Project Gutenberg's Zofloya ou le Maure, Tomes 1-4, by Charlotte Dacre

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Title: Zofloya ou le Maure, Tomes 1-4
       Histoire du XVe sicle

Author: Charlotte Dacre

Translator: Mme de Viterne

Release Date: May 27, 2014 [EBook #45787]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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ZOFLOYA,

OU

LE MAURE,

HISTOIRE DU XVe. SICLE

Par

CHARLOTTE DACRE

(mieux connue comme Rosa Matilde)


TRADUITE DE L'ANGLAIS,

PAR MME. DE VITERNE,

Auteur des traductions de LA SOEUR DE LA MISRICORDE et de
L'INCONNU, ou LA GALERIE MYSTRIEUSE.

TOME PREMIER.


DE L'IMPRIMERIE DE HOCQUET ET Ce.,

RUE DU FAUBOURG MONTMARTRE, N. 4.

PARIS,

CHEZ BARBA, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL,

DERRIRE LE THATRE FRANAIS, N. 51.

1812.




CHAPITRE PREMIER.


L'historien qui a le dsir de voir ses leons s'imprimer fortement dans
le coeur de l'homme, afin de le rendre plus sage ou plus heureux, ne
doit pas se contenter de dtailler simplement une srie d'vnemens;
il faut qu'il en approfondisse les causes, et en suive progressivement
les effets; il doit tirer des consquences des incidens tels qu'ils
arrivent, et les appliquer toujours  un premier principe.

Vers la fin du quinzime sicle, l'anniversaire du jour de naissance
de la jeune Victoria de Loredani, presque toute la haute noblesse de
Venise fut invite au palais de ses pre et mre, pour prendre part 
une fte somptueuse. La gat la plus aimable anima l'assemble, et
la belle Victoria, quoique hautaine et ddaigneuse, ne put s'empcher
de sourire, avec une complaisance qui lui tait peu ordinaire, aux
hommages qu'on lui adressait, en se disant intrieurement qu'aucune
beaut vnitienne ne pouvait l'galer en perfections, splendeur, ni
richesses. Une autre raison d'accrotre l'enjouement de la jeune
personne, et de rendre son triomphe complet, se trouvait dans
l'admiration idoltre que lui montrait son frre Lonardo, toujours
exalt dans ses manires, et qui dclarait hautement qu'aucune des
femmes prsentes ne vallait sa divine soeur.

Il y avait dix-sept ans,  cette poque, que le marquis de Loredani
tait l'poux de Lorina de Cornari, femme d'une rare beaut, et doue
de mille perfections. Un seul dfaut ternissait ces avantages, c'tait
la vanit excessive qu'elle mettait  se voir admire, et qui lui
donnait une confiance plus grande dans son mrite. Elle avait  peine
quinze ans, lorsqu'elle pousa le marquis, et il n'en comptait pas
vingt. Ce mariage de pure inclination avait t contract sans l'avis
d'aucuns parens, et dcid dans le dlire de l'amour et de la folle
jeunesse. Cependant il n'eut pas le sort de la plupart des unions de
cette espce; le dgout et le repentir n'en furent point la suite.
Les circonstances contriburent, au contraire,  rendre le bonheur
des jeunes poux durable. Le tems n'avait pas encore mis le caractre
de Laurina  l'preuve: elle possdait un mari dont l'ardent amour ne
souffrait aucune altration; nulle tentation ne s'tait encore offerte
 elle; il ne lui tait donc pas difficile de demeurer vertueuse; et
comme,  l'appui d'un nombre d'annes, sa raison vint approuver le
choix d'une passion enfante dans l'tourderie de la jeunesse, elle
continua d'aimer comme poux celui qu'elle avait accept indiscrtement
comme amant.

Deux enfans ns aussitt leur mariage en furent les seuls fruits, et
la tendresse la plus aveugle accompagna leurs premiers pas dans la
vie; on en ft, en propre terme, des enfans gts. Des pre et mre
aussi jeunes connaissaient peu l'tendue des devoirs qu'ils avaient 
remplir envers ces gages de leur union. Les voir crotre, les rendre
heureux, ne jamais souffrir que leurs aimables traits fssent obscurcis
par les larmes ou par la contrarit, tait un plaisir trop grand pour
le cder  toute autre considration; aussi fermaient-ils les yeux sur
les dangers auxquels cette indulgence pouvait les exposer par la suite.
Il arriva donc que Victoria, belle comme un ange,  quinze ans, avait
malheureusement pour vices la plus grande hauteur et la suffisance
la plus impertinente. Son esprit vif et emport tait indiffrent
 la censure, indocile au reproche. Obstine, vindicative, cruelle
mme, rien ne pouvait la ramener, lorsqu'elle s'tait mise une chose
fortement, dans la tte.

Le jeune Lonardo, d'un an plus g que sa soeur, avait aussi sa
part des dfauts appartenans  une ducation vicieuse. A ceux qui
caractrisaient Victoria, il joignait une me brlante et susceptible
de se laisser entraner  toutes les sductions. Sans force pour
rsister aux moindres tentations, il suivait toujours les premires
impressions qui agissaient sur son coeur; et ces dispositions, qui
pouvaient ne pas le conduire dans le vice, l'empchaient cependant
de s'armer du courage et d'une nergie ncessaire pour se dfendre
du mal. Quoique violent et vindicatif comme sa soeur, il tait
cependant susceptible de procds et d'couter la voix puissante de
la reconnaissance. Ce jeune homme avait galement un sens juste et
de l'honneur: son me noble et imptueuse nourrissait une ide si
suprieure de sa naissance et de la dignit de son rang (ce en quoi il
tait infiniment encourag par le marquis son pre), qu'il et souffert
la mort la plus terrible, plutt que de rien faire qui pt le dgrader.
On ne peut donc nier que ce caractre, si mal conduit, n'et pourtant
quelques teintes brillantes.

Tels taient les enfans qu'une ducation premire tendait  corrompre
tous les deux, et tels taient les enfans qui, pour les prserver de la
dpravation  venir, demandaient les soins les plus vigilans, soutenus
par des exemples faits pour les conduire au bien. C'est de la sorte
qu'on et corrig les dispositions dangereuses qui s'annonaient dans
leur enfance.

Cependant, avec tant de causes de rflchir srieusement sur des
premiers torts, et qui ne frappaient que lgrement la raison de
ces parens infatus, ils se regardaient comme des pre et mre
trs-heureux. Toute la ville de Venise citait leur intrieur comme le
plus parfait. Laurina de Loredani, encore dans l'clat de la beaut,
tait toujours adore de son poux, non avec le dlire de ses premiers
feux, mais avec un enthousiasme d  l'attachement fidle de l'amour.
Cet tre, le plus noble, le plus dlicat, le plus sensible de tous,
recherch et admir avec extase, n'avait cependant d'yeux que pour sa
Laurina qu'il avait seule aime au printems de sa vie. La voir loue
et fte par tout, tait un plaisir bien vif pour lui, tandis que cette
femme vaine, avait souvent le tort de s'approprier exclusivement les
hommages que ses charmes lui attiraient.

On ne saurait se dispenser d'observer ici, qu' l'poque o commena
cette histoire, les Vnitiens formaient un peuple orgueilleux, svre
et souponneux. Dans aucuns pays du monde on ne portait si loin la
vanit de la noblesse. Leurs coutumes et leurs manires tenaient
aussi beaucoup de la forme sombre de leur gouvernement, qui, jaloux
et mfiant, de sa nature, condamnait  mort sur la moindre apparence.
Une excution, quelquefois publique, et souvent prive, dissipait les
craintes de l'Etat, et elle tombait toujours par un procs secret
sur les membres les plus distingus. Ce pouvoir tait exerc par _il
Consiglio di Dieci_, ou Conseil des Dix, qui ordonnait que les nobles
seraient pendus par les pieds, entre les pilliers de St.-Marc, ou mis
 mort d'une manire particulire; et afin que l'Ordre n'en souffrt
pas dans l'opinion du peuple, on brlait leurs corps, ou on les jetait
dans l'Orfano. Les Vnitiens qui aimaient tendrement leurs matresses,
taient jaloux de leurs femmes  un degr qui runissait la perfidie
italienne et la haine espagnole dans leur plus grande force. Pour se
venger d'une injure, ou de ce qui en avait l'apparence, le poignard et
le poison taient galement en activit. Sanguinaire et violent par
nature, par ducation et par habitude, la colre d'un Vnitien une fois
excite, il devenait implacable et restait tel toute sa vie.

Ayant donn une ide succinte du caractre d'une nation o les scnes
principales de notre histoire eurent lieu, nous allons en suivre le
cours immdiat.

Pendant cette fte brillante qui fut donne au palais de Loredani,
un tranger, y arrivant, demanda  parler au marquis; ayant appris
son nom, celui-ci ordonna qu'on le fit entrer. Les portes du salon
furent ouvertes, et un homme, du meilleur air, s'avanant, et saluant
avec grce, prsenta  Loredani une lettre du Baron de Wurmsburg,
seigneur allemand, l'un des amis distingus du marquis. Il le priait
de recevoir le comte Adolphe, porteur de la lettre, avec l'aimable
hospitalit dont il usait envers ses amis. Il ajoutait que ce jeune
homme tait d'une naissance illustre, jouissait d'une haute fortune
et d'une rputation sans tache. Sitt que le marquis et parcouru la
lettre de son ami, il prit la main du comte et le conduisit au bout
du salon, o sa femme, sa fille et la compagnie s'taient retirs par
discrtion; il le prsenta d'abord  la marquise, et ensuite  tous
ceux qui taient prsens. Il y avait dans l'air de l'tranger quelque
chose d'imposant qui les frappa au premier coup-d'oeil. Ses traits
nobles et rguliers taient accompagns d'une majest qui brillait
dans toute sa personne. Ses yeux, une fois ports sur quelqu'un, il
n'y avait point de doute que leur beaut, leur clat, ne captivassent
l'admiration. Tels taient les dehors du comte Adolphe, qui se vit
bientt entour du cercle brillant dont il formait le centre. Chacun
oubliant dans l'aisance pleine de grce qu'il dployait, qu'il tait
tranger  la socit, jouissait d'un charme, d'une hilarit dont
l'assemble n'avait pas eu d'ide auparavant.

Victoria, comme la jeune divinit de la fte, lui fut prsente par sa
belle et non moins brillante mre: les regards du comte s'arrtrent
un moment sur ses charmes; il lui dit des choses galantes et polies,
mais avec un peu de froideur, et se tourna ensuite vers le marquis avec
tant d'expression, qu'un observateur sans partialit, et pu ds lors
remarquer les nuances de ses divers hommages.

L'assemble se spara, et le comte fut conduit dans un superbe
appartement du palais de Loredani.




CHAPITRE II.


Il n'est pas inutile de donner, ds ce moment,  nos lecteurs, une
ide de la moralit du comte Adolphe, sa rception dans la famille de
Loredani, tant devenue la cause fatale de toutes les infortunes qui
frapprent cette malheureuse famille.

Le comte tait Allemand d'origine: laiss de bonne heure  un tat
d'indpendance, par la mort de son pre, il quitta sa patrie pour
parcourir l'Angleterre et la France. Dans l'une et l'autre de ces
contres, autant pouss par ses inclinations vicieuses que par le
mauvais exemple, il se plongea dans tous les excs du dsordre, et
perdit totalement en peu d'annes, ce qu'il pouvait avoir d'honneur
et de dlicatesse. Un de ses penchans favoris, et ce qu'il prfrait
 tout, tait le plaisir affreux de corrompre, non l'innocence d'une
beaut ingnue, mais des femmes d'un tout autre ordre dans la socit.
Ses desseins sducteurs avaient pour but de semer la msintelligence
parmi des poux bien unis, d'arracher  un mari passionn la tendresse
dune pouse sensible et fidle; d'tendre le souffle de son haleine
impure sur une jeune famille florissante, de dtruire les meilleures,
les plus nobles affections du coeur, et de se glorifier ensuite, dans
toute la noirceur de son me, du dsordre qu'il venait de causer. Dou
du physique le plus parfait dont la nature ait jamais avantag un
homme, pour le malheur des autres, possdant tous ces talens sduisans
qui peuvent le rendre le plus dangereux ou le plus aimable de son sexe,
il employait ces qualits rares comme ferait le dmon qui prendrait
la forme d'un ange pour captiver les coeurs; cependant le sducteur le
plus dtermin se lasse  la fin de ses conqutes. Adolphe, aprs avoir
content ses passions et laiss jouir sa vanit, tombait dans l'ennui
et le dgout: mprisant tout ce qu'il avait possd, ddaignant ces
femmes dont les caresses avaient enchant momentanment ses dsirs,
sans jamais toucher son coeur; il quitta Paris, le foyer de ses vices
et de sa prodigalit, et partit rassasi de tout, esprant que le
changement de scne redonnerait une nouveaut  ses sentimens qu'une
jouissance sans borne avait presqu'entirement anantis. Cependant, en
changeant de place, Adolphe manqua encore de trouver ce qu'il cherchait
avec une curiosit avide et impatiente, une femme capable de lui faire
prouver des sensations toujours nouvelles; car cet tre orgueilleux
niait la possibilit que cette femme existt; de plus il analysait et
tudiait avec l'oeil mprisant du prjug, le caractre de toutes, et ne
trouvait chez elle que sottise, faiblesse, et manque de solidit. C'est
ainsi qu'aprs en avoir triomph, il dlaissait ses conqutes et avait
honte de s'tre laiss entraner par leurs charmes.

Tel tait le cruel, le dangereux Adolphe, lors de son arrive 
Venise, o le baron de Wurmsburg, ami et parent loign des siens, qui
l'avait jug sur de simples apparences, et le connaissant trs-peu
(car Adolphe n'avait daign rendre visite  sa terre natale qu'une
fois), l'adressa, en lui donnant une lettre pour le marquis de
Loredani. Le baron ne souponnait gure la corruption de son coeur,
en le recommandant par les termes les plus forts,  l'amiti et 
l'hospitalit de ce seigneur,  qui il rappelait la liaison qui avait
exist autrefois entre eux.

Le comte n'tait venu  Venise que dans le dessein d'y trouver un champ
nouveau pour dployer ses talens sduisans et destructeurs, s'attendant
peu  y rencontrer un attrait qui l'y retiendrait. Nous allons
maintenant donner le rcit rapide de ce qui fut la premire source des
vnemens curieux et terribles de cette histoire.

Adolphe ne tarda pas  tre envieux du bonheur qui rgnait dans la
maison de Loredani. Son me perfide brlait de troubler cette flicit
domestique, et de semer autour de lui le dsordre et l'infortune. Ce
monstre, afin d'excuter plus srement son dessein, s'adressa non
 la jeune et smillante Victoria, mais  son aimable et charmante
mre,  la femme de son hte trop gnreux, de l'homme qui le comblait
d'attentions et d'gards, ainsi que de preuves d'amiti; c'tait son
honneur, la paix qu'il cherchait  dtruire: c'tait sa femme dont il
tramait la sduction! telle se montrait la reconnaissance de l'oblig
envers l'obligeant; et telle, hlas, le voit-on encore chaque jour.

Cependant il se trouva que la marquise, quoique susceptible d'une
grande vanit, flatte sur-tout par l'approbation d'un homme de mrite
et dou d'autant d'avantages que l'tait le comte Adolphe, conservait
encore pour son poux l'amour le plus entier, et qu'elle le regardait
toujours comme le phnix de son sexe. La cour qu'elle recevait de
toutes parts avait assurment un grand charme pour elle, mais elle en
devait attribuer au moins en partie la cause  cet poux galement
aim et estim; et cette persuasion devenait une barrire puissante 
opposer aux entreprises d'Adolphe. Hlas! celui-ci ne demandait pas
mieux que de rencontrer des difficults et de l'opposition: c'tait ce
qu'il cherchait depuis long-tems et ce qui donnait un stimulant  ses
dangereux caprices. Tandis qu'il contemplait les attraits de la femme
fidle et son attachement sincre  un poux, il se promettait, dans
l'odieux d son coeur, d'en faire la conqute aux dpens de tous les
sacrifices.

Il y avait prs de trois mois qu'il tait chez le marquis, lorsqu'une
mlancolie profonde (occasionne en partie par le spectacle d'un
bonheur qu'il ne pouvait dtruire, et par des sensations qui lui
avaient t trangres jusqu'alors), parut prendre possession de lui.
Que ce ft la conviction de la vertu sans tache de Laurina, ou la haute
sphre dans laquelle elle se trouvait  l'abri de la sduction, qui
donnt une irritation plus grande  ses dsirs coupables, et ajoutt
un degr violent  sa passion, c'est ce qu'on ne saurait dire; ce
qu'il y a de certain, c'est que quantit de femmes plus exactement
belles que la marquise, avaient t sduites, obtenues et abandonnes
par lui; c'est pourquoi ce ne pouvait tre sa personne, quelque
charmante qu'elle ft, qui le subjugt; et quant aux vertus de son
me, quoique faites pour ajouter de la gloire  sa conqute, Adolphe
y mettait peu de prix. Comment donc, ayant mille raisons d'viter sa
prsence, s'avouait-il, dans l'extravagance de sa passion, l'ascendant
inconcevable qu'elle avait obtenu sur son insensibilit habituelle?
Quelquefois il se promettait, pour se venger de cet empire, de la
rduire au niveau des infortunes qu'il avait trahies; mais elle tait
encore Laurina, et il craignait de n'en pouvoir triompher, ainsi donc,
dans la furie de la passion qui le dvorait, ce mchant prouva une
fois la juste rtribution du mal qu'il avait fait aux autres.

Pendant ce tems, Laurina qui avait remarqu sa mlancolie, s'en tait
sentie affecte  un point qu'elle ne pouvait comprendre. Il lui fut
difficile nanmoins de ne pas s'apercevoir, (ainsi que le dsirait
l'insidieux Adolphe), de la part qu'elle avait  cette tristesse. Son
oeil langoureux et abstrait, le plus souvent  dessein, se portait vers
elle  toute minute. Ses profonds soupirs, et le tremblement qui
agitait son corps, si par hazard il touchait sa main ou ses vtemens,
tout tait remarqu de la marquise, et commenait  faire sur elle
une funeste impression; cependant son me tait encore pure: aucune
pense de trahir son mari ne l'avait souille ... car les atteintes
d'une passion criminelle sont tellement graduelles et insensibles, que
Laurina et frmi  la certitude de sentir pour Adolphe quelque chose
de plus que l'intrt de la simple amiti.

Un soir qu'elle se promenait d'une manire pensive dans une alle de
son jardin, le comte se prsenta soudain  ses regards: ce n'tait
point le hasard seul qui avait part  cette rencontre: au moment mme
il fesait d'elle le sujet de ses penses; quelqu'esprance de la voir
l'avait conduit l; l'air mille fois plus triste que de coutume, les
traits excessivement ples, il marchait en chancelant ... la marquise
l'arrte! et le regardant avec intrt, elle lui demande d'une voix
douce s'il se trouvait plus mal? une pareille demande tait tout ce
qu'Adolphe attendait, mais ce dont il n'osait se flatter. Oubliant
cette fois de se tenir sur ses gardes, il ne fut pas plus long-tems
matre de ses motions, et se jetant  ses pieds, il lui fit l'aveu,
par des accens brusques et entrecoups, de la passion qui dvorait
son coeur. Confondue et interdite, la tremblante Laurina ne savait si
elle devait fuir; cependant rester aprs un tel aveu tait l'autoriser
et se rendre complice de sa coupable hardiesse. Elle fit donc des
efforts pour se dgager du comte, qui s'tait empar de ses mains en
tombant  genoux. Mais n'avait-elle pas dj souffert qu'un autre homme
que son poux occupt ses penses? Ecouter une seule minute l'aveu
d'une passion criminelle qu'elle avait inspire, n'tait-ce point le
premier pas que la malheureuse Laurina fesait dans la carrire du vice?
reculer alors devenait d'une difficult qui eut exig une nergie
incompatible avec la faiblesse qu'elle venait de montrer.... Enfin,
inspire d'une rsolution subite, et sentant fortement l'indcence de
sa situation, elle s'arracha des bras du sducteur Adolphe, et fuyant
sa prsence, elle chercha  calmer son agitation dans la solitude de
son appartement.




CHAPITRE III.


On n'a que trop souvent occasion de remarquer le principe peu gnreux
qui porte l'homme  dsirer ardemment la possession d'un objet, pour
paratre le mpriser ensuite. Cela est d'une vrit incontestable; mais
dans la circonstance dont nous fesons mention, il y eut une exception
 la rgle. Pour la premire fois, une passion vritable s'tait
empare du sducteur Adolphe. Non satisfait d'avoir enlev une femme
 son mari, en la portant  l'oubli de ses liens sacrs, il voulut la
possder exclusivement, et se donner le plaisir odieux de convaincre
cet poux gnreux de son dshonneur. Il voulut plonger ses enfans
dans une honte ternelle, et leur arracher la protection, ainsi que les
tendres soins d'une mre.

Il fallait, pour en venir  ces fins, user d'un moyen bien digne de son
coeur atroce: c'tait de dgrader,  ses propres yeux la malheureuse
Laurina. Il lui dit, dans le premier moment o elle sentit amrement sa
faute, que ce serait y ajouter grandement que de rester avec un poux
qui ne possdait plus son amour. Qu'aprs ce qui s'tait pass, elle
deviendrait doublement coupable, en employant une lche trahison, et la
duplicit du crime; que la dlicatesse et la gnrosit lui ordonnaient
de fuir; puisque le trsor est enlev, poursuivait le sophiste
Adolphe,  quoi bon lui laisser le cofre? pourriez-vous, Laurina,
passer votre vie  tromper votre mari, en lui persuadant qu'il possde
un bien qui ne lui appartient plus?--Laissez-moi, cruel, s'criait-elle
dans le dlire. Vous osez m'humilier aprs m'avoir perdue; ah!
laissez-moi, fuyez ma prsence  jamais; je veux rester ici, j'y veux
mourir; et puisse le tourment que j'endure, expier un crime dont je
connais toute la noirceur.

Adolphe vit qu'il avait t trop loin: il employa alors toute
l'loquence et le ton flatteur dont il s'tait servi pour amener la
destruction du bonheur conjugal. Les larmes et les gmissemens ne
l'intimidrent point; et son plan demandant une persvrence d'autant
plus soutenue qu'on paraissait vouloir l'arrter, il fit le serment
(en cet instant il pouvait tre sincre) que tant qu'il vivrait, il ne
cesserait d'adorer celle qui avait tout sacrifi pour le rendre heureux.

--Et mes enfan ... mes enfans! disait Laurina d'un accent dchir.

--Puissent-ils appeler les maldictions du ciel sur moi, reprenait
Adolphe; puissent ces enfans chris, me punir, si jamais je deviens
parjure envers toi,  la plus idoltre des femmes.

Mais quittons ce sujet douloureux qui montre tant de faiblesse d'un
ct, et de perversit de l'autre. Le triomphe du sducteur fut
complet: il enleva sa victime  sa gloire passe.... Il l'arracha de
sa maison, des bras de son poux, des caresses de ses enfans, et la
conduisit loin de Venise, le lieu de sa naissance.

Peindre l'horreur qu'prouva Loredani,  la dcouverte de la perfidie
de ceux que son noble coeur aimait et estimait; de sa femme qu'il avait
adore uniquement ... de l'hte qu'il avait reu d'une manire si
aimable et en qui il avait plac toute sa confiance entire, serait la
chose impossible. Il se voyait abandonn; il tait humili, dsespr
de la conduite de celle  qui ses enfans devaient le jour; seul pour
leur continuer les soins qu'ils avaient reus jusqu'alors d'une
mre, nagure vertueuse et maintenant perdue! Le marquis, cependant,
appela  son aide cette glorieuse nergie dont les grandes mes sont
susceptibles; mais une autre preuve de l'adversit l'attendait. A
peine avait-il acquis assez de force pour dompter sa douleur et sortir
de son appartement qu'il gardait depuis plusieurs jours, qu'il fut fait
une nouvelle blessure  son coeur afflig, par l'annonce terrible que
son fils Lonardo, l'orgueil de son nom et l'hritier de sa maison,
avait quitt le palais Loredani presqu'aussitt la fuite de sa mre,
et qu'il n'tait pas revenu depuis. Le malheureux pre reconnut en
cela le sentiment d'honneur et l'orgueil imptueux de son fils,
dont intrieurement il ne pouvait accuser la conduite, tandis qu'il
gmissait de sa cruaut; il esprait, toutefois, que le jeune exalt
reviendrait, aprs que le premier mouvement de fiert serait pass, et
qu'il mlerait ses larmes aux siennes, en le pressant dans ses bras
paternels. Le marquis nourrissait l'ide que dans ce premier instant de
vivacit, Lonardo avait sans doute pris la maison de quelqu'ami pour
refuge. Mais lorsqu'il l'eut fait chercher partout, sans qu'on pt le
trouver, il tomba dans le dcouragement, et, pressant contre son coeur
le seul tre qui lui restait, il chercha  se sauver du dsespoir,
en concentrant sur sa fille tout ce qui pouvait encore l'attacher 
l'existence.

Victoria, ainsi devenue la seule idole et la consolation du marquis,
tait matresse absolue dans le palais. Chacune de ses paroles tait
une loi; et contester ses dsirs en la moindre chose, devenait un
sacrilge: avant l'garement de sa mre, il avait toujours t
difficile de lui faire le moindre reproche, mais en ce moment cela
devenait de toute impossibilit, et cette jeune personne se livrait 
tous ses mauvais penchans, avec une latitude sans bornes. En vain le
marquis esprait-il que le tems et une raison plus mure corrigeraient
ce qu'il et bien voulu rformer lui-mme. Rien ne pouvait changer ce
qu'une ducation svre et eu seule droit de rformer, une tendance
naturelle au mal; car telle est notre organisation, que cette seconde
nature peut trs-souvent rectifier les dfauts de la premire. Ainsi
Victoria, qui donna dans son enfance des preuves d'un mauvais coeur,
aurait pu changer, si l'ducation n'eut pas t nglige chez elle. Par
exemple, on eut transform son orgueil en mulation pour le bien et en
amour-propre permis; sa cruaut en courage, son obstination en fermet
de caractre; on eut corrig ainsi un mauvais naturel. Combien donc
sa coupable mre avait de reproches  se faire pour sa ngligence 
remplir les devoirs sacrs que son tat exigeait, pour avoir compromis
la prosprit de ses enfans; et au lieu de les former  la vertu, les
avoir condamns  mille maux  venir, en leur donnant des exemples de
perversit, en les privant de l'estime du monde, en les rendant mme
indiffrens  la leur propre.

Ce fut avec la plus grande douleur que le marquis observa les progrs
affreux du caractre de sa fille: cependant il chercha encore  se
dissimuler que son coeur ft totalement corrompu. Une chose bien faite
pour agraver ce malheur, c'est que chacun vitait avec soin la socit
de Victoria, non  cause de l'inconduite de sa mre, mais par rapport 
son humeur intraitable qui lui attirait la haine de toutes les jeunes
dames de Venise. L'orgueilleuse fille n'attribuait cependant l'abandon
qu'elle prouvait, qu' la premire cause; et se voyant prive de la
considration du monde, elle y devenait plus indiffrente de jour en
jour. C'est ainsi que les tres vicieux se consolent de ce qu'ils
nomment injustice, pour se livrer sans contrainte  toutes les erreurs
du vice.

Un soir que Victoria tait assise auprs de son pre, en gardant un
sombre silence, un an environ aprs l'enlvement de la marquise, il
lui dit avec douceur:--Pourquoi, Victoria, fuyez-vous les amusemens
qui conviennent  votre ge et  votre rang, pour partager ma
solitude? pourquoi n'invitez-vous pas vos amies  venir vous voir, et
n'allez-vous pas leur rendre visite  votre tour?

Victoria rpondit avec hauteur:--Parce qu'elles ne voudraient pas venir
chez moi, ni me recevoir chez elles.

--Et comment cela, demanda le marquis tonn.

--Parce que ma mre nous a dshonors, reprit avec duret l'insensible
Victoria.

Jamais encore le nom de sa femme n'avait t prononc par le marquis,
depuis sa fuite ignominieuse.... Il vitait mme de faire la moindre
rflexion sur la bassesse de sa conduite. La cruelle Victoria venait de
r'ouvrir des blessures mal fermes: elle venait de toucher une corde
qui vibra jusqu'au fond de son coeur. L'poux infortun, s'lanant de
son sige, quitta comme un trait l'appartement.

Ces souvenirs, rtablis dans leur entier, condamnrent son me  de
nouvelles tortures. Il avait pens souvent en secret  sa coupable
pouse, en gmissant de son erreur, mais dans _le secret_ seulement:
c'tait l qu'il s'abandonnait  des regrets,  des larmes amres,
pour la perte de celle qu'il avait tant adore, et jamais tre vivant
n'tait tmoin de ces sensations dont il rougissait. Sa fiert le
drobait  la compassion d'autrui, et ce n'tait que seul qu'il
retrouvait toutes ses douleurs.

Incapable de supporter plus long-tems, dans la solitude, l'horreur des
souvenirs que sa fille venait d'exciter, Lordani sortit  l'approche
de la nuit, afin d'allger, par l'exercice, le poids de ses penses.
Aprs avoir march pendant quelque tems dans une partie peu frquente
de la ville, il aperut un homme venir de son ct et qui tait
envelopp de son manteau. Un pressentiment fit frmir le marquis ...
la fureur et le dsespoir s'emparrent de lui, et courant subitement
sur celui qu'il voyait, il se saisit de sa personne; puis arrachant son
manteau, il reconnut Adolphe.

--Dfends-toi monstre, vil sclrat, s'cria l'poux emport, en tirant
un stilet de son sein!

--Je n'ai pas d'pe, observa froidement le comte, mais je porte comme
vous un stilet qui est bien  votre service.

Le marquis n'en entendit pas davantage: il frappa son ennemi de
plusieurs coups, avec une furie sans gale; mais ces coups gars parla
soif de la vengeance, n'taient nullement srs, et la passion les
dirigeait mal; le comte calme et matre de lui, les parait avec une
dextrit rare. Ayant senti la pointe du stilet de son adversaire, il
se laissa aller  un mouvement de rage, et, faisant un pas en arrire,
plongea le poignard dans le sein de l'infortun Loredani.

Ainsi Adolphe fut le meurtrier de l'poux, aprs avoir t le sducteur
de la femme, et son crime devint doublement affreux. Il quitta la place
 l'instant o le marquis tomba, en cachant soigneusement son stilet et
s'enveloppant de son manteau. Il eut la barbarie de laisser l'infortun
qu'il avait sacrifi si horriblement, sans lui donner le moindre
secours. Le marquis resta donc baign dans son sang jusqu' ce que
quelques gens qui passrent, et le reconnurent, le portassent dans son
palais. Un chirurgien fut appel sur-le-champ: il pansa la blessure,
et lorsque le marquis put parler, il demanda d'une voix faible qu'on
lui dit la vrit sur son tat, ce  quoi le docteur rpondit qu'il
le croyait en danger de mourir.--C'est assez, dit le marquis, qu'on
fasse venir ma fille.

--Monsieur le marquis, vous ne devez pas parler, observa le chirurgien.
Lordani le regarda tristement.--Si j'ai si peu d'heures  vivre,
observa-t-il, pourquoi n'en profiterai-je pas?... Je dsire voir ma
fille.

--Signor, ce sera prcipiter votre mort.

Lordani fit signe de la main.... Victoria fut appele. Elle entra
d'un pas lent et tremblant ... elle fixa les traits livides de son
pre avec horreur et repentir; avec horreur, en contemplant son tat,
et repentir, pour lui avoir caus une peine sensible peu d'heures
auparavant. Il est vrai que Victoria se montra susceptible d'une
motion semblable, en ce moment o son coeur n'tait pas totalement
corrompu. Sa duret naturelle avait disparu, et s'approchant du lit,
elle parut profondment affecte. Le marquis tendit une main glace
qu'elle prit, et la pressant contre son coeur, elle tomba  genoux....

--O ma fille!... ma Victoria, je te suis enlev au moment,  l'poque
o tu ne saurais te passer de mes soins. Je vais mourir!... chre
enfant, coute bien ce que le ciel te dclare par ma bouche en cet
instant douloureux.... Ma Victoria, corrige, je t'en supplie, les
erreurs de ton coeur, et le penchant de ton caractre ... pense 
ce que nous sommes tous ... combien notre vie est peu sre ... sa
possession peu stable ... mets-toi devant les yeux qu'au milieu des
grandeurs et de la jeunesse, entours de richesses et des jouissances
qu'elles procurent, un vnement terrible ... imprvu! un accident nous
enlce!... c'est pourquoi!  ma fille, ne souffres pas que la triste
indpendance dans laquelle tu te verras bientt, te rende vaine, ni
confiante en tes propres forces. Considres que passagers en ce monde,
un avenir que nous ignorons nous est rserv. Que ton rang ne fasse
pas de toi une femme orgueilleuse, insensible; persuades-toi bien que
le hasard d'une grande naissance ne te dispense pas d'observer les
rgles les plus strictes de la vertu. Souviens-toi, au contraire, que
tes infrieurs auront toujours l'oeil sur tes actions, et qu'il est
d'un devoir indispensable et d'une obligation morale de te tenir sur
tes gardes, et de faire pardonner les faveurs dont la fortune t'aura
comble, par la plus grande douceur, et les exemples d'humanit et de
bonne conduite qui sont en ton pouvoir, afin qu'aucune augmentation
de mal ne vienne de toi, et ne te rende responsable de nouveaux vices
dont tu porterais l'pidmie dans la socit. Ne te laisses pas abuser
par l'ide mprisable que tu dois moins te gner qu'une autre; car en
proportion du pouvoir que tu as de te garantir du mal, il faut rgler
ta conduite sur le bien qu'il te convient de faire. Qu'il est glorieux
de vivre avec dignit et biensance, de rgner sur ses passions; de
placer son bonheur au plus haut point de perfection dont notre nature
soit capable, en se souvenant que nous devons vivre pour un tat
suprieur  celui dans lequel nous nous trouvons ici bas[1].

Les efforts que le marquis avait faits pour continuer ce discours, lui
causrent un excs de faiblesse qui pensa marquer son dernier soupir.
Ses paroles murent vivement Victoria. Il tait minuit pass!... une
lampe ne donnant qu'une lueur trs-faible rendait les traits du mourant
encore plus ples. Un silence lugubre et solennel eut lieu pendant
quelque tems: cette scne terrible fesait la plus grande impression sur
Victoria, et ses seuls soupirs interrompaient un calme prcurseur de la
mort de son pre.

Le bras rfroidi du marquis tombait de son lit. Victoria l'appuya
sur sa poitrine: il la regardait d'un air tendre et douloureux.... 
ma fille! s'effora-t-il de prononcer encore, tu vas donc demeurer
sans appui!... Une suffocation l'arrta: mille souvenirs cuisans
parcoururent rapidement son imagination.... Soudain un bruit se fit
entendre ... les portes de l'appartement furent ouvertes et ... oh!
non, ce n'tait point un songe! Laurina accourut se jeter aux pieds de
son poux!

Ciel que vois-je! s'cria faiblement Lordani, en essayant de se
mettre sur son sant. Serais-je dj dans le sjour des ombres, ou l'on
rencontre ses premiers amis?

Pardon, pardon mon Dieu! ! Lordani, pardonnez-moi! poux offens,
je vous demande grce, en me prosternant contre terre.... Ah! je vous
en supplie, n'emportez pas en mourant la haine qui m'est due ... ne me
maudissez pas  votre dernier soupir!

En s'exprimant ainsi, l'insense Laurina cachait son visage couvert de
honte, contre le lit de l'poux qu'elle avait si indignement trahi, et
qui,  la fleur de ses ans, tait victime de son inconduite.

Lordani russit pour un instant  tenir sa tte appuye sur sa main:
une expression cleste ranima ses traits; il regarda la malheureuse
repentante, qui versait un torrent de larmes, avec la piti d'un ange.
Faisant un signe  Victoria, il dit: retire-toi, mon enfant, pour une
minute? Quand sa fille se fut loigne: Laurina, dit-il, d'une voix
grave, levez-vous.

Elle leva la tte, mais en se tenant toujours  genoux.

Laurina, asseyez-vous sur ce sige, dit-il encore de la voix d'un
homme qui sent n'avoir pas de tems  perdre, et ne veut rien dire
d'inutile. Regardez-moi, Laurina!

Il y avait quelque chose de si impratif dans ces paroles, que la
coupable femme ne put se dfendre de le fixer.

Il est encore en votre pouvoir de rparer le mal que vous avez
fait.... Sitt que je serai dans la tombe, occupez-vous de chercher
votre fils ... ce fils qui a dsert le tot paternel  la nouvelle
de votre inconduite? cherchez-le, et s'il plait au ciel que vous le
retrouviez, quittez Venise avec lui et Victoria.... Venise n'est plus
un lieu de demeure pour vous, qui devez expier dans la retraite et par
une conduite plus sage, les crimes dont vous vous tes rendue coupable.
Songez que vous avez expos le bonheur et l'honneur de vos enfans,
ce  quoi il se peut encore trouver du remde. Retirez-vous dans un
endroit ignor; et lorsque le tems aura effac vos fautes aux yeux du
monde, et que vos enfans y pourront encore prtendre aux gards et  la
considration, ramenez-les  un bonheur nouveau.... Mais,  Laurina!
tremblez de retourner au crime,  l'infamie ... les malheurs les plus
terribles en seraient la suite.... Il n'y aurait plus de remde alors.
Jamais cette nuit ne s'effacera de la mmoire de Victoria, si vous
avez le courage d'abandonner la carrire du vice, et de lui donner, par
de meilleurs exemples, un got rel de la vertu et de l'honneur.... O!
femme infortune, vous que j'aimais autrefois du plus tendre amour!
songez  mes recommandations: songez que vous rpondez du sort de votre
fille dans ce monde et dans l'autre.... Prenez la noble rsolution de
la corriger par vos sages leons, et sur-tout par _votre exemple_ ...
faites-en le serment dans ce moment terrible,  mon lit de mort....
Vous qui stes abandonner les fruits de l'hymen pour courir aprs un
sducteur ... prservez votre fille du mal et des dangers du mauvais
exemple!

Oh! pargnez-moi ... de grce, pargnez-moi, s'cria la coupable
Laurina dans les accens du dsespoir; je jure....

Faites rentrer Victoria ..., dit le marquis, retenant son dernier
souffle. Je n'ai pas une minute  vivre.

Laurina se lve et appelle sa fille. Vte, ... vte, mon enfant, ...
dit Lordani, embrassez votre mre!... Laurina ... jurez-moi maintenant
de protger et chrir votre fille ... de la garantir du mal, de ne
jamais l'abandonner.

Je le jure, je le jure, dit Laurina, en sanglottant, et pressant
convulsivement sa fille contre son sein.

Victoria, jures-moi, ajouta bien bas le marquis, que tu oubliras les
erreurs de ta mre, et imiteras _ses vertus  l'avenir._

Je le jure, mon pre, rpondit Victoria, d'un ton solennel.

O! mon dieu!... je ... je te remercie ... je te rends grce ...
embrasse-moi, Victo ... ria ... ma ... ta main, Laurina ... je te ...
pardonne ... ! mon crateur ... je meurs content!

Ainsi prit dans la force de l'ge, le noble Lordani, victime de
l'ingratitude d'un ami, et de la corruption d'une femme!


[1] Cicron.




CHAPITRE IV.


Nous avons dit qu'aprs la funeste rencontre du marquis avec Adolphe,
celui-ci se sauva prudemment du lieu de la scne; il arriva chez lui
sans tre vu. Alors, sans perdre un moment, il courut louer, sous un
nom suppos, une petite maison  quelque distance de Venise, pour
le tems qu'il avait encore  rester sur le territoire; il esprait,
par ce moyen, luder les poursuites qu'on ne manquerait pas de faire
contre lui, pour le meurtre de Lordani. En rentrant, il trouva
Laurina qui l'attendait avec impatience. Son air la frappa; elle lui
prit tendrement la main (car tel tait l'empire que le tratre avait
acquis sur le coeur de cette femme), et lui demanda  quoi elle devait
attribuer l'altration de ses regards.

Adolphe pressa cette main, et la regardant fermement, lui dit:
Laurina, je viens de commettre une action que mon coeur dsavoue, mais
 laquelle la ncessit m'a forc. Avant que je vous en apprenne
davantage, dites-moi que vous ne me harez pas pour ce que j'ai fait
involontairement.

Vous har, s'cria-t-elle, oh! Adolphe, je ne le pourrais jamais,
eussiez-vous commis un meurtre.

Un meurtre! rpta l'amant, d'un air sombre.; je ne le pense pas ...
mais j'ai bless fortement, je le crains, ... votre poux, Laurina!

Un cri perant fut la seule rponse de Laurina pouvante. Son crime
se prsenta avec horreur devant ses yeux: elle quitta Adolphe, et
courut, selon que l'impulsion du remord la guidait,  la demeure de son
poux infortun. Adolphe, qui crut d'abord qu'elle ne l'vitait qu'
cause de l'motion du moment, ne souponna pas qu'elle ft partie, il
ne s'en apperut que quelques heures aprs. Quand il en fut assur,
sa colre et ses craintes n'eurent point de bornes. La fatale passion
que la marquise lui avait inspire; cette passion auteur de mille maux
-la-fois, n'avait pas encore t si forte qu'en ce moment. Dans une
me telle que celle d'Adolphe, avec un pareil caractre, l'opposition
ou les difficults ne pouvaient qu'en augmenter la violence. Il eut, 
cette poque, endur la mort plutt que d'y renoncer. C'est pourquoi il
se dcida, au hazard d'tre dcouvert,  arracher Laurina du sanctuaire
qui la lui drobait, et  ne pas souffrir qu'elle existt indpendante
de ses volonts.

Dans ce dessein, il roda dguis, autour du palais Lordani, alors le
mausole de son matre, jadis heureux. Il se proposa bien de ne pas le
quitter, qu'il n'en eut enlev celle que toute probabilit lui fesait
croire dans son enceinte.

C'tait le soir du second jour de la mort du marquis. Laurina livre
 sa douleur et  ses remords, pleurait sur les consquences de sa
mauvaise conduite. Une lettre lui est apporte; elle l'ouvre, et y lit
ce qui suit:

        Le lieu o vous tes maintenant, ne doit plus tre
        un asyle pour vous, ayant agi de manire  renoncer
        authentiquement au titre d'pouse de feu Lordani. Je
        crois donc tre en droit d'exiger que vous quittiez le
        palais sur-le-champ; autrement, la famille orgueilleuse
        de votre mari, qui ne va pas tarder d'arriver, vous
        accusera, et vous traitera avec toute l'ignominie que
        l'esprit de vengeance et d'avarice peut dicter.
                                                  ADOLPHE.

Laurina, dont l'me tait encore abme sous le poids des dernires
paroles de son poux mourant, et pntre de son crime, rpondit sans
hsiter de la manire suivante:

        O! Adolphe! voudriez-vous me faire croire que mon coeur
        coupable vous aime encore? Vous, que ma raison trouble
        me montre comme un _sducteur_ et un _assassin_?...
        Malheureuse que je suis, le pourrais-je?... A quoi donc
        le sort m'a-t-il rserve?... Cependant coutez-moi. Je
        suis dtermine  ne vous revoir jamais. Mon intention
        est bien de quitter le lieu o je suis, avec Victoria,
        la victime innocente de l'erreur de sa mre. Je vais
        me retirer pour un tems dans une province loigne, et
        quand ma faute sera oublie, j'essayerai de reparatre
        dans la socit, non pour moi, mais pour ma fille a
        qui j'ai si cruellement fait tort. N'insistez pas pour
        me revoir, cela serait inutile. Je n'agraverai pas le
        poids dont ma conscience est charge.
                                           Adieu pour jamais.

Ayant crit ceci, elle le remit au messager qui attendait une rponse.
Mais faut-il le dire? Laurina, ne se repentant qu' demi, et dans une
agitation d'me qu'elle ne pouvait dompter, esprait une nouvelle
instance d'Adolphe! Elle n'osait s'avouer l'ide secrte qu'elle avait,
qu'il ne renoncerait pas si facilement  son amour. Ce n'tait qu'en
tremblant et bien  regret, qu'elle fesait ses prparatifs pour quitter
une demeure dont tout lui interdisait une plus longue habitation.

Il ne s'tait pas pass une heure depuis le dpart de sa lettre,
lorsque le messager revint avec une rponse qui, soit dit  la honte
de Laurina, lui causa une sensation de plaisir au moins aussi forte que
la peine qu'elle avait prouve auparavant. Elle tait conue en ces
termes.

        Vous voudriez vous loigner de Venise avec votre
        fille! Prenez garde Laurina, il n'est pas question de
        plaisanter avec moi. Quittez le palais  minuit. Je vous
        attendrai ainsi que Victoria, sur le canal, vis--vis
        de vos fentres. Nous irons  Montebello, campagne
        que j'ai loue en arrivant ici, comme un dlassement
        pendant le sjour indispensable que je suis oblig d'y
        faire encore. Sa situation est isole et assez loin de
        la ville. Nous serons l  l'abri du soupon, car tout
        le monde croit que le marquis est mort par la main
        des _bravos_ (assassins); j'ajouterai seulement que
        si vous persistez dans votre dessein de me fuir, je
        vous conduirai par tout o vous l'ordonnerez, et vous
        laisserai ensuite en paix; que ce soit donc entendu
        entre nous. Je jure par tout ce qu'il y a de sacr, que
        vous consentiez ou non  ma proposition, que vous ne
        sortirez pas de Venise sans moi. Je vous poursuivrai
        jusqu'au bout de l'univers, s'il le faut. Je serai sans
        cesse sur vos pas, et vous tourmenterai ternellement,
        si vous hsitez, ou si vous cherchez  m'chapper.
                                                   ADOLPHE.

Un soupir pnible partit du coeur de Laurina. Cherchant  se croire
irrvocablement fixe dans sa rsolution d'tre vertueuse, et ne
voulant pas lire plus loin dans ses penses, elle crivit ce qui suit:

Bien convaincue, homme cruel, et le plus exigeant de tous! bien
convaincue que je serai fidelle jusqu' la mort  la promesse que j'ai
faite  ... Dieux! je n'ose crire son nom ... mes doigts tremblans ont
peine  tenir la plume ... je consens  ce que vous me proposez, et je
m'en rapporte _ votre honneur_ pour l'excution de votre parole.

Les choses tant ainsi arranges, la faible Laurina reprit ses
prparatifs. Mais hlas! quelle vtesse elle y mit cette fois! Car,
malgr qu'il lui et t difficile peut-tre de dfinir ce qui se
passait en son me, encore eut-elle pu y dcouvrir le plaisir de se
savoir toujours aime par l'homme qu'il lui convenait le plus d'viter
et mme d'abhorer. Telle n'est que trop souvent la bizarrerie du coeur
humain.

A minuit, Laurina, accompagne de sa fille, quitta le palais de
Lordani. Adolphe fut exact au rendez-vous. Il reut les dames avec
un srieux plein de hauteur, et les conduisit  une gondole qui les
attendait. En peu de tems ils furent  Montebello.

Il n'est pas ncessaire de nous tendre sur cette partie de notre
histoire. Nous dirons seulement qu'arrivs  la maison de plaisance,
le perfide Adolphe appela  son aide toutes les sductions qui avaient
dj russi  apporter le dsordre dans une famille respectable. Il
n'en oublia aucune, cette fois, et la malheureuse Laurina consentit
d'abord  un dlai de peu de jours, pour rester sous le tot de l'tre
qui l'avait perdue, le tratre sachant bien ensuite comment prolonger
ce dlai. Effectivement, quel est l'homme qui, aprs avoir corrompu les
principes et le coeur d'une femme qu'il trompe, trouve de la difficult
 maintenir sa victoire, s'il l'en juge digne? Nanmoins Adolphe tint
si exactement sa promesse, que Laurina et pu s'en loigner, si elle
eut continu de le souhaiter. O femme coupable! _elle ne le souhaitait
pas_, car aveugle par les fascinations de son amant, il lui semblait
impossible de vivre hors de sa prsence.

Insensiblement ce commerce, doublement criminel, se ressera et devint
plus durable que jamais. Cependant Adolphe eut l'hypocrisie de faire un
voyage en diffres lieux, et mme  une distance considrable de chez
lui, sous le prtexte de trouver une demeure convenable pour la jeune
Victoria et sa mre. Il n'ignorait pas que faire changer Laurina de
scne, c'tait la dtourner de ses rflexions douloureuses, et en venir
 ses vues. Il savait bien aussi, que tant qu'elle serait avec lui,
elle n'prouverait pas un instant de tristesse, et par consquent elle
ne pourrait voir qu'avec horreur l'instant de s'en sparer.

Les plans d'Adolphe, toujours bien combins, manquaient rarement de
russir. Enivre par ses sductions, Laurina cherchait  bannir tout
souvenir chagrinant; et, telle qu'un misrable attaqu d'une maladie
nphrtique, court en dsespr aprs le secours de l'opium, elle se
sauvait des remords de sa conscience, en regardant sans cesse celui
qui l'avait souille. Autrement eut-elle pu endurer l'ide horrible
de son crime! Eut-elle oubli qu'elle s'tait lance du lit de mort
de son poux o le sang coulait encore, pour se jetter dans les bras
de son _assassin_! Qu'elle avait trahi son voeu solemnel; que l'me du
comte s'tait arrte dans son vol pour l'entendre! Pouvait-elle, mme
 l'aide des sophismes, trouver la moindre palliation  sa conduite?
Non, il ne lui restait de ressource qu'auprs d'Adolphe. Dans ses
regards quelle idoltrait, se trouvait son excuse, et dans son organe
enchanteur, une tentation  laquelle elle croyait que nul tre n'eut pu
rsister.

Que les progrs du vice sont terribles! La seule imperfection
originelle de Laurina tait la vanit et l'amour de l'admiration.
Cette erreur, peu dangereuse, quand rien ne la nourrit, mais funeste
lorsqu'elle est pousse hors des bornes de la raison, devint la cause
de maux sans nombre. Dj des peines amres l'avaient suivie. Une
pareille leon devrait suffire pour nous tenir en garde contre les
garemens du coeur, et ne jamais nous laisser abuser sur les effets
nuisibles des passions.




CHAPITRE V.


Une anne s'tait coule depuis la mort de Lordani; ls tristes
vnemens qui avaient marqu cette funeste poque, s'taient affaiblis
insensiblement dans l'esprit de sa veuve; les recherches avaient cess
depuis long-tems; en un mot, la femme coupable ne pensait plus  se
sparer d'Adolphe.

Ils ne vinrent point  Venise; ils continurent leur rsidence 
Montebello, dans le crainte que leur prsence  la ville ne ft vue
avec mpris et indignation parmi la haute classe de la socit.
Ils se condamnrent donc  rester constamment  la campagne, et se
ddommagrent de cette contrainte, en y attirant tous les jeunes gens
de plaisir qu'ils purent rencontrer. Cela ne leur fut pas difficile,
car il est des res qui se plongeraient dans les antres de la dbauche,
plutt que de refuser une jouissance quelconque; comme il y a aussi
trs-peu d'individus qui aient le droit de se rendre les censeurs du
vice. Montebello devint le sjour de la gat et de la folie. Les
rflexions en furent bannies, et les vnemens qui auraient d tre
gravs en lettres de sang dans le coeur de ses htes, ne furent plus
rappels qu'avec indiffrence, ensuite totalement oublis.

Parmi les joyeux Vnitiens qui frquentaient la socit des amans,
il s'en trouvait un appel le comte de Brenza. C'tait un homme 
sentimens singuliers, et d'un caractre extraordinaire. Il n'tait
pas venu  Montebello pour s'amuser, ni par indolence, mais dans
un vritable esprit de curiosit, pour analyser ses habitans, et
dcouvrir, d'aprs le rsultat de ses observations, si le mal qu'ils
avaient commis, et la conduite qu'ils persistaient  suivre, venaient
de la dpravation naturelle de leur coeur, ou si la force invitable des
circonstances les avait seule rendus coupables: il venait pour faire
ses tudes sur deux caractres, et augmenter ses connaissances du coeur
humain.

Cependant il ne trouva, ou ne crut rien trouver, dans la liaison
d'Adolphe et de Laurina, qui pt mriter la considration d'un
philosophe. Il ne vit en eux, que deux tres qui s'taient plongs
volontairement dans le vice, sans avoir le pouvoir, ni mme la volont
de se tirer de son funeste tourbillon. C'est pourquoi il les regardait
avec mpris, sans en avoir la moindre piti. Il vit deux malheureux qui
n'avaient cout que leurs passions, sans gard pour ce qui devait en
rsulter en s'y adandonnant.

Ainsi prvenu, il cessa de s'en occuper; mais il examina avec un
intrt tout particulier la jeune Victoria, sans cependant songer 
demander sa main; car, jusqu' ce jour, Brenza n'avait encore jug
aucune femme digne de lui appartenir en lgitimes noeuds. L'ardeur de
son admiration ne put donc conduire jusque-l le philosophe. Mais, sans
l'ide dshonorante attache  cette infortune jeune personne, il
en aurait fait sa femme par calcul; c'est--dire que, fort du pouvoir
qu'il se croyait sur le coeur humain, il et espr de la rendre ensuite
telle que le demandaient ses dsirs. D'abord, travaillant  diminuer
son orgueil, il et entrepris de transformer cette humeur imprieuse en
noblesse et dignit; il eut de mme corrig ses autres imperfections.
Hlas! Brenza ne savait pas, tant l'homme qui se croit si savant sur
les autres s'ignore lui-mme, que c'tait la taille pleine d'lgance
et l'air anim de Victoria, qui lui fesait avoir de son caractre une
ide si flatteuse. Elle avait  cette poque prs de dix-sept ans, et
Brenza trente-cinq. L'air de celui-ci tait majesteux, et ses traits,
quoiqu'annonant de la gravit, possdaient une douceur d'expression
qui charmait; mais les penses de la jeune Victoria ne s'arrtaient
point  ce mrite personnel, et la persuasion de s'tre attir
exclusivement les regards d'un homme d'une indiffrence orgueilleuse,
donnait un prix rel  sa conqute. Cela lui fit rechercher sa socit,
et la rendit prvenante envers lui. Aussi l'enthousiasme de Brenza
s'leva-t-il bientt au plus haut point, et son plus ardent dsir fut
de la nommer son amante. Son me philosophique n'avait point d'autre
attachement, except pour un frre plus jeune de quelques annes,
qui tait alors absent d'Italie, pour se distraire d'une passion
malheureuse; c'est pourquoi ses penses et ses dsirs furent tous
concentrs en Victoria.

Il est naturel de supposer que le caractre de cette jeune personne,
plus enclin au mal qu'au bien, et ayant besoin d'un Mentor svre pour
le rgler, n'avait pas, depuis la mort de son pre, pu s'amliorer
beaucoup; au contraire, le mauvais exemple tendait  le gter
tout--fait. Elle voyait, dans la conduite de sa mre, une violation du
serment le plus sacr; la dlicatesse et la vertu foules aux pieds;
et quoique ses penchans la portassent  prfrer la vie dissipe dans
laquelle elle se trouvait,  la retraite enjointe par le marquis,
cependant elle rflchissait assez pour sentir ce qu'avait de blmable
l'oubli qu'on avait fait de ses dernires volonts. Au total,
Victoria tait une fille qui ne pensait pas comme tout le monde, et
son imagination ardente devait donner aux choses la couleur qui la
frappait, plutt que celle de la vrit.

Brenza venait d'veiller dans son sein, des sensations qui, endormies
jusqu'alors, ressemblaient, dans leur inactivit, au sommeil du lion;
il ne fallait qu'un lger aiguillon pour les exciter. Victoria avait
toujours regard l'union sduisante, et en apparence heureuse, de sa
mre avec Adolphe, avec un certain sentiment dont elle ne pouvait se
rendre compte; mais quand Brenza la distingua, lorsqu'il s'adressa
 elle avec le langage de l'amour, cela lui fit dcouvrir que ce
sentiment tait celui de l'envie, et du dsir ardent de se trouver dans
la mme situation que sa malheureuse mre, de recevoir les attentions,
comme elle, d'couter la tendresse y et devenir l'objet des regards
passionns d'un amant. Tels taient les effets que produisaient le vice
d'une mre sur l'me de sa fille.

Enfin, j'ai donc trouv un adorateur, s'criait-elle avec une secrte
satisfaction! Je serai au moins aussi heureuse que ma mre, si le comte
Brenza aime comme le comte Adolphe.

En effet, Brenza aimait, mais d'un amour rel, tandis que Victoria
n'tait susceptible que d'une vanit dont elle se promettait la
jouissance dans un semblable amour. Brenza _aimait_, et Victoria
n'tait qu'_mue_ et _flatte_. L'amoureux philosophe considra
que ce ne serait pas s'exposer au reproche, que de la tirer de la
position dangereuse o elle se trouvait, en lui avouant sa passion et
en l'engageant  quitter la demeure dshonorante d'Adolphe. Toutefois
l'orgueil du Vnitien fut plus fort que son amour; car il carta toute
ide d'en faire sa femme, et au contraire, il employa son adresse pour
l'engager  devenir sa matresse.

Dans ce dessein, il chercha l'occasion la plus prochaine d'avoir un
entretien avec Victoria. Elle se prsenta bientt, et ayant dclar 
la jeune personne enchante l'amour ardent qu'elle lui avait inspir,
il lui proposa franchement, mais non sans une sorte de retenue,
d'adopter ce que son me ravie lui avait suggr depuis long-tems.

L'organisation hardie de Victoria, sa faon de penser dgage de toute
contrainte, l'empchrent de s'offenser  la proposition du comte.
Si elle eut pens un instant que ses ides strictes sur l'honneur
lui dfendaient de la demander pour femme lgitime, malgr son dsir
extrme d'avoir un amant, elle eut d le repousser avec mpris; mais
ici l'orgueil agit contre l'orgueil, et elle se persuada que Brenza
regardait le mariage comme une chose inutile, et mme dgradante  un
amour comme le sien.

Ce fut en faisant cette fausse rflexion, qu'elle lui tendt les mains.
Brenza les saisit, avec ardeur, comme une marque de consentement;
et s'asseyant aux pieds de sa matresse, qui lui souriait avec une
vivacit extraordinaire, il parla plus en dtail des arrangemens et
des moyens  prendre pour quitter Montebello, sans tre souponns.
Victoria l'coutait avec dlices; le plaisir animait ses joues et
brillait dans ses regards hautains. Son coeur se pavanait aux discours
du comte, et sans pouvoir rien dfinir, elle se sentait capable
d'actions surprenantes. L'enthousiasme animait son sein, et rpandait
sa chaleur sur ses traits. Soudain, au milieu de ses flicitations,
et tandis que Brenza, encore  ses pieds, poursuivait son discours
amoureux et dcrivait ses plans pour leur bonheur  venir, arriva en
frmissant de rage, et l'horreur peinte dans toute son attitude ...
Laurina!

--Malheureuse, s'cria-t-elle, en prenant rudement le bras de sa
fille, est-ce ainsi que vous rcompensez mon indulgence envers vous,
la confiance tendre et aveugle que je vous ai montre? et vous, signor
Brenza, qui jouez ici le rle d'un infme sducteur, croyez-vous, par
cette conduite, payer l'hospitalit du comte Adolphe? est-ce ainsi que
vous vous dites son ami, en cherchant  nous ravir notre seul bien,
l'innocente Victoria?

--Signora, reprit Brenza avec un sourire de ddain, il vous sied 
merveille en vrit, de faire le procs  ceux qui _violent les lois de
l'hospitalit!_

Les yeux de la coupable Laurina furent baisss  l'instant. La honte
colora ses joues, son coeur battit avec violence, et  peine put-elle
se soutenir; Brenza prit la main de Victoria.--Je ne crois pas,
continua-t-il, d'une voix ferme, devoir me dfendre de sduire votre
fille; je pense, au contraire, la sauver de la sduction. Excusez-moi,
madame, si j'observe que c'est le sort qui l'attend, en restant dans
cette maison.

--Victoria, dit sa mre, revenant de son agitation et n'osant rpondre
au comte, Victoria, je vous ordonne de sortir d'ici ... oui, pour la
premire fois de ma vie, je vous ordonne de m'obir, en vitant toutes
les occasions de parler au comte de Brenza.

Celui-ci lana un regard  la jeune personne. Il voulait lui
communiquer une tincelle du feu qui l'animait, et voir si elle
montrerait cette indpendance de sentiment qu'elle annonait. Mais
Victoria, retirant firement sa main, que le comte retenait, comme
voulant lui prouver qu'elle n'avait pas besoin de son aide, s'avana
vers sa mre et repliqua ainsi:

--Que vous ne m'ayez jamais _ordonn,_ est une chose vraie; que vous
m'ordonniez, maintenant qu'il est trop tard, l'est galement. Je suis
donc dcide  partir d'ici, o il n'y a point de protection pour moi,
et  me remettre sous celle du comte de Brenza, dans laquelle je place
toute ma confiance.

--Oh! Victoria, es-tu folle, dit sa mre, en joignant les mains, et
commenant  prouver la juste rtribution due  ces parens coupables
qui corrompent leurs enfans. Es-tu folle, ma fille, ou veux-tu me
plonger dans une douleur mortelle?

--Vous plonger dans la douleur! rpta amrement Victoria.

--O mon enfant, ma chre enfant cria sa mre, la tte perdue et sentant
la pointe aigue du remords, voudrais-tu donc m'abandonner?

--Vous m'_abandonntes_ bien ainsi que mon pre et mon frre, reprit
Victoria, qui perdit toute retenue.

--Quoi, ma fille!... Victoria!... c'est toi qui parles ainsi?

--Ma mre, pardon!... mais vous nous avez dshonors, perdus  jamais.
Personne ne m'a trouve digne d'amour, que le comte de Brenza. Ne vous
opposez donc pas  ce que je rponde  sa tendresse,  ce que je sois
heureuse. Pourquoi, je vous le demande, les considrations de votre
bonheur viendaient-elles empcher le mien? Quand vous aimtes le comte
Adolphe, vous savez, madame, que vous nous quitttes, sans penser  la
peine que vous fesiez  mon pre; souvenez-vous que....

--Tais-toi, fille dnature, tais-toi, s'cria Laurina accable.

--Eh bien! poursuivit cette fille sans dlicatesse, cessez donc de
trouver mauvais mon dpart avec le comte de Brenza. Je vous obirais,
j'aurais pour vous tout le respect qu'une fille doit  sa mre, si vous
aviez tenu le serment ... ce serment que vous pronontes au lit de
mort de mon pre!...

Ces reproches indignes d'un enfant bien n, mais mrits par une mre
coupable, furent beaucoup trop forts pour que la criminelle Laurina pt
les endurer. Elle fut saisie d'une convulsion violente, et tomba sur le
parquet.

Brenza qui, d'abord, avait cout avec plaisir et surprise cet
esprit indpendant, selon lui, mais qui n'tait qu'altier, fut choqu
ensuite de la duret odieuse de Victoria envers l'auteur de ses jours,
dont la tendresse aurait d, au moins, exciter dans son coeur quelque
gratitude. Ne voulant pas analiser l'effet que ce trait produisait sur
son amour, prouvant beaucoup de peine d'une pareille insensibilit, il
releva avec empressement Laurina. Quand elle fut tout--fait revenue 
elle, il la conduisit dans sa chambre, et disant quelques paroles 
l'oreille de Victoria, d'un air trs-srieux, il les laissa ensemble.

Cette manire rserve, que montra le comte, ne manqua pas de produire,
sur l'esprit de la jeune personne, l'impression qu'il dsirait. Elle
sentit ce qu'il pouvait penser, et vit que sa sortie impitoyable contre
sa mre, pouvait lui avoir inspir du dgot. Effraye  l'ide de
lui devenir indiffrente, elle songea  regagner son estime. C'est
pourquoi, s'approchant de sa mre d'un air plus doux, elle chercha 
rparer sa faute; mais elle avait rveill le remords dans l'me de
Laurina, qui, voyant celle-ci dans des dispositions plus modres, prit
la rsolution de se retirer du crime, et de la sauver des dangers dans
lesquels elle l'avait conduite. Une peine violente venait d'assaillir
le coeur de cette mre coupable, en reconnaissant les effets de son
fatal exemple. Afin de la dbarrasser de ce poids, elle se promit
bien de renoncer  tout ce qui lui avait fait tort jusqu'alors.
Les reprsentations furent donc mises en jeu, et Laurina chercha 
persuader sa fille de la ncessit d'une retraite absolue pour un
tems, et  quoi celle-ci parut absolument contraire. Tout ce que la
premire put en obtenir, avec rpugnance, fut la promesse de ne pas
voir le comte de Brenza de tout le jour, et Victoria n'y eut pas mme
consenti, si ce n'est qu'en le privant de la voir pendant quelques
heures, elle esprait lui faire sentir le vide de sa socit, et que
cela lui ferait oublier l'humeur qu'elle lui avait vu prendre.

Laurina passa ce tems dans la douleur la plus violente qu'elle et
encore ressentie; elle se spara ensuite de sa fille, aprs l'avoir vue
se mettre au lit. Alors elle courut auprs d'Adolphe,  qui elle fit
part de sa nouvelle peine. Baigne de pleurs, elle lui annona qu'elle
voulait le quitter le lendemain pour se rendre dans une retraite o
elle voyait trop bien qu'elle et mieux fait d'y garder sa fille aprs
la mort de son poux.

