles pour ces manires-l. Enfin, tant il y a, que mon fils, mon
Bardou, qui tait presque fianc  une petite fille de rien, est devenu
fou de la demoiselle de monsieur le marquis de la Ronda-Mayor; et, aprs
bien des peines, il s'est fait aimer de la belle Espagnole. Son pre
veut bien la lui donner en mariage, et a l'extrme bont de lui confrer
son titre. Aussi, aprs demain, Monsieur, mon Bardou sera le marquis
Bardou de la Ronda-Mayor, et le plus heureux des poux. Maintenant jugez
du camouflet que reoit le gouvernement! Il ne voulait pas me faire
baron, et mon fils est marquis! Car j'ai l les titres de gnral sur
parchemin, ainsi que ses brevets de gnral et de gouverneur.
Maintenant, vous savez tout, Monsieur, et j'espre que vous nous
honorerez en signant au contrat.

Jusqu'au moment o cet imbcile d'homme parla de Ronda-Mayor, je n'avais
eu aucun soupon. J'tais  mille lieues de penser que Tintilla et son
digne pre, que je croyais encore aux galres, fussent pour rien dans
tout ceci. Les mots de Ronda me les rappelrent malgr moi; et je ne
sais quel pressentiment me dit que c'tait une nouvelle rouerie trame
par le pre et sa fille.

Pour m'claircir, je fus me promener le lendemain matin du ct du
Petit-Parc. J'entendis une voix bien connue fredonner un bolero: c'tait
Tintilla.

Je m'avanai; elle ne me reconnut pas.

Elle tait mise fort simplement  la Franaise; ses grands cheveux
taient boucls et retenus par un peigne d'caille; sa robe blanche
claircissait son teint et dessinait sa taille, qu'elle avait toujours
voluptueuse au possible; car, il faut l'avouer, vive Dieu! elle tait
toujours sduisante, et je conois qu'un homme mme moins niais que le
brave Bardou s'en soit pris au point de l'pouser.

--_Tintilla de mi carazou... Gitanissa mia_, lui dis-je.

Elle devint ple comme la mort: elle m'avait reconnu. A ce moment parut
monsieur son pre, fort agrablement dcor de cinq ou six ordres de
toutes les couleurs, vtu d'un habit bleu tout neuf, d'une culotte et de
bas de soie noirs. Le respectable marquis de la Ronda-Mayor s'appuyait
sur une grande canne, et tenait  la main un chapeau  cornes, emplum
et  large cocarde rouge.

--Le Franais du diable! dit Tintilla  son pre.

--Pour vous servir, compre, ajoutai-je en saluant Hasth'y.

Le misrable fit le mouvement qui lui tait familier pour chercher son
couteau dans sa poche.

--Il n'y a pas de couteau dans ta poche, drle que tu es, lui dis-je...
Mais rassure-toi... La dupe que toi et ta fille avez enlace est si
stupide et si mprisable, que je vous l'abandonne.... Seulement,
Tintilla, il me faut la premire nuit de tes noces, ou je parlerai; car,
quoique fait, le mariage pourrait alors avoir des suites dsagrables
pour ce seigneur marquis... Mon silence est  ce prix.

--Mais songez donc, dit Hasth'y...

--C'est mon dernier mot, et je tournai les talons.

Le soir on signa le contrat en grande pompe, et je signai mon nom avec
le plus grand plaisir.

Le lendemain,  midi, Tintilla et son bouquet de fleur d'orange furent
conduits  l'autel par M. Bardou qui pleurait de joie.

Le marquis de la Ronda-Mayor, en grand uniforme d'officier-gnral,
donnait le bras  madame Bardou; tous deux pleuraient aussi...

Le beau Bardou suivait par derrire, les yeux encore plus saillants que
de coutume... Ils avaient l'air de vouloir sauter de sa tte; il tait
rouge cramoisi et souriait d'un air radieux.

Le dner fut splendide.

Le bal tourdissant.

Pendant l'intervalle d'une contredanse, je m'approchai de Tintilla, et
je lui dis en espagnol... Je t'attends dans la maison de ton pre, songe
 ta promesse ou je parle...

Elle me dit  voix basse... Que le diable me soit en aide. On coucha les
maris.

       *       *       *       *       *

Le lendemain matin, je me promenais d'assez bonne heure dans le Parc,
assez proche de la maison qu'habitait Hasth'y, lorsque je vis arriver
une kyrielle de violons et de musiciens, et derrire eux toute la noce,
conduite par le beau Bardou, qui avait un de ses gros yeux tout noir et
tout contus, et riait d'un air capable; des domestiques portaient des
haches et des leviers. Tout le monde tait d'une gat folle.

--Vous ne savez donc pas, me dit M. Bardou pre, qui pour sa part tait
arm d'un norme merlin, il s'en est pass de drles cette nuit. Est-ce
que l'Espagnole n'a pas t effarouche au point de battre mon Bardou,
de se sauver de la chambre nuptiale, et de venir comme une folle
s'enfermer chez son pre, o elle a pass la nuit. Est-ce a une vertu,
hein?

--Les Espagnoles sont toutes comme cela, lui dis-je.

--Mais nous allons faire le sige de la maison, nous enfoncerons la
porte, nous dmolirons le mur, s'il le faut, mais nous l'aurons; tenez,
voil dj mon Bardou qui commence  dmolir la muraille. Au dixime
coup de pioche, le marquis de la Ronda-Mayor parut sur le seuil tenant
Tintilla par la main, qui, toute rouge et honteuse, cachait sa tte dans
le sein du respectable vieillard...

--Victoire!... victoire!... cria Bardou.

Le beau Bardou, lui, ne cria pas victoire; mais comme il tait fort
comme un boeuf, il prit Tintilla dans ses bras et courut la porter aux
pieds de madame Bardou (douairire), qui les bnit.

Hasth'y les bnit aussi.

Je retournai le lendemain chez mon ami; et, quelque temps aprs,
j'appris avec peine que cette pauvre crature, que ce niais avait si
sottement sacrifie, tait morte de chagrin.

       *       *       *       *       *




PHYSIOLOGIE

D'UN APPARTEMENT.




PHYSIOLOGIE D'UN APPARTEMENT.


Le style est tout l'homme.

BUFFON.

--Ainsi donc, madame la comtesse, dit M. Dossigny en comptant les
pulsations dlicates du pouls de la jeune femme, ainsi vous prouvez du
malaise, des insomnies; le moindre bruit agace cruellement vos nerfs,
une lumire trop vive blesse votre vue, la solitude vous attriste et
vous charme, et c'est  peine si vos jours de Bouffons ou d'Opra ont le
pouvoir de vous distraire?...

--Hlas, oui, docteur... tout cela n'est que trop vrai!...

--Jusqu' prsent, les effets me sont clairement dmontrs; il nous
reste  chercher les causes.

Ici la comtesse rougit singulirement sous la vue perante du
docteur.... qui n'tait pas un docteur.

C'est--dire..... c'tait bien un docteur si vous voulez, mais un
docteur, sauf la science de l'art mdical, un docteur tel qu'il en
faudrait pour gurir ou calmer les maladies purement morales d'une
classe de gens pour qui le hideux cortge des rhumes, des fluxions de
poitrine n'est qu'un prjug ou une tradition, le confortable et
l'espce de leur existence les protgeant contre de pareilles misres.

Mais si _ces heureux du sicle_, comme on les appelle, sont  l'abri de
ces brutales et grossires souffrances... par compensation que de maux
plus cruels, plus poignants, plus amers, viennent les torturer!.... maux
d'autant plus affreux qu'ils ne peuvent trouver de soulagement que dans
des soins tout intellectuels.... Douleurs de l'me, que l'me seule peut
gurir.

Or, le docteur tait justement l'homme des maladies du coeur ou de
l'esprit, car il savait tout, except la mdecine... et s'il avait
malheureusement su la mdecine, il et, le misrable, peut-tre rpondu
 l'un de ces lans dsesprs de notre intelligence vers un infini qui
nous chappe... par un sinapisme ou une potion calmante!

Non, non, le docteur tait un homme d'une porte suprieure.... Selon
l'ge, le caractre, le gnie de son malade, il ordonnait tantt une
mditation de Lamartine, sublime et harmonieuse mlodie qui vous
entrane vers Jehovah sur l'aile dore des sraphins, tantt un chant de
Byron, railleur et dcevant.

Un chagrin connu vous navrait-il?... une touchante et nave consolation
de Sainte-Beuve, douce comme la voix d'un ami d'enfance, faisait couler
ces pleurs qui vous oppressaient, ces pleurs qu'il est si bon de
pleurer...

Ou bien c'tait tantt l'clat d'une ode de Victor Hugo, blouissante
des feux et des couleurs de l'Orient... tantt la ciselure dlicate et
coquette, la pense profonde d'un pome de De Vigny ou d'mile
Deschamps, qu'il opposait  un terne et sombre dcouragement.

Le systme nerveux tait-il irrit par la conscience de notre
corruption?... aussitt le docteur conseillait une strophe sanglante de
Barbier, et votre douloureuse indignation s'exhalait en rptant ces
vers mordants, gonfls du fiel de Juvnal.

Enfin, si tous les trsors des potes et des moralistes ne suffisaient
pas,  l'imitation des empiriques fameux, le docteur composait lui-mme
un arcane... comme il le fit peut tre pour cette jolie comtesse dont il
pressait le pouls entre ses deux doigts.

--La cause seule du malaise qui vous oppresse nous reste donc 
chercher, madame la comtesse; et cette cause... ne m'est pas inconnue,
reprit le docteur.

--Voil qui est fort, et qui approche de la magie! dit la comtesse en
souriant...

--Bon Dieu! Madame, j'ai devin bien d'autres secrets, j'ai pntr le
caractre de bien des gens..... sans les voir mme.

--Cher docteur, il est fort heureux que vous ne soyez pas n au moyen
ge... Vous eussiez t brl comme sorcier... d'abord, et puis je
n'aurais pas eu le plaisir d'entendre vos folies...

--Des folies! Madame..... des folies!..... veuillez couter, et vous
verrez si ce sont l des folies.

Il y a environ deux mois de cela, raconta le docteur, un de mes amis me
pria d'aller voir un de ses parents qui, disait-il, avait le plus grand
besoin de mes conseils. Je me rendis donc un jour chez ce nouveau
malade, il tait sorti, mais m'avait fait prier de l'attendre.

J'ai une habitude qui vous paratra bizarre, Madame, et qui peut-tre
vous expliquera le secret de ma folie ou de ma magie; cette habitude est
de juger l'homme, non pas comme Buffon sur le style, mais sur
l'appartement, qui,  mon avis, reflte d'une faon bien plus intime et
plus probante le caractre, les gots, je dirai presque les moeurs de
l'individu..... En un mot,  l'ensemble de l'_appartement_, je suis sr
de deviner la manire d'tre physique et morale de son possesseur.

--Voil qui est fort singulier! dit la comtesse en s'asseyant au lieu de
rester couche sur sa causeuse, en vrit fort singulier, et surtout
fort amusant... Je vous coute, docteur.

--Le valet de chambre du parent de mon ami me reut, et m'offrit
d'attendre son matre dans un petit parloir o je restai seul: il faut
l'avouer, Madame, ma science d'observation se trouva tout- coup en
dfaut. Dans ce parloir tout tait ngatif: une tenture ni gaie ni
triste, pas un tableau, des carreaux dpolis qui cachaient la vue, des
meubles d'une coupe commune et insignifiante.... En un mot, rien de
particulier, rien d'intime.

Comme mon malade n'arrivait pas et que, n'ayant rien  observer, je
m'ennuyais fort, je poussai une porte et j'aperus avec bonheur une mine
fconde en inductions: c'tait la salle  manger.

Je refermai silencieusement la porte du parloir, et me plaai au centre
de cette pice pour l'embrasser dans tous ses dtails, et dans son
ensemble.

Je dois avouer, Madame, que l'ensemble me parut imposant! Cette salle 
manger de forme circulaire tait revtue de stuc blanc, rehauss de
peintures vives et tranches, comme celles qui se droulent sur quelques
vases trusques; entre chaque fentre un bois de cerf naturel, charg
d'armes de chasse, de pieds de sangliers et de daims, de trompes, de
gibecires, donnait  cette pice un cachet spcial tout--fait en
harmonie avec sa destination.

Mais ce qui faisait presque muse dans cette salle, c'tait une suite
d'admirables tableaux de Stil et Leguis qui reprsentaient: ici un
chevreuil fauve et dor pendu mort  un arbre; l, un sanglier forc par
la meute, et faisant tte aux chiens, hriss, les yeux sanglants, la
bouche baveuse; plus loin c'tait un groupe de faisans, dont les plumes
d'or, de pourpre et d'azur, tincelaient aux rayons d'un soleil
couchant. Puis, au-dessous de ces tableaux d'assez grande dimension, de
ravissantes toiles de Gricault; Horace et Carle Vernet, Pfor et Wil,
offraient les types des plus belles races de chevaux d'Europe et d'Asie.

Enfin, au milieu d'un cadre d'or merveilleusement sculpt, on voyait le
portrait d'un superbe cheval de chasse bai brun, la tte demi tourne,
les oreilles fixes, l'oeil saillant, la croupe haute... paraissant
dou d'une intelligence plus qu'humaine, et au bas de ce tableau vivant
on lisait ces mots crits en mail bleu, sur un fond noir: _A Talbot
l'incomparable, son matre reconnaissant_. J'oubliais aussi les
_portraits_ d'une honnte quantit de bouledogues, chiens courants,
d'arrt, pagneuls ou lvriers, qui remplissant un grand cadre 
compartiments, attestaient du got prononc du matre pour la race
canine.