Adolphe l'couta sans interruption; et quand elle eut cess de parler,
il la regarda d'un air srieux, mais tendre, et dit:

--Qu'une union comme la ntre, chre amie, cimente par les
liens et par les circonstances, quoique pouvant tre considre
dsavantageusement par le prjug vulgaire, puisse tre rompue, cela ne
tombe pas sous le sens. Ecoutez ce que j'ai  vous proposer, et laissez
Victoria jouir du fruit de son audace. Il ne me serait pas difficile
de dfendre au comte de Brenza de rester ici une heure de plus: il
serait galement facile d'enfermer la jeune personne dans sa chambre,
et de l'empcher de voir qui que ce ft; mais nous aurons recours  des
mesures plus simples et plus efficaces. Il est plusque probable que le
comte n'a jamais eu occasion de correspondre avec votre fille, et par
consquent qu'il ne connat point son criture; tracez donc ce que je
vais vous dicter, et qui ne manquera pas de produire son effet.

_Cher Brenza, la peine que ma mre a ressentie de notre altercation,
m'engage  me priver pour un tems du plaisir de vous voir. Retournez
 Venise, je vous prie; et quand l'humeur occasionne par la
circonstance, sera dissipe, je mettrai tout empressement  solliciter
votre retour._

--Que ce peu de mots soit envoy  Brenza, et vous verrez que la suite
en sera son prompt dpart d'ici. Le comte absent, Victoria quittera
cette maison.

--Sans moi, Adolphe?

--Nous l'accompagnerons jusqu' un autre azile, Laurina; elle y sera
en parfaite sret, sans pouvoir nuire davantage  notre bonheur....
Mais il me vient une ide, continue-t-il, en s'appercevant que Laurina
voulait parler probablement pour s'opposer  ses intentions: j'ai une
retraite admirable pour elle. Dans nos promenades, l'an pass, nous
nous arrtmes, comme vous savez, chez votre cousine, la signora di
Modne; elle demeure, je crois, prs de Trvise. Il n'y a pas d'endroit
plus retir ni plus convenable pour notre jeune demoiselle. La signora
s'est montre excessivement polie envers moi, dit-il en souriant;
ainsi, ma Laurina, elle fera tout ce que nous voudrons.... Allons,
pas d'objection, nous parlerons de cela plus amplement. Pendant ce
tems, si Brenza, pensant qu il n'est pas rappel par sa matresse,
s'aventurait  revenir, nous le recevrions avec les marques de la plus
grande froideur. Quand il n'appercevrait plus la petite, il concevrait
aisment que nous l'avons loigne  dessein, et n'ayant aucun droit de
nous en demander la raison, il prendrait sur-le-champ le parti de nous
quitter.

--Ainsi, ajouta Adolphe, d'un ton plus gai, nous serons dbarasss d'un
sujet de trouble; et ainsi, ma bien aime, vous vous appercevrez qu'il
n'y a pas de ncessit immdiate  sparer l'me du corps; c'est ce qui
arriverait en vous arrachant  moi dont vous tes plus que l'me ...
mais non, jamais nous ne serons soumis aux caprices des circonstances;
nous les soumettrons au contraire. Nul pouvoir humain, ni aucune
considration sur la terre, ne me sparera de toi,  ma Laurina! mais
revenons  notre objet.

Laurina prit machinalement la plume, et crivit, sous la dicte
d'Adolphe, ce que nous avons dj vu. Le billet crit, une femme de
chambre le porta, avec dfense d'attendre la rponse.

Brenza ne se douta point de la supercherie; et sa conduite,  ce
sujet, fut telle qu'elle devait l'tre pour favoriser les vues
d'Adolphe. Le comte, loin de se fcher du billet, pensa que Victoria,
en refusant de le voir pendant un tems, n'avait en vue que de rparer
les torts dont elle s'tait rendue coupable envers sa triste mre.
La chose lui paraissant ainsi, il se disposa, par bont,  son voeu,
et crut que son dpart rappelerait l'harmonie que sa prsence
avait interrompue, d'autant qu'il le croyait ncessaire  l'entier
accomplissement de ses vues. En consquence il se dcida  quitter
Montebello, sans perdre de tems, et dans l'espoir d'y revenir bientt,
avec une meilleure perspective de succs. Il prouvait quelque plaisir
 penser que Victoria ft susceptible de se repentir de ses fautes. Ne
voulant point s'exposer  aucune explication srieuse avec le comte
Adolphe, il appela sur-le-champ son valet-de-chambre, et lui ordonna de
tenir tout dispos pour partir. Brenza avait bien l'ide de laisser
un mot pour Victoria, mais rflexion faite, il sentit que ce serait
irriter sa mre davantage. Tout tait prt, le firmament parsem
d'toiles, et la lune clairant la route, le comte de Brenza dit adieu
 Montebello.




CHAPITRE VI.


Le jour suivant, Laurina entra dans la chambre de sa fille, et aprs
quelques mots vagues, elle lui apprit, avec une surprise affecte, le
dpart du comte.

Cette annonce causa d'abord  la haute Victoria la peine la plus
mortifiante qu'elle put ressentir; mais cette motion fut promptement
suivie d'un dpit concentr: le comte Brenza n'est pas parti
volontairement d'ici:  quelle instigation doit-il son dpart? demanda
la fire demoiselle?

 l'instigation de personne, Victoria, rpondit sa mre avec douceur
et en tremblant. Victoria dtourna ses jeux perans de dessus Laurina,
et d'une voix calme et non sans aigreur, dit: si le comte Brenza
s'est loign de son plein gr, il restera tranquille et ne cherchera
plus  me voir; niais s'il a t excit  partir d'ici, il m'crira et
m'apprendra la vrit. Ainsi donc,  tous vnemens ce mystre sera
clairci.

Et en attendant, enfant cruel, ajouta Laurina qui avait sa leon
faite par Adolphe, nous chercherons  vous distraire par de petites
promenades dans les environs.

L'air de vrit qu'elle sut prendre en imposa  sa fille, qui
condescendit  sourire. Moiti fche et moiti adoucie, elle souffrit
que sa mre lui serrt la main.

Quand partirons-nous, et o irons-nous, madame?

Nous partirons tout de suite si vous n'y apportez pas d'objection, ma
chre enfant, rpondit Laurina d'un ton caressant; et le comte Adolphe
dsire que nous allions rendre une visite  la signora de Modne,  sa
dlicieuse retraite de Il Bosco, prs de Trvise.

Quoi, chez cette rebutante vieille crature?

Allons, mon ange, point d'humeur; c'est une parente, vous savez. Nous
ne resterons l que quelques jours, aprs quoi notre petite tourne
sera  la volont de Victoria.

La jeune personne daigna sourire encore, et la mre l'embrassant
tendrement, dit en se levant: adieu pour l'instant, ma chre fille;
prparez-vous, ainsi que je vais le faire, pour notre dpart.

Cette injonction ne fut pas dsagrable  Victoria, car son orgueil
bless usurpait en ce moment chez elle la place du regret et de
l'amour. Srement, pensait-elle, si Brenza m'et vritablement aime,
il ne m'aurait pas quitte si froidement, si vte et sans m'crire
une seule ligne! peut-tre a-t-il craint qu'en excutant le plan
qu'il avait form, des embarras ou quelqu'inconvnient ne vinssent
l'inquiter. C'est pourquoi, si mme son dpart n'a pas t volontaire,
nul doute qu'il ne saisisse cette occasion de rompre avec moi;
puis-je alors le regretter? Mais je le juge peut-tre svrement ...
quelqu'artifice combin qui ne serait pas venu  ma connaissance....
Allons, je n'y veux plus penser. C'est au tems seul  me convaincre.

L'esprit troubl et le coeur mcontent, Victoria commena ses apprts
de dpart. Le comte et Laurina ne la laissrent pas long-tems 
sa solitude, dans la crainte qu'elle n'y entretnt des rflexions
dangereuses. Ils entrrent dans son appartement, et Adolphe d'un air
gai et dgag, lui demanda si elle tait prte. Je le suis, fut la
rponse laconique de la demoiselle.

Et nous aussi, dit-il. Alors il voulut prendre sa main pour la conduire.

L'orgueilleuse fille la retira avec humeur, puis suivit sa mre et le
comte en silence.

Adolphe, qui avait par  tout ce qui pouvait apporter quelque dlai 
leur dpart, eut soin que rien ne pt les arrter. Ils s'embarqurent
donc de suite pour Trvise, et Victoria, sans s'en douter, dit adieu
pour long-tems  Venise.

Toute tentative pour alimenter la conversation, en route, fut rendue
inutile, parla sombre taciturnit de Victoria. Mais petit  petit
(honteuse sans doute de paratre s'loigner  regret d'un homme qui,
aprs tout, semblait l'oublier,) elle reprit un peu de srnit, et
montra un enjouement quelle tait loin de ressentir. Ce changement
enchanta Laurina. Son coeur toujours port pour sa fille, commena 
se repentir de sa conduite prcipite, et  sentir de la rpugnance 
condamner une jeune crature  une rebutante solitude, tandis que sans
ses exemples pernicieux, elle et pu devenir l'ornement de la socit.

Adolphe devina ses penses et parut mcontent. Celui qui avait pour
but d'loigner toute barrire  sa possession, ne pouvait souffrir
qu'on y portt atteinte, il le lui fit sentir par son air svre.
Laurina soupira et se laissa aller  de tristes penses. Ce fut alors
le tour de Victoria de chercher  distraire sa mre. Elle montra en
cette occasion l'empire qu'elle avait sur ses sentimens, et combien
elle savait s'en rendre matresse. Cependant ses efforts ne firent
qu'ajouter aux regrets de la malheureuse Laurina.

Comme nos voyageurs taient partis tard de Venise, il fesait nuit quand
ils arrivrent au Bosquet, lieu ainsi nomm  cause de sa situation au
milieu d'un bois. Sa sombre apparence ne frappa nullement Victoria, qui
tait en ce moment toute vivacit; mais le coeur de sa mre se serra.
Elle savait que l'intention d'Adolphe, aprs qu'il aurait instruit sa
parente de la conduite  tenir envers Victoria, tait de l'abandonner 
sa garde. Il devait la dpeindre comme une jeune personne trs-lgre
et fort libre de principes, qui en consquence avait grand besoin
d'tre surveille. Laurina essaya encore de faire changer les
rsolutions d'Adolphe, mais toujours envain; elle n'avait aucun pouvoir
sur son esprit, quand il tait question de coups d'autorit. Fatigu de
ses importunits, il devint glacial et insensible. Avant le dpart de
Montebello, Laurina aurait pu, peut-tre, obtenir quelqu'adoucissement
 la sentence, mais en ce moment il n'tait plus tems. Son air le lui
dit assez pour qu'elle cesst de le presser.

La signora reut le comte Adolphe avec toute la politesse dont elle
tait susceptible. Laurina l'examina attentivement pour pouvoir augurer
ce qu elle avait  en attendre pour sa fille. Mais cette femme peu
gracieuse, n'offrait sur ses traits que l'orgueil d'une vertu maussade,
avec l'envie maladroite de se faire valoir par quelqu'amabilit qui lui
tait tout--fait trangre.

Cette grave personne avait t informe de la mauvaise conduite de
Laurina, conduite qui l'avait expose  perdre son rang dans la
socit. Se prvalant alors de l'arrogante supriorit assez ordinaire
aux petites mes toujours prtes  triompher de la chte des autres,
elle crut ne lui devoir qu'une froide rvrence, puis daigna  peine
jeter un regard sur Victoria.

La signora de Modne, comme on l'a dj observ, tait une parente
loigne de la marquise: son physique tait aussi repoussant que son
caractre. Un long visage jaune, des petits yeux gris, une taille
maigre et  moiti courbe, en faisaient l'ensemble. Elle tait
orgueilleuse, minutieuse et elle avait une me mercenaire. Allarme,
dans sa jeunesse de l'ide d'tre force  se faire religieuse, parce
qu'elle n'avait pas de bien, chose assez commune parmi les filles
nobles d'Italie, elle prfra de demeurer avec des gens riches, 
qui elle offrit ses services. Elle se comportait alors, selon que
lui valait son sjour chez ces personnes, tantt comme compagne,
tantt comme gouvernante, et mme au besoin comme femme de chambre.
Par ces moyens et autres semblables qui tiennent  la flatterie, aux
petits calculs et  l'hypocrisie, elle tait parvenue  amasser un
capital assez fort pour pouvoir se passer d'autrui, dans un ge o
elle se verrait oublie, et se consoler du mpris dont on l'avait
souvent abreuve dans sa jeunesse. Ensuite, pour s'en venger, elle
se promettait bien de devenir le Mentor, ou plutt le tourment des
malheureux tres qui se trouveraient sous sa dpendance. Nul homme,
mme dans ses plus beaux jours, n'avait pris garde  elle, et beaucoup
moins encore n'avaient pens  la demander en mariage. Par cette
raison, sa haine contre toutes les femmes qui avaient des attraits,
ou qui osaient se montrer sensibles aux hommages de l'autre sexe, ne
connaissait point de bornes, et on ne pouvait rien esprer de son
indulgence. Telle tait la signora de Modne. Son intrt personnel
l'avait toujours empche de se mettre mal avec sa cousine, quoique
n'ayant jamais t intime, parce que celle-ci n'avait cess d'tre
gnreuse  son gard. Toutefois son malheureux penchant  l'envie
s'opposa  ce quelle lui ft un accueil bien cordial. Elle n'agissait
pas de mme avec Adolphe, dont cette femme dsirait se faire un ami.
Elle lui adressa donc son hommage mercenaire, et elle lui fit une cour
assidue. Ainsi, il n'avait rien avanc de trop en disant  Laurina que
la signora avait beaucoup d'gards et d'estime pour lui; mais toutes
ces prvenances n'taient pas faites pour l'engager  rester dans sa
maison une heure de plus qu'il ne lui fallait. Il se permit de demander
librement  souper de bonne heure, pour que Victoria allt se reposer,
et qu'il lui ft plus facile ensuite d'entamer le grand objet de leur
visite.

On ne tarda pas  tre servi. Victoria, sans soupon et voulant viter
les regards de la vieille dame, regards qui avaient dj fait une
impression dsagrable sur son esprit, demanda o tait sa chambre,
aussitt qu'on eut fini de souper. Quoique conservant une sret
apparente, elle ne put s'empcher d'prouver, en se levant de table,
un serrement de coeur qui l'emporta sur son indolence accoutume. En
souhaitant le bon soir  sa mre, l'envie lui prit de se jeter  son
col, ce qu'elle fit avec une tendresse qui ne lui tait pas ordinaire.
Elle la pria tout bas  l'oreille de ne pas rester trop long-tems
dans cette dtestable demeure. Laurina, non moins affecte, n'eut pas
la force de lui rpondre; le coeur lui battait: elle balbutia, et la
dissimulation qu'elle se voyait force d'employer, la rendait rouge
comme le feu. Pressant la main de sa fille, elle lui dit bon soir en
tremblant, et en pensant que ce serait peut-tre la dernire fois. Sa
poitrine se gonfla, et ses yeux se remplirent de larmes.

Victoria quitta la salle, en se reprochant presque d'avoir afflig
un coeur aussi sensible que celui de sa mre. Oh! que ce moment et
t propre  rparer bien des fautes, si ces deux femmes, claires
par la sagesse, se fussent entendues! Victoria tait  peine partie,
que l'impatient Adolphe s'adressa  la signora de Modne, en entrant
brusquement en matire sur le sujet qu'il avait le plus  coeur de
terminer.

Voudriez-yous, signora, dit-il, me permettre de vous parler sur
quelque chose de srieux?

La signora fit une inclination assez roide, tout en voulant la
rendre gracieuse; et essayant de sourire, la plus laide grimace vint
contracter ses traits. Adolphe, en homme du monde, la prit pour un
acquiescement, et continua de la sorte:

Votre politesse envers moi, signora, et plus encore la haute ide que
j'ai de votre caractre, m'engagent  placer en vous ma confiance,
que certainement je ne donnerais pas  aucune autre femme ... je
vous apprends donc que la jeune demoiselle qui sort  l'instant de
l'appartement, doit tre remise pour un tems  vos soins. Naturellement
dispose au mal, ayant l'humeur ddaigneuse et hardie, elle a t
leve avec cela en vritable enfant gt. L'indulgence et la flatterie
l'ont perdue. Son coeur est dj corrompu; et, jeune comme vous la
voyez, car  peine a-t-elle dix-huit ans, il n'a pas manqu de gens
d'un autre sexe pour la pervertir.

Ici, la signora exhala un soupir. Etonne, elle regarda le ciel eu
fesant un signe de croix. Le comte, avec une gravit extrieure et
un mpris secret, poursuivit ainsi: c'est pourquoi je vous demande
si vous voudriez bien condescendre  tenir sur cette jeune personne
orgueilleuse, une surveillance des plus strictes, et ne jamais la
perdre de vue?

--Mais, je vous en prie, chre cousine, interrompit Laurina d'une voix
altre, ne la traitez pas trop svrement.

La signora prit un air de mpris, et parut ddaigner de rpondre
 Laurina, quoi qu'autrefois elle en parlt avec assez d'orgueil.
Maintenant se voyant bien au-dessus de l'pouse criminelle de
Lordani, elle la mconnaissait.

--Je voulais vous dire, signora, reprit Adolphe, en rappelant 
lui l'attention de la dame, qu'il me semblerait  propos de la
tenir enferme pendant quelque tems, dans le cas o vous le jugerez
ncessaire.

--Oh! Adolphe, s'cria Laurina, vous tes trop cruel, et il n'y a pas
de raison d'agir avec autant de duret.

Un autre regard de la svre signora la rduisit au silence: elle se
tourna ensuite avec plus de douceur vers le comte qui rpondit:

--Laurina, vous ne m'entendez pas. La signora agira selon que les
circonstances l'exigeront. Vous pouvez vous en reposer sur sa
discrtion pour le bien-tre de votre fille. Quand, par une conduite
plus sage (il lana un coup-d'oeil significatif  la signora) et en la
privant de tout ce qui pourrait l'induire au mal, Victoria montrera un
vritable changement d'humeur, alors nous viendrons la retirer d ici,
et vous l'aurez encore auprs de vous, mon amie; comme il est aussi
dans mon intention, signora de Modne, de partir demain matin, de
trs-bonne heure, et avant que Victoria soit veille. Sitt qu'elle
sera leve, elle ne manquera pas de vous demander de nos nouvelles:
alors vous lui direz doucement la vrit, et ce  quoi elle est
destine pour le prsent. Vous l'accoutumerez, je n'en doute pas, 
souffrir ce qu'il lui sera impossible d'empcher. Veuillez agir dans
cette affaire, avec le zle et la ponctualit dont votre pit vous
rendra capable pour le salut de son me, et avec cette prudence qui
a si minemment distingu votre conduite dans toute votre vie; soyez
assure que vous ne me verrez pas ingrat pour vos soins.

Un nouveau sourire qui parut hideux, parce qu'il n'tait pas d'accord
avec les traits qu'il dilatait, fut la rponse  la dernire phrase
du comte. Il venait de toucher la corde sensible, le seul ct o
reposaient les principes de la signora, l'intrt. Elle pensa, ainsi
quelle avait toujours jug _son intrt_, de paratre affable envers le
comte et de l'obliger. Elles attendait bien qu'en fesant tout ce qu'il
lui dirait, elle en serait gnreusement rcompense.

--Soyez assur, M. le comte, dit-elle d'une voix discordante qu'elle
tcha de rendre douloureuse, que je remplirai vos intentions avec tout
le zle possible. Quant  vous, signora Laurina (un regard de piti
accompagnait ces paroles), dans la promesse que je fais de rpondre 
la confiance dont m'honore M. le comte, vous ne trouverez aucune raison
de vous plaindre du traitement que recevra votre fille.

A ces mots, Laurina reconnaissante s'avana, et prenant la main de sa
cousine, elle la pressa avec affection, en disant, vous n'avez pas
d'enfant, chre signora, mais ayez piti des sentimens d'une mre, et
devenez-la pour ma fille: elle n'a jamais connu la contrarit, et n'a
point t traite avec duret.

Choque et presqu'offense, la signora retira sa main, comme si
l'attouchement de la pauvre Laurina l'et souille; puis loignant son
sige, elle fit ensorte de prvenir une autre approche de la pcheresse
qui la fesait rougir, et dit ensuite:

--Je ferai, madame, le devoir d'une bonne catholique envers votre
enfant. Je travaillerai au salut de son me, et soignerai sur-tout son
intrt spirituel.

Humilie de cette rponse, Laurina sentit tout ce qui lui en revenait,
quoique de la part d'une femme qui n'offrait de vertu que sous les
formes les plus rebutantes, l'orgueil et l'affectation.

--Nous n'avons pas besoin de nous entretenir davantage de ce sujet,
observa froidement Adolphe, nous nous confions pleinement en votre
manire d'tre pour Victoria. Quand nous apprendrons que le tems
et la rflexion l'auront change, nous viendrons vous voir pour la
reprendre avec nous; ainsi bonne nuit, cousine de Modne, bonne nuit:
ayez la bont de donner vos ordres pour que nous soyons sur pied de
grand matin, et en route avant le lever du soleil. Mais afin que vous
vous souveniez de nous, jusqu' notre retour, daignez accepter ce
diamant comme une preuve que vous nous aimez. Ainsi dit, Adolphe ta
une bague de son doigt et la plaa  celui de la signora, dont l'oeil 
demi-baiss s'tait port avec convoitise sur ce bijou. Il la laissa
ensuite dans l'admiration de son extrme politesse, ainsi que de sa
propre adresse, comme elle le pensait, de lui avoir soutir ce bon 
compte.

Poursuivant son plan, bien avant le lever du soleil, Adolphe et sa
compagne en pleurs, furent loin de _Il Bosco_; mais Laurina ne se
consolait point, et gmissait des mesures svres que le comte s'tait
obstin d'employer. Il s'abstint de lui faire aucune rflexion sur ce
sujet, et se contenta de jouir au fond du coeur de son empire sur elle,
en pensant que tout ce qu'il voulait, il l'excutait; que rien ne
pouvait plus le priver d une femme, que son amour propre, autant que
sa passion, le rendait si ardent  retenir. Sans tous ces obstacles
qui s'taient rencontrs dans sa possession, le dprav et cruel
Adolphe n'eut jamais cherch  la conserver si long-temps; il l'eut
bientt ddaigne; mais son amour et son orgueil, continuellement en
allarmes, redonnaient un degr de vivacit  ses sentimens qui, sans
de pareils stimulans, seraient tombs dans l'apathie et le dgot. Tel
tait l'esprit vicieux d'Adolphe, qu'il ne pouvait goter de charme
dans la possession d'un bien, qu'en causant la peine ou le malheur des
autres. Les plaisirs innocens et honntement acquis n'avaient pas la
plus lgre attraction pour lui, et il fallait, pour le tenter, qu'il
rencontrt des obstacles  ses dsirs, dans la tendresse d'un poux, ou
la gloire de toute une famille. Telle s'tait offerte Laurina, lorsque
son malheur le lui fit connatre; et ce fut alors qu'il forma le projet
de l'arracher  ses liens sacrs, au bonheur, pour en jouir seul.
Dt-elle survivre  son amour, son ambition tait de la retenir encore.
Hlas! pauvre Laurina, tu pouvais bien maudire dans l'amertume de ton
coeur, l'instant o tu fus remarque de l'inhumain et insensible Adolphe.

Des sentimens si bas, mais non sans exemple pourtant dans le coeur de
l'homme, donnaient  l'esprit d'Adolphe une activit qui s'tendait sur
les beaux traits et les manires toujours lgantes de sa personne.
Sans paratre faire attention  la tristesse de Laurina, il avait
soin, par les caresses et les flatteries les plus aimables, de la
dissiper insensiblement. Tel tait le pouvoir qu'il savait prendre sur
une femme qui finissait par oublier tout autre que lui. En coutant
ses discours enchanteurs, et en fixant la beaut de ses traits, le
sentiment de vanit qui l'avait dj perdue, parlait toujours en sa
faveur; et mme, (tant tait grande sa partialit pour lui) elle lui
savait gr de la svrit qu'il venait d'employer, en pensant que
l'ardeur extrme de son attachement en tait cause, et elle l'en aimait
davantage. Chaque instant qui l'loignait de sa fille, effaait son
image, et les artifices de son amant la rendaient la plus cruelle des
mres, comme elle avait t la plus coupable des pouses. Mais c'tait
ce qui l'occupait le moins, tant toute entire au matre de son
existence infortune. Laissons ce couple doublement criminel jouir
pour un tems de la socit l'un de l'autre, et revenons  Victoria
abandonne.

Quand elle s'veilla, et qu'elle jette les yeux autour de la vaste
chambre qu'elle n'avait pu bien examiner la veille, elle prouva un
nouveau dgot pour la matresse de la maison, et un dsir impatient de
sortir au plus vte d'un sjour aussi hassable. Voyant que personne
ne venait, et croyant avoir dormi trop tard, elle se hta de se lever
et de s'habiller, puis descendit dans le jardin pour prendre le frais.
Elle n'y fut pas long-tems sans voir venir  elle une grosse et forte
fille vtue en paysanne. Cette fille lui dit que la signora l'attendait
pour djeuner. Victoria la toisa d'un air de hauteur, et souriant
ddaigneusement, elle retourna sur ses pas sans dire un mot.

En entrant dans la salle o le djeuner tait servi, elle vit,
seule  table, la vieille signora dans une attitude nglige. Sans
s'embarrasser d'offrir les salutations du matin, Victoria demanda
schement si sa mre et le comte taient encore au lit.

--Cela n'est pas probable, rpondit la signora, du mme ton.

--Pourquoi ne sont-ils pas encore ici?

--Parce que, selon toute espce de calcul, ils doivent en tre 
quelques lieues.

--Seraient-ils partis? dites-vous, madame, qu'ils sont partis?

--Sans doute, rpondit encore la signora avec malice, Trouvez-vous
rien de si terrible, mademoiselle,  l'ide de rester avec moi
pendant quelque tems? allons, soyez charitable: j'ai t si long-tems
solitaire, que vous ne vous refuserez pas, j'aime  le croire, 
devenir pour moi une compagnie agrable.

La rage de Victoria ne connut point de bornes. Elle jetta un coup d'oeil
furieux autour d'elle: la vrit s'offrit  sa pense, et elle reconnut
qu'on l'avait entrane dans un pige. Elle se frappa violemment le
front et s'cria: je suis trahie, c'est une horreur! Puis elle sortit
prcipitamment de la salle avant que la signora pt deviner son
intention. Arrive dans sa chambre, elle poussa les verroux de sa porte
pour empcher qu'on entrt.

L, se jettant sur le plancher, Victoria se livra  des cris de
fureur qui furent accompagns d'un torrent de larmes; mais, devenant
soudain honteuse de sa faiblesse, et fche que les mauvais traitemens
prssent autant sur son esprit, elle se relva plus compose. Une haine
mortelle s'tablit alors dans son sein contre ceux qui avaient os
la trahir ainsi. Un dsir ardent de vengeance s'y joignit; et cette
conduite maladroite et inexcusable dont on s'tait servi envers cette
jeune personne, n'en irrita que davantage son caractre qui se livra en
entier  toute sa violence.

Victoria n'eut pas plutt appel  son aide la plus altire et la plus
dangereuse des passions, qu'elle se calma un peu. De tems  autre
seulement, ses yeux tincelaient de colre, et son coeur battait
avec violence, en pensant  la trahison de sa mre et aux artifices
froidement calculs d'Adolphe. Cependant elle ne conserva pas long-tems
les traces de sa peine; mais au contraire, une dignit d'expression
qui eut fait honneur  de plus nobles motifs, s'empara de son tre.
Elle leva la tte, et quittant promptement l'attitude du dsespoir,
elle marcha d'un pas ferme dans son appartement. En rflchissant avec
plus de calme, il lui vint en pense que certainement le comte de
Brenza n'avait quitt Montebello, que d'aprs une ruse qu'on avait
employe, et non de son propre mouvement. Cette supposition fut un
adoucissement pour son orgueil; elle sentit que ses charmes n'avaient
pas t ddaigns, et que quelque jour elle le convaincrait que leur
sparation n'avait pas t non plus volontaire de son ct. Puis
revenant  sa situation prsente, elle se demanda si son emprisonnement
devait tre ternel. Son coeur frmit  cette pense. Cependant elle
se dcida  tout souffrir avec patience,  ne pas faire de questions,
 ne pas se trahir, mais  agir selon que les circonstances se
prsenteraient.

Plus tranquille par la victoire que la raison venait de remporter,
Victoria se dcida sur le soir  quitter la chambre. Elle n'avait pas
mang de tout le jour, et quoiqu'elle n'y penst pas, la privation
de nourriture se fit pourtant vivement sentir. L'insensible signora,
heureuse d'avoir un tre  tourmenter, et principalement une jeune
personne qui annonait du caractre, ne voulait rien lui donner qu'elle
ne vnt le demander en faisant des excuses de sa conduite impolie.
Mais c'est ce dont Victoria n'avait garde, et il est probable que
plutt que de s'abaisser de la sorte, elle eut prfr mourir de
faim. Trs-heureusement pour elle, et au grand regret de la svre
signora, le destin ne la condamna pas  cette preuve. Ayant march
pendant quelque tems dans le jardin, et se sentant rafrachie par
l'odeur balsamique des plantes et la rose du soir, elle rentra et alla
machinalement dans la salle  manger o le souper tait servi. Alors
s'asseyant tranquillement en face de la vieille femme, elle partagea
sans crmonie ce qui tait sur la table, et essaya mme d'entamer la
conversation; mais, contrarie dans son espoir de contrarier autrui,
la signora ne rpondit point. Elle avait espr trouver sa captive
obstine, rcalcitrante et emporte, ce qui eut donn belle matire 
la chapitrer, selon sa louable intention. Combien elle fut dsoriente
de trouver la petite furie du matin, tranquille et dispose  la
soumission!

Victoria, s'appercevant que sa geolire tait dcide  garder
le silence le plus opinitre, demanda de l'air de la plus grande
politesse, la permission d'aller se coucher. La seule rponse qu'elle
obtint, fut une seule inclination de tte. Plus dtermine que jamais 
ne pas lui laisser le plaisir de s'en voir provoque, elle se leva en
silence, et lui fesant une rvrence profonde, elle lui souhaita une
bonne nuit et quitta la salle.

Lorsqu'elle fut partie, cette digne et pieuse catholique commena 
rflchir qu'en se conduisant ainsi, Victoria chapperait  tous les
arrangemens qu'elle avait pris pour la mortifier et la punir. Il n'en
sera pas ainsi, s'cria-t-elle, en rvant au moyen le plus sr de la
tourmenter: elle semble prendre son parti en brave, mais elle n'en sera
pas quitte  si bon march; je veux abaisser cet esprit orgueilleux, et
le rendre soumis en dpit de ses ruses.

Telles taient les rflexions de la charitable dvote, et aprs avoir
ainsi occup son cerveau du malheur d'autrui, elle se mit en prires,
puis se coucha.

Victoria s'tant assise pendant une heure auprs de sa fentre, en se
fortifiant dans la rsolution de tenir bon, pensa galement  se mettre
au lit, o le sommeil vint bientt lui faire oublier les tourmens du
jour.

Le lendemain, elle s'veilla de bonne heure, et aprs s'tre habille,
elle voulut aller de sa chambre au jardin; mais sa porte, qu'elle crut
ouvrir, se trouva ferme en dehors. Voyant que les efforts pour tirer
le pne taient superflus, elle se mit  sa croise.

Une demi-heure aprs on fit du bruit, et la grosse fille dont on a dj
parl, entra chez elle, en tenant une jatte de lait et un morceau de
pain rassis qu'elle posa sur la table; elle s'en allait:

--Arrtez, lui cria imptueusement Victoria. La fille se tourna  demi.

--Je veux me promener dans le jardin.

--La signora ne le veut pas, mam'selle, dit la fille d'un air rechign.

--Elle ne le veut pas?

--Non; et elle mit la main sur la clef de la porte.

--Pourquoi laissez-vous ces choses derrire vous, demanda Victoria qui
sentait la colre fermenter dans son sein.

--Parce que c'est votre djener, rpondit l'autre, en sortant de la
chambre et fermant soigneusement la porte.

Ainsi donc je suis prisonnire! se dit Victoria, les joues cramoisies
et en essayant de sourire de l'impuissante malice de la signora.
Comment me suis-je attir ce traitement? Ce n'est srement pas par
ma conduite d'hier. La disposition malveillante de la signora parut
vidente  la jeune personne, qui la regardait comme un tre trop
digne de mpris pour en prendre un moment de peine. Ce n'est pas pour
toujours, pensa-t-elle, et quand la mchante crature sera lasse de me
renfermer, elle me mettra en libert pour changer. En attendant, je
vais me distraire du mieux qu'il me sera possible.

Alors elle visita la malle qu'on avait mise dans sa chambre, le
soir de son arrive, et en tira ses crayons et quelques esquisses.
La vue pittoresque qui tait devant ses yeux, fournissait une ample
occupation  son pinceau; et comprimant ce qui se passait en son me,
elle s'assit et travailla pour chasser la rflexion.

Les indignes procds et le systme de tourment de la signora durrent
pendant quelques jours, et jusqu' ce que le manque d'exercice et la
mauvaise nourriture produisissent un effet visible sur Victoria, trop
fire pour se plaindre. La signora, qui en fut avertie par la jeune
fille qui la servait, commena  s'en allarmer, et  craindre d'avoir
pass les limites qui lui taient prescrites. Elle tait responsable
du danger qui pouvait eu rsulter, si par exemple, Victoria venait 
tomber malade. Sa mre que le comte Adolphe aimait tendrement, pourrait
exciter son ressentiment contre elle, pour une pareille svrit qui
ne lui avait pas t commande; car, quoiqu'Adolphe ait dit, _s'il
est ncessaire_, renfermez Victoria, il ne lui avait pas enjoint de
le faire sans cause, et encore moins de la priver de sa nourriture
habituelle, ou en ne lui donnant qu'une mince portion d'alimens les
plus grossiers. Ces considrations eurent donc le pouvoir de la flchir
un peu. Victoria ne fut plus enferme des jours entiers, et elle put se
promener une heure le matin et une heure le soir, accompagne toutefois
de Catau. Vouloir dcrire l'indignation de la demoiselle  un pareil
traitement, ou tout ce qui lui en coutait pour se contraindre, serait
superflu. Cependant elle supporta tout, dtermine  mourir plutt que
montrer le plus lger symptme de mcontentement ou d'impatience.

Mais le dsir de se venger n'en prenait que plus de force dans son
coeur, et son caractre en recevait une nouvelle touche de frocit.
Comme la hyenne indomptable, la contrainte ne la rendait que plus fire
et plus sauvage.

Peu de jours aprs que cette espce de libert eut t rendue 
Victoria, la signora lui fit dire par Catau de venir la trouver dans
le salon. Observant strictement la rgle qu'elle s'tait prescrite,
elle obit aussitt. Sa seule peine tait que la pleur de son visage
ne convainqut la signora des souffrances dont elle n'avait pu se
dfendre, et par-l, ne servt la malignit de son tiran. Elle entra
cependant, sans paratre ni mcontente ni afflige, mais calme, et sans
tre embarasse. Victoria apprit ainsi  faire usage des artifices les
plus subtils dont la pratique devait augmenter la masse de ses autres
mauvaises qualits.

La signora, qui avait compos son visage de manire  inspirer la
crainte, ne savait pourtant comment la recevoir. Enfin elle dit:
asseyez-vous, enfant.

Victoria obit, le coeur plein de mpris et de haine.

--Il n'est pas dans mon intention, continua l'autre, d'une voix force
du gosier, de vous parler pour l'instant de ce que votre conduite
violente a eu de dplac  votre arrive ici, ni je ne veux pas vous
punir du pass. Je vise  vous convaincre que la douceur, l'humilit
et l'obissance sont indispensablement requises dans ma maison, et que
rien n'y peut tolrer l'opinitret ni l'orgueil. J'espre qu'en ce
moment vous reconnaissez votre erreur?

Victoria sentit son coeur se gonfler d'indignation. Elle allait
rpliquer.... Elle se contint, et ses joues seules marqurent ce quelle
ressentit. La signora poursuivit.

D'aprs ce, je ne crois pas ncessaire de vous tenir renferme plus
long-tems. Vous ne sortirez pas de l'enceinte de cette habitation. Les
jardins en sont suffisamment grands pour vos promenades, et Catau vous
tiendra compagnie. Peut-tre moi-mme aurai-je cette bont-l de tems 
autre.

C'est ici que l'orgueil de Victoria souffrit! Catau pour compagnie!
cependant elle ne repliqua pas davantage.

J'espre en mme-tems que vous lirez les livres de pit que je
mettrai dans vos mains, et qui tendront  amender votre me si vaine.
Je veux de plus que vous abjuriez toute mondnit dans votre mise, et
que vous vous soumettiez aux rgles que, comme une bonne catholique qui
a  coeur votre salut, je croirai de mon devoir de vous prescrire.

La signora s'arrta pour reprendre haleine. Victoria garda toujours le
silence, ne pensant pas qu'il ft ncessaire de rpondre.

La signora reprit donc ainsi: combien vous devez de remerciemens 
Dieu, pauvre enfant, de ce qu'il vous a conduite sous ma garde: de
ce qu'il vous a tire de la demeure du vice et de l'abomination, pour
vous placer dans celle de la vertu! ce que le comte Adolphe m'a dit
serait-il vrai, malheureuse fille, que, jeune comme vous tes, votre
imagination a t souille par la pense d'un homme!  Sainte-Vierge
Marie! faut-il que je prononce pareille chose, continua la dvte,
en se croisant les mains sur la poitrine, d'un air contrit. Jsus!
donnez-moi la patience de soutenir en ma prsence une pcheresse dont
la mre, dj damne, n'a plus de misricorde  esprer; une pcheresse
qui a dj fait le premier pas dans le chemin de perdition, quand elle
devrait encore possder toute son innocence. Allez, enfant, vous pouvez
vous retirer, dit-elle, en changeant son ton bigot en une dignit
svre; loignez-vous, et allez trouver Catau; sa socit ne dshonore
pas la fille d'une femme qui s'est mise au rang des cratures les plus
mprisables.

Cette dernire apostrophe, amre et non provoque, fit passer un feu
corrosif dans les veines de Victoria. Un bourdonnement affreux frappa
ses oreilles.--O ma mre ... cruelle mre!... pronona-t-elle en
semblant et en se htant de quitter le salon.




CHAPITRE VII.


On n'en finirait pas s'il fallait raconter tout ce que la pieuse
signora fit indignement souffrir  la malheureuse crature confie 
ses soins. Qu'il suffise de dire qu'elle ne russit pas  la rduire
au point o elle voulait, et que les penses de Victoria se tournrent
toutes sur la possibilit d'chapper  une aussi misrable tyrannie.
Elle occupa son esprit  en calculer jusqu'aux moindres probabilits,
mais inutilement. Elle ne pouvait aller plus loin que le jardin, o
se trouvait bien une petite porte enfonce, mais qui ne dsignait pas
o elle conduisait; et cette objection et-elle t leve, comment
deviner la route qui allait  Venise? Cependant l'essentiel tait de
sortir de l'enceinte destine  ses promenades; elle serait bien venue
 bout du reste aprs.

Dans cette position, la pense de sduire Catau lui vint subitement
 l'esprit. Condamne presqu'entirement  la socit de cette fille
rustique, elle sut remarquer qu'un certain bon naturel, que quelque
docilit ne lui taient pas trangers, et se cachaient mal sous la
svrit qui lui avait sans doute t commande.

Catau tait une paysanne de la Suisse, courte et grosse. Ses traits,
durs et hommasses, annonaient une crature rompue au travail.
Elle avait t choisie par la signora, pour surveiller notre jeune
demoiselle, et pour la mortifier, par la grossiret de ses manires,
ainsi que par la bassesse de sa condition. Ensuite, la signora pensait
que Victoria la mpriserait trop pour tenter en aucune faon de la
corrompre et de la mettre dans ses intrts; et et-elle eu envie de
le faire, l'extrme stupidit de Catau s'y serait oppose. Cependant,
cette fois, l'infaillible signora se vit trompe dans sa pntration;
car, non-seulement Catau n'tait pas aussi stupide qu'elle se
l'imaginait, mais elle possdait, au contraire, une certaine subtilit
d'esprit, et une combinaison d'ides, qui, caches sous un air
tranquille et un silence habituel, fesaient mprendre sur sa capacit.
Catau pouvait penser, et ce qui valait davantage, elle pouvait sentir,
oui, beaucoup mieux que celles qui jugeaient aussi injustement
qu'orgueilleusement de son caractre.

Pour en revenir  Victoria, elle n'eut pas plutt saisi un rayon
d'espoir d'chapper  la tyrannie, qu'elle songea  mettre la
paysanne dans ses intrts. Le tems et l'exprience l'avaient
tellement persuade de la mchancet de la signora, qu'elle sentit
la ncessit de ne pas paratre s'habituer  la socit de Catau,
mais, au contraire, de la mpriser; car il suffisait  la bigotte de
voir goter un moment de satisfaction par quelqu'un, pour exciter son
attention malveillante. C'est pourquoi, lorsque Victoria montrait de
la rpugnance  se voir suivie par cette fille dans le jardin, ce
quelle faisait souvent  dessein, la signora, d'un air qui marquait
son triomphe, ordonnait  Catau de prendre son bras et de l'y conduire,
pensant que c'tait lui infliger la mortification la plus amre; mais
la signora manqua encore son coup cette fois, et sitt que Victoria fut
hors de sa vue, elle regarda Catau avec des yeux qui semblaient dire:
ne pourrait-on tirer un meilleur parti de toi? La pauvre fille devina
sa pense, et peut-tre tait-elle si bien dispose en ce moment, que
la demoiselle n'et pas tent en vain d'en tenir parti. Ce ne fut pas
nanmoins l'ide qui lui vint d'abord, parce qu'elle n'tait pas assez
mrie par sa rflexion. Elle ne voulait rien entreprendre, qu'elle
n'et tout arrang, avec soin, dans sa tte. Ne fesant que commencer
 sonder les dispositions de la paysanne, elle devait aller plus
doucement, et d'ailleurs, son coeur toujours bien arm, ne s'abandonnait
pas ainsi, mme  une effusion de sensibilit due au moment.

Il arriva qu'un soir qu'elles parcouraient une partie des jardins,
encore inconnue  Victoria, elles entrrent dans une alle trs-sombre,
forme de vigne et de chvre-feuille: un laurier fort pais eu bouchait
presqu'entirement l'entre, et semblait dfendre aux indiscrets d'y
pntrer. Cette alle allait tellement en serpentant, qu'il et t
difficile d'en mesurer l'tendue. Une fois dedans, elles continurent
de marcher, Victoria avec un sentiment vague de crainte et d'espoir,
et Catau par la curiosit commune aux esprits vulgaires.

Quand elles furent au bout, elles se trouvrent a une fin de jardin,
et en face d'un grand mur. Victoria se mit  le regarder avec une
tristesse indicible. Le tournoyement de l'alle l'avait trompe, et
elle croyait se trouver beaucoup plus loin. En examinant cet enclos
si sombre et si lev, srement, pensait-elle, il n'y a d'entre  ce
jardin que par la maison, et aucune autre sortie.

Tandis qu'elle y rvait, marchant lentement le long du mur, elle
remarqua qu'elle n'tait pas encore venue dans cette partie de
l'habitation. Enfin une petite porte enfonce et cache plus de moiti
par la charmille, vint enchanter sa vue: deux verroux normes et une
forte serrure la fermaient. Elle appela Catau, et la lui montra, en
demandant si elle savait o cette porte conduisait. La paysanne regarda
vte par le trou de la serrure, et dit: dans le bois qui entoure cette
maison, mam'selle; mais  moins que d'tre dehors, je n'en puis savoir
davantage.--La premire partie de sa rponse suspendit la respiration
de Victoria: dans le bois, rpta-t-elle tout bas, en regardant aussi.
Et, ne pourrait-on ouvrir cette porte, Catau?

--Non, mam'selle, que je sache, et quand  serait possible, vous savez
bien que la signora ... vous savez que....

--Je vous entends, Catau; mais vous ne croyez pas qu'il y aurait un
grand mal  se promener dans ce bois, et supposons que la signora
l'ait dfendu, personne n'irait le lui dire.

--C'est vrai, reprit Catau, d'un air pensif. C'est vraiment ben dur
d'tre enferme comme ; mais Sainte-Vierge, comment ouvrir cette
porte?

--O! ma chre Catau, rien n'est impossible aux gens de bonne volont.
Il vous serait facile de vous procurer la clef sous un prtexte
quelconque, et alors vous pensez combien il serait dlicieux de se
trouver hors de l'habitation de la mchante signora.

--Il me vient une ide, mam'selle ... oui, je pense une chose. Faut pas
que je demande la clef,  serait tout dire. Je me souviens qu'avant
votre arrive ici, la signora m'envoyait souvent chez Ambrosio, le
jardinier, et que j'ai vu dans la serre o il met ses outils, un gros
paquet de clefs toutes rouilles. Je gage que je mettrais ma main sans
y voir,  l'endroit o le paquet est pendu.

--Eh bien! cria Victoria que son impatience naturelle empchait de
se contraindre; eh bien, allez les chercher, nous les essayerons,
sur-le-champ.

--Oh! que nani, mam'selle, dit doucement la fille,  ne peut pas se
faire comme . Voici la nuit qui vient, et la signora nous a dj
peut-tre cherches. Puis Ambrosio doit tre rentr et occup  ranger
ses outils dans la serre. Demain, quand il travaillera bien loin dans
le jardin, je guetterai le moment o je ne verrai plus personne, et me
glisserai o sont les clefs. Il faut pour  que je passe chez lui,
car la serre est dans une petite cour derrire. Je ferai semblant de
roder, et zeste j'attraperai le paquet sans rveiller la souris; mais
il faut me promettre, mam'selle ... de ... de ne pas me vendre, ni
rester long-tems dehors. Je ferai alors tout ce que je pourrai pour
vous obliger. Dites, mam'selle, n'est-ce pas que vous ne me vendrez pas.

Victoria tait aux anges ... les pieds lui brulaient d'envie de passer
la barrire que la signora avait mise  ses promenades; cependant elle
acquiesa avec une tranquillit apparente aux arrangemens de Catau, et
retourna malgr elle  la maison.

Toute la nuit fut passe entre la crainte et l'espoir. Victoria
excessivement agite, souffrait encore de la contrainte qu'elle
s'imposait. Elle eut la plus grande peine  se contenir dans les bornes
qu'elle s'tait prescrites; ce travail continuel sur son humeur avait
dj produit des marques visibles sur sa personne, au point qu'elle en
tait devenue fort ple et trs-maigre. Cependant ses yeux n'avaient
rien perdu de leur feu; quoique chargs parfois de mlancolie, ils
indiquaient encore tout ce qui se passait dans son me altire et
vindicative.

Le lendemain, vers midi, Catau, qui n'avait pas paru depuis qu'elle
tait leve, (car la signora la fesait coucher dans la mme chambre
que Victoria), entra brusquement, et aprs avoir ferme la porte avec
soin, elle tira le gros paquet de clefs de sa poche. L'oeil de Victoria
tincela, et la pourpre d'orient vint ranimer ses joues. Elle les
dvorait ... elle se croyait dj devant l'intressante porte. Ce
n'tait cependant pas le moment de tenter l'aventure, car ayant besoin
de rester un peu long-tems  essayer les clefs, l'heure du dner
pouvait les surprendre, et le soupon marcher, c'est pourquoi elle
remirent au soir leur essai.

Nanmoins, dans cette conduite de la simple Catau, il n'y avait pas
la plus petite intention d'aider Victoria  s'chapper: elle tait 
mille lieues de cette ide qui l'et fait frmir; mais, si dans les
commencemens elle avait trait Victoria avec brusquerie, ce n'avait
t que pour obir aux ordres de la signora; peu--peu, selon qu'il
est naturel  un bon coeur, elle s'tait ennuye du rle qu'on lui
faisait jouer; elle avait repris sa douceur et son obligeance, et
tait redevenue respectueuse, ce qui convenait beaucoup mieux  ses
sentimens. Outre ce, le rang de la jeune Victoria, qu'elle n'ignorait
pas, produisit sur elle l'effet ordinaire d'en imposer aux infrieurs,
quand sur-tout il est accompagn de noblesse et de dignit.

Victoria, qui s'tait aperue avec plaisir d'un changement de conduite
dans sa gardienne, se dfit elle-mme, autant que possible, de sa
hauteur habituelle; ayant un point de vue fixe, elle montra  Catau une
sorte de condescendance approchant de l'amiti. Elle lui fit quelques
petits cadeaux: de ce qui tait en son pouvoir, (car la signora, pour
la gurir, _soi-disant_, d'une vanit qui ne tendait qu' la perdition
de son me, lui avait t la plus grande partie de ses bijoux et
ajustemens.) Victoria donna donc ce qu'elle put, et les bagatelles
qu'elle offrit avec grce  Catau, firent un grand plaisir  cette
dernire. La bonne fille n'tait pas exempte du petit esprit mercenaire
appartenant  ses pareilles. Ainsi, d'aprs ce, elle tendit volontiers
la sphre des consolations de Victoria et de ses amusemens solitaires.
C'est par cette raison qu'elle avait pris les clefs, comptant bien n'en
faire usage que pour lui procurer une nouvelle satisfaction pendant
quelques instans.

Le soir donc, elles descendirent de bonne heure dans le jardin, et
abordrent l'avenue dj dcrite. L'anxit la plus forte donnait des
ales  Victoria, et elle fut bientt  la porte qui avait excit dans
son me un espoir si sduisant. Elle prit brusquement les clefs des
mains de la paysanne, et tremblante de vivacit, en essaya plusieurs.
Une parut appartenir  la serrure: Victoria voulut la tourner, mais
peine inutile! il tait rserv  la forte main de Catau de triompher
de la rouille et du fer. Elle enfona la clef avec violence et tourna
... mais deux normes verroux empchaient de savoir si le pne tait
tir. Enfin Catau s'empara d'une pierre, et frappant de toutes ses
forces le bouton des verroux, la porte cda et fut ouverte.

Quelle joie pour la pauvre prisonnire! elle s'lana comme un oiseau
qui fuit de sa cage, dans le bois charmant qui tait devant elle. La
prudente Catau ferma la porte, et suivit Victoria qui regardait avec
attention de tous cts: aucune nouvelle barrire ne se prsentait
... osera-t-elle s'chapper? Plonge dans la rflexion, elle restait
indcise.--Catau, dit-elle, d'un air insouciant, pourrais-tu me dire de
quel cot est Venise?

--Venise, mam'selle (et Catau se tournait de droite et de gauche),
Venise est l, j'en suis sre, rpondit la fille en montrant du doigt.

Ainsi donc, dit Victoria, en marquant la gauche avec mpris, Montebello
est de ce ct.--Mille rflexions insuportables  endurer s'offrirent 
son esprit. Elle se tourna brusquement, et d'un air qui semblait dire,
maudit soit le lieu ou j'ai t si indignement trompe, maudit soit
l'air qu'on y respire.

Mais que ses sensations furent diffrentes, en regardant d'un autre
ct. Venise est l, se disait-elle, et par consquent c'est l que
demeure Brenza! La distance qui, ainsi que la mort, augmente le
mrite de l'objet aim, et  laquelle tait joint de plus le souvenir
de l'artifice mis en usage pour l'en sparer, l'y fesait penser avec
tendresse. Sans ces circonstances, il est bien  croire que Victoria
n'en et pas galement ressenti. O cher Brenza! continuait-elle de
penser, puis-je esprer de te revoir jamais?

Cherchant cependant  ralier ses penses, Victoria prit le bras de
Catau, et marcha en silence. Mille songes divers flottaient encore
dans son imagination. Le tout se passait insensiblement jusqu'au
moment o Catau lui reprsenta avec respect qu'il tait convenable de
rentrer, ce qui la sortit de ses rves sur l'avenir; et elle sentit la
justesse de l'observation de la paysanne.




CHAPITRE VIII.


On prsume bien que l'esprit de Victoria fut tout  son projet
d'vasion. Il ne se passa pas un jour sans qu'elle engaget Catau 
tendre leur promenade de plus loin en plus loin, et la signora ne
devina point qu'elles eussent pu dcouvrir ce passage, et encore moins
os le franchir. Chaque jour aussi notre jeune demoiselle devenait plus
silentieuse, et souffrait plus patiemment les dures remontrances, les
observations malignes de sa geolire, sentant que c'tait le moyen le
plus sr de servir son projet.

A la fin, ne pouvant plus supporter de dlai, elle rsolut de mettre
 excution ce qui faisait depuis long-tems l'objet de son attente.
Ainsi, le lendemain soir, elle fit tant de caresses  la confiante
Catau, que celle-ci consentit a l'accompagner beaucoup plus loin
quelles n'avaient encore t. Alors Victoria adressant  la fille
tonne, lui dit: Catau, je ne veux plus retourner au Bosquet. Mon
tems d'esclavage est fini; j'irai maintenant o il me plaira ... 
l'est;  l'ouest, au nord ou au sud. C'est pourquoi, coute bien ce
que j'ai  te proposer; il faut changer tes habits contre les miens.
Pour t'en rcompenser, je te donnerai cette bague de diamans que j'ai
cache  la vieille signora. Tu pourras aisment rentrer  la maison,
ainsi que nous l'avons fait jusqu'ici, et te rhabiller ensuite comme
tu voudras. Si l'on te demande ce que je suis devenue, tu diras, comme
cela est vrai, que tu non sais rien. Si, aprs toutes ces questions,
la signora prend de l'humeur et te chasse, n'en prends aucun chagrin,
car ce diamant, qui est d'une grande valeur, t'indemnisera bien au-del
de la perte de ta place. Voil donc ce que je t'engage raisonnablement
 faire. Si tu te refusais  mes voeux, je ne m'en chapperais pas
moins; le dsir de recouvrer ma libert, me donnerait des forces pour
m'chapper de tes bras.

Catau, toute robuste qu'elle tait, devint tremblante comme la feuille,
par la fermet de ce discours; elle n'eut pas le pouvoir de rpliquer.
Victoria s'appercevant de son air constern, commena  ter sa robe,
et de l'air le plus doux qu'elle pt prendre, continua de lui parler de
la sorte.

--Je vois, Catau, que tu as le bon sens de trouver ma proposition
raisonnable, et que tu vas y rpondre avec complaisance. Allons, ma
bonne fille, dshabillons-nous.

--Oh! mam'selle, que voulez-vous donc faire?

--Quitter un tiran! rpondit Victoria les regards tincelans; et je
souhaite, Catau, que tu ayes le mme bonheur. Voyons, dpchons-nous,
dit-elle, en lui prsentant la robe qu'elle venait d'ter.

La pauvre Catau obit machinalement. Sa lenteur naturelle ainsi
pousse, et sentant dans le fond de son coeur bon et simple, que
Victoria n'tait pas tout--fait  blamer, (car qui plus que la pauvre
souffre-douleur Catau avait raison de har le pouvoir tyrannique de
l'exigeante signora?) elle obit, mais non aussi promptement que
Victoria le dsirait. Enfin, pice par pice, l'change des habits se
trouva fait et le dguisement complet.

Quoique l'imprieuse Vnitienne eut inspir de l'amiti  la bonne
Catau, par une douleur apparente et son ton insinuant, cependant cette
dernire la craignait toujours; l'autre qui s'en apperut crut devoir
employer ce pouvoir dont elle savait parfaitement tirer parti, plutt
que de se sauver sans son consentement; car ce dernier moyen eut
rveill l'engourdissement de la fille, et il tait possible alors
qu'elle l'et surpasse en agilit, et qu'elle et dtruit par suite
son projet. En outre il tait infiniment plus politique de se faire
une amie de Catau, que de la rendre ennemie par des menaces ou par une
dfiance maladroite.

Le changement de vtemens achev, Victoria mit sa bague au doigt de la
paysanne; et lui pressant doucement la main, elle lui dit: ma bonne
fille, mon honnte Catau, si tu peux rentrer  la maison sans tre
vue, et monter  notre chambre, ferme la porte. Il est vraisemblable
que la signora ne nous demandera pas de la soire. En ne nous voyant
pas paratre, elle pensera que nous nous sommes couches sans souper,
ce qui ne lui fera pas de peine, y trouvant un repas de gagn. Nous
sommes dans l'habitude de ne la voir que trs-tard, le matin, ainsi je
serai tout--fait loin de sa tyrannie, du moins je l'espre, quand elle
me demandera. Catau, nous nous reverrons peut-tre encore; sois sre
qu'alors tu ne te repentiras pas de m'avoir oblige.... Adieu, ma bonne
fille, vas-t-en ... adieu, ne cherche pas  me suivre, je t'en prie.

--Oh, mam'selle! mam'selle!... et Catau soupira fortement, en versant
une abondance de grosses larmes qui coulaient sur des joues d'un rouge
cramoisi.

--Si tu m'aimes vritablement, ma fille, dit Victoria, dont le coeur
n'prouvait pas l'ombre de regret  quitter sa rustique compagne, si
tu m'aimes, ne me retiens pas, mais vas-t-en, que je te voye partir.

Catau fondant en larmes, saisit la main de Victoria, et la baisa avec
toute l'ardeur que ses sentimens lui dictaient. Aprs cela, elle partit
sans dire un mot, et se rendit vers la maison, d'un pas lourd, qui fit
bouillir d'impatience celle qui eut voulu la voir bien loin.

Elle ne put toutefois s'empcher de s'arrter  une petite minence,
et ce moment de repos parut un sicle  Victoria. Enfin la pauvre
fille, aprs avoir encore tourn la tte, et s'loignant toujours 
regret, obit aux signes rpts qui lui furent faits pour se hter,
et disparut. Alors Victoria quittant subitement sa place, s'lana en
avant, se flicitant,  chaque pas qu'elle fesait, qui l'loignait de
plus en plus de la signora, et la reprochait de Venise.

Le soleil tait couch depuis une heure. Victoria qui avait march, ou
plutt couru sans perdre haleine, ds l'instant o elle n'avait plus
apperu Catau, croyait toujours tre  la fin du bois. Elle reconnut
son erreur; car l'tendue en tait si grande, et les chemins taient
si varis, qu'elle n'avait pu prendre le plus court pour en sortir.
Pressant toujours ses pas avec vtesse, elle se vit cependant surprise
par la nuit, et enveloppe dans les tnbres. N'y voyant presque plus,
la ncessit de borner sa course devint vidente.--O vais-je me mettre
 l'abri jusqu' demain matin, se dit-elle, en regardant de tous
cts!... Un petit hangard se fit remarquer  une courte distance:
Victoria charme y courut; mais rflchissant bientt que sa fuite
dcouverte, on pourrait la venir chercher de ce cot, et jusque sous
cet abri, elle crut prudent pour sa sret, d'viter tout endroit o
serait sens qu'on trouverait un couvert; se dsournant donc, pour
prendre la route la moins frquente, la courageuse Victoria sa dcida
 passer la nuit de la mme manire que les htes des bois, ayant pour
coucher l'herbe frache et douce, et pour couverture la vote toile
des cieux.

Un berceau form naturellement de branches de vigne, et soutenu par des
hayes assez fortes, lui servit de rduit.--Pourquoi, pensa-t-elle, ne
jouirais-je pas ici d'un sommeil aussi doux que celui que j'ai got
dans un lit plus voluptueux? je ne crains personne en ce moment, car, 
coup sur, la mchante et laide signora ne s'appercevra de mon absence
que demain dans la matine.

En rflchissant de la sorte, le sommeil vint la surprendre. Fatigue
par l'exercice violent du jour, elle dormit long-tems sans s'veiller;
et ce ne fut que lorsque le soleil se joua entre les branches qui
ombrageaient son visage, et que les oiseaux chantrent  ses oreilles,
que Victoria se rveilla.

Sitt ses yeux ouverts, elle se leva et recommena  marcher avec
la plus grande promptitude. Quelques biscuits de Naples, dont elle
s'tait pourvue la veille, firent son djeuner, et elle mangea en
marchant: son envie tait de se voir hors du bois. Aprs deux heures
de marche, elle trouva un petit sentier qu'elle espra en tre la fin.
Allge par cette ide, elle le franchit au plus vte; et apercevant
au bout un long canal bord de peupliers et d'acacias, Victoria, en le
regardant, se jetta presque dsespre sur ses bords.

--O, mon dieu! s'cria-t-elle, combien donc dois-je encore faire de
chemin? pas une gondole sur ce triste canal! o peut-tre il n'en passe
jamais!... Retourner sur mes pas serait me perdre ... eh bien! je
mourrai ici.

Elle s'tait applique la face contre terre, en la soutenant faiblement
de ses mains. Un vent frais sifflait  travers les arbres d'o
partait un frmissement mlancolique et cadenc.... Pas un humain
n'interrompait cette solitude: la seule gent ale drangeait le
silence du lieu, en s'chappant de branche en branche et se poursuivant
amoureusement. Victoria insensible  ces varits champtres, si
importunes pour elle en ce moment, restait prosterne dans le dsespoir.

A la fin, cependant, un bruit lointain vint frapper son oreille; elle
tressaillit: n'tait-ce pas celui de rames plongeant dans le canal 
distances mesures? Non, c'tait le vent qui agitait plus fortement les
arbres.... Victoria se recoucha sur la terre.

Bientt nouveau bruit; il devint mme plus frappant; il tait
accompagn ...  bonheur!... d'une voix rauque qui chantait un air en
vogue parmi les gondoliers. Victoria fut promptement sur pied: elle
regarda le canal et vit effectivement s'approcher une gondole qui
n'avait qu'un seul rameur et qui cotoyait tranquillement le lac.

--Ah! s'cria-t-elle, faut-il que ma destine repose sur cet tre
insouciant! qu'il approche lentement, tandis que je brle d'impatience!

Sans acclrer davantage sa marche, le gondolier s'approcha par degrs.
Victoria lui fit signe d'avancer plus vte.--O vas-tu, mon ami, lui
demanda-t-elle?

--A Venise.

--Le coeur de Victoria battit de plaisir plaisir.

Veux-tu bien me prendre dans ta gondole?

Ouais, la jolie fille, avez-vous de quoi me payer?

Victoria se tut. Tout ce qui tait en sa possession, sa bague, avait
t donne  Catau. Le gondolier ne disait mot non plus, et son
esprance s'vanouissait encore.

Enfin elle regarda tout--fait l'homme, qui lui parut jeune, malgr son
teint basan.--Hlas! dit-elle, je n'ai pas d'argent, mon ami; mais
j'ai un amant  Venise, et si tu veux m'y conduire, la Ste.-Vierge
t'enverra toute sorte de bonheur.

Le gondolier, qui fixait aussi Victoria, dont le minois cach sous
un grand chapeau, lui sembla des plus jolis, la prit pour ce que ses
habits annonaient, une simple paysanne, et crut facilement qu'elle
n'avait pas le sol. Cet homme avait une matresse de laquelle il tait
trs-amoureux, mais que ses parens refusaient de lui donner  cause
de sa pauvret, et il la voyait en cachette. Les peines d'autrui sont
d'autant mieux senties, qu'elles sympathisent avec les ntres, et le
rustre s'approchant tout contre terre, tandit la main  Victoria, qui
la saisit, et sauta lestement sur son bord.

Mais comment dcrire les sentisations de la jeune personne alors? elle
ne pouvait parler: mille ides riantes accouraient en foule s'emparer
de son esprit, et leur jouissance tait trop douce pour souffrir d'tre
interrompue. Cependant, le gondolier croyant avoir au moins droit  sa
conversation, pour son obligeance, ne lui permit pas plus long-tems
de l'en priver, et dit:--mais, comment, ma jolie poulette, as-tu
espr trouver une gondole  un endroit o il n'en passe pas deux dans
un sicle, et encore dans des cas extraordinaires? Si ce n'avait t
un cavalier et sa dame, bien jolie aussi, qui sont passs un de ces
jours, le matin, pour se faire conduire dans une belle campagne, il y a
toute apparence que je n'y serais pas venu. J'ai ben vu, par exemple,
qu'il y avait qu'euqu'anguille sous roche, mais ce ne sont pas mes
affaires; j'ai t ben paye,  suffit ... et, comme je dis, sans ,
ma gondole ne serait pas venue ici. Vois donc, la belle enfant, combien
tu es heureuse de m'avoir trouv ... et de passer pour rien encore.
Victoria, qui n'avait cout qu'avec peine le bavardage du gondolier,
ne prit garde qu' ses dernires paroles, et le remercia en le louant
beaucoup de son bon coeur. Le gondolier lui sourit alors, en la lorgnant
du coin de l'oeil ... puis, reprenant son chant, il rpondit  la prire
qu'elle lui fit d'avancer.

Bientt,  l'entire satisfaction de Victoria, on dcouvrit les
tours et les dmes de Venise la superbe, qui s'levaient au-dessus
de l'Adriatique. C'tait le tems du carnaval: quantit de gondoles
lgantes paraissaient sur le lac comme ils approchaient; et ils
prirent terre  la place St.-Marc. Victoria renouvela ses remerciemens
au gondolier. Il lui fit un signe amical et la posa  terre. Elle resta
quelques momens sans bouger, en portant la main  son front. Son
coeur palpitait, et elle commena  craindre que chez elle, l'esprit
ne ft pas plus fort que le corps. Ses jambes tremblaient, sa tte
bourdonnait ... cependant elle revint insensiblement  un tat plus
calme. La gat des rues et des canaux, qui taient tous illumins,
ainsi que l'lgance des masques, ranimrent ses sens abattus; elle ne
se rappelait plus de sa solitude, ni de la tyrannie dont elle avait
souffert, que pour se fliciter d'y avoir chapp.

Comme elle examinait la foule qui continuait d'aller et venir, (ses
belles formes, comme nous l'avons observ, caches sous des habits
grossiers, et ses superbes traits ombrags par un grand chapeau
de paille), un groupe de masques attira son attention. Au milieu,
se voyait un homme de haute et noble stature, et qui surpassait
ses camarades; il tait revtu d'un domino de taffetas bleu qui
l'enveloppait ngligemment, de manire que son paule gauche et une
partie de sa veste taient  dcouvert. Il portait au chapeau 
l'espagnol, de velours noir, surmont de trois plumes blanches comme
neige. Une gance de diamans relevait le chapeau sur le front.

Cette tournure gracieuse frappa Victoria, et elle eut quelqu'ide de
l'avoir vue autre part. Cependant ce costume l'empchait de savoir o;
et elle dsira de s'en voir plus prs, afin de mieux reconnatre le
personnage. A la vrit il tait masqu, mais cela n'empchait pas
que ses manires et ses mouvemens ne lui parussent en quelque sorte
familiers. Ne pouvant rsister  sa curiosit, elle approche du masque,
le reconnait, et posant la main sur son bras, s'crie: Brenza!

--Oui, c'est moi, c'est bien moi! rpondit-il tout bas et d'un ton
anim. Il lui serra la main et ajouta: ne me perdez pas de vue, mais
loignez-vous.

Victoria se retira  l'cart ... le masque rjoignit la compagnie dont
il avait t spar pour un moment, et fut bientt perdu dans la foule.

Que pouvait signifier ce mistre, et combien Victoria en fut dsole?
dcouvrir ainsi par hazard l'homme qu'elle avait  coeur de retrouver,
pour s'en voir spare aussitt, lui dont dpendait son unique
espoir! la brillante clart de la place tait toujours la mme, et
l'me de la jeune Vnitienne se trouvait en unisson avec l'clat qui
paraissait  ses yeux. L'ide d'tre  Venise et en libert soutenait
son ravissement. Elle continua de marcher sans dessein, et jusqu'
ce qu'elle se vit en un lieu plus retir de la ville, o demeuraient
quelques gens d'une classe infrieure. Elle ne resta pas l, et
revenant  sa premire place, elle s'apperut que le brillant de la
scne commenait  s'affaiblir: le monde diminuait et entrait dans
les cafs pour s'y raffraichir. Les illuminations s'teignaient et ne
ressemblaient plus qu'au crpuscule recevant les derniers rayons du
couchant.

L'entreprenante Victoria commena craindre de se voir rduite  passer
une autre nuit sans gte. Cette crainte n'tait pas propre  soutenir
son courage. Cependant elle prfrait ce malheur au danger de s'exposer
 se faire connatre de quelques personnes qui l'avaient vue autrefois.
Elle alla donc se placer sous un portique, et la tte pose sur ses
deux mains, elle se mit  rflchir de la manire la plus sombre. La
faim et la fatigue ajoutaient  l'abattement de ses esprits. Soudain
une voix s'adressa  elle. Suivez-moi, lui dit-on.Victoria leva la
tte, mais ne vit personne; elle se cacha de nouveau le visage et
continua de penser.

Levez-vous, lui dit la mme voix.Elle se leva brusquement. Le
portique o elle tait assise, se trouvait le seul dans la rue. Un
grand corps parut: il tait envelopp d'un vaste manteau, et marchait
 quelque distance, de manire  n'tre pas remarqu. Il fit seulement
signe  Victoria de la suivre. Enchante de cet ordre mistrieux,
quoique dangereux peut-tre, elle obit autant que ses jambes
affaiblies purent la porter. L'inconnu voyant qu'elle le suivait, alla
plus vte, en rptant son signe. Enfin, quand il fut dans un endroit
dsert, il s'arrta. Victoria s'avana: il la prit  travers le corps,
et ouvrant son manteau, elle reconnut la veste brode et les traits de
Brenza!

Chut! s'cria-t-il, en voyant qu'elle allait exprimer sa joie. Il
l'entrana vers une petite porte  laquelle il frappa trois coups. La
porte fut ouverte doucement. Brenza prit la main de Victoria et la fit
entrer. Aprs avoir march dans un passage long et obscur, il s'arrta,
et tirant un mouchoir de sa poche, il en couvrit les yeux de la jeune
personne, en lui disant tout bas: ne craignez rien, ce ne sera pas pour
long-tems.Victoria sourit et ne rpondit pas.

Enfin tous deux montrent quelques marches, et entrrent dans un
appartement. Le comte pressant la main de sa compagne, lui dit d'ter
le mouchoir qu'elle avait sur les yeux. Elle obit ... une exclamation
d'admiration et de surprise partit de ses lvres; car un salon brillant
et somptueux s'offrit  sa vue, et d'normes glaces places tout
autour, rflchissaient sa charmante personne.

Brenza parut jouir quelques instans de sa surprise; puis la serrant
entre ses bras, il dit:--Ici, ma bien aime et seule matresse n'aura
plus envie de fuir, j'espre, l'homme qui l'adore pour toujours.

--Fuir, rpta Victoria, je ne vous ai jamais fui, Brenza.

--Serait-il vrai, mon amie? en ce cas, il est besoin d'une explication
entre nous, mais ce sera dans un autre moment. Vous paraissez
souffrante et fatigue. Restez ici un instant seule, je vais vous faire
donner quelques rafrachissemens.

En parlant ainsi, il fit asseoir Victoria sur un sopha superbe, et la
laissa pour quelques minutes. Les ides les plus agrables vinrent
alors prendre possession de son esprit, et, couche  demi sur le
canap, elle attendit dans une douce ivresse le retour de Brenza. Ses
craintes, son emprisonnement, tout fut oubli devant la perspective des
jouissances qu'elle avait si long-tems dsires.

A prsent, mre cruelle et injuste, s'cria-t-elle, tu ne me priveras
plus d'un bonheur semblable  celui dont ton coeur goste voulait jouir
seul! bonheur que sans toi je n'eusse jamais conu ni souhait. O ma
mre, ma mre! tu m'as trompe, abandonne; mais je devrai du moins 
ton exemple de m'avoir appris le chemin de l'amour et de la volupt.

Brenza entra comme elle achevait sa phrase, qui prouvait bien la
corruption de ses principes. Quoiqu'enchant que le hazard et plac
sur son chemin la jeune personne qu'il admirait et aimait, cependant
le comte, dont l'me tait dlicate, prouva une sensation pnible
 l'aveu de sentimens si libres; mais il blmait encore plus les
_auteurs_ de ce mal, la _mre_, qui les avait corrompus par son
exemple, et le _sclrat_ qui avait perdu la mre par ses sductions
perfides. Brenza se promit bien de restreindre et corriger les
dispositions funestes du caractre de Victoria; car quoique voluptueux,
ce seigneur possdait une me noble, vertueuse et philosophique.

Il s'assit auprs de Victoria, et lui prenant la main avec douceur,
il s'apperut qu elle tait brlante, que son poulx battait avec
une grande ingalit.--Vous avez donc fait un exercice immodr
aujourd'hui, belle Victoria? dites, est-ce vrai? Victoria sourit, et
Brenza apprit avec peine qu'il y avait plus de vingt-quatre heures
qu'elle n'avait pris de nourriture. Il lui ordonna aussitt de se
taire, jusqu' ce que la nature et pris assez de force, et la colation
qu'il venait de demander arriva aussitt. Il la pria alors tendrement
de manger, et ne rpondit qu'aprs qu'elle se ft suffisamment
rafrachie, aux interrogations pressantes qu'elle lui fit sur la cause
vritable de son dpart de Montebello.

Quand il lui eut racont la chose, et la croyance o il tait d'avoir
agi d'aprs ses dsirs _formels_, rien n'excda la fureur quelle
ressentit de la trahison qui avait t mise en pratique; et quoique
Brenza fut loign d'aggraver son ressentiment, il ne put s'empcher
de trouver juste l'expression de ses sentimens. La ruse qu'on avait
employe lui parut indigne, et si un instant auparavant, il s'tait
senti port  plaindre Laurina, dans la peine qu'elle devait prouver
de la fuite de sa fille, il ne songeait plus maintenant qu'au plaisir
de la voir chappe de ses mains et chappe pour se donner  lui.
Il paraissait ainsi, dans le cours de son explication avec Victoria,
que surpris de n'en pas recevoir la moindre nouvelle, quoique dans
son billet elle lui eut promis de lui crire pour le rappeler 
Montebello, il s'y tait rendu de lui-mme; que l on lui avait dit
que sa belle amie en tait partie de sa propre volont, et avait
demand _expressment_ qu'on le tnt dans l'ignorance de sa retraite.
Il semblait que la rflexion l'ayant convaincue de l'indcence qu'il y
avait  encourager l'amour du comte, elle s'tait dcide  surmonter
son inclination, et avait regard l'absence comme la chose la plus
propre pour parvenir  ce but. J'avoue, dit Brenza, que connaissant
votre caractre, je trouvais ce changement presqu'impossible avec ce
que j'en pensais; mais n'ayant pas l'alternative, car je n'tais pas
en droit de vous demander  votre mre ni au comte Adolphe, et rebut
par l'air froid avec lequel on me reut, je partis, dans l'espoir
toutefois, que le tems apporterait quelqu'claircissement  une chose
que je ne pouvais regarder que comme trs-mistrieuse.

La nuit tait fort avance, avant que les explications mutuelles
eussent cess. L'histoire des souffrances de Victoria, chez la signora
de Modne, le moyen qu'elle employa pour fuir, et les prcautions qu
elle prit pour ne pas tre arrte dans sa fuite, tout fut dtaill
avant qu'elle songet  se retirer. Brenza lui parla cependant de
la ncessit de se livrer  quelques heures de repos. Elle obit 
contre-coeur  son attention dlicate, et des femmes entrant, il leur
ordonna de conduire la signora dans la chambre qui lui tait prpare.

Victoria ne fut pas plutt dans son appartement, qu'elle dit  ses
femmes de se retirer, parce qu'elle tait bien aise de se livrer sans
distraction  ses penses; le plaisir avait tellement pris possession
de sa personne, que ses mains tremblantes conservaient  peine la force
de la dshabiller. Elle fut aussi fort long-temps  s'endormir, aprs
tre entre dans un lit lgant qui avait la forme d'un dme, tait
garni de draperies en velours et satin blanc, ornes de franges d'or,
et o le tourbillon de ses penses la suivit. Berce par les songes les
plus brillans et les plus fantastiques, elle s'endormit ensuite pour
tout le reste de la nuit.

Brenza s'tait galement livr au repos; mais son esprit sens,
quoique charm d'avoir trouv un bien dsir, n'avait rien qui tnt
de l'agitation ni du dlire. Les images qui l'occupaient taient
dgages des attraits romanesques de la pense. Il voyait Victoria
ce qu'elle tait rellement. Son oeil juste, qui appercevait ses
beauts, discernait ses dfauts. Il apprcia ses qualits et ses
talens, et voyait en mme tems son obstination, sa violence et sa
fiert.--Puis-je, se demandait-il, tre vritablement heureux avec
une crature aussi imparfaite? non,  moins que je ne change les
touches trop hardies de son caractre en des qualits plus estimables.
Sans cela, je sens que tous ses attraits seraient insuffisans pour
m'attacher. Aimer une femme pour ses charmes phisiques seulement, m'est
impossible; et ce n'est qu'en y joignant un mrite rel que Brenza
peut se voir fix. Ce fut en continuant de rflchir ainsi, que notre
philosophe amoureux s'endormit.

Victoria dans sa maison, _volontairement_ en son pouvoir, et corrige
de ses dfauts par ses soins et ses conseils, pour se trouver digne
ensuite d'une tendresse comme la sienne, voil ce qui occupait la
vanit de ce sage, et telle est souvent la chimre de ses pareils.




CHAPITRE IX.


Il fesait dj grand jour, quand la belle Victoria s'veilla. Elle
sauta  bas du lit, et vit que ses vtemens de paysanne avaient t
changs pour d'autres qu'elle tait plus habitue  porter. Elle
reconnut en cela l'attention aimable du comte. Aprs s'tre habille
seule, elle sonna, et une femme-de-chambre entrant, lui apprit que
son matre l'attendait  djeuner depuis long-tems, et qu'elle avait
ordre de la conduire. Victoria le trouva assis sur un sopha, une table
servie devant lui. Il se leva en la voyant et l'emmena s'asseoir  ses
cts. Sa conduite envers la jeune personne parut plutt celle d'un
ami tendre que d'un amant empress. Tel tait Brenza, dont la faon de
penser tendant toujours  la perfection, ne le laissait dsirer d'tre
amant qu'aprs avoir perfectionn l'objet de ses affections.

Pendant le djener, il causa sur des sujets indiffrens, mais encore
sans scruter attentivement ce qui se passait en Victoria. Il est
pourtant vrai de dire, que le comte avait du got pour la volupt,
mais de cette volupt raffine, dlicate et tenant de la philosophie
tout -la-fois; et comme nous l'avons observ dj, ce n'tait pas la
seule beaut du _corps_ qu'il demandait, mais il voulait aussi celle de
l'_me._

Victoria appercevant l'embarras de ses manires, chercha tous les
moyens de le tirer de son abstraction, et lui tendant les mains avec
grce elle dit: Brenza, pourquoi cet air srieux? vous me disiez
que je ferais votre bonheur, si je vous appartenais; maintenant que
la fortune nous a runis, pourquoi paratre _moins heureux_ que quand
vous dsespriez de m'obtenir? en vrit, cher Brenza, je suis presque
tente de me croire trangre  l'amour que vous m'avez pourtant jur.

Pendant ce discours, Brenza se leva. Une ide neuve avait pris
possession de son me: c'tait la tourmentante, l'inutile rflexion
que peut-tre il n'tait pas distingu exclusivement de Victoria, que
peut-tre elle n'tait venue  lui que pour chercher un refuge contre
l'oppression, et que si _un autre_ lui eut fait la cour, il en eut t
galement prfr. Cette suggestion frappa douloureusement le coeur du
sensible philosophe. Il dguisa nanmoins son motion, et prenant la
main de Victoria, il rpondit seulement:--Vous m'avez connu distrait,
et par fois srieux, mon amie; je n'ai pas de raison particulire de
l'tre en ce moment.... N'y prenez pas garde, cela sera bientt dissip.

--Eh bien, monsieur le comte, je vais me retirer dans mon appartement,
dit Victoria, pique de voir que sa prsence n'tait pas un talisman
propre  chasser toute espce de mal-aise.

--Allez, chre Victoria, regardez-vous comme la matresse ici, et
agissez selon qu'il vous plaira; faites les arrangemens qui vous
conviendront le mieux; employez le peu d'heures que vous passerez sans
moi,  ce qui vous paratra plus agrable. Nous nous reverrons  dner,
et vers le soir nous nous promnerons sur le lac, o ma Victoria sera
la plus belle des belles.

La jeune demoiselle se retira, mais d'un air indign, et Brenza
l'observant, en soupira; il s'cria intrieurement: Victoria, que tu
es imparfaite! que j'tais fou de m'imaginer possder le coeur de cette
jeune personne! les circonstances seules me l'ont livre. Oh! que ne
puis-je pntrer ses penses! si je connaissais ses sentimens, mon
esprit serait en repos: si je pouvais me convaincre de son amour, je
parviendrais aisment  former son caractre, parce que les leons d'un
objet aim tombent avec fruit dans l'esprit. Mais qu'importe, je serai
son ami; je serai le frre, le protecteur de celle qui s'est jette de
son plein gr dans mes bras. Je l'aimerai, mais sans prendre bassement
avantage de quelque circonstance que ce soit. Je veux tre _assur_ de
son affection ... de son attachement entier et absolu: jusque l, je
serai son ami, et non son amant.

Telle fut la dtermination du prudent philosophe, dont l'me
susceptible  l'excs, prenait plaisir  se chagriner  force de penser.

On se retrouva  l'heure du dner, et quand la chaleur du jour eut
fait place  l'air frais du soir, Brenza conduisit sa belle amie  la
place Saint-Marc. Une multitude de Vnitiennes lgantes la traversait
 la hte pour gagner leurs gondoles. Le comte conduisit Victoria dans
la sienne qui tait dcore avec le plus grand got. L'orgueilleuse
demoiselle se trouva heureuse d'tre ainsi porte parmi ce qu'il y
avait de plus opulent. Le lac tait couvert d'un millier de gondoles.
La musique la plus douce se faisait entendre, et des voix de femmes s'y
joignaient. Cette scne transporta Victoria, et elle bnit l'instant
qui l'avait arrache aux tracasseries d'une mchante dvote. Regardant
ce qui l'entourait, elle remarqua que l'attention et l'admiration se
portaient de son ct, et pensa que les femmes la regardaient avec
envie, ce qui lui rendit la promenade doublement agrable. Il ne lui
vint pas une fois dans l'ide que cette envie avait pour objet son
compagnon. Brenza tait, sans exagrer le cavalier le plus accompli
de Venise, le phnix des grces et de l'lgance; ses opinions, son
got, son approbation formaient l'empire de la mode; car, quoique
personne ne se montrat capable de le connatre ni de l'apprcier, on
ne le regardait pas moins comme le plus agrable et le plus sduisant
des hommes. Sa socit tait gnralement recherche par les femmes,
qui lui _pardonnaient_ sa gravit et la grande supriorit de son
jugement; son coeur n'tait pas celui d'un libertin, si toutefois un
libertin a un coeur. Il ne s'extasiait pas devant l'exacte proportion
d'une belle taille, ni ne passait son tems  en examiner la souplesse.
Il ne s'arrtait pas  chercher quelque combinaison heureuse dans les
traits ou le teint d'une femme, et ses heures de loisir ne s'coulaient
pas aux pieds d'une coquette, pour en recevoir les sourires. Non, il
fallait  Brenza, que les perfections extrieures fssent accompagnes
de dons plus solides, pour qu'elles eussent de l'attrait  ses yeux.
On le savait, on connaissait son exigeance l-dessus; cependant cela
n'empchait pas les femmes de prtendre  sa conqute; puisque se
l'attacher tait regard comme une gloire, qui donc pouvait rsister 
tenter l'entreprise?

C'est pourquoi Victoria excitait la jalousie universelle de son sexe,
en mme tems qu elle fixait l'admiration de l'autre. L'attention
qu'elle s'attira remplit d'orgueil son coeur ambitieux; et ce fut avec
un regret infini quelle quitta le lac brillant, pour retourner 
l'htel de son amant.

Flatte de l'impression qu'elle avait faite, le philosophe Brenza
sentit son amour s'accrotre malgr lui, tant il est vrai que l'homme
est port  estimer les choses d'aprs le dgr d'estime quelles
acquirent d'autrui et qu'il se laisse influencer par le jugement
souvent partial du public.

Le souper servi, le comte commena  se dfaire de la rserve qu'il
s'tait impose. Il s'assit auprs de Victoria enchante. Alors elle
profita de cette disposition pour lui demander ce qui lavait rendu si
srieux le matin; puis, apercevant quelque chose de fin dans son air,
elle dit:--Permettez, Brenza, si la question n'est pas indiscrte,
que je m'informe de la raison qui vous a fait mettre tant de mystre 
me reconnatre et  me conduire ici, tandis qu' prsent vous me menez
sans crainte dans la socit?

--O femme! femme curieuse, dit le comte en riant; eh bien, Victoria,
je vais vous le dire. Frdric lvars, un de mes amis, et Espagnol
de haut rang, avait une matresse nomme Mathilde Strozzi, Florentine
de naissance. Il l'aimait passionnment, et me pressait souvent de me
laisser prsenter  elle; mais ayant d'autres engagemens, je refusai
toujours.

Enfin, un jour, il russit  me gagner, et m'entrana de force chez
sa syrne. Apprenez ce qui en arriva. Je puis bien vous assurer, sur
l'honneur d'un Vnitien, que je n'y fis pas grande attention, et pensai
encore moins  tromper mon ami; cependant, cette femme mit en usage
tous les artifices de la coquetterie pour me tenter. Matilde tait
belle; outre ce, elle avait une tournure des plus lgantes, et la
nature l'avait doue de mille charmes. Je ne suis pas de marbre, ni ne
me pique d'une vertu stoque; mais je suis seulement difficile dans
ma manire de sentir. Je cdai nanmoins aux ruses de Matilde, sans
rflchir  la trahison dont je me rendais coupable envers mon ami. Je
n'avais pas cherch  sduire sa matresse; c'tait elle, au contraire,
qui avait attaqu puissamment mes sens, et qui mritait la pleine
acception du terme de sductrice. Le Jaloux Alvars ne tarda gures
 dcouvrir l'infidlit de celle  qui il tait dvou d'me et de
pense. Il me chercha, dans la rage d'un amour outrag, et me provoqua
 me battre avec lui. Alvars ne respirait que vengeance et mort,
c'est pourquoi il eut t inutile de raisonner avec lui: j'acceptai
son offre et nous nous battmes. La colre rendait ses coups peu srs,
et lorsque je lui eus tir un peu de sang du bras, nos amis mutuels,
qui taient tmoins de l'affaire, firent ensorte de lui faire entendre
qu'il y avait de la folie  se tuer pour une femme sans foi comme sans
pudeur. Alvars les couta d'un air sombre, mais parut convaincu de
leurs raisonnemens. Je lui offris ma main qu'il repoussa avec humeur;
et bientt aprs, il quitta Venise. Depuis cette poque, je n'avais
vu que rarement Mathilde, et jamais je n'ai pu prendre sur moi de la
regarder comme une matresse. Une femme, pensai-je, qui s'est rendue
infidelle envers un amant sincre et dvou, m'abandonnera galement
pour tout autre qui sduira son coeur volage. Cependant Mathilde voulait
 toutes forces me captiver, et je m'tais vu plusieurs fois expos 
des accs d'amour et de fureur qu'elle pensait propres  me retenir,
et qui me devenaient infiniment dsagrables. Elle avait jur, dans sa
frnsie, que mon _insultante froideur_, qu'elle disait supporter avec
patience, me voudrait la mort, si elle dcouvrait qu'une autre eu ft
la cause. Ainsi, quoique je connusse l'irrgularit de sa conduite, et
que ses passions sans bornes la conduisissent dans les excs les plus
vils, je ne lui donnai pas sujet d'attaquer la mienne, ni mon repos.
Je ne voulais pas qu'un nouveau crime la rendit plus coupable qu'elle
ne l'tait dj. Voil pourquoi j'ai pris tant de prcautions pour
vous amener ici; et quoique vous ftes un instant sans me voir, je ne
vous perdis pas de vue. Ma raison pour placer un bandeau sur vos yeux,
n'tait que pour jouir de votre tonnement, quand vous vous verriez
chez moi. Je crois, belle Victoria, avoir expliqu suffisamment le
mystre apparent dont j'ai fait usage envers vous.

--Oui, monsieur le Comte, mais ... avez-vous continu de voir Matilde
Strozzi? demanda-t-elle avec une sorte de jalousie.

--Je viens de vous dire, reprit le comte en riant, que j'avais conserv
l'habitude de lui rendre des visites.

--Et ... vous la reverrez encore, signor Brenza?

--Mes intentions,  l'avenir, seront grandement influences par vous,
rpondit-il d'un air srieux.

--Mais, comte, poursuivit l'artificieuse Victoria, en feignant une
grande ingnuit, vous m'aimez trop rellement, j'espre, pour vous
occuper d'une autre femme, tandis que je suis avec vous!

--Charmante Victoria, je prendrai le mme ton de gravit pour rpondre
 votre observation trop juste. La signora Matilde peut prendre son
parti, car elle nous verra ensemble; et j'espre qu'il sera hors
de sa puissance de nous sparer. Je l'avais t voir hier; elle
connaissait la couleur du domino que je portais, et ses yeux m'auront
suivi partout, je n'en fais point de doute. Si elle se fut aperue de
mon attention sur vous, elle aurait cherch  vous y soustraire par
quelqu'odieux moyen, ou vous et suivie jusque dans mon appartement
comme une furie vengeresse. Voil pourquoi j'ai pris la prcaution de
vous amener dans mon htel par une porte secrte et qu'elle ne connat
point. Mais laissons ce sujet indigne de nous occuper. Une fois pour
toutes, Victoria, croyez qu'il n'est point au pouvoir de Matilde
de me dtacher de vous. Je l'ai connue, il est vrai; elle a t la
compagne de mes heures perdues, mais jamais ma matresse en titre,
encore moins l'amie _avoue_ de Brenza. Non, parce qu'il ne suffit
pas que _ma_ matresse soit admire, mais il faut encore qu'on puisse
m'envier sa possession. La femme que Brenza peut aimer, doit tre
suprieure  tout son sexe: je ne lui veux rien des caprices d'une
coquette, des ddains fastidieux d'une prude, ni de la simplicit
d'une idiote. Elle doit abonder en grces de l'esprit aussi bien qu'en
celles du corps; car je ne fais aucun cas d'une femme qui ne cde 
mes embrassemens qu'une forme insipide, plaisir que le rustre le plus
grossier dans la nature, peut connatre aussi pleinement que moi. Ma
matresse doit m'appartenir galement de coeur et de pense, n'avoir,
d'autre ambition que celle de conserver mon amour. Les hommes peuvent
soupirer pour elle, mais sans oser l'approcher. Il lui convient aussi,
quand sa beaut les attire, qu'une dignit suffisante les repousse.
Si elle oublie un seul instant ce qu'elle se doit, je la rejette pour
jamais de mon sein; et si, ajouta-t-il avec plus de force, il arrive
qu'elle manque  son honneur, alors ... oh! alors, son sang peut seul
laver l'outrage ... Victoria! (il saisit sa main) m'entendez-vous...?
avez-vous le courage, la fermet suffisante pour devenir l'amie, la
matresse de Brenza?

Victoria le regarda avec une douce fiert; et posant sa belle-main sur
le bras du comte, elle dit:--Oui, j'ai le courage de devenir tout pour
vous plaire. Pourquoi donc ces conditions, Brenza?

--Parce que je dsire que tu sois  moi ...  moi seul, belle crature,
dit-il en la fixant avec pntration.

--Et n'en est-il pas ainsi? ne vous aimai-je pas uniquement?

--Non, certainement, non pas assez; tu es trangre aux dtours
de ton propre coeur, dit-il intrieurement. Puis se levant, il
ajouta:--Retirez-vous, ma belle amie: allez vous reposer, et demain
nous nous reparlerons.

Il la conduisit la porte de son appartement, et ayant bais sa jolie
main, il la laissa libre, Combien peu d'hommes ressemblent  Brenza!
il est cependant quelques mes susceptibles d'augmenter la valeur de
leurs plaisirs, en se dfendant d'une jouissance trop prcipite.




CHAPITRE X.


Il se passa quelque tems de la sorte, et Brenza resta toujours en
doute sur la conviction positive de l'attachement de Victoria. Il
continua de la traiter en soeur bien aime et en fille innocente, plutt
qu'en femme dont il voulait faire sa matresse. Brenza, malgr son
got trs-passionn pour la beaut, et principalement pour des charmes
suprieurs comme ceux de la jeune personne, tait un voluptueux trop
raffin pour user sur-le-champ du privilge que lui accordait la
fortune, ou anticiper, par une jouissance prmature, sur le plaisir
qu'il se promettait lorsqu'il aurait la preuve, ( ide dlicieuse!)
que le coeur de Victoria lui appartenait en entier. Enchant comme il
l'tait de la fiert de son humeur, ravi des grces de sa personne,
il tait cependant trop fier lui-mme, pour tenir une conduite que
sa faon de penser repoussait. Mais envain cherchait-il une marque
ingnue de tendresse en Victoria, quelque chose qui lui apprt qu'il
tait aim: rien, rien ne rpondait  sa curieuse anxit. Ce n'tait
cependant pas l une figure de madone, ni une forme ptrie dans un
moule anglique; c'tait de la fiert, non une fiert repoussante,
mais belle..., grave, fortement expressive et commandant l'esprit
qu'elle animait. L'ensemble de Victoria n'annonait ni douceur, ni
sensibilit, ni aucune vertu effrayante; mais en l'examinant, vous
ne vous apperceviez pas qu'il y manqut du charme. Son sourire tait
gracieux au-del de tout. Dans ses grands yeux noirs, qui tincelaient
d'un vif clat, vous reconnaissiez une me forte et dcide, capable de
tout entreprendre, quelqu'en fussent les consquences; et ils tenaient
ce qu'ils promettaient.

Sa taille au-dessus de la moyenne offrait la plus parfaite symtrie.
Elle tait grande et svelte, elle portait la tte haute, et marchait
avec majest, sans avoir rien de roide ni d'affect. Cette beaut
suprieure vivant dans la demeure de Brenza, et presque toujours en sa
compagnie, ne pouvait manquer de devenir journellement l'objet le plus
dangereux pour son repos. Cependant, mme alors que ses ides taient
moins en contradiction avec sa raison, il ne pouvait s'empcher de
revenir sur le soupon tourmentant que peut-tre elle n'avait pas pour
lui une affection bien tendre: alors l'humeur s'emparait de nouveau de
son esprit, et en laissait des traces dans toutes ses manires.

La singularit de son caractre surprenait Victoria. Elle chercha 
en pntrer la cause, et voulut  son tour en tudier les replis les
plus secrets. Pour ce faire, elle examina ses mouvemens, ses regards,
et psa toutes ses paroles; puis recueillant le tout, elle y dcouvrit
promptement ce qu'il tenait si bien cach.

Comment donc, s'cria-t-elle, quand sa tte fut pose sur son
oreiller, Brenza doute-t-il de mon attachement, et serait-ce cette
ide qui donnerait lieu  la conduite qu'il tient avec moi. Puis elle
en vint  examiner son coeur  ce sujet. Mais en effet, je ne sais si
je l'aime; je ne puis trop me dfinir l-dessus, ni ne comprends bien
ce que c'est que l'amour. Ce qu'il y a de certain, c'est que je le
prfre  tous les hommes que j'ai vus jusqu'ici. Il me semble parfait
en tout; et si la mort venait  me l'enlever, je crois que j'en aurais
une vritable douleur. Les sensations qui me portent vers lui, n'ont
rien d'ardent, il est vrai; je n'prouve, ni cette opression de coeur,
ni ce mal aise, ni ne suis atteinte de ces soupons qu'il montre dans
son attachement pour moi. Cependant il convient, pour mes plans 
venir, encore vagues et indfinis dans ma tte, que Brenza n'prouve
pas la plus petite contrainte  mon gard. Je vais donc me conformer 
la dlicatesse fastidieuse de ses ides, et agir adroitement avec un
homme si ridiculement souponneux.

Ainsi raisonna Victoria, dans la fausset et la subtilit de son
esprit. Il n'tait que trop vrai qu'elle n'aimait pas le scrupuleux
Brenza. Elle tait incapable d'aimer un pareil homme. Son caractre
ne pouvait s'accorder avec un sentiment aussi doux et aussi pur que
celui de l'amour vritable. Le coeur de cette fille, tranger aux
nobles passions et aux sentimens suprieurs, n'avait de tendance qu'
l'ambition,  l'intrt personnel, et  l'garement le plus immodr.
Son tre entier ne convenait qu'aux orages de l'me; grondant,
menaant, et livrant tout  la ruine et au dsespoir, alors qu'elle se
serait crue offense. Brenza, au contraire, quoique tenace dans ses
systmes orgueilleux, tait doux, et rellement tendre; ses passions
ressemblaient  un courant rapide, mais calme, et dont la profondeur ne
nuit point  ce qui l'entoure; tandis que les sources de la sensibilit
de Victoria se rpandaient comme un torrent, rugissant du sommet d'un
rocher, entranant tout sur son passage, et cumant encore au fond de
l'abme! elle n'tait susceptible d'aucun doux sentiment; rien ne
fesait prouver la moindre vibration  son coeur: ni la reconnaissance,
ni l'amiti, ne lui taient connues; capable d'infliger une peine,
sans remords, la vengeance la plus amre suivait toute atteinte porte
 sa personne; les passions barbares remplissaient son sein, et pour
les satisfaire, il n'tait pas de moyen, de crimes qu'elle n'et mis
en pratique. Malheureuse fille! le ciel te cra dans sa colre, et ton
ducation corrompue acheva d'anantir ce qui pouvait tre laiss de bon
dans ton me!

Brenza, comme nous l'avons remarqu plus loin, tait le seul homme
qui lui et montr des attentions particulires; par consquent il
tait naturel qu'elle prouvt du penchant pour lui. Elle rechercha
sa protection, parce qu'elle ne savait o en trouver. Elle vint chez
lui, parce qu'elle ne connaissait nulle part de refuge ni d'ami. Si
toute autre femme eut reu des soins aussi tendres, aussi dlicats
que Brenza lui en avait tmoigns, elle en eut prouv le plus vif
enthousiasme, tandis que Victoria tait  peine mue. Elle ne fit
aucune rflexion  ce sujet, qui ne se reportt sur elle-mme, et ne
vit que la ncessit de rpondre politiquement  son amour ardent
et sincre, mais dont au fond elle ne partageait rien. La trempe
d'esprit de Brenza tait porte  la mlancolie; il tait srieux et
rflchissait, quoiqu'il part gai et insouciant en socit: Victoria
crut devoir feindre de la mlancolie: elle devint abstraite, et montra
du got pour la solitude. Alors le comte ne pouvait manquer de chercher
 en savoir la cause. L'artifice d'un ct et l'amour-propre de
l'autre, devaient faire croire qu'un pareil changement d'humeur tait
l'effet d'un amour violent et cach: cela conduisait naturellement 
une explication, et la rserve, les doutes, l'hsitation de Brenza
cessaient.

Son plan ainsi arrang, Victoria y entra graduellement. Ses regards
cessrent d'tre vifs et anims. Elle paraissait tantt langoureuse
et tantt dlicate; elle restait des heures entires  rver dans un
endroit cart. Sa dmarche, toujours ferme et leve, devint tranante
et incertaine: elle se livrait peu  la conversation, et paraissait
sans cesse plonge dans les penses les plus sombres. C'tait alors 
Brenza  la sortir d'une mlancolie dont il lui demandait sans cesse
la cause. Victoria le voyait venir, et s'applaudissait en secret de son
adresse. Elle en augurait des merveilles pour les succs de ses vues.
Des ides nouvelles, dlicieuses, et dont il avait peu connaissance
auparavant, commenaient  occuper l'me de Brenza; mais cependant, il
ne parlait pas encore; il n'exprimait aucun dsir.... Hlas! Brenza ne
se dcidait point, parce qu'il craignait de se tromper.

Un soir, aprs que ces deux personnes eurent pass la journe  rver,
soupirer,  s'tudier de part et d'autre, Victoria laissa le comte
seul, et entra dans un petit salon, o se jettant sur un sopha, prs
d'une croise ouverte, elle jouit tranquillement de la fracheur du
soir. Il n'y avait pas long-tems qu'elle tait ainsi, lorsque Brenza
ne pouvant supporter son absence, vint la trouver. La voyant couche
sur le sopha, il la crut endormie, et fermant doucement la porte, il
s'approcha d'elle. Une ide vint  l'instant frapper Victoria: ce fut
de profiter de la circonstance et de la mprise du comte. Elle ferma
les yeux et affecta un vritable sommeil. Le comte s'en approcha
davantage, et aprs l'avoir examine pendant quelques minutes, il
s'assit  son cot.

O Victoria! ma bien-aime, aurais-tu du chagrin? ah! puissai-je en
tre la cause; puissai-je croire que l'amour t'a embrse de ses
feux.... Si cela tait, je me regarderais comme le plus heureux des
mortels. Il soupira aprs avoir prononc intrieurement ces paroles.
Victoria soupira galement, mais beaucoup plus fort, et comme si un
rve pnible l'et agite. Le nom de Brenza sortit de ses lvres.
Celui-ci n'osait respirer. Brenza, rpta-t-elle, pourquoi douter de
ton amie?

Le coeur du comte battait violemment. Victoria s'apperut de son
motion; un mot de plus pensa-t-elle.

Oui, cher Brenza, je t'aime, je t'adore ... oh! combien je t'adore!
Ces mots prononcs, elle fit un mouvement, comme pour le presser dans
ses bras, en feignant que quelque chose de terrible l'en empchait.
Puis ouvrant subitement les yeux, elle affecta la plus grands surprise,
et mme de la honte  la vue du comte. Elle se cacha le visage et
dtourna la tte.

L'motion de Brenza tait si violente, qu'il fut priv pour quelques
momens de la facult de s'exprimer. Le sang montait rapidement de son
coeur  sa tte; un feu pntrant parcourait tout son corps, et ses sens
taient bouleverss. Il prit l'artificieuse crature entre ses bras, et
dit avec transport: Tu es  moi! oui, je reconnais maintenant que tu
m'appartiens.

Vaine de sa russite, Victoria eut soin que son amant ne sortt pas de
son erreur. Elle soutint le rle qu'elle venait de jouer, et Brenza,
tendre et susceptible comme il l'tait, crut qu'il possdait l'amour le
plus entier d'une jeune personne aimable et innocente.

_Fin du premier Volume._





ZOFLOYA,

OU

LE MAURE,

HISTOIRE DU XVe. SICLE

par

CHARLOTTE DACRE

(mieux connue comme Rosa Matilde)


TRADUITE DE L'ANGLAIS,

PAR MME. DE VITERNE,

Auteur des traductions de LA SOEUR DE LA MISRICORDE

et de L'INCONNU, OU LA GALERIE MYSTRIEUSE.

TOME SECOND.

DE L'IMPRIMERIE DE HOCQUET ET Ce.

RUE DU FAUBOURG MONTMARTRE, N. 4.

PARIS.

CHEZ BARBA, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL,

DERRIRE LE THATRE FRANAIS, N. 51.

1852.




CHAPITRE PREMIER.


Brenza s'attacha chaque jour davantage  Victoria. Ses scrupules, ses
rserves, s'vanouirent entirement, et il se flatta de possder son
coeur comme elle possdait le sien. Cependant,  quelque haut point
que fut port son amour romanesque, sa fiert s'opposait  ce qu'il
en fit sa femme. Il y avait une certaine tache imprime sur la jeune
personne, par l'inconduite de sa mre, sur laquelle sa dlicatesse
ne lui permettait pas de passer; de plus, Brenza et cru indigne de
lui d'pouser celle dont il avait fait sa matresse. Mais la vanit
de Victoria ne se formalisait point de cette distinction; et elle
pensait simplement que son union avec le comte prouvait, de la part de
celui-ci, un amour qui n'avait pas besoin de liens trangers pour le
rendre durable. L'orgueilleuse Vnitienne n'avait garde de croire, que
tandis qu'il lui reconnaissait les qualits essentielles pour tre sa
matresse, il ne la trouvait point digne du _haut_ titre de son pouse.

Un soir, que le tems tait fort serein, Brenza conduisit sa belle
compagne dans une gondole magnifique, pour se joindre au brillant
concours qui tait sur le lac. Tout le monde y paraissait gai et
anim. Victoria portant ses regards autour d'elle, vit qu'elle excitait
encore cette fois l'admiration si chre  son me, chose qui seule
avait le pouvoir de l'intresser.

Pendant qu'elle se flicitait d'un semblable triomphe, en s'attirant
l'attention de tous, une gondole passa prs de celle de Brenza;
elle ne contenait qu'une femme avec le gondolier. Cette femme allant
rapidement, fixa Victoria d'un air si furibond, et tellement atroce,
qu'il tait impossible de se mprendre  un coup-d'oeil semblable. La
vanit de Victoria en fut trouble et mme abaisse. Elle regarda
Brenza; mais voyant  son air calme que l'incident lui avait chapp,
elle ne crut pas ncessaire d'en faire mention, et d'autres objets le
lui firent oublier.

Aprs s'tre bien promens, ils retournrent au palais, et la soire
fut acheve par des danses auxquelles le comte avait invit des
personnes qui n'avaient point paru sur le lac.

On se spara fort tard, Victoria et son amant purent enfin se livrer
au sommeil: la premire, toutefois, ne dormait point. Les plaisirs de
la soire taient encore tous prsens  son imagination. La musique
raisonnait dans ses oreilles, et la danse occupait sa vue. Elle
repaissait son esprit d'adulation, et se redisait les complimens
flatteurs qu'on lui avait adresss, jouissant encore en ide d'un
semblable hommage. Elle en revenait ensuite aux amusemens du lac; mais
soudain, le coup-d'oeil qui lui avait t lanc malignement par une
femme, venait attrister ses penses. Elle allait dcidment en faire
part au comte, lorsqu'elle s'aperut que, surpris par la fatigue du
bal, il s'tait endormi: elle ne voulut pas l'veiller, et poursuivit
le cours diversifi de ses ides. Cependant ce regard perfide lui
revenait sans cesse  l'esprit et l'embarrassait dans de vaines
conjectures. Elle cherchait  se rendre raison de ce coup-d'oeil plein
de haine, quand un petit bruit se fit entendre  l'autre bout de la
chambre: elle couta avec surprise. Le lit o elle tait couche avait
d'amples rideaux qui l'enveloppaient, et ne laissaient d'ouverture
qu'aux pieds. Le bruit augmenta; Victoria regarda vis--vis d'elle, o
se trouvait une grande fentre ouvrant sur un balcon en dehors. Un
rideau d'toffe cachait cette croise: ce rideau se leva par degr d'un
ct, et une figure d'homme s'avana tout doucement. La chambre n'tait
claire que par la faible lumire d'une lampe, mais qui suffisait pour
voir cet homme s'approcher  grands pas sur la pointe du pied. Son
visage tait couvert d'un masque: il vint du ct du lit o le comte
tait couch, et en spara les rideaux avec prcaution.

Victoria voyait bien alors qu'il se tramait quelque mchante action,
mais elle n'osait encore veiller Brenza, dans la crainte que sa
surprise et sa frayeur ne le privassent de la prsence d'esprit
ncessaire pour se dfendre, et ne htassent le coup qu'on paraissait
vouloir lui porter; elle esprait qu'tant veille et restant
tranquille, elle pourrait le parer seule.

L'homme tait debout auprs du lit: il se pencha pour examiner les
traits du comte. Il ne pouvait voir ceux de Victoria, car son bras
tait pass sur sa tte, de manire que sa main cachait ses yeux,
quoiqu'en lui laissant la facult d'observer ce qui se passait. Le
reste de sa figure tait voil par le drap. L'inconnu crut qu'elle
dormait; car tirant un poignard de sa veste, il le tint comme suspendu
sur les yeux de Brenza; et dcouvrant son sein, il en approcha la
pointe ... sa main tremblait ... il fit un soupir et s'loigna de
quelques pas ... puis revint auprs du lit; tenant le rideau de la
main gauche, il se prparait  frapper de la droite.... Victoria
surveillant le coup, saisit le poignet de l'homme  l'instant o il le
baissait. La force de l'action ainsi rompue, l'assassin qui tait dans
une attitude incline, perdit l'quilibre, et tombant  travers du lit,
la pointe du stilet alla frapper Victoria. Le comte s'veilla en ce
moment: son premier mouvement fut d'arrter l'homme; mais celui-ci se
dbaitit si violemment, que Brenza, dont le poids du corps tait la
force, le laissa aller malgr lui. Comme il cherchait  s'chapper, son
masque tomba. Il voulut le remettre, mais non assez vte pour empcher
Victoria blesse, de reconnatre en lui son frre! ce frre, qui
avait fui la maison paternelle,  cause du crime de sa mre, et qui
maintenant se faisait connatre pour un assassin!

--Horrible meurtrier, pronona-t-elle faiblement, tandis que Lonardo,
la terreur peinte sur le visage, se jetta vers la fentre et la
franchit d'un saut.

Brenza, libre alors, s'lana du lit; mais comme il courait aprs
l'assassin, un gmissement de sa matresse l'arrta. Il se retourna et
vt le lit couvert de sang: cette vue le rendit presque fou.--Vous tes
blesse, mon amie! dit-il au dsespoir.

--Ce n'est rien, cher comte; et je ne regrette pas le coup ... oh! non,
je ne le regrette pas. Brenza furieux, appela  haute voix du secours:
il envoya de tous cts pour avoir au plutt un chirurgien. Puis,
soulevant Victoria, il examina la blessure, tandis que des larmes de
sensibilit coulaient sur son sein.

--Oh! ne pleure pas, Brenza; j'en souffrirais mille fois plus pour
te prouver _ma tendresse_; et je me flicite de ce que cet accident
m'en donne occasion.--Effectivement, Victoria se flicitait; car elle
sentait que sa blessure, cause par l'effroi qu'elle avait mis 
dfendre son amant, (et dont au fond elle ne redoutait aucune suite),
le rendrait insparable d'elle. La peine qu'il en avait payait donc
au-del le peu qu'elle souffrait. Elle essaya de prendre sa main pour
la porter  son coeur; mais toute sa fermet, tout son mpris de la
douleur, n'empchrent pas que la nature s'affaiblissant, la perte de
son sang ne la ft vanouir.

Le comte tait hors de lui. Les gens de l'art arrivrent; il pansrent
la blessure, et annoncrent qu'elle n'tait pas dangereuse; que le
repos, selon toute probabilit, prviendrait la fivre. Insensiblement,
la belle blesse revint  elle. Le comte assis prs du lit, la
regardait avec douleur. Victoria tourna les yeux sur son amant; une
langueur sduisante avait remplac leur brillant, et l'me de Brenza
en fut pntre dans ses replis les plus cachs. Il fit voeu, de cet
instant, de consacrer sa vie entire  son bonheur. C'est alors qu'elle
lui devint bien chre! et mille fois plus chre qu'il ne l'aurait
imagin. La conduite de Victoria avait produit le plus puissant effet
sur ce tendre enthousiaste. Une intrpidit aussi ferme, un semblable
mpris de la vie pour sauver la sienne; la patience et mme le plaisir
avec lequel elle supportait les suites malheureuses de son courage!
quelle femme au monde, en et fait autant? Ces rflexions portrent
son coeur  l'idoltrie, et sa sensibilit ainsi exalte, chercha du
soulagement dans un torrent de larmes qu'il ne put rprimer.

Victoria cacha soigneusement  son amant, que l'assassin tait son
frre. Une sensation indfinissable l'empchait d'avouer cette
dcouverte, et elle se flicitait de le savoir hors de danger d'tre
reconnu; mais elle ne pouvait deviner le motif d'une haine semblable.
Quant  Brenza; il crut avoir affaire  un voleur dtermin, qui
s'tait introduit dans le palais pendant le bal qui avait eu lieu; et
il ne s'en occupa pas davantage. Toutes ses penses taient  Victoria,
dont il attendait la gurison avec la plus grande impatience. A peine
pouvait-il se dcider  quitter le chevet de son lit, pour prendre
du repos; et on lui apportait auprs d'elle une lgre nourriture,
seulement pour le soutenir.

En peu de jours cependant, son anxit cessa, et Victoria put se
lever. Elle tmoigna  son amant, par des marques de tendresse,
sans doute plus fortes qu'avant, toute la reconnaissance qu'elle
devait  ses soins. Port au plus haut degr d'admiration, par ses
manires sduisantes, Brenza se dtacha en quelque sorte de son
systme orgueilleux, et se dcida  en faire sa femme aussitt que le
permettrait son entire convalescence.

Un jour que cet amant tendre tait assis dans l'appartement de sa
bien-aime et auprs d'elle, (il y avait quinze jours que l'accident
s'tait pass) un domestique entra pour lui remettre une lettre qui
contenait ce qui suit:

Misrable! je serai loin de toi, lorsque tu chercheras peut-tre 
te venger. Sache, Brenza, que c'est moi qui ai conduit dans ton coeur
parjure, la main qui s'est gare en fesant son devoir! c'est moi qui
esprais que ma volont serait remplie, et que le maudit stilet qui
s'est tromp de victime, t'arracherait jusqu'au dernier souffle de
ton existence! oui, monstre, Mathilde Strozzi t'a rencontr sur le
lac, avec la favorite qui a os m'enlever ton coeur. Oh! si un regard
pouvait tuer, que le mien et bien fait disparatre cette crature
de dessus la terre! tmraire, comment as-tu pu montrer ta nouvelle
divinit et croire que ton audace resterait impunie? ne me connais-tu
pas? tu aurais bien d cacher plus soigneusement ton idole et ne point
souffrir qu'elle part aux rayons du jour, aux yeux de Strozzi! mais,
tous deux, vous n'avez lud ma vengeance que pour l'instant.... Je
me flatte qu'elle ne m'est pas entirement chappe. Je ne tiendrai
dsormais  la vie, que dans l'espoir qu'un jour viendra ... oui, il
viendra ce moment o rien n'arrtera plus le coup que je frapperai. Ta
nouvelle matresse que j'abhore n'en sera pas exempte, et, crois-le
bien, insens, on ne mprise pas impunment les sentimens de Mathilde
Strozzi.

--Femme dhonte! s'cria Brenza, c'est donc  toi,  ton absurde
jalousie, que je dois mon chagrin actuel? mais heureusement, cette
furie excrable ne nous tourmentera plus. Elle vient de quitter Venise.
Voyez, lisez, Victoria, ce que m'crit l'infme.

--Ce regard qui m'avait frappe, dit Victoria, aprs avoir lu, tait 
ce que je vois celui de Mathilde Strozzi. Cher Brenza, je vous avais
cach cet incident jusqu' ce jour; mais je dois vous l'apprendre.

Aprs qu'elle eut racont ce qui avait eu lieu le soir de leur
promenade sur le lac, Brenza lui dit qu'il reconnaissait bien l la
vindicative Florentine. Victoria gardait le silence, mais elle se
fatiguait la tte  chercher quelles pouvaient tre les relations de
cette femme avec son frre; chose de non lgre consquence, puisqu'il
paraissait qu'elle avait dj assez influenc son caractre, pour en
faire un assassin, et un instrument de destruction pour elle. Revenant
sur ses soupons  ce sujet, elle s'en occupait sans cesse pendant
que sa blessure se gurissait Nous la laisserons donc un instant pour
expliquer certains faits qui vont nous reporter au commencement de
cette histoire.




CHAPITRE II.


On peut se souvenir qu'en entrant dans le dtail des infortunes qui
assigrent le marquis de Lordani, par suite de l'inconduite de sa
femme, nous parlmes de la dsertion du jeune Lonardo, de la maison
paternelle. C'est ce qui lui est arriv depuis ce temps, et les
dgrs qui l'ont conduit  devenir un assassin, dont nous allons nous
entretenir brivement.

L'humeur hautaine et susceptible de ce jeune homme, lorsqu'il n'avait
 peine que seize ans, lui inspira l'ide de fuir le lieu de son
berceau, aussitt qu'il apprit la chute fatale de l'honneur de sa
mre. Ce qu'il prouva  ce sujet n'tait gure dfinissable dans
son esprit; mais prenant son essor naturel que rien ne contraignait,
ou plutt se sentant exalt par de hautes notions sur l'honneur de
sa famille, sentimens que le marquis avait nourris avec dlire dans
l'hritier de son nom et de ses biens, il ne crut point devoir rester
o sa mre avait port la honte. Fort de cette ide, il prit son parti,
et s'enfuit de Venise, en se promenant de n'y revenir jamais! il mit
le moins de tems possible pour s'loigner d'une ville qui lui tait
devenue insuportable; et perdit par ce mouvement, par ce changement de
scne, les rflexions chagrinantes qui oppressaient son coeur. Mais
fuir de Venise n'tait pas assez pour lui; rester dans son voisinage,
devenait un supplice. Il ne put donc interrompre la rapidit de sa
marche, que pour quelques momens, et jusqu' ce qu'en toute ignorance
et sans dessein, il se trouva dans un endroit dlicieux de la Toscane.
Alors des rflexions plus froides succdrent  l'exaltation de
son me. Ici donc, s'cria-t-il, je puis respirer sans honte! (la
ncessit le forait d'y rester, car le jeune enthousiaste, sans soin
pour l'avenir, en quittant le palais splendide de son pre, n'avait
qu'une somme trs-modique d'argent, dont une grande partie tait dj
dpense en frais de route.) Eh bien! se dit-il, comme la raison lui
suggrait cette rflexion, ne vaut-il pas mieux vivre en exil, mourir
dans la pauvret, aux extrmits du globe, que de jouir d'un luxe
environn de mpris?

C'tait vers le soir que le jeune Lonardo promenait ainsi ses penses
sur le bord du majestueux Arno. Le soleil terminait sa course, et la
rose tombait sur les montagnes. Ce fut en ce moment que sa situation
vint  l'inquiter: devait-il continuer sa marche? trouverait-il
un moyen de supporter la vie, s'tant ainsi jett  la merci du
sort? ceci tait embarassant.... Il chercha de nouveau  carter la
rflexion, par l'activit, et sortit promptement de l'attitude couche
qu'il avait prise. Il n'avait pas fait trente pas, qu'une maison de
belle apparence s'offrit  sa vue. Sa situation et l'lgance de son
architecture taient admirables. Lonardo s'en approcha davantage,
et s'arrta ensuite pour contempler ce superbe difice. Un homme d'un
extrieur distingu en sortit; et tant lui-mme attir par la figure
du jeune fugitif il s'avana, et lui demanda par quel hazard il errait
dans cette solitude. Lonardo rpondit, sans hsiter, qu'il tait un
jeune homme dont les infortunes ne pouvaient tre divulgues, et qu'il
fuyait la maison de son pre, sans savoir o il allait, et ne s'en
embarrassant nullement.

Frapp par la singularit de cette rponse, dans laquelle se trouvait
une franchise faite pour intresser une me expensive, l'tranger qui
s'appelait signor Zappi, se sentit port  entrer en liaison avec le
jeune homme que le hazard lui amenait.--Eh bien, mon jeune ami, lui
dit-il, cette demeure que vous semblez admirer est la mienne, et si
vous voulez, nous pouvons y avoir une conversation plus satisfaisante
pour tous deux. Votre air me plait, et je me trouverai heureux de vous
connatre davantage.

Lonardo ne pouvait se refuser  une invitation aussi amicale, et
acceptant avec ingnuit la main du signor Zappi, ils entrrent dans sa
maison.

Lonardo fut conduit dans un appartement lgant, o, aprs l'avoir
fait asseoir, le signor Zappi lui demanda s'il ne voulait pas prendre
quelques rafrachissemens. Le jeune homme refusa: une conversation
assez indiffrente eut lieu d'abord, aprs quoi son hte (quoiqu'avec
une extrme dlicatesse) lui tmoigna le dsir de savoir son nom.

Le fils du marquis de Lordani rougit.--Mon nom, dit-il, est Lonardo
... je vous prie de m'excuser si je n'en ajoute pas un autre; une
funeste circonstance m'a forc de quitter ma demeure; et comme il est
impossible, absolument impossible, signor, ajouta-t-il en se levant, de
satisfaire une curiosit aussi naturelle que la vtre, en m'admettant
chez vous, souffrez que je vous quitte, afin de ne pas abuser plus
long-tems de votre hospitalit.

Il n'en sera pas ainsi, mon jeune ami, rpondit le signor Zappi. Il y
a dans votre abord et vos manires, comme je vous l'ai dit, quelque
chose qui m'intresse fortement. Gardez votre secret, si vous le
souhaitez; et puisque vous vous avouez pour l'instant un enfant de la
fortune, indcis o indiffrent sur l'endroit qui doit arrter vos pas,
restez quelques tems o le hasard vous a conduit, et gardez-vous, jeune
et enthousiaste comme vous le paraissez, de vous livrer  la merci d'un
monde insensible.

Le coeur de Lonardo fut pntr de gratitude aux paroles du
bienveillant Zappi. Le secret affreux de l'histoire de sa famille, que
son orgueil rpugnait  faire connatre, allait donc rester intact.
Sensible au bonheur que la fortune lui offrait dans sa dtresse, il
tomba aux pieds de celui qui voulait le protger, et y versa une
abondance de larmes. L'excellent Zappi, que la philosophie portait
 chercher chaque occasion, non-seulement de se montrer l'ami de ses
semblables, mais de les sauver du malheur, s'il tait possible, tait
bien diffrent de ceux que la jactence ou l'ostentation font paratre
serviables, tandis qu'un intrt quelconque est le mobile secret de
leurs actions. Il ne put donc manquer d'tre profondment affect. Il
lui paraissait tout simple que ce jeune homme ft bien n; il croyait
galement que quelque puissant motif (peut-tre mal dirig) l'avait
induit  quitter la maison de ses parens. La bonne opinion qu'il en
concevait l'engagea donc  lui tendre les bras, et lui dire: Venez,
Lonardo, car c'est ainsi que j'aimerai toujours  vous nommer, je
vais vous prsenter  mon pouse et  ma fille, comme le fils d'un de
mes anciens amis.

Malheureusement la femme de Zappi tait,  tous gard, le contraire
de son mari; doue d'un esprit intrigant, elle avait de plus le
coeur corrompu; mais comme il n'est pas ncessaire de dtailler
minutieusement tout ce qui a trait au jeune Lonardo, nous nous
hterons de maintionner ce fait, afin d'arriver ensuite  sa liaison
avec Mathilde Strozzi.

Le signor Zappi sentait augmenter chaque jour son attachement pour
son fils adoptif. Quand celui-ci tait absent, les loges de son
bienfaiteur, vis--vis de sa femme, ne tarissaient pas; quand il tait
prsent, il cherchait tous les moyens de faire ressortir son caractre
avec avantage, et chaque bienfait qu'il y dcouvrait, ajoutait 
l'impression ardente que sa premire ingnuit avait faite sur son me
bienveillante.

Il arriva que Zappi n'tait pas le seul  admirer le jeune homme,
car la signora, sa femme, prit bientt pour lui le got le plus
violent; elle enchrit sur les louanges de son poux, et lui montra
les attentions les plus marques. La beaut et la taille parfaite de
Lonardo, qui tait rellement au-dessus de son ge, l'enflamrent
d'une passion criminelle; mais Lonardo n'y prenait pas garde, et
dvouait toutes ses penses  la jeune Amamia, plus aimable et plus
intressante, sous tous les rapports, que sa mre. Cette dame dcouvrit
bientt la passion du jeune homme; mais ne se dsistant pas de ses
prtentions, elle augmenta de coquetterie, d'agaceries et de soins,
pour l'emporter sur sa fille. Pour que ses manges pussent faire
impression sur son coeur, elle loigna autant qu'elle pt la belle
Amamia de sa vue; mais tous ses essais ne produisirent rien: Lonardo
sentait tout ce que la femme de son hte fesait pour lui, et n'y
trouvait qu'une simple bont: il en tait reconnaissant, et rien de
plus.

Il y avait prs d'un an que Lonardo vivait dans cette maison; il avait
toujours gard son secret, et le bon Zappi ne le pressait plus depuis
long-tems de lui faire part de ses malheurs. Heureux de la socit du
jeune homme, il n'exigeait aucune reconnaissance pnible pour l'amiti
qu'il lui tmoignait, et jamais ce dernier ne lui avait donn occasion
de s'en repentir. Ni vice, ni bassesse, ni ingratitude ne s'taient
laisss voir en lui. Zappi, de son ct, se montrait l'ami des moeurs et
de la vertu, aussi bien qu'homme bienfaisant; et s'il et souponn la
moindre tache dans le coeur de son jeune ami, quelque peine qu'il en et
ressenti, il aurait cru de son devoir de l'expulser de sa maison. Zappi
n'aurait jamais voulu paratre protger le vice, pour donner de mauvais
exemples  sa fille, et par suite nuire  la socit, plutt que de
rendre service  un individu.

Pendant ce tems, la passion de la femme Zappi tait devenue des plus
fortes, et il ne lui paraissait plus possible de la cacher  l'objet
qui l'inspirait; c'est pourquoi elle se dcida, quelque put en tre
la consquence,  la lui faire connatre; elle en saisit bientt
l'occasion. Un jour que son poux et la belle Amamia taient absens,
elle suivit le jeune homme dans le parc, o il s'tait retir pour
rver librement au charme si doux d'un premier amour, de l'amour
innocent qu'il prouvait pour la fille de Zappi. A peine s'tait-il
assis sur un banc abrit de feuillages, que la mre de sa bien aime
parut. Le respect le fesait se lever, lorsque posant la main sur son
paule, elle lui dit de ne pas se dranger, et s'assit auprs de
lui.--Vous paraissez bien absorb dans vos penses, Lonardo?

--C'est vrai, madame, rpondit le jeune homme, en rougissant.

--Vous rviez  vos amours, Je gage? La femme Zappi le fixa hardiment
et soupira avec force: son motion la trahissait. Lonardo, qui
n'tait occup que d'Amamia, soupira de son ct. Ce soupir devint une
tincelle lectrique qui passa dans le sein de la femme, et anima les
feux qu'elle tenait allums. Prenant la main du jeune homme, elle dit:
votre amour est pay de retour, Lonardo.

--Serait-il vrai, madame, s'cria le pauvre enfant transport, et en
changeant subitement d'attitude.

--Rien n'est plus vrai. Et cette femme sans pudeur se jette  son col,
en ajoutant: oui, vous tes aim, ador, charmant jeune homme ... et
c'est par moi.

--Par vous, signora! sans doute vous plaisantez. Laissez-moi, je vous
prie.... Cessez ces discours indcens? ils ne conviennent pas vis--vis
d'un tre incapable de manquer  l'honneur.

--O Lonardo! je vous aime, je vous adore; ne dtournez pas ainsi la
vue, car il m'est impossible de vaincre la fatale passion que vous
m'avez inspire.

--Signora Zappi, vous m'pouvantez.... C'est votre fille, votre
charmante fille que j'aime.

--Et vous me ddaignez? Prenez garde, jeune homme, prenez garde  ce
que vous dites.

--Je ne puis vous aimer, madame: non, je ne vous aimerai jamais, rpta
Lonardo, en cherchant  se dgager des embrassemens de cette femme
hardie. Laissez-moi, je vous prie, conserver seulement l'estime que je
croyais vous devoir.

--Malheureux aventurier, s'cria-t-elle, que le ciel te maudisse. La
honte que tu me fais prouver rejaillira sur toi, sois-en bien sr.

--Femme dgrade, laissez-moi fuir votre prsence: je vais quitter
cette demeure qui m'est devenue odieuse par un aveu si criminel; je
prfre errer  la merci du sort, plutt que de demeurer l'objet de
votre indigne amour.

En parlant ainsi, Lonardo s'enfuit, laissant la femme dhonte au
lieu o il avait t interrompu dans ses douces rflexions, par l'aveu
du crime. Il et de mme quitt la maison de son bienfaiteur, si
le souvenir d'Amamia ne lui et laiss le dsir de la voir encore
avant que de partir d'une maison o il jouissait du repos depuis si
long-tems. Il monta vite  sa chambre, et s y enferma jusqu'au retour
de Zappi et de sa fille.

La femme ddaigne, furieuse d'avoir perdu le fruit de ses avances,
rsolut, dans sa vengeance, de perdre le jeune homme dont elle n'avait
pu corrompre la vertu. Le dmon de la haine s'tait empar de son
esprit: elle forma le plan diabolique d'une horreur dont une femme de
son espce tait seule capable.

Arme d'une noire malice, elle s'apprta  jouer son rle, et sans
s'embarrasser de la douleur, elle s'gratigna les bras et le visage,
jusqu' ce que le sang en sortit. Puis s'arrachant les cheveux et ses
vtemens, elle attendit ainsi le retour de son mari. Aussitt qu'elle
l'entendit, elle courut au-devant de lui, et se jetta sur la terre, en
feignant une violente attaque de nerfs, et criant comme une forcene.

Zappi, qui aimait tendrement sa femme (elle avait l'art de lui
cacher ses vices), fut frapp de son tat. Il la fit porter dans son
appartement, et l'assayant sur un sopha, il attendit en tremblant le
rcit de ce qui lui tait arriv.

Cette femme abominable, employant alors toute sa fausset, fit signe
 ceux qui taient prsens de se retirer; puis affectant l'agitation
la plus grande, elle porta la main de son mari  ses lvres, et dit:
 mon cher poux, cet ingrat que vous avez nourri, pour lequel vous
avez eu tant de bonts, sachez quelle rcompense il vous destinait!...
C'est  son audace,  l'injure que m'a fait l'hypocrite, que vous
devez attribuer l'tat o vous me voyez: il est venu me trouver dans
le parc, o j'tais seule  me promener en vous attendant, pour me
faire l'aveu de son amour abominable. J'ai repouss l'insolent, et
comme je cherchais  le fuir... (des sanglots accompagnaient ces
paroles), il m'a saisie dans ses bras ... c'est alors que mes forces
se sont trouves infrieures aux siennes. J'ai cri tant que j'ai pu:
sans doute il a craint d'tre dcouvert, car il s'est sauv ... mais
heureusement sans pouvoir accomplir son dessein infme!

La femme Zappi s'arrta. Un dluge de larmes vint  l'aide de sa
prtendue douleur; elle et l'air honteux et se cacha le visage.

Quel misrable! s'cria le signor Zappi. Aurai-je pu croire pareille
chose de lui! Je veux qu'il sorte  l'instant de ma maison ... mais
non, je veux le voir, lui parler avant, et savoir quel dmon a pu le
porter  cet acte de dmence.

Zappi ordonna qu'on fit venir sur-le-champ Lonardo. Sa femme craignit
alors d'chouer dans sa vengeance, mais elle n'osa s'opposer aux ordres
de son mari. Lonardo parut quelques minutes aprs; il savait dj ce
qui s'tait pass, et tressaillit devant son accusatrice; cependant,
marchant d'un pas ferme, il conservait air que donne une conscience
pure.