Je ne vous parle pas d'un magnifique buffet surmont d'une armoire de
Rosewood  vitrage, et curieusement incruste d'ornements allgoriques
en cuivre et en ivoire,  l'instar de ces meubles si prcieux du
moyen-ge; cette armoire tait remplie d'une admirable vaisselle plate.
Seulement, ce qui compltait parfaitement le caractre de cette salle 
manger, c'tait une petite bibliothque d'bne  fermoirs d'argent, qui
contenait les oeuvres succulentes de Brillat-Savarin, Berchoux, Grimod
de la Reynire, Fouret, Carme, et quelques autres livres ou curieux
manuscrits anciens sur l'art culinaire, tout cela reli avec un got
exquis, et charg de notes de la main de mon futur malade... que nous
nommerons si vous voulez l'_Inconnu_, jusqu' ce que son vritable
caractre nous soit rvl par l'tude physiologique de son appartement.

Or, je vous avoue, Madame, que j'eus l'indiscrtion coupable de
feuilleter les livres de cette petite bibliothque, et entre autres
rflexions en voici une que je me rappelle, et qui me parat d'un grand
sens et tout--fait neuve:

_Pour juger et comprendre dans toute sa porte l'oeuvre d'un
cuisinier, il faut se mettre  table sans ressentir la moindre vellit
d'apptit, car le triomphe de l'art culinaire n'est pas d'assouvir la
faim, mais de l'exciter._

Cette petite bibliothque contenait aussi les oeuvres de Rabelais et
de Verville, _dans le cas_ (disait encore une note de l'Inconnu), _dans
le cas o dnant seul, on voudrait se gaudir en joyeuse et folle
compagnie, l'habitude et la race des bouffons amusants tant
malheureusement passes de mode_.

L aussi je feuilletai divers traits de l'art de la vnrie depuis
Charles IX jusqu' nos jours, tous curieusement annots. J'y lus entre
autres une assez longue dissertation dans laquelle notre Inconnu, se
trouvant oppos  l'avis de Dampierre et de Verrier de la Conterie,
soutenait opinitrement que le onzime des trente-un tons de chasse
devait s'appeler _Forhu_, tandis que ses adversaires le nommaient le
_Dfaut_ ou le _Hourvari_. Je vous fais grce d'une tymologie curieuse
sur la _tte Birarde_ et le _Daguet_, qui me parut fort concluante. Je
passe aussi sous silence un nouveau mode d'engrainage pour les chevaux
de chasse; mais je ne puis finir cette longue description sans vous
parler encore d'un petit Trait manuscrit de notre Inconnu _sur la
Musique applique  la Gastronomie_.

Dans cet ouvrage, l'auteur prtendait prouver l'analogie complte qui
existait entre le genre de menu de son dner et le caractre de la
musique de Mozart ou de Rossini, par exemple.

Ainsi disait-il: Si je veux approfondir le dveloppement large et
progressif de l'ivresse ou plutt de la _posie_ du _Porto_, posie
pensive, grave et triste, je dnerai seul, je ne mangerai que des
viandes noires et _svres_, des filets de sanglier ou de cerf de
seconde tte, harmonisant ainsi les _sucs_ des solides et les _esprits_
des liquides; car si _les mets sont le corps de l'ivresse, le vin est
son me, et il faut la plus parfaite corrlation entre ces deux
principes_. Et puis la lumire qui m'clairera sera ple et douteuse: et
puis la musique qu'on m'excutera (_je n'admets pas un dner sans
musique, sans excellente musique_) aura un caractre sombre et
imposant; ce seront, je suppose, quelques pages de _don Juan_, de ce
puissant et terrible pome de Mozart, ou quelques chants grandioses du
_Mose_.

Alors mon corps, mon me et mon esprit tant surexcits par la triple
ivresse des mets, du vin et de la musique, j'atteindrai aux plus hautes
sphres de jouissance matrielle et intellectuelle.

Si, au contraire, je veux me laisser bercer par l'insouciante et folle
posie du frais champagne, je sucerai les atomes de quelques oiseaux
lgers et brillants, un _sot-l'y-laisse_ de faisan dor, un aileron de
bartavelle aux pattes de pourpre... Alors l'clat de mille bougies, des
fleurs, du vermeil, des femmes, des cris d'amour et de gat... Alors
vienne, pour complter mon extase, une fringante tarentelle de _la
Muette_, vienne la musique sublime du _Barbier_, musique enivrante qui
rit, tincelle et ptille comme le gaz frmissant sous la mousse
argente!

Mais je cesse mes citations empruntes au manuscrit de cet original pour
vous citer seulement l'heureuse innovation que cet homme sensuel avait
apporte dans sa salle  manger. Je veux parler de larges, profonds et
excellents fauteuils, dont le sige, un peu inclin, tait en maroquin
et le dossier en drap[B], remplaant ces chaises si incommodes qui
garnissent ordinairement les salles  manger les mieux entendues...

[B] Nous avons cherch consciencieusement quelle pouvait tre la raison
de cette diffrence entre le sige et le dossier, et nous donnons la
solution suivante sans en garantir l'exactitude: Le travail de la
digestion faisant prouver une espce de frisson qui affecte
principalement le dos, on conoit que l'impression frache produite par
un dossier de maroquin et encore augment cette sensation dsagrable.

Vous avouerez donc, Madame, que sans magie on peut, j'espre,
parfaitement prjuger du caractre de notre Inconnu, d'aprs cette
salle  manger: cet ensemble, ces dtails ne disent-ils pas: Cet homme
ne vit que pour la table, le vin et la chasse; c'est un joyeux et
indolent compagnon qui rsume la vie et le bonheur dans une sauce, une
meute et une curie; qui, ne comprenant que des plaisirs physiques,
vivant d'une vie d'action, doit manquer compltement des sens dlicats,
qui trouvent leurs joies et leurs peines dans des sensations toutes
intellectuelles.

Pour cet homme, les arts ne sont pas un but, mais un moyen qu'il
subordonne  ses grossiers plaisirs. S'il aime la musique, ce n'est pas
pour revtir de ses penses les sons qui le charment; ce n'est pas pour
se laisser emporter aux brises frmissantes de l'harmonie, dans
l'esprance d'entrevoir cet infini auquel une me ardente aspire
toujours. Non, pour cet homme la musique n'est qu'un son plus ou moins
mlodieux qui l'endort dans ses orgies.

Dans les ravissantes peintures qu'il a sous les yeux, cet homme ne voit
qu'une couleur, qu'une reprsentation exacte du cheval ou du chien,
qu'il a aim parce qu'il avait des flancs ou du jarret.

Dans ces sublimes bouffonneries de Verville et de Rabelais, qui cachent
tant de puissantes hyperboles, il ne voit, lui, que le mot cynique qui
rit  son cerveau noy dans la vapeur du vin. Voil tout.

Enfin, n'est-il pas vrai, Madame, que chez cet homme l'tre intellectuel
manquant tout--fait, il n'y a en lui qu'une enveloppe grossire, et
qu'au lieu d'me c'est un instinct brutal et sensuel qui l'anime?

--Je suis de votre avis, docteur, et je commence  vous trouver un peu
moins magicien... et un peu plus sorcier. Mais vous, que pouviez-vous
faire pour ce turbulent chasseur, qui ne devait souffrir que d'une cte
enfonce  la chasse ou des excs d'une dbauche?

--Rien au monde, Madame; car je pensais comme vous, et mon imagination
alla mme plus loin: par une singulire puissance d'intuition je me
figurai son portrait physique, bien sr de ne me tromper pas...

--Oh! cela, je le conois si bien, s'cria la comtesse, que je puis
aussi vous faire ce portrait... Je le vois d'ici, votre chasseur, grand,
fort, hardi, l'oeil brillant lorsqu'il s'accoude  table; et dans ses
traits, dans ses moindres mots, je lis l'expression du ddain le plus
prononc pour tout ce qui n'est ni jockey, ni bouffon, ni piqueur, ni
cuisinier.

--Parfait, admirable, Madame; c'est ainsi que j'avais rv notre homme.
Aussi je me disposais  quitter cette salle, lorsque, me trompant de
porte, j'entrai.... Mais vous ne sauriez croire mon tonnement...

--Mais dites donc vite! s'cria la comtesse.

--Et bien, madame la comtesse, j'entrai dans une bibliothque.

--Ah! bon Dieu... que pouvait-il donc faire d'une bibliothque? une
bibliothque!...

--La plus complte, la plus surprenante des bibliothques, et
l'tonnement que j'prouvai fut d'autant plus dsagrable que _mon sige
tant fait_, je pressentis peut-tre la ncessit de recommencer mes
observations sur de nouvelles bases... et puis, la transition tait si
brusque, si heurte, que j'eus besoin de me recueillir un moment...

Figurez-vous, Madame, que dans cette nouvelle salle, tout tait chang,
tout avait un caractre srieux et imposant, tout, jusqu'au jour, car,
au lieu d'tre blouissant et joyeux comme celui qui inondait la salle
 manger, le jour qui rgnait dans cette bibliothque, ne pntrant qu'
travers les vitraux pais et coloris d'troites fentres en ogives,
jetait dans cette longue galerie une teinte sombre et mystrieuse.

Entre ces fentres on voyait de nombreuses tablettes charges de
minraux, de coquillages, de produits d'histoire naturelle, d'ustensiles
et d'armes de tous les pays; ici, des antiquits romaines trouves dans
les fouilles d'Herculanum: l, des ornements d'or du temple du Soleil,
recueillis au Mexique.

Plus loin, dans sa gane tincelante de pierreries, le kangiar oriental,
poignard somptueux comme la vie qu'il tranche au harem, contrastait avec
le fty, couteau malais  manche de corne, si effrayant dans sa froce
nudit.

Mais une chose remarquable, Madame, c'est qu'on lisait ces mots sur
presque toutes ces rarets: _Apport du Mexique, lors de mon voyage en
18..._--_Apport de l'Inde, en 18... etc._

--Mais alors, c'tait donc un savant, un voyageur... que notre chasseur?

--Veuillez m'couter, Madame. Du ct oppos  ces tablettes, s'tendait
une immense bibliothque en chne noirci par le temps, cisele, dentele
par d'admirables sculptures qui rappelaient ces merveilleux enroulements
de Pujet ou de Jean Goujon: l taient renferms tous les trsors de
l'intelligence humaine; l des richesses inestimables; l, un choix
d'ouvrages, qui rvlait le penseur et le philosophe, et la multitude de
signets et de marques dont les livres taient hrisss prouvaient assez
que cette collection prcieuse n'tait pas un objet de luxe, mais
rpondait  un besoin imprieux de science et d'tude.

Enfin, au milieu de cette galerie, une table immense, aussi en chne
noir, tait couverte d'in-folios jaunis par le temps, de prcieux
manuscrits  enluminures, de cartes, de plans, de livres ouverts  et
l, et jets sans ordre avec impatience, comme si celui qui les
interrogeait leur et en vain demand un de ces secrets, qu'on ne lit
dans aucun livre.

Je m'approchai de cette table, presque avec motion, et je jetai un coup
d'oeil furtif sur des notes parpilles et sans suite... Mais je ne
pus retenir un mouvement de surprise en reconnaissant sur ces feuilles
jaunies, macres, froisses par l'ardeur de la science.... cette mme
criture fine et serre qui annotait avec un srieux si plaisant des
ouvrages de chasse et de gastronomie.

Oui, Madame, ce fut presque avec motion que, pensant  cet esprit si
trange dans ses contrastes, je suivis l'expression quelquefois
incomplte, mais toujours forte, de cette me singulire.

Politique, morale, histoire, philosophie, mtaphysique, cet homme devait
avoir tout compris, tout embrass: dans ces lignes parses, tout tait
analys d'une manire nergique, abstraite, incisive, qui dcelait un
esprit suprieur mri par l'exprience, lequel cartant les thories et
les systmes, repousse tout ce qui peut lui cacher la vritable
expression de l'humanit, cette expression ft-elle dsesprante.

Oh, madame! il fallait que cet homme et bien aim, bien ha, bien vu,
bien souffert, bien prouv, pour marcher ainsi calme et impassible  la
recherche d'effrayantes vrits, crasant avec ddain les mensongres et
consolantes illusions que lui drobaient ce but fatal.... Il fallait
avoir pass bien des annes....

--Mais, docteur.... le croyez-vous donc si vieux?.... demanda la
comtesse avec un singulier intrt.

--Moralement, oui, Madame: ses penses n'avaient pas le caractre
potique et confiant de la jeunesse.... c'tait plutt l'amre et
inflexible raison de l'homme mr.... et pourtant, en pensant  cette
salle  manger qui me paraissait rvler un homme si  part, si complet,
dans son rayon, je ne savais comment faire concider ces deux natures si
diffrentes, et pourtant si identiques. Et puis, le jour douteux de
cette galerie ragissant sur mes ides, je ne sais quelles penses
confuses de docteur Faust, d'alchimie, de secrets dfendus et cherchs,
vinrent m'assaillir. C'tait une impression toute d'art et de posie, il
est vrai; mais cette impression me fit presque peur, et, voyant une
porte devant moi, je l'ouvris avec vivacit, et je respirai plus 
l'aise en me trouvant dans un atelier qui recevait d'en haut une
lumire douce et pure.

Une fois hors de cette galerie sombre je me sentis plus rassur, content
comme un enfant qui, ayant peur des tnbres, a revu le jour.

Alors, je l'avoue, Madame, le portrait physique du joyeux compagnon de
la salle  manger ne concordait plus avec celui du srieux solitaire de
la galerie... Je courbai donc sa taille, je creusai et plis ses joues,
je dcouvris son front dj sillonn de rides, j'teignis le feu
brillant de ses prunelles, et l'enveloppant dans une longue robe, je me
le figurai assis, son doigt tendu sur une pense de Pascal, ou de
Newton, et la tte leve vers une sphre toile comme pour y chercher
la solution de quelque grand problme que ces moralistes avaient soulev
sans le rsoudre.