Monstre abominable, dit Zappi, sans rflchir que l'extrieur calme du
jeune homme n'annonait pas le crime, comment oses-tu paratre avec un
front audacieux? c'est donc ainsi que tu prtendais payer mes bonts,
et la femme de ton ami ne pouvait tre une chose sacre pour toi? Voil
comme tu foules aux pieds les sentimens d'honneur et de reconnaissance!
comme tu dtruis la paix d'une maison, pour y attacher une honte
ternelle! Ingrat! sors de ma prsence, et que jamais je ne revoie ta
trompeuse figure!

Pendant ce discours amer, Lonardo ne parla point; il avait les
bras croiss sur sa poitrine, il sentait d'o le coup partait. Sa
puret se refusant  tenter une justification, sur une accusation
si peu mrite, il jeta un regard de mpris sur la femme atroce qui
l'accusait, et un de sentiment sur son bienfaiteur. La gnrosit et la
reconnaissance l'empchaient de le dsabuser, en lui faisant connatre
la dpravation de sa femme, il ne se permit que de prononcer ces mots:

Je suis prt  partir, signor Zappi. Je vous remercie de toutes vos
bonts, et je prie bien ardemment le ciel, pour qu'il ne vous laisse
jamais rencontrer de plus grands ingrats que celui qui vous dit adieu.

Alors il le salua respectueusement, et marcha vers la porte. Il ne,
put se dfendre en sortant, de lancer un coup-d'oeil de dignit et de
mpris si expressif sur la femme Zappi, qu'elle en fut totalement
confuse, ensuite il s'loigna.

Retourn  sa chambre, le coeur gros, mais l'oeil sec, il rassembla
quelques bijoux qui lui appartenaient en propre, avec d'autres qu'il
tenait de son bienfaiteur, mais ne prit pas un sol d'argent. Il
ouvrit une armoire d'o il tira les habits qu'il avait en entrant
chez le signor Zappi, et que par un pressentiment indfinissable,
il s'tait avis de garder. Il s'en revtit et laissa les autres,
regrettant amrement d'avoir reu des bienfaits sans pouvoir les mieux
reconnatre. Revtu de ce qui lui appartenait, il dit en se regardant:
au moins ce sont mes habits, je me flicite de les avoir gards. O ma
mre! ma mre! c'est  toi que je dois mon infortune!

Sentant que les rflexions ne tendaient qu' l'affaiblir, il quitta la
chambre et la maison d'un pas prcipit: il tait dj un peu loin,
lorsqu'il voulut retourner pour dire adieu  la belle Amamia; mais
pensant que ce serait s'exposer  de nouveaux outrages, et peut-tre
dplaire  la jeune demoiselle, qui pouvait le croire coupable, il s'en
abstint, et fut bientt hors de vue.

Empress de quitter le voisinage de cette demeure dont on lui fermait
l'entre, Lonardo marcha jusqu' ce qu'une distance considrable l'en
loignt tout--fait. A la fin la fatigue vint le forcer au repos, il
s'assit au pied d'un arbre. L, affaibli et dcourag, il tomba dans
les rveries les plus sombres. Il avait quitt la demeure charmante
de Zappi, un peu aprs midi, et le soir s'avanait rapidement: son
oppression augmenta; cherchant toutefois  se ranimer, il se releva, et
regarda le coucher du soleil qui tait superbe; mille figures formes
par l'clat des derniers rayons entrecoupant les nuages, donnaient 
l'occident l'air d'un palais enchant. Le sommet des montagnes retenait
encore de ces lueurs et rflchissait maints degrs de lumire et
d'ombre. Le jeune homme en perdit un peu de sa noire mlancolie: son
coeur se sentait soulag; ses penses douloureuses fesaient place 
l'esprance.... Allons, se dit-il, il ne faut pas perdre mon nergie
en regrets superflus, ni m'abandonner oisivement  des rflexions
striles; et reprenant sa marche, selon que le hazard le dirigeait,
il se trouva bientt dans ces belles montagnes couvertes de vigne et
d'oliviers. Quand il voyait une maison de campagne, le sentiment de
sa peine rcente lui fesait dtourner les regards; cependant la nuit
s'avanait, et le jeune homme courait risque de la passer  la belle
toile. Enfin, cherchant toujours, il se trouva dans un valon d'o
partait une faible lumire; pour la voir mieux, il fallait approcher
d'un petit monticule, au pied duquel tait une maisonnette; quelques
massifs de peupliers entouraient ce lieu, qui semblait la demeure de
l'indigence, plutt qu'une retraite romantique. A tout vnement,
Lonardo se dcida  aller jusques l. Une voix gmissante se fit
entendre, et il se hta pour porter du secours  l'tre qu'il croyait
souffrant. Effectivement, il vit en entrant dans la maisonnette, une
pauvre vieille qui pleurait et se tordait les mains de douleur. La
situation du jeune homme le fesant compatir  la peine d'autrui, il lui
demanda si elle avait besoin de secours.

Hlas non! mon beau monsieur, dit-elle en redoublant ses larmes: il
n'y a point de remde  la mort; elle vient de m'enlever mon seul appui
en ce monde, mon pauvre Hugo, mon cher fils. Oh! monsieur, je n'aurais
jamais pens qu il dt partir avant moi. Qui prendra soin de mes vieux
jours  prsent? qui soutiendra mon corps us, et travaillera pour
faire vivre la pauvre Nina?

Ne pleurez pas ainsi, bonne mre, dit Lonardo, recevez-moi chez vous,
et si vous avez la charit de me donner une jatte de lait  boire,
nous parlerons ensuite du sujet de vos peines, peut-tre les choses ne
seront-elles pas si tristes que vous vous le figurez.

La voix de la consolation est toujours douce, mais elle l'est
doublement dans la jeunesse. La pauvre Nina se leva avec autant
de promptitude que sa douleur le permettait. Elle donna, toujours
pleurant, mais moins fort, tout ce quelle avait de meilleur dans sa
cabane.

Quand Lonardo eut un peu appais sa faim (car la longue marche qu'il
avait entreprise, l'avait tellement puis, qu'il mourait de besoin),
il prit la main de sa vnrable htesse et la fesant asseoir, il dit:

--Ma bonne mre, quel ge avait votre fils Hugo?

--Vingt ans, monsieur, dieu soit bni, le jour de Saint Gualdabert, et
c'est le seul qui me restait de mes autres enfans.

--Et dites-moi, Nina.

--O Sancto Pedro! il tait tout pour sa pauvre mre. Monsieur, j'ai un
petit jardin, et c'tait Hugo qui me le soignait; j'ai une vigne aussi,
Hugo me la taillait. Le bon garon! jamais il ne voulait me laisser
seule. Ma mre, me disait-il, il faut donner ce petit coin de terre qui
est l-bas, et puis cet autre qui est encore plus loin,  Pietro et 
Varro, qui les feront valoir pour nous,  fait que pendant ce tems-l
je pourrai vous soigner. Monsieur, j'ai attrap la goutte dans mes
pauvres jambes, et  prsent que j'ai perdu mon bton de vieillesse....
O misricorde, mon cher enfant!... Le coeur me saigne, quand je pense
qu'il travaillait au-dessus de ses forces, car il tait toujours dbile
et souffrant.

En cet endroit, la pauvre Nina se mit  pleurer si fort, que son rcit
en fut interrompu.

Une ide vint  l'esprit de Lonardo, et il s'y arrta davantage 
mesure que la femme parlait. Un jardin  cultiver, une vigne  soigner,
aucun besoin d'aller se faire voir  la ville ou au march; son fils
ayant peu de force, et cependant assez pour faire toute la besogne ...
srement, pensa-t-il ... Nina? Nina gmissait toujours.

--Allons, brave femme, essuyez vos larmes: si vous voulez que je
demeure avec vous, je ferai tout mon possible pour vous rendre autant
de services que le fils que vous avez perdu. Acceptez-vous mes offres?

--Oh! que le ciel soit lou et bni, s'cria Nina dans le ravissement,
et en se mettant  genoux pour baiser la terre. Eh! bien, comme je
vis, mon pauvre esprit avait cette ide-l de vous en vous voyant,
cher jeune monsieur; et quoique je ne me console pas d'avoir perdu mon
pauvre Hugo (elle pleurait de nouveau en disant cela), cependant je
proteste au nom de la Sainte Vierge Marie, que je regarde votre offre
comme une bndiction du ciel.

--Eh! bien, levez-vous donc, ma bonne Nina, et causons un peu  notre
aise.

Nina se releva en tremblant.

--Il faut que vous me disiez tout ce qu'il y a  faire ici; car,
quoique je connaisse suffisamment le jardinage, il est ncessaire que
vous m'expliquiez beaucoup de choses.

La pauvre Nina tait triste et joyeuse tout--la-fois: joyeuse de
retrouver un appui, et triste en songeant  celui qu'elle avait perdu.
Elle donna tous les renseignemens ncessaires; et Lonardo se sentant
capable de s'accommoder de sa nouvelle situation, alla se reposer en
paix des fatigues qu'il avait essuyes tout le jour.

La vieille Nina l'ayant conduit dans la petite chambre qui avait
appartenu  son fils, lui souhaita une bonne nuit: il en gota aussi
une meilleure que la prcdente.

Lonardo, en posant sa tte sur le dur traversin, se dit: voil donc la
seconde fois que l'hritier de Lordani doit un abri  la bienfaisance
des trangers! que des trangers ont compassion de son abandon,
et qu'il vit de leurs bonts et de leur humanit! O ma mre! mre
coupable! c'est  toi que je dois une semblable destine!

Cette rflexion pleine d'amertume, mais trop juste, affligea son coeur.
Il tomba dans un sommeil pnible; et si le fils de Laurina fut mort
cette fois, il eut paru  la face du ciel avec une accusation contre
sa mre! Que les autres mres tremblent  cette rflexion, et mditent
profondment sur les suites que leur mauvaise conduite peut avoir pour
leurs enfans!




CHAPITRE III.


Le lendemain, Lonardo se leva de trs-bonne heure, et alla de suite
dans le jardin pour s'acquitter de la tche qu'il s'tait impose.
Pendant son sjour dans la maison de Zappi, il avait acquis beaucoup de
connaissance en jardinage, s'tant occup  ses heures de loisir de la
culture de plusieurs sortes de plantes, et le signor Zappi avait pris
plaisir  lui donner des leons, parce que lui-mme avait employ une
grande partie de son tems  botaniser et  faire mainte exprience sur
la manire de fconder la terre. Le jeune Lonardo tait conduit par
un autre motif pour apprendre avec fruit: il sentait qu'en cherchant
 se rendre utile, il payerait en quelque sorte les obligations que
le sort le condamnait  avoir  autrui; aussi s'acquittait-il de son
mieux pour ce qu'il recevait. Son orgueil alors tait satisfait, et son
esprit en repos prouvait un plaisir fait pour loigner leu souvenir
de ses peines. Sa situation, toute triste qu'elle tait, lui semblait
prfrable  la splendeur dont il aurait continu de jouir s'il ne
l'eut regarde comme entache d'infamie.

Rien assurment ne tranquillise l'esprit comme un but certain. Lonardo
tait dcid  persvrer (tant que les circonstances le vendraient
ncessaire) dans une suite de travail et d'activit. Tous les jours
il s'y habituait davantage, en se flicitant d'tre devenu utile  ses
semblables. Ses connaissances tant suprieures  celles d'Hugo! la
pauvre Nina vit des avantages multiplis en rsulter. Tout s'amliorait
sous sa main industrieuse, et son me ardente et enthousiaste ne se
ralentissait point dans la poursuite de son objet. Insensiblement il
devint amoureux de sa vie paisible, innocente, et mme de sa retraite
absolue du monde; il n'avait nul besoin, ne recevait nulle faveur, et
se flicitait de voir la petite proprit de Nina augmenter de valeur
chaque jour. Tandis qu'il savourait la douce rcompense due  ses
travaux constans, son coeur jouissait pour la premire fois du plaisir
d'avoir rendu un tre heureux!

Cependant l'avenir revenait par fois le plonger dans la mlancolie.
Sa destine incertaine occupait de tems  autre ses penses. Dois-je
toujours rester ainsi, se demandait-il! Hlas! non; il est vrai que
mes jours sont tranquilles, mais il est quelque chose en moi qui me
dit: hritier de Lordani! est-ce l une vie glorieuse pour toi, et
voudrais-tu oublier de qui tu tiens le jour?... Grand dieu! de qui je
le tiens....  honte!... l'hritier de Lordani, d'un tre noble et
mritant, est aussi le fils ... non, non il faut se taire. Je puis
me faire honorer dans l'ombre, mais le mpris m'atteindrait si je
m'offrais  la lumire du jour. Lordani, le monde n'est plus fait pour
toi; tu ne peux jamais reparatre sous ton nom parmi les hommes.

Ces rflexions le jettaient souvent dans le chagrin. Il n'avait alors
d'autre ressource pour dissiper ces instans de sombre, qu'en redoublant
d'activit dans ce qui pouvait l'en distraire.

Mais un vnement vint dranger ce cours paisible de la vie du jeune
homme. Nina, trs-ge, commena  se plaindre d'un affaiblissement
excessif: un matin elle tomba davantage, et vers midi, elle pria
Lonardo, qu'elle appelait mon fils, de l'aider  se mettre au lit,
d'o elle pressentait ne plus pouvoir sortir. Elle prouvait des
symptmes d'une dissolution trs-prochaine, auxquels elle ne pouvait se
mprendre. Hlas! dit-elle faiblement, je sens, mon cher fils, que je
vais rejoindre mon pauvre Hugo, c'est pourquoi, reste auprs de moi,
que je te regarde, et puisse te donner ma bndiction ayant mon dernier
soupir.

Lonardo tait profondement affect. Il voyait mourir celle qui l'avait
reu dans son humble demeure, et qui avait voulu partager avec lui tout
son petit avoir. Il est vrai que son humanit s'tait bien trouve
de cet acte de bont; mais aucune considration semblable n'avait
influenc son hospitalit franche, en consquence son droit sur la
reconnaissance du jeune homme durait toujours; aussi celui-ci la lui
prouva-t-il toute entire. Il chercha tous les secours qui pouvaient
retarder l'instant fatal, ou du moins l'adoucir; mais ses efforts
furent vains: aprs quelques heures d'un sommeil pnible, le bon jeune
homme qui l'avait veille en coutant en silence sa respiration gne,
la vit ouvrir les yeux. Elle le pria de la soutenir sur son sant et
dans ses bras. Tout ce que j'ai est  toi, dit-elle, en le regardant
avec ses yeux teints; je remercie le ciel qui t'a amen ici pour ma
consolation, et le prie ardemment de t'en rcompenser en rpandant sur
toi toutes ses bndictions. Ayant dit ces mots, elle expira dans ses
bras avec la srnit d'un enfant.

Lonardo fut sensible  cette perte.

Le jour mme, il fit venir le peu de connaissances qu'elle avait dans
le village autour de la montagne, pour rendre les derniers devoirs 
sa dfunte amie, et sitt que les funrailles furent faites, sentant
l'inutilit de rester plus long-tems dans l'endroit, il se prpara 
en partir.

Deux jours aprs, ayant tout arrang chez la dfunte, il divisa
les petites possessions entre ceux qui l'avaient aid  l'enterrer
dcemment, et ne se rserva qu'une somme modique, tire du profit de
son industrie; puis quittant la simple chaumire o il avait pass
quelques jours heureux, ou du moins paisibles, et emportant avec lut
un bissac rempli de provisions, il recommena ses courses erranses.
Il n'avait plus d'inquitude pour passer les nuits, car ses dernires
fatigues, et ses habitudes, bien faites pour entretenir la sant,
avaient tellement augment sa force et sa vigueur, qu'il ne craignait
plus de dormir en plein air. Il prit galement la rsolution de ne
point entrer dans la demeure des hommes, tant qu'il aurait quelque peu
de chose pour subsister.

Effectivement, la nuit tant venue, Lonardo se jetta tout simplement
sur la terre, et se mit  rflchir. Ses intentions vagues, son mode de
vie incertain, fesaient le sujet de ses mditations.--Voici maintenant
deux ans et trois mois, dit-il, que j'ai quitt la ville qui m'a donn
le jour.... voici deux ans que j'ai renonc aux caresses d'un tendre
pre ... d'un pre qui m'aimait si passionnment. Depuis ce tems,
j'ai t accus du plus vil des crimes, l'ingratitude, et rejett
d'une maison o je jouissais de la protection la plus douce. J'ai t
condamn ensuite  la pauvret,  manger mon pain  la sueur de mon
front; et me voici pouss dans le dsert de la socit, o, ni ami,
ni main secourable ne se prsentera peut-tre plus pour me donner ma
nourriture!  ma mre, ma mre! tout cela vient de toi; c'est  toi que
je dois un pareil concours de douleurs...!

Ensuite Lonardo se reprsentait la destine plus que probable de
cette mre coupable, et la manire dont son pre avait endur sa
perte; la situation de sa soeur ... puis, mille souvenirs dchirans
remplissaient son esprit. Le dsir de revoir les lieux de son enfance
l'occupait aussi, mais sans lui en laisser l'espoir. Et pourquoi pas,
se demandait-il. Aujourd'hui que je dois tre entirement chang, 
force d'avoir t expos aux injures de l'air, et vtu comme le paysan
le plus grossier, qui pourrait reconnatre l'hritier du marquis de
Lordani? Oui, je le veux. Sans crainte d'tre reconnu, je veux visiter
le lieu de mon berceau; je me satisferai, en apprenant ce qu'est devenu
ma famille infortune, et aprs cela, je dirai un adieu ternel 
Venise.

Il marcha avec rapidit, pendant quelques minutes, oubliant, dans
son exaltation momentane, qu'il tait tout--fait nuit. Il ralentit
pourtant son pas.--Demain, pensa-t-il ... en attendant, voici mon lit.

Il se jeta de nouveau sur la terre; et le sommeil qui vint s'emparer de
ses sens, calma l'agitation de son me.

Lonardo se dcidait promptement et excutait de mme: laissant ds la
pointe du jour les montagnes de la Toscane derrire lui, il poursuivit
sa route avec la plus grande clrit, toujours dans la persuasion
que personne ne le prendrait pour autre que ce qu'il paraissait. Qui
pourrait dcrire ses sensations, quand il se trouva prs de la ville
de Venise! Cependant il ne voulut pas y paratre pendant le jour; et
lorsqu'il fut  Padoue, il se dcida  aller plus lentement, afin de
n'y arriver qu' la nuit clause.

Rprimant son impatience, il s'arrta quelques instans pour se
rafrachir, et reprit ensuite sa route. Mais nonobstant qu'il avait
t, ainsi qu'il le croyait, plus doucement, il aperut la pointe de la
Terra-Firma, avant que le soleil eut touch l'hmisphre de l'ouest.
Alors il marcha doucement, en ctoyant les bords du lac, et s'arrta
pour admirer les superbes domaines qui passaient sous sa vue. Enfin
se sentant de nouveau fatigu, il reprit son coucher habituel de
voyage (sur le gazon) et retomba dans son cours de penses. Des pleurs
coulrent de ses yeux cette fois et mouillrent ses joues. Ces pleurs,
quel dur oreiller ils arrosaient!...  source amre, vous vous ouvrtes
dans un coeur que rien n'avait encore souill.... Par quelle fatalit
inouie, vous tes-vous change en larmes du crime et de l'ignominie?
Comment se peut-il, Lonardo, que, fier et dlicat, tu te sois laiss
entraner  grossir la liste des crimes de ta mre?

La nature s'puise souvent par l'excs de ses sensations. Lonardo
tomba insensiblement du sentiment aigu du malheur, dans un
engourdissement momentan, et il oublia pour quelques minutes son
infortune.

Pendant qu'il reposait ainsi en paix, une dame passa prs du lieu o
il tait. Cette dame venait de sortir de sa maison de campagne, pour
respirer plus librement la fracheur du soir, et se promenait sur
les bords du lac. Le jeune Lonardo attira son attention, et elle
s'approcha pour le considrer; ses mains taient croises sur sa tte,
et ses joues brillaient de tout l'clat de la sant; quelques larmes
s'y soutenaient encore; ses cheveux du plus beau brun, entouraient
en anneaux ses tempes et son front, en se soulevant par des zphirs
passagers; ses lvres vermeilles taient entrouvertes et laissaient
voir le poli de ses dents. Sa poitrine qu'il avait nue, dans
l'intention de mieux sentir le frais, contrastait, par sa blancheur,
avec la teinte fortement brunie de son visage.

Quoique sous l'habit d'un simple paysan, la dame le trouva de la
plus grande beaut. Frappe de cette rencontre, elle ne pouvait plus
quitter la place, quand un insecte venant  piquer subitement les
joues du jeune homme, il tressaillit et s'veilla. Extrmement confus
en appercevant la dame, dont il s'merveilla  son tour, il voulut se
lever de terre, mais elle s'avana avec grce, en lui posant la main
sur l'paule, et lui disant d'une voix douce:

--Vous paraissez tranger, mon ami, et quoique vtu aussi simplement,
je suis bien trompe si vous n'tes d'un tat suprieur  celui de
simple villageois. C'est pourquoi je ne crains pas de commettre un
indiscrtion, en vous demandant, comme la soire est trs-avance, si
vous avez un lieu de repos pour la nuit, n'en sachant pas prs d'ici?

Cette dame tait encore la plus belle personne (si l'on en excepte
la douce et innocente Amamia) qui se fut prsente  l'imagination
ardente de Lonardo. Ses joues se chargrent d'une forte rougeur, et
ses yeux qu'il avait d'abord ports sur elle, tombrent vers la terre;
il rpondit d'une voix tremblante et en balbutiant; l'objet qu'il avait
devant lui, brouillait toutes ses ides.

--Je n'ai point ... non, je n'ai aucun endroit fixe pour cette
nuit, madame, mais je sais o je dois aller bientt; du moins mon
intention.... Il s'arrta, ne sachant plus que dire.

--Eh bien, jeune homme, dit Mathilde Strozzi (car c'tait-elle), si
vous n'tes pas absolument dcid  aller plus loin ce soir, j'espre
qu'il ne vous sera pas dsagrable de venir chez moi, et que vous me
ferez le plaisir d'y accepter un rfuge jusqu' demain.

Lonardo levant les yeux, cherchait  rpondre....--Allons, je vois que
vous ne me refuserez pas, continua gament la belle Florentine, en lui
prenant le bras et l'emmenant. Ma maison de campagne est trs-proche
d'ici: regardez, vous la voyez dit-elle, en lui montrant un lgant
difice bti en pavillon.--Il est impossible de vous refuser, aimable
dame, rpondit le jeune homme, ravi de ses charmes, comme de son
invitation pleine de grce: non, je ne puis vous refuser.

La belle Florentine sourit, et marcha plus vite, dans la crainte que
Lonardo ne se rtractt. Ils arrivrent bientt, et un soupir exhal
en entrant, fut le dernier tribut que le fils de Lordani paya  la
mmoire de son pre?

On a dj eu occasion de connatre le caractre de Mathilde Strozzi,
et on sait  quels excs d'atrocit cette femme tait capable de se
porter. On saura maintenant, que surprise autant qu'enchante de la
beaut du jeune Lonardo, elle n'pargna ni soins, ni artifices pour
le retenir chez elle. Toutes les sductions furent employes pour
remettre de jour en jour son dpart; mais bientt elle n'en eut plus
besoin; car son hte charm, chercha des prtextes  son tour pour
le retarder, et il tremblait que la ncessit ne le fort  partir.
Il n'en tait pas de la belle Mathilde comme de la femme Zappi. La
premire, galement dprave, savait mieux dguiser ses passions, et
cacher sous les apparences de la dcence, le dlire de ses sens. Ce ne
fut donc pas vainement qu'elle chercha  sduire l'imagination du jeune
homme; outre qu'il avait dans ses propres dispositions, et dans son
me succeptible d'amour, de puissans avocats qui plaidaient sa cause,
il la voyait cependant avec un mlange d'admiration et de passion,
bien diffrent de ce sentiment doux et pur qu'il avait ressenti pour
la gentille Amamia. Le trouble, le dlire, la fureur taient l'effet
que produisaient sur lui les charmes de Mathilde: Amamia avait rempli
son me d'une douce tendresse. Son sentiment pour l'une ressemblait
au calme suave d'un doux printems, et il prouvait pour l'autre toute
l'ardeur d'un brlant t.

Mathilde qui s'tait retire  la campagne pour quelques jours
seulement (et ce par suite d'une querelle qu'elle avait eue avec le
comte de Brenza), oublia alors la peine qui l'avait exile de Venise.
Elle remercia la fortune, en se voyant enfin  mme d'excuter le
dessein qui lui roulait depuis long-tems dans la tte, et de ce
qu'elle lui avait amen un si beau jeune homme.

C'est  cette poque que le comte retrouva son aimable Victoria; alors
Mathilde ne l'occupa plus. Cependant celle-ci avait le projet de se
venger de son indiffrent; mais tout indiffrent qu'il tait, elle ne
pouvait oublier de l'avoir aim, mme d'une passion aussi forte que
celle qu'elle prouvait pour Lonardo, et se promettait bien que s'il
ne lui gardait pas cette fidlit qu'elle avait la vanit, de se croire
due, pour l'avoir prfr  tous les autres hommes, l'instant de son
changement serait celui de sa mort.

Cependant la fire Strozzi n'avait pas de plan fix pour sa conduite.
Tromper celui dont elle exigeait la fidlit entire, tait une chose
toute simple pour elle. Cacher ses excs et son inconduite, si elle le
jugeait  propos, lui semblait le payer assez; et elle tait loin de
penser que Brenza dt s'offenser de son changement; du reste, agir
selon sa fantaisie formait -peu-prs sa rgle.

Pensant ainsi, cette femme galante donna une pleine latitude  ses
sentimens pour Lonardo, et ils se portrent  un tel point, qu'elle se
sentit la force de renoncer  toute autre conqute en sa faveur.




CHAPITRE IV.


Il s'tait pass trois mois, depuis que la funeste destine de
Lonardo l'avait fait connatre  la syrne Mathilde. Il n'avait pas
encore dix-neuf ans: Mathilde en avait environ douze de plus que lui;
cependant ses attraits puissans, l'lgance de ses manires et sa
beaut non encore ternie, obtinrent un ascendant invincible sur lui, et
rien ne lui eut paru plus terrible que de s'en sparer. Tel est l'effet
d'une premire passion, toujours forte, toujours exalte. Mathilde
s'tait empare de toutes les issues de son coeur, en donnant une
nouvelle existence  son me. L'image d'Amamia n'y tait plus, ou pour
mieux dire, ce premier sentiment, trop tranquille pour un tre n avec
des dispositions ardentes, s'teignit  la lueur d'un foyer volcanique:
il ne vit plus rien que Mathilde qui devint pour lui l'univers.

Combien l'adroite Florentine se flicita de son triomphe! elle
possdait le premier amour d'un enfant! elle jouit des transports et
des feux ns sous sa brlante influence, et en partagea les fruits avec
dlices.

Mais la vanit inne  son sexe, ne la laissa pas long-tems se
contenter de son bonheur. Assure de l'amour parfait de Lonardo, et
le voyant sans cesse en adoration devant elle, un autre dsir vint
tourmenter sa coquetterie insatiable. Elle pensa  le conduire 
Venise, et  le prsenter aux femmes de sa connaissance, pour exciter
leur envie et leur admiration; car elle ne craignait rien de leurs
attraits, et nulle rivalit ne l'effrayait, s'estimant beaucoup plus
mritante que toutes. Cependant, comment cacher ce jeune sigisb au
comte de Brenza...? Elle pensa  lui faire un mystre de son retour,
en sortant peu. Ce point dtermin, elle exprima  son amant le dsir
qu'elle avait de retourner  Venise.

A cette mention de Venise, Lonardo parut excessivement agit: il
plit et rougit successivement; ce qu'il avait tant dsir auparavant,
lui rpugnait tout--fait alors; mais pouvait-il rien refuser  sa
sduisante matresse? c'tait impossible, pour elle il et tout fait.
Son secret terrible ... ce secret qu'il avait gard avec tant de soin,
jusqu' ce jour, et que l'orgueil lui dfendait de dcouvrir.... Eh
bien! il ne ft plus  lui ... il le confia  Mathilde Strozzi.

Se jettant dans ses bras, l'imprudent s'avoua pour ce qu'il tait, et
tmoigna en tremblant, la rpugnance qu'il avait de retourner  Venise
et de s'y laisser voir.

--Quoi! vous seriez le fils, du marquis de Lordani?

--Je le suis, belle Strozzi, mais je vous demande une grce, dit-il en
tombant  genoux, et joignant les mains: gardez, ah! gardez ce secret
que vos charmes m'ont arrach, respectez mon honneur et ma vie; que
jamais, soit par hazard ou volontairement, il ne sorte de votre bouche.
Ne dites pas que je suis l'hritier humili et errant d'une maison
illustre, et tombe dans le mpris: que je suis ... Lordani!

--Non, jamais, rpondit la Florentine.

--Jurez-le! aimable femme, jurez-le, tandis que je suis  vos pieds....
ah! je vous en conjure.

--Je le jure solemnellement, rpta Mathilde, en posant sa main sur
l'paule du jeune homme, et tenant l'autre leve au ciel. Je te
promets au nom de l'Eternel, de ne jamais divulguer ton secret, mon
ami, de ne le dire  qui que ce soit!

--Mathilde, je te remercie, et Lonardo se relevant, embrassa sa belle
matresse. Les larmes lui roulaient dans les yeux. Je te remercie de
tout mon coeur, car je ne survivrais pas  la dcouverte de mon secret!

--Mais tu viendras  Venise avec moi, cher Lonardo?

--Oh Mathilde! mon pre n'y demeure-t-il pas? comment hazarder de m'y
montrer, il m'y saurait bientt.

--Vous ignorez donc, cher ami, que le marquis est mort il y a trois
ans? cet vnement et ses suites ont cependant fait assez de bruit.
Aucun de vos parens n'habite Venise maintenant.

Lonardo n'avait entendu que ces mots: le marquis est mort. Une douleur
profonde le saisit: il mdita ... puis dit ensuite, mon dieu, je vous
remercie! Une larme mouilla sa joue. Il regarda Mathilde avec un
calme affect. Dites-moi, s'il vous plait, comment cet vnement est
arriv.... Je sens que je puis vous entendre.

La Florentine parut extrmement touche de l'air sombre du jeune homme.
Elle en frissonna, et lui dtailla avec tristesse ce qui avait eu lieu,
donnant  son rcit, quoique exact, la plus grande brivet possible.

--O malheureuse mre! s'cria-t-il; la mesure de tes crimes a donc
t comble? adieu, adieu pour jamais maintenant, la considration,
le bonheur de tes enfans: tu les as totalement perdus! Il n'osait
plus parler  Mathilde; il se croyait trop humili  ses yeux, pour
lui demander de prendre part  sa douleur. La tte baisse, les joues
humides et rouges de honte, il restait dans une immobilit parfaite.

--Et? mon aimable ami, tu ne veux pas me suivre  Venise, dit-elle, en
lui serrant la main et le regardant avec tendresse.

--J'irai, belle Strozzi, rpondit-il en hsitant, et en se frottant
le front, comme pour loigner quelque pense terrible. Oui, j'irai
... qu'ai-je  craindre aujourd'hui? Souvenez-vous que je ne suis que
Lonardo. Enchante d'avoir obtenu ce qu'elle demandait, la Florentine
promit d'obir  ses moindre dsirs. Elle fit les arrangemens qui
parurent lui convenir le mieux pour cacher son sjour dans Venise.
Lonardo ayant consenti  tout, la quitta pour aller s'occuper du
pass; car son me n'tait pas revenue du choc qu'elle venait
d'prouver; elle sentit le besoin de la solitude, pour se remettre de
son cruel froissement.

Mais Mathilde, ne voulant pas laisser  son amant le tems de se ddire,
alla bientt le trouver pour l'entretenir de son projet favori, et
fixer le dpart d'Ayna-Dola, au lendemain. C'tait une retraite qu'elle
regardait comme des plus agrables, puisqu'elle lui avait procur un
plaisir suprieur  tout ce quelle avait connu jusque-l.

Le lendemain, vers le soir, ce couple d'amans s'embarqua pour Venise,
et il commenait  faire nuit lorsqu'ils y arrivrent. Mathilde alla
de suite  son htel qui tait trs-beau, et meubl dans la dernire
lgance; mais rien ne put dissiper la tristesse de Lonardo, qui se
voyant dans le lieu de sa naissance, la sentit accrotre davantage. Sa
belle compagne fit tous ses efforts pour le distraire, et le ramener 
des ides moins tristes; elle employa envers son jeune hte, tout ce
que l'hospitalit a de plus aimable. Un repas splendide fut prpar,
et enfin les agrmens de la table rappelrent petit--petit les sens
abattus de Lonardo. Strozzi lui versa frquemment des petits verres
du vin le plus exquis. L'inutilit des regrets devint alors vidente
au jeune homme, et ils laissrent place  un ton plus anim. De plus
la dlicatesse des mets, la varit des liqueurs imposrent silence 
la raison. Les caresses flatteuses de Mathilde, portes  leur suprme
degr, achevrent de tourner la tte de Lonardo. Des ides nouvelles,
des sensations plus fortes s'emparrent de lui, et son coeur l'entrana
bientt dans une mer de volupts.

Mathilde ayant ainsi exalt l'imagination de son amant, elle lui parut
une divinit bienfaisante, belle et parfaite tout -la-fois. Il s'y
attacha tellement qu'il ne connaissait d'existence que par elle, et
tenait entirement  sa pense. Pour empcher que le jeune homme formt
aucun dsir qui n'eut cette femme adroite pour objet, elle lui chercha
tous les amusemens faits pour lui rendre sa retraite de plus en plus
agrable, ce qui n'tait pas difficile, puisque la crainte momentane
de Lonardo tait d'tre vu et reconnu dans Venise.

Mathilde invita chez elle plusieurs femmes de ses amies, et quelques
hommes de sa connaissance qui, en lui fesant la cour, n'taient
pourtant pas des amans. Elle leur prsenta  tous son bel objet,
comme un jeune homme de Florence qui lui tait parent; car toute sans
principes qu'tait cette femme, elle conservait cependant encore assez
d'apparence de dcence pour n'oser avouer un nouvel amant.

Il n'tait pas  supposer qu'il se trouverait parmi les gens qui
venaient chez la belle Strozzi, aucun de ceux reus chez le marquis de
Lordani; et quand mme cela fut arriv, trois annes d'absence jointes
 une vie passe dans les montagnes de la Toscane, avaient tellement
chang les premiers traits du jeune homme, qu'il tait impossible de
reconnatre le dlicat Lonardo dans le robuste Florentin, devenu d'une
stature superbe. Mais tout inconnu qu'il restait, ce fut en-vain que
Mathilde se flatta de faire croire au conte qu'elle avait tabli  son
sujet.

Enchante, comme elle le paraissait, de la beaut suprieure de sa
personne, et se montrant toujours inquite quand il s'absentait un
instant, il tait facile d'y voir clair, et il ne fallait pas une
grande pntration pour discerner que des liens plus tendres que ceux
de la parent, l'attachaient  lui. Il se trouva que parmi les femmes
auxquelles la vanit de Mathilde avait fait prsenter son amant,
il s'en trouva une nomme Thrse, qui tait d'une beaut exquise,
mais plonge dans le torrent du vice et de la dissipation. Il est
vrai de dire que ce fut  la premire que celle-ci dt la perte de
son innocence. La malheureuse, quoique recherchant en apparence sa
socit et son amiti, avait eu des remords au fond de son coeur port
naturellement au bien, et elle maudissait souvent en silence l'ennemie
de ses moeurs et de sa tranquillit.

Thrse observant avec l'oeil de clairvoyance, le cousin et la cousine
prtendus, dcouvrit bientt l'expression amoureuse de leurs regards;
et en femme qui a du ressentiment, elle se promit bien de se venger
de l'tat de dgradation dans lequel Mathilde l'avait fait tomber.
Conduite aussi par un sentiment particulier pour Lonardo, elle forma
le projet de le dtacher de la femme qu'elle hassait au fond du coeur.
Alors toutes les batteries furent mises en oeuvre. Elle invita souvent
Mathilde  l'aller voir, et en dpit des soins et de la surveillance
de celle-ci, elle parvint  s'attirer l'attention du jeune homme, et
 avoir des entretiens avec lui. Thrse s'y prit de la mme manire
que la Florentine avait fait, en en appelant de son imagination  ses
sens. Elle avait de plus, l'avantage de la jeunesse, et par consquent
plus de fracheur, ce qui lui rendait sa conqute peu difficile. Mais
tandis que Thrse agissait, ainsi qu'elle le pensait, sans tre
souponne, le dmon de la jalousie s'empara du coeur de sa rivale,
qui, s'appercevant de tout, en conut le dpit le plus furieux. Pour
s'assurer mieux de la trahison de celle qu'elle croyait son amie, il
tait prudent de paratre ne s'apercevoir de rien; aussi poussa-t-elle
la politique au point de laisser une sorte de libert  son amant, afin
qu'il tombt de lui-mme dans le pige, et ft dupe de son artifice.

Enfin Thrse ayant russi  sduire le jeune homme, dont le regard et
le langage devenaient une preuve certaine de sa passion, elle chercha
le moyen de l'attirer chez elle. Lonardo, quoique trs-susceptible
sous bien des rapports, n'tait pas si pointilleux, lorsqu'il
s'agissait d'une infidlit en amour. Habitu ds l'enfance  voir
tout plier sous ses dsirs, et son amour-propre se trouvant flatt; en
ce moment, d'inspirer de la tendresse  une jeune et aimable femme,
il ne crut pas devoir se gner dans son nouveau got, et accepta
l'invitation; quoique sentant bien qu'il se rendait fautif envers sa
belle amie. Au surplus, que devait-il  Mathilde, sinon de l'avoir
gar en entranant son me dans le vice? continuer le cours de
galanterie qu'elle lui avait enseign, tait une consquence assez
naturelle.

Le soir donc, le rendez-vous fut donn. L'adroite Strozzi, pour mieux
tendre son pige, feignit une indisposition subite, et dit qu'elle
voulait tre seule. Ainsi Lonardo eut sa libert pour le reste de la
soire. Alors il s'chappa furtivement et alla o sa belle l'attendait.
Il n'y avait pas cinq minutes qu'il tait chez Thrse, lorsque
Mathilde y tomba comme une bombe. Entrant de suite dans le salon, elle
les examina de l'air d'une furie qui mdite le moyen le plus horrible
de vengeance.

En ce moment Lonardo assis auprs de Thrse, lui rendait les baisers
qu'il en recevait et telle tait encore leur attitude. Alors marchant
d'un pas ferme et dcid, Mathilde s'avana vers Lonardo et le saisit
parle bras. Il eut tellement peur  la vue d'une femme qui avait acquis
sur son tre le pouvoir le plus illimit, qu'il ne put rsister  une
action aussi dcisive. Il parut mme honteux de sa faute, et humili
sous la force de ses regards. Il se trouvait coupable en ce moment,
c'est pourquoi ne fesant aucune dfense, et la Florentine lui tenant
toujours fermement le bras, il cda  ses volonts, Strozzi sortit de
l'appartement en lanant  Thrse des regards qui lui dpeignaient
bien ce qu'elle avait dans l'me, et enmena son captif.

En retournant chez elle, Mathilde observa le plus grand silence.
Lonardo voulut deux ou trois fois parler, mais sa langue glace resta
immobile, et ses lvres tremblrent. Il songea aux moyens d'appaiser
sa matresse offense. Celle-ci gardant toujours le silence le plus
sombre, se jetta sur un sopha, et se couvrant le visage de ses mains,
elle resta absorbe dans ses penses.

Lonardo ne put soutenir plus long-tems cette scne terrible; il
parut profondement affect. Le souvenir du bonheur dont il avait
joui avec Mathilde, revenait  sa pense avec une brlante ardeur:
il se rpentait de sa conduite envers celle qu'il adorait toujours.
Thrse ne lui tait plus rien; au contraire, il la maudissait pour
l'avoir brouill avec celle  qui il croyait tout devoir. N'tant pas
plus long-tems matre de lui, il courut se prcipiter  ses pieds
en les embrassant, et versant une abondance de larmes. C'tait ou
l'artificieuse Florentine l'attendait; car, quoique Lonardo fut
extrme en tout, elle le savait sensible et esprait le voir revenir
de lui-mme sur une faute qu'il avait commise. Elle se dfendit dont
d'irriter par le reproche celui qu'un appel  son coeur ramenait
naturelment.

--O Mathilde! matresse autant adore qu'aimable, pardonne,
pardonne-moi, je t'en conjure. Je sens, oui je sens que c'est toi
seule que j'aime.--Ah! pardonne  l'esclave de tes charmes....
Mathilde, par piti, regarde-moi!

La Florentine ne rpondit pas un mot.

--Quoi, pas une parole?... eh bien! vous vous taisez.... Vous voulez
donc ma mort.... (Il tira son stilet.) J'ai vcu trop long-tems, je le
sais ... l'existence m'est affreuse.... J'aurais d y renoncer plutt
... (Il fit un mouvement comme pour se percer.) Vous le voulez....
Mathilde sauta sur lui, et arrachant le poignard, le jetta  quatre
pas. Le jeune homme tait toujours  ses pieds. Mathilde regarda sa
figure enchanteresse avec un nouveau plaisir, et l'amour revenant
l'assaillir avec force elle dit: Levez-vous, jeune homme.

Cette voix le ranima, et se levant, il la serra imptueusement dans ses
bras.

La Strozzi lui rendit son embrassement, puis lui dit soudain:
Apportez-moi ce stilet. Cette demande surprit Lonardo, mais il obit
 l'ordre imprieux de sa belle.

Elle prit l'arme de ses mains, puis ajouta d'une voix svre:--Est-il
bien vrai, Lonardo, que vous m'aimez?

--S'il est vrai, belle Mathilde!

--Eh bien, vous allez m'en donner une preuve. Il faut plonger ce stilet
dans le coeur de Thrse.

Le jeune homme frmit, et fit deux pas en arrire. La nature rpugne
toujours  l'ide d'un assassinat.

--Comment, vous hsitez, tratre? c'est donc Thrse que vous aimez?
allez, fuyez pour jamais ma prsence.

--Eh! quoi, Mathilde, rien ne peut-il vous appaiser?

--C'en est assez.... Il l'aime, je le vois, dit d'une voix sombre la
Strozzi.

--Oh! non, non, par le ciel, je ne l'aime pas, je vous jure.

--Prouvez-le moi donc, en plongeant ce poignard dans son indigne coeur,
car rien autre chose ne m'appaisera, ni ne me persuadera de votre amour.

--O Mathilde, ma premire, ma seule passion! vous ne voudriez pas, j'en
suis sr, en exiger une preuve aussi terrible?... Il avait l'air de
l'implorer, en regardant avec douleur.

Mathilde ne changeait pas le sien: il y lisait, _fais ce que je te dis,
ou laisse-moi_.

Le malheureux insens craignit de perdre celle qu il aimait plus que
jamais. Sa beaut lui semblait en ce moment plus clatante, plus fire
qu'il ne l'avait encore vue; et tout en la regardant, sa rpugnance
s'vanouissait. Il se sentit prt  tout faire, plutt que de renoncer
 son amour ... il s'empara de sa main brlante et dit:

--Donnez-moi ce poignard.

--Vous consentez donc  verser le sang de la sductrice Thrse?

--Je ... Je ... j'y consens!...

--Et  me rapporter ensuite ce poignard fumant encore?

Tout ... tout ... je ferai tout ce que vous voudrez, dit en gmissant
l'infortun Lonardo. Je vous aime, cruelle Mathilde.... Oh! n'est-ce
pas trop vous aimer que de se rendre assassin pour vous plaire? Oui ...
Thrse va prir ... et c'est  cause de vous.

La Florentine jetta le stilet avec violence au bout de l'appartement,
et ouvrit ses beaux bras  Lonardo aveugl: il tomba  moiti sur son
sein.

--Je te pardonne, s'cria-t-elle: oui, je te pardonne maintenant,
Lonardo. J'avais besoin, aprs ta cruelle infidlit, de m'assurer si
tu m'aimais encore.... Je le conois  prsent et je suis toujours ton
amie.

--Oh! jamais je ne cesserai de t'adorer, Mathilde, rpondit l'insens,
pendant que les larmes baignaient son visage.

--Je l'espre, mon ami.... La belle Strozzi regardait sa victime avec
orgueil. J'espre que tu ne commettras plus une pareille faute. Et
elle lui sourit d'un air fin et gracieux.

Tel tait pourtant l'empire fatal qu'une misrable crature avait
obtenu sur un coeur novice, et susceptible de meilleures qualits. En
s'attachant  une femme aussi intrigante, Lonardo avait perdu toute
son nergie avec cette fiert d'me qui auparavant l'avait distingu.
Il fuyait alors jusqu'au moindre souvenir du pass, et lorsque la
raison voulait se faire entendre, il l'loignait pour se laisser
aller progressivement aux plus pouvantables crimes. Hlas! Lonardo
autrement dirig, eut peut-tre t l'honneur de sa race, et la gloire
de son sexe.




CHAPITRE V.


Mathilde Strozzi, ayant prouv une trahison de la part d'une femme de
sa socit, se dgota de Venise, et retourna  sa campagne sur le lac,
o elle pouvait conserver son esclave en toute sret. N'ayant quitt
que rarement sa maison, pendant son sjour  la ville, et ayant vit
les lieux publics, elle avait pu, ainsi qu'elle le dsirait, se drober
 l'observation du comte de Brenza, qui, de son ct, avait bien plus
 coeur de l'viter que d'examiner sa conduite.

Elle resta pendant un tems  Aqua-Dolce, avec son amant; mais afin
de varier les amusemens du jeune homme, et empcher l'ennui de
l'atteindre, elle parcourut les environs charmans de sa demeure, se
promenant souvent avec lui sur le lac. Cependant en dpit de ses soins,
et quoique tant continuellement avec celui qu'elle aimait, l'esprit
changeant de cette femme ne put se trouver content; elle soupira de
nouveau aprs les plaisirs de la ville. L'ennui vint surprendre cette
me mal organise et sans ressource aucune. Ah! jamais la solitude n'a
plu  des tres trop dissips et frivoles; elle ne convient qu  des
coeurs purs, seuls capables d'en goter les charmes.

Venise avec tous ses dangers, lui devenait prfrable  la triste
monotonie de la campagne, quoique y jouissant d'une pleine scurit.
Aussi, aprs quelques semaines de retraite, se dcida-t-elle  y
retourner. Lonardo ne demandait pas mieux, de son ct; mais ayant
appris  dissimuler, il feignit d'tre indifrent  cette proposition.
Mathilde flatte, dut se convaincre de plus en plus, qu'il n'aimait
qu'elle au monde, et hazarda de retourner  la ville, avec autant de
plaisir qu'elle en avait mis  la quitter. Ce fut le plus promptement
possible qu'elle fuit sa fatigante solitude.

De nouveau  Venise, elle se mit en tte de ne se plus priver des
amusemens dont jouissaient les autres, et se promit, si Brenza
cherchait  savoir qu'elle tait la nature de sa liaison avec Lonardo,
de lui faire le mme conte qu'elle avait dj dbit  d'autres.

En consquence de ces arrangemens, Mathilde ne tarda pas  se montrer
sur la place Saint-Marc et sur le lac. Lonardo, cependant, refusait
fermement de l'accompagner dans ses courses publiques. Alors la ruse
Florentine lui procurait des occupations pour le tems de son absence,
et dont elle lui demandait compte  son retour.

Il arriva qu'un certain soir qu'elle se promenait sur le lac, Brenza
parut tout--coup  sa vue. Elle avait toujours craint cette rencontre,
mais cette fois il la voyait seule, ce qui devait lui sembler heureux,
si le comte, lui-mme, n'et t avec une femme. La premire impression
que ressentit Mathilde, en remarquant une jeune et belle rivale,
assise avec un air de satisfaction  ct de lui, fut une fureur
jalouse. Ses yeux ressemblrent  ceux d'un basilic: elle le regardait
en jurant vengeance et mort. C'est donc pour faciliter leurs amours,
s'cria-t-elle, que je me suis squestre de la socit avec tant de
soin? pendant ce tems le misrable Brenza tait loin de s'occuper de
moi! il n'avait garde de m'ennuyer de ses visites: et voil ce qui
le retenait!... Mais pouvais-je deviner.... Oh! il me le paiera, le
tratre; il paiera cher ce bonheur que lui a valu son inconstance!

Brlant ainsi du dsir de se venger, Mathilde se sauva chez elle, ou
elle trouva Lonardo occup  finir un dessin; elle se jetta sur une
chaise auprs de lui, en disant:

--Laissez, laissez-l votre crayon, Lonardo, et reprenez votre
poignard, car j'en jure par le ciel, il mourra cette nuit.

--De qui parlez-vous, Mathilde, demanda le jeune homme, fort surpris
de l'garement de ses traits; qui doit mourir cette nuit? Mathilde
ne parlait plus, mais ses yeux sortaient de leur orbite, et tous ses
membres taient en convulsion. Lonardo prit sa main avec tendresse:
dis-moi donc, aimable amie, quelqu'un t'aurait-il offense?

--Oui, il mourra, l'enfer dt-il tre mon partage ensuite! et toi,
Lonardo, tu excuteras mes volonts.

Serait-il encore question d'un assassinat, se demanda en frmissant le
malheureux fils de Lordani.

--N'y consens-tu pas, Lonardo reprit-elle en appercevant son air
triste, et le regardant avec des yeux pleins de fiert.

--Mais _qui_ doit donc mourir, et en quoi t'a-t-on offense?

--C'est un tratre, un infme! vous ne le connaissez pas, Lonardo,
ainsi faites bien attention  ce que je vais vous dire: le tems est
enfin venu o vous devez me prouver la force, la vrit de votre
attachement. Le comte de Brenza est un noble Vnitien qui m'a trahie;
il a t le sducteur de mon innocence, et c'est  lui que je dois
de l'avoir perdue..., oui, je le punirai pour avoir abus une jeune
personne sans exprience, et qui sans lui, ne se serait pas gare des
sentiers de la vertu. J'ai pleur des annes ma fatale confiance, et
aujourd'hui c'est  ce monstre que je dois encore l'humiliante pense
... (Elle se cacha le visage d'un air de honte et de repentir), de ne
pouvoir tre autre chose  mon Lonardo, que sa matresse! Je viens de
le rencontrer sur le lac, avec une femme dont il parat extrmement
occup; il a pass prs de moi, en me disant les injures les plus
grossires, et en me riant au nez ainsi que l'indigne crature qui
est sa matresse aujourd'hui; interdite et choque  l'excs de cette
conduite indcente, j'allais m'en plaindre, lorsque le comte Brenza me
regardant d'un air de mpris, a fait un signe de la main, comme s'il
et t indign de me voir si prs d'une personne suprieure  moi, et
sa gondole s'est loigne.... Lonardo! s'cria-t-elle en s'lanant
de son sige, laisseras-tu mon injure impunie! c'est ton amie, ta
compagne qui vient d'tre insulte. Ne feras-tu rien pour la venger?

Ce conte fabriqu pour en imposer  un tre susceptible, et intresser
son orgueil autant que son amour, russit au gr de l'astucieuse
Florentine. Le jeune homme prit le parti de sa matresse, soi-disant
outrage; mais il ne gotait pas cependant la vengeance qu'elle voulait
exercer.

S'apercevant que son amant tait fortement irrit, quoiqu'il ne dit pas
une parole, Mathilde crut  propos de l'exalter davantage, et continua
de lui parler ainsi:

--O Lonardo! si en m'attachant  vous, j'ai franchi les bornes de la
dcence et de la biensance, indispensables  mon sexe, du moins ne
souffrez pas.... Oh! non, je vous en conjure, dit-elle avec une feinte
candeur, ne souffrez pas que les autres m'outragent et m'humilient!

--Non, non, non, s'cria Lonardo perdu, et en la prenant sur son
sein, non jamais, douce matresse de mon me, tant que j'aurai un
souffle d'existence, celui qui t'offensera mourra.

--Que je reconnais bien l l'hrosme de l'amour, dit Mathilde,
enchante des transports du jeune homme. Ce noble sentiment relve mon
me abattue. Assure maintenant de punir le lche, je remets  un autre
moment d'en calculer les moyens. Allons souper, en attendant, cher ami.

Aussitt  table, Strozzi qui craignait que l'enthousiasme de l'amour
vengeur ne se ralentit, chercha  obvier  cet inconvnient, en versant
des rasades de son plus excellent vin  Lonardo; elle feignit de lui
tenir tte, mais ne but cependant que trs-peu, pour ne pas nuire 
l'empire qu'elle voulait conserver. Malheureusement pour Lonardo,
Matilde ne lui paraissait jamais plus belle que dans ces instans ou
elle mditait quelqu'action horrible. Aussi ces actions, quoique
rpugnantes  son coeur et  son amour, le rendaient-il plus esclave
que jamais; c'est ce que Mathilde savait bien; et elle en profitait,
comme de tout, pour l'enchaner chaque jour davantage. Lonardo eut
pourtant voulu lui faire sentir la rpugnance qu'il prouvait  se
rendre un lche assassin; mais il n'osait, et tremblait de rencontrer
son oeil brlant de vengeance, d'entendre l'amertume de ses reproches,
et il frmissait  la crainte de s'en voir abandonn. Prenant violement
sur lui-mme, il se dcida  cder aux volonts de sa souveraine, et 
s'en rapporter du reste  l'vnement ou aux circonstances. Comme les
fumes du vin lui montaient  la tte, son raisonnement en prit plus
de force, et les illusions de la pense augmentrent; Mathilde parut
plus charmante, et l'enchantement devint tel, que le plus grand crime
commis en sa dfense, lui aurait sembl en ce moment une vertu. Celle
qui, ainsi qu'elle l'en avait persuad, s'tait sentie entrane par
un amour irrsistible pour lui, qui avait brav les mpris du monde,
et venait encore d'tre insulte grossirement, par rapport  lui,
ne devait-elle pas trouver un dfenseur? C'tait donc encore plus la
justice, l'honneur et la reconnaissance qui devaient le dcider? Voil
comme pensait le pauvre Lonardo, dans son ivresse, et ce fut lui qui
revint sur le sujet si cher  Mathilde, et que par un raffinement
d'artifice, elle semblait laisser tomber. La mchante crature attisait
le feu tout en ayant l'air de l'teindre.

Enfin, incapable de retenir l'humeur bouillante quelle venait de
fomenter, Lonardo se leva brusquement, et buvant son dernier verre
de lacrima-christi, il se disposa  sortir, sans mme prendre la
prcaution d'un manteau et d'un masque, tant il tait ensorcel pour
excuter les desseins de Mathilde. Elle chercha cependant  le calmer
un peu, mais dans le dessein de le diriger plus srement au coup qu'il
allait porter. Elle posa un masque sur ses traits, et l'armant d'un
poignard qu'elle tenait  sa ceinture, elle l'enveloppa ensuite d'un
manteau, puis le serrant contre sa poitrine, elle dit: que le ciel
t'accompagne!

Stimul de nouveau par ses caresses, et le poignard en main, le
malheureux, perdu de sens, courut plonger l'arme dans le coeur d'un
homme qui ne lui avait jamais fait de mal ... qu'il n'avait jamais
vu!... Telle tait l'influence qu'une femme avait obtenue, par
ses artifices, sur les sens embrss d'un jeune adolescent sans
exprience! et l'vnement prouva que si l'amour peut conduire aux
grandes actions, elle entrane aussi quelquefois dans les crimes les
plus aveugles.

Dirig par la subtile enchanteresse, Lonardo trouva facilement
le chemin du palais de Brenza. C'tait ce mme soir que le comte
donnait une fte  Victoria, ce qui lui procura un accs plus ais
dans l'intrieur. Il se glissa sans tre vu, et arriva  la chambre
 coucher, ou il se plaa derrire un grand rideau, qui, comme nous
l'avons dit, cachait une fentre ouverte sur un balcon. Lonardo
s'tait mis l pour plus grande sret, d'autant qu'il avait remarqu
qu'en cas d'inconvnient, il pourrait sortir de ce lieu avec toute
facilit, ce balcon ayant un escalier qui conduisait  la porte de la
rue. Il resta l fixe comme un terme, en attendant l'instant favorable
de porter son coup. Le comte et Victoria, tous deux excessivement las,
s'taient couchs  la hte et sans bruit. La vaste chambre ne resta
claire que par une faible lampe pose  l'une des extrmits ... mais
on sait le reste. La main de Lonardo peu sure, d'aprs le reproche
intrieur de sa conscience, tardait  frapper, lorsque la vue d'une
soeur qui reut le poignard dans son sein, selon qu'il le croyait,
le glaa d'horreur. Quittant prcipitamment la place, il s'enfuit,
persuad qu'il s'tait rendu assassin, et cherchant, dans un tat
difficile  dcrire, la vile Strozzi, qui attendait avec impatience
l'annonce de la mort du comte.

Eh bien! demanda-t-elle vivement, en se relevant de dessus un canap
o elle s'tait mise en attendant le retour de Lonardo. Celui-ci
ple, les yeux hagards, courut dans la chambre, son masque  la main,
et sa poitrine dcouverte pour laisser pntrer l'air dans son sein
brlant.--Eh bien! est-ce fait?

--Oui, oui, la vengeance a eu lieu sur une de vos victimes,
pronona-t-il avec terreur et avec des accens prcipits.

--Sur le lche et infme Brenza, sans doute ... dit Mathilde, en
s'approchant du jeune homme et en fixant ses traits dcomposs.

--Non, non, sur _ma soeur!..._ rpondit-il d'un air sombre.

--Sur votre soeur! tes-vous fou, jeune homme?...

--Non, je ne suis pais fou.... J'ai bless mortellement Victoria de
Lordani, ma soeur. Je l'ai blesse dans les bras de celui sur qui
devait tomber votre vengeance.

Quoi! votre soeur, c'est votre soeur qui.... Et la mchante furie
triomphait de la dcouverte. Cependant elle regrettait infiniment
que Brenza ft pargn. Cette mprise lui fit oublier sa prudence
ordinaire, et elle s'cria: Ainsi donc Mathilde Strozzi n'est pas la
seule femme qui se soit dshonore! elle n'est pas la seule  qui il
convienne de baisser la tte avec honte! des dames du plus haut rang
ont renonc  la vertu et  l'estime aussi bien qu'elle.... Laurina,
_la mre_ de l'hritier Lordani, et Victoria sa _soeur!_ toutes deux,
hautes et puissantes dames, l'ont leve  leur niveau, en descendant
au sien!... oh! c'est une consolation pour mon me, continua-t-elle,
en joignant les mains avec un sourire de dmon. Brenza, sducteur
orgueilleux! la femme qui t'aime peut bien te sacrifier son innocence
et sa rputation, mais tu ne lui sacrifieras jamais ta libert, ni ne
lui accorderas ton amour honorable; tu la flatteras dans ta passion,
mais tu la mpriseras en secret, et l'instant de ton dgot sera
celui de sa perte entire. Ainsi parlait l'insensible Florentine, en
rpendant tout le venin de sa mdisance sur le misrable Lonardo,
parce qu'il avait manqu son coup; l'excution de l'ordre terrible.
C'tait la premire fois, depuis cette liaison fatale, que la cruelle
lui avait parl avec une telle amertume, des infortunes de sa famille.
Son me en frmit et se resserra  des allusions aussi barbares. Il
regarda l'infme Strozzi avec horreur et voulut la quitter; mais ses
membres taient comme paraliss par le conflit de ses motions, et il
tomba rudement sur le plancher.

Mathilde sentit alors qu'elle s'tait laisse entraner trop loin par
sa vengeance, et craignit qu'ayant bless tellement ce jeune homme
plein de fiert, elle n'et ananti pour jamais en lui, un amour
dont elle tait si jalouse. Cette rflexion changea  l'instant sa
conduite; elle sentit qu'il fallait adoucir les suggestions de sa
rage malicieuse; afin de rappeler un malheureux auquel rien ne pouvait
la faire renoncer. C'est pourquoi elle se jetta  ses pieds en lui
demandant pardon, et employant tous, ses moyens artificieux pour
adoucir les plaies qu'elle venait de r'ouvrir. Ses caresses parvinrent
par dgrs,  ramener le pauvre Lonardo, toujours opinitrement
attach aux charmes d'une crature perfide; et cette ide mme qu'elle
venait de lui donner de ses misres et de sa honte, le lia encore plus
 elle, parce que dans sa peine, il se regardait comme dshonor et
condamn  l'abandon, par la nature entire. Elle connaissait son sort
et l'aimait toujours! elle s'intressait  sa destine! n'en tait-ce
pas assez pour exciter la reconnaissance d'un coeur abus? il continua
donc de l'adorer, quoiqu'elle l'eut bless indignement; et quand elle
lui jura de l'aimer  jamais, en le suppliant de l'aimer du mme amour,
il la serra dans ses bras, et la pressant convulsivement sur son coeur,
il dit d'un air emport:

--Oui, Mathilde, je suis encore  toi ... oui, je sens que je t'aime
de l'amour le plus brlant et le plus immortel. O femme enchanteresse!
l'empire que tu as conquis sur moi durera autant que ma vie; et je
t'abandonnerais!... ah! que plutt toute la colre des cieux tombe sur
ma tte.

Eh bien, mon ami, dit Mathilde, ravie de cette assurance solemnelle,
que de cet instant nos liens soient plus resserrs que jamais!
devenons tout l'un pour l'autre. _Jurons_ que ni le tems, ni les
circonstances n'auront le pouvoir de nous dsunir.

--Je le jure, rpondit Lonardo avec ardeur. Je le jure  la face des
cieux. Et il baisa la main que Mathilde tenait leve.

--Reois mon serment de fidlit constante, aimable jeune homme! dit du
mme ton la Florentine. Je promets solemnellement de ne t'abandonner
jamais!... Maintenant, ajouta-t-elle avec plus de calme, que ce qui a
eu lieu demeure dans l'oubli. Il est des choses trop essentielles en ce
moment pour n'y pas donner toute notre attention.

Mathilde s'assit sur le sopha avec Lonardo, et lui demanda le dtail
ncessaire de l'vnement de la nuit. Soudain, le poignard lui revint
en pense, et elle frmit en apprenant qu'il avait t forc de le
laisser. Le jeune homme, en cherchant son masque pour le remettre,
avait galement cherch le poignard, ne se rappelant plus, si, dans son
trouble, il l'avait laiss dans le sein de Victoria, tant son me tait
bouleverse par l'horreur de son action. Ce qu'il y avait de certain,
c'est que le poignard tait rest chez le comte, et cela suffisait pour
renverser l'esprit de la Florentine.

Nous sommes perdus! s'cria-t-elle. Nous voil dcouverts, car mon nom
est grav en entier sur le manche.

Lonardo se tut: il craignit les reproches qu'il sentait avoir mrits.
Soudain Mathilde reprenant sa prsence d'esprit dit: Il faut fuir 
l'instant mme. La nuit n'est pas encore passe, et nous pouvons tre
loin de cette ville excrable, avant le point du jour. Je remettrai
l'accomplissement de ma vengeance  une poque plus certaine.... Vous
tremblez, jeune homme! ah, ah! esprons que vous n'aurez pas toujours
aussi pour de verser le sang.... Comment, Lonardo, une pareille
faiblesse dans un Vnitien!

--Mathilde! quand l'occasion s'en prsentera, je vous prouverai que je
ne suis pas pusillanime. Je sens mme en ce moment que toute horrible
que me paraisse une action inhumaine, l'amour que j'ai pour toi, me
fera passer par-dessus tout. Cependant, en parlant de la sorte, le
jeune Vnitien frmissait de rencontrer les regards perans de la
Florentine.

--Eh bien, nous allons partir, mon bien-aim, et ce sera avec peu de
regrets que je quitterai les plaisirs de cette ville dangereuse. De
plus, pour parler avec franchise, je t'avouerai que mes ressources
diminuent journellement. Les calculs que j'avais faits pour les
augmenter m'ont manqu. Les Vnitiens sont devenus avares, ou peut-tre
ai-je tellement perdu en attraits auprs d'eux, que leur obligeance
s'en est refroidie. An surplus je m'en moque, et les abandonne sans
regret. Esprons, mon ami, qu'un nouveau chemin  la fortune nous sera
ouvert.

Quoique ce discours fut fait pour surprendre Lonardo, (peu dispos
 arracher le voile qu'il avait sur les yeux), il se dfendit d'en
demander l'explication, et prenant la main de sa matresse, il dit:
je te suivrai o tu voudras, belle Mathilde, et jusqu' mon dernier
instant, ainsi que nous nous le sommes mutuellement jur.

Un sourire de contentement claircit les traits de la Florentine,
sur lesquels il tait rest des traces d'une haine non satisfaite.
Elle regarda son amant avec reconnaissance, et le remercia de son
acquiescement. A la verit, il lui tait devenu ncessaire, et en
gnral, son intrt la portait  le conserver; car, avec sa conduite
vicieuse, prodigue, et son humeur inconstante, elle s'tait mise dans
la chance du dlaissement. Presque totalement ruine, il lui devenait
difficile de trouver, comme elle le disait, _des ressources_. Quoique
n'ayant pas encore perdu tous ses charmes, elle se voyait, d'aprs les
passions violentes qui la conduisaient,  la veille de perdre le peu
d'admirateurs qui lui restaient parmi les Vnitiens, naturellement
jaloux et ombrageux.