--Mon Dieu, vous le faites bien laid! dit la comtesse; moi, je le vois
ple aussi, mais d'une pleur qui sied bien... son front est dcouvert,
mais ses cheveux sont boucls, ses yeux ont un regard profond, mais par
cela mme plein d'me et de mlancolie; enfin, j'aime assez votre grande
robe, mais il faut qu'elle soit de velours noir, avec une ceinture de
soie argent et bleu... ou or et rouge... non, bleu... seulement bleu...
c'est plus svre...

--J'avoue, Madame, que votre portrait est plus potique que le mien; la
robe de velours noir surtout est d'un charmant effet, et je l'adopte.

Une fois dans cet atelier, quoique le jour comment  baisser, je pus
encore jouir de la vue des plus magnifiques tableaux des Claude Lorrain,
des Raphal, des Michel-Ange, des Rembrandt, surtout des Rembrandt. Mais
de l'cole moderne je ne vis qu'un tableau d'Eugne Delacroix, et puis
 et l, en dsordre, des tudes qui paraissaient peintes d'aprs
nature: c'taient des vues du Nord, le ciel gris et glauque, les lames
jauntres de la Baltique, ou bien le ciel bleu et les eaux caressantes
d'une le de l'Archipel... c'tait encore une tte de femme, crole de
Lima, aux tons bruns et dors, qui contrastait avec la fracheur
transparente d'une figure du nord: et par une incroyable souplesse de
talents ces natures si opposes taient rendues avec une gale navet.

--Il tait donc peintre aussi votre savant?...

--A en juger du moins par des tableaux finis ou bauchs qui
garnissaient quelques chevalets... par une palette charge de couleurs
encore fraches et brusquement jete de ct, peut-tre dans un de ces
moments de dsespoir sublime qui rvlent  l'artiste l'immense tendue
et l'immense impuissance de son art...

Oh! disais-je, Madame, je conois bien maintenant qu'il souffre, celui
qui a peut-tre en vain demand le bonheur aux arts et aux sciences...
sans doute il souffre de cette douleur sublime et incurable, qui dvore
et ravit ceux qui, s'isolant dans leur retraite, fuient un monde frivole
qui ne les comprend pas!...

A ce moment, Madame, un valet de chambre, suivi d'un laquais en livre
portant des lumires, ouvrit la porte de cet atelier o il ne faisait
presque plus jour, en me disant que son matre n'allait sans doute pas
tarder  rentrer: il me proposa d'attendre dans le salon.

Je suivis ce laquais, et aprs avoir travers un petit couloir,
j'prouvai autant d'tonnement que j'en avais ressenti en passant de
cette salle  manger si folle, dans cette galerie si srieuse.

Car de cette bibliothque, de cet atelier o j'avais cru voir se
concentrer tout entire la vie et les gots de cet homme bizarre, je me
trouvai tout  coup dans un vaste et splendide salon dont on venait
d'allumer les candlabres et le lustre, qui tincelaient des feux de
mille bougies.

A quelques symptmes, seulement perceptibles pour un observateur, je
remarquai que ce salon n'tait pas comme ces honntes salons de la
bourgeoisie qui,  de longs intervalles, ayant beau dpouiller les
housses des meubles les gazes des bronzes, n'en ont pas moins l'air
gauche d'un homme _endimanch_.

Non, ce salon au contraire, soit  de lgres marques d'usure qui
altraient  peine la dlicieuse fracheur des meubles et des tapis,
soit  je ne sais quel caractre dont est empreinte une pice qu'on
habite, ce brillant salon attestait assez qu'il recevait de nombreuses
et frquentes runions.

--Ah, mon Dieu! mais ce n'est donc plus un artiste et un savant que
notre voyageur? dit la comtesse...

--C'est bien autre chose, ma foi, dit le docteur.

Mais pour en revenir au salon de notre Inconnu, Madame, on y respirait
je ne sais quel parfum d'lgance et d'aristocratie: son architecture
tait  la fois grave et simple, de grands portraits de famille
couvraient les murs, et d'paisses draperies de soie pourpre tombaient
pesamment le long de grandes fentres entoures d'arabesques d'or.

Une chose que je remarquai et qui me tmoigna du bon got de notre
Inconnu, c'est qu'au lieu d'tre perdu au milieu de ces bronzes lourds
et de mauvais aspect qui dparent nos appartements, le mouvement de la
pendule de ce salon se trouvait encadr dans le socle d'une ravissante
statue de Canova, et que deux admirables copies du Vase de Mdicis en
marbre blanc compltaient la garniture de cette chemine, dont la frise
et les chambranles taient aussi merveilleusement sculpts.

On avait pris le mme soin pour les lustres et les candlabres dors,
qui offraient les lignes simples et nobles des anciennes lampes
romaines, et non cet entortillage d'affreuses volutes qui font la honte
de nos artistes.

Je m'approchai d'une urne de porphyre d'un travail exquis, place sur
une console, et y plongeant machinalement la main, je retirai une foule
de cartes de visites et d'invitations, qui annonaient que, malgr ou
peut-tre  cause de ses gots de chasseur, de solitaire et d'artiste,
notre Inconnu tait en relation avec toutes nos supriorits de
naissance, de mrite et de fortune.

Je vous avoue, Madame, que ma surprise allait toujours croissant. A la
rigueur, j'avais fait concider le got des chevaux et de la chasse, de
la table mme, avec le got des sciences et des arts.

Je concevais une vie partage entre des tudes abstraites, profondes,
excentriques, et un exercice forc qui, par sa violence, dtendait le
moral pendant quelques heures, et lui rendait cette souplesse, cette
lasticit qu'un travail trop ardu et trop prolong lui et fait perdre.

Cette manire encore d'envisager la gastronomie comme un excitant qui
double, pour un moment, la vivacit de nos sens; cette bizarrerie de ne
voir dans l'ivresse qu'une sorte d'exaltation potique  laquelle une
ravissante musique prte de nouveaux charmes, annonaient encore
l'homme d'un esprit suprieur, mais qui semblait devoir vivre seul dans
le cercle qu'il s'tait trac, parce qu'il avait assez en lui pour vivre
de lui-mme.

Mais que cet homme, qui paraissait donner de si larges dveloppements 
ses facults morales et physiques, et encore le temps, le vouloir et le
besoin de s'garer dans le tourbillon monotone du monde c'est ce dont je
ne pouvais me rendre compte.

--Ni moi, je vous jure, dit la comtesse toute pensive.

--Comme j'tais absorb par ces rflexions j'entendis hogner lgrement
un chien...  une porte; j'ouvris: c'tait une chambre  coucher
claire par un globe d'albtre qui, perdu dans le plafond fait en dme,
apparaissait comme un faible foyer de lumire sans rayons.

Les cris et les grattements du chien devenant plus distincts, je
m'approchai d'une porte masque dans la tenture; je la poussai, et je
vis sortir le plus ravissant petit lvrier qu'on puisse imaginer. Il
tait de cette espce si rare qu'on ne trouve plus qu' l'le de Candie,
tout noir avec une marque blanche sur le front.

       *       *       *       *       *

Je vous avoue, Madame, que je fus moins frapp de la gentillesse du
prisonnier que je venais de dlivrer, que du singulier aspect de ce
cabinet.

       *       *       *       *       *

C'tait le cabinet de toilette de notre Inconnu, et je vous avoue que
moi, qui croyais connatre  peu prs tout ce que la recherche anglaise
a imagin en ce genre, je fus atterr  la vue de l'innombrable quantit
de brosses, de limes, de pinces, de crochets, de boules, de ciseaux, de
peignes, de pierres, de grattoirs, de flacons, de fioles d'essences,
d'huiles, d'esprits, de pommades, qui composaient l'arsenal de toilette
de notre inconnu.

L, je vis aussi une foule innombrable de cannes en ivoire, en bne, en
corne, en baleine, en jonc, montes en argent, en or, en pierreries.
C'tait encore une srie de cravaches, de cannes de cheval et de
fouettes de chasse  enrichir Palmer. Enfin, figurez-vous bien que l
taient rassembles toutes ces inconcevables superfluits de luxe et de
toilette dont un lgant dsoeuvr peut seul comprendre le mrite et
l'utilit.

Et encore, je ne vous parle pas d'une multitude de bagues, de boutons,
d'pingles, de chanes,  rendre des femmes jalouses, de ces frivolits
ruineuses dont le prix est aussi exorbitant que leur vogue est rapide.

Enfin, Madame, je refermai la porte de ce cabinet presque avec
indignation, pensant que je m'tais sans doute tromp dans mes
conjectures, car il tait impossible qu'un homme si grave, si srieux,
et d'un autre ct si insouciant et si artiste, et, prononcs  ce
point, ces gots de la dissipation fainante et ennuye.

La vue de la chambre  coucher me confirma dans ces ides: tout y tait
coquet, musqu, fard; des fleurs et des glaces partout, des cassolettes
 parfums, des ottomanes  dos bris, une alcve combine, avec tous les
raffinements d'une lascivit orientale; il y avait aussi je ne sais quel
parfum dont l'odeur chaude et forte nervait, et puis des tableaux de
Boucher et de Vanloo... Quelques Carraches remplis de passion et de
volupt se refltaient dans les glaces; et puis enfin se dressait sur un
pidestal environn des plus beaux camlias, cet admirable groupe de
Houdon, qui reprsente un jeune homme recevant dans ses bras le corps
de sa matresse pme sous ses baisers...

C'est impossible, me disais-je... il faut qu'ils soient ici deux frres,
deux amis; car tout cela, tous ces gots si divers d'amour, de savoir,
de monde, de table, de chasse, d'art, tous ces gots, encore une fois,
ne peuvent pas se trouver runis et dvelopps  ce point chez un seul
homme.

--C'est impossible! disais-je  haute voix.

Le pauvre petit lvrier eut probablement peur, car il s'approcha
timidement de moi en levant sa tte fine et spirituelle, o tincelaient
deux grands yeux noirs. Je me baissai pour le caresser, et vis sur son
collier... un nom.

--Quel nom...? docteur, demanda vivement la comtesse.

--Oh! quant  ce nom, Madame, reprit le docteur... ce n'est plus de la
physiologie de l'appartement... c'est plutt de la physiologie du
mariage: et cet vnement pourrait fournir un chapitre de plus  notre
tant spirituel conteur.

--Mais quel nom, docteur; dites-le donc?

--Impossible, Madame, c'est un nom trop connu... mais ce qu'il y a de
plus affreux, c'est que sur l'ottomane o je m'tais assis un instant
j'avais trouv un mouchoir dont les initiales brodes ne se rapportaient
nullement au nom qui se lisait sur le collier vermeil du joli lvrier.

--Mais c'tait un monstre que cet homme-l, docteur!... ce ne peut pas
tre le mme... comment! ce serait aussi un homme  bonne fortune que
votre savant, c'est--dire votre chasseur, votre voyageur... non...
enfin, votre Inconnu; car, en vrit, on s'y perd. C'est impossible.
Docteur, ce n'est plus le mme.

--C'est ce que je pensais, Madame, et pour  m'en claircir, je sonnai
un valet de chambre.

--Votre matre ne revient pas?..... Voici plus d'une heure que
j'attends, lui dis-je et je m'en vais.

--Monsieur sera bien fch, reprit-il.

--Ah  lequel: Monsieur? car votre matre n'habite pas seul ici?

--Pardonnez-moi, Monsieur.

--coutez, mon ami, je suis mdecin, et l'on m'a consult pour votre
matre; je serais donc fort content d'avoir quelques notions sur ses
habitudes, son caractre qui me parat assez inexplicable: car,  dire
vrai, je ne comprends pas comment, avec les gots que semble annoncer sa
salle  manger, par exemple, il ait grand besoin d'une bibliothque; de
mme qu'avec une bibliothque aussi srieuse il ait besoin de cette
espce de boudoir. Expliquez-moi cela?

--Je vois ce qui vous tonne, Monsieur, me rpondit ce valet; plusieurs
personnes en ont t tonnes comme vous; moi-mme, monsieur, quoique je
n'aie jamais quitt mon matre depuis son enfance, quoique je l'aie
suivi dans tous ses voyages, je ne le connais pas encore. Tantt il
reste des jours enferm seul dans la galerie, et alors personne au monde
que moi ne peut le voir. Pendant ces moments son humeur est irascible,
farouche et emporte; il mange  peine, reste cinq ou six jours avec une
barbe  faire peur, lisant, crivant, se promenant  grands pas...
peignant un peu, et parfois aussi faisant de la musique sur sa harpe:
mais quelle musique! monsieur... triste! triste!  fendre l'me! Et puis
un beau jour, Monsieur, qui s'tait couch d'une humeur pouvantable, se
lve gai comme un pinson... je le coiffe, je le rase. Il fait venir son
piqueur. Alors il arrange des parties de chasse; alors ce sont des
chevaux  essayer, des attelages  appareiller: et puis, Monsieur reoit
ses amis, va dans le monde. Quelquefois il dne seul, et alors, pendant
qu'on lui joue des airs, tantt gais, tantt tristes, Monsieur se
grise... que c'est une bndiction; il appelle a _se mettre en posie_.
D'autres fois, Monsieur ne dne pas tout--fait seul, et alors, alors
comme alors, dit le valet avec un malin sourire en jetant un
coup-d'oeil circulaire sur la chambre  coucher... Et puis un beau
jour le noir revient... Alors les chevaux restent  l'curie, les chiens
au chenil, les voitures sous les remises... Tous les gens de la maison,
cochers, cuisiniers, palefreniers, valets de pied, savent ce que a veut
dire; et malgr les ordres du matre-d'htel, tout a prend sa vole, et
c'est toujours  recommencer. Seulement depuis quelque temps je remarque
que les sjours dans la bibliothque deviennent plus frquents et plus
longs... et c'est peut-tre pour cela que Monsieur veut vous voir.

A ce moment un valet entra avec une lettre.

--C'est pour vous, Monsieur Grosbois, dit-il  mon interlocuteur.

--Je demande bien pardon  Monsieur, me dit le laquais bien lev en
dcachetant la lettre... Puis:--Mon Dieu! Monsieur... mon matre me dit
de vous faire mille excuses... Mais il est dans l'impossibilit de venir
ce soir, et m'ordonne de faire les mmes excuses  quelques amis qui
devaient venir aussi le visiter.

Je sortis donc, Madame la comtesse, pas plus avanc qu'en entrant, et
seulement j'avais le mot d'une charade  deviner.

--C'est tout--fait cela, docteur, un logogriphe vivant!...

Tel fut le rcit du docteur; et jamais ordonnance n'opra de plus
heureux rsultats; car cette jolie femme tait, je crois, comme il y en
a beaucoup, difficile, rveuse, ennuye. Avant tout, le docteur avait
voulu occuper son imagination, et il l'occupa; car elle fut bien
longtemps  chercher, sans le trouver, le nom de cet homme universel...

Et ce, par une excellente raison!

       *       *       *       *       *




M. CRINET.

SCNES DIALOGUES.




PERSONNAGES.

M. CRINET, ngociant.

Madame MALVINA CRINET.

RGULUS.

JACQUES LOPIN, ouvrier.

SUZON.

Le lecteur est pri d'voquer la figure et le jeu de M. _Lepeintre
jeune_ dans _Crinet_, et _Arnal_ dans _Rgulus_.




SCNE PREMIRE.

VINGT-HUIT JUILLET 1830.

On entend gronder le canon. La scne reprsente la grande cour d'un
magasin.

_Une foule d'ouvriers_.--M. CRINET, _mont sur une caisse_.


CRINET, _s'adressant aux ouvriers_.

Mes amis, le tocsin de la gloire a sonn, et de ce moment... vous n'tes
plus des ouvriers... vous tes Franais!... Ainsi plus de distinctions
entre nous; non, plus de ces aristocratiques distinctions de matres 
ouvriers. Non, mes amis, non mes concitoyens,  dater d'aujourd'hui nous
sommes gaux, puisqu' dater d'aujourd'hui je ne vous payerai plus vos
journes. Car je suis moi-mme trop bon Franais pour vous donner de
l'ouvrage quand les jsuites, par la voix des ordonnances, veulent vous
ter, vous ravir votre pain; maintenant, mes concitoyens, unissons tous
nos efforts contre les vils satellites du pouvoir... mais, avant tout,
convenons bien de ce que nous voulons obtenir...

LES OUVRIERS.

Oui... oui,... puisque les matres nous refusent de l'ouvrage, il faut
que le gouvernement nous donne de l'ouvrage..... A bas la calotte.

CRINET.

Je me joins  vous du plus profond de mon coeur quant  la calotte,
mes concitoyens. Mais il vous faut plus que de l'ouvrage, oui, mieux que
de l'ouvrage; on donne de l'ouvrage  de vils mercenaires,  des
manoeuvres, et non pas  des hommes libres... Ce qu'il nous faut....
 tous! ce sont des droits politiques.

JACQUES LOPIN, OUVRIER.

a donne-t-il du pain?

CRINET.

Si a donne du pain! a donne plus que du pain, Franais! a donne
toutes les aisances de la vie... puisque ds qu'on a les droits
politiques, on fait la loi soi-mme. Alors faisant la loi soi-mme, on
se fait une loi qui vous donne des douceurs infinies  vous-mme...
Voil ce que c'est que les droits politiques, qui sont l'apanage de tous
les hommes civiliss par la libert, comme nous devrions l'tre, si les
ultramontains ne nous asservissaient pas comme les derniers des
derniers!

LES OUVRIERS.

Alors, si a nous donne du pain, nos droits politiques ou la mort!...

CRINET.

Ce n'est pas tout, mes concitoyens!... Ne souffrons pas que les vils
satellites du pouvoir enchanent notre libert sous le prtexte de la
force arme... Montrons que nous sommes de vrais Franais; montrons-nous
les dignes fils de la colonne; demandons le rtablissement des officiers
de la garde nationale, et surtout souvenons-nous du _Constitutionnel_ et
du grand Napolon!

LES OUVRIERS.

Oui... oui... la garde nationale ou la mort! Vive l'Empereur!  bas les
jsuites! vive la Charte!

CRINET.

Je dis comme vous,  bas les jsuites, car c'est le cri de la nature...
Mais ce n'est pas tout,  bas les courtisans, les hommes de la camarilla
qui ont condamn les sergents de La Rochelle! Jugeons-nous nous-mmes,
et demandons le jury en matire politique ou la mort!

LES OUVRIERS.

Oui... oui...

CRINET.

Ne souffrons pas non plus que les ennemis des lumires viennent
touffer... la civilisation dans le bonnet de la Libert, qui veut celle
de la presse, et qu'on ne vienne pas vous empcher de chanter la Colonne
et les Vieux grognards... qu'on vilipende dans l'honneur national de la
France en mprisant la Charte et le grand Napolon.

JACQUES LOPIN.

Mais qu'est-ce que a nous fait,  nous autres ouvriers, les droits
politiques...

CRINET.

Qu'est-ce que a vous fait! Comment ce que a vous fait? Mais tu n'es
donc pas Franais alors? tu n'es donc pas bonapartiste?

LOPIN, _indign_.

Moi, pas bonapartiste! au contraire, bonapartiste  mort... Le petit
caporal, Dieu de Dieu; moi, pas bonapartiste! Vive l'empereur!

CRINET.

Tu aimes donc les calotins? les jsuites? qui veulent avilir la Colonne
en y mettant le Saint-Sacrement tout en haut!

LOPIN, _furieux_.

Oh! les sclrats... les gueusards... Mais je les hais, les calotins.
Je voudrais pouvoir les manger tous vivants, quoi!

CRINET.

Eh bien, alors... tu vois donc bien que tu veux les droits politiques!
C'est a qu'on appelle vouloir ses droits politiques!

LES OUVRIERS.

Oui, oui, les droits politiques ou la mort!

LOPIN, _convaincu_.

Ah! c'est diffrent... (_Criant plus fort que les autres_). Nos droits
politiques ou la mort!

TOUS.

Oui, oui.

CRINET.

C'est bien, mes amis; maintenant marchons  l'ennemi... et passez
devant...

TOUS.

Oui, oui, vive l'Empereur! vive la Libert! A bas la calotte, vive la
Charte!

_Ils sortent en tumulte. Crinet ferme sa porte, se met derrire et
regarde par un guichet, en disant_:

Les voil lancs, ils vont aller tous seuls, et si nous avons le dessus,
je serai officier de la garde nationale, et peut-tre fournisseur de...
Ah a, de qui?... Ma foi de l'autre....




SCNE II.

DCEMBRE 1830.

Un salon.

M. CRINET, _en garde national, outrageusement
fris et infectant l'eau de lavande_.

Ah mon Dieu, mon Dieu! huit heures, et la remise qui n'arrive pas... et
madame Crinet qui n'est pas prte... Comme si on ne pouvait pas toujours
tre prte quand il s'agit d'aller  la cour! A la cour; je vais aller 
la cour... nous allons  la cour... Ah! c'est l un gouvernement ami du
peuple et bien digne d'une grande nation comme la France! Et puis,
comme les Binard vont enrager! Tiens... des petites gens en boutique,
des dtaillants... Il ne manquerait plus que a; a voudrait aussi aller
 la cour... Comme nous autres qui faisons en gros. Oui... c'est pour
eux que nous aurions fait les glorieuses... Le _plus souvent_!! Pas de
a! Il faut maintenant que chacun garde son rang, puisque nous avons le
ntre... Ah! mon Dieu! j'ai peine  le croire...  la cour... je vais 
la cour. Ah! certes je ne regrette pas de n'avoir eu que deux voix pour
tre caporal, moi qui comptais sur l'paulette; je compte pour rien non
plus les pertes que j'ai supportes dans les trois jours, pour la cause
de la libert... tout a m'est bien pay aujourd'hui, je vais  la
cour... Enfin je vais  la cour, comme un grand seigneur d'autrefois
allait  la cour!!! Et _cette_ remise qui n'arrive pas... (_Regardant 
sa montre_.) Sept heures trois quarts, nous arriverons trop tard, a
sera fini. J'ai tout de mme eu une bonne ide de faire habiller Suzon
en homme... a fera bon effet derrire la voiture, nous qui n'avons pas
de domestique mle... (_Appelant_.) Suzon, Suzon...

_Entre Suzon, norme fille picarde et charnue, vtue d'un pantalon de M.
Crinet, indcemment collant_.

SUZON.

Donnez-moi donc le temps de m'habiller aussi...

CRINET.

Voyons... voyons, mets donc ta redingote, Suzon, ou on va te
reconnatre, et surtout boutonne-toi bien... Ah! a, tu n'auras pas peur
derrire _la_ remise.

SUZON.

Dame.., Monsieur, je ne sais pas, moi; j'y suis jamais monte, pas plus
que vous dedans.

CRINET.

C'est bon, c'est bon, et enfonce bien ton chapeau sur tes yeux...

SUZON.

C'est tout de mme une fameuse farce, allez... Ah! voil Madame Crinet.

_Entre madame Crinet.--Vingt-cinq ans.--Assez
jolie.--Brune.--Grasse.--Robe jonquille.--Bolivard vert  plumes
rouges.--Ceinture bleue.--Echarpe orange._

CRINET, _bloui_.

Ah! saperlotte... madame Crinet, tu es joliment bien mise; tu as l'air
d'une actrice!

MADAME CRINET.

Tu trouves, monsieur Crinet; eh bien tout a c'est du got de monsieur
Rgulus... (_Elle soupire_.)

CRINET.

Ah! ah! Rgulus... voil un original, avec son poignard et sa pipe faite
avec un os de mort.

MADAME CRINET, _soupirant encore_.

C'est un tre qui me fait l'effet de devoir finir par un fameux
suicide... c'est dlirant...

CRINET.

Bien oblig... Pauvre garon, comme tu y vas... Heureusement qu'il n'en
a pas l'air... et c'est un gaillard gros et gras, qui fait ses quatre
repas, comme on dit, et n'a pas envie de mourir.

SUZON.

Monsieur Crinet, voil le fiacre.

CRINET.

Est-elle bte, cette Suzon... le fiacre..; la remise, imbcile: elle me
cote bien mes quinze francs... Mais voyons, boutonne-toi donc, Suzon...
donne-moi mon bonnet  poil.. Ah! mon Dieu!

MADAME CRINET.

Qu'as-tu donc, monsieur Crinet?

CRINET

Ah! mon Dieu... mon Dieu...  la cour, est-ce qu'on met son bonnet 
poil sur sa tte ou sous son bras?

MADAME CRINET.

Pour a je n'en sais rien..

CRINET.

C'est effrayant, madame Crinet... c'est effrayant, car si le roi me
parle... de quoi aurai-je l'air?

SUZON.

Ah! quelle farce... le Roi qui parlerait  M. Crinet.

CRINET.

Mais est-elle bte, cette Suzon... veux-tu te taire.. Allons, tout bien
considr, ma foi, je tiendrai mon bonnet sous mon bras: ce sera plus
poli. Voyons, claire-nous, Suzon... Prends ton cachemire Ternaux madame
Crinet, et prends garde sur le carr du troisime...

(_Ils sortent_.)




SCNE III.

Le mme salon.

_Entrent Crinet et sa femme revenant de la
cour_


CRINET.

C'est une horreur... et cette imbcile de Suzon qui se laisse
reconnatre pour une femme...

MADAME CRINET.

Il fallait la voir se dbattre au milieu de tous ces domestiques qui
sont d'une insolence...

SUZON.

Tiens... est-ce que c'est de ma faute  moi si vos habits sont trop
troits... si...

CRINET, _furieux_.

Taisez-vous, grosse bte... et allez vous en...

(_Sort Suzon_.)

CRINET.

Je les entends encore,.. avec leurs quolibets quand nous sommes monts
en voiture... Ah! c'est une belle chose que la cour, le Roi n'a pas
seulement eu plus l'air de me connatre... que s'il ne m'avait jamais
vu... moi qui n'ai pourtant pas manqu une parade ou une revue, et qui
ai trinqu avec lui au procs des ministres... C'est ragotant.

MADAME CRINET.

Sans compter que a devient trs-ml... j'y ai vu les Binard...

CRINET.

--Et quelle dpense! quinze francs de remise, cent trente francs pour ta
toilette; cette bte de Suzon qui s'est fait dchirer ma redingote par
derrire... C'est ruineux. Ah! si on m'y reprend...  ta bte de cour.

MADAME CRINET.

--Ma bte de cour... ma bte de cour... c'est bien plutt la tienne...

MONSIEUR CRINET.

La mienne... C'est ta coquetterie qui m'y a fait aller.

MADAME CRINET.

Ma coquetterie... il y avait de quoi... et avec qui donc que j'aurais
fait de la coquetterie... un tas d'insolents... Il y en avait surtout un
petit gros, tout brod... qui a dit en te voyant danser et en
ricanant... tiens, tiens... _pigeon_ vole...

MONSIEUR CRINET.

Comment a, pigeon vole?

MADAME CRINET.

Certainement M. Pigeon, la garde nationale. C'est un emblme...

MONSIEUR CRINET.

C'est une horreur; on nous fait venir l comme des baladins pour
s'amuser de nous... c'est pouvantable... Ah! c'tait bien la peine
d'aller faire battre mes ouvriers pour a, et de supporter les pertes
que la rvolution m'a fait prouver.

MADAME CRINET.

Tu n'es jamais content aussi... n'es-tu pas garde national... toi qui as
tant cri contre M. de Villle parce qu'il t'avait supprim.

CRINET.

a c'est vrai, je suis garde national et jur dans les affaires
politiques, c'est toujours trs flatteur; et aprs tout je mprise la
cour, moi... Je suis plus que la cour... puisque c'est moi qui paie la
cour... Que diable j'ai mes droits politiques, moi... et avec a on se
moque de tout.