Mathilde se hta donc de faire ses prparatifs de fuite, et en moins de
deux heures, elle avait rassembl tout ce qu'elle possdait de prcieux
et qu'elle pouvait emporter. Tout fut prt, et la lumire douteuse du
matin surprit les deux amans dj loin de Venise.

Malheureuse Laurina! voici donc ton second enfant perdu par suite de
tes garemens! dj, il s'est rendu indigne d'estime et de grce!
mais ce n'est pas tout, ses premiers crimes seront suivis de crimes
encore plus grands. Tandis que des exemples de vertu eussent transform
l'orgueil enthousiaste du jeune homme en qualits mles et honorables;
que ta fille eut perdu de sa violence naturelle par une sage direction,
vois-les maintenant abandonner sans remords toute espce de prceptes.
La destine obscure de ton fils est dcide: esclave d'une femme
intrigante et sans pudeur, d'une femme qui ose,  juste titre,
l'appeler _son gale!_ il va se plonger avec elle dans les excs les
plus terribles. Devenu, par une combinaison fatale, l'assassin de sa
soeur, qui sait si son horrible avenir ne le conduira pas  assassiner
sa mre! tremble, femme coupable et infortune, tremble sur ta fin,
elle ne peut tre que funeste.




CHAPITRE VI.


On a dj vu pleinement ce qui eut lieu, d'aprs la lettre que
Mathilde Strozzi crivit d'un endroit retir de l'isle de Capri, et
qu'elle fit parvenir  Brenza. Cette lettre n'arriva qu'aprs quinze
jours de la fuite des amans, qui avaient pris des prcautions pour
rendre les poursuites inutiles, et leur trace impossible  suivre.
Comme ils n'avaient pas encore pris de dtermination sur le plan
qu'il excuteraient, et qu'ils ne pouvaient gures que s'en rapporter
aux circonstances, nous prendrons cong d'eux pour long-tems, et
reviendrons au sujet principal de notre histoire.

La grande jeunesse de Victoria et cette force d'esprit qui la
distinguait, ne lui permirent pas de souffrir long-tems de sa
blessure; elle en gurit bientt. Pendant cette retraite force qui
l'avait prive des plaisirs faits pour flatter sa vanit, elle avait
pu contenter ses penses ardentes sur un seul point: c'tait de se
rendre tellement chre et prcieuse au bonheur de Brenza, qu'il en
vint  regarder avec horreur la possibilit de la perdre, et, afin de
s'assurer plus entirement de sa possession, de se l'attacher par des
liens indissolubles.

Mais tel tait dj l'effet produit sur l'amant gnreux, que
non-seulement il regardait l'action de son amie comme une preuve
hroque de tendresse, mais que rien ne pouvait plus apporter
d'augmentation  son entousiasme et au sentiment de reconnaissance
qu'il lui vouait.

Que peut faire de plus une femme; que d'exposer sa vie pour sauver
celle de l'objet de ses affections, et quelle est celle qui et aim
Brenza avec plus de vrit et d'exaltation? Ne pouvant douter plus
long-tems de l'attachement romanesque de Victoria, les ides du comte
prouvrent un changement subit. Ce n'tait plus cet tre fier de sa
naissance, de ses alliances sans tache, et qui eut redout d'y apporter
la moindre souillure ... ni celui qui regardait du haut de sa grandeur,
et d'un air de protection, sa matresse, tendrement aime,  la vrit,
mais nullement estime comme une gale,  cause du crime de sa mre.
La jeune personne en tait pourtant bien innocente; cependant il ne
l'en estimait pas moins dshonore, surtout d'aprs la facilit qu'elle
avait apport elle-mme  ses dsirs. Maintenant sensible au trait
sublime dont elle s'tait montre capable envers lui, il succombait
sous un excs de tendresse, et la trouvait digne du titre de son
pouse, puisqu'elle s'tait leve au-dessus de tout ce qui lui tait
contraire. Il la voyait en ce moment suprieure  lui, tant tait
puissant l'effet que l'action de Victoria avait produit sur son me.
Enfin, il en devint totalement idoltre. Le philosophe calculateur cda
 sa nouvelle passion; et pour tranquilliser sa conscience, ainsi que
rparer ses injustices passes envers son amante, il prit le parti de
l'pouser.

A peine Brenza et-il form cette rsolution, qu'un baume vivifiant
embellit toutes choses  ses yeux, et qu'une sensation pure et inconnue
vint dilater son me. Il attendit avec impatience que sa bien-aime ft
totalement gurie, pour dposer  ses pieds les voeux de son coeur, et
lui offrir tendrement le don de sa main.

Croyant bien faire l'impression la plus vive  la jeune personne,
il s'y prit avec toute la dlicatesse possible pour lui annoncer sa
rsolution; mais Victoria l'couta seulement d'un air de complaisance,
et avec cette douceur qu'elle savait si bien feindre. Sa vanit la tint
en garde contre les avances du comte; elle l'avait toujours empche
de croire que s'il ne lui parlait pas de l'pouser, c'tait parce qu'il
la trouvait indigne de devenir _sa femme._ N'ayant donc jamais eu cette
ide, elle ne parut que mdiocrement sensible  l'offre. Ses traits
n'annoncrent ni surprise, ni transport; mais elle l'couta en silence
et avec un sourire gracieux. Cette manire d'tre, paraissant peu
convenable  Brenza, dans la circonstance, il l'attribua  l'orgueil
bless de la demoiselle,  qui il n'avait pas fait plutt l'offre de sa
main. Il en fut affect, et son me gnreuse reconnut la justice de
ce reproche tacite. Empress de dtruire toute impression fcheuse, il
mit encore plus de chaleur dans ses manires; il pria Victoria de lui
pardonner les scrupules indignes par lesquels il s'tait laiss dominer.

Brenza fit une faute bien grave cette fois: qu'il se ft content
d'offrir tout simplement sa main  Victoria,  la bonne heure; mais sa
dernire remarque, quoique place au hasard, ne fut pas perdue et le
coeur orgueilleux de la Vnitienne en reut le coup le plus sensible:
il prit l'alarme bien au-del de ce que Brenza en pouvait penser.
Elle frona le sourcil et devint ple comme la mort. Le ressentiment
s'empara d'elle: la conviction la frappa ... il tait donc vrai que
jusqu' ce jour, Brenza l'avait regarde comme indigne d'tre son
pouse!

--Ah! tu viens de trahir ton secret, pensa-t-elle, et ce lien que tu
avais contract avec moi, que je croyais bonnement la suite d'une
faon de penser plus noble que chez le reste des hommes, n'tait que
semblable  ... misrable orgueilleux! va, je m'en souviendrai.

Ces ides passrent rapidement dans l'esprit de Victoria; elle voua un
souvenir ternel  l'offense et s'appliqua, en attendant,  se composer
assez pour recevoir de la meilleure grce possible les offres du comte,
car il tait question maintenant de devenir sa femme; ce point obtenu,
elle n'avait plus qu' attendre en triomphant l'instant de le punir,
pour avoir os la juger infrieure  lui. Pauvre Brenza! toute ta
gnrosit et ta sensibilit profonde ne te sauveront pas du malheur
d'avoir trop parl.

Le changement d'humeur de Victoria ne fut attribu, par son amant, qu'
une motion bien naturelle qu'elle s'efforait de comprimer; et cette
dernire preuve de sentiment l'exalta tout--fait. Il la sollicita,
de la manire la plus tendre, de consentir  ce que leur mariage et
lieu sur-le-champ. Victoria la regarda d'un air qui devait lui paratre
bien singulier, car des penses totalement contraires  son repos
l'occupaient entirement.

--D'o vient cette faon de m'examiner, mon coeur, demanda-t-il?

--Je vous regarde comme je vous aime, Brenza.

--Et vous consentez  m'appartenir solemnellement ... honorablement,
chre Victoria?

--Oui, mon dsir le plus ardent est de me voir votre pouse.

Brenza, qui n'entendait cette rponse que selon qu'il la dsirait,
ne vit plus devant lui qu'une Divinit. N'est-il pas dans l'homme
d'exalter les objets dont il veut causer l'lvation?

Trs-peu de tems aprs cet arrangement, Victoria de Lordani devint
l'pouse du comte de Brenza. Cette affaire termine, elle n'eut plus
aucun dfaut aux yeux d'un mari toujours en admiration, et les qualits
qu'il lui trouvait, augmentrent de lustre, parce qu'elle tait sa
femme!

Avec quelle diffrence de faon de penser et de sentir, le comte ne
montra-t-il pas sa Victoria  la place St.-Marc et sur le lac! Quel
plaisir, quel dlice il prouvait  la nommer son pouse; et sans en
tre aucunement embarrass,  prsenter  une socit honorable celle
qu'il avait fait connatre avec moins de satisfaction et de gloire,
comme sa matresse,  ses amis de plaisir! ce changement donnait  son
coeur une joie indicible: il pensait avec ravissement  l'action d'avoir
lev au plus haut rang de la socit, une jeune personne qu'il avait
aide  conduire au plus bas.

Mais quoique la manire d'agir du comte dt lui valoir la
reconnaissance et l'amour parfait de Victoria, celle-ci ne put
oublier qu'il l'avait crue indigne, pendant un tems, d'tre nomme
son gale; et la solitude entretint ce souvenir plein de hane. Un
avantage fait pour tre considr par elle comme le rsultat le plus
heureux d'une tendresse vritable, perdait son prix devant l'aveu
imprudent que Brenza lui avait fait; elle regretta mme quelquefois
d'tre devenue sa femme et se trouva prte  l'abandonner pour lui
montrer le mpris qu'elle conservait de cette condescendance. Si
dans ce moment d'ingratitude, son poux sans soupon se prsentait
devant elle, il tait reu d'un air sombre et mcontent; et quand il
demandait les raisons d'un accueil si froid, elle rpondait qu'un
mal-aise insurmontable d'esprit la rendait peu propre  montrer de la
tranquillit.

Si lorsque quelque chose nous trouble ou nous inquite, que nous ayons
tort ou non, nous voyons tout sous un point de vue exagr,  bien
plus forte raison l'imagination en dlire se fait-elle des fantmes
pour les combattre, et telle tait celle de Victoria. Elle sentait que
le comte Brenza lui tait bien suprieur sous beaucoup de rapports
et croyait qu'il le pensait de mme. Elle trouvait, dans ses regards,
dans ses moindres actions, la preuve qu'il n'avait pas oubli ce
premier tat de dgradation, duquel il lui avait plu, dans sa bont,
de la tirer. Ces accs d'humeur augmentrent, et elle les porta au
point d'abandonner la socit par un sentiment impardonnable d'orgueil
qui, comme un ver rongeur, dvorait le sein qui le recelait. Brenza
se voyait, pendant ce tems, rduit  penser, que si l'tat de femme
lgitime avait rendu l'objet de sa tendresse plus respectable, il
avait dtruit pour jamais le charme sduisant de celui de matresse.
Cependant il l'aimait toujours, et toujours avec la mme vrit.

Cinq ans s'taient couls depuis cette union peu productive au bonheur
de l'un et de l'autre, quand un soir on sonna violemment  la porte
de l'htel. Bientt on annona un tranger, et presqu'en mme tems il
entra dans le salon. Brenza se leva, et  peine l'et-il regard,
qu'il vola dans des bras ouverts pour le recevoir,--Henriquez  Venise!
s'cria le comte: oh, mon cher ami, sois le bien venu.--Puis s'avanant
vers sa femme, Brenza dit: c'est mou frre, ma Victoria. Et toi,
Henriquez, souffre que je te prsente  mon pouse chrie. Eh! c'est
maintenant que je vais jouir d'un bonheur parfait!

--Henriquez pressa la main de son frre, et adressa  Victoria les
complimens les plus agrables; tandis que celle-ci le regardant
avec surprise, fit soudain entre ces deux personnes une comparaison
au dsavantage de celui en qui elle n'aurait jamais d trouver un
seul dfaut. Cet tre excellent s'assit entre les deux objets de sa
tendresse, et connut le bonheur comme il mritait de rprouver.

On n'a pas cru ncessaire, avant cet instant, de grossir un volume, en
dcrivant les causes qui avaient forc le dpart du frre de Brenza
de Venise. Cependant on a donn  penser que la raison en tait une
passion malheureuse que ce jeune chevalier avait conue pour une
demoiselle de haute naissance. Le pre, sous prtexte de la trop grande
jeunesse de l'un et de l'autre, refusait de les unir; mais au fond, ce
noble n'avait en vue que de marier sa fille Lilla plus avantageusement!
L'ge de la demoiselle ne passait gure treize ans. Quoiqu'il ne put
lui donner la moindre dot, il croyait que sa naissance devait l'allier
au premier duch de Venise. La mort venait d'enlever tout rcemment
ce pre ambitieux, ce que Lilla avait aussitt appris  son amant,
avec qui elle tait toujours demeure en correspondance. Voil donc
la raison qui avait ramen celui-ci, esprant que nul obstacle ne
s'opposerait maintenant  leur mariage. La passion d'Henriquez tait
des plus vives et ne pouvait s'teindre; car il savait,  n'en pas
douter, que nulle part il n'et pu trouver une candeur et une puret de
coeur gales  celles qui feraient le mrite principal de cette jeune
personne.

Brenza,  qui son frre apprit, en soupant, cette cause heureuse de
son retour, en appuyant avec toute l'ardeur d'un amant, sur l'espoir
d'tre bientt l'poux de Lilla, prit plaisir  le flatter de l'ide
que sans doute rien ne se montrerait plus contraire aux dsirs de son
coeur.

Victoria couta cette conversation en silence, et une sensation trange
prit possession dlie, en apprenant que le coeur du jeune homme ne lui
appartenait plus.

Enfin, on se spara pour la nuit: l'amant rva  la belle crature
qu'il avait l'espoir de revoir le lendemain; et Victoria chercha 
mettre de l'ordre dans ses ides, s'il tait possible.

A peine les premiers rayons du jours se firent-ils apercevoir,
qu'Henriquez s'occupa de vendre visite  l'objet de son amour. Il eut
beaucoup de peine  attendre que la biensance pt le lui permettre.
Ds qu'il la crut leve, il vola  sa demeure. La belle Lilla le reut
avec une innocente tendresse, et telle qu'il pouvait le dsirer.
Cependant elle trompa son attente trop vive, en donnant un refus  sa
demande de consentir  leur prochaine union.

Le pre de la demoiselle tait mort,  la vrit, mais il l'avait
laisse sous le pouvoir d'une dame ge, sa parente, qui demeurait avec
lui; elle avait assist  ses derniers momens. Ce pre rigide, avait
exig en mourant, que sa fille ne se marirait qu'aprs l'expiration
entire de l'anne de sou deuil. Lilla avait promis obissance 
l'ordre sacr d'un pre, et toute dure que lui devait paratre cette
condition, elle jura  Henriquez qu'elle y serait soumise.

Eleve dans des sentimens de pit et convaincue de l'obligation
religieuse o sont les enfans de respecter les dernires volonts de
leurs parens, elle eut regard comme un sacrilge d'y manquer. Toutes
les supplications de l'amour furent donc sans pouvoir auprs de cette
fille vraiment pntre des devoirs filials. Cependant Henriquez n'en
estima que davantage son amie, et cette nouvelle preuve qu'elle lui
donnait que la vertu tait profondment enracine dans son coeur, lui
fit conjecturer que le bonheur le plus stable l'attendait auprs d'une
personne d'une moralit aussi parfaite: il y avait un mois que le pre
tyrannique reposait dans le tombeau de ses anctres, il en fallait
encore onze pour que le mariage et lieu, la pieuse Lilla, le coeur
bris par la douleur de son ami, rsista  ses nouvelles supplications,
en l'engageant  retourner au palais de son frre.

Henriquez alla trouver le Comte en particulier, pour lui raconter le
mauvais succs de ses tentatives. L'aimable Brenza l'coute avec
peine, et cherche  le tranquilliser, en lui observant que puisque la
belle Lilla ne voulait pas l'pouser avant le dlai fix, il tait
possible d'allger le chagrin de l'un et de l'autre, en engageant la
jeune demoiselle  venir demeurer au palais, chose qui pouvait se
faire, puisqu'outre qu'elle avait avec elle une parente, Brenza tant
mari, elle se trouverait consquemment dans une situation dcente,
auprs de deux femmes qui ne la quitteraient, point. Cet arrangement
ne souffrait aucune objection; et Henriquez en fut si enchant, qu'il
permit  peine  son frre de finir sa phrase, et s'lana hors de
l'appartement, pour courir faire part  son amie, de la proposition
du Comte, en l'implorant, de l'air le plus tendre, pour qu'elle y
consentit. Cette charmante fille, pleine d'innocence, ne crut pas
devoir refuser une pareille consolation  son cher Henriquez, et le
coeur de celui-ci fut extrmement soulag par cet acte de complaisance.

Le soir du mme jour, Lilla accompagne de sa parente, fit une visite
 Victoria, car c'tait sous cette forme seule qu'Henriquez lui
avait propos de le venir voir chez son frre. La belle demoiselle
fut prsente au Comte et  la Comtesse, comme l'pouse future
d'Henriquez; mais jamais, oh non jamais assurment, trangre ne fut
reue avec des penses plus hostiles que celles que fit natre la
douce crature dans le coeur de Victoria. Cependant cette hypocrite
profonde, dployant toutes les grces de sa physionomie, lui tendit
la main d'un air d'amiti, en l'invitant  demeurer constamment avec
elle, et lui promettant la plus tendre protection; sa conduite, le
reste de la soire, sembla faite pour inspirer de la reconnaissance 
son aimable htesse; elle voulait par l se mettre bien dans l'esprit
d'Henriquez, qui parut enchant de ses manires engageantes. Hlas! que
n'taient-elles sincres, envers deux tres qui le mritaient si bien,
et qui s'en flicitaient galement! mais comment dvelopper la fausset
du coeur humain, quand il est couvert d'une triple armure, comme l'tait
celui de Victoria! Se connaissant  peine elle-mme, elle se laissa
aller  une haine violente pour l'horpheline Lilla, dont le seul crime
tait d'tre ador du bel Henriquez, et de paratre le payer de retour.
Voil l'horrible envie que conut cette femme, qui, si son me eut t
aussi noble que son coeur tait vain, n'eut pas manqu d'touffer des sa
naissance un sentiment si bas, et contraire  toute bont, plutt que
de l'couter une minute; mais elle ne pouvait se complaire que dans
les maux d'autrui, et telle devint de plus en plus son humeur chagrine.




CHAPITRE VII.


C'tait donc de la sorte que la fille de Laurina se disposait 
suivre ses traces; une flamme adultre dvorait galement sou sein, 
l'exception que la dernire s'tait trouve entrane par une sduction
combine, tandis que celle-ci se portait d'elle-mme  trahir un poux
aussi digne d'tre aim que Lordani. Victoria, du premier instant
qu'elle vit Henriquez, se livra  l'ide de s'en faire aimer; n'ayant
jamais t rprime dans son enfance, n'y n'ayant jamais bien connu le
pouvoir que la raison nous donne sur nos passions, elle se laissa aller
 la faiblesse de son coeur; l'ducation n'avait corrig en elle, ni
la vanit, ni l'obstination, ni la scheresse d'me, qui en faisaient
une crature trs-imparfaite: elle n'avait nulle ide d'acqurir ces
qualits indispensables pour tout tre appel  cooprer au bien de la
socit par ses exemples, surtout pour les femmes dont les vices sont
plus pernicieux que ceux d'un autre sexe, en ce qu'elles sont presque
toujours charges de semer les premiers principes dans le sein de la
jeunesse; principes qui ne se perdent jamais, quels qu'ils soient.
La malheureuse Victoria, ne connaissait rien autre, que les passions
les plus noires; l'envie, la haine, portes jusqu' la frocit; un
amour d'elle-mme qui la rendait insensible pour tout autre, et qui
lui faisait rapporter chaque action de sa vie  sa seule satisfaction.
Voil les traits caractristiques de son humeur: entrane par ses
penchans naturels, et encourage par l'inconduite de sa mre, Victoria
ne pouvait marcher que d'erreurs en erreurs, de crime en crime; et son
me prive du moindre rayon de vertu, devait, hlas! rester plonge
dans une ternelle nuit.

Henriquez l'occupait sans cesse, mme pendant son sommeil: en
s'veillant il tait sa premire pense. Enfin, de peu--peu, de moment
en moment, sa passion prit une telle force, qu'elle commena  voir
avec rpugnance celui qui avait les droits les plus sacrs sur son
affection et sa gratitude.

La pauvre Lilla, par contre-coup, devint de plus en plus odieuse 
Victoria, qui chargeait l'air qu'elle respirait de souhaits ardeus pour
sa destruction. Cependant aucun des tres avec qui elle vivait, ne
souponnait les sentimens qui l'inspiraient; car l'estimable Brenza,
instruit par une douce philosophie, croyait tout bonnement que l'amour
se paye par l'amour; et continuant de bien penser de sa femme, il ne
variait nullement dans sa tendresse. Lilla, vraie comme a nature,
se confiait dans des apparences de bont, tandis qu'Henriquez, en
contemplation devant un objet ador, ne prenait pas garde aux regards
passionns qu'une autre lui dirigeait, ni aux attentions dont ils
taient accompagns.

L'orpheline Lilla avait absolument tout ce qu'il faut pour inspirer
l'amour le plus ardent dans un jeune homme d'un got dlicat. Pure,
innocente, et dgage de la moindre pense qui put ternir le lustre
des belles mes, la beaut de son esprit rpondait  ses perfections
morales. Elle tait petite de taille, mais d'une proportion exquise:
une douceur sraphique tait rpandue sur ses traits, beaux comme ceux
d'une des trois grces; ses joues, d'un rouge virginal, en donnant plus
de vivacit, rendaient plus blouissante la blancheur de sa peau: ses
cheveux cendrs flottaient sur ses paules, et son air tout anglique
donnait bien l'ide de l'innocence dans les premiers jours du monde:
de plus sa situation tait bien faite pour exciter un intrt rel, car
la belle Lilla, orpheline de pre et de mre, n'avait plus pour appui
de sa tendre jeunesse, que cette parente infirme, dont l'existence
paraissait de jour en jour plus prcoce. Voil aussi ce qui rendait
le bienveillant Brenza empress  acclrer son bonheur, et lui
faisait dsirer ardemment de voir l'anne de son deuil rvolue, pour la
remettre entre les bras de son frre, comme en un refuge honorable et
certain.

Le tems se passa, et l'effervescence des passions de Victoria s'accrut
jusqu'au dlire. Il n'y avait que la considration du retard apport
au mariage d'Henriquez, pur son amie scrupuleuse, qui put la retenir
dans la discrtion ncessaire  l'accomplissement de ses desseins; mais
comme elle voyait que le jeune homme tait insensible  ses vues, elle
s'en impatienta au point de tout risquer pour se satisfaire.

Les ides les plus affreuses prirent alors possession de son esprit:
les extrmits et l'horreur du crime ne lui taient rien en comparaison
de n'tre point aime d'Henriquez. Le voir prodiguer  Lilla les
marques du plus tendre attachement, lui donnait une fureur quelle
pouvait  peine contenir; c'tait alors qu'elle sentait bien n'avoir
jamais aim le comte de Brenza, et que les circonstances seules et
la situation du moment l'avaient porte  fuir pour l'aller trouver,
comme l'unique protecteur qu'elle eut  esprer. Maintenant, elle ne
le voyait plus que comme un sducteur sans dlicatesse, qui ne s'tait
conduit envers elle, que par des motifs intresss. Beaucoup plus
g qu'elle, il tait clair qu'il comptait la rendre son esclave en
l'pousant; et s'il n'avait pas pris avantage des situations d'abord,
ce n'avait t que par un raffinement du plus grossier artifice: mais
Henriquez, l'aimable Henriquez lui eut convenu bien davantage, et si
Brenza avait voulu se conduire plus gnreusement, c'tait pour ce
frre qu'il devait la mnager.

Voil comme l'ingrate analisait la conduite noble et dlicate du Comte;
elle oubliait son attachement dsintress, sa patience, tout enfin
de lui. C'est ainsi que les mchans,  la poursuite de quelqu'objet
favori, mprisent les biens qu'ils doivent  d'autres.

Se retirant un soir dans son appartement, plus sombre et plus
tourmente que jamais, elle se jetta toute habille sur sou lit, pour
souhaiter que Brenza, que Lilla, et mme tout l'univers, (comme s'il
se fut trouv l pour la contraindre) furent extermins. Sa poitrine
se gonfla de colre, et la rage, le dsespoir s'emparrent d'elle
dans toute leur force; deux fois elle s'elana du lit, comme presse
par quelque dessein horrible, dont elle ne pouvait trop discerner le
but! des images tranges, pouvantables, attaqurent son cerveau:
un feu dvorant s'attacha  ses entrailles: elle fut mme tonne
de la violence de ses sensations, et se crut pour un instant, sous
l'influence de quelque pouvoir inconnu.

Transporte tout  fait au-del des bornes du la raison, elle
s'attendait  voir apparatre quelqu'tre surnaturel qui pt lui
expliquer ce qu'elle prouvait, et peut-tre adoucir son mal ... elle
regarda de tous cts ... mais rien ne paraissait ... tout tait
paisible autour de Victoria ... l'enfer seul tait dans son sein! sa
lampe rflchissait une ple lumire sur quelques meubles de sa chambre
... cette clart solitaire s'tendit davantage ... c'tait les rayons
de la lune qui, perant  travers les rideaux de la fentre, fesaient
discerner la solitude profonde o veillait Victoria! ses grands yeux,
qu'elle promenait de tous cts, n'apercevant rien, un mouvement
machinal lui fit porter la main  son front, et de suite  son coeur,
qui battait avec violence. Epuise par le combat singulier qui se
passait en elle, sa tte retomba sur son chevet.

Enfin, un sommeil pnible vint engourdir ses sens; niais bientt les
songes les plus extraordinaires s'amoncelrent pour agiter autrement
son imagination. D'abord, elle vit Henriquez et Lilla dans un jardin
magnifique; le bras du premier tait pass autour du corps de la jeune
personne, dont la tte se penchait sur l'paule de son ami, qui la
regardait d'un air d'amour idoltre. Un gmissement profond partit
du sein de la misrable Victoria. Elle fit des efforts inutiles pour
dtourner ses yeux; et tandis qu'elle prouvait un tourment affreux
 la vue de ces deux tres, ils disparurent, et elle se trouva seule
dans une partie isole du jardin; alors elle vit s'approcher un groupe
de figures d'hommes les plus grotesques, qui semblaient marcher dans
l'air, mais  une petite distance de la terre; et comme ils taient
plus prs, elle remarqua que leurs traits taient beaux, quoique
frapps de la pleur du spulcre. Ces figures passaient devant elle
l'une aprs l'autre, quand un Maure d'une taille majestueuse se
prsenta. Il tait vtu d'une draperie blanche parseme d'or: sur sa
tte se voyait un turban gal en blancheur  la robe, et blouissant
d'meraudes. Il tait surmont d'une superbe plume verte et flottante.
Ce Maure portait une chane d'or  son col, et ses oreilles taient
charges d'anneaux d'une norme grandeur, et du mme mtal.

Victoria regarda cette figure avec une sorte de crainte, et la vit
s'agenouiller en lui tendant les bras. Elle en fut pour le coup
effraye, et voulant fuir, elle s'veilla.

En rflchissant sur son rve, elle ne put l'attribuer qu'au
drangement de ses organes, et loignant tout ce qu'il avait de
dsagrable, elle parvint  se rendormir.

A peine avait-elle perdu connaissance, que les images fantastiques
revinrent l'occuper. Alors elle se vit dans une glise extrmement
illumine, et ... horrible vue! comme elle s'avanait vers l'autel,
Lilla parut conduite par Henriquez, et vtue en marie. A l'instant
o leurs mains allaient se joindre, le Maure qu'elle avait vu dans
son songe prcdent, se mit entr'eux, et lui fit signe de s'avancer.
Une impulsion irrsistible la porta vers lui ... elle touchait sa main
quand Brenza arriva, et lui prenant le bras, la repoussa loin de
l'autel. Veux-tu m'appartenir, lui dit le Maure  l'oreille, et d'une
voix prcipite? personne alors n'aura de pouvoir sur toi. Victoria
hsita et regarda Henriquez. Le Maure s'loigna, et les mains des deux
poux se rejoignirent. Veux-tu m'appartenir, lui cria encore l'tre
bizarre avec plus de force, et le mariage n'aura pas lieu....--oh! oui,
oui, rpondit promptement Victoria, qui n'avait d'autre crainte en ce
moment que de le voir s'accomplir. A l'instant elle occupa la place de
Lilla, et cette charmante crature ne fut plus Lilla frache et pleine
d'attraits, mais un spectre livide qui s'envola  travers le dme de
l'glise en poussant des cris pouvantables; pendant ce tems, Brenza,
bless soudain par une main invisible, tomba couvert de sang au pied
de l'autel! la joie s'empara alors de Victoria; elle voulut prendre
la main d'Henriquez, et le regardant, elle le vit se changer en un
squelette effroyable ... la terreur la rveilla de nouveau.

Son me se trouva alors dans un chaos d'agitation et d'horreur, dont
elle eut peine  sortir. Cherchant cependant, par de violens efforts, 
recueillir ses ides et  reprendre sa fermet d'esprit, elle rassembla
les singularits de son rve pour se les expliquer.

L'image qui se prsenta le plus vivement fut celle du maure, qu'elle
avait l'ide confuse d'avoir vu auparavant. Aprs quelques minutes de
rflexion, elle l'identifia  Zofloya, le domestique d'Henriquez; mais
elle ne pouvait comprendre comment il tait venu occuper ses songes,
d'autant quelle y avait encore peu fait d'attention jusqu'alors. Ce
qu'il y avait de certain, c'est que cette ressemblance tait parfaite,
quoiqu'un air de supriorit accompagnat l'tre de son rve. Elle
pensa ensuite au moment terrible o les mains de Lilla et d'Henriquez
se joignirent, et o le Maure tait venu pour empcher le mariage.
Puis elle se reposait avec plaisir sur la vue de Brenza assassin et
mourant  ses pieds, ce qu'elle considrait comme un prsage de succs.
Nanmoins, plus elle se retraait ses visions chimriques, et plus
elle se perdait dans leur bizarrerie. Elle finit par croire,  son
avantage, que toutes les oppositions seraient dtruites, et qu' la fin
elle obtiendrait Henriquez. Voil comme elle interprta les travaux
fantastiques d'un esprit gar. Les frquentes apparitions de Zofloya
lui parurent la simple consquence de ce qu'elle la voyait pendant le
jour, soit en servant son matre  table, soit en se montrant dans
quelque partie du palais, tandis qu'Henriquez, chang en squelette, en
recevant sa main, signifiait qu'il voulait tre  elle jusqu' la mort.

Le jour suivant, elle ne parut que fort tard, et seulement pour se
mettre  table. En entrant dans la salle  manger, le premier objet
qui attira son attention lut le maure, qui se tenait debout derrire
la chaise de son matre. Comme elle passait prs de lui, sa grande et
belle stature la frappa; elle remarqua combien il ressemblait, dans
ses traits et son vtement,  l'tre du songe. Assise  sa place, ses
yeux se tournrent comme malgr elle vers Zofloya. Une ou deux fois
elle crut remarquer qu'il la regardait avec une attention particulire,
et les ides les plus bizares lui vinrent  ce sujet: elle tomba dans
une abstraction complte. Comme on tait habitu, depuis quelque tems,
 la voir ainsi, personne n'y prit garde, mais l'excellent Brenza
dplorait en secret le changement de sa chre pouse. Sans se permettre
le moindre reproche, il cherchait, par les soins les plus aimables, 
dissiper cette mlancolie trange. La douce Lilla tentait aussi, soit
par ses paroles, soit par ses prvenances, d'loigner une tristesse si
vidente pour tout le monde.

Mais l'aimable fille aigrissait plutt qu'elle n'adoucissait l'me des
Victoria. Elle ne faisait que l'irriter et la jeter dans des sensations
pleines d'amertume. La solitude tait donc ce qui lui convenait le
mieux, et comme elle refusait obstinment de donner  Brenza une
raison de cette humeur si sombre, il lui permit de suivre en cela ses
gots. N'imaginant pas le mal qui faisait des progrs dans son coeur,
il crut qu'en ne la tourmentant point, cette tristesse se passerait.

Quant  Henriquez, quoiqu'il la traitt avec amiti et respect, comme
l'pouse de son frre, il ne faisait rien de plus, d'abord, parce
qu'il tait tout entier  Lilla, et ensuite parce que la trouvant
totalement diffrente de caractre et de personne avec sa bien-aime,
non-seulement il ne pouvait regarder ces deux cratures comme d'une
mme classe, mais Victoria lui inspirait une sorte de dgot, par la
raison qu'elle tait l'oppos de sa dlicate et douce matresse.




CHAPITRE VIII.


Le maure Zofloya tait aim de tout le monde, dans le palais de
Brenza,  l'exception d'un seul homme appel Latoni, domestique qui
avait t nombre d'annes au service du comte. Il devint envieux
de Zofloya,  cause de ses qualits suprieures et de sa beaut
corporelle, qui tait encore une des moindres; il dansait avec une
grce inimitable, et son habilet comme musicien tait telle, que
dans les promenades sur le lac, son matre le prenait toujours avec
lu, et le rendait le charme de la socit, par la perfection de son
harmonie. Ces rares talens et l'estime dont le maure jouissait de la
part de ses suprieurs, tait ce qui outrait Latoni. Il chercha toutes
les occasions de rpandre son fiel, et ne dsirait que d'avoir une
querelle avec Zofloya, afin de le terrasser s'il tait possible. Mais
le maure ddaignait de rpondre aux attaques qui lui taient faites, et
traitait Latoni avec un souverain mpris. L'amertume des propos de ce
dernier ne servait qu' exciter en l'autre un sourire de piti. C'en
tait plus qu'il ne fallait pour pousser Latoni  bout; mais comme
il n'osait attaquer ouvertement le favori, il attendit avec une rage
concentre l'instant de se venger de l'tre dont le mrite lui portait
si fortement ombrage.

Ce fut quelques jours aprs le rve de Victoria; et comme elle tait
encore occupe de l'impression qu'il lui avait fait, on vint dire que
le maure Zofloya avait disparu. Comme Henriquez en faisait le plus
grand cas, et que tout le monde l'aimait, ainsi que nous l'avons dit,
cet vnement rpandit la consternation dans le palais, et personne
n'en fut plus altr, (chose bien inconcevable), que Victoria. On le
chercha dans tous les endroits o il avait coutume daller, et on envoya
dans chaque quartier de Venise pour dcouvrir ce qu'il pouvait tre
devenu, mais ce fut en vain. Il se passa plusieurs jours, et on ne
reut pas la moindre nouvelle du beau maure. Les conjectures formes 
ce sujet devinrent embarrassantes, et on perdit entirement l'espoir
de le trouver. Il fallut donc s'en fier au tems pour dcouvrir le
mystre d'une disparition aussi surprenante. Pendant cet intervalle,
Latoni tomba malade, et ne put quitter le lit. Le comte de Brenza, qui
le regardait comme un fidle et ancien serviteur, lui fit donner tous
les soins possibles pour le gurir; mais la maladie faisant des progrs
rapides chez cet homme, les mdecins dclarrent qu'il leur devenait
impossible de le sauver. Cette dclaration, qui fut faite devant
Latoni, le saisit tellement, qu'il se hta de demander un confesseur,
en fesant prier son matre et le seigneur Henriquez d'tre prsens 
son dernier soupir.

L'humanit de Brenza ne put se refuser  cette demande, et Henriquez
consentit galement  lui tenir compagnie. Victoria, sans trop savoir
pourquoi, demanda  tre aussi prsente. Tous trois allrent donc dans
la chambre de Latoni: lorsque le confesseur s'y fut rendu, et sitt que
le mourant les vit, il leur adressa ainsi la parole:

Monseigneur Brenza, et vous, seigneur Henriquez, daignez couter
avec misricorde un malheureux repentant  son lit de mort, et ne
le maudissez pas pour la confession qu'il va vous faire. C'est moi,
moi, Latoni, qui ai connaissance de la disparition du maure Zofloya.
J'ai t jaloux de sa beaut, de ses talens, et de l'admiration
qu'il excitait. Je lui en ai voulu  la mort, et j'ai cherch mainte
occasion de le provoquer et de l'entraner dans une querelle; mais il
m'a toujours trait avec mpris, ce qui, augmentant ma fureur, m'a
dtermin  lui donner la mort.

Misrable! s'cria Victoria.

Madame, ayez la bont de garder le silence, je vous en supplie, car je
n'ai pas de tems  perdre, et les douleurs que j'prouve en ce moment,
expient peut-tre assez mon crime.

Un soir ... je le suivis comme il sortait du palais, et me tins
derrire lui  une certaine distance: je le vis s'arrter sur la place
S.-Marc; la rage me transportait, et les mortifications qu'il m'avait
causes me revenaient toutes  l'esprit ... je le vis regarder le ciel
et contempler les astres ... il tait trs-prs du canal, et l'envie
me prit de le pousser dedans; mais la crainte qu'il n'en revint en
nageant me retint: je m'approchai de lui tout  fait; il ne m'entendit
pas ... je pris mon poignard en tremblant, et le lui plongeai dans le
dos  diffrentes reprises, et ayant qu'il et le tems de se dfendre.
Sentant alors qu'il n'en pouvait revenir, je le poussai  l'eau de
toutes mes forces, et me sauvai bien vite de la place. Mais depuis ce
tems, ma conscience n'a cess de me tourmenter, et ne m'a pas laiss
jouir une minute du fruit de mon crime. La mort s'approche ... et les
supplices de l'enfer sont prsens  mes yeux!...

Une convulsion violente saisit Latoni, comme il achevait sa confession,
et il retomba ananti sur son oreiller. Ses aveux avaient allg sa
conscience, mais ils ne purent prolonger sa vie. Il resta encore
quelques heures en demandant pardon  Dieu et aux hommes, puis il
rendit son dernier souper.

Le chagrin de Victoria, en coutant Latoni, fut trs-vif. Il avait
tu un tre devenu si intressant  sa pense! cependant elle n'avait
jamais senti de prdilection pour le maure, et sans cet effet trange
qu'il avait produit sur ses songes, jamais la pense la plus commune
ne l'eut occupe en sa faveur. Mais de cet instant, un intrt
inexplicable s'tait fait sentir pour lui, et rien ne pouvait le bannir
de sa pense.

Ce fut donc inutilement qu'elle chercha  se rendre indiffrente  la
catastrophe de sa mort, et son coeur en conserva un poids gal  celui
que lui et caus une perte plus directe.

Zofloya, quoique maure, tait de naissance noble. Une combinaison
d'vnemens l'avait rendu prisonnier de guerre (dans la dfaite des
maures de la Grenade par les Espagnols.) Il tait sorti de la race
des Abdoulrahmans. Aprs plusieurs changemens de fortune, il tomba
au pouvoir d'un grand d'Espagne, qui, ayant piti de son sort, le
considra plutt comme un ami que comme un infrieur, et eut gard 
l'ducation distingue qu'il avait reue. Henriquez fit connaissance
de ce seigneur pendant les voyages qu'il entreprit pour se distraire
de ses peines d'amour, et se lia avec lui de la plus troite amiti.
L'Espagnol se trouva engag dans une querelle qui se termina avec sa
vie. Il reut une blessure mortelle, et Henriquez s'occupa du soin
cruel de rendre les derniers devoirs  un ami mourant. C'est alors que
celui-ci lui recommanda son maure Zofloya, en le priant de le traiter
comme il avait toujours t trait par lui. Henriquez promit, et en
consquence le maure, aprs que son premier matre et protecteur fut
expir, passa au service et sous la tutelle d'Henriquez.

Ces circonstances fatales et l'excellent naturel du maure le rendirent
cher  son nouveau matre. Il l'aimait, non-seulement  cause de son
ami, mais parce qu'il avait tout ce qu'il fallait pour se faire aimer.
C'est pourquoi sa perte fut vivement sentie, et la confirmation de son
sort funeste reue avec une peine des plus grandes.

Neuf jours s'taient passs depuis la mort de Latoni; rien n'avait
contredit celle de Zofloya, quand,  l'extrme surprise de chacun, on
vit entrer dans l'appartement o toute la famille tait runi ... ce
maure tant regrett ... Zofloya lui-mme! on s'cria, on quitta les
siges, et Victoria ne fut pas la dernire  tmoigner son tonnement.
Henriquez demanda l'explication d'un tel prodige ... o, et comment
il avait chapp  la mort. Zofloya se courba de la meilleure grce
possible, et raconta ce qui suit:

Messeigneurs et dames, j'ignore encore ce qui avait excit si
fortement la haine de Latoni contre moi. Je sais seulement qu'il en
voulait  ma vie, et le soir qu'il me suivit avec des intentions de me
l'ter, et qu'il me blessa  diffrentes reprises, il me dit en partie
la raison d'une pareille fureur. Ayant d'abord reu un coup profond, et
me trouvant sans armes, je ne pus me dfendre. Je fis donc de vains
efforts contre mon assassin. La perte de mon sang m'affaiblissant, il
m'entrana facilement sur le bord du canal, et me poussant de toutes
ses forces, il me jetta dedans. Sans doute j'eusse pri de la sorte, si
un brave pcheur, qui retournait  Padone, et qui avait vu le coup, ne
ft venu  mon secours. Il me tira de l'eau, aid du peu de forces qui
me restait. Il fit venir un chirurgien, et heureusement mes blessures
ne se trouvrent pas mortelles. Alors, tant en possession d'un secret
qui m'avait t transmis par mes anctres, pour la prompte gurison des
blessures les plus violentes, j'en ai fait usage. L'honnte pcheur m'a
gard dans sa cabane jusqu' ce que j'aie pu marcher, et je me suis
bientt trouv en tat de reparatre devant l'honorable assemble 
laquelle je dois toute ma reconnaissance et mes plus profonds respects.

J'ai fini la narration de Zofloya, qui, quand il eut reu les
flicitations de chacun sur sa rsurrection miraculeuse, apprit avec
surprise la mort de Latoni. Il ne put cependant s'empcher de paratre
satisfait de cette nouvelle; puis, renouvelant ses remercimens, et
assurant de sa soumission avec un air de dignit, il se retira vers
la porte, jetant, comme il la passait, un coup d'oeil de la plus vive
gratitude  Victoria, qui avait paru prendre un grand intrt  son
histoire.

Quant  celle-ci, autant elle avait senti de regret  la disparition
du maure, autant elle fut aise de le revoir. Son coeur se dilata, et
l'image d'Henriquez vint s'y confondre avec celle de cet homme. L'ide
qu'elle se faisait qu'il l'aiderait dans ses desseins sur l'autre, lui
rendait la tranquillit. Ce nouvel espoir rappela sa belle humeur, et
elle se montra plus aimable quelle ne l'avait t les jours prcdens.
Ce changement ne pouvait que faire plaisir au comte, qui se persuadait
qu'il tait l'effort de la raison sur une imagination malade. La douce
Lilla en augmenta ses caresses avec un plaisir de coeur, mais Victoria
ne les lui rendit qu'avec contrainte. On et pu la comparer dans ces
instans,  un assassin tent d'embrasser un bel enfant qu'il serait
prt d'touffer. Henriquez, partageant toujours les plaisirs comme
les soucis de sa petite amie, eut aussi pour Victoria des soins plus
empresss que de coutume, mais il n'agissait en cela que par gard
pour sa Lilla, et pour un frre qu'il aimait tendrement, et non par le
mouvement spontan du coeur.

Ce soir-l Victoria alla se coucher, pleine de sensations dlicieuses,
et toutes ayant trait au malheur des autres. Bien loin d'prouver
ce dsir permis de partager le bonheur de ses semblables, elle n'en
voulait voir  personne. En nuisant  autrui, elle gotait le plaisir
froce d'un tiran, qui, condamnant ses sujets  la torture, rit de
leur agonie. C'tait la lueur brillante d'un volcan, terrible dans sa
beaut, et ne menaant que ruine.

A peine fut-elle couche, que Zofloya occupa son esprit. Elle
s'assoupit cependant, mais pour le retrouver trouver bientt en
songe, tantt se promenant sur des lits de fleurs, tantt  travers
des prairies d'une dlicieuse verdure, et d'autres fois sur des
sables brlans, ou autour de prcipices, au fond desquels tombaient
des torrens furieux. Ces images fantastiques devenaient si fortes,
qu'elles la rveillaient en sursaut, et alors elle avait peine 
croire que Zofloya ne fut pas prs de son lit. Une fois, l'ide en
fut si grande, qu'elle s'arrta pendant des minutes sur son sant, 
regarder, comme si elle l'et vu marcher lentement auprs d'elle, et
qu'il se ft ensuite retir vers la porte. Ne pouvant rsister  une
pareille illusion, elle tira ses rideaux avec force, et l'appela par
son nom; mais il s'tait vanoui, quoique sa porte n'et pas cess
d'tre ferme. Surprise  l'excs, elle se frotta les yeux, et examina
tout autour de sa chambre, o rien d'trange ne parut. Alors, comment
prendre pour ralit un effet aussi bizarre? Victoria se persuada
raisonnablement qu'il n'tait que le rsultat de son songe.

Enfin, elle se rendormit. Son sommeil pnible l'avait tellement
abattue, qu'elle fut prise de douleurs par tout le corps; il ne lui
tait plus possible de remuer. Aprs une demi-heure de calme, ses
yeux se r'ouvrirent de nouveau. Une vapeur blanchtre et paisse
remplissait la chambre, en formant une espce de colonne mobile. Ses
rideaux, qu'elle avait referms, furent ouverts, et Zofloya parut aux
pieds de son lit. D'une main il semblait soutenir Brenza, dont les
traits taient ceux de la mort. Des marques livides se voyaient sur
sa poitrine, et ses grands yeux teints se fixaient sur Victoria.
De l'autre main, le maure tenait l'orpheline Lilla par ses beaux
cheveux: elle ressemblait  une ombre; sa tte tait penche, et
une blessure qu'elle avait au ct laissait couler du sang sur son
vtement arien. Victoria, dans une immobilit parfaite, regardait
Brenza et Lilla. Alors ils s'vanouirent, et au lieu d'eux, ce fut
sa propre ressemblance et celle d'Henriquez, qui taient de mme dans
les mains du maure. Elle paraissait tendre ses bras, dans lesquels le
jeune homme tait pouss; puis, en s'chappant, il lui montrait une
plaie terrible. Soudain Brenza et Lilla reparurent, resplendissans
de lumire, au point que Victoria en fut blouie. Des ailes brillantes
taient attaches aux paules de Lilla, et, de l'air d'un sraphin,
elle tendait les mains  Brenza et  Henriquez, en les levant de
terre. Victoria ne les vit pas plus long-tems: son coeur battait avec
force, la tte lui brlait, et essayant de changer d'attitude, elle
sentit que cela ne lui tait pas possible; la violence de cette espce
de cauchemar, (car pouvait-elle, ferme d'esprit comme on la connait,
regarder autrement son illusion,) l'avait totalement anantie.




CHAPITRE IX.


Victoria ayant pass une nuit sans repos et dans l'agitation la plus
grande qu'elle eut encore prouve, s'endormit tout--fait vers le
matin, et ne se rveilla que fort tard dans la journe. Quand elle
parut pour se mettre  table, ses yeux se portrent irrsistiblement
sur le maure, qui s'empressa de lui donner un sige; elle ne dit mot
pendant tout le dner. En regardant Zofloya, autant que la dcence
pouvait le lui permettre, il se trouva que les traits de cet homme
lui parurent possder une grce et une majest qu'elle ne lui avait
pas encore vues? son visage semblait anim par quelque chose de
suprieur, et sa mise tait beaucoup plus riche et avait plus de gout
que de coutume; il est vrai que ce maure tait d'une beaut rare, et
quoiqu'excessivement grand, sa recherche dans ses vtemens; ajoute
 la tournure parfaite et aux grces qu'il dployait dans toute sa
personne, le rendait, en dpit de sa couleur, le plus sduisant des
hommes. Ses grands yeux brillaient d'un feu clatant; son nez et sa
bouche taient trs-bien forms; et quand il souriait, un charme
inconcevable emblissait encore ses traits, et y attachait la surprise
et le plaisir: mais jusques l, Victoria n'avait pas pris garde  tous
ces avantages extrieurs, et alors, plus elle le regardait, et plus
elle se demandait comment il se pouvait qu'elle n'en eut encore rien
remarqu; elle ne concevait pas que Zofloya, avant sa disparution, ft
le mme que Zofloya, depuis son retour, tant tait grande la diffrence
qu'elle y trouvait.

Cependant, tout en regardant le maure de la sorte, Victoria put voir
qu'il l'observait, et non-seulement cela, mais qu'il l'examinait avec
un intrt tout particulier, ce qui remplissait son me d'un trouble
aussi doux qu'trange. De tems  autre, elle pensa mme qu'il y mettait
une attention empresse dont son orgueil ne pouvait s'offenser; au
contraire, la vrit lui disait qu'il tait toujours flatteur de
se voir admire par un homme d'un mrite reconnu, et qui possdait
lui-mme des droits  l'admiration. Les fonctions du maure taient
toutes dvoues  Henriquez, son matre; cependant il se montrait
attentif aux moindres besoins de Victoria, et dans chaque mouvement
qu'il faisait pour la servir, elle pouvait remarquer une nouvelle grce
et la beaut au superlatif.

Cette fois, quoiqu'Henriquez fut l'objet principal qui embrsait son
me et ses penses, le maure captivait fortement son imagination, et
malgr qu'elle chercht  s'en distraire par d'autres objets, celui-l
seul, comme par une attraction magntique, la rappelait toujours; pour
sortir de ce malaise indfinissable, elle se leva, et alla se promener
dans le jardin, o se jettant sur un banc de verdure, elle commena
 s'entretenir de sa passion criminelle, et les dsirs les plus
illicites embrsrent ses sens.

Dtest Brenza, s'cria-t-elle soudain, pouss par l'ingratitude la
plus basse! mchant goste; qui a profit de ma jeunesse pour me
tromper et m'amener  devenir ta femme! sans toi, sans tes maudits
artifices, j'aurais pu voir ma destine lie  celle de l'aimable
Henriquez. La petite Lilla eut t bannie de son coeur, ou je l'aurais
anantie: mais cet indigne lien m'arrte aujourd'hui; je suis esclave,
et je porte le titre odieux de ton pouse! qu'est-ce donc que cette
mince crature pour inspirer une passion? une enfant, une forme
fragile, sans nergie, comme sans beaut; de plus, une orpheline
dans la misre, et certes, elle n'eut pas t un obstacle  mon
attachement pour Henriquez; mais toi, Brenza? toi? l'ennemi de ma vie,
le tiran jaloux de mon bonheur, je le rpte encore ... je voudrais,
oui, philosophe flegmatique, calculateur intress de tes plaisirs,
je voudrais que la terre t'engloutt  l'instant mme! Comme elle
prononait ces mots, un foible cho semble les rpter  une certaine
distance, en les conduisant  son oreille par le vent.

Quoi, qui rpte mes paroles?--Victoria couta, et n'entendit plus
rien. Hlas, dit-elle, en soupirant fortement, mon esprit est tellement
agit, que les moindres choses le frappent. Elle posa un instant la
main sur ses yeux, comme pour se recueillir; en l'otant, elle vit
Zofloya debout  une distance respectueuse.

La surprise et la colre allaient lui dicter de justes reproches 
un infrieur qui vient s'introduire dans sa solitude; mais l'air de
grandeur et de gravit du maure lui en imposa: elle le regarda avec
inquitude et sans parler; elle vit qu'il tenait  sa main un bouquet
de roses.

Belle signora! dit-il d'un ton modeste, et en s'inclinant, pardonnez
si j'ose paratre devant vous sans tre appel; mais j'avais cueilli
ces roses pour vous, et je demande la permission de les dposer  vos
pieds. Disant ainsi, il les parpilla devant elle.

Zofloya! s'cria-t-elle, en contemplant sa belle taille, non ... ne
les jettez pas  mes pieds, donnez-les moi plutt, je veux les mettre 
mon ct.

Elles sont en trop grand nombre, madame! je vais en choisir une, si
vous le permettez, et le reste vous servira de tapis. Le maure prit la
plus belle rose du bouquet, et la prsenta  Victoria, qui l'accepta.
Comme elle l'attacha sur son sein, une pine la piqua fortement, et son
sang vermeil sortit de sa blessure. Zofloya parut constern; il ouvrit
sa veste, et en tira un mouchoir qu'il dchira; puis se jettant 
genoux, il en pressa en tremblant, le doigt piqu. Victoria ne pouvait
revenir de ces manires, mais elle se dfendait d'en tmoigner son
mcontentement. Le maure continua dans son opration, pour tirer du
sang de sa plaie, qu'il essuyait  mesure avec le mme mouchoir; cela
fait, il plia soigneusement le linge, et le mit dans sa poitrine,
comme une relique prcieuse: alors, revenant  lui, il demanda pardon
de son audace, et en n'osant plus lever les jeux sur Victoria. Une
teinte de ronge violet changea sa couleur naturelle.

Victoria pousse par une impulsion secrte, posa la main sur son
paule, en disant: levez-vous, Zofloya, et n'ayez pas tant de honte;
vous n'avez pas eu l'intention de m'offenser, je pense?

Oh! non, madame, et je me relve heureux de votre honte. Puis
s'loignant de quelques pas, il demeura immobile.

Mais Zofloya, ce mouchoir tach de sang, que vous venez de mettre
dans votre poitrine, le croyez-vous donc bon pour quelque remde?
demanda-t-elle en riant.

Belle et aimable signora, dit le maure, en la regardant avec extase,
et en croisant ses mains sur sa poitrine, il a pour moi une vertu
au-dessus de tout; car c'est une partie de vous-mme: c'est votre
sang prcieux! et je suis jaloux d'un semblable trsor. En finissant
cette phrase, les yeux du maure brillaient d'un clat surprenant, et
ajoutaient  l'altitude imposante de sa personne.

Victoria, dont le coeur tait si vain, se sentit flatte d'un pareil
hommage. Jamais, dans aucune circonstance, elle n'avait ddaign
l'encens; et dans cette occasion, il lui fut plus doux qu'elle n'aurait
pu le croire; elle s'tonnait mme de l'intrt qu'elle y mettait:
enfin, voulant bannir toute pense hostile; et regardant de nouveau
le maure, elle reporta subitement ses yeux vers la terre, comme en
craignant de lui laisser voir ce qui se passait dans son sein.

Pourquoi donc, Zofloya, demanda-t-elle en hsitant, restez-vous ainsi
loign de moi?

Me le permettez-vous, d'approcher, madame?

Vous le pouvez.

Le maure s'avana, mais comme Victoria restait le coude appuy, et dans
une attitude penche, il s'assit sur l'herbe  ses pieds.

Une oppression pnible s'empara d'elle alors; un poids norme se fit
sentir sur son coeur, et se couvrant le visage de ses deux mains, elle
soupira profondment.

Vous soupirez, belle signora? Zofloya peut-il s'enhardir  en demander
la cause?

La cause, Zofloya? ... ah! c'en est une que vous ne pouvez dtruire.
C'est un mal sans remde qui fait natre mes soupirs.

Peut-tre, signora.

Il y avait dans ce seul mot, quelque chose qui semblait devoir rappeler
l'esprance de Victoria, et cela la fit changer de posture. Zofloya,
dit-elle, dans un accent de doute, que pourriez-vous offrir  mon mal
pour le gurir?

Peut-tre un remde efficace: mais veuillez le nommer, signora.

Victoria tressaillit.... Maure, vos mots sont une nigme, ils en
disent plus que n'en entend l'oreille! vite, expliquez-m'en le sens.

Zofloya se lva, et prenant la main de Victoria, il la pria de
l'couter tranquillement: daignez, dit-il encore, me faire part
du secret qui vous oppresse, et j'espre me montrer digne de votre
confiance.

Le coeur de Victoria tait sur ses lvres ... cach jusqu'alors 
tous les mortels, il ne se laissait deviner que dans la plus sombre
solitude, o les plaintes d'une me en dlire se faisaient un passage;
mais elle allait le divulguer, le confier,  qui?...  un infrieur,
et  un idoltre! cette ide lui semblait pouvantable; mais un regard
jett sur ce maure charmant, qui, non-seulement tait un des premiers
de sa race; mais encore suprieur en mrite  tant d'hommes, elle
ne put se contraindre plus long-tems, et s'cria avec imptuosit:
Henriquez,  Henriquez!

Le maure sourit.

Pourquoi riez-vous, Zofloya?

Vous aimez le signor Henriquez, madame?

Oui, oui, je l'aime,  la fureur. Mais pourquoi rire encore, homme
insensible?

Signora, n'tes-vous pas catholique, et vos liens permettent-ils....

Point d'observation dplaisante en ce moment, Zofloya; car je
sacrifierais tout, jusqu' mon salut ternel, pour un tre aussi
charmant. Eh quoi! vous continuez de m'observer avec un air malin?
aurais-je port la condescendance trop loin, pour que vous osiez
tourner en plaisanterie ce que je vous dis de mes peines?

Tenez, ma belle signora, je souris seulement de votre simplicit.

De ma simplicit?

Oui, signora, de cette simplicit, qui dans l'ardeur de vos souhaits,
ne vous laisse pas voir le moyen d'en obtenir l'accomplissement.

Eh bien! dites donc si vous voyez mieux que moi. Dites, dites,
aidez-moi  dbrouiller le cahos affreux de mon esprit.

Je crois le pouvoir, signora.

O maure! vous exciteriez en moi une ternelle reconnaissance, dit avec
vivacit Victoria.

C'est assez, aimable dame. Demain  la chte du jour, daignez me venir
trouver ici. Je vois en ce moment le comte de Brenza et le signor
Henriquez qui s'approchent.

Eh bien, voil ce Brenza, que je dteste. O haine! venge-moi de cet
poux odieux.

Adieu, belle dame, jusqu' demain: et Zofloya quitta prcipitamment
la place, et s'en alla du ct oppos  celui par o le Comte et son
frre venaient. Victoria le regarda encore jusqu' ce qu'elle l'eut
perdu de vue; alors elle s'avana  regret vers son poux; se livrant
davantage  l'espoir de voir couronner ses dsirs criminels, elle
lana des regards brlans au possesseur de son me; il n'y prit pas
garde, car la charmante Lilla, qui les suivait de prs, l'occupait
entirement. Il retourna pour lui donner le bras, ce qui augmenta la
jalousie de Victoria, qui regardant la jeune personne avec des yeux
de basilic, souhaitait que comme ceux de cet animal, ils eussent le
pouvoir de tuer. Les avances de l'amante d'Henriquez furent trs-mal
reues ce soir-l: on la repoussa avec hauteur. Victoria n'tait pas
matresse de se contraindre alors; car, malgr les promesses du maure,
elle sentait sa haine devenir de plus en plus amre, et en prouvait
une irritabilit indomptable.


_Fin du second Volume._






ZOFLOYA,

OU

LE MAURE,

HISTOIRE DU XVe. SICLE, TRADUITE DE L'ANGLAIS

Par

CHARLOTTE DACRE

(mieux connu comme Rosa Matilde)


TRADUITE DE L'ANGLAIS,

PAR MME. DE VITERNE,

Auteur des traductions de LA SOEUR DE LA MISRICORDE et de

L'INCONNU, OU LA GALERIE MYSTRIEUSE.

TOME TROISIEME.


DE L'IMPRIMERIE DE HOCQUET ET Ce.,

RUE DU FAUBOURG MONTMARTRE, N. 4.


PARIS,

CHEZ BARBA, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL,

DERRIRE LE THATRE FRANAIS, N. 51,

1812.



CHAPITRE PREMIER.


Le lendemain,  peine les ombres du soir eurent-elles commenc 
dessiner le contour des montagnes, que Victoria se rendit  l'endroit
o le maure Zofloya lui avait donn rendez-vous. Elle l'y trouva dj,
et lorsqu'il l'aperut, il s'avana en la saluant avec grce. Venez
vous asseoir, belle signora, dit-il en la conduisant respectueusement
sur un banc ombrag d'acacias magnifiques.

Victoria obit. Les manires de Zofloya, comme nous l'avons dj
observ, lui en imposaient; en dire la raison, lui eut t difficile,
si ce n'est que le croyant en quelque sorte fait pour dcider de sa
destine, ide qu'elle eut conue d'aprs ses songes, elle se croyait
oblige, par intrt,  lui montrer de la soumission; ou bien encore,
parce qu'elle l'avait fait confident de la faiblesse de son coeur,
dans l'espoir qu'il la servirait. Le maure, moins timide cette fois,
s'assit sans faon auprs d'elle. A coup sr la fille de Laurina ne
connaissait pas la crainte, ni n'avait ombre de timidit; cependant
une certaine inquitude s'empara de son esprit en se voyant si proche
de cet homme. La nuit s'avanait  grands pas, et rpandait une
teinte plus sombre sur sa figure noire, tandis que son turban, d'un
blanc de neige, formait un violent contraste avec sa peau. Les perles
qui entouraient ses bras et ses jambes nues, n'en paraissaient que
davantage, et l'obscurit ajoutait  l'air grand et majestueux de sa
personne. Sa beaut avait en ce moment quelque chose de particulier,
fait pour inspirer cet tonnement respectueux qu'on ne sent que pour
les immortels.

Signora! dit-il d'une voix douce et harmonieuse, j'avais devin
depuis long-tems ce secret pnible qui pesait sur votre coeur; mais je
dsirais en entendre l'aveu de votre belle bouche; je voulais en tre
ainsi assur. Ne pensez pas, femme charmante, que j'aie voulu pntrer
dans les replis secrets de votre me, par une curiosit indiscrte,
non; c'tait pour vous donner l'assurance que je possde un pouvoir
presqu'gal  mes souhaits pour votre bonheur; mais quand ce pouvoir
ne s'tendrait pas aussi loin, vous avez du moins trouv un tre
susceptible d'y prendre part.

Victoria ne disait mot.... Le maure continua.

Ne croyez point, madame, que Zofloya ait un coeur analogue  sa
couleur. Non, vous devez mieux en juger. Les esprances trompent le
plus souvent; mais si vous voulez m'prouver, en cherchant auprs
de moi un soulagement  votre douleur, dposez dans mon sein tous
ces tourmens qui assigent votre me, et comptez sur les efforts que
j'apporterai  l'en gurir.

Ce discours de Zofloya, depuis son commencement, avait dj bien
allg l'oppression de Victoria. Ses paroles faisaient l'effet d'une
douce rose sur un sable brlant. Quelque chose de suave se rpandait
dans tout son tre, et elle dcouvrait par avance, dans l'avenir,
l'excution des promesses qu'il lui avait faites. Sitt que le maure
eut cess son langage agrable a l'oreille de Victoria, elle le regarda
attentivement, et, malgr l'obscurit, elle put discerner sur son
visage noir, l'clat de deux yeux, qui, comme des diamans, tincelaient
de la clart la plus vive. Elle se pencha vers lui et dit:

Que vous puissiez ou non m'obliger, Zofloya, c'est ce que m'apprendra
l'exprience; mais je me sens porte  vous faire part entirement de
mon secret. Je vous ai dj nomm l'objet de mon amour. Quoiqu'pouse
du comte Brenza, j'aime, j'adore son frre Henriquez. Ce qu'il y a
de dsesprant pour moi, c'est qu'une petite fille, que je mprise,
ait la prtention de le captiver, et qu'en effet il ne s'occupe que
d'elle. Cependant, ce ne serait pas l'ascendant qu'une pareille
espce a acquis sur un coeur neuf, qui m'effrayerait, si je n'tais
lie indissolublement  un homme que j'abhore, qui se trouve entre
le bonheur et moi, et qui n'est venu sur cette terre maudite, que
pour mettre le sceau  mon infortune. Si j'tais libre ... libre des
fers qui me tiennent attache  Brenza, je parviendrais bientt 
chasser du coeur d'Henriquez la petite crature qui l'enchante. Je lui
apprendrais qu'il est n pour un sentiment plus relev, plus fait pour
le rendre heureux; et il renoncerait bientt  sa passion purile,
qu'il ne doit qu' la simplicit d'une premire jeunesse. O Zofloya!
cela serait, si j'en avais la possibilit; mais, jamais, oh, non,
jamais ce bonheur ne sera le mien!

Victoria laissa aller sa tte sur sa main, et s'arrta. Reprenant
ensuite sa phrase avec plus de rapidit, elle dit: Voil donc mon
secret ... voil quels sont mes souhaits ... mon dsespoir ... dites,
dites maintenant, Zofloya, quelle consolation vous pourriez avoir 
m'offrir?

Mais, signora, je vous conseillerais de ne pas vous dsesprer.

Est-ce tout?

tes-vous d'un esprit ferme et persvrant, signora?

Mon coeur ne connat nulle crainte, et je suis capable de pousser mes
desseins jusqu' la dernire extrmit, dit Victoria, en se frappant la
poitrine.

Sont-ce bien l les attributs de votre caractre, signora, et
n'avez-vous pas besoin d'tre soutenue dans votre hardiesse?

Je ne vois pas comment je trouverais un tre qui put m'enhardir; ce
qu'il y a de certain, c'est que je me crois de force  tenir tte 
tous les vnemens, quels qu'ils soient.

Non pas si vous tiez toujours seule, belle dame.

Mais, Zofloya, je ne vous entends pas; expliquez-vous, je vous prie.