MADAME CRINET, _ part_.

Ou plutt on se moque de vous (_haut_), allons viens te coucher,
monsieur Crinet.

(_Ils sortent_.)




SCNE IV.

1833.


MONSIEUR CRINET, _dcachetant et lisant plusieurs
lettres_.

--Allons... bien... cit au conseil de discipline, pour le 15, c'est
fort rgalant... Ils me reprochent d'avoir manqu ma faction, parbleu
sans doute que l'ai manque; j'avais un march  signer, est-ce que je
pouvais sacrifier mes intrts...  une bte de faction! Mon Dieu, mon
Dieu... quelle btise que la garde nationale; c'est bien la peine de
payer des soldats, pour tre encore enrgiment, tourment, emprisonn;
mais c'est un impt odieux... a vous prend votre argent, votre temps:
enfin!... Il faut bien supporter ce qu'on ne peut empcher... Ah!
qu'est-ce que c'est que a? quel vilain papier.--_Il dcachte une autre
lettre_..--Ah! misricorde! Une tte de mort avec deux poignards en
croix... et tout cela crit  l'encre rouge... (_Il lit_:) _libert,
galit ou la mort! Tu es jur dans l'affaire politique appele le_ 30
_de ce mois aux assises, tremble! car si tu oses condamner un
patriote... tes jours sont compts_.--(_Avec effroi_.) Et pour signature
une guillotine!!! Mais c'est abominable, ces sclrats-l sont capables
de le faire comme ils le disent... Payez donc une magistrature... pour
avoir encore  vous mler de leurs diables de procs politiques...
Est-ce qu'ils ne peuvent pas les juger eux-mmes leurs procs
politiques... Qu'est-ce que a me fait  moi... la politique? la
politique... c'est mes affaires... c'est ma maison... Mais enfin, c'est
une infamie cela, on n'a pas un instant  soi; c'est la garde, c'est la
revue, c'est la parade, c'est le jury, et qu'est-ce que a rapporte, je
vous le demande? Si ce n'est des dsagrments, des horreurs... et puis
au moins on paie un officier, on paie un magistrat... tandis que nous...
il faut, au contraire, que nous payions... Pour faire ce mtier l,
c'est  n'y plus tenir, c'est horrible, a ne peut pas durer; o
marchons-nous! En vrit nous sommes sur la route d'un abme...
allons... encore une lettre... Ah! c'est de mon ami Leclerc, qui m'a
fait obtenir la fourniture de la maison du prince.--_Il lit: vous tes
jur dans une affaire qui concerne les rpublicains, j'espre bien, mon
cher ami, que vous n'hsiterez pas  condamner ces ennemis de l'ordre
public, et que vous comprendrez les devoirs que vous imposent_ LES
BONTS DU GOUVERNEMENT... J'aime beaucoup a, comme si je ne les avais
pas payes ces bonts l... Enfin continuons. (_Il relit_.) _Bonts qui
vous seront retires si vous ne remplissiez pas votre devoir de bon
Franais en condamnant les anarchistes et en faisant un noble usage du
plus prcieux de vos droits politiques que vous avez conquis en
juillet... en l'immortel juillet. Tout  vous, etc._

CRINET, _froissant la lettre avec colre_.

Mes droits politiques... mes droits politiques... quelle btise. C'est
encore du fameux... a sert  grand chose... Voil o a me mne...
gorg par les rpublicains si je les condamne, ruin par le
gouvernement si je les absous... Car encore une fois, ce que cet
imbcile de Leclerc appelle des bonts m'a bien cot trente mille
francs de pot de vin que j'ai donns pour avoir cette fourniture; mais
je vous demande un peu ce que cela signifie... Sous quel rgime
vivons-nous... dans quel temps sommes-nous! C'est une tyrannie qui n'a
pas de nom... ce n'est pas pire chez les Turcs... c'est vrai a,
j'aimerais mieux tre Algrien, ma parole d'honneur!

_Entre_ MADAME CRINET, _toute souriante, apportant
le sabre et la giberne de son mari._

Eh bien, eh bien,  quoi t'amuses-tu l, monsieur Crinet, est-ce que tu
ne te souviens pas que c'est ton jour de garde, et ta barbe qui n'est
pas seulement faite... Tiens voil dj tes _buffleteries_.

CRINET, _stupfait_.

Mon jour de garde, mon jour de garde! Mais je l'ai monte il y a douze
jours... ma garde.

MADAME CRINET, _avec ingnuit_.

Dame... je ne sais pas... moi; tout ce que je sais, c'est que voil un
billet... qu'on m'a apport hier.

CRINET _lit et le foule aux pieds avec fureur_.

Monter la garde aujourd'hui... quand j'ai trois marchs  passer...
risquer de perdre peut-tre dix mille francs, si je les manque... Non,
non, je n'irai pas. On prendra ma tte si l'on veut, mais je ne monterai
pas la garde aujourd'hui. Voil ma tte... qu'on la prenne...

MADAME CRINET.

(_A part_). Il n'ira pas... Et Rgulus qui doit venir.--(_haut_). Mais,
mon Dieu, monsieur Crinet tu sais bien qu'on ne te prendra pas ta
tte... Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse de ta tte. Ainsi ne fais pas
le crne comme a... puisque tu finiras toujours par y aller; voyons,
mon coeur... sois bien gentil... sois bon citoyen...

CRINET.

Mais c'est une injustice atroce, un guet-apens, un assassinat, et je
suis encore cit au conseil de discipline... pour le 15, c'est une
abomination, a n'a pas de nom... Ma parole d'honneur, j'migrerai 
Alger, si le gouvernement continue... Voil ce qu'il y gagnera.

MADAME CRINET.

Ne dis donc pas de btises... si tu manques encore cette garde-l... tu
aggraveras ta position, puisque tu es dj cit au conseil de
discipline. Allons, allons, mon bon Crinet, sois gentil, fais-toi aimer
de tes chefs, car si tu manques ta garde encore aujourd'hui... on te
punira trs svrement. Tu auras peut-tre huit jours de prison... vois
 quoi a te mnera... huit jours sans voir ta Malvina.

CRINET, _avec un profond soupir_.

C'est vrai, c'est malheureusement trop vrai... Ah! si la rvolution
tait  refaire... suffit, suffit... Au moins avant les glorieuses...
on pouvait compter sur son temps, on n'tait pas vilipend par un
conseil de discipline. On n'tait pas menac d'tre guillotin, ruin...
traqu, emprisonn! Ah.... si c'tait  refaire...

(_Il sort_.)

MADAME CRINET, _seule_.

Est-il adroit, ce monsieur Rgulus; c'est  son ami le sergent-major 
qui mon mari doit a... Il est si bien, monsieur Rgulus... Il a les
cheveux tout droits, et il porte un poignard empoisonn... Ah! c'est un
tre qui me fera, j'espre, passer des bien atroces et bien cruels
moments. Quel tre dlicieux, il ne parle que de mort, de poison,
d'assassinat; ce qu'il regrette c'est de n'tre ni poitrinaire ni
btard... Mais on ne peut pas tout avoir non plus... et puis il
m'appelle sa lumire, son rayon... Tandis que lui s'appelle toujours
dmon, satan ou damn... comme c'est dlicat... sans compter qu'il
grince des dents comme le tigre du Jardin des Plantes... Ah! cet tre-l
peut se vanter de m'avoir joliment fascine, par exemple! Tiens, voil
son ombre fatale, sa nuit d'orage, comme il appelle ce pauvre monsieur
Crinet.

_Entre CRINET, en costume complet de chasseur de la garde
nationale_.

CRINET.

Quelle corve, moi qui croyais rester tranquille aujourd'hui,  _vaguer_
 mes affaires.... Adieu, bobonne, adieu, ma femme, je reviendrai dner,
envoie-moi tantt mon garik par Suzon.

MADAME CRINET.

Oui, mon coeur. Comptes-y bien. (_A part_.) Plus souvent... monsieur
Rgulus a bien promis d'empcher qu'on ne lui donne une
permission.--_Sort Crinet_.

_Madame Crinet s'assied sur un canap, elle est toute rveuse. Au bout
d'un quart d'heure entre Rgulus; il est gros et court, les cheveux d'un
blond ardent, les joues grasses et d'un rouge cramoisi. Rgulus tche de
donner l'air le plus satanique possible  sa bonne grosse figure dont
l'expression jubilante fait son dsespoir._

RGULUS, _du mme ton dont il dirait comment vous portez-vous!_

Encore un jour qui nous rapproche de la tombe, Malvina? encore un pas
vers le cercueil, o les vers rongeront nos cadavres!

MADAME CRINET, _tressaillant_.

Ah! c'est vous, monsieur Rgulus... dj.

RGULUS _commenant  grincer des dents_.

Enfer! Dj... dj... c'est atroce, quand j'ai la nuit dans l'me,
quand je broye dents sur dents, comme un damn d'enfer... Maldiction.

MADAME CRINET.

Calmez-vous, monsieur Rgulus, c'est que vous avez manqu de rencontrer
mon mari sur le carr.

RGULUS _cumant_.

Votre mari! votre mari! ne me parlez pas de cet tre venimeux et
malfaisant qui empoisonne mon bonheur... de ce colimaon qui souille ma
fleur! de cet objet vaseux qui trouble la source de mon eau limpide...
Ne m'en parlez pas, entendez-vous. Ou je me brise le crne  vos
pieds..... Voyez-vous faible femme! ou je me dchire la mamelle gauche
 grands coups d'ongles... pour vous montrer que j'ai un coeur fort
qui bat dans ma poitrine d'homme... Car j'ai voyez-vous... de terribles
et sanglantes fantaisies  la vue de votre insolent poux, qui me crache
son bonheur  la face, voyez-vous!

MADAME CRINET.

Mon Dieu, que vous tes violent. Ah! Rgulus, Rgulus... vous tes un
Vsuve!!

RGULUS, _passant subitement du dsespoir au sourire, s'crie avec un
charme indfinissable et mlancolique_.

Oh dis, Malvina... je voudrais m'tendre  tes pieds... est-ce qu'il n'y
a pas une peau de tigre ici, a serait commode pour m'tendre...

MALVINA.

Hlas! il n'y a que le karik vert de M. Crinet...

RGULUS, _avec un rire de dmon_.

Donnez, donnez le karik... faible femme, ce sera un outrage de plus pour
celui qui jette du plomb fondu sur mes nerfs voyez-vous... _il s'tend
avec frnsie sur le karik et s'y roule avec de sourds rugissements_.
Oh! maldiction, maldiction, c'est la robe du centaure, que ce karik
damn.

MALVINA.

Calmez-vous, monsieur Rgulus.

RGULUS, _tendu sur le karik vert aux pieds de Malvina_.

Oui, je me calme, car voil que tes paroles de miel descendent en rose
sur mon me dessche par le vent du malheur, voil que tu me consoles,
que tu humectes mes plaies du baume de ta tendresse... oh! toi... ma
lumire.

MADAME CRINET, _attendrie_.

Sa lumire!

RGULUS.

Ma boussole!

MADAME CRINET.

Sa boussole!

RGULUS.

Mon toile des Mages.

MADAME CRINET.

Son toile des Mages!

RGULUS.

Mon rayon d'or, ma clart tremblante... mon bruit insaisissable que
l'aurore veille...

MADAME CRINET.

Ah! c'en est trop... son rayon d'or... sa clart tremblante, son bruit
insaisissable...

RGULUS.

Oh! toi... ma pluie d't sur la mousse!... mon rossignol qui chantes
sous la feuille... Oh! toi je t'aime, et dire je t'aime, vois-tu, ange
de lumire, c'est dire je grince des dents, je rugis comme un tigre, je
gratte la terre avec mes ongles pour y cacher mon bonheur, comme la
hyne sa proie saignante! Maldiction!!!

MADAME CRINET.

Rgulus! Ah Rgulus! quel mal vous me faites!

RGULUS _se relevant crisp_.

Du mal... du mal... c'est le feu o je m'agite... du mal c'est l'eau ou
je nage... voyez-vous... Le mal c'est mon lment, c'est ma substance,
le mal! Voulez-vous que je m'en fasse du mal! Voulez-vous que je
m'crase la tte contre ce mur, hein! mon adore?

MADAME CRINET.

Quel amour!

RGULUS, _se hrissant_.

Voulez-vous que je me crve les yeux avec un canif! hein! mon adore.

MADAME CRINET.

Rgulus! mon Rgulus!

RGULUS, _corrosivement_.

Maldiction! Tu as dit mon Rgulus! mon Rgulus! ton Rgulus!... ne le
rpte pas... vois-tu... ne le rpte pas... non... maldiction...
damnation... enfer. Car c'est trop de bonheur, c'est trop de bleu du
ciel, pour le nuage roux fonc qui sert de linceul blanc  mes penses
noires! damnation!

MADAME CRINET _emporte par la situation_.

Si, si, tu es mon Rgulus, tant pis.

RGULUS... _presque en pilepsie_.

Oh! mais tais-toi, faible femme! Tais-toi, entends-tu, car le bonheur
tue, vois-tu, il broye l'me, comme la meule le grain, damnation! Le
bonheur, vois-tu c'est la mort! Et la mort, c'est le bonheur! _avec une
ravissante expression de mlancolie douce_. Ah! tu ne sais pas, dis...
dis mon seul amour! Je voudrais me faire guillotiner  tes yeux et te
faire de mon sang un manteau rouge  toi, ange blanc de l'ther bleu!!

MADAME CRINET _avec le dernier cri de la pudeur_.

C'en est trop... je t'aime Rgulus!

RGULUS, _hidrophobe_.

Ne dis pas cela... ou je mords!

MADAME CRINET _ne se connaissant plus_.

Si je t'aime..... si je t'aime, pouvantable sclrat.

RGULUS, _clatant comme cinquante-sept damns_.

Tu me comprends donc enfin; oui, je suis un sclrat... oui, un
monstre... oui, un satan.... oui, un dmon.... Oui, je trouve une joie
satanique  jeter l'orage et la tempte dans la vie calme et paisible de
cet honnte chasseur de la garde nationale, qui,  l'heure qu'il est,
monte peut-tre tranquillement sa garde  la Caisse Hypothcaire...
sans penser que sa femme est en proie  mon infernale sduction...
damnation! Et que je me roule sur son karik vert, maldiction!

MADAME CRINET.

Rgulus, ayez piti de moi.

RGULUS, _avec un rire moiti chacal et moiti yne_.

Ah!... ah!... ah!.... piti.... est-ce que j'ai piti de moi-mme,
enfer! Tu seras  moi, maldiction!

MADAME CRINET.

Rgulus!

RGULUS, _en pilepsie_.

J'ai du vitriol dans le sang, du feu dans la tte et de la poudre 
canon dans le coeur (_il rugit_), hoon... hoon...

MADAME CRINET.

Rgulus... Oh! tu me rappelles les lions de M. Martin... j'ai peur.

RGULUS, _en catalepsie_.

Je suis maudit!!!

MADAME CRINET.

Misricorde... monsieur Rgulus...

       *       *       *       *       *

_La toile se baisse.--On laisse le champ libre  l'imagination du
lecteur pendant l'entr'acte._




SCNE V.

Il fait nuit.--La salle  manger de M. Crinet.


RGULUS, _frappant  une porte ferme_.

Malvina... Malvina!... eh bien, non... je concentrerai mon amour au fond
de moi-mme comme le volcan sa lave... Oh! dis..... confie ta blonde
vertu  ma brune passion... (_Il frappe encore_.) Malvina... Malvina....
elle ne rpond pas... je l'aurai effarouche... c'est sr...
Damnation... Malvina, si tu ne rponds pas, je me brise le crne sur le
pav... Maldiction.... ou bien j'arrache mes yeux de leurs orbites
saignants, et je les jette contre ta porte.... Malvina, rponds, ou je
me jette par la fentre... tiens, j'ouvre la fentre... (_Il ouvre la
fentre avec bruit_.) Entends-tu comme j'ouvre la fentre...
(_Regardant_.) Hol! quatre tages... quelle btise... Oh!... une
ide... il faudra bien qu'elle sorte... (_S'approchant de la porte et
d'une voix entrecoupe_.) Malvina, mon instinct psychologique, aid de
ma puissante intention, me le rvle, c'est ma mort que tu veux... oui,
tu veux venir fouler ddaigneusement ma tombe avec ton fatal et
fantastique poux... vtu peut-tre de ce karik vert sur lequel je me
suis tortill  tes pieds, comme le serpent caill d'azur s'enroule sur
un tapis champtre de mousse verdoyante...... Oh! femme! femme!... tu
veux au milieu d'un galop tourdissant, ravissant, palpitant, enivrant,
tincelant, bondissant, dlirant, chevel, tournoyant, quand deux bras
forts d'homme treindront ta taille lascive de femme, tu veux, n'est-ce
pas, venir ricaner affreusement ces mots. Il s'est tu pour moi... et je
danse.... oui, tu veux dire dans ta folle, insouciante et joyeuse
fantaisie de jeune femme rose et blanche... Je danse!!! et pendant ce
temps-l des vers d'un blanc roux pturent les lambeaux putrfis et
rougetres de son cadavre d'une couleur violace et sanguinolente, comme
le matin du jour des funrailles du monde, n'est-ce pas!... Eh bien!
sois contente, ricane, galope, ris et ris encore... tu vas l'avoir, ma
mort, entends-tu.... si quand j'aurai compt trois... tu n'es pas l,
ici, prs de moi, rampante, courbe  mes pieds comme l'esclave
orientale au teint cuivr... aux bracelets d'or... aux dents d'ivoire...
 la chevelure d'bne et aux lvres de corail... Alors... alors... je
retourne au nant dont je suis venu... entends-tu... Malvina..., car,
vois-tu, faible femme, c'est la mort d'un homme... d'un noble jeune
homme, au coeur fort parmi les jeunes hommes que tu veux.... Fais bien
attention, je prends mon lan... coute-moi bien prendre mon lan... une
fois...

--_Silence_.

--Deux fois...

--_Silence_.

--Trois fois... c'est l'enfer, c'est la damnation ternelle, des
grincements de dents  pouvanter les damns... des blasphmes, des
rugissements pour l'ternit!!!

--_Silence_.

RGULUS.

Tu me verras dans tes rves, Malvina, je serai ton cauchemar! adieu...
Vlan... je suis dans l'espace!

(_Il traverse la salle en courant, et se cache derrire
un rideau_.)

VOIX DE MALVINA.

Je vous vois bien,  travers la serrure, monsieur Rgulus, l...
derrire le rideau... Avez-vous peu de coeur allez... poltron que vous
tes... de dire de ces choses-l et de ne pas les faire...

RGULUS.

Elle m'a vu... (_Il se lve et s'approche de la porte d'un air
solennel_.) Malvina... je voulais prouver ton amour... mais il est plus
faible que le souffle expirant de la brise du soir, et je serais bien
bte de vous sacrifier ma vie... Allez... je vous ddaigne.

VOIX DE MALVINA.

C'est a, monsieur Rgulus; ouvrez l'armoire  gauche du pole, vous
trouverez le rat de cave pour descendre... Bonne nuit, monsieur
Rgulus... (_Elle rit_.)

RGULUS.

Elle a ri... tu as ri... mais j'y pense! cave... ah... cave... Quelle
ide... ah! tu crois et tu veux me torturer l'me... Arrire, faible
femme...  moi une orgie furibonde, et vive, et folle, et joyeuse... et
terrible, et fantastique, et foudroyante, et tourdissante... Une orgie
 manger les verres et les bouteilles quand je les aurai vides... une
orgie  incendier le quartier, Paris, la France et peut-tre l'Europe!
Ah, ah, ah, ah, tu crois mon coeur d'homme assez faible pour se
laisser abattre par un caprice ondoyant de femme indcise... Tu vas
voir... (_Rgulus ouvre l'armoire de la salle  manger et en tire des
bouteilles et des verres_.) A moi le festin,  moi les coupes...
couronnez-moi de fleurs... justement voil une couronne de fleurs pour
la saint Crinet de l'anne passe; des immortelles! Vive-dieu,
mort-dieu, sacrebleu, pques-dieu. (_Il dcroche une vieille couronne
pendue au mur et se l'enfonce sur la tte_.) A moi le vin de Bordeaux...
 moi l'eau-de-vie...  moi le rhum. (_Il boit_). Ah! ah! les femmes...
Qu'est-ce que les femmes auprs du vin, hein... Folie, piti que la
femme. Je vais devenir un sac  vin, un ivrogne, un picurien dans le
genre du caveau... Arrire les femmes! j'aime mieux mon verre...
vive-dieu, mort-dieu, pques-dieu, tonnerre et sang!

VOIX DE MALVINA.

Mais vous allez vous mettre dans des tats affreux; monsieur Rgulus,
c'est indlicat!

RGULUS _ moiti ivre et frappant sur la table_:

Tra, la, la, la... je bois le vin de M. Crinet, l'eau-de-vie de
Crinet... tra, la, la... tonnerre, arrire, vive l'orgie... Tra, la,
vive-dieu, mort-dieu! Femme... femme... je te dfie... vive l'orgie!

(_Il casse son verre et les bouteilles_.)

VOIX DE MALVINA.

Mais taisez-vous donc, monsieur Rgulus, quel train vous faites... Et
Suzon qui n'est pas l... Mon Dieu, que faire. Je vais d'abord
m'enfermer... Tant pis, je passerai la nuit sur une chaise.

RGULUS _ivre_.

La mort... la fin de tout... tant le nant... Il se peut... car... tout
est dans la... Ah a, j'ai fameusement envie de dormir... diable de vin.

(_Il se lve en chancelant, et entre dans la chambre
 coucher des poux Crinet; il se jette
tout habill sur le lit desdits Crinet_.)




SCNE VI.

La salle  manger.

_Il est minuit.--Entre Crinet en uniforme avec
un rat-de-cave. A la vue des bouteilles et des
verres il reste stupfait._


CRINET.

Ah! saperlotte, qu'est-ce que je vois l... trois bouteilles vides...
des verres casss... C'est a, quand les chats sont sortis les rats
dansent... Est-ce que mon pouse par hasard aurait bu... Ah! par
exemple... voyons donc...

(_Il entre  petit bruit, et reste ptrifi  la vue
de Rgulus couronn de fleurs, qui dort sur le
lit conjugal_.)

CRINET _allume une bougie et cache sa tte dans ses mains en soupirant
d'un ton plaintif_:

Oh! madame Crinet... (_Il prend la bougie et l'approche de la figure de
Rgulus en s'criant_:) C'est Rgulus... ce sclrat de Rgulus.

(_Il laisse tomber la bougie qui met le feu aux
favoris de Rgulus, qui s'veille flamboyant_.)

RGULUS.

Maldiction... suis-je donc dj en enfer?

CRINET.

Tu mriterais d'y aller, misrable!... Qu'est-ce que tu fais ici... dans
mon lit?.... De quel droit envahis-tu aussi indcemment mon domicile?

RGULUS.

Et toi, de quel droit viens-tu m'incendier quand je suis l
tranquillement  dormir!

CRINET.

Ah! tu appelles a tranquillement dormir quand tu viens dshonorer un
homme qui monte honntement sa garde et fait loyalement ses patrouilles!

RGULUS.

Je ne te connais pas, et je tiens  ne pas te connatre; voil mon nom.
(_Il se recouche_.)

CRINET.

Mais ce malheureux-l a bu: est-ce qu'ils auraient bu tous les deux, ma
femme?

RGULUS.

Laissez-moi dormir.

CRINET _le prenant au collet_:

a ne se passera pas ainsi, non, non, entends-tu... (_Il crie_.) A la
garde,  la garde, au voleur!

(_Entrent les voisins.--On saisit Rgulus,
qu'on jette  la porte aprs la justification et
la rhabilitation de madame Crinet_.)




SCNE VII.

_Les juges d'un conseil de discipline et le capitaine-rapporteur.--En
face d'eux Crinet_.


LE PRSIDENT.

Accus Crinet, pourquoi, tant de garde le jeudi 20 fvrier, avez-vous
dsert votre poste pendant la nuit?

CRINET _embarrass et balbutiant_.

Monsieur le prsident... j'entre chez moi... et je vois des verres
qui...

LE PRSIDENT.

Mais pourquoi rentriez-vous chez vous puisque vous tiez de garde?

CRINET.

Je vais vous dire, monsieur le prsident, je vois en entrant des
bouteilles, et...

LE PRSIDENT.

Accus, ne sortez pas de la question. Vous avouez avoir quitt votre
poste, sans permission, pendant la nuit du 20 fvrier.

CRINET.

Oui, monsieur le prsident; mais en entrant je vois un drle qui...

LE RAPPORTEUR _interrompant Crinet_.

Messieurs, le nomm Crinet ne comparat pas devant vous pour la premire
fois; c'est un de ces hommes opinitres qui se font un cruel plaisir de
voir leurs concitoyens supporter le faix du service, pendant qu'eux...
(_Il hsite_.) pendant qu'eux...

UNE VOIX DANS L'AUDITOIRE.

Oh, oh, pendant qu'eux...

LE RAPPORTEUR.

Faites sortir les interrupteurs. (_Il continue_.) Pendant qu'eux se
promnent les bras croiss  ne rien faire. Il faut pourtant, messieurs,
que les sicaires du dsordre trouvent un frein  leurs saturnales, et
que les bons citoyens se rallient contre les principes subversifs d'un
ordre de choses que la France a choisi de tout son coeur, et qu'elle
soutiendra de toutes ses forces. En consquence, nous requrons qu'il
plaise au conseil de condamner le nomm Jean Crinet  huit jours de
prison pour cause de rcidive.

LE PRSIDENT.

Crinet, qu'avez-vous  dire pour votre dfense?

CRINET _furieux_.

J'ai  dire que c'est une horreur... je suis meilleur citoyen que vous
tous... j'ai fait les trois jours... j'aime l'empereur... Il y avait un
homme dans mon lit... et on veut que je monte l tranquillement ma
garde... Je suis Franais... et Lafayette m'a appel son camarade; ainsi
un homme que Lafayette a appel son camarade ne doit pas tre condamn
quand il aime la charte; non messieurs, et je terminerai par ce mot cher
 tous les bons patriotes: _Vive la charte!_ et je me fie d'ailleurs 
l'impartialit de mes concitoyens.

(_Le conseil se retire, puis il rentre; et le rapporteur
lit l'arrt suivant_.)

Ou la dfense et l'accusation, le 1er conseil de discipline dans sa
sance du..... a condamn le sieur Crinet  huit jours d'emprisonnement.

CRINET.

C'est une horreur... j'en rappelle, il y avait un homme chez moi...
c'est une infamie.

(_Des gardes municipaux font sortir Crinet de
l'audience_.)




SCNE VIII.

Un salon.


CRINET.

Allons... allons... je crois qu'ils m'oublient, voil quinze jours que
cet imbcile de conseil m'a condamn  huit jours de prison, et je n'en
entends plus parler... c'est pas l'embarras, j'ai fait dire que j'tais
malade, et c'tait adroit. Justement les assises o j'tais jur pour ce
procs politique ont eu lieu pendant ce temps l, et comme a je n'ai
condamn ni les uns ni les autres, de faon que je garderai ma
fourniture et que je ne serai pas expos aux poignards empoisonns des
rpublicains, car il parat maintenant qu'ils sont empoisonns.

(_Entre Suzon_.)

SUZON.

Monsieur, voil une lettre.

CRINET.