Je voudrais savoir, madame, dans le cas o vous vous dtermineriez
 agir selon vos dsirs, si aucun accident ou circonstance ne vous
arrterait; si, par exemple, je vous indiquais une marche sre de vous
satisfaire, consentiriez-vous  la suivre?

O excellent Zofloya, s'cria-t-elle, pouvant  peine contenir sa
joie, et prenant la main du maure pour la presser sur son coeur.

Madame! calmez-vous, et n'honorez pas ainsi le plus humble de vos
esclaves.

Eh bien, parlez donc, Zofloya, car je crois vos paroles magiques: elles
adoucissent mon me, et me rendent  l'esprance. Et si je parle,
signora, m'ordonnerez-vous de me taire! Ne me blmerez-vous pas?

Victoria rpondit par un geste, accompagn d'un soupir; et Zofloya
reprit ainsi:

Peu avant la dfaite malheureuse de mes compatriotes en Grenade, par
Ferdinand d'Arragon, j'tais devenu la proprit d'un Grand d'Espagne,
qui me recommanda en mourant au seigneur Henriquez, J'avais reu une
ducation digne de ma naissance, et les sciences et les armes me furent
familires ds ma tendre jeunesse. J'tudiais la botanique, la chimie
et l'astrologie. Etant encourag par un savant de Grenade, qui avait
pris plaisir  cultiver mes gots, je devins beaucoup plus instruit
sous ses leons que je ne l'tais encore; et il m'initia dans des
connaissances trs-tendues. Tandis que je demeurais en Arragon avec
mon premier matre, j'eus tout le loisir de m'appliquer  l'tude
approfondie de mes branches favorites de science; car je n'tais
astreint  aucune contrainte avec lui, et il me traitait en gal, mme
en ami, plutt qu'en esclave.

Oh! Zofloya, combien cette narration nous carte de notre sujet.

Laissez-moi continuer, s'il vous plat, madame, observa le maure,
d'un ton qui commandait l'attention.

Jouissant donc d'une pleine libert, je me livrai, comme je viens
de le dire,  mes occupations favorites. J'obtins une connaissance
parfaite des simples et des minraux, et sus comment on en pourrait
tirer parti. Personne, jusqu' ce jour, je le puis dire, n'a port
plus loin les calculs  cet gard, et n'en a tir des effets plus
infaillibles. Pour ce, je m'attachais principalement  la chimie,
toutefois sans abandonner mes tudes astrologiques. Une grande
application, (aide, il est vrai, par des expriences particulires) me
firent trouver l'art de composer des poisons  un degr imminent; et
en composant les plus subtils, je puis diminuer leur force  un point
imperceptible. Je fis d'abord mes essais sur des animaux, et ensuite
sur ceux qui m'avaient offens!

Victoria tressaillit, mais le maure feignit de n'en rien voir, et
combina de parler.

Par ces essais, je connus l'effet plus au moins prompt de mes poisons.
Un jour, un petit lvrier gambadait  mes pieds, je lui jetai une une
trs-petite boulette qu'il prit, et, cinq minutes aprs, il tomba
mort, sans effort ni convulsion. J'ai vu l'homme que je hassais, et
qui oubliait m'avoir offens, sourire en ma prsence, tandis que par
l'effet mnag et invisible du poison que je lui avais fait prendre,
et qui circulait rapidement dans ses veines, il gagnait tout doucement
les portes de la mort! Pour la femme qui osa _prfrer un autre  moi_,
j'tendis d'abord ma vengeance sur son amant, et ensuite sur elle. Par
le pouvoir des drogues que je leur donnai, leur amour s'est chang en
haine, et ils ne sont revenus de leur dlire que pour ressentir le
dernier effet du poison. Jamais dans aucune circonstance mes essais
n'ont manqu. Ce que je voulais arrivait, et en tems ainsi que de la
_mme manire_ que je le dcidais! Plusieurs autres secrets surprenans
de la nature m'ont t rvls; mais s'tendre l-dessus, serait, comme
vous l'observez, signora, s'carter de son sujet; c'est pourquoi je
vous demanderai, pour abrger, si vous avez un choix  faire entre le
poison lent et le prompt?

Victoria fut pour un moment interdite  une question semblable, ce que
le maure n'ayant pas l'air de remarquer, il tira de sa poche une petite
bote d'or qu'il ouvrit. Elle renfermait quantit de petits paquets
diviss. 11 en ta en disant:

 Ce papier contient le poison le plus infaillible que jamais la
main de l'art ait compos. Il donne une mort lente mais sre. On peut
le faire prendre dans le vin, dans la nourriture.... On peut mme
l'introduire dans le fruit par une piqre de la plus petite pingle.
C'est celui que je vous recommande, signora, pour commencer. Prenez-le,
et faites-en usage  la premire occasion qui se prsentera.

Victoria s'empara du petit paquet.... Elle fut quelques minutes sans
parler ... et dit ensuite: Eh bien, ce sera pour Brenza.

Le maure sourit, et fit un geste qui voulait dire: vous tes la
matresse. Puis reprenant un air plus grave, il observa que, quand des
barrires s'opposaient  la poursuite d'un objet favori, il fallait
les rompre, ou bien se rsoudre  le perdre; que pour remdier  un
mal, il tait ncessaire d'en extirper jusqu' la racine; qu'on ne
gagnait rien  monder un arbre qui gnait; qu'ainsi Victoria devait
se dterminer  franchir des liens qui ne convenaient qu'aux mes
vulgaires, et se dgager de ce qu'on appelle communment biensance
chez les femmes, en dclarant franchement sa passion au signor
Henriquez; qu'il ne faisait pas de doute que celui-ci ne s'empresst
d'y rpondre. Le maure demanda ensuite comment, tant la femme
d'un autre, elle s'arrangerait pour jouir du bonheur avec l'tre
qu'elle idoltrait. Manqueriez-vous de rsolution, belle signora,
poursuivit-il, pour une chose trs-facile  excuter lorsqu'il s'agit
de voir combler vos souhaits? Si je ne me trompe, le caractre de la
signora est d'un naturel plus dcid! Une sorte d'ironie accompagnait
ces mots.

Ce n'est pas que je manque de rsolution, Zofloya, dit-elle un peu
pique, je dsire... oh! oui, je souhaite ardemment d'tre dlivre de
Brenza; mais le faire mourir de la sorte...! non, je n'hsite pas;
cependant ... si ... elle s'arrte comme ayant honte de son manque de
hardiesse.

Vous n'hsitez pas, madame! ceci n'est pas bien certain. Au surplus,
qui vous arrterait? Votre poux a-t-il craint de sacrifier votre
jeunesse et votre beaut  sa satisfaction? Pourquoi voudriez-vous tre
plus gnreuse que lui? Vous le hassez, dites-vous, et cependant
vous recevez avec une sorte de plaisir les caresses qu'il vous
prodigue. Vous lui nuiriez moins en le privant de la vie, et vous vous
pargneriez une suite de faussets; mais la conscience de Victoria
serait-elle assujtie  la sotte inspection d'un confesseur? je ne puis
le croire ... d'o natraient donc ses scrupules? La nature, madame,
tend ses droits sur tout ce qui est destin  ses jouissances; et ce
sont nos intentions qu'elle nous ordonne de suivre. Eh! que deviendrait
ce privilge tant vant de l'homme sur le reste de la cration, s'il
cdait constament son bonheur aux chtives reprsentations des pdans
d'cole? Que deviendrait-il s'il coutait leurs dfinitions verbeuses
sur ce qui est bien ou mal? Plus des trois-quarts du genre humain a
dcid la question: _tout est bien_, lorsqu'il s'agit de nous rendre
heureux, et le mal ne consiste que dans ce qui s'y oppose. Il tint
donc dtruire l'un pour jouir de l'autre; autrement la vie n'est qu'un
supplice. Convenez, signora, que quand on a en main le pouvoir de
s'assurer du bonheur, il serait bien maladroit de laisser placer entre
soi et ses esprances un moyen qui en dtruirait la belle perspective?
Quel argument peut-on opposer  la ncessit de se dlivrer d'une
contrainte.... Le comte Brenza, par exemple, n'a-t-il pas vcu assez
long-tems dans les plaisirs? Eh bien, il faut qu'il cde sa place 
un autre; car il ne convient pas, qu'il envahisse ainsi le bonheur
d'autrui. Mais devrait-il vivre encore mille ans, chaque jour ne lui
serait qu'une rptition monotone du pass, et,  la longue, le plaisir
s'mousse et perd tout son prix. Quand on rflchit sur cette tude
 laquelle le philosophe nous livre, pour savoir ce qui vaut mieux,
que le souffle de l'homme parte plutt ou plus tard de son corps,
on est tent de croire que c'est lui rendre service que de le lui
enlever, sans attendre que la maladie, la vieillesse, ou toute autre
circonstance, ne viennent le faire traner en langueur pendant des
sicles. Mais laissons ces choses, et ne nous occupons que de ce qu'un
esprit entreprenant peut faire pour sortir de la route commune.

Zofloya s'arrta. Sa froide dlibration et sa manire libre
d'exprimer sa faon de penser, persuadrent  Victoria qu'elles
n'taient que le rsultat de la conviction qu'il avait acquise sur ces
matires, et elle en conclut, aprs avoir un peu rflchi, qu'il ne
parlait qu'en esprit fort et lev, plutt que comme un homme cruel,
et dvou  la situation du moment. Alors elle ne put s'empcher de
lui dire: Zofloya! vous possdez toute l'loquence et la fermet
possible.

Charmante dame, je ne suis pas naturellement loquent, mais le soin
de votre bonheur est fait pour me rendre tel.

Victoria lui sut gr de cette rponse.

Eh quoi! une aussi belle crature serait condamne  languir
dans les tourmens d'un amour sans espoir? Non; elle ne doit pas
se voir victime de ses penchans, sacrifie  des circonstances
imprieuses,--Ah! Victoria, femme divine, _Zofloya se verrait contraint
 fuir loin de vous, si vous rejetiez ses services._

Dangereuse flatterie, avec combien de douceur tu te glisses dans
l'oreille d'une femme! un plaisir secret dilata le coeur de celle-ci, en
coutant les discours mileux du maure. Elle lui tendit une main dont
il s'empara pour la porter  ses lvres; et la hauteur de Victoria n'en
fut point formalise!

Dites-moi donc, homme tonnant ... comment dois-je en agir avec mon
ennemi, dont la srnit est parfaite?

Essayez ce soir dans le vin ... de ce paquet ... demain vous en
insinuerez dans toute autre chose qu'il vous plaira, car vous serez
long-tems avant que de vous apercevoir des effets de la poudre.

Le Comte a l'habitude de boire de la limonade  certaine heure du
jour; et c'est moi qui l'apprte, parce qu'il prtend la trouver
meilleure de ma main.

Eh bien, continuez de lui en offrir tendrement, dit le maure en
riant, et redoublez d'instance pour la lui faire boire. Cette poudre,
que je viens de vous donner, est  prendre en petites parties; un rien
suffit  la fois. En en donnant deux fois le jour, le petit paquet ne
doit pas aller plus loin que dix. A la fin de ce tems, l'effet qu'il
aura produit sur le Comte, nous apprendra ce que nous aurons  faire.
Maintenant, signora, permettez-moi de vous conduire hors d'ici.

Parlant de la sorte, Zofloya prit gracieusement le bras de la dame, et
la saluant d'un air de libert respectueuse, il la quitta  la porte du
vestibule du palais.




CHAPITRE II.


L'me tout--fait dgage de remors, et le maintien assur, Victoria
se runit  la socit pour souper. Son teint tait plus anim que de
coutume, et tout son tre se tenait en harmonie avec les esprances
horribles qui taient renfermes dans son sein.

Brenza lui tmoigna le plaisir qu'il avait  la voir plus gaie,
et s'approcha pour l'embrasser. Elle rpondit avec un mouvement
d'impatience  ses caresses; et, en le repoussant, elle le toisa de la
tte aux pieds, avec un sourire de dmon. Le malheureux Comte prit ce
mouvement pour un regret de la froideur qu'elle lui avait montre les
jours precdens, et un simple badinage de l'amour. Mais hlas! qu'il
tait loin de penser que sa cruelle pouse ne rpondait  une marque
d'affection, qu'en pensant qu'elle ne subirait pas long-tems la tche
d'y paratre sensible! en le repoussant, elle obissait  l'impulsion
de son coeur haneux, et se disait:--Oh! bientt il ne sera plus.

Pendant le souper, Victoria n'ta pas les yeux de dessus Henriquez,
tandis qu'elle rpondait aux attentions de la belle Lilla avec son
ddain accoutum. Au milieu de tout, elle s'occupait de chaque convive
qui tait  table, et la vivacit de ses manires, ainsi que le
brillant de son esprit, produisaient l'effet ordinaire, qui tait de
lui attirer l'admiration.

--Allons, ma bonne amie, dit Brenza enchant, et en prenant son verre,
nous allons tous boire  ta meilleure sant et  tous les souhaits.
Voyons, mes amis, buvons pour ma charmante femme.

On obit: on but au bonheur de celle qui mditait la ruine des autres,

 C'est  moi, maintenant, reprit-elle avec gat. Puis, prenant deux
verres, elle vola au buffet o taient les vins  la glace. Elle
s'empara d'une bouteille, et remplit les verres, en infusant dans l'un
une petite quantit de la poudre qu'elle tenait cache: personne ne la
vit. La poudre, incorpore avec le vin, disparut, et Victoria, revenant
 sa place avec les deux verres, s'assit et dit: Allons, Messieurs,
emplissez les vtres. Alors elle feignit de porter ses lvres 
celui qu'elle prsenta ensuite  Brenza, en ajoutant: je viens de
goter  celui-ci, cher comte, prenez-le, et buvons rciproquement 
_l'accomplissement le plus prompt de nos dsirs_.

Le toast fatal fut port, et tout le monde rpta les paroles perfides.
Brenza, qui tait de tout son coeur pour le bonheur de sa femme, but
jusqu' la dernire goutte le breuvage de la mort, et en la regardant
tendrement: oui, femme adore, s'cria-t-il, _ tout ce que tu
souhaites!_--L'infortun! quels voeux il formait contre lui! Victoria
l'examinait.... elle crut le voir plir. Il passa la main sur ses yeux,
comme si une douleur subite lui et attaqu le cerveau: elle craignit
d'avoir mis une trop forte dose dans le verre, et que cela ne lui fit
manquer son coup. Cependant ses craintes s'vanouirent, la couleur
revint  Brenza, et il ne parut plus rien sentir. L'enjouement le plus
vif continua jusqu' la fin du souper, et il ne se spara que bien
avant dans la nuit.

A compter de ce jour, Victoria ne manqua pas de donner  son poux une
boisson empoisonne, et celui-ci ne se doutait nullement de la cause
des douleurs passagres qu'il ressentait. Quelquefois, elle insinuait
le poison dans un fruit avec la pointe d'un couteau qu'elle portait
sur elle  ce dessein, et elle lui prsentait ce fruit avec le mme
couteau. Le pauvre Brenza, par ce moyen, s'aidait lui-mme  mourir.

Aprs quatre ou cinq tentatives pareilles, le poison ne fit presque
plus d'effet; l'estomac s'y habituait: les atmes se trouvant mls
avec les alimens, s'introduisaient dans le systme. Au bout de dix
jours, un changement,  peine remarquable pour les autres, mais
trs-visible pour Victoria, s'annona dans le malheureux comte. Le
sang parut circuler avec plus de peine sur ses joues, et ses couleurs
devinrent marbres. Une sorte de tremblement nerveux s'empara de lui,
et une toux sche et frquente fut le symptme le plus fort qui annona
le progrs rapide du mal.

Satisfaite de ces remarques, le soir du dixime jour, (car Victoria
n'avait pu en laisser passer un sans faire usage de la poudre fatale)
elle donna rendez-vous  Zofloya au lieu accoutum. En y arrivant,
elle ne le vit point. Dj l'humeur allait s'emparer d'elle. Zofloya!
Zofloya! cria-t-elle sourdement, o tes-vous?

Ici, rpondit une voix qui semblait celle d'un esprit que les zphirs
auraient pousse, et se retournant, elle vit la taille leve du
maure. Cependant elle ne l'avait pas entendu marcher; aussi, honteuse
de l'impatience qu'elle venait de tmoigner, il lui fut impossible de
soutenir les regards perans qu'il lui lanait. Eh bien, belle dame,
me voici; permettez-moi de vous demander si l'espoir commence  vous
sourire.

Oh oui, j'ai de l'espoir, et beaucoup, Zofloya. Je me souviendrai
ternellement du jour o, prvenu par l'intrt aimable que vous me
tmoigntes, je me suis dcide  mettre ma confiance en vous.

Et moi aussi, Madame, je marquerai ce jour avec orgueil, car il a
fait connatre  Zofloya, esclave indigne, la femme la plus belle et la
plus entreprenante de son sexe.

Eh! bien, aimable maure, cela te donne  jamais mon amiti et ma
reconnaissance. Si j'tais libre, que sais-je ... que sais-je, jusqu'o
irait mou amiti?... mais j'en aime un autre irrvocablement, tule
sais....

Belle Victoria, ne soyez pas offense si je vous observe qu'il ne
faut pas employer notre tems en discours flatteurs, car le signor
Henriquez  qui je ne reste soumis qu' cause de vous, m'a fait
demander il n'y a qu'un instant. Oui, je le rpte, sans vous, Zofloya
qui a support en dissimulant jusqu' ce jour la honte d'une condition
indigue de sa naissance, se dlivrerait d'un joug odieux.

Mais cette humeur subite, Zofloya, vous ne l'aviez pas avant ceci.
Homme gnreux, vous serviez le signor Henriquez avant que de me
connatre, ai-je ou dire?

Cela peut-tre; cependant, si _vous tiez toute autre_ que _vous
n'tes_, femme enchanteresse, je ne demeurerais pas ici un instant de
plus.

Je vous remercie bien de votre zle, et des sacrifices que vous
faites pour moi, dont je crains beaucoup de ne pouvoir vous rcompenser
assez dignement.

En tems et lieu, signora, je vous en fournirai les moyens.
Maintenant j'ai  vous remettre la seconde poudre, que sans doute
vous veniez me demander.... Le maure riant  demi, sortit la petite
bote d'or de sa poche, et en tirant un nouveau paquet, il le donna
 Victoria, en disant: cette poudre est d'un degr plus forte que
la dernire. Vous l'administrerez de la mme manire que l'autre, et
vous en verrez les effets progressifs; elle vous durera galement dix
jours, et pendant ce tems, vous pourrez trouver que le flambeau de la
vie s'teindra petit--petit chez le Comte. Son mal-aise continuant en
langueur, personne ne souponnera le danger de son tat: quant  vous,
il faudra dire, que sans doute, une fracheur qu'il aura attrape, est
cause de son rhume; et vous le presserez avec tendresse d'y prendre
garde comme  une chose toujours dangereuse quand on la nglige. Il
faudra cependant lui fermer les yeux sur sa situation, et lui donner
des esprances en lui tant la vie: vous lui direz que sa constitution
est assez forte pour rsister au mal. Vous loignerez aussi les
mdecins de peur qu'ils ne contrecarrent ou retardent votre ouvrage.
Vous le verrez prir de la sorte, comme la rose qui porte un ver dans
son coeur, ou comme l'arbre frapp de la foudre, qui ne peut jamais
recouvrer sa verdure.

Le maure se tut. Victoria paraissait vivement agite, et restait dans
le silence, occupe d'une pense soudaine qui lui venait  l'esprit.

Enfin, le regardant avec trouble, elle dit: Zofloya, Venise n'est
pas un endroit convenable pour achever notre ouvrage. Ce serait la
plus grande imprudence de le tenter: une pareille entreprise, si elle
est couronne du succs, pourrait nous perdre. Ignorez-vous Zofloya,
qu'il n'y a rien de cach pour le conseil des Dix?

Mais vous ne commettez pas de crime contre l'tat, signora; ni vous
n'tes hrtique?

C'est vrai; mais les accusations de ces crimes ne servent souvent
que de prtextes pour punir d'autres offenses. La haine, le soupon on
la mchancet sont synonimes dans la _bouche du Lion;_ les familiers
de la Sainte-Inquisition sont des doguins qui mettent sans cesse leur
nez partout; et quoiqu'on soit appel au tribunal terrible sous de
fausses apparences, et accuse d'une chose  laquelle vous n'avez point
eu de part, la torture vient bientt vous forcer  dcouvrir ce dont
vous tes rellement coupable. Non, Zofloya, l'excution ne peut me
satisfaire, si une condamnation terrible est la suite d'un triomphe
momentan.

Eh bien, Madame, quoique je pense que vos craintes aggravent le
danger, il faut user d'un moyen qui puisse vous rendre tranquille.
Persuadez au Comte de quitter Venise.

Mais o aller, toute l'Italie est galement dangereuse.

Zofloya fit un geste d'impatience, et Victoria s'en appercevant, dit;
j'ai entendu Brenza parler de Torre-Atto; c'est un chteau qui lui
appartient; il est situ au milieu des Appenins.

Cette retraite pourrait vous convenir; le soupon n'irait pas vous
chercher l.

Mais comme j'ai dj refus d'aller voir ce chteau, si Brenza
allait faire de mme?

Alors, vous trouverez mille raisons  lui opposer: un nouveau dsir
de solitude, l'envie de voir enfin un lieu dont vous n'avez nulle ide,
ou le besoin pour lui de changer d'air, afin de rtablir sa sante.

Je voudrais bien que cela pt russir. O Zofloya! ayez piti d'une
malheureuse que la passion gare, et qui, d'elle-mme, est incapable
d'efforts pour acqurir le bonheur. Conduite par vos avis, je suis bien
sure du succs.

Le maure sourit. Votre destine, votre fortune, belle Victoria,
dpendent de vous seule; je ne suis que l'humble artisan, l'esclave
de vos volonts; vous me donnerez des moyens, en cooprant avec moi,
dans l'accomplissement de vos souhaits; mais si vous me fuyez, si vous
ddaignez mes conseils et mprisez mon amiti, je suis _sans pouvoir,_
et _je me retire honteusement dans mon incapacit_. Adieu, signora,
j'en ai dit assez, et pour le prsent, vous n'avez nul besoin de moi.
Zofloya, se retournant brusquement, s'loigna de Victoria, qui se
rendit chez elle aussitt.

A souper, comme le vin et la conversation avaient anim le comte
Brenza, sa femme saisit cet instant de gat pour parler de
Torre-Atto, et de l'envie de voir ses magnifiques solitudes. Elle
dit, en regardant tendrement son poux, que ce changement d'air, et
l'lvation du lieu, ne pourraient que produire un grand bien sur sa
sant.

Quel que fut le sentiment du comte,  cet gard, il lui suffisait
que sa chre Victoria tmoignt un dsir, pour qu'il s'empresst d'y
rpondre: elle lui dit qu'elle abandonnerait volontiers les plaisirs
de la ville, pour lui prouver son attachement, et le got rel qu'elle
avait pour la retraite. Charm de voir autant de sagesse et de bont
dans sa femme, Brenza se persuada que le soir de ses jours, pass
avec une aussi aimable compagne, ressemblerait aux rayons brillans
de l'ouest, qui s'teignent tout doucement dans l'ombre de la nuit:
cependant, craignant que cette fantaisie ne durt pas, il lui vanta la
beaut et la situation de son chteau; puis voulant lui prouver combien
il dsirait qu'elle s'y plt, il invita Henriquez, sa belle amie, et la
vieille parente  tre du voyage.

Henriquez, qui aimait escessivement son frre, accepta sur le champ son
invitation: il dit en riant, qu'il se chargeait de dterminer les dames
prsentes, (Lilla et la cousine)  les accompagner; puis les regardant,
il parut demander leur acquiescement.

Victoria voyant que son malheureux poux donnait si volontiers dans son
plan, se dfendit d'en parler davantage; mais par une autre fausset,
elle fit des caresses  la vieille parente, pour l'empcher de refuser,
et lui dit que ce peut voyage lui ferait tous les biens du monde, et
ne manquerait pas de la rajeunir.

La pauvre signora ne pensait pas ainsi; mais flatte que la matresse
de la maison s'adresst  elle, en lui montrant une dfrence peu
ordinaire, il lui sembla impossible de rsister: outre ce, comme
l'amour-propre est de tous les ges, elle se dit qu'il ne fallait pas
ngliger un moyen qui lui rendrait peut-tre encore quelqu'air de
jeunesse.

Tous ces prliminaires ainsi arrangs, on convint, avant de se lever de
table, que le lendemain on s'occuperait des prparatifs du dpart, et
que le matin du jour suivant, on quitterait Venise la superbe, pour le
chteau solitaire des Appenins.




CHAPITRE III.


Ce fut au commencement d'une belle matine de printems, que la socit
descendant la place Saint-Marc, s'embarqua sur la Brenta, pour les
Appenins. Victoria, assise auprs de son poux, lui tmoignait les
attentions les plus tendres comme les plus trompeuses; la jolie et
charmante Lilla, avec ses beaux cheveux qui ombrageaient son col
d'albtre, tait  ct d'Henriquez, respirant le souffle de l'amour,
et sentant sans le regarder, tout le feu de ses regards: la pudeur de
la jeune personne n'empchait pas que tout son tre ne fut pntr de
ce que le sentiment a de plus voluptueux: la vieille signora, fire de
se trouver en partie avec la jeunesse, quoiqu'elle ft de peu d'intrt
pour tous, except pour sa pupille, parut contente de voir la gat
rgner parmi eux. Zofloya, ressemblant  un demi dieu, avec la plume et
le turban en tte, ses bracelets de perles, et la blancheur clatante
de ses vtemens, tait assis  la poupe du navire avec sa harpe, et
ravissait la compagnie par l'harmonie exquise de ses accords; les
vagues mme, comme respectant sa musique, adoucissaient leur marche
onduleuse, afin que l'oreille ne perdt aucuns de ses sons.

Jamais voyage fatal ne fut entrepris sous des auspices plus agrables,
et jamais fianc ne mena sa fiance  l'autel avec une tendresse plus
glorieuse, que le pauvre Brenza ne conduisit dans sa solitude, parmi
les montagnes, la perfide Victoria. Avec elle, il ne connaissait
point de solitude; elle tait pour lui l'univers: le coeur plein du
contentement le plus doux, il bnissait la maladie qui lui avait rendu,
ainsi qu'il le pensait, tout l'amour de sa femme.

Bref, le voyage termin, et une fois arrive  Torre-Atto, Victoria vit
avec plaisir que ce lieu tait entour de tous cts par une solitude
entire; ni ville, ni village n'avoisinaient le chteau de Brenza,
qui tait situ dans une valle profonde, au bord d'une fort: d'un
ct, des rochers d'une hauteur norme, s'levaient au-dessus de ses
plus grandes piramides, et s'enveloppaient de leur majest terrible;
mais sublime; tandis qu'aucun bruit ne drangeait le silence de ce
lieu, que la chte d'une cataracte imptueuse, qui tombait de sa
superbe lvation dans un abme, ou bien encore, le son solemnel de
la cloche d'un couvent peu loign, quand le vent tait de ce ct.
Quelquefois aussi, le carillon musical d'un orgue se laissait entendre,
et ressemblait plus  une musique arienne, qu' celle sortant de la
demeure des vivans.

Ici donc, se dit Victoria, le lendemain de son arrive, et en
mesurant de l'oeil l'tendue incommensurable de la solitude qui
l'entourait, ici, je puis excuter sans danger les desseins qui doivent
me conduire au comble de mes voeux! nul regard ne peut m'y atteindre, et
j'y agirai en libert! salut  vous, bienveillantes solitudes: salut
 vos ombres impntrables, puisqu'elles entretiennent mon espoir ...
celui de mon amour ... et prisse tout ce qui pourrait s'y opposer
encore!

Les yeux de Victoria se portrent du ct des montagnes, tandis qu'elle
prononait ses maldictions; et ses penses en pntraient l'obscurit
la plus ignore, quand elle fut interrompue par Brenza qui, lui
saisissant le bras avec gat, lui demanda le sujet de sa rverie.

Une faible rougeur couvrit le front de cette femme au coeur de bronze.
Elle rpondit: je contemplais la beaut svre de ces lieux, cher
comte!

 Eh! savez-vous, ma bien-aime, que je me sens dj mieux depuis que
je suis ici. Cette belle retraite, et l'air pur qu'on y respire me
font rellement du bien.

Victoria sentait que ce n'tait l qu'une ide, car la veille au soir,
n'tant pas arrte par la fatigue qu'il avait prouve, elle lui avait
donn une dose de poison  prendre, et mme un peu plus forte qu'
l'ordinaire. Cependant elle eut quelqu'inquitude sur ce mieux qu'il
disait sentir, et elle se promit bien d'augmenter encore la dose dans
la prochaine boisson. Pour l'instant, elle le suivit dans la salle o
le djener tait servi, et o on les attendait.

Persvrant toujours dans sa barbarie rflchie, Victoria, avant la
fin des dix jours, avait administr au comte jusqu' la plus petite
particule de poison. C'est pourquoi, vers le soir, elle chercha le
maure, avec qui elle n'avait encore pu avoir de conversation depuis
son arrive  Torre-Atto.

Elle alla droit  la fort, et prit, pour y entrer, les chemins les
moins frquents, pensant que Zofloya ne s'y promenait que dans les
endroits les plus sombres, et esprant l'y trouver. Effectivement, elle
n'alla pas loin avant qu'il se prsentat  ses regards, en sortant d'un
massif d'arbres. Elle l'appela trs-haut, quand, la saluant lgrement,
il s'arrta, et attendit qu'elle vint  lui.

Zofloya, dit-elle, en lui prenant le bras et marchant rapidement, ne
pouvez-vous me dlivrer tout--coup des tortures que j'endure? m'ayant
conduite aussi loin, je ne puis supporter la lenteur des vnemens;
c'est pourquoi, si vous dsirez rellement me servir, il faut vous y
prendre d'une manire plus prompte.

Madame, votre impatience a dj contrari mes projets, et presque
dtruit votre ouvrage, rpondit le maure. La maladie actuelle du comte
est de nature  le conduire  sa dissolution en trs-peu de tems.
Il n'y a rien en ce moment qui puisse le sauver d'une mort, subite.
Ainsi, dans ce cas, le soupon peut se former aisment et avec justice.
Pardonnez-moi ces observations, mais voil ce qui cause un changement
si grand dans votre poux. Huit jours suffiraient maintenant pour
l'achever, mais ne le tuez pas auparavant. Je vous avertis, signora,
que si vous vous cartez en la moindre chose de mes avis, vous
affaiblissez le pouvoir qui me fait agir, et dtruisez l'effet qu'une
soumission parfaite aux rgles qui _vous sont prescrites_, peut seule
produire. Alors, donnant un petit paquet  Victoria, il la salua d'un
air respectueux, puis s'enfonant dans la fort, il disparut.

--Quel tre singulier! pensa Victoria en retournant au chteau. Comment
se fait-il qu'entre mille questions que je voudrais lui faire, je ne
trouve qu' peine le tems d'en placer une, et qu'avec tant de choses
que j'ai  lui demander sur lui-mme, ma langue soit glace en sa
prsence, comme s'il s'agissait de parler  un immortel. S'interrogeant
de la sorte, elle doubla le pas, parce que la nuit approchait. En
avanant vers le chteau, elle vit venir le jeune Henriquez, objet
passif de la flamme qui la consumait. A cette vue, son coeur battit
vivement, et elle resta comme immobile  sa place.

Signora, je venais vous chercher, dit-il, lorsqu'il fut prs. Mon
frre, impatient de votre absence, craint qu'il ne vous soit arriv
quelqu'accident. C'est  sa prire que je viens au-devant de vous.

C'est une peine que, sans doute, vous auriez bien voulu vous
pargner, dit Victoria avec dpit.

Point du tout, Madame, rpondit froidement Henriquez. Allger, autant
qu'il est possible, la sensibilit d'un frre que j'aime, est une
chose que je ne lui refuserai jamais; et ses moindres plaisirs auront
toujours droit de m'intresser.

S'occuper de moi, Monsieur, est regard par vous comme un de ses
moindres plaisirs,  ce que je vois.

Je ne dis pas cela, Madame.

Comme il parlait, le pied de Victoria donna contre un caillou, ce qui
pensa la faire tomber. Il voulut la soutenir, mais elle le repoussa,
et ses yeux s'emplirent de larmes.  Ne faites pas attention, seigneur
Henriquez; car, je crois que si je tombais, cela vous serait  peu prs
gal.

Bon dieu, Madame, qui peut vous avoir donn une pareille ide, et
comment me croyez-vous aussi peu sensible?

Parce que ... vous me hassez, je le sais, dit-elle fortement agite.

Henriquez la regarda avec surprise, et ne sachant que rpondre, il
se pencha d'un air embarrass. Victoria gardait le silence ... elle
dit un peu aprs:  si le comte vous eut envoy chercher Lilla, votre
obissance n'aurait pas t si mritoire.

 Ah! reprit le jeune homme d'un ton anim, aurait-on jamais besoin
de me faire penser  Lilla, depuis que mes yeux ont eu le bonheur de,
se reposer sur sa cleste figure?Victoria tait furieuse. Elle fit
un mouvement qui annonait de l'humeur, mais en ne regardant point
Henriquez, qui, sans l'obscurit, n'eut pas manqu de s'en apercevoir.
L'expression de ses traits tait si terrible en ce moment, qu'on et
pu s'en douter par inspiration. Se radoucissant par degrs, elle fit
l'observation au jeune homme qu'il paraissait aimer beaucoup sa chre
Lilla.

Si je l'aime! ah! je fais plus, je l'idoltre. Elle est la lumire
de mes yeux, l'astre de mon me, la source de mon existence. Sans
elle, la vie ne me paratrait qu'un dsert affreux; et si le destin
me l'enlevait, l'instant de sa mort marquerait la mienne; mon me
s'cbapperait de son enveloppe pour rejoindre celle de ma Lilla, et mon
corps reposerait prs d'elle dans le tombeau.

O rage, pronona entre ses dents Victoria, et en serrant de colre le
bras d'Henriquez.

Vous trouveriez-vous mal, signora? dit-il en s'arrtant.

Non, non, mais je ... je ... souffre beaucoup du pied.Dans ce
moment, la cruelle pensait qu'il serait peut-tre mieux de destiner 
Lilla la poudre qu'elle tenait cache dans son sein, que de la faire
prendre  Brenza.

Pendant que cette ide occupait son me infernale, elle vit l'innocente
crature, qui sautillait en s'avanant au-devant d'eux. Semblable 
un tre arien vu  travers les ombres du soir, ses pieds touchaient
 peine la terre. La colre de Victoria se changea promptement en un
sentiment de mpris. Elle se rendait la justice de croire que son
moindre pouvoir suffirait pour anantir un enfant aussi faible, et
prit le parti de la ddaigner. Sa fiert rpugnait  s'occuper plus
long-tems d'une crature tout--fait insignifiante  ses yeux.

Henriquez vola au-devant de sa petite amie. Victoria marcha lentement,
et tous trois entrrent au chteau, la tendre Lilla prenant la main
de cette femme altire, et passant son bras autour d'elle. Ils se
rendirent dans le salon o Brenza les attendait, et le trouvrent
couch sur un sopha de couleur cramoisie, ce qui ajoutait une teinte
plus livide  la pleur de son visage. En voyant Victoria, il dit:
Mon dieu, ma bonne amie, o avez-vous donc t? j'attendais avec
impatience ma charmante Hb, pour qu'elle me verst un verre de
limonade.

Cher comte, il m'a pris fantaisie d'aller faire un tour dans la
fort, et la rverie m'a porte plus loin que je n'avais intention
d'aller. Mais je vais vous verser votre limonade, mon ami.Disant
ainsi, elle sortit, et la rapporta bientt, aprs y avoir ml la
dose suffisante de poison. Cette force additionnelle ne manqua pas
de produire son effet sur l'estomac dbile du comte, qui venait de
boire tout d'un trait, et avec une grande avidit. Il se sentit prt
 s'vanouir, et fit signe  Victoria de s'asseoir auprs de lui. Sa
tte tomba sur le sein de la perfide, comme s'il et t surpris par
un profond sommeil. Bientt cependant, des accs d'une toux violente
accompagne de mouvemens nerveux, le forcrent  changer d'attitude. Sa
respiration, qui s'exalait sur la figure de Victoria, ne touchait point
ce coeur sans remords. Un frisson se fit sentir dans tous les membres
du comte, et la plus grande pleur y succda. Ses lvres tremblaient,
ses yeux taient agits de tiraillemens, et quelque chose de trouble
s'apercevait sur sa prunelle. Le monstre femelle eut peur ... elle
craignait d'avoir donn la dose trop forte. Brenza tait retomb dans
l'assoupissement; elle prit sa main brlante, et mue par ses craintes,
elle la pressa dans tous les sens, ce qui rappela ses esprits. Il
tressaillit, et ouvrit des yeux fixes d'o la vapeur se dissipa.
Alors, apercevant la perfide, il allait se plaindre, mais la crainte
de l'inquiter l'arrta. Il essaya mme de sourire pour cacher les
douleurs qu'il ressentait.

Cher Brenza, vous paraissez souffrir beaucoup, dit-elle en
contrefesant la femme sensible.

Je ne suis que languissant, ma charmante amie; ce ne sera rien
j'espre. Faites-moi donner un peu de vin; je crois que cela me fera,
du bien. Il chercha  se lever; en parlant de la sorte, mais sa
faiblesse devenait plus sensible, particulirement  Victoria. Elle fit
servir le souper dans la pice o tait le comte, et ce soir-l elle
permit, non par compassion, mais par une politique horrible, qu'il bt
son vin sans mlange de poison, en regrettant toutefois que la prudence
ncessitt ce rpit.




CHAPITRE IV.


La semaine suivante ne fut pas acheve, sans qu'un changement
suffisamment visible dans l'infortun Brenza ne vnt satisfaire
la cruelle ennemie altre de son sang. Envain portait-il sur elle
des yeux mourans et toujours tendres; envain, accabl par une soif
affreuse, lui demandait-il  boire, car il n'en voulait recevoir que
de sa main; son coeur froce n'en tait pas dsarm; ni la piti, ni
les remords ne le touchaient. Si elle affaiblissait la dose de poison,
ce n'tait que dans la crainte d'aller trop vte et de s'exposer ainsi
au soupon: alors la malheureuse lui donnait une boisson, qui, loin
d'appaiser la soif dvorante qui le consumait, ne fesait que jeter de
l'huile sur le feu.

Jusques-l, Brenza n'avait pas eu ide de son danger, et ce qu'il
prouvait lui semblait une suite du drangement violent de son estomac.
Du reste, il ne pouvait prcisment assigner de cause  un mal qui lui
reprenait souvent. Lorsque son poulx battait avec plus de vivacit
que de coutume, il regardait cela comme une fivre de nerfs tout
simplement; et ses tiraillemens de poitrine, ses maux de tte, comme
un grand feu qui avait besoin de calmans. Sa toux, il l'attribuait 
une transpiration arrte, etc. Enfin, le malheureux comte s'abusait
entirement sur son tat; et loin de vouloir essayer aucun remde
qui pt le soulager, il ne suivait que le rgime qui pouvait aider 
lui nuire et  rendre plus actifs les effets du poison. Par exemple,
croyant se redonner des forces, il buvait du vin plus souvent que de
coutume; mais il en rsultait un puisement encore plus fort. Victoria
fesait toutes ces observations et en concluait que le vin, en ranimant
pour l'instant, tendait  desscher et corroder la chaleur du coeur; en
consquence elle le pressait souvent d'en boire. C'est ainsi qu'elle
accomplissait ses vues en htant le moment de sa mort.

La toux devenait plus srieuse, l'exercice le fatiguait, et toute
socit, except celle de Victoria, lui tait  charge. Elle avait, de
la sorte, un pouvoir entier sur lui: cependant elle n'osait outrepasser
les instructions de Zofloya. La personne du comte ne prsentait,
toutefois, aucune altration considrable, et qui pt le faire croire
en danger rl. Il tait trs-ple, mais ses joues se coloraient de
tems  autre, d'un rouge passager. Son embonpoint avait peu diminu, et
il mangeait mme avec une avidit plus grande que de coutume.

D'aprs ce, comment s'inquiter? au contraire, Brenza adoptait
l'esprance, l'esprance feinte que sa femme lui donnait, que le tems
et sa constitution, naturellement robuste, triompheraient d'une maladie
qu'il s'obtinait  regarder (ainsi qu'elle le lui persuadait) comme
la suite d'un rhume nglig. Il n'tait point tent de se promener
dans les dserts des Appenins avec les habitans de son chteau
mlancolique, ni mme de visiter l'enceinte de ses possessions.
Victoria, afin de le tenir mieux sous sa garde, et d'viter le risque
d'attirer l'attention, lui disait que le repos tait ce qui convenait
davantage au rtablissement de sa sant.

Tout ce que cette crature atroce prononait, soit qu'elle eut tort ou
raison, se changeait en lois pour l'poux aveugle; il oubliait, dans
la tendresse perfide qu'elle lui montrait, tout ce qui n'tait pas
elle, au moment mme o sa main assassine lui prsentait de nouveau
le breuvage mortel. En ce moment, elle lui paraissait plus chre que
jamais; et avant qu'il portt le vase  ses lvres dessches, il
baisait cette main que le ciel aurait d paralyser  l'instant.

Le poison tait  sa fin et la semaine coule. Victoria voyant que
le malheureux Brenza, non-seulement vivait encore, mais que les deux
derniers jours ne l'avaient pas rendu plus mal que les prcdens,
sentit sa patience  bout: elle maudit le reste d'existence qui tenait
encore son poux sur la terre, et rvolte par la lenteur que la mort
mettait  s'annoncer, elle alla trouver Zofloya, dans cette mme partie
de la fort o ils avaient dj eu un entretien. Cette fois, le maure
semblait l'attendre et il se rendit vers elle aussitt qu'il le vit.

--Vous tes impatiente, signora, lui dit-il, de voir que la
constitution du comte tienne contre tout, n'est-ce pas? mais soyez
tranquille, vous tes a la fin de votre ouvrage. Il va bientt mourir.

--Cependant, il ne parat pas plus mal qu'il y a dix jours, et cela est
dsolant.

--Il a tout  prsumer, signora, que les principes de la vie sont
sapps sans remde en lui; et quoique vous fissiez maintenant pour les
rappeler, quoique tous les secours de la mdecine fussent mis en oeuvre,
rien ne produirait d'effet, car il court  grands pas vers son dernier
instant.

--Mais quand cela arrivera-t-il? Cet tat peut durer des sicles, et il
faudra donc, en attendant, que j'endure les feux qui me dvorent, que
ma jeunesse se fltrisse, et que mon nergie se perde dans l'inaction
de mes passions? oh, Zofloya! si vous voulez me servir, que ce soit
tout de bon. Jusqu'ici, vous n'avez fait que des bagatelles.

Le Maure se jette en arrire et regarde Victoria avec courroux:
jamais elle ne lui avait vu un coup-d'oeil si terrible. A l'instant sa
colre cessa; elle baissa les yeux et craignit de l'avoir fch. Oui,
Victoria, que jamais mortel n'avait fait trembler, qui n'avait pas
craint de rappeler la douleur dans le coeur d'un pre, d'avilir une
mre, et de conduire un poux au tombeau, frmissait  l'ide de s'tre
attir le courroux du maure Zofloya! Cependant elle ne s'avoua point
cette sensation; mais s'approchant de lui, elle dit: pardonnez-moi,
Zofloya, pardonnez ma vivacit, et ne l'attribuez qu'au dlai
qu'prouvent mes esprances, et qui me troublent la tte.

--C'est bien, Madame, rpondit le maure, en la saluant avec une
politesse mle de hauteur.

--Vous me pardonnez, mon ami; ainsi veuillez me continuer vos conseils.

--Je vous _guide_, madame, et ne vous _conseille_ pas. Cependant, je
dois observer que la confiance _unique_ que vous m'avez fait l'honneur
de placer en moi, n'a pas encore t trompe. Il sera tems de me faire
des reproches, quand vous dcouvrirez que j'en ai abus. Epargnez-moi,
je vous en supplie, jusques-l. Cessez aussi vos doutes, en attendant;
et si vous voulez que je vous aide, il faut souffrir, sans commentaire,
que je suive le chemin le plus sr de vous conduire  vos fins.
Je vous avais dit que la dernire drogue acheverait la destruction
du comte, mais n'ai-je pas ajout, en mme-tems, qu'elle agirait
lentement? vouliez-vous donc brusquer les choses, afin de vous frustrer
pour jamais de l'objet de vos esprances, et nous perdre tous deux
ensuite?

--Eh bien, Zofloya, je suivrai vos intentions en tout point. Ne froncez
donc plus le sourcil, et regardez-moi comme de coutume.

--Belle Victoria! on ne peut vous en vouloir, dit le maure en pliant
le genou. C'est  moi  vous demander pardon et  vous promettre le
service le plus dvou.

--Levez-vous, maure charmant, et touchez ma main.... Jamais! oh!
jamais, je le rpte, il ne sera en mon pouvoir de vous rcompenser
comme vous le mritez.

--C'est _me rcompenser_, madame, que de continuer  _accepter mes
services_. Daignez maintenant m'couter: vous voulez que le comte
Brenza meure tout d'un coup. Je crois plus prudent de le laisser aller
jusqu' ce que le poison ait entirement produit ses effets. Mais comme
je n'ai d'autre dsir que de vous contenter, tout en nous gardant du
danger de manquer notre affaire ... voici une drogue dont j'assure la
vertu la plus prompte. De peur, cependant, qu'il ne survienne quelque
chose qui arrte ses progrs et qu'il ne faille une petite addition ou
une plus grande force de la dose, je vous recommanderais de l'essayer
sur un sujet sans consquence.... il s'arrte.

--Je ne sais personne sur qui je puisse faire l'essai, dit Victoria.

--Cette vieille parente que l'orpheline Lilla a avec elle...? c'est
autant que je puis croire, un tre inutile  la jeune personne, et sans
doute fort ennuyeux pour tous?

--Il est vrai, rpondit Victoria, qu'elle est bonne pour une exprience
semblable.

Le maure sourit avec malice.

--Je voudrais donc, signora, que vous amenassiez la dame officieuse
dans la fort. J'y paratrais bientt, comme si vous m'aviez demand,
avec deux verres de vin ou de limonade. Vous prendriez celui que je
tiendrais de votre ct et prsenteriez l'autre  la vieille femme;
elle est faible et touche aux portes du tombeau. Si la dose ne
produisait pas promptement son effet, immdiatement aprs l'avoir
prise, nous y ajouterions un grain de plus pour le comte.

--Mais si l'effet n'est pas aussi prompt que vous le dites, Zofloya,
nous nous trahirons.

--Laissez-moi faire, signora. Sitt l'opration, qui sera prompte, je
vous assure, je m'loignerai, et vous courrez au chteau pour appeler
du secours, en disant, comme cela paratra probable, que la signora est
tombe; dans une attaque d'apoplexie.

--Mais ne verra-t-on pas quelques marques de poison aprs sa mort?

--Elles seront attribues au genre de mort subite qui l'aura atteint.
Il n'y aura rien qui puisse exciter le soupon; soyez en bien assure,
belle Victoria. J'ai _intrt, le plus grand intrt_  ne point vous
exposer.

--Eh bien, donnez-moi donc cette poudre. Je compte absolument sur vous.

Le maure lui donna le petit paquet contenant le poison, et le lendemain
fut pris pour en faire l'essai cruel. Ces deux-tres se sparrent
ensuite et gagnrent le chteau chacun de leur ct.

Le lendemain, Victoria saisissant l'occasion, entra dans le petit
appartement o la pauvre dame tait assise auprs d'une croise 
respirer le frais des montagnes. Solitaire et dlaisse par tous, mme
par Lilla, que son ami avait emmene d'un autre ct, elle parut bien
contente de voir la dame du chteau, qui, plus rarement que personne,
daignait lui rendre visite.

--Quoi! totalement seule, signora, dit-elle en entrant. Allons, venez
faire un tour de promenade avec moi; le grand air vous conviendra mieux
que ce coin si sombre o vous vous tenez.

La pauvre dame, surprise et flatte en mme tems d'une pareille marque
de condescendance, se leva aussi vte que ses facults purent le lui
permettre.

--Appuyez-vous sur moi, bonne signora, et je vais vous conduire.

L'offre fut accepte avec respect et reconnaissance. Soutenue de la
sorte, elle arriva jusqu' la fort. Victoria maudissait de tout son
coeur la lenteur que la vieille mettait  marcher, encore fallait-il
s'arrter de tems en tems pour reprendre haleine. Mais le mauvais
gnie de la premire favorisait ses intentions horribles: elles ne
rencontrrent personne; et le grand air ayant rendu quelque vivacit 
l'impotante Signora, elle dit pouvoir aller plus loin. Alors Victoria
la conduisit dans un endroit fort obscur de la fort. Un rocher
s'avanant en forme de vote s'offrit pour leur servir de pavillon.
Victoria parut n'avoir amen la Signora en ce lieu que pour l'y tenir
mieux  l'abri du vent et du soleil, et parce que dans ses promenades
elle avait remarqu ces siges naturels et fort commodes. Elle l'invita
donc tratreusement  s'asseoir un instant sous le rocher.

Malgr tout, la Signora paraissait fort fatigue; mais la complaisance
comme la reconnaissance l'empchaient de se plaindre. Victoria lui
dit:  vous tes lasse, Signora, je crains que l'exercice n'ait t
trop fort pour vous. Souffrez que je retourne au chteau pour vous
chercher quelques raffrachissemens, quoique le maure, me sachant  la
promenade, ne manquera srement pas de m'apporter du sorbet ou de la
limonade.

Sainte Vierge-Marie, reprit la bonne dame, que le ciel me prserve de
vous donner cette peine: je n'ai besoin que d'un peu de repos ... je ne
suis plus jeune, Signora.

En ce moment, Victoria aperut  travers les arbres le turban garni
d'meraudes de Zofloya, qui brillait aux rayons du soleil. Son coeur
battit violemment. Ds que le maure fut prs, elle se leva pour prendre
les verres qu'il tenait sur un plateau d'argent. Exacte  garder celui
qui tait de son ct, elle prsenta l'autre  la paisible Signora, qui
le reut d'une main tremblante, et en faisant mille remercimens de tant
de bont.

Cependant,  peine eut-elle pris la drogue fatale, qu'elle d'en
ressentit. Elle voulut parler: son oeil tait gar; tout son corps
s'agitait de convulsions. Elle articula difficilement ce peu de mots: 
Horreur!... je ... je suis empoisonne....

Elle ne meurt pas, dit tous bas Victoria.

Zofloya ne rpliqua point; mais, se jetant sur l'infortune, il lui
serra le gosier de ses deux mains, et quelques cris de dsespoir 
moiti forms se perdirent dans le rle de la mort. Alors, se levant
d'un air tranquille, il posa le doigt sur ses lvres, et montrant le
ct du chteau, il disparut prcipitamment.

Victoria comprit le signe; et, sans tre effraye ni fche du crime
qui venait d'tre commis, elle se sauva galement au chteau, et appela
du secours. Les gens accoururent de tous cts, et quand elle les
eut informs de la terrible catastrophe arrive  la Signora, ils se
htrent d'aller  l'endroit o elle avait eu lieu. Brenza mme, tout
puis qu'il tait, voulut se rendre spectateur d'un vnement qui
n'tait que le prcurseur de sa mort. La pauvre petite Lilla, presque
folle de douleur, se tordait les mains en voyant sa parente sans vie;
car c'tait bien alors qu'elle devenait orpheline et prive tout--fait
de famille dans le monde!

Injuste Lilla, lui dit Henriquez en s'efforant de l'arracher  un
spectacle si triste, n'avez-vous pas un amant, un ami qui n'existe que
pour vous?

Lilla ne rpondit point. Les larmes arrosaient ses jolies joues, et
son coeur tait gros de soupirs. Henriquez parvint  l'entraner, et
Victoria, les voyant s'loigner ensemble, sentit la colre dvorer son
sein.

Tout le monde crut que la vieille dame tait morte d'un coup de sang.
Quelques-uns dirent que l'air avait trop pris sur ses organes dbiles.

D'autres que les convulsions l'avaient touffe, tandis que les gens
pieux attriburent sa mort  la providence, qui avait permis sa fin
pour l'enlever  des infirmits qui ne pouvaient gures la laisser
aller plus loin. Personne en un mot ne souponna la vritable cause de
cette mort tragique, qui n'avait eu de tmoins que ses acteurs, qui
l'avaient excute sous les ombrages o elle avait t trame.




CHAPITRE V.


Quelques jours se passrent aprs la mort funeste de la pauvre Signora,
pendant Lesquels Victoria, faisant usage,  son grand dplaisir, du
poison lent, (le maure lui avait refus obstinment la dernire dose)
sentit son impatience aussi bien que son amour augmenter. Alors elle
chercha  s'entretenir encore avec le noir, complice de ses crimes.
Ce fut un soir o rien n'tait convenu entr'eux, qu'elle courut aprs
Zofloya. La fureur du mal tait si forte en elle, que rien ne pouvait
l'arrter. Le malheureux Brenza vivait toujours, et c'tait l'obstacle
 ses souhaits. Sa mort! sa mort seule pouvait la satisfaire.

Elle porta ses pas vers le plus pais de la fort, o le sombre cyprs,
le haut pin et le peuplier lanc mlaient leur ombrage. Au-del, des
rochers amoncels les uns sur les autres, des montagnes inaccessibles,
peraient  travers les clairires que laissait le feuillage. Sur le
sommet de ces montagnes, on voyait encore par-ci par-l de vieux chnes
que le tems avait noircis, et qui, examins de loin, ressemblaient 
des arbrisseaux manqus par la nature. Il y ayait au-dessous de ces
masses colossales, des prcipices dans lesquels tombaient des torrens
qui gmissant continuellement dans un abme qu'on ne pouvait voir,
remplissaient la solitude environnante d'un murmure aussi triste que
mystrieux.

Victoria s'arrta un moment pour regarder autour d'elle. L'horreur
sauvage du lieu lui sembla en conformit avec son me. Elle se laissa
aller  un enchanement de penses qui lui causrent une oppression
violente. Son coeur, livr  l'anarchie, ne respirait que crime. Elle
souffrait d'avoir laiss subsister jusqu' ce jour une barrire
entr'elle et ses dsirs.--Avec le secours du poignard, s'criait-elle,
j'aurais dj tout fini. Je dteste ma folie d'avoir cout si
long-tems les craintes misrables qui ont retenu ma main.--S'excitant
ainsi dans la frnsie de ses passions, elle ne rflchissait pas que
le danger menace quiconque commet ouvertement le crime. La raison
ni la prudence ne pouvaient plusse faire entendre, et l'ardeur des
pratiques du mal conduisait seule cette crature froce.

--O Zofloya, Zofloya, rpta-t-elle avec impatience, pourquoi n'es-tu
pas ici? peut-tre parviendrais-tu  adoucir la fermentation de mon
cerveau!--En disant ces paroles, elle se frappa durement le front, et
se jeta la face contre terre.

Soudain des sons mlodieux se firent entendre. Ils ressemblaient 
la double vibration d'une flte. Cette mlodie agit sur son me, et
parvint  la calmer. Ce n'tait pas l les sons de l'orgue du couvent
voisin, ni ce n'avait l'air d'une musique terrestre. Outre ce, le
couvent tait de l'autre ct et au milieu des rochers. D'ailleurs, le
vent et l'loignemen eussent empch d'entendre la musique claustrale,
car tous deux taient contraires en ce moment. Mais, d'o venaient donc
ces sons que Victoria entendait, et qui suspendaient son dlire? elle
pensa un instant que ce pouvait tre Henriquez, qui, plein de grce
et de beaut, chantait les douceurs de l'amour. Cet air mlancolique
la faisait souffrir. Elle se disait que ce qu'il exprimait si bien ne
serait peut-tre jamais senti pour elle, et que des obstacles toujours
insurmontables empcheraient le bonheur dont elle voulait jouir avec
lui. Si ces motions turbulentes s'appaisaient, c'tait pour laisser
place  d'autres non moins dangereuses ... elle couta encore un
moment, aprs quoi elle n'entendit plus rien.

--Douce musique arienne, dit-elle, pourquoi remplir mon me trouble
d'impressions, plutt faites pour augmenter mon dlire que pour le
dissiper? ces accords me tuent, et j'aimerais bien mieux entendre la
voix gracieuse de Zofloya qu'une musique aussi dplace.

Eh bien soit, oh! la plus admirable des femmes, dit quelqu'un dont
l'organe valait les meilleurs chants, car c'tait celui du maure, qui
se trouva tout  ct de Victoria.

tre tonnant! je ne vous ai point entendu; d'o venez-vous donc?

Me voici, Signora, cela ne vous suffit-il pas?

Comment avez-vous devin que j'avais besoin de vous?

Par sympathie, aimable dame. Toutes vos penses ont le pouvoir de
m'attirer. Celles qui vous occupaient en ce moment m'auraient amen du
bout de l'univers.

Expliquez-vous, Zofloya.

Elles sont vives et hardies; elles me prouvent que votre gnie a du
rapport avec le mien, et que vous mritez vritablement mes services.
Cette assurance est faite pour me plaire.

Mais, qui vous donne ce pouvoir de lire dans mes penses?

Zofloya se mit  rire, en la regardant d'un oeil perant. Je les lis
toutes, belle Victoria; et ces joues colores, ce regard errant, font
preuve de ce que je dis.

Victoria soupira profondment, et sentant la justesse de
l'observation, elle n'alla pas plus loin.

Le maure rus avait cherch  dtourner son attention par des
insinuations mystrieuses, mais ce ne fut pas pour long-tems; ses
sensations reprirent plus de force, et tout le reste lui paraissait
mriter peu qu'elle s'en occupt.

O Zofloya, tu es rellement un homme divin, mais tu viens de me
surprendre dans un accs d'humeur, et si tu ne me tires de l, je suis
perdue.

Ne vous dsesprez donc pas, dit-il en prenant hardiment sa main,
et faites-moi connatre comment je puis servir mieux mon estimable
matresse, et lui prouver tout mon zle.

Ah! Zofloya, je t'ai cd; j'ai obi  tes conseils,  ta volont,
et si tu m'eusse laisse faire, je serais libre maintenant.Un regard
svre du maure rprima son imptuosit, et elle acheva plus doucement,
Brenza vit encore; il est toujours l pour mettre obstacle  mon
bonheur; cependant, tu sais combien l'impatience me dvore. Mon sang
bouillonne dans mes veines dessches: un feu dvorant me consume. La
rage, le dsespoir, accablent mon amour trop retard. Homme sensible
et obligeant! je te demande en grce ... oui, je t'en supplie, achve
l'existence d'un tre qui n'est plus que l'ombre de lui-mme, que
le nant environne; et puisque tout est fini maintenant pour lui,
dlivre-le des tourmens qu'il endure, et me rends le bonheur.

Elle s'arrta; le maure la regarda alors avec des yeux si tincelans,
qu'elle fut oblige de baisser les siens, quoiqu'attendant impatiemment
sa rponse.

Victoria, dit-il enfin, avec un accent mielleux, je n'aurais pas cru
que dans le dlire fantasque de votre esprit, vous vous fissiez l'ide
que je refuserais en la moindre chose d'accomplir vos souhaits: soyez
assure que votre bonheur et le but de vos esprances m'occupent seuls.
Quand nous essayames le poison sur la vieille tante de l'orpheline
Lilla, qui en perdit la vie sur le champ, je vous le demande, eut-il
t prudent d'en faire aussitt l'essai sur le comte? quel soupon
terrible en fut rsult! et ne mettait il pas le terme  vos vues?
si la ncessit nous a forcs  laisser passer un peu de tems, nous
n'ayons rien perdu pour cela, car il ne s'est pas coul un jour qui
n'ait rapproch votre poux du tombeau; vous avez tort de croire qu'il
ne soit pas totalement puis, et je vous garantis que le moindre
effort maintenant, peut jetter son corps ananti, dans les bras de
la mort. Je vous rponds du succs, et d'un succs fort prompt; le
Comte mourra, et sans prononcer un seul mot, comptez l dessus, belle
Victoria, et ayez une confiance entire en mes paroles....

Ah! si vous aimez  me servir, bon Zofloya, dit elle, ravie de ce
qu'elle venait d'entendre, pourquoi ne pas montrer plus d'empressement
quand vous me voyez, et attendre que ce soit moi qui vous prvienne?
pourquoi ne pas finir de suite mes tourmens par quelque plus grande
adresse de votre esprit?

Je ne vais pas au-devant de vous, parce que mon plaisir et mon
triomphe augmentent en voyant que vous me cherchez. Je rponds
volontiers  vos souhaits, mais je m'empresse davantage, quand c'est
vous qui m'engagez  les remplir ... outre ce, je pense qu'il n'y a pas
de mal de retarder un peu les choses....

Mon dieu, Zofloya, ne me parlez pas ainsi: pourquoi, pourquoi ce
dlai.

Toujours, pour mieux luder le soupon.

Vos craintes me feront mourir, Zofloya.... Le maure frona le
sourcil d'une manire si terrible, que Victoria se hta d'ajouter:
de grce, point d'humeur; finissez seulement l'affaire, et vous pouvez
tre assur de mon ternelle reconnaissance dans tout ce que vous
exigerez ensuite.

Eh bien, dit le maure, dont les beaux traits furent dilats par un
doux sourire, je ferai ce que vous me demandez, et vous sauverai de
plus des consquences qui rsulteraient de votre empressement et de mon
zle. Ce soir, loignez d'autour de vous tout ce qui pourrait porter
ombrage.

Ce soir ... quoi, ce soir, Zofloya?

Oui, ce soir, d'ici  une heure, vos dsirs seront remplis, et je me
charge du reste.

O maure! combien je te remercie! dit Victoria, en prenant sa main
d'bne et la pressant contre son coeur.

Le maure la regarda avec encore plus de feu: ses yeux brillaient d'un
clat surnaturel. Ce coeur n'est-il pas  moi, dit-il comme transport.

Il vous est attach par la reconnaissance, bon Zofloya, lui
rpondit-elle, d'un air dcontenanc.

Je dis, _ moi_, Victoria: puis il ajouta en riant, ne craignez rien,
car je ne suis pas jaloux de votre passion pour un autre.

Victoria tait interdite; elle leva les yeux sur le maure, mais pour
les rabaisser aussitt d'aprs la fiert des siens ... elle voulait
parler, et ne pouvait concevoir ce conflit d'motions qui paralisaient
sa langue. La hardiesse de Zofloya l'tonnait, mais ayant besoin de
lui, elle n'osait la rprimer: Victoria s'tait mise en son pouvoir,
et son me abjecte et criminelle, tremblait devant ... un esclave!

Zofloya conservait un air malin: il pressa la main de Victoria sur sa
poitrine, et cette pression rpondit au coeur de celle ci, mais d'une
manire pnible et difficile  supporter ... le maure laissa aller sa
main, alors elle se sentit soulage d'un poids norme; on eut dit qu'un
bras de fer cessait de la retenir: elle essaya encore de lever les
yeux; les traits de Zofloya avaient repris toute leur srnit: c'tait
le calme brillant d'un beau jour, qui, peu avant, avait t menac d'un
terrible orage. Ses paroles ambigues, cessrent d'occuper Victoria;
elle pouvait bien pardonner quelque chose  un homme qui possdait
des manires si irrsistibles: elle sourit doucement, pour lui prouver
qu'elle ne lui en voulait pas.

Signora, dit-il, le jour n'est pas fini; la soire se montre calme
et belle: la suavit de l'air invite aux jouissances ceux qui sont en
sant, et convient pour ranimer les faibles. Je pense qu'il serait
possible d'inviter le comte Brenza  se promener un peu; s'il sort
avec vous, je paratrai sur votre chemin, et s'il se sentait plus mal,
alors faites-moi signe, et je serai bientt prs de vous avec des
raffrachissemens ... que vous lui ferez prendre ... le rsultat en
sera bientt manifest.... Adieu!

En achevant ces paroles, le maure tourna le dos et fut bientt loin.
Ses mouvemens avaient t si prcipits, si subtils, qu' peine
pouvait-elle croire les avoir apperus: elle se dcida  s'en aller
aussi, mais avec une telle lenteur, qu'on eut dit que quelqu'un la
retenait  la mme place: les paroles du maure raisonnaient encore 
ses oreilles, mais elles lui taient absolument inintelligibles. Sa
conduite mystrieuse occupait ses penses, et quoiqu'en sa prsence,
des sensations agrables agitassent son sein, il n'tait pas plutt
parti, que le calme apparent dont elle avait joui, laissait renatre
mille horreurs qui la rendaient presque folle. Une passion emporte 
l'excs, une haine des plus fortes, et la soif ardente du sang, envers
ceux qui s'opposaient  ses desseins, voil ce qui remplissait le coeur
de Victoria. Son imagination s'aigrit de plus en plus, sa tte se
troubla entirement, et livre ainsi  des ides atroces, elle doubla
le pas, sans tenir de marche directe: dj elle tait  la vue du
chteau, quand une voix faible pronona son nom.