Voyons. (_Il lit_) Puisque par votre impardonnable ngligence vous avez
favoris l'acquittement des anarchistes en ne votant pas contre eux,
puisque votre voix les et fait condamner, je suis oblig de vous
apprendre qu' dater de ce jour la fourniture de la maison du prince
vous est retire... Je vous avais pourtant prvenu, mais votre caractre
opinitre a prvalu sur les sages conseils d'un homme qui se disait
votre ami et qui n'est plus que votre serviteur.

Sign, LECLERC.

C'est parfait.. c'est au mieux, c'est trente mille francs de jets 
l'eau... C'est un bnfice de 10,000 fr. par an d'annul, c'est
agrable, et a parce que je n'ai pas voulu me livrer au couteau des
assassins,  cause de leur imbcile de procs... mais  quoi sert une
rvolution alors, puisqu'on y perd plus qu'on y gagne... c'est une
rvolution de coupe-gorge alors... Pour qu'une rvolution soit bonne, il
faut qu'on y gagne... A ce compte l, les glorieuses sont un guet-apens,
une infamie... Et moi qui les ai faites les glorieuses... c'est une
horreur.

JACQUES LOPIN.

Pardon, excuse monsieur Crinet... si...

CRINET.

Allons... qu'est-ce encore, que veux-tu toi?...

LOPIN.

Monsieur Crinet, notre bon matre  tous, vos ouvriers vous chrissent
d'une manire flatteuse... mais comme dit le Lyonnais, mourir en
travaillant ou vivre en combattant.

CRINET.

Eh bien... aprs... qu'est-ce que a prouve, pourquoi n'es-tu pas  ton
mtier...  travailler, paresseux... fainant...

LOPIN.

Pardon excuse, monsieur Crinet, mais comme dit le Lyonnais, vivre en
travaillant ou mourir en combattant... en combattant... et voil.

CRINET.

Est-il bte celui-l... qu'est-ce qui te parle de vivre et de combattre,
va-t'en travailler imbcile.

LOPIN.

Monsieur Crinet, les autres m'ont dit de vous dire que nous ne voulions
plus travailler,  moins que vous nous donniez dix sous de plus par
jour.

CRINET.

En voil bien d'une autre? mais ces gueux-l sont fous.

LOPIN.

Nous pas des gueux... nous Franais, citoyens, patriotes... nous savons
nos droits... vivre en travaillant...

CRINET, _L'interrompant_.

Vos droits... vos droits... Qu'est-ce que a veut dire vos droits? btes
que vous tes?

LOPIN.

Nous pas fous... nous travailleurs et vous oisifs... et les oisifs
doivent payer les travailleurs, c'est politique.

CRINET.

Politique... politique... est-ce que des ouvriers doivent savoir ce que
c'est que la politique.

LOPIN.

Ah! pour a, monsieur Crinet, pendant les glorieuses, vous nous avez dit
que les ouvriers devaient avoir des droits politiques... et que mme
c'tait eux qui feraient la chose de la loi, et que pour lors comme
c'tait eux qui faisaient la loi ils la faisaient eux-mmes, et pour se
donner les douceurs de la vie... et c'est pour la chose de vous obir
que vos ouvriers vous font la loi  vous-mme, et veulent dix sous de
plus ou sinon rien du tout, pas de travail... et comme dit le Lyonnais,
vivre en travaillant ou mourir en combattant... en combattant...

CRINET.

Ah, c'est comme a... misrables, eh bien je vais aller chercher le
commissaire, et puisque c'est une coalition, nous allons voir...

LOPIN.

Oui, monsieur Crinet... voyez voir, voyez voir... tous les hommes sont
gaux... les oisifs et les travailleurs... Vous oisifs donner dix
sous... nous travailleurs prendre les dix sous, et comme dit l'autre,
vivre en travaillant ou mourir en combattant: vive l'Empereur...

CRINET.

Ah! je vais t'en donner du vive l'Empereur... Suzon, mon chapeau et ma
canne, et vous en allez voir de belles... Il ne me manquait plus que a,
plus de fourniture, et augmenter les journes de mes ouvriers... c'est 
n'y pas tenir!

(_Il va pour sortir, entre Suzon gare_.)

SUZON.

Ah! mon Dieu, les gendarmes, les gendarmes...

CRINET.

Ah, ah, messieurs les sclrats, nous allons voir... voil les
gendarmes, voil les soutiens de l'ordre public; nous allons voir...
Allons, Lopin, soyez raisonnable, et j'oublie tout... voyons... j'ai
piti de toi, et je ne te fais pas empoigner comme je le devrais.

LOPIN.

Rien du tout comme dit le Lyonnais, vivre en travaillant ou mourir en
combattant. Vous oisifs, donner dix sous,--nous travailleurs prendre les
dix sous.

CRINET.

Eh bien misrable, tant pis pour toi.

(_Entrent les gendarmes_.)

CRINET _au brigadier_.

Caporal, voil un homme que vous allez arrter; il est le chef d'une
coalition d'ouvriers. (_Avec suffisance_.) Je suis Crinet, ngociant.

LE CAPORAL.

Pardon alors, mon bourgeois... mais c'est pas lui, c'est vous que
j'arrte puisque vous tes M. Crinet.

CRINET.

Comment a, moi... je suis Crinet, vous dis-je... Jean Crinet,
ngociant.

LE CAPORAL _montrant un papier_:

C'est bien a, mon bourgeois... Jean Crinet, bourgeois, huit jours de
prison... condamn par la discipline... c'est pas long et on a des
gards... du feu et de la chandelle, et on fait venir du dehors pour
manger.

CRINET.

Comment, on pense encore  a; et moi qui me croyais oubli...

LE CAPORAL.

Jamais..... oubli..... mon bourgeois, jamais.

LOPIN.

Monsieur Crinet, vos ouvriers...

CRINET.

Va-t'en,.. misrable,... je te chasse,... sors d'ici.

LOPIN _sort en disant_:

Mourir en combattant, ou vivre en travaillant.

CRINET _avec une rage concentre_:

Et voil ce que j'y gagne  cette belle rvolution; je perds une
fourniture, je suis condamn  la prison; mes ouvriers se coalisent...
Faites donc des glorieuses. (_Au caporal avec dignit_.) Vous me
permettrez, caporal, de faire mes adieux  ma famille, et de faire un
paquet.

LE CAPORAL.

Oui, bourgeois.

CRINET.

Suzon, o est mon pouse?

SUZON _sanglotant_.

Hi, hi, hi.

CRINET _affectant le calme_.

Je vous reverrai, Suzon... je vous reverrai... Dieu ne m'abandonnera
pas... O est mon pouse?...

SUZON _pleurant_.

Hi, hi, hi.

CRINET.

Ah a, je te dis de ne pas te dsesprer. (_Avec une amre ironie_.) Car
je ne crois pas que ce soit ma tte qu'on veuille... pourtant on y va
d'un train. Mais encore une fois o est mon pouse, Suzon?

SUZON.

Madame est au bain.

CRINET.

Mon pouse est au bain... pendant qu'on me trane au cachot, qu'on me
charge de fers. (_D'un air imposant_.) O sont vos chanes, caporal.

LE CAPORAL.

Oh, il n'y a pas de chanes, mon bourgeois; un fiacre...

CRINET.

Allons, je supporterai les tortures jusqu'au bout. Suzon, tu diras  mon
pouse de m'envoyer du linge, des gilets de flanelle, des bonnets de
coton, des serre-ttes, des couvertures, deux oreillers, et un dredon;
du caf au lait le matin;  djener  dix heures;  dner  cinq, et un
consomm le soir. Adieu, Suzon, et dis  Malvina que je n'ai qu'un
regret, celui de ne l'avoir pas embrasse avant de...

     _L'motion le suffoque; il cache sa tte dans ses mains.--Suzon se
     jette  ses pieds, inonde ses mains de larmes. Le caporal est
     attendri, les gendarmes sont attendris.--M. Crinet surmonte
     l'motion, et dit avec un calme sublime. Caporal... marchons..._

     _Au moment o ils vont sortir, entre madame Crinet plore; elle se
     jette dans les bras de son mari, et s'vanouit; celui-ci s'chappe
     pour rsister  cette scne attendrissante.--Suzon soutient sa
     matresse._

     _Apparat Rgulus  la porte; il jette un regard satanique, et un
     clat de rire mphistophltique sur les deux femmes._

Chteau de Saint-Brice, 15 aot 1832.

--Une fois son oeuvre termine,--il est je crois, pour l'crivain,
deux manires de relire son livre:--La premire est de le lire avec son
esprit,  lui, la seconde de le lire avec l'esprit du public, si l'on
peut s'exprimer ainsi.

De ces deux lectures si opposes,--rsultent deux critiques bien
distinctes.

La critique intime, personnelle de l'crivain, qui est toujours, quoi
qu'on puisse penser, la plus cre, la plus incisive, la plus dsolante.

Puis la critique qu'il suppose exerce par le public,--celle-ci moins
amre, plus bienveillante, plus facile et plus juste.

Mais il arrive souvent, que ces deux critiques diffrent essentiellement
dans leurs rsultats; car la critique du public blesse ordinairement 
mort, ce qui tait la joie, l'esprance, la conscience de l'crivain.

O il voyait, lui, un but utile et lev, le public voit une pense
mauvaise et dangereuse.

Cette ide m'est venue hier,--en relisant ce recueil de contes, dans
lequel la _morale_,--comme on dit, ne paratra sans doute pas assez
respecte.

Or,--comme il n'est pas,  mon avis,--de rle plus abject, plus infme,
que celui d'un homme qui spcule sur _l'immoralit_,--je dois non m'en
dfendre, car je ne crois pas qu'on puisse m'attaquer sous ce
rapport,--mais bien poser _ce que j'entends par la morale_.

A mon sens,--la condition premire de toute oeuvre _morale_ est la
vrit.

Des critiques, gens de got, de conviction et de haut savoir, m'ont
reproch,--de m'tre attach,--dans _la Salamandre_,  prouver que le
plus souvent il n'y avait que vice et infamie sur la terre:--et qui pis
est,--_vice heureux_ et _vertu souffrante_.--Ils m'ont encore reproch
de ne rien montrer de _consolant_,--et d'tre _dsesprant_.

Mais aucun n'a attaqu la _vrit_ de ce que j'avanais.

Cela ne pouvait tre autrement.

Maintenant que cette vrit a t adopte,--me permettra-t-on d'essayer
de dmontrer que les consquences que je tche d'en tirer, en montrant
la socit telle que j'ai cru la voir,--que ces consquences sont
peut-tre,--_consolantes_,--au lieu d'tre _dsesprantes_,--ainsi qu'on
l'a dit.

Il sera donc irrvocablement dmontr... que _dans tout tat social ou
barbare, la vertu est une rare et prcieuse exception, une anomalie, un
phnomne, tandis que tous les hommes naissent organiquement envieux et
gostes_.

--Ceci est le _vrai_.

--Or, ds qu'un homme retrace avec navet le _vrai_--on l'accuse
d'mettre un systme _dsesprant_.

--Il s'est trouv au contraire des philosophes, qui pntrs de ce
dicton--qu'on ne doit point parler d'chafaud devant un condamn--ont
voil cette _vrit_, et l'ont remplace par cette _fausset_ flagrante:

--_Dans notre tat social les hommes enfin rapprochs, polis par la
civilisation, sont serviables, purs, gnreux, dvous;--le vice seul
est une rare et odieuse exception. Nous sommes rgnrs_.

--Ceci est le _faux_.

--Or, on a vant, lou les philosophes qui mettaient un systme si
_consolant_.

A mon avis c'tait  tort;--car ils agissaient, ce me semble, comme ces
gens qui pour chasser la peste, brlent des parfums au lieu d'employer
des sanifiants dont l'cret pntrante blesse l'odorat; mais rend
l'air pur et viable au lieu de masquer sa corruption et sa ftidit.

Et ce qui m'a toujours paru fort singulier--c'est que ces dangereuses
utopies, ces rves de perfectionnements anti-naturels soient justement
clos de cette cole philosophique du dix-huitime sicle;--cole
fausse, athe, impie, rgicide, dont les adeptes joignaient aux vices
lgants de la cour les passions envieuses et brutales de la populace.

Or, ces systmes sociaux et politiques bass sur la
_perfectibilit_,--ont je crois, opr l'effet tout contraire  celui
qu'en attendaient les inventeurs.

Car il y a dans les socits qui dclinent, des instants de vertige
tels, que des rhteurs, ne se contentant plus des systmes faits pour
les hommes, sont ncessairement obligs d'inventer des hommes pour les
systmes nouveaux qu'ils crent.

Oui, alors on _suppose_ l'homme perfectionn, clair, dpouill de son
limon primitif, entran vers le bien, comme l'aiguille aimante vers le
ple--et l'on part de cette menteuse et dplorable thorie pour lui
donner des droits, pour lever des codes politiques destins  rgir ces
tres _rgnrs_ comme on les appelle.

Malheureusement il ne manque aux nouveaux Promthes que le feu qui
puisse animer ces produits fantastiques de leur imagination, autrement
dit la _vrit_.

Aussi qu'arrive-t-il,--vous comptez sur des anges  conduire et pour
cela que faut-il, mon Dieu! une rne d'or ou de soie, un sceptre
d'ivoire...  peine quelques liens fragiles... et encore cachs sous des
fleurs... et encore... doux anges pourquoi les diriger? Leurs ailes
nacres ne tendront-elles pas  les porter vers un ciel d'azur,--leur
me immortelle ne s'lancera-t-elle pas vers l'infini!--livrons-les donc
 la noble impulsion de leur nature; encore une fois croyez aux anges...
c'est si consolant, cela panouit tant le coeur... il y a tant de
posie dans cette conviction.

--Et l'on croit aux anges.

Alors comme on croit aux anges, on devient philanthrope, ami de l'homme,
bienfaiteur de l'humanit,--aptre de la libert et de l'galit.