Elle leva la tte, et s'arrta subitement, en voyant le simulacre
touchant du ci-devant beau et sduisant comte de Brenza; il tait
soutenu par Lilla et Henriquez. Victoria ne prit point garde  ce
spectacle, car ses yeux s'arrtrent uniquement sur le jeune homme
plein de fracheur et de sant. Les manires pleines d'agrmens, et
l'air anim de celui-ci, lui prsentaient un contraste trop frappant
avec l'tre mourant qui lui donnait le bras. Brenza n'tait plus
qu'un squelette ambulant, et la forme des tombeaux dans sa plus
triste peinture; sa gat tait perdue, et une difficult excessive
 s'exprimer, lui tait toute apparence de belle humeur: sa dmarche
leve et son maintien noble taient dtruits sous ses cruelles
souffrances; enfin le malheureux Brenza, ne conservait plus de
traces de ce qu'il avait t, ni dans la suavit de ses manires; ni
dans cet air gracieux qu'il possdait au suprme degr. Cet esprit
philosophique, cette force d'me qui l'avaient toujours distingu,
n'tait pas teints; mais il ne s'en servait plus que pour rsister
aux maux qui l'avaient frapp ... maux qu'il croyait toujours n'tre
pas sans remde, et auxquels un malheureux prjug l'empchait
d'appliquer les secours de l'art: tout son espoir pour en gurir, se
reposait sur la tendresse trompeuse de sa femme; il croyait que les
soins continuels qu'elle paraissait prendre de lui, le sauveraient et
que la mort n'oserait l'arracher  une crature bien aime, dont il
recevait tout son bonheur: son amour lui semblait une gide,  travers
de laquelle ses flches ne pouvaient passer. Toutes les sensations
de ce coeur malade battaient encore du mme amour, et quand il la vit
s'approcher, il quitta le bras de son frre, au risque de tomber, et
s'avana vers elle, en posant vite la main sur sou paule, et disant
d'une voix teinte:

L'espoir de te rencontrer, ma Victoria, a pu seul m'amnerai loin;
mais je n'en puis plus, fais-moi asseoir quelque part un instant.

Cher Comte, pourriez-vous faire quelques pas de plus dit-elle, en le
menant du ct o la signora avait perdu la vie; ils n'en taient pas
loin, et Brenza ne pouvant parler, fit signe qu'il pouvait aller.

Henriquez et Lilla aidrent  le soutenir. En peu de minutes, on fut
 la grotte, sous le rocher, et le Comte s'assit sur le mme banc de
verdure qui avait dj t si fatal  une autre.... Passant son bras
autour de Victoria, il appuya sa tte sur son paule.

Vous tes bien fatigu, mon ami, dit-elle avec inquitude.

Oui, Victoria, et je voudrais tre maintenant au chteau, car je n'en
puis plus de soif.

Que voudriez-vous prendre, Brenza, je vais vous l'aller chercher.

N'importe quoi, je meurs de soif; je voudrais cependant du vin.

O mon frre! je crains fort que vous n'en buviez trop; et le vin ne
fait qu'augmenter la fivre qui vous consume.

Laissez-moi faire, Henriquez, dit-il avec une sorte d'humeur; je veux
boire, ou je meurs; qu'on me donne du vin ou autre chose; voudriez-vous
refusera un malheureux dchir de douleur ce qu'il croit propre  les
appaiser?

Avant que le comte n'achevat ses plaintes  un frre qui l'adorait,
il en sentit du regret, et lui tendant la main, il ajouta; mon ami
pardonne-moi, tu ne sais pas tout ce que je souffre; que le ciel te
prserve de pareilles angoisses. Si tu me refuses du vin, mes forces se
perdent toutes, et mon mal en devient mille fois plus insuportable; en
en buvant, il me semble que je renais ... autrement, je crois toucher
 ma dissolution.... Ici, il fit un signe qu'Henriquez comprit, et
fch d'avoir caus un instant d'humeur  son malheureux frre, il dit
 Lilla de voler au chteau, et de faire apporter du vin au plus vte,
parce que lui restait pour secourir le comte au besoin.

La belle Lilla s'lana comme la biche pour remplir sa mission. Brenza
revint enfin  lui, mais son pouls battait plus violemment encore, et
tous ses membres tremblaient.

L'amante d'Henriquez reparut toute essouffle. Je viens de rencontrer
le maure Zofloya, dit-elle; pensant que le Comte pourrait avoir besoin
de prendre quelque chose, il venait ici avec du vin dans un verre. Le
voici qui s'approche; ainsi, seigneur Brenza, ajoute-t-elle avec un
doux sourire, vous allez vous sentir soulag.

Mille remerciemens, mon petit ange. Et le pauvre Comte la regarda
avec amiti. En ce moment, le maure, s'avanant respectueusement
vers Brenza, lui prsenta le gobelet qu'il tenait. A cette vue,
un mouvement prcipit se fit sentir au coeur de Victoria; elle vit
l'accomplissement de ses dernires paroles et garda le silence.

Donnez-moi ce verre, ma bonne amie; vous savez que de votre main je
bois avec plus dplaisir.

Victoria prit le verre en examinant Zofloya, dont le regard attestait
que la mort tait l.

Quoique d'une hardiesse dcide dans le crime, l'expression trange,
terrible du maure, la fit frissonner: cependant, tenant le verre d'une
main ferme, elle le prsenta  son poux.... Il l'leva en le regardant
avec des yeux creux, et remercia le ciel, comme s'il eut rpandu ses
bndictions sur sa tte.... Puis, le portant  ses lvres, il le but
tout d'un trait...!

A peine cela fut-il fait, qu'un mouvement convulsif lui fit porter la
main sur son coeur. Une douleur nouvelle s'y fit sentir ... cependant
il ne pronona pas un mot, car les feux de l'thna le consumaient....
Ses lvres et ses joues se couvrirent d'une pleur mortelle.... Un
soupir pnible partit de son sein. Ses yeux se fermrent.... Ses bras
sans nerfs tombrent  ses cts, et, priv de sens, il glissa  la
renverse...! Qui alors tait plus recueilli que le maure Zofloya? Il
dtacha la veste du Comte; il lui frotta les mains et les tempes, et
tandis qu'Henriquez tait frapp d'horreur, et que mme la criminelle
Victoria frmissait au prompt succs de ses dsirs, il montrait
seulement un calme triste; il disait que le Comte n'tait que tomb
en faiblesse; qu'en le portant au chteau, les remdes lui feraient
srement revenir. Henriquez, quoiqu'insensible par la violence de
sa douleur, consentit  la proposition du maure: alors ce dernier
soulevant dans ses bras nerveux celui qu'il savait bien perdu  jamais,
se hta d'arriver au chteau.

Le corps sans vie tant pos sur un lit, un domestique de confiance
se proposa pour aller chercher un moine du couvent voisin, qu'il
avait entendu dire trs-habile dans la connaissance des maladies de
toute espce. Henriquez, adoptant son ide, envoya aussitt chercher
ce moine, et se rapprocha de son frre, pour aider Victoria, et son
complice abominable, dans les prtendus efforts qu'ils faisaient pour
le rappeler  la vie.

Il n'est pas besoin de dire que tout ce qu'on essaya fut inutile.
Cependant Victoria eut des craintes trs-vives sur le savoir rput
du moine, qui pourrait peut-tre contrecarer les effets du poison, ou
dcouvrir la trame horrible. Cette ide la jetta dans une frayeur, que,
ni la prsence de Zofloya, ni les regards qu'il lui lanait pour la
rassurer, n'avaient le talent de dtruire.

Aprs quelque tems d'une anxit tourmentante, prouve par tous,
quoiqu'avec des motifs diffrens, Antoine revint. Il amenait un moine,
mais non celui dont il avait parl. Le rvrend pre tait absent pour
faire des visites de charit dans le voisinage; celui qui venait  sa
place avait t recommand hautement par le suprieur, comme capable de
suppler au pre Anselme, et son gal en savoir, pit et bienveillance
envers les hommes.

Le moine s'approchant de Brenza, le regarda pendant quelques minutes;
il demanda qu'on lui dcouvrit le bras. Alors prenant sa lancette, il
fit une piqre  la veine. Victoria tait courbe sur le Comte, d'un
air excessivement afflig, et Henriquez soutenait le bras immobile. Le
premier coup de lancette n'avait rien produit, mais au second le sang
en sortit soudain, et jaillit sur la figure de Victoria.

La femme criminelle trembla d'pouvante. Le sang vengeur de son mari
venait de marquer sou assassin, et en appliquer la preuve sur ses
joues! Elle n'osa lever les yeux de peur qu'on y lut la confirmation du
crime; mais prenant son mouchoir d'une main tremblante, elle en essuya
les gouttes pourpres. Elle se pencha de nouveau sur le corps, et dans
l'altonte de quelque chose de plus terrible. C'tait tout cependant; le
sang s'tait lanc, il avait cess aussitt. La vie ne paraissait plus
suspendue ... elle avait fui pour jamais!

Personne ne souponnant le crime de Victoria, son agitation fut
attribue  la douleur amre qu'un vnement aussi cruel devait
naturellement lui causer. Pendant que chacun tait occup autour de
Brenza, elle essaya de lever les yeux. Ceux de Zofloya furent les
seuls qu'ils rencontrrent. Elle y lut toute la frocit du crime, et
ne pouvant le regarder long-tems, elle se tourna vte d'un autre ct.

Quoique dsesprant du plus lger succs, le moine venait d'ouvrir
la veine de l'autre bras. Les terreurs de Victoria se renouvelrent,
mais rien ne suivit la lancette. Le coeur tait glac, et ce sein qui
avait battu dans toute l'lvation de l'orgueil, tait absolument
insensible. Brenza reposait d'un sommeil ternel!

Ce destin prononc sur le meilleur des tres, excita des regrets
cruels dans l'me de tous, except dans celle de Victoria. Cependant,
quoiqu'une mort aussi prompte ne fut pas attendue, personne n'esprait
plus rien de l'tat dclinant du Comte. Il n'avait point t attaqu
d'une mort subite; au contraire, son mal avait t progressif quoique
rapide. Henriquez attribuait cette prompte dissolution  l'obstination
fatale que son frre avait apporte  refuser tout espce de remde,
et  voir les mdecins, dans l'ide bizarre de son esprit; par fois
systmatique, que la nature devait suffire pour triompher avec le teins
de ses propres infirmits. Jamais Brenza ne voulut s'entendre dire
qu'il tait en danger, quoiqu'on le lui fit comprendre de la manire la
plus mnage; et Henriquez ne cessait de presser Victoria d'user de son
pouvoir pour le faire changer de systme et le rendre plus raisonnable;
mais c'est ce  quoi elle se refusait toujours, sous prtexte que son
frre connaissait mieux son temprament que qui que ce fut. Henriquez
qui savait que le moindre mot de la part de sa belle soeur, aurait
chang les rsolutions les plus obstines de Brenza, lui en voulait
fortement quand elle disait que les mdecins taient des ignorans,
qu'ils faisaient des expriences dangereuses sur les malades, et quelle
n'avait aucune foi  leurs dcisions aveugles; qu'il tait beaucoup
moins hasardeux de se confier aux oprations de la nature. D'aprs ces
rflexions, Henriquez se tourna tout  fait contre l'infme pouse.
Il ne l'avait jamais vue avec aucun sentiment agrable, maintenant
elle lui semblait horrible  envisager. Il lui attribuait la mort de
Brenza, en ce qu'elle l'avait soutenu dans ses mprises cruelles.
Malheureux frre! tu souponnes encore bien peu ce que tu dois  ce
monstre, et la nature ne t'a appris qu'une faible partie de ses crimes!




CHAPITRE VI.


Quand tous les habitans du chteau se retirrent chacun dans leurs
chambres, ce fut plutt pour se livrer  leurs regrets dans la
solitude, que pour goter le moindre repos. Victoria, insouciante sur
le crime qu'elle venait de commettre envers le plus excellent des
tres, ne tarda pas  se livrer au sommeil; mais,  peine assoupie,
elle fut rveille en sursaut par un songe qu'elle venait de faire,
et qui avait l'air de la vrit. Elle se leva  demi, et regarda tout
autour de sa chambre en tremblant violemment. Elle venait de rver
qu'tant dans l'appartement du Comte, et tirant les rideaux de son
lit, elle avait vu sa figure pleine de taches livides ... de nature
 convaincre qu'il tait mort empoisonn. Remplie d'pouvante, elle
appelait Zofloya  grands cris, quand il parut  ses yeux ... sans
daigner lui rpondre, il souriait avec une malice infernale. Ce fut
cette image horrible qui la rveilla, et l'impression en tait si
forte, qu'elle eut de la peine  se soumettre  l'ide de n'avoir fait
qu'un rve. Le visage tachet de Brenza tait toujours prsent  sa
vue!...

Enfin voulant se dtacher de ce qu'elle appelait une terreur
superstitieuse, elle prit le parti d'aller dans la chambre du Comte,
pour se rendre raison de son rve, et chasser ces fantmes conjurs
contre son imagination.

Elle quitta tout--fait son lit, et s'enveloppant d'une longue robe
blanche, elle prit la lampe qui brlait sur la table de marbre de
sa chambre et sortit. Zofloya lui avait bien fait entendre qu'il
la garantirait de tout soupon; mais avait-il voulu dire de celui
d'attentat contre la vie du Comte. Il ne s'tait pas assez expliqu,
il ne l'avait point assure qu'aprs la mort, il ne surviendrait pas
des accidens qui en dcouvriraient la cause. Cette rflexion lui fit
doubler le pas, et elle entra dans la chambre funbre, le coeur lui
battant fortement et la pleur sur les traits. La crainte de voir son
songe vrifi la retenait: elle n'osait approcher du lit. Les rideaux
de gaze en taient tirs tout autour, Victoria hsita long-tems, et
en cherchant  voir,  travers le tissu lger, le malheureux Brenza,
dont la forme paraissait comme enveloppe d'un brouillard pais, elle
devint enfin plus hardie, et carta les rideaux. Un voile cachait ses
traits, elle l'arracha avec emportement, et.... O confirmation horrible
de ses craintes! Le visage du Comte tait non-seulement dfigur par
la contraction des muscles, mais couvert de plaques hideuses, et mme
pires que son rve ne les lui avait dpeintes.... Elle resta cloue
sur la place pendant quelques minutes. Elle voulut en voir davantage,
quoique cette connaissance fut faite pour augmenter sa consternation,
et dcouvrit la poitrine.... Ce sein, jadis le sige de l'honneur et
de la paix! elle y trouva de grandes marques vertes et bleues qui la
firent tomber sur le lit presque sans sentiment! elle fut effraye, non
par l'ide que son crime allait la soumettre  la justice publique,
mais en pensant que le supplice arrivant trop tt, la priverait de ce
que ses souhaits criminels s'taient promis, et pour lesquels elle
avait dj tant fait.

Ces ides s'vanouirent. Victoria resta encore  la mme place,
regardant toujours celui qu'elle avait plong dans le nant, et qui,
si elle et t susceptible du moindre sentiment, lui fesait mille
reproches dans sa pause lugubre. Hlas! non! la barbare ne songeait
plus qu'aux consquences qui pouvaient rsulter de cette mort. Le jour
s'approchait, et son coeur battait avec plus de violence et d'allarmes.
Quels soupons allaient natre! que devenir.... Le tribunal terrible
de l'inquisition ... ses tourmens ... son oeil de linx qui perait 
travers toutes les obscurits ... que de choses vinrent tour--tour
augmenter l'effroi de son me! malgr tout, elle pensait, avec espoir,
aux promesses que lui avait faites Zofloya, et c'tait ce qui la
ranimait. Elle voulait le voir ... mais comment s'y prendre,  une
pareille heure ou le maure, prsomptueux, pourrait se prvaloir d'une
dmarche si fort contre la dcence?

Cependant on pensera bien que cette rflexion n'occupa pas une seconde
de plus l'esprit de Victoria; et dans sa situation embarrassante,
elle ne vit rien de mieux que de l'aller trouver. Elle savait que
sa chambre tait prs de l'appartement d'Henriquez, et elle marcha
doucement de ce cte: il fallait traverser un corridor fort long, que
la seule lampe clairait, ce qui la fora  marcher lentement: soudain
sa lumire donna sur la veste paillete de Zofloya: c'tait lui qui
venait de son ct.

--Je vous cherchais; j'ai besoin de vos avis suivez-moi, vous prie,
dit Victoria, enchante et surprise tout  la fois de le rencontrer 
pareille heure de la nuit.

--Je vous suis, madame, rpondit le maure.

Victoria posa son doigt sur ses lvres et retourna  la chambre du
comte. Ces deux tres formaient en ce moment le contraste le plus
frappant. Victoria, grande et lance, tait forte en proportion. Sa
robe de nuit l'enveloppait troitement, et laissait voir toutes ses
belles formes. Ses cheveux, noirs comme le jai, tombaient en dsordre
sur ses paules. Zofloya, d'une taille de gant, et costum d'une
manire particulire, semblait encore plus grand aux rayons mobiles
de la lampe, et son ombre se projectant sur le mur, le portait  une
hauteur beaucoup plus qu'humaine. Une ou deux fois, cette grandeur
trompeuse frappa de crainte celle qui n'en connaissait aucune; et sans
le sujet dont elle tait fortement occupe, elle se serait arrte
aussitt; mais son esprit avait bien une autre cause d'attention!

Ils furent  la chambre solitaire.

--Entrez, Zofloya, et approchez du lit.

Le maure obit.

--Ouvrez ces rideaux, et regardez ce qu'ils cachent.

Le maure tira les rideaux et vit les traits de Brenza; puis se
tournant vers sa veuve, elle crut remarquer en lui la mme expression
qu'elle avait vue dans son rve.

--Eh bien, maure, dit-elle, en lui prenant vivement le bras,
qu'allez-vous faire dans une extrmit pareille?

Zofloya resta muet.

--Dites donc, est-ce ainsi que vous me prservez du soupon? voyez-vous
ces taches noires et ces traits crisps par l'effet du poison ... que
va-t-on dire ... que c'est le poison qui a tu Brenza.

Ceux qui verront le Comte, ne manqueront pas de le croire, rpliqua
froidement le maure.

Zofloya, Zofloya!... que voulez-vous dire?

Je dis, belle personne, que ceux qui verront le Comte, prononceront
aussitt qu'il est mort empoisonn.

Victoria se frappa les mains, et demeura muette de consternation. Elle
fixait le maure d'un air gar.

Victoria, dit-il enfin, si vous voulez de _mes services_> je
vous rpterai ce que je vous ai dit souvent; il faut placer votre
_confiance absolue_ en moi, et ne point changer. Retournez dans votre
appartement, et soyez sans crainte pour demain.

Mais Brenza?

Laissez-moi le soin de votre suret.

Mais ces moyens....

Le maure frona son noir sourcil, _j'ai dit_; pronona-t-il avec
humeur, et en montrant la porte d'un air d'autorit.

Victoria tremblait de tous ses membres en s'en allant; une sorte de
crainte horrible  l'aperu du caractre inexplicable du maure, la
tenait tellement, qu'elle n'osait plus le presser: l'oeil de cet homme
brillait comme des toiles  travers un nuage, et il la poursuivit
jusqu' ce qu'elle eut ferm sa porte, ce qu'elle fit sur le champ.

Ses doutes, ses esprances, se balanaient; mais la dernire parole du
maure la tranquillisait, car il ne l'avait jamais trompe. Cependant
l'obscurit de son langage l'tonnait souvent, et cette fois, surtout,
il la laissait dans l'incertitude de ce qu'allait devenir le corps du
Comte. Enfin, elle passa le reste de la nuit  attendre un rsultat
douteux.

Ah! que Victoria recevait bien en ce moment le salaire trop juste, d 
un tre aussi coupable!

Le jour n'tait pas encore avanc, lorsqu'un bruit extraordinaire et
une confusion de voix se firent entendre dans le chteau. Sa conscience
l'empcha d'en demander la cause: presque morte de pour, elle attendit
qu'on vint l'instruire de ce qui excitait ce bruit. Une sueur froide
dcoulait de son front, et sa langue tait glace. Enfin, on frappa
violemment  sa porte; son sang s'arrta; une pleur mortelle la
saisit: on frappa plus fort. Plus morte que vive, Victoria se trana
vers la porte pour ouvrir. Plusieurs personnes et domestiques entrrent
chez elle en foule. La terreur la plus grande s'exprimait sur leurs
traits, et deux ou trois prononcrent avec volubilit ces mots: _on a
enlev le corps de monseigneur le comte._




CHAPITRE VII.


Cet vnement rpandit la consternation dans tout le chteau; et
pendant ce tems, Victoria cachait avec soin ce qu'elle en souponnait
sous une apparence de surprise extrme.--Oh! charmant Zofloya,
s'criait-elle tant seule, tu avais bien raison de dire que ceux qui
verraient le corps du comte y reconnatraient la cause de sa mort,
parce que tu avais dcid que personne ne le verrait jamais. Non, homme
aimable, je ne formerai plus le moindre doute sur toi maintenant, ni
ne craindrai rien davantage, car cette circonstance me prouve que ta
prudence et ta sagesse sont galement profondes.

Aprs s'tre ainsi flicite de se voir drobe au danger, Victoria
rflchit sur cette disparition soudaine du corps. O, dans quel lieu
avait-il t transport? sans doute dans quelqu'abme sans fond, ou un
torrent l'avait englouti pour toujours. Elle s'alambiqua l'esprit  ce
sujet; mais comme l'essentiel tait qu'il ft totalement disparu, elle
n'y songea plus, et heureuse de se voir  l'abri du soupon, elle resta
tranquille.

Quelqu'tranges et terribles que soient les choses  l'instant o
elles arrivent, l'effet s'en affaiblit avec le tems, et bientt des
circonstances plus rapproches en tiennent la place. Aussi, plusieurs
semaines s'tant passes, tous ceux qui taient attachs au comte
sentirent leur douleur s'amoindrir par degrs. Une tristesse plus calme
dura encore un peu, et laissa dans les esprits une certaine ide que
quelque jour il y aurait une catastrophe horrible dans le chteau,
et qu'elle serait suivie d'une dcouverte miraculeuse au sujet de
l'enlvement du corps du comte de Brenza.

Henriquez tait celui que cette mort affectait le plus. Aussi en
conserva-t-il une mlancolie noire, que rien, pas mme la vue de sa
petite amie, ne pouvait dissiper. Le chteau lui devenait un sjour
insupportable, et la prsence de Victoria le lui tait encore plus. Il
pensa  quitter ce sjour, et mme l'Italie, pour aller dans quelque
climat lointain, o le souvenir de sa peine ne l'assigerait pas
autant qu'il le ferait au lieu o il tait.

Cependant, le tems approchait o la tendre Lilla allait se trouver
quitte de ses devoirs sacrs; aussi se dcida-t-il  rester jusqu'
cette poque; car, en s'loignant du chteau, il savait que la dcence
l'empcherait d'en faire autant, et qu'elle demeurerait toujours avec
Victoria; consquemment il se ft priv de la voir aussi souvent.

Mais cet attachement profond des deux jeunes gens, quels obstacles
allait y mettre Victoria! elle n'avait plus, ainsi qu'elle le pensait,
rien  mnager. Elle renouvella donc ses attaques auprs d'Henriquez,
qui, toujours galement pris, n'avait de soin et de pense que
pour sa Lilla. La beaut dlicate de cette jeune personne, son
aimable douceur, sa tournure de Sylphide, tout en elle lui semblait
incomparable; et, habitu  l'admirer, il ne voyait rien dans les
autres femmes qui put tre mis en parallle avec son objet de
perfection. Quant  Victoria, sa rpugnance pour elle s'accroissait 
chaque instant. Sa taille forte, quoique noble, son maintien hardi et
son air imposant lui dplaisaient. L'me sche, le coeur insensible, et
par-dessus tout, une violence de caractre qu'un rien excitait, la lui
laissait voir avec une sorte d'horreur. Quelle diffrence entre ces
deux femmes! quand Lilla d'un air timide et doux cherchait  caresser
Victoria, Henriquez tremblait que la rudesse de celle-ci ne froisst la
dlicatesse de son amie, et il les comparait dans leurs embrassemens,
 la tendre colombe flatte par le vautour.

Enfin, la veuve de Brenza parvint  se convaincre que non-seulement
elle tait indiffrente  son frre, mais qu'il la mprisait et la
hassait. Cette dcouverte amre pensa lui aliner l'esprit.--Oui,
il me dteste, se disait-elle dans ses accs de rage, mais cependant
il sera  moi ... un caprice enfantin ne l'en dispensera pas.... Ah!
s'il le faut, ma fortune et ma main lui appartiendront ainsi que ma
personne; je sacrifierai encore une fois ma libert pour son bonheur.

Au milieu de ses rflexions, la superbe Victoria se faisait  peine
l'ide que Lilla tait cause de l'indiffrence d'Henriquez. C'est
pourquoi elle se dcida  avoir une explication avec lui, et pensa 
lui faire une proposition qu'elle croyait bien ne pouvoir tre refuse.
L'occasion la plus proche fut choisie par elle a cet effet.

Tout s'arrangea prcisment selon ses voeux; car, ce mme soir, Lilla
se plaignant d'une indisposition, alla se coucher de bonne heure; et
Henriquez, qui n'avait nulle envie de rester avec une femme qu'il ne
pouvait souffrir, se leva peu aprs que l'autre fut partie, puis,
saluant sa belle soeur, il touchait la porte....  Restez, Henriquez,
lui cria la femme dboute, j'ai besoin de vous parler.

Henriquez s'arrta.

Revenez et asseyez-vous, je vous prie.

Auriez-vous quelque chose d'assez important  me dire, Signora, pour
que cela ne pt se remettre? ou autrement vous me le diriez demain.

Je ne puis attendre, et vous demande encore une fois de vous asseoir,
Henriquez.

Le jeune homme fut contraint de reprendre son sige; et aussitt
l'indigne crature se jetta  ses pieds en lui prenant la
main.--Henriquez, je vous adore. Voyez cette posture ... je m'en sers
pour vous faire l'offre de ma fortune et de ma main ... en un mot, je
demande  tre votre pouse....

Madame, rpondit Henriquez, en se dgageant, comme veuve de mon
frre, je me dispenserais de rpondre ainsi que je le devrais 
votre garement; depuis sa mort, vous m'tes devenue trangre; et
ce n'est pas ma faute si vous n'avez pas su lire dans mon me, tout
l'loignement que vous m'inspirez.... Comment osez-vous oublier sitt
un poux qui vous adorait, et tandis que ses cendres fument encore!
malheureuse, pouvez-vous bien m'avouer ainsi votre passion criminelle,
quand vous savez que je suis pour jamais attach  une autre!

Victoria quitta son humble posture; elle n'avait pas cru aller si loin,
mais le mouvement de son coeur l'avait emporte ... maintenant, outre
de la rponse d'Henriquez, elle y rpondit avec la mme irritation.

C'est assez, homme indigne ... cette froideur insultante, ces
reproches amers, eussent t supports par moi, dont la fiert et la
patience sont gales  l'amour; mais vous permettre de me dire sans
crainte, que vous en aimez une autre!

Dites donc que je l'adore, interrompit Henriquez. Par le ciel! ma
Lilla, si vertueuse, n'est pas faite pour demeurer plus long-tems en un
lieu que souille le crime. Oh! quelle est votre maladresse de chercher
 vous faire aimer par l'adorateur de Lilla!

Qui pourrait dcrire les sensations de la veuve! sa fureur tait 
l'excs ... elle rsolut de tout employer pour se venger, et commandant
fortement  ses passions, elle se garda de pousser plus loin l'attaque
faite au coeur d'Henriquez; mais que faire? l'expulser du chteau, ou
sacrifier la jeune Lilla  son affront, cette petite crature, que
jusqu'alors elle avait crue indigne d'une pense? Oui, elle ne voyait,
que ce moyen d'adoucir l'insensibilit svre d'Henriquez: il fallait,
en attendant qu'elle pt se livrer  tout l'excs de son ressentiment,
dissimuler et donner le change sur ce qu'elle prouvait. Elle se dcida
promptement, et se couvrant le visage de son mouchoir, elle se laissa
tomber sur un canap en sanglottant vivement.

Cette rpliqne, bien diffrente de ce  quoi Henriquez s'attendait, le
surprit et mme l'affecta. Il connaissait assez son naturel violent;
pour croire qu'elle allait s'emporter contre lui. Il regretta donc la
duret avec laquelle il venait de lui parler; et rflchissant qu'une
faute commise par une femme,  cause de son amour pour lui; mritait au
moins quelque chose de plus doux; il hsitait  rparer sa vivacit
... son bon coeur l'emporta, et s'approchant de Victoria, il dit:

Je sens, madame, que j'ai t trop loin, et vous demande grce de la
brusquerie de mes paroles ... je ne voulais pas, non, je vous assure,
je ne croyais pas tre aussi svre ... pardonnez-moi et comptez sur le
regret bien sincre que j'ai de mon oubli.

O Henriquez! rpondit Victoria en redoublant ses larmes, c'est moi
seule qui ai tort, et je sens toute l'indiscrtion de ma conduite.
L'aveu que j'ai pu laisser chapper de mes lvres, me couvre de honte
... mon coeur tait plein de votre image et il ne m'a pas t possible
de me taire plus long-tems ... mais si, noble et gnreux comme vous
l'tes, vous daignez oublier ma faute, si vous faites grce au dlire
du moment ... je vous en supplie ... (elle se jetta de nouveau  ses
pieds) je vous promets de vaincre mon fatal sentiment et d'en conserver
un remords ternel.

Henriquez ne put se dfendre de quelque sensibilit, en voyant
l'humiliation o se portait cette femme ruse, et la relevant, il la
pressa dans ses bras, en l'engageant  se calmer, et  mettre en oubli
ce qui venait de se passer.

Oh! jamais, jamais ma honte ne s'effacera de ma pense; mais vous me
pardonnez, Henriquez; faites plus, jurez-moi que vous ne me mpriserez
point. tre aimable et parfait, je saurai vous prouver que si Victoria
a pu cder  une faiblesse impardonnable, elle sait rparer ses torts
et se les faire pardonner.

Henriquez l'assura qu'il se dfendrait d'en avoir une opinion
dfavorable; et il ajouta que cette candeur franche et le courage
qu'elle mettait  s'accuser avaient dj plus qu'expi l'imperfection
de sa conduite.

Victoria affectant d'tre satisfaite et reconnaissante de cette
assurance, prit la main d'Henriquez d'un air d'humilit, et l'ayant
porte  ses lvres, elle s'loigna de lui avec prcipitation, comme
s'il lui eut t impossible de soutenir plus long-tems sa prsence.




CHAPITRE VIII.


Victoria, qui n'avait pas de grands succs de sa dmarche, ni de la
sensibilit d'Henriquez, courut s'enfermer dans son appartement, pour
y fulminer tout  son aise contre le nouvel obstacle qui s'opposait 
ses vues; la contrainte qu'elle s'tait impose devant le jeune homme
n'tant plus restrainte, elle se livra  des imprcations dignes d'une
furie: elle se maudit elle-mme, et l'instant qui lui avait donne
l'tre, et la mre qui l'avait porte. L'orgueil outrag touffait
son coeur, et elle criait vengeance ... vengeance sur l'innocente
Lilla! Oh! tu priras, fille dteste, chtive crature, dit-elle,
en s'emparant d'un poignard, et l'agitant d'un air dtermin: oui,
j'achverai ma fureur sur toi, et tu n'auras plus l'audace de rivaliser
de bonheur avec celle qui t'abhore.

Doucement, signora, dit quelqu'un qui lui arrta le bras en riant:
c'tait Zofloya.

Quoi! vous ici? comment se fait-il ... au surplus, c'est venir bien
mal  propos; car, ni votre prsence, ni vos paroles, n'auront le
pouvoir de me tranquilliser maintenant.

Belle dame, je croyais cependant vous apporter quelque consolation.

C'est impossible. Henriquez me dteste ... dis, maure, est-il en
ta puissance de changer ses sentimens? peux-tu faire que sa haine
devienne amour?

Je puis tout, si vous voulez croire en moi.

Mais tu n'es pas sorcier?

Ne saurait-on avoir quelques connaissances en physique, sans tre
physicien?

J'avoue, Zofloya, que vous possdez un grand savoir, reprit-elle plus
patiemment; mais il ne peut aller jusqu' ... non assurment, vous
n'avez pas l'art de changer le coeur d'Henriquez, au point de le rendre
amoureux de moi, tandis qu'il en aime une autre?

Pas, tant que cette autre existera, belle personne.

Eh bien, que faire ... dites ... dites donc ...

Charmante! dlicieuse crature!...

Ces mots furent prononcs avec une emphase qui toucha sensiblement
Victoria: l'accent tait plaintif et tendre ... il lui arracha des
pleurs, et ne sachant plus o elle en tait, elle se jeta dans des bras
ouverts pour la recevoir, et pleura sur le sein du maure, qui la pressa
contre son coeur.

Cette mprise de la dame dura peu; revenant de son dlire, elle
s'arracha promptement de ses bras, et dit en tremblant:c'est
une chose bien trange, Zofloya, que vous ayez ainsi le talent
de m'appaiser, et de m'entraner vers vous d'une manire si
irrsistible.... En vrit, beau maure, je suis tente de croire que tu
possdes quelque moyen pour me rendre de la sorte.

Le maure fit un salut gracieux pour rponse.... En ce moment,
runissant tout ce qu'il avait d'attrayant dans sa personne, il parut
quelque chose de plus qu'un mortel aux yeux de Victoria, dont l'orgueil
ne put l'empcher d'en convenir, par les loges dont elle le combla.

Matresse imcomparable et adorable, dit-il, en posant un genou en
terre, et la main sur son coeur, veuillez informer le plus soumis de
vos esclaves, de ce que vous dsirez de lui; et croyez que son bonheur
sera d'accomplir vos souhaits, avec toute la promptitude d'un tre qui
vous est entirement dvou.

Levez-vous, Zofloya, dit-elle, sduite par cette complaisance entire
qu'elle trouvait dans le maure. Levez-vous, et dites-moi ... oui, cher
ami, il faut que tu me dises ce que je dois faire de ... de ... Lilla?

Cette petite lille se trouve encore l pour gner votre amour,
n'est-ce pas?

Eh! mon dieu oui

Et vous voudriez vous en dfaire?

C'est cela mme; je voudrais ... qu'elle ft morte.

Pas tout--fait, signora, il ne faut pas tuer cette pauvre enfant.

Eh, pourquoi non?

Parce que cela vous ferait accuser; et adieu, alors,  vos
esprances: vous oubliez, belle Victoria, que dj....

Chut!  quoi bon cette remarque?

C'est qu'il ne faut pas rpter trop souvent des actions semblables
signora.

Maudit soit le scrupule. Eh bien elle mourra, c'est moi qui vous le
dis; et cela sans votre aide.

Le maure lui lana un regard terrible. Soit, madame, et lui
tournant le dos, il se retrait majestueusement vers la porte.

Oh! restez, tre indfinissable et faites-moi grce encore cette
fois.

Que voulez-vous donc? vous vous dsesprez, quand je vous conseille
l'espoir, et ne me croyez jamais.

Eh bien, expliquez-vous, et dites-moi.

Eh bien, eh bien, la petite Lilla ne mourra point, mais elle sera 
votre disposition, et vous pourrez lui infliger telle punition qu'il
vous plaira.

Une punition! dites des tourmens ... les tourmens les plus
horribles, pour tout ce qu'elle m'a fait souffrir, pronona Victoria,
l'oeil en furie, et le geste menaant. Mais quand, et comment me la
livrerez-vous, Zofloya?

Demain,  la pointe du jour, trouvez-vous dans la fort: vous suivrez
le sentier obscur que vous trouverez  votre gauche, et monterez le
rocher qui est au-dessus du bois; quand vous serez tout en haut, vous
verrez un vallon sous vos pieds; alors asseyez-vous en cet endroit et
m'attendez.

Je m'y trouverai, bien sr ... mais Lilla?

Elle sera avec moi; ne vous embarrassez pas davantage, Victoria.

Un plaisir abominable se fit sentir dans l'me de cette mchante furie:
elle comprit  merveille quelles taient les intentions du maure.

Zofloya, dit-elle avec vivacit, excellent Zofloya, comment
reconnatre tant d'obligeance? Alors, tant de son doigt un brillant
d'une immense valeur, elle ajouta: acceptez ceci, et portez-le pour
l'amour de moi, mais cach dans votre sein.

Zofloya refusa le prsent avec orgueil.--Gardez votre diamant, signora.
Les richesses du monde n'ont rien qui me tente. J'lve mes prtentions
plus haut.

Et quelles sont donc vos prtentions, Zofloya?

Elles reposent sur _vous-mme_, Victoria!... J'aspire  votre
confiance pleine et entire ...  votre affection, madame.

Victoria traita de pure galanterie les propos du maure et en rit.
Zofloya rit galement, mais d'un air diffrent, et fesant un salut en
marchant vers la porte, il dit: adieu pour l'instant, trs-belle dame;
demain, soyez ponctuelle au rendez-vous.

Le sommeil n'approchera pas de mes paupires, je vous assure; et  la
dernire scintillation des toiles, je sortirai du chteau.

Sitt que Zofloya fut parti, Victoria teignit sa lampe, dans la
crainte qu'elle ne l'empcht d'observer la petite pointe du jour:
ensuite, ouvrant sa fentre, elle s'assit auprs, et regarda d'un front
hardi, la majest des cieux. Elle souffrit patiemment la longueur
d'une nuit sans repos. Semblable  l'assassin qui, devenu impassible
aux maux physiques, par la frocit de son me, attend les heures
solitaires pour dresser ses embuches au malheureux qu'il a dsign.
Pour Victoria, elle guettait l'instant de tomber sur la sienne! elle
pensait tout  la fois  sacrifier un enfant, et au bonheur dont elle
s'tait promis de jouir avec son futur poux. Force de convenir  la
fin, que les charmes innocens de cet tre cleste taient la barrire
qui s'y opposait encore, elle rsolut, dans tout l'orgueil de son me
vindicative, de s'en venger, en lui fesant subir tout ce que la malice
la plus noire peut inventer.

Pendant que ceci se passait, Henriquez laiss  ses rflexions,
repassa en lui-mme la conduite de Victoria. Il commena  croire
qu'il l'avait traite avec trop de douceur et de patience. Une
augmentation de dgot s'lva contre elle dans son me, et il mettait
en parallle ses aveux honteux et dshonorans avec la modestie de
l'orpheline; l'admiration parfaite qu'il avait pour l'une, lui fesait
regarder l'autre avec antipathie: il sentait la ncessit d'loigner
sa douce amie d'une femme aussi corrompue, et une sensation dlicieuse
remplissait son coeur, en songeant qu'il touchait au terme o les
scrupules de son amante cderaient  ses dsirs, et qu'il pourrait
enfin la nommer son pouse chrie. L'anne expirait sous trs-peu de
semaines: il pensa  en saisir la fin pour la clbration de son
mariage, aprs quoi, disant adieu  son pays, aux lieux o il avait vu
prir le meilleur comme le plus aim des frres, il devait aller dans
une contre ou ses malheurs ne vinssent point se retracer  sa mmoire?
se fesant ensuite une ide de son avenir, du bonheur d'tre l'poux
d'une charmante femme, et le pre d'aimables enfans, une larme coulait
sur sa paupire, en pensant que Brenza n'existait plus pour admirer ce
tableau de la flicit domestique.

Pauvre Henriquez! cette flicit, l'espoir de tes jours, le sujet
de tes songes ne se ralisera donc jamais! jamais tes droits 
une existence de dlices ne te l'assureront; et au contraire une
perspective affreuse, pouvantable, va s'ouvrir devant toi!

Victoria tait reste prs de sa fentre, plonge dans la mditation la
plus sombre, jusqu' ce que l'horison comment  montrer de faibles
rayons de lumire entre les nuages etles brouillards que les eaux
loignes dissipaient lentement. Les toiles s'affaiblissaient, et un
vent frais s'levait de l'est, quand ne songeant qu'au mal, elle quitta
son appartement avec prcaution, et le coeur lui battant fortement, elle
traversa les cours du chteau sans tre aperue. Elle fut droit  la
fort par une petite porte qui donnait de ce ct, et dont elle tira
les verroux. Le chemin que Zofloya lui avait dcrit ne lui fut pas
difficile  trouver; quoiqu'il fit encore trs-peu de jour, et elle le
reconnut  un massif d'arbres qui en formait l'entre. Alors l'alle
sombre et montante s'offrit  elle; c'tait le chemin du rocher.
Cette masse norme obscurcissait, par son tendue, tout ce qui tait
au-dessous. Jamais auparavant Victoria, malgr son intrpidit, n'eut
tent d'aller si loin  une pareille heure, mais entirement confiante
dans la bonne foi de Zofloya, et stimule par son plan de vengeance,
elle monta hardiment le rocher.

Le jour s'avanait par degrs, cependant le brouillard empchait encore
d'y voir distinctement. Victoria fit quelques pas, et bientt elle fut
arrte par le bruit gmissant d'une cataracte qui tombait  travers
les fentes du roc dans un goufre qui tait au-dessous. Nanmoins
elle s'avana jusqu' ce qu'elle eut atteint le sommet, tandis que
les eaux semblaient redoubler de fureur et de bruit  son approche.
Arrive l, elle s'y arrta pour attendre qu'on y vit plus clair, et
qu'elle put mieux observer ce qui l'entourait. Des masses de brouillard
s'levrent les unes sur les autres, et leur pointe obscure s'tendant
sur l'horison lointain, ne laissait rien voir au-del.

Les toiles avaient toutes disparu. On eut dit qu'elles avaient honte
de briller devant une femme si criminelle:  leur place s'levait des
nuages qui couvraient la face du ciel. Le vent souillait avec violence
 travers les arbres de la fort, et un murmure sourd partant des
cavits du rocher, se rptait d'chos en chos. Si ce spectacle tait
fait pour inspirer une sorte de crainte religieuse  l'me qui se
serait trouve en contemplation pieuse de la nature, il devait, par un
effet contraire, agiter et frapper d'un sombre dsespoir celle qui ne
cherchant que le crime, s'enfonait dans toutes ses horreurs.

Tel tait l'tat de Victoria!... S'impatientant de la lenteur que
le jour mettait  paratre, elle se leva et promena ses regards de
tous cts. A sa droite, les ombres enveloppaient la fort, qui ne
lui paraissait qu'un immeuse vallon, ainsi que Zofloya lui avait
dit qu'elle le verrait sous ses pieds; tandis qu' sa gauche, un
cercle d'un bleu sombre faisait dcouvrir l'ocan dor  une distance
lointaine, et qui, dans son lvation oblique, semblait se joindre au
firmament.

Le rocher sur lequel Victoria tait, comme le plus lev, recevait
aussi en premier la lumire; et c'est ce qu' sa plus grande joie
elle reconnut bientt. Tout commena  se dvelopper autour d'elle,
et ses yeux avides cherchaient  distinguer,  travers tout, des
choses qui l'intressaient. Chaque instant qui fuyait tait pour son
me sanguinaire un vol fait  sa vengeance. Enfin son coeur bondit de
plaisir en voyant ce qu'elle dsirait si ardemment. Le maure marchant
rapidement par le sentier qu'elle venait de traverser, lui parut
toujours d'une taille extraordinaire quoiqu' une pareille distance.
Il portait une crature sans vie dans ses bras, et dont la tte tait
pose sur son paule. C'tait cette Lilla, si frache, si jolie, et
qu'une pleur excessive rendait maintenant l'gale de la mort! Il
approcha; et, comme s'il n'eut port aucun fardeau, monta le rocher
avec la promptitude de l'clair.... Victoria regarda avec une joie
froce l'orpheline infortune, dont les membres flexibles taient
privs de mouvement. Ses bras, blancs comme neige et nuds jusqu'
l'paule, (car elle n'tait couverte que par un simple vtement
de nuit) pendaient sur le dos du maure. Ses pieds et ses jambes
ressemblaient  l'albtre sculpt, et taient galement nuds. Sa tte
tombait insensible, et ses longs cheveux blonds, libres du rzeau qui
les avait tenus envelopps, couvraient en partie son col et ses joues,
puis s'levaient ensuite au gr du vent.

La prcipiterons-nous  l'instant mme, demanda Victoria, qui
regardait d'un oeil jaloux les grces parfaites de sa victime.

Non, il n'en sera pas ainsi, mais suivez-moi, madame, dit Zofloya.
Alors il descendit brusquement un ct fort rude du rocher. Elle
le suivit quoiqu'ayant peine  aller aussi vte que lui. Tantt il
ctoyait les bords d'un prcipice, et tantt descendait une roche.
Enfin il s'arrta quelques instans dans un vallon troit, ou plutt
dans la division de deux montages d'une hauteur prodigieuse. Cet
endroit se terminaient par un terrein irrgulier et rempli de pierres
ingales qui semblait descendre dans un gouffre. Zofloya regarda
Victoria, il s'aperut qu'elle tait rendue de fatigue.  Allons, du
courage, dit-il, nous n'avons plus un grand chemin  faire.

Elle feignit d'tre contente, et le suivit de nouveau quand il se
remit en marche, tant la force de ses passions lui donnait de fermet
dsespre.

Soudain Zofloya s'arrta; il posa son fardeau inanim sur une pierre
garnie de mousse. Ensuite, d'un air ais, il en drangea une d'un
volume norme, qu'on eut dit faire partie du rocher, mais qui n'en
tait qu'un morceau dtach: une ouverture troite et profonde se
trouva dessous. Le maure reprenant Lilla dans ses bras, entra par cette
ouverture en se courbant beaucoup. Victoria le suivit encore, et se vit
avec lui dans une caverne immense, et qui ne tirait du jour que par
l'endroit o ils taient entrs.

Ici, Victoria, votre rivale sera au moins hors d'tat de vous porter
ombrage; et si le coeur d'Henriquez n'est pas invincible, je ne vois
rien maintenant qui puisse empcher votre bonheur.

Mais, dit-elle avec horreur, tant que Lilla vivra, n'aurais-je pas 
m'inquiter, et n'est-il pas possible qu'elle se sauve d'ici?

Regardez donc, signora, si ne voil pas de quoi dissiper toutes vos
craintes? En disant ceci, le maure leva une chane massive qui tait
fixe dans le mur, et qui, du fond de la caverne, conduisait  l'entre.

Je vais passer cet anneau qui le termine autour du corps de la
jeune fille, tandis qu'elle est encore sans connaissance; serez-vous
satisfaite aprs cela?

Je crois que oui, Zofloya. La malheureuse voulait la mort et non la
captivit de sa victime.

Eh bien! pour vous faire plaisir, je vais l'attacher, quoique
cela soit inutile, car, quand elle reprendra ses sens, il lui sera
impossible de deviner l'tat o on l'aura mise. J'ai t la prendre
dans son lit, o elle dormait d'un profond sommeil, et en rvant, sans
doute au bonheur de se voir bientt l'pouse d'Henriquez, je n'ai agi
de la sorte que pour m'acquitter de ce que je vous avais promis. La
jeune personne se sentant ainsi enleve, a voulu crier et se dbattre,
mais un mouchoir que je lui ai appliqu sur la bouche l'a rduite au
silence, et bientt elle s'est vanouie. Elle est reste depuis dans
cet tat. Comment donc, femme incrdule et craintive, pouvez-vous
conserver aucune ide qui vous soit contraire? il n'est pas besoin de
faire autre chose que de la laisser ici: elle n'en sortira pas, je vous
jure.

C'est  merveille; mais, malgr tout, il n'y a pas de mal de
l'attacher  la chane; si ce n'est point une prcaution ncessaire,
cela lui servira au moins de chtiment.... Allons, bon Zofloya, faites
encore ce que je dsire, continua-t-elle en mettant la main de sa belle
victime dans celle du maure, et sortons bien vte d'ici avant qu'on
puisse s'apercevoir de notre absence.

Zofloya rit d'un rire amer et mprisant. Il tenait la main de Lilla et
la chane: il dit avec persiflage, en regardant l'une et l'autre,
pensez-vous, Victoria, que le conseil des dix ait jamais renferm aucun
de ses condamns dans un endroit plus secret que cette caverne? Cet
anneau ... cette chane pesante feraient croire que....

A cette mention terrible du conseil des dix, Victoria changea de
couleur. Votre remarque est cruelle et vient bien mal--propos,
Zofloya. Pourquoi parler de ces choses dans un moment pareil? je vous
en prie, attachez cette chane et allons nous-en.

Conservant toujours son air sardonique, le maure obit. La chane fut
attache au corps dlicat de la pauvre petite orpheline, et Victoria
se htant de gagner l'ouverture de la caverne, dit: Allons, sortons
vite, Zofloya.

Ils allaient partir en laissant la malheureuse enfant tendue sur la
terre rocailleuse.... Dj ils montaient l'ouverture.... Elle ouvrit
les yeux! sa situation, frappa ses sens affaiblis. Elle voulut parler,
et ne le put. Alors tendant ses mains d'une manire suppliante, elle
se trana sur ses genoux. Le bruit qu'elle fit avec sa chane, obligea
Victoria  tourner la tte.... Elle vit la trop malheureuse orpheline
... mais ne vit en elle qu'une rivale; et dans l'odieux de son me,
elle lui lana un regard de mpris, et continua son chemin. La pauvre
petite qui l'avait reconnue, fit un cri perant et la nomma....
Victoria n'en fut point mue.... Cet abandon barbare ne toucha point
la tigresse!

Signora, observa le maure, comme ils traversrent la montagne, je
reviendrai  la caverne dans le jour, pour apporter la nourriture de
notre prisonnire, et un grand manteau de peau de lopard que j'ai,
et qui lui servira tout -la-fois de lit et de vtement Mon intention
aussi....

Vous paraissez bien tendre pour cette crature, interrompit aigrement
Victoria.

Il n'est pas dans nos vues que votre rivale prisse de faim, repliqua
froidement le maure. Elle aura tout ce qui sera ncessaire pour la
soutenir, car dans le lieu o elle est condamne  finir ses jours, le
chagrin sera une cause suffisante pour y mettre un terme.

A la bonne heure. Qu'elle souffre et meure, c'est tout ce que je
demande.

Viendrez-vous la voir quelquefois, signora?

Oui, il est possible que cette petite ennemie de mon bonheur me fasse
plaisir  voir dans l'tat ou nous la laissons. Cependant, si Henriquez
ne devient pas plus aimable, elle n'aura pas a se fliciter de mes
visites.

Voil qui est trs-bien combin, signora. Si le signor Henriquez
vous garde toujours rigueur, la mmoire de Lilla tant cause de son
indiffrence, il faudra punir celle-ci. En vrit, signora, j'admire
l'inflexibilit d'esprit que vous possdez.... Cette me altre de
vengeance, et qui ne cde point aux considrations.

Victoria regarda le maure en face, pour voir si ce qu'il disait ne
tenait pas de la plaisanterie, et elle fut contente de reconnatre dans
ses yeux teincelans la cruaut et l'ardeur du mal dont elle-mme tait
remplie.

Le jour tait fort avanc, mais le soleil ne faisait paratre aucun
de ses rayons ... des nuages s'tendaient par milliers dans l'espace,
et venaient se runir en foule au-dessus de la fort. Toute la nature
gardait un silence morne, comme si l'oeil du matin se fut arrt sur le
crime qui s'tait commis  son aurore.

Le maure ne parlait pas, et Victoria, perdue dans ses calculs sur la
conduite la plus sre  tenir pour en venir  ses fins, ne cherchait
pas  entamer la conversation.

Ils arrivrent de cette manire  l'endroit le plus ouvert de la fort,
et Zofloya observa qu'il tait prudent de se sparer avant que d'tre
en vue au chteau. Victoria sentit l'-propos de l'observation, et
alla droit  la petite porte qui donnait prs d'une vote, conduisant
au pied de son escalier, tandis que Zofloya tourna ses pas d'un autre
ct.




CHAPITRE IX.


Henriquez s'veilla, aprs s'tre entretenu toute la nuit dans ses
songes, de l'aimable crature qu'il comptait bien voir aussitt son
lever. Lilla avait pour habitude de se promener le matin,  l'entre
du bois, dans un endroit trs-ouvert et garni de petits buissons
d'arbustes de toute espce. Elle venait l prendre le frais, et y
trouvait son ami, ayant un livre  la main, en attendant son arrive.

Cette fois il l'attendit plus long-tems que de coutume; il marcha avec
patience pendant environ une heure, s'imaginant que l'indisposition
qu'avait sentie la jeune personne la veille, la retenait un peu plus
tard au lit. Cependant la matine s'avanait, et il devenait improbable
que Lilla ft encore couche; c'est pourquoi il retourna sur ses pas,
pour en demander des nouvelles. Il fit venir sa femme de chambre pour
savoir si sa matresse dormait encore, et alors l'avertir de l'heure
qu'il tait. Mais de quelle alarme ne fut-il pas saisi, quand cette
fille vint lui dire que la jeune signora n'tait pas dans sa chambre;
que cependant ses vtemens y taient, et  la mme place o elle les
avait poss la veille!

Henriquez, naturellement imptueux, ne fit aucune remarque, mais
s'lanant de son sige, il vola  l'appartement de son amie, o, ne
la trouvant pas, il en sortit pour courir comme un insens dans toutes
les parties du chteau, et ... inutilement! Livr  la plus mortelle,
inquitude, et trouvant la porte de la chambre de Victoria ouverte,
il y entra brusquement, pour lui demander avec volubilit o tait sa
Lilla?

La femme artificieuse s'attendait  cette scne. Elle feignit d'tre
rveille en sursaut par la bruyante entre d'Henriquez. Celui-ci
s'embarrassant fort peu de l'effet qu'elle produisait, et sachant 
peine ce qu'il faisait, courut vers le lit, et prenant sa belle-soeur
par le bras, il lui demanda, d'une voix trouble, o tait sa
bien-aime.  Madame, ma Lilla est enleve... Ah! de grce, dites,
dites-moi si vous savez o on l'a conduite.

Lilla enleve! c'est impossible, signor.... Comment voulez-vous que
cela soit?... Cependant  votre air on en croirait quelque chose ...
mais je ne puis vous rien dire, absolument rien l-dessus.

Oh! mon dieu, mon dieu! si je ne retrouve pas mon amie, je suis
perdu.... O est-elle? o est-elle?

Signor Henriquez, veuillez vous loigner un moment, que je puisse
m'habiller, et je vous assure que nous chercherons aussitt votre
petite amie ... mais calmez-vous, je vous supplie, et croyez que la
belle enfant ne peut tre loin.

Henriquez se frappa le front et sortit tout troubl de l'appartement,
Victoria sonna ses femmes, et sitt qu'elle fut habille, elle alla le
retrouver. Elle eut l'air de chercher avec lui, surtout o on pouvait
supposer qu'tait Lilla. Hlas! Henriquez eut beau l'appeler par tous
les noms les plus tendres, l'aimable crature, enchane et dans une
caverne affreuse, tait loin de pouvoir entendre les cris de l'amour.

Ils revinrent dans sa chambre  coucher, et trouvrent tout  la mme
place o Henriquez l'avait laiss, ce qui faisait bien voir qu'elle n'y
tait pas rentre. Le lit parut drang de manire  laisser croire
que la violence l'en avait arrache, car une partie des couvertures
tombaient sur le parquet. Les rideaux taient dchirs, et le rseau
avec lequel elle avait couch cette nuit l, tait galement 
terre, comme s'il y fut tomb de force. Sur ce plus grand examen, le
dsespoir du jeune homme ne connut plus de bornes. Cette ide affreuse
lui troublant la tte, et ne pouvant se soutenir, il partit comme un
clair pour la chercher dans la fort, et mme dans les rochers et les
montagnes voisines.

Il revint vers le soir avec une fivre violente, et sans avoir pu
trouver le moindre indice de ce qu'tait devenue la belle Lilla. A
peine avait-il fait la question inutile, en rentrant, pour savoir si
on avait eu des nouvelles, que sur la terrible ngative, il tomba sans
sentiment sur la terre.

Victoria le fit porter dans son lit. La fivre augmenta et un dlire
violent le suivit. Dans ses transports, il faisait des efforts inouis
pour s'arracher des mains de ceux qui le retenaient; et ses domestiques
en pleuraient  chaudes larmes. On dsespra de sa vie pendant trois
semaines, et la folie qui le possdait laissait craindre qu'en
gurissant il ne revint jamais  un tat de parfaite raison.

Pendant ce tems, la pauvre Lilla, cause infortune de tout ce ravage,
continuait de languir dans son horrible prison. Le maure la soignait
avec une grande exactitude. Il lui avait port tout ce qui tait
ncessaire et commode, ainsi que le superbe manteau de peau de lopard
qu'il avait promis, pour la garantir en quelque sorte de la duret de
la terre, sur laquelle elle tait force d'tendre son corps dlicat.
Cependant, dans cette situation pitoyable, elle entretenait l'esprance
que ses peines (dont elle ne pouvait concevoir la cause) finiraient,
et qu'elle serait rendue  la vie et  l'amant qu'elle adorait. Elle
essaya quelquefois d'adoucir le maure, et de le questionner pour
connatre les motifs du traitement cruel dont on usait  son gard, et
qu'au fond elle pouvait bien deviner; mais le maure la regardant d'un
air terrible, arrtait ses paroles. Il lui apportait journellement sa
nourriture, mais sans dire un mot. Enfin son air dtruisait le peu
d'assurance dont Lilla s'armait avant qu'il entrat.

De faibles clairs de raison, et un mieux assez sensible s'annoncrent
dans le malheureux Henriquez. Pendant sa maladie, Victoria n'avait
pas quitte un seul instant son appartement. C'tait elle qui lui
faisait prendre tous les remdes que les mdecins prescrivaient; et
elle s'tait fait apporter un lit de repos dans un cabinet prs de
sa chambre, afin de le veiller plus srement. Quand l'tat de sant
du malade lui permit de reconnatre quelque chose autour de lui, les
attentions de Victoria redoublrent, mais pour dplaire infiniment 
celui qui en tait l'objet. Ainsi ces soins excessifs, qui prouvaient
l'attachement le plus vif, ne faisaient qu'ajouter  la rpugnance
qu'il sentait  la voir. Une pareille sollicitude lui tait plutt
pnible qu'agrable, et les instans o l'infortun prouvait plus de
soulagement  ses maux, taient ceux o Victoria s'loignait de lui;
mais elle ne s'apercevait ou ne voulait pas s'apercevoir de cette
rpugnance. Chaque jour au contraire la rendait plus soigneuse, plus
tendre, et elle ne dguisait plus ses motions avec lui. Henriquez
tait toujours affect d'une sombre mlancolie, et continuellement
abstrait. Lorsque Victoria s'en approchait, un frisson involontaire
le surprenait; et quoiqu'elle se flattt qu' la fin ses soins lui
attireraient un sentiment plus doux, rien n'annonait le moindre
changement dans le jeune homme.

Un soir que cette femme amoureuse tait assise dans un petit salon de
l'appartement d'Henriquez, et attentive  examiner son air pensif,
celui-ci voulant tre quelques instans seul pour se livrer tout
entier  sa douleur, lui dit tranquillement:  Je ne dsire pas,
signora, imposer une gne continuelle  votre amiti, et je vous prie,
maintenant que je suis en convalescence, de vous dispenser de vos
attentions pour moi, et de prendre quelque rcration qui vous repose
l'esprit.

Victoria, profitant de cette ouverture pour reparler du sujet si cher
 son coeur, lui dit du ton d'un tendre reproche:  Cruel Henriquez!
est-ce ainsi que vous devriez parler  celle qui ne peut vivre
qu'auprs de vous? Epargnez au moins un coeur qui vous aime, qui....

Signora! je n'aurais pas d m'attendre  ce que vous revinssiez sur
un sujet ... et en ce moment encore!

Eh bien! je ne puis me taire davantage;et se jetant de nouveau aux
pieds d'Henriquez, elle poursuivit ainsi:  Oui, je vous aime, je vous
adore, et j'en perds l'esprit. O Henriquez, si vous avez une tincelle
de sensibilit, de compassion, ne me repoussez pas, mais ayez piti
d'une malheureuse qui ne peut vaincre sa folle passion!

Le pauvre perscut ne savait que rpondre cette fois  de tels aveux.
La reconnaissance qu'il devait aux soins que Victoria lui avait
prodigus pendant sa maladie, lui dfendait de la traiter avec la mme
svrit dont il avait fait usage  sa premire dclaration. Cependant
la voir  ses pieds excita de nouveau son humeur, et il n'y eut pas de
considration qui put l'obliger  la traiter avec mnagement. Il garda
pendant quelques instans un silence pnible, puis s'effora de la lever
de terre; mais sa faiblesse l'en empchant, il dit:

De grce, madame, quittez cette posture. Jusque l il me sera
impossible de vous parler.

Victoria se leva excessivement trouble.

Il y a une chose trs-vraie, signora, c'est que l'affliction profonde
que m'a inflig le destin, ne sera jamais oublie. J'ai perdu le seul
bien qui m'attachait  la vie: je suis encore  chercher comment a
pu m'arriver ce malheur affreux; mais mon coeur dchir ne gurira
pas de ce coup; et quoique je paraisse revenir en sant, je prvois
que mes jours ne seront plus longs dsormais. Que ceci suffise pour
rpondre aux avances que vous vous tes permis de me faire. Mais afin
qu'il ne vous reste aucun doute sur mes sentimens, j'ajouterai que
les circonstances fussent-elles diffrentes de ce qu'elles sont, et
n'eussai-je point aim une crature aussi pure, aussi vertueuse que ma
Lilla, je n'aurais pu, dans aucun tems, vous payer de retour. Notre
faon de penser et de sentir est absolument oppose  tous gards....
Que ce soit un tort de mon cot, je l'ignore ... mais je sens que je me
plongerais plutt un poignard dans le coeur, que d'entretenir pour vous
le moindre sentiment de tendresse.

Fort bien! s'cria Victoria, d'une voix touffe. Fort bien, homme
ingrat ... vous ne dguisez pas les choses.... Adieu, je ne vous
importunerai pas plus long-tems de ma prsence. Cependant, avant que
de vous quitter, je vous rappelle que votre Lilla, que vous regrettez
tant, est perdue pour vous!

Mais sa mmoire vit encore, pronona Henriquez aux abois. Mon coeur
saignant en est rempli, femme cruelle, ajouta-t-il avec agonie.
L'effort qu'il venait de faire tait trop grand pour son tat, et ne
pouvant plus se soutenir, il tomba sur le plancher.

Victoria, qui s'en allait, se retourna vte  cette chte, et le
prenant dans ses bras, elle soutint sa tte sur sa poitrine.

Homme obstin, dit-elle avec dpit, tu seras  moi, l'enfer dt-il
tre mon partage!

Laissez-moi, laissez-moi; plutt mourir  l'instant mmee, dit
Henriquez, qui avait entendu ces paroles; et se sentant press par
Victoria, il fit un effort pour se dgager, comme s'il et craint la
piqre d'un serpent, et se jeta d'un autre ct. Victoria ayant peur
qu'il ne retombt dans le dlire, ne dit plus rien, mais l'aidant
malgr lui  se lever, elle le conduisit vers son lit, et le laissa
libre.

Fortement irrite de ce qui venait d'avoir lieu, la dame tourna ses
pas vers la fort. Il tait tard, et l'obscurit des nuages devenait
celle de la nuit, mais cela ne l'empcha pas de poursuivre son chemin.
Le tonnerre roulait sur sa tte, et les clairs coupaient sa route;
mais son urne, pleinement en guerre avec elle-mme, ne remarquait pas
ce qui se passait dans les lmens; et d'ailleurs les choses qui ne
tenaient point  elle particulirement, avaient rarement le pouvoir de
l'affecter.

Eh que vais-je donc devenir, dit-elle trs-haut, en pensant bien
que personne n'tait  porte de l'entendre. Comment satisfaire ma
funeste passion? tout ce que j'ai fait jusqu'ici n'aura-t-il t que
peines perdues; et l'objet de mes souhaits, ce but si ardemment dsir
m'chapperait-il?... non, non, cela ne sera pas. Pour l'obtenir, je
sacrifierais jusqu' mon salut ternel ... car, je ne puis exister avec
sa privation. Ce monde m'est devenu un purgatoire affreux ... ah,
Zofloya, pourquoi ne viens-tu pas me seconder de tes avis? surement tu
ne peux m'oublier en ce moment, o j'ai le plus besoin de toi ... mais,
peut-tre n'as-tu plus de moyens  m'offrir....

Comme elle prononait ces mots, une douce vibration frappa ses
oreilles. Elle coutait, et ne concevait pas ce qui pouvait rendre des
sons si harmonieux. Elle crut reconnatre quelque chose de Zofloya;
mais les sons cessrent, et Zofloya ne parut pas. L'humeur lui fit
quitter la place. Elle allait sortir de la fort avec promptitude,
lorsqu'il s'offrit soudain devant elle. C'est vous; Maure, ah! tant
mieux, car je m'impatientais de ne pas vous voir. Mais, pourquoi ne
vous ai-je pas rencontr d'abord?

Je vous suis depuis quelques minutes, Signora.

Eh, que ne parliez-vous?

Je vous ai dj observ que je mettais mes dlices  me voir appel.

Mais, pourquoi cette fantaisie?

Vous coutiez quelques sons qui se perdaient dans les airs, et je
n'ai pas voulu vous interrompre. A prsent, dites-moi, Victoria,
comment vont vos amours.

Au plus mal; et je crains bien, malheureuse que je suis, de n'en voir
jamais la russite. Henriquez me hait de plus en plus. Ce soir, il
vient de me repousser et de me fuir.

Et son excuse pour tenir rigueur  la plus aimable de son sexe?

Le souvenir imbcile qu'il conserve de sa Lilla. Encore a-t-il
ajout de plus, que quand cette petite crature n'et jamais exist, ce
n'est pas moi qui lui aurais inspir de l'amour dans aucun tems.

Le sot! je vois que pour vous en faire aimer, il faudrait
_ressembler_ sa Lilla.