Malheureusement il se trouve que les beaux anges sont des dmons hideux,
sordides, implacables, stupides qui, d'un bond, brisent rnes d'or et
chanes de fleurs,--incendient, pillent, gorgent, et ivres de sang et
de vin, se vautrent au milieu des dbris fumants d'une socit tout
entire,--jusqu' ce qu'un mors de fer et un fouet sanglant tenus par
une main rude et forte les ramnent  leur joug.

--Voil ce qui est arriv plus d'une fois,--et voil ce qui m'a dgot
de croire aux anges;--car ainsi que tout homme d'me gnreuse, j'y ai
longtemps cru,--mais je n'y crois plus.

Au contraire, maintenant,--rien ne me semble plus pernicieux, plus
anti-social, que de faire voir l'homme en _beau_.

--Les hommes qui ont bien gouvern,--ou qui du moins ont exerc la plus
grande influence sur les hommes;--car qui peut juger du bien ou du mal
_gouverner_?--Ceux-l, dis-je, qui ont agi le plus puissamment sur les
hommes--sont ceux qui ont le mieux tudi, connu, approfondi, leur
nature,--qui se sont le plus rapprochs du vrai,--et se sont convaincus
de cette maxime que je donnerais peut-tre comme juste et simple si elle
n'tait pas mienne:--_que lorsqu'on gouverne des hommes, il ne faut
jamais penser qu' leurs vices_.

Parce qu'ainsi que nous l'avons dit, l'ducation, la civilisation la
plus avance,--ne modifieront jamais ces deux principes organiques et
vitaux de notre existence physique et morale:--_l'envie et l'gosme_.

--Charlemagne,--Louis XI,--Richelieu,--Mazarin,--Louis
XIV,--Bonaparte,--avaient d'abord commenc par apprendre l'algbre des
passions,--si l'on peut s'exprimer ainsi.--Puis ayant fait la somme des
vices et des vertus,--ils avaient agi d'aprs le total.

Mais voici, encore, que pour justifier la pense _morale_ de quelques
contes frivoles,--je m'gare dans des questions d'un ordre bien lev...

Pour redescendre  mon sujet, je ramnerai la discussion dans un cadre
plus troit,--Il ne s'agira plus de nations, mais du cercle de monde
dans lequel nous vivons chaque jour.

Figurez-vous, un homme agissant sous l'influence de la lecture d'un
livre,--ce qui n'arrive ordinairement pas;--mais enfin, je l'admets.

--Cet homme aura lu un livre _consolant_,--dans lequel l'auteur ayant
prouv en phrases sonores que tout est parfait dans le monde, aura dit 
notre homme en manire de rsum:--

Allez, Monsieur, la probit, la chastet, le dvoment sont des plus
communs ici-bas.--Si une femme vous sourit,--croyez  la femme;--si un
ami vous tend la main,--croyez  l'ami.--Si un homme politique vous dit:
j'agis sans aucun intrt pass, prsent, ou futur; ce que je dis, c'est
ma conscience qui me le dicte.--Croyez  la conscience de l'homme
politique,--Monsieur.--croyez-y.--Allez, monsieur, ne vous dfiez de
rien, ne redoutez rien, sortez la tte haute, souriez  tous propos,
panouissez-vous _l'me au soleil de la confiance_. Les hommes sont
justes, les femmes chastes.--Ne fermez pas votre caisse, Monsieur,...
Les verroux sont invents par les pessimistes--et si vous tes dput,
Monsieur, demandez bien fort l'abolition de la peine de mort.--prenez en
main, sans rougir, la cause de tout ce qu'il y a d'infmes, de voleurs
et de meurtriers dans le monde.--Les bagnes vous en sauront gr,
Monsieur, car vous dbarrasserez ces braves gens du dernier dieu
vengeur, et de la dernire providence, auxquels ils crussent encore.--Je
veux dire le bourreau--et la guillotine.

--Allez,--encore une fois, Monsieur,--nous sommes tous frres, et si on
vous a vol votre mouchoir ou votre montre,--c'est un de vos
frres--qui, voulant avoir un souvenir de vous, son frre,--se sera
exagr les devoirs de l'amiti, voil tout.

De sorte que le croyant, le _consol_, s'en ira tranquillement, promener
partout sa bonne et confiante figure, rira  chacun, comptera sur sa
matresse, sur son ami;--dira en parlant du peuple: ce bon, cet
excellent peuple; appellera les procureurs du Roi, des buveurs de
sang,--et se pmera d'aise devant le flasque et mou bavardage des
avocats.

Des avocats qui dans l'intrt de l'humanit vous prouveront--qu'un
homme arrt, ayant encore le couteau dans la gorge de celui qu'il vient
d'assassiner,--que cet homme, dis-je,....... a bien tu si vous voulez,
mais si peu, si peu,--et puis c'tait vraiment sans y penser, le brave
homme,... il n'y avait pas prmditation, je vous jure, c'tait
l'occasion l'ivresse la folie;...--enfin, l'avocat termine en invoquant
l'_humanit_  propos d'un assassin.

Je parle des avocats au criminel, qui plaident ayant la conviction
intime de la culpabilit de leur client,--qui dfendent l'auteur d'un
meurtre flagrant. Je me hte de dclarer que j'ai toujours admir sans
la comprendre cette sublime abngation de l'avocat.

Mais pour en revenir  notre _consol_, voil que le soir mme du jour
o il a lu ce beau livre si _consolant_, il court avant l'heure
accoutume chez sa matresse, pour lui dire combien il croit en
elle,--de sorte qu'il trouve, chez cet ange descendu des cieux, un rival
en train d'tre heureux, et ce rival est un ami intime qu'il a oblig de
son crdit et soutenu de son pe...

Le lendemain son bon vieux fidle serviteur, qui tout--fait n pour le
prix Montyon,--et jusque-l, vrai modle de vertu,--parce qu'il n'avait
pas t tent,--son fidle serviteur s'approprie une bourse que son
matre a laiss errer ngligemment, depuis qu'il a foi aux hommes.

Et puis le surlendemain, cet _excellent_ peuple, prenant notre consol
pour un empoisonneur, parce qu'il a l'air distrait et marche rveur,
pensant aux ralits peu consolantes, qui viennent de l'accabler, cet
_excellent_ peuple le met dans la dure alternative d'tre assomm, ou
d'avaler un flacon de vinaigre anglais, trouv sur lui, afin de prouver
en le buvant, que cet anti-cholrique n'tait pas du poison destin 
claircir cette estimable population.

L'homme consol, naturellement fort perplexe se dcide enfin pour le
vinaigre, et en meurt, ou peu s'en faut.

Or, s'il en revient,--il me semble qu'il commencera d'abord par maudire
l'crivain consolant, qui l'avait ainsi lanc nu, dsarm, souriant et
crdule,--au milieu d'un monde arm de haine, de cupidit, de luxure,
d'envie et cuirass d'gosme. Il me semble qu'il aura le droit de har
les hommes de toute la confiance qu'on lui avait inspire  leur
gard,--et que peut-tre le but _consolant_ du livre aura t manqu.

Que si au contraire, on avait dit  notre dsol _consol_, dfiez-vous
des hommes,--Monsieur,--ici-bas chacun joue pour soi,--on ne saurait
trop vous le rpter, Monsieur,--l'envie et l'gosme--sont les deux
grandes sources d'o dcoulent toutes nos passions, tous nos sentiments,
et encore, Monsieur,--il est inutile de diviser ce qui fait un
tout,--l'envie n'est que la manifestation de l'gosme,--car l'envie
exprime ce que l'gosme pense.

Ainsi, Monsieur, pntrez-vous bien de ceci.--Ce qui vous bat dans la
poitrine,--ce qui  chaque pulsation semble vous dire:--tu vis.--C'est
l'_gosme_,--c'est le _moi_.--

L'_gosme_,--admirable Prote qui prend toutes les formes, qui joue
tous les sentiments,--semble se plier  toutes les abngations,--parce
qu'au fond il y trouve sa pture et sa vie--comme ces hideux vampires
qui savent revtir les formes les plus sduisantes pour mieux pomper au
coeur de leurs victimes le plus pur d'un sang chaud et vivifiant.

Quant au bien que fait l'gosme, Monsieur, cela ressemble assez aux
effets salutaires de la foudre,--qui aprs avoir tu dix personnes,
rendra par hasard le mouvement  un paralytique.

Ceci est triste, triste je le conois;--mais cela est.--Ne comptez donc
jamais sur un sacrifice de la part des autres,--et attendez-vous  tre
sacrifi si vous tenez mal vos cartes dans cette partie ou chacun tire 
soi.--Je vous le rpte, Monsieur, ceci est triste,--et nos
rgnrateurs patents n'ont obtenu aucune amlioration morale,--jusqu'
prsent,--parce que les hommes ne seront vertueux que lorsqu'on leur
prouvera qu'il est matriellement de leur _intrt_ d'tre
_vertueux_.--Or ici est la difficult, Monsieur,--car qui dit _vertu_
dit dvoment aux autres;--et qui dit _intrt_,--dit dvoment 
soi-mme.

En fait d'amour et d'amiti,--de relations sociales ou politiques,--il
faut donc choisir, tre dupe ou fripon,--vous voil prvenu,
Monsieur;--maintenant mettez vos mains sur vos poches, et entrez dans le
coupe-gorge.

Alors notre homme _dsespr_, comme on dit, par cette vrit
brutale,--se hasardera dans le monde, mais avec dfiance, calcul et
soupon.--Il examinera, il craindra et il atteindra enfin ce point
culminant de la sagesse,--_le doute_.--

Une dception qu'il aura prvue,--une sduction intresse  laquelle il
aura chapp,--une arrire pense qu'il aura djoue,--ne le
consoleront pas il est vrai de la dgradation humaine,--mais lui
donneront le moyen de lutter contre elle.

Chaque dcouverte qu'il fera dans le coeur social, ne changera pas cet
abme noir et profond en prairie verte et riante,--mais au moins elle
donnera au _dsespr_ le moyen de se conduire  travers ses circuits
tnbreux.

Ou bien, comme aprs tout, l'gosme n'est pas toujours au vif,--comme
grce  la civilisation, le vice a ses coudes franches, que le champ de
la corruption est vaste; comme il y a mille manires, mille espces de
dmoralisation, comme on en a fait un change fort avantageux, comme il
existe au fond du coeur des hommes une touchante sympathie qui les
porte  s'unir pour tromper leurs semblables...

De ce que la collision des vices n'est pas invitable; de ce que n'ayant
par hasard--march dans le soleil de personne; de ce que les voleurs
partagent scrupuleusement entre eux, voleurs, le butin qu'ils ont
pill;--de ce qu'ayant pass  ct du reptile sans le froisser,--le
reptile ne l'aura pas mordu.....

Notre dsespr--conclura peut-tre que les serpents sont sans
venin,--et les hommes sans cupidit, sans haine, sans gosme.

--Alors les trouvant d'autant meilleurs qu'on les lui avait montrs plus
mchants, ne sera-t-il pas plus vritablement _consol_ que celui qui
les trouvera envieux et cupides, croyant les trouver bons et dvous?

Me sera-t-il enfin permis de conclure... que le systme qu'on attaque
comme _dsesprant_ a pourtant, ce me semble, deux avantages rels.

--Ou les faits reconnus--prouvent sa vrit,--et alors il donnent
l'avantage de pouvoir se tenir en garde contre une socit qui vous est
hostile,--par cela mme que vous tes un de ses membres,--ou les
circonstances font que cette vrit ne s'aperoit pas tout
entire;--alors on a l'avantage de pouvoir accuser la vrit
d'exagration,--on a foi aux hommes,--et la croyance est d'autant plus
douce que la mfiance a t plus amre.

Et puis d'ailleurs, pour dernire raison,--je dirai que je ne crois pas
(quant  moi) qu'un crivain puisse adopter,  son gr, tel ou tel
systme, consolant ou dsesprant.

Il en est de cela comme du sentiment de la couleur chez un peintre.

--C'est un phnomne tout organique chez le peintre,--tout intime chez
le pote.

--Conformation d'optique chez l'un,--disposition d'me chez
l'autre;--mais chez tous deux--la raction de ces influences est
irrfragable.

Rubens voyait _blanc_ et _rose_,--le Murillo voyait
_jaune_,--Michel-Ange voyait _gris_;--et ces tons prdominent dans leurs
oeuvres.

Il est inutile de dire que je cite ces grands noms comme preuves,--et
non comme points de comparaison; mais il est, je crois, une faon de
voir dominante chez tout homme intelligent--qui imprime  ses penses, 
sa logique et  ses crations un caractre identique.

L'ducation, l'exprience, le savoir, pourront modifier ou exagrer,
mais jamais changer ce cachet,--bon ou fatal pour l'crivain.

Encore une fois,--l'on se tromperait, en pensant que c'est de gat de
coeur,--par caprice d'imagination ou fantaisie d'artiste qu'on se voue
 telle croyance.

Non, non, ce n'est pas une _oeuvre d'art_ comme on dit,--qu'une
conviction profonde, ardente et douloureuse qui fait corps avec vous,
qui se rvle dans vos joies et dans vos larmes,--qui vous tient sous
son implacable obsession, et colore tout de son reflet puissant...

--Non, non, ce n'est point une question de posie, c'est une question
vitale.--Oh! si l'on pouvait se _choisir_ une conviction, j'en sais de
bien nobles, de bien potiques, de bien consolantes, au sein desquelles
j'irais oublier un doute affligeant, et qui dployant leurs ailes d'or
m'entraneraient avec joie dans un monde infini d'esprance et d'amour.

Mais,--je le rpte, quoique jeune,--chaque pas que je fais dans
l'tude,--du monde,--de l'histoire et de moi-mme,--venant ajouter  ma
conviction,--un fait,--une date--ou une preuve;--je ne fais pas de
_systme_,--je dis seulement ce que je vois,--ce que je sais,--ce que
j'prouve.

EUGNE SUE.

FIN.






End of the Project Gutenberg EBook of La coucaratcha (III/III), by Eugne Sue

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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
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law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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