Oh! certainement; il faudrait changer ma grande et forte taille
contre sa mince structure, mes traits matriels pour sa figure
enfantine. Eh bien, je le ferais encore, s'il ne s'agissait que de cela
pour obtenir un regard de l'impitoyable Henriquez.

Belle Victoria, dit le maure d'un ton caressant, ne parlez pas ainsi
contre vos avantages, qui valent tout au moins les siens. Vous avez,
sous beaucoup de rapports, une grande supriorit sur la petite Lilla,
et vous touchez  la perfection plus qu'aucune autre femme. Il faut que
le seigneur Henriquez n'ait pas de got pour vous voir autrement ...
mais il serait facile ... on pourrait prendre un parti....Le maure
n'acheva pas, et Victoria cherchant  pntrer sa pense, lui dit: 
parlez, parlez Zofloya, si vous avez quelque chose  me dire pour me
tirer d'embarras; ne me cachez rien.

En ce moment, un vif clat de lumire divisant les cieux, Zofloya dit:
cherchons un abri, signora, car voici un orage qui se prpare.

Oh! je me moque bien de l'orage! dites-moi plutt si vous avez un
moyen d'adoucir mon dsespoir. 

--Vous ne craignez pas la foudre, signora? ni moi non plus.

Croyez-vous donc fortement qu'Henriquez ne veuille jamais vous payer de
retour?

--Je viens de vous le dire, reprit Victoria avec tristesse.

--Et, malgr cela, vous persistez  l'aimer.... Vous le croyez toujours
ncessaire  votre bonheur?

S'il fallait y renoncer, je me percerais  l'instant de ce poignard.
(Elle toucha le stilet qui tenait  sa ceinture.)

Zofloya garda quelques minutes le silence et reprit de la sorte:

--Si vous pouviez seulement obtenir son amour et des marques non
quivoques de sa tendresse, sous la forme trompeuse de Lilla,
consentiriez-vous  faire ce qu'il faudrait pour cela?

--Je ne vous entends point; mais je me hte de vous assurer que
rien ne m'arrtera, s'il s'agit de l'obtenir. Voyons, que faut-il
entreprendre encore?

--Il se fait tard, signora; l'orage devient plus violent; me
permettez-vous de remettre  demain ce qu'il me reste  vous dire?

--Non,  moins que vous vouliez me voir expirer  vos pieds.
Pourriez-vous me laisser ainsi dans l'incertitude?... Au milieu d'un
faible esprance que vous venez de me donner! que nous fait l'heure? Ne
suis-je pas matresse de tous mes instans, et y aurait-il un tre qui
ost s'occuper de ma conduite? que m'importent l'orage et le tonnerre?
Au mme instant, des clairs partant de tous cts, semblaient embraser
la fort en dcouvrant le sommet des montagnes.--L'anantissement de
la nature ne saurait m'pouvanter en ce moment o je ne crains que la
perte entire de mes esprances.

--Eh bien donc, femme intrpide, je ne vous ferai plus d'observation
 cet gard. J'aime et j'adore la force de votre esprit, et cette
audace vigoureuse qui brave jusqu'aux lmens. Je vous apprendrai, pour
rcompense, que je suis possesseur d'un secret ... d'une poudre dont la
proprit est ... non de dranger entirement la raison, mais d'amener
un dlire passager, qui rend la personne qui l'administre toute autre
qu'elle est en effet.... Le fou qui le devient de cette manire, peut
avoir son bon sens sur le reste. Cette drogue a le pouvoir singulier
de confondre tellement les ides et de tromper, que l'on crot rel
ce qu'on dsire qui le soit. Ainsi, ceux qui sont fous par amour,
s'imaginent voir dans toute autre femme celle qui cause leur dlire, et
la recherchent comme si elle l'tait vritablement.

Vous commencez, signora,  me comprendre, je pense ... c'est l le seul
moyen d'en finir avec votre passion ... laissez-moi continuer. Cette
poudre, que je vais vous remettre, tant donne, ce soir par exemple,
 Henriquez, dans la potion calmante qu'on lui fait prendre pour la
nuit, elle commencera ses effets pendant son sommeil. Il s'veillera le
lendemain, bien persuad que celle dont il vient de rver, vit encore,
et qu'elle est prs de lui. Personne ne s'tonnera de ce nouveau
dlire, qui sera regard simplement comme un renouvellement de celui
qu'il avait dans sa maladie. Vos gens viendront vous l'annoncer comme
une nouvelle attaque, et vous vous rendrez sur-le-champ  sa chambre. A
peine y serez vous entre, que vous prenant pour Lilla, il vous sautera
au cou, et vous serrera dans ses bras avec l'ardeur la plus vive, en
vous nommant sa bien-aime ... celle qu'il croyait perdue.

Victoria ne pouvant contenir sa joie, tomba  genoux en s'criant:
O bonheur!  dlices! instant que j'ai si vivement souhait!
quoi! Henriquez m'aimerait ... je serais presse dans les bras
d'Henriquez!...  mon ami! je succombe  l'ide d'un pareil bonheur;
oh! j'en mourrai de plaisir.

--Rservez ces transports pour ce moment qui arrivera, je vous le
jure, belle dame, et coutez-moi plus tranquillement. Henriquez
pleinement persuad que vous tes son amie, sa Lilla, vous donnera les
noms les plus tendres: sa mmoire sera tellement drange, qu'il ne
se souviendra plus du pass, si son mariage a eu lieu, on non. Occup
seulement de vous avoir retrouve, il vous parlera de son afflixion,
et se rjouira de vous tenir dans ses bras. Cette lvation de ses
esprits s'augmentera de plus en plus; et il faudra bien vous garder,
ainsi que qui que ce soit, de le contrarier en rien. Il ne s'agit pas
ici de le lier de nouveau ... au contraire, il faudra se prter, avec
complaisance,  tous ses caprices: faites-lui boire du vin, servez-lui
un repas lgant et dlicat; charmez-le avec de la musique, et jouez,
autant que possible, le rle de Lilla, comme sa femme. Enfin, ayez
l'oeil  tout; soyez prudente, et je vous rponds du succs.

Zofloya reprit, pour une dernire fois, la bote fatale cause de tant
de maux. Elle contenait le philtre dont il vantait la proprit, et
la remettant  Victoria, il sourit en lui disant de bien profiter des
avantages qu'elle en tirerait; et sans autre rflexion, il s'en alla.
Comme il s'enfonait dans le plus pais de la fort, un clair trs-vif
le montra en entier  Victoria.... Elle le vit traversant les arbres,
puis escaladant le rocher, puis tout en feu comme il en touchait le
sommet.

Trop ivre de joie, en songeant qu'elle allait enfin jouir de ce
qu'elle avait tant souhait, Victoria remarqua peu la retraite du
maure. Elle pensait seulement au bonheur exquis qu'il lui avait promis.
Le tonnerre roulait envain avec fracas sur sa tte, et la foudre
embrasait la fort, les rochers et les montagnes sans l'intimider.
Elle restait ferme  la mme place, n'ayant pour dfense qu'un coeur
palpitant de plaisir  l'ide heureuse de ce qui allait lui arriver.

Enfin, rveille de son extase, elle prit le parti de retourner au
chteau. Elle ne vit aucune trace de Zofloya en son chemin, et en
conclut que par suite de son caractre bizarre et trange, il avait
pris une soire semblable pour errer dans les montagnes. En arrivant,
elle alla droit  l'appartement d'Henriquez,  qui elle fit demander
un moment d'entretien. Il n'osa la refuser, et elle entra d'un air
humble et abattu, en lui faisant de nouvelles excuses de sa faiblesse,
et en le priant de lui pardonner encore cette fois.

Le jeune homme, toujours dupe de ses artifices, la reut avec une
grande politesse. Elle maintint son air contrit en jouissant au fond
du coeur, et s'occupa  examiner si rien ne lui manquait. Cela fait,
elle demanda si elle pouvait se retirer, et s'il n'avait pas besoin
d'autre chose. Henriquez la remercia brivement, en lui souhaitant
une bonne nuit. Victoria s'loigna avec une feinte modestie; puis,
paraissant soudain avoir oubli quelque chose, elle revint sur ses
pas pour lui donner la potion calmante qu'il prenait tous les soirs.
Elle la prpara loin du lit; et aprs y avoir mis ce que Zofloya lui
avait donn, elle la lui prsenta: sa main tait peu sre, en songeant
 ce que cette boisson allait produire: cependant le pauvre Henriquez
ne s'aperut de rien, et but autant par complaisance, que pour se
dbarrasser bien vte de la vue d'une personne qui lui tait odieuse.
Cela fait, Victoria prit le verre, et lui disant adieu, elle rentra
dans son appartement.

A peine Henriquez avait-il mis la tte sur l'oreiller, qu'il dormit
d'un profond sommeil. Son esprit se troubla petit  petit, et sa Lilla
fut l'objet de son rve; il la vit avec toute sa famille et assise 
ct de lui; puis ensuite dans la fort  se promener et  couter ses
douces paroles. Toute la nuit ces images flottrent dans sa pense, et
le matin, en s'veillant, il tait tellement en dlire, qu'il voulait
sortir du lit, quoique l'heure dut l'en empcher.

Sa folie augmenta rapidement. Il crut sortir d'un rve pnible et
qu'il ne venait que de recouvrer ses sens. Incapable de supporter
plus long-tems les illusions de sa pense et l'ardeur brlante de son
sang, il se leva  la hte et prit le chemin du bois o il s'tait
promen si souvent avec son amie. Il l'appela par son nom et jusqu' ce
que la respiration et les forces lui manquassent. Trouvant enfin ses
recherches vaines, il retourna au chteau. Victoria qui le guettait,
avec une anxit craintive, entendit tous ses mouvemens. Afin de la
mieux tromper, elle portait un voile qui avait appartenu  Lilla, et
ceux de ses vtemens qui pouvaient lui aller. Il lui tait facile
de voir combien le philtre agissait, mais elle voulut en augmenter
l'effet s'il tait possible; elle avait quitt son appartement et se
tenait dans celui du pauvre patient: bientt elle l'entendit passer et
repasser devant la porte; c'tait le moment critique pour Victoria:
elle l'ouvrit, et ...  peine et-elle vu Henriquez, qu'il se jeta
au-devant d'elle, et la prenant dans ses bras, il s'cria:

C'est donc toi, ma bien-aime...?  ma Lilla! enfin je t'ai
retrouve: chre amie, combien mon coeur a saign de ta perte...! parle,
parle, ma douce Lilla, dis que tu aimes encore ton ami ... ton poux!
mais o t'tais-tu donc cache?

Qui pourrait dcrire le ravissement de Victoria,  cette preuve de
l'extravagance d'Henriquez. Il n'y avait plus l  douter de rien, et
elle chercha  entretenir cette illusion trange. Le regardant avec
tendresse, elle lui dit:

Mon cher Henriquez, calmez-vous; je ne vous ai jamais quitt, je vous
jure, depuis notre mariage; mais vous oubliez que, le soir, vous ftes
attaqu d'une maladie subite et mis au lit. Vous avez t dans un tat
d'insensibilit pendant trois semaines. Vous ne me reconnaissiez mme
pas dans vos transports, et cependant je ne me suis point absente de
votre chambre, ni jour, ni nuit; mais ne parlons plus de cet tat
fcheux. Vous me reconnaissez, cela suffit. Ah! cher ami, j'osai peu
esprer, quand je te quittai hier soir, la mort dans l'me, que cette
nuit produirait le bonheur de la gurison!

tais-tu avec moi, ma bien-aime ... oh, oui, je le crois, car je me
souviens.... Il passa la main sur son front ...oui, je me rappelle
... que tu dormais  ct de moi. Je pense mme ... ah! mon dieu, que
j'tais fou de croire que ... que tu n'tais pas ma Lilla ... mais ...
je devrais tre puni pour avoir mconnu tes traits charmans.

Laissons cela, mon Henriquez ... mon aimable poux, et jouissons de
ton retour  la sant, et du bonheur que j'en reois. Malgr que nous
ayons t comme perdus l'un pour l'autre, il faut oublier notre peine,
et clbrer notre runion du mieux possible.

A ces mots, le pauvre Henriquez, se mit  sauter ...  crier comme
un insens. C'est vrai, il nous faut faire la noce ... oui, c'est
aujourd'hui que nous nous marierons, ma Lilla. Allons, embrasse-moi,
donnons une fte, un repas; je veux me rjouir, danser, chanter, et que
les chos des montagnes rptent notre joie.

Oui, oui, mon ami, je vais tout ordonner pour te plaire, dit
Victoria, tremblante de plaisir. Cette solitude va tre embellie de ce
qui te sera agrable; et nous serons l'univers l'un pour l'autre.

Oui, c'est bien parler comme ma Lilla, cela: Oui, c'est elle, je
n'en plus douter ... Si nous tions  Venise, ma bonne amies nous
donnerions des ftes ... mais non, il ne faut pas qu'on nous voie ...
cette horrible femme ... paix, paix, ma Lilla; viens promener nous
deux, ma bonne amie.

Il passa ses bras autour de Victoria, et dans un transport frntique,
l'entrana plutt qu'il ne la conduisit vers la fort.

Voil donc Victoria bien heureuse! pouvant tout  loisir, lancer ses
regards amoureux sur le jeune homme, sans qu'il le trouvat mauvais,
elle jouissait encore du plaisir de se sentir presse contre son
coeur. Que d'actions de grces ne promettait-elle  Zofloya, et quelle
rcompense elle lui destinait! donnant ses ordres  tous les gens du
chteau, pour qu'ils se prtassent  la fantaisie du pauvre insens,
comme elle le nommait vis--vis deux, elle eut soin ensuite d'en
carter tous ceux dont l'oeil malin pouvait observer de trop prs ses
dmarches. Un repas superbe fut prpar, et les vins les plus exquis
ornrent la table. En s'y plaant, Victoria pressa la main d'Henriquez
avec ardeur, tandis que son sang circulait rapidement: le dlire du
jeune homme en augmenta encore.

Le savant Zofloya, prsidant  tout dans la salle du festin, venait
de s'asseoir  part, avec sa harpe devant lui, dont il joua plusieurs
morceaux au premier signe de Victoria. Les gens s'avanaient de tems
 autre, comme pour lui parler; mais il les cartait tous par un air
fier et taciturne, d'autant qu'il avait une autorit suprieure dans
le chteau; sa mlodie, toujours ravissante, toujours enchanteresse,
conduisait l'me dans une sphre de volupts; il ajoutait  l'ivresse
d'Henriquez, comme  l'ardeur brlante de Victoria. Le premier surtout,
fut tellement attendri, qu'il en rpandt des larmes ... et entirement
plong dans le ravissement, il quitta son sige, et prit Victoria dans
ses bras, pour pleurer de plaisir sur ce sein perfide.

Alors la frnsie le porta  danser. Victoria avec les grces d'une
Therpsicore, saisit lgrement la cadence de Zofloya: Henriquez la
dvorait des yeux; puis il dansa  son tour comme un fou, tandis que
le maure ne pouvait plus suivre la mesure de ses pas.

Cette espce de fte dura bien avant dans la soire: mais Henriquez
buvant  ne plus se soutenir, tomba sur son sige, et quoique son
dlire fut toujours le mme, il dit: Je suis fatigu, ma Lilla, je
n'en puis plus ... la tte me tourne ... je voudrais me reposer. Allons
nous-en donc, mon amie, retrouver dans d'aimables songes, tous les
plaisirs de cette journe.


_Fin du troisime Volume._




ZOFLOYA,

OU

LE MAURE,

HISTOIRE DU XVe. SICLE, TRADUITE DE L'ANGLAIS

Par

CHARLOTTE DACRE

(mieux connue comme Rosa Matilde)


TRADUITE DE L'ANGLAIS,

Par MME. DE VITERNE,

Auteur des traductions de LA SOEUR DE LA MISRICORDE et de

L'INCONNU, ou LA GALERIE MYSTRIEUSE.

TOME QUATRIME.


DE L'IMPRIMERIE DE HOCQUET ET Ce.,

RUE DU FAUBOURG MONTMARTRE, N. 4.

PARIS,

CHEZ BARBA, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL,

DERRIRE LE THATRE FRANAIS, N. 51.

1812.




CHAPITRE PREMIER.


Jamais le soleil ne s'tait lev sur un jour plus horrible que celui
qui succda  l'aventure de la veille. Henriquez s'veilla ... et
toute trace de dlire tant passe, il regarda  ses cts ... 
monstruosit! ce n'tait point la belle Lilla, sa charmante fiance,
l'pouse de son coeur, mais Victoria, qui ne lui paraissant plus quelle
mme, empoisonnait ses regards: elle dormait encore, et souponnait
peu l'horreur qu'elle inspirait; ses cheveux noirs, sortant de sa
coffure de nuit, s'talaient sur un visage brun et fortement anim ...
hlas! tout prouvait  Henriquez sa fatale erreur. Une fureur nouvelle
le saisit ... ses yeux sortaient de leur orbite, et il les roulait en
vritable maniaque; un cri aigu partit de ses lvres. Il pronona avec
un accent dchirant le nom de Lilla! s'lanant du lit en dsespr,
il courut  son pe, qui tait suspendue dans un coin de la chambre,
et en arrachant le fourreau, il tourna la pointe vers son coeur, et se
prcipita dessus: comme il tait nud, rien ne pouvait arrter le coup,
aussi tomba-t-il  terre, et un ruisseau de sang coula de sa blessure.
Victoria s'tait veille au cri qu'il avait fait, mais elle n'avait
pu prvenir l'action; elle le soutint seulement comme il tombait, et
partageant sa chte, elle put presser sa tte contre sa poitrine.

A ce toucher, de fortes convulsions s'emparrent d'Henriquez; il
chercha  retirer sa tte d'entre les mains de son ennemie, et ne
pouvant y russir, ses mouvemens convulsifs devinrent plus forts; il
ferma les yeux un instant, puis les rouvrant ensuite, il parut vouloir
exprimer ce qu'il ressentait: regardant Victoria, d'un air de joie
mortelle, il pronona ces mots: Furie perscutrice ... c'est ainsi que
... que je t'chappe ...  jamais! pas un mot de plus ne sortit des
lvres de l'infortun, ni un soupir de sa poitrine; et, triomphant dans
son agonie, il expira!

Voil donc encore une fois, les visions de bonheur de Victoria
vanouies! une rage des plus fortes brla son me  cette conviction,
et la mit dans l'imposibilit de savoir  quoi elle allait se porter.
Elle se tordit les bras, et se serra tellement les mains l'une dans
l'autre, que les ongles y taient empreints: elle s'arracha ensuite les
cheveux, et tomba accable sur le corps d'Henriquez. Enfin sa violence
cessa, et un calme de mauvais augure en fut la suite; elle se releva,
et s'habilla  la hte, puis s'emparant de son poignard, elle parut
mditer quelqu'action horrible. Elle quitta brusquement la chambre de
dsespoir et de mort, en ferma soigneusement la porte, et vola encore
une fois  la fort.

Victoria ne pouvait analyser au juste ce qui se passait dans son
me en ce moment; niais elle alla droit au lieu o languissait la
malheureuse prisonnire: se sentant une force de dmon, elle escalada
au plus vite le rocher; la cataracte raisonna de nouveau  ses
oreilles, ce qui augmenta la rapidit de ses mouvemens, et elle ne
sentit presque point la duret des cailloux; la montagne ne lui parut
qu'une colline, et les prcipices ne lui inspirrent aucune crainte,
tant tait grande l'exaltation o ses esprances dues avaient
port son tre! enfin elle se trouva au lieu o sa rage aveugle la
conduisait. Jusqu'alors elle n'avait pas t voir l'objet de sa
haine; indiffrente  sa situation, elle n'avait fait aucune demande
 Zofloya sur ce sujet; et, oubli jusqu' cet instant fatal, il
fallait un nouveau motif de vengeance pour le lui rappeler. L'me
de Victoria tramait un dessein infernal, pour mettre fin, par une
catastrophe subite, aux scnes qui avaient prcd. Ne prenant pas le
tems de respirer, elle descendit avec promptitude dans le sentier qui
conduisait au cachot de l'orpheline Lilla!

Ce qu'elle vit ne fit qu'irriter sa mortelle humeur, loin de l'adoucir.
Etendue sur la terre, l'infortune paraissait attendre son dernier
instant; sa tte tait pose sur un bras qui lui servait d'oreiller;
elle avait  ses cts quelques parcelles de nourriture grossire.
Victoria s'en approchant avec son poignard, qu'elle tenait d'une main
ferme, secoua la chane de l'autre, en commandant  Lilla de se lever.
La pauvre petite s'effora d'obir; le manteau de lopard tait jet
sur une de ses paules, et venait croiser sur le reste de son corps;
ses cheveux tombaient autour d'elle dans un dsordre lugubre, tandis
que de ses deux mains, elle cherchait  voiler son sein, par une pudeur
anglique qui ne l'abandonnait jamais. Elle leva ses yeux bleux sur sa
perscutrice, dont l'air tait svre et sombre; la charmante petite
Lilla offrait bien en ce moment, la miniature de la Vnus de Mdicis.

Maussade, hideuse crature! cria Victoria en furie, prpare-toi  la
mort! Dans cet tat d'abandon et de malheur, la beaut sans tache de
l'orpheline excitait encore la jalousie de son ennemie.

Oh! madame, dit l'enfant, d'un ton plaintif, c'est donc vous! c'est
vous qui voulez me tuer! je croyais, j'esprais ... mon dieu, ne me
regardez pas ainsi ... j'esprais que vous veniez me donner la libert.

Oui, misrable, je vais te la donner, la libert. Regarde ... (elle
secouait la chane vivement)... je te la donne ... mais par la mort....

O ciel! Victoria, en quoi donc vous ai-je offense pour que vous me
hassiez autant? songez que je ne suis qu'une pauvre orpheline qui ne
vous a jamais fait de mal. Paix, chtive crature; il t'appartient
bien de parler ainsi. Saches donc que tu m'as dj fait plus de mal que
tu ne vaux. Allons, suis-moi.

Je ne puis marcher ... il m'est impossible de vous suivre, rpondit
en sanglottant la pauvre Lilla.

Eh bien, je vais t'aider, dit Victoria, en la saisissant par le bras,
et l'enlevant durement de terre. Alors, elle l'entrana par l'ouverture
de sa prison, sans gard pour ses pieds meurtris par la duret des
pierres sur lesquelles elle marchait; mais la pauvre victime ne pouvant
plus aller, tomba  ses pieds.

Maintenant, regarde, dit la cruelle femme!... Un abme tait devant
elle, et un torrent, fuyant  travers les cavits immenses de la
montagne, s'y prcipitait avec fureur. Vois-tu, belle sductrice,
adorable Lilla, que rien au monde ne pouvait arracher du coeur
d'Henriquez, devine-tu le sort qui t'attend?

Oh! grce, grce, je vous en prie, Madame, dit Lilla en s'attachant
troitement  Victoria. Oh! je vous en supplie, ne me tuez pas.
Rappelez-vous que nous avons t amies, compagnes. Je vous aimais,
Victoria! je vous croyais si bonne!... mais  prsent je vous crois
l'esprit gar, et je vous aime encore ... chre, chre Victoria,
revenez  vous. Si belle, si spirituelle ... non, vous ne sauriez
assassiner une pauvre fille abandonne du monde entier ... non, non,
cela n'est pas dans votre coeur sensible.

Ton babil ne m'appaisera pas, te dis-je. N'as-tu pas t aime
exclusivement d'Henriquez?

Henriquez!... ah! oui, il me semblait ... mais ... mais o est-il
maintenant, Victoria?

Il est mort! mort, dit-elle avec un rire d'enfer. Allons, prpare-toi
 le suivre.

Mort! ah! femme cruelle, c'est toi, sans doute, qui l'as assassin.

C'est plutt toi, misrable, c'est ta frivole image qui a plong
une pe dans son sein. Cesse donc de parler, ou, par le ciel, je te
prcipite au bas de ce rocher.

O! Henriquez! tu n'existes donc plus!... cela est; car, vivant, tu
n'aurais pas cess un instant de chercher ta Lilla, et le ciel et
permis que tu dcouvrisses l'horrible caverne ou l'on ma renferme. Eh
bien, il n'est plus de bonheur pour moi qu'en quittant la vie.

En ce cas, meurs donc vite, dit Victoria en cherchant  se dgager de
Lilla; qui la serrait avec toute la force que donne le dsespoir.

Oh! chre, chre Victoria ... une mort si affreuse m'pouvante ...
s'il faut que je meure ... que ce soit de la mme mort qu'Henriquez ...
plonge ton stilet dans mon sein.

C'est ce que je veux faire, cria l'enrage, et te prcipiter ensuite.
Elle leva son poignard pour en percer l'orpheline, mais, n'tant pas
 son aise, elle n'atteignit que l'paule, et le sang qui en sortit
rendit ses cheveux blonds d'un rouge brillant.

Le courage de la malheureuse Lilla l'abandonnait ... la mort qu'elle
venait de demander fesait frmir son me innocente. Voyant que Victoria
tait dcide  lui ter la vie, la nature la porta  faire un dernier
effort pour se sauver ... un autre coup de poignard la fit tomber sur
ses genoux, o elle implora misricorde. Puis, oubliant ses blessures
et sa faiblesse, elle essaya d'chapper  sa barbare ennemie.

Excite davantage par cette tentative lgre de se soustraire  sa
vengeance, Victoria poursuivit sa victime. Elle l'eut bientt gagne
de vtesse, et Lilla, voyant que tout espoir tait perdu pour elle,
s'lana aprs un vieux chne dont les branches normes s'tendaient
par degrs sur un prcipice. Elle y enlaa ses bras dchirs. Et son
corps  peine soutenu par cet appui fragile, se balanait en attendant
sa chte.

Victoria regarda ce spectacle d'un oeil furieux. Elle chercha  secouer
les branches de l'arbre, afin de faire tomber Lilla. Tremblante 
sa menace terrible, la malheureuse fille quitta soudain son appui,
et chercha un autre refuge dans le roc. Mais elle tait mille fois
trop faible pour rsister  son adversaire. Elle tomba encore sur ses
genoux; elle regarda, en implorant sa grce, celle dont elle venait
de recevoir des blessures dont le sang coulait abondamment. Barbare
Victoria, vois-moi donc avec compassion. Mon sang ne saurait-il
t'appaiser, non plus que mes douleurs? ah! j'tais loin de penser,
quand tu m'invitas, dans mon abandon,  demeurer avec toi, que ce
serait pour me faire subir une pareille destine. Souviens-toi donc,
Victoria ... oh! je t'en prie, aies piti de moi, et je prierai Dieu de
te pardonner le pass!

La seule rponse de Victoria fut un rire froce, et elle leva encore
une fois son poignard.

C'est donc dcid?  ciel! eh bien, prends ma vie, Victoria, mais
prends-la d'un seul coup. Tue-moi du mme poignard qui a tu mon
Henriquez, parce qu'il m'aimait plus que toi.

Le feu sortit des yeux de Victoria,  cette observation; et n'tant
plus matresse de sa violence, elle prit Lilla par les cheveux, et la
renversa  terre; alors elle lui donna mille coups de poignard, partout
o elle pt frapper. Lilla expirait ... l'excrable furie, redoubla
ses coups, et aprs en avoir couvert son beau corps, elle le poussa du
pied, pour le jeter dans l'abme; le cadavre roula de pointe en pointe,
et jusqu' ce qu'il disparut  la vue de Victoria, qui le suivait de
l'oeil. Bientt un bruit sourd frappa son oreille ravie, en l'informant
que Lilla tait dans son tombeau; mais cette joie cruelle n'tait qu'un
dlire, une confusion dont le repos tait bien loin! une certaine
frnsie s'empara d'elle, et la fit courir en insense, sans savoir
o elle allait; quoique rendue de fatigue, elle n'osait demeurer dans
ces sombres solitudes, et craignait mme de tourner la tte, pensant
que l'ombre de Lilla la poursuivait. Elle la voyait encore rouler dans
le prcipice ... elle entendait ses gmissemens ... ses beaux cheveux
teints de sang, ses membres dchirs taient devant elle ... et le cri,
grce, grce, raisonnait autour d'elle, comme si mille chos l'eussent
rpt. Voil ce que Victoria retirait de l'atrocit monstreuse 
laquelle elle venait de se livrer.

Enfin elle sortit des rochers, et descendit le sentier: arrive au bas,
le premier objet qu'elle rencontra fut le maure, qui parut devant elle,
comme s'il l'eut attendue.

Victoria, dit-il, d'une voix moins douce que de coutume, et en
fronant le sourcil, vous vous tes trop prcipite, et cette dernire
action htera votre destin. Pourquoi avoir assassin une pauvre
orpheline? vous vous en repentirez ... gardez-vous maintenant de
rentrer au chteau, car le malheur vous y attend.

Qui t'a dit, maure, que j'aye assassin Lilla? demanda Victoria avec
hauteur. Eh bien, si je l'ai fait, cela ne te regarde pas, et j'en
rpondrai ... allons retire-toi, que j'aille au chteau ... ce lieu
m'appartient, j'espre.

A votre aise, dit Zofloya. Courez aprs un sort que vous pouvez encore
viter.

C'est mon affaire, rpondit Victoria, et je veux passer.

Passe, passe, pauvre femme ... mais souviens-toi que, sans ma
permission, tu ne saurais mme respirer!

Victoria fut indigne de ce ton que prenait le maure, et lui tournant
le dos, elle poursuivit son chemin. Son esprit en fermentation, ne
pouvait plus prouver de contrainte ... elle entrait au chteau, quand
Zofloya passa tout--coup devant elle; cependant elle ne l'avait pas vu
aller, et au contraire, il tait rest quelque tems  la place o elle
l'avait laiss. Cette circonstance lui causa bien un peu de surprise,
mais, occupe d'autres objets, elle ne s'en inquita pas davantage.

Son premier soin fut d'aller  la chambre d'Henriquez; tout tait comme
elle l'avait laiss, et le corps noyait dans son sang: on n'avait donc
point forc la porte, selon que Zofloya le lui avait donn  entendre;
aussi se moqua-t-elle de ses prdictions. Elle referma la chambre sans
dire  qui que ce fut qu'Henriquez tait mort. Comme il tait encore
de bonne heure, Victoria tenta de se mettre au lit, pour dissiper
par un peu de sommeil, le chaos terrible de son me: elle s'enferma;
et la lassitude l'emportant sur ses rflexions, elle ne tarda pas 
s'endormir.

Cependant son sommeil ne fut pas profond, et ressemblait plutt 
un engourdissement qu' un vritable repos; on eut dit mme qu'elle
veillait, car ses yeux taient  demi-ouverts. Des choses tranges
passaient devant elle, et ne pouvant tout--fait croire  l'illusion,
il lui sembla qu'un renouvellement de cochemars la tenait veille,
sans qu'elle put faire le moindre mouvement pour se dbarrasser des
horreurs qu'il lui laissait voir ... un bruit de sonnettes la frappa;
elle se crut transporte dans un appartement isol du chteau, et qui
n'avait pas t ouvert depuis la mort de Brenza. Il y avait dans une
chambre, un grand coffre de fer qu'elle se souvint d'y avoir vu:
soudain les portes furent ouvertes, et plusieurs des gens du chteau
entrrent ayant  leur tte le vieil Antoine, domestique de confiance
du Comte. Il s'avana, l'air gar et plein de terreur: il appela
quelques-uns de ses camarades pour ouvrir la caisse ... ce qui ne fut
pas plutt fait, qu'un cri d'pouvante partit de toutes les bouches ...
on put voir ... et on reconnut la cause vritable de la mort de Brenza!

A cette dcouverte, il se tournrent tous avec fureur contre Victoria,
en paraissant vouloir l'exterminer.--Zofloya parut, et la foule se
dissipa. Alors elle s'veilla tout--fait, et des gouttes de sueur
froide dcoulrent de son front.

En ce moment elle apperut le maure au pied de son lit; son aspect
tait sombre et terrible: ses regards lanaient des clairs. Victoria
tait tente de se croire encore endormie; elle regarda comme une
personne en dlire, et sans y voir, tant son me tait trouble. Elle
allait se lever.... Zofloya l'arrta en disant: une minute, madame. Ce
matin vous avez ddaign mes avis, en voulant passer outre, cependant
cela ne m'empche pas de m'intresser  votre danger. Dj vos passions
violentes vous ont conduite au-del des bornes de la prudence, et ont
ht votre perte, la honte vous attend en ce moment. Ecoutez ce que
je vais vous dire. Vous venez de faire un rve qui n'est que l'image
de la ralit. Pendant le peu de tems que vous avez dormi, il s'est
pass des choses tranges dans le chteau. Vos gens s'tant lev plus
tard que de coutume, ne s'taient encore aperu de rien; mais Antonio
venait de voir en songe une chose faite pour le remplir de terreur; il
a sonn; quelques domestiques sont accourus  sa chambre, et il leur
a racont ce qui venait de l'agiter pendant son sommeil. Cette classe
d'hommes se porte facilement  la superstition; en consquence, ils se
sont dcids  aller  la chambre solitaire, o ils sont encore. L est
un coffre ... qui contient le comte de Brenza!

--Oh! Zofloya, Zofloya, est-ce ainsi que tu me tmoignes ton amiti,
et ne m'avais-tu pas promis que tu me prserverais du soupon et du
malheur?

--Je ne vous ai pas dit que ce serait pour _toujours_. Je n'ai point un
empire ternel sur le corps du comte ... de plus, ce sont vos propres
fautes ... votre impatience, qui ont tout perdu.

--Oh! je ne m'attendais pas  cette restriction, dit Victoria.
Cependant, j'en suis sre, il t'est possible de me prserver du danger
qui, je ne le crains que trop me menace. Depuis que je te connais,
Zofloya, j'ai d m'apercevoir que tu possdais des connaissances
infinies; ta science est suprieure  celle de tous les hommes; et
soit par tude, ou par un don particulier de la nature, rien ne t'est
impossible. Le livre des destines est ouvert devant toi; tu prdis
les vnemens et sais les prvenir. Sauve-moi donc ... sauve-moi, je te
prie, de la honte que tu dis m'attendra, ou bien je ne pourrai plus me
fliciter d'avoir cru  tes promesses.

L'oeil terrible du maure tait en feu en regardant Victoria.--il n'est
pas tems encore, dit-il firement, de revenir sur le pass, ou de faire
des observations inutiles. Si vous vous repentez de la confiance que
vous avez mise en moi, agissez donc en ce moment sans mon secours ...
allez recevoir votre supplice entre les pilliers de St.-Marc ... je
vous y verrai peut-tre ... adieu! mais souvenez-vous qu'il n'y a pas
d'espoir de vous soustraire au sort qui vous attend.

--O homme bisarre et indfinissable! tout de vous ne sert qu' me
confondre. Vos paroles, vos regards n'ont rien que de terrible et de
menaant. (le maure s'loignait) Mais ne vous en allez pas, de grce
... ne m'abandonnez pas dans cette crise, cruel Zofloya.

Il revint auprs du lit. Son air parut moins altier, et il sourit mme
avec assez de douceur.--Eh bien, dit-il, voil que vous me suppliez
encore une fois, mais prenez garde, Victoria, de ne plus m'irriter
davantage: ce serait impolitique de votre part; la hane ternelle que
je porte aux humains retomberait sur vous, et ... mais ne parlons plus
de cela. Le soupon commence  s'lever contre vous, signora, il faut
se hter ... et comment s'y soustraire? L'inquisition va bientt vous
attirer devant son tribunal: une confusion des plus grandes suivra la
dnonciation faite contre vous. Dj on s'apprte  forcer la chambre
du seigneur Henriquez, et ce qu'on y va dcouvrir suffit pour vous
perdre. Le corps est sur le plancher et baign dans son sang.... Votre
voile et une partie des vtemens que vous portiez hier y sont encore:
ainsi toutes les preuves d'un crime seront videntes. Sachez encore
que, pour vous surprendre dans la scurit o ils vous croient, les
gens ne vous diront rien de leurs dcouvertes; ils vous surveilleront
seulement, tandis que deux sont dtachs  Venise, afin d'instruire les
magistrats de ce qui se passe ici. Il n'est pas ncessaire, je crois,
de vous en dire davantage ... une infamie publique ... une ...

--Oh! pargne-moi, Zofloya, je t'en conjure. Cette destine est
horrible et m'accable de frayeur.... Cependant si Henriquez
vivait encore, qu'il et pu m'aimer, je regarderais le reste avec
indiffrence. Ah! Zofloya, tu m'avais promis le bonheur, et....

--Prenez garde, madame! je me suis acquit exactement des promesses
que je vous ai faites: j'avais jur que le signor Henriquez serait
 vous et qu'il vous presserait volontairement contre son coeur ...
j'avais jur son amour ... mais je ne vous avais pas dit que sa
mprise durerait ternellement, ni ne m'tais rendu responsable des
consquences qui pourraient en rsulter.

Victoria voulait rpliquer, mais la terreur avait glac ses lvres. Il
lui passa une ide dans l'esprit, elle fut rapide ... amre. Combien
avait t court un instant de plaisir procur par Zofloya, et que le
mal qui lui succdait tait affreux! une ombre de bonheur avait paru,
et des dangers pouvantables en devenaient Je rsultat!

Le maure lisait dans les penses de la malheureuse Victoria; une
nouvelle teinte d'humeur passa sur ses traits et il dit:--Si vous
hsitez sur la conduite qu'il vous reste  tenir pour le moment, je
vous laisse libre d'en agir comme il vous plaira.

Victoria joignit les mains. Elle ne sentait que trop ce qui lui allait
arriver.... Mais la fiert du maure, ses reproches hautains.... En
vrit, cette femme criminelle expiait dj bien une partie du mal
qu'elle avait fait.

Dcidez-vous vite, Victoria! lui cria-t-il avec une augmentation de
svrit.--Oui, oui, oui ... je m'en repose sur vous ... je m'abandonne
 vous. Sauvez-moi des horreurs que je crains; sauvez-moi de tout,
Zofloya, ajouta-t-elle, la tte perdue, et que ce soit pour jamais!

--Allons, je m'y engage: je vais vous soustraire  ce qui vous attend,
mais il faut vous dcider  fuir.

--A fuir! quoi, je quitterais tout?...

--Oui, car je ne saurais dtourner le cour, des vnemens dans lesquels
je n'ai point de pouvoir; je ne puis influencer la justice, Victoria,
ni prvenir ce qui est indpendant de moi. Quelque grand que semble
mon savoir, croyez bien que tout en profitant des circonstances et des
choses, il est hors de moi de rien dranger de ce qui est crit dans le
livre du destin.

--Et o donc fuir? demanda-t-elle d'un air abstrait.

Reposez-vous sur ma prudence a ce sujet. Encore quelques mots, et je
vous laisse. On n'a point ouvert la chambre d'Henriquez; vous pouvez
donc dormir pendant quelques heures, tandis que j'loignerai les gens
de leur dessein sous un prtexte quelconque. Ainsi livrez-vous sans
trouble au sommeil; je vous garantis de tout. Quand cette demeure
deviendra le sige du dsordre et de la confusion, que l'inquisition
sera instruite de ce qui a eu lieu, et que les maldictions et
l'excration pleuvront sur vous, vous serez loin de votre chteau, loin
de Venise!

Comme Zofloya finissait ces mots, il fit un lger salut et s'loigna
avec la rapidit d'une ombre.

La matine commenait  tre avance. Victoria n'osant paratre,
s'enferma tout--fait dans sa chambre, sans songer ni  la faim ni  la
soif. Voulant se retracer les vnemens de sa vie odieuse, elle chercha
 en calculer les causes et les progrs; mais la tentative fut vaine;
un profond engourdissement s'empara de ses sens; elle chercha  s'en
dfendre, malgr la recommandation de Zofloya, et le sommeil fut le
plus fort. Quelque chose d'horrible glaa ses membres, et elle cda,
malgr tout autre dsir,  la magie puissante  laquelle elle tait
soumise.




CHAPITRE II.


L'obscurit la plus profonde enveloppait Victoria quand elle ouvrit les
yeux; elle se trouva couche sur la terre. Le tonnerre grondait, et
des traits de lumire dcouvraient la majest des objets d'alentour.
Des montagnes immenses taient assises les unes sur les autres, et
semblaient places l pour la drober au monde entier. En examinant
cette trange enceinte, couverte de nuages seulement, l'imagination,
repousse dans ses conceptions, n'avait plus d'essor pour rien
pntrer. Des rochers normes effrayaient par leur masse, et les
prcipices qui se trouvaient a leur base, recevaient l'eau qui, du
sommet, tombait de cascade en cascade, pour se perdre ensuite dans
des gouffres qu'on et pris pour l'entre du _Pandimonium_ (enfer
de Milton). Tel tait le spectacle que les clairs dcouvraient 
Victoria. Au milieu de ces belles horreurs tait le maure colossal, les
bras croiss sur la poitrine, et l'air majestueux. Il tait l dans
sa sphre, les lieux simples ne pouvant convenir  un homme  qui il
fallait toutes choses extraordinaires; aussi, l'endroit o il tait
n'offrait que des merveilles: la terre tremblait sous la fermet de ses
pas; on l'et cru souverain de cette partie cache de la nature; rien
ne pouvait l'y clipser, ni lui commander; mais aussi, rien de doux,
de gracieux n'embellissait ces stes agrestes seulement faits pour des
tres audacieux et indpendans comme ceux qui s'y trouvaient alors.

Victoria regarda le maure;  chaque trait de feu qui partait du
firmament, il avait un air de satisfaction qu'elle ne lui avait
point encore vu; et il lui parut beau au-del de l'expression. Pour
la premire fois un sentiment de tendresse se confondit avec son
admiration. Quelle bisarrerie trange! Cette Victoria si vaine, si
fire au milieu de ses terreurs, au milieu du danger o elle se savait,
trouve doux et prcieux d'inspirer un intrt si soutenu  un homme que
rien au monde ne pouvait l'empcher de reconnatre comme au-dessus de
tous, pour son rare mrite et son savoir inaprciable.

Le maure, comme s'il et devin ce qui se passait dans son me, s'en
approcha avec la plus grande douceur, et l'aida  se lever. Tremblante,
agite par mille sentimens confus; et tonne de tout ce qu'elle
voyait, elle se laissa presser dans les bras de Zofloya.

Mais, dites-moi, mon ami, o sommes-nous donc, et qui peut m'avoir
transporte ici?

Vous ne savez pas, belle dame, que nous sommes dans les Alpes,
frontires d'Italie? il doit peu vous embarrasser de savoir comment
vous y tes venue; sachez seulement que nous voil en parfaite sret.

Mais, je ne me souviens pas d'avoir voyag. Je sais bien que, m'tant
venu chercher le soir dans mon appartement, vous m'avez conduit 
travers les bois, et fait reposer dans une grotte, mais ... que
serais-je devenue depuis?... c'tait le soir, et il fait nuit encore.

Votre observation est juste; nous sommes partis de nuit, et il est
encore nuit, ce qui doit vous convaincre que nous avons fait tout ce
chemin en vingt-quatre heures.

Comment cela est-il possible? aurais-je donc perdu l'esprit pendant
tout ce tems, ou bien un sommeil forc m'aurait-il ravi la connaissance
ainsi que le mouvement? ! Zofloya, quel pouvoir avez-vous donc?
combien il est incomprhensible, et me fait sentir que je suis
entirement sous vos loix.

Victoria soupira profondment en prononant ces mots, et laissant
tomber sa tte, elle parut plonge dans les rflexions les plus sombres.

Zofloya lui serra tendrement la main. Pourquoi ces rflexions et ces
remarques, belle Victoria? ne vous croyez-vous pas avec un ami qui
vous est entirement attach? il devait vous arracher  la honte et
aux horreurs qui vous attendaient. Les moyens ordinaires n'auraient
pas suffi pour vous tirer de ce mauvais pas. La chose pressait, et
demandait la plus grande clrit ... pourquoi donc regretteriez-vous
qu'un pouvoir suprieur et t employ pour vous dlivrer.

Un grand coup de tonnerre coupa cette phrase, et les chos des rochers
rptrent ce bruit terrible. La foudre tincelait en flammes longues
et tremblantes. Victoria, tout esprit fort qu'elle tait, ne put
s'empcher de frmir, car jamais elle n'avait t tmoin des phnomnes
de la nature, dans un orage au milieu des Alpes. Elle se serra plus
prs du maure, qui, passant ses bras autour de son corps, la pressa
contre son coeur.

Victoria se crut rassure ... elle n'avait plus ni parens, ni amis,
ni protecteur sur la terre, que celui sur qui elle s'appuyait avec
crainte ... un effet magique l'y retenait ... cependant, honteuse (car,
Victoria avait encore de l'orgueil) de paratre aussi dpendante de cet
homme, elle en rougit. Se rappelant qu'au bout du compte ce n'tait
qu'un esclave, connu pour tel dans l'origine de sa liaison avec lui,
elle voulut, mais ne put reprendre le ton de hauteur qu'une fiert plus
grande lui avait fait perdre. Et puis, sitt qu'elle le regardait,
(envelopp par intervalles de la foudre qui ne le touchait point) sa
beaut, sa grce lui faisaient oublier bien vite son infriorit, et
ses sens ravis se refusaient  le voir autre chose qu'un tre d'un
ordre suprieur  tous les mortels.

Pendant qu'ils taient ainsi dans le milieu de ces pouvantables
solitudes, et qu'ils gardaient ce silence solemnel qu'impose
ordinairement la force de l'orage, qui ne s'arrtait que pour
recommencer avec plus de violence, le son de voix humaines vint frapper
leurs oreilles. Il parut des lumires  travers les fentes des rochers,
qui semblaient des mtores au milieu des nuages: ils reconnurent que
c'tait des torches portes par plusieurs hommes. Quand ces hommes
furent plus prs, leurs habits, leurs armes et leur air dtermin les
annoncrent pour des condottiri, ou brigands.

Zofloya se baissa et dit  Victoria: Ne craignez rien, nous
allons tre entours de ces troupes qui infestent les montagnes,
particulirement le Mont-Cnis, o nous sommes maintenant; mais, n'ayez
pas peur, il ne vous arrivera aucun mal; au contraire, ce seront eux
qui nous procureront un abri, et tout ce qui nous sera ncessaire.

Victoria ne rpondit rien, car il se forma au mme instant, un cercle
autour d'eux, d'une vingtaine d'hommes arms; et elle put voir, aux
lumires qu'ils portaient, des figures de sclrats, ressemblant 
peine  des tres humains. Un d'eux s'avanant le poignard lev, dit:

Que faites-vous ici, vous autres, pendant ce diable d'orage? d'o
venez-vous, et o allez-vous? voyons, avez-vous de l'or, des bijoux? il
faut nous les donner sur-le-champ, sinon vous tes morts.

D'o nous venons et o nous allons doit peu vous importer, rpondit
Zofloya. Quant aux richesses que nous possdons, elles sont peu faites
pour exciter votre envie; mais il est essentiel, absolument essentiel
que nous parlions  votre chef. Veuillez donc nous y conduire 
l'instant.

Aucun de la bande ne rpondit, et Zofloya reprit de la sorte: Vous
voyez que nous sommes sans armes; c'est pourquoi vous n'avez rien 
craindre de nous, ainsi, accordez-moi ma demande. Nous ne sommes pas
des espions, ni n'avons d'intentions malfaisantes. En parlant de cet
air d'autorit, Zofloya fit signe qu'on le conduist sans en demander
davantage. On le comprit aisment, et le cercle s'ouvrant, celui qui
avait parl fit un lger salut au maure, qui lui en imposait par son
ton, et marcha en avant pour le mener vers le capitaine.

Zofloya tint toujours sa compagne d'une main; il prit de l'autre un
flambeau qui lui fut prsent: il marcha hardiment au milieu de cette
troupe; sa tte, orne de son superbe plumet, dominait sur tous, comme
le peuplier qui s'lve orgueilleusement au-dessus des arbres de son
voisinage.

Quel tre tonnant, pensa Victoria! il n'est pas jusqu' ces bandits
froces, qui ne montrent de la soumission au pouvoir magique de sa voix.

Ils montrent le ct droit de la montagne, puis descendirent ensuite
un dfil troit et dangereux. Les voleurs passrent sur le bord des
prcipices et sur les pierres glissantes des rochers, avec une facilit
qui tenait de l'habitude qu'ils avaient  les franchir. Enfin un creux
profond se prsenta; ils le descendirent presque perpendiculairement
et furent dans la valle pierreuse qui tait au-dessous. Un morceau
du rocher s'avanait et semblait soutenu par la colonne d'air; il
s'tendait jusqu' la montagne voisine, en formant de cette sorte une
espce d'angard. En entrant sous cette vote, on y vit une ouverture
troite par o les brigands passrent les uns aprs les autres: vint le
tour de Victoria d'entrer dans cette sombre caverne, auquel le sommet
servait de portique prilleux. Son coeur s'affaiblit et ses craintes
augmentrent.

Cependant, force de marcher, car ceux qui taient derrire la
pressaient, elle prit son parti en songeant qu'elle tait avec Zofloya.
Le passage devint plus spacieux  mesure qu'on avanait; mais en
tournant et retournant dans ce labyrinthe sans fin, tandis que d'autres
ouvertures s'offraient sur leur passage, la plupart, spares par une
arche, ils se trouvrent dans un espace fort large. Les murs de cette
sombre caverne taient glaireux et rendaient des couleurs varies,
semblables  l'arc-en-ciel, quand on passait devant avec les lumires.
Le fate en tait soutenu par des pilliers de pierres brutes, arrangs
grossirement en colonades. Victoria examina ce lieu qui lui rappela
celui o elle avait enferm sans piti l'infortune Lilla, ce qui lui
donnait raison de trembler pour elle-mme.

Un des brigands s'approchant d'une certaine partie de la caverne,
frappa trois grands coups contre le mur avec son bton ferr. Une
minute aprs, les coups furent rpts dans l'intrieur: il tira
alors de sa ceinture un petit instrument ressemblant  une corne,
et le portant  sa bouche, il en fit sortir un son fort singulier.
Immdiatement cet endroit du mur, qui n'avait de remarquable qu'une
pierre trs-unie qui paraissait faire partie du rocher, s'ouvrit en
forme de lourde porte, et on vit, assis autour du feu et prs d'une
table charge de bouteilles et de plats, quantit d'hommes dans un
attirail sauvage, comme ceux qui y entrrent, et qui se montrrent
empresss de partager le repas qu'on avait servi.

Au milieu de cette horde de bandits rangs de chaque ct, se voyait un
large banc de pierre sur lequel tait assis un homme distingu du reste
de la troupe par ses vtemens et son casque  plumet. Il se leva en
voyant deux personnes trangres: c'tait le chef des condottiri, qui
l'tait devenu  la mort du prcdent qu'on disait avoir t fameux
capitaine. Sa taille tait haute et son air noble. Sa figure tait
cache par un masque, ce qui ne surprit pas peu Victoria. Il avait 
ct de lui une femme richement vtue, mais comme lui, d'une manire
bisarre. Elle n'tait ni jeune ni frache. Victoria fut frappe en la
voyant; une ide confuse de l'avoir rencontre quelque part lui vint 
l'esprit, et un coup-d'oeil, que cette femme lui lana, accrdita son
doute; mais elle ne pouvait dire o, ni comment elle l'avait vue.

Zofloya s'avana d'un pas ferme, en conduisant sa compagne par la main;
le capitaine les salua. Les brigands les voyant tous deux si prs de
lui, se levrent de terre, ou ils taient assis, et le soupon leur fit
prendre les armes pour se munir contre toute mauvaise intention ou
trahison; Zofloya, observant ce mouvement, sourit, et les rassura par
un signe. Le chef leur ordonna de se tenir en repos, et le maure lui
parla de la sorte:

Signor, nous sommes des trangers, mais nous ne demandons pas mieux
que de devenir vos amis: nous fuyons la perscution et le danger, et
attendons de vous sret et protection.

Victoria s'tonna de l'entendre s'exprimer ainsi, mais tout, au
surplus, tait fait pour l'tonner dans cet homme. Elle garda le
silence, et le chef rpondit  Zofloya: C'est assez; nous n'attaquons
point les gens sans dfense, ni ceux qui mettent leur confiance en
nous. L'honneur est notre loi, et la vie de ceux qui nous demandent
notre protection nous est sacre: je vous prie donc de vous asseoir, et
de partager notre souper sans crmonie. Ainsi, amis, prenez tous vos
places. Chaque voleur s'assit  la sienne au mme instant.

Buvez, dit le capitaine, et offrez au signor maure un verre de vin.
Celui ci l'ayant pris, le prsenta  Victoria.

Ce mouvement attira vers elle les regards du voleur; il la fixa assez
long temps, et eut ensuite l'air troubl. Il posa la main sur son
poignard, se leva  demi et se rassit!... Victoria tremblait sans
savoir pourquoi. Toute la compagnie parut surprise; Zofloya seul
conserva sa tranquillit, et serrant la main de sa compagne, il la
pressa avec respect de manger un peu. Le capitaine se remit petit 
petit; il cessa de regarder Victoria, et alors se sentant moins gne,
elle essaya de porter quelque chose  sa bouche. La rserve disparut
ensuite; chacun s'gaya, et tous les gens de la troupe burent  leurs
bons succs, ainsi qu' la sant de leur brave capitaine. On plaisanta,
on rit, on chanta, et la femme qui tait de cette bande prit part 
la gat avec aussi peu de dcence qu'on pouvait en rencontrer parmi
des gens vivant du crime. Le chef prenait peu de part  ce bruit,
et paraissait absorb dans ses penses. Le mouvement ou le besoin
peut-tre de les loigner, le sortit de l, et il dit  son monde:
Allons, tous nos braves camarades sont-ils ici?

--Nous y sommes tous, reprirent plusieurs voix,

--Eh bien, on n'ira pas plus loin cette nuit. Que chacun se repose,
 l'exception de ceux dsigns pour la garde. Quant  vous, signor,
s'adressant  Zofloya, vous ferez ce qu'il vous plaira, Victoria! la
signora, veux-je dire, (n'tant, comme je le prsume, ni votre femme,
ni votre matresse), trouvera ce qui lui sera ncessaire pour passer la
nuit dans une partie retire de ce souterrain.

Les paroles du chef masqu lectrisrent Victoria. Etait-elle connue de
cet homme?... Elle regarda le maure, mais ne vit rien dans ses traits
qui indiqut qu'il partageait sa surprise.

Le signora n'est pas ma femme, ni elle n'est ma matresse, signor
capitaine; cependant ... elle m'appartiendra, car nous sommes dj lis
par des noeuds indissolubles.

--Ceux de l'amour sans doute, dit aigrement la femme du chef, qui
ressemblait en ce moment  une bacchante.

--Elle vous appartiendra, rpta le capitaine troubl de nouveau. Mais
se remettant soudain, il ajouta: On trouve difficilement ses aises
dans des lieux comme celui-ci; mais je vous invite  vous arranger de
votre mieux. Puis courbant sa tte d'un grand air de supriorit, il
se retira sous une des arches de la caverne qui paraissait conduire en
un endroit particulier, et la femme le suivit.

Le maure ayant trouv des peaux et des coussins du ct spar de
la troupe que le chef avait dsign pour Victoria, il lui en fit un
coucher assez passable, et allait se retirer ensuite, quand celle-ci,
entirement subjugue par les attentions respectueuses du seul ami que
ses vices et ses crimes lui avaient laiss, lui tendit la main d'un
air tout--fait revenu de sa fiert naturelle; Zofloya la prit et la
porta dlicatement  ses lvres.... Cette action ne fit qu'augmenter
l'ardeur nouvelle que Victoria se sentait pour lui; elle le vit en ce
moment l'gal d'un Dieu: sa taille, ses traits, et plus encore le feu
de ses regards produisaient un effet irrsistible sur cette crature
susceptible de s'enflammer. Elle resta attache  le contempler avec
ravissement, tandis qu'il baisa sa main, et se sentit tellement mue
par un tre aussi sduisant, que des larmes de tendresse en coulrent
sur ses joues.... Oui, l'orgueilleuse, la barbare Victoria, captive
par l'amiti soutenue du maure, prouva, peut-tre pour la premire
fois, ce qu'est la sensibilit. Mais qui et pu rsister  l'influence
enchanteresse d'un Zofloya!

Femme tendre ainsi que belle, dit-il d'une voix ravissante,
remettez-vous, et gotez quelques heures d'un repos dont vous ayez
besoin. Pourquoi mes simples attentions pour vous attirent-elles vos
larmes? Croyez-moi, votre attachement me paye grandement de tout ce
que j'ai le bonheur de faire pour vous plaire.

--Te payer Zofloya! Ah! il n'y a que le don de ma personne qui puisse
m'acquitter de tout ce que je te dois.

--Je sais que vous tenez beaucoup  moi, belle amie; mais ce n'est pas
encore assez pour remplir mes vues.

--Que veux-tu donc de plus, Zofloya? Ah! dis, dis, je t'en conjure;
quant  moi, je sens qu'il est impossible de dpendre davantage que je
le fais. Mon coeur, mon me, tout t'appartient.

Quelque chose d'indfinissable passa sur les traits du maure.

Chre Victoria, reprit-il avec douceur, le tems n'est pas encore
venu.... Je ne puis prtendre encore  la jouissance incomparable de
possder ta charmante personne; mais le moment viendra o tu seras
tout--fait  moi. Dis, n'est-ce pas ton intention?

--Ah! Zofloya! Zofloya!

--Tu le veux, douce amie! et cela sera, car je l'ai jur; j'ai jur
pour moi-mme que.... Mais non; en ce moment je te laisse en repos. Un
peu d'attente augmentera la valeur de ma possession, et m'en rendra
plus fier.

--Quel tre inconcevable es-tu donc? je ne puis rellement te
comprendre.

--Avec le tems tu me connatras tout--fait,  la plus charmante des
femmes. Bonne nuit pour cette fois.

Le maure s'loigna, et Victoria tomba sur son lit, le coeur malade.
Elle fut mal couche; mais comment l'avait t la pauvre Lilla? Cette
circonstance lui rappela sa destine, attendu que, dans le malheur, la
conscience du coupable n'est jamais endormie, et que c'est l o se
retrace avec activit le souvenir de tous ses crimes. Les penses de
Victoria allaient donc prendre une marche des plus tristes, si, pour
s'en dbarrasser, elle n'et song bien vte que Zofloya, l'enchanteur
de son me, n'tait pas loin; et elle s'occupa de lui avec dlices.

Le sommeil la surprit dans l'entretien de sa passion, et elle dormit
jusqu' ce que le bruit que firent les voleurs en s'agitant dans leur
caverne, l'veillt. En ouvrant les yeux, elle vit le seul tre qui
pt l'intresser au monde. Il l'examinait avec attention, et lui
voyant un air engageant, il s'avana et dit: J'ai obtenu, ma belle
compagne, la permission du chef pour que vous puissiez prendre l'air
autour d'ici. Il compte sur la parole que je lui ai donne que nous
reviendrions sous peu d'heures; il m'a mme dit que si nous voulions
quitter ses montagnes, il nous ferait escorter de l'autre ct et 
quelques milles plus loin. Cette prcaution est autant pour la sret
de sa troupe que par gard pour nous. En attendant, il permet que nous
fassions un tour sans tre accompagns.

--Avait-il encore son masque, et pourrai-je le voir  dcouvert?

--Il ne l'avait pas en me parlant; cependant on m'a assur qu'il ne
le quittait jamais en prsence d'trangers, et je crois bien qu'il
ne l'terait pas devant vous. Mais voici une corbeille pleine de
provisions; nous djenerons au grand air. Sortons de ce souterrain.
J'ai pass la nuit  en examiner les issues tortueuses, et nous n'avons
pas besoin de guide pour nous conduire.

Victoria donna la main au maure, non sans s'tonner un peu qu'il
ft dj si bien au fait de la localit du lieu. Elle eut une autre
surprise agrable, ce fut de voir combien Zofloya en imposait et
maitrisait le respect des brigands, qui tous le salurent avec
soumission, lorsqu'il passa devant eux pour sortir de la caverne. Comme
ils montaient le rude sentier, le capitaine (toujours masque) se montra
donnant le bras  sa compagne. Il s'arrta un instant. Ses manires
taient hautes et contraintes; mais quand il vit le maure tmoigner le
plus grand respect  Victoria, il fit un lger salut et s'loigna de
quelques pas pour leur laisser le passage libre. Sa femme regardait
toujours beaucoup Victoria, et de l'air d'une noire malice. Celle-ci
se trouvait extrmement embarrasse d'un semblable examen, et se remit
de nouveau en pense qu'elle l'avait vue quelque part. C'tait bien ce
maintien hardi et impudent qui avoit frapp son esprit, sans qu'elle
pt se ressouvenir dans quel temps; et malgr que la beaut de la femme
ne fut plus la mme qu' l'poque o, elle croyait l'avoir rencontre
pour la premire fois, il n'y avait pas  douter que ce ne ft elle.
Assurment la vie trange et irrgulire que cette femme menait, ou
quelqu'autre cause, avait chauff ce teint et grossi ces traits qui la
rendaient presque mconnaissable. Ce qu'il y a de bien certain, c'est
que Victoria, tout en ayant peine  dfinir ce rapprochement de traits,
frmissait d'en tre reconnue.

Lorsqu'ils furent en plein air, elle fit part de ses ides au maure.
Je ne sais comment cela se fait, dit-elle, mais les manires composes
de ce chef de voleurs et son air altier, m'affectent au dernier
point. Ses regards assez durs, autant que j'en puis juger  travers
son masque, sont toujours fixs sur moi; sa femme me dsoriente et me
trouble galement. Je crains bien, Zofloya, que le malheur ne m'ait
conduit en un lieu o je dois trouver des ennemis. Peut-tre ai-je t
vue par ces deux gens en quelqu'endroit.

--Cela ne serait pas impossible, observa Zofloya.

--Mais pourquoi la femme me regarde-t-elle avec une sorte de
mchancet? pourquoi lui-mme parat-il mcontent de ma prsence dans
sa caverne?

--La suite nous expliquera tous ces mystres, rpondit le maure
laconiquement et avec emphase.

--Mais n'es-tu pas surpris de ces incidens bien extraordinaires? Dis,
ne t'tonnent-ils pas aussi?

--Rien ne m'tonne jamais.

--Au moins qu'en penses-tu?

--Ce que j'en pense?

--Oui. On dirait, Zofloya, que tu ne prends aucune part  ce qui se
passe autour de toi. De quoi donc t'occupes-tu?

--De destruction! rpondit-il d'un voix terrible.

Victoria frmit.

Il est trs-vrai, reprit-il plus modrment, que les incidens communs
de la vie n'ont rien qui puisse m'attacher; je n'y mets pas le moindre
intrt. L'tonnant, l'extraordinaire dans la nature, ont seuls le
pouvoir de fixer mon attention; et encore faut-il leur joindre un
puissant attrait pour que je m'en occupe.

--Il est bien malheureux, Zofloya, qu'isole et sans amis comme je le
suis, ta conversation me soit toujours inintelligible.

--Je m'expliquerai mieux un jour, Victoria. Mais, asseyons-nous et
parlons d'autre chose.

Victoria fit ce que dsirait le maure. Pouvait-elle se dfendre
maintenant de suivre en tout point ce qu'il voulait? Il la pria de
manger un peu de ce qu'il avait apport; mais une oppression excessive
l'empchait de rien prendre. S'appercevant de son mal-aise, il chercha
 le dissiper, en disant: Ma belle Victoria, pourquoi cet air chagrin?
d'o vient cette sombre humeur? de nouveaux doutes s'lvent-ils contre
moi dans votre esprit? Allons, mon amie, sois heureuse avec Zofloya;
dis, ne le regardes-tu pas comme ton poux? car nous sommes dj
fiancs, tu le sais bien.

--Que voulez-vous dire, Zofloya, demanda-t-elle interdite.

--Une vrit, ma belle. Tu m'aimes, et je t'aime aussi  la folie;
je me crois tout au moins ton gal, et qui plus est ton suprieur.
Femme orgueilleuse, aurais-tu suppos que le maure Zofloya se regardt
dans son me comme un esclave, qu'il aurait perdu le sentiment de son
origine?

Victoria se repentit de sa question. Elle tait entirement au pouvoir
du maure; ainsi pourquoi reprendre son air hautain? Les manires
galement imprieuses de celui-ci portaient nanmoins avec elles un
certain charme, un je ne sais quoi qui la pntrait d'admiration, c'est
pourquoi elle prit le parti de l'en convaincre tout--fait.

Signora, continua le maure, souvenez-vous que j'ai t votre
serviteur dvou, et que j'ai rempli exactement toutes les promesses
que je vous avais faites.

C'est ce que n'avouait pas la dame au fond. Elle savait que ces
promesses avaient t fallacieuses ou remplies  demi; mais elle garda
sa rflexion pour elle, et il continua comme s'il n'avait pas devin
ses penses.

Suis-je  blmer si les circonstances ont rendu mes services peu
heureux? n'ai-je pas sacrifi mes esprances de fortune  vous sauver
du dshonneur, et en vous accompagnant dans votre fuite? Vous n'en
sauriez disconvenir, Victoria: il ne faut donc pas m'accuser de ce qui
n'est que le rsultat des caprices de la fortune.

Ce raisonnement spcieux et futil ne devait point la satisfaire, et
cependant il la tranquilisa, tant elle avait besoin, dans sa situation,
de s'appuyer de consolations quelconques. Eh puis, ces grces, cette
beaut qui brillaient dans la personne du maure, faisaient qu'elle ne
pouvait cesser de le regarder avec le plus vif intrt; son oeil tendre,
quoique plein d clat, portait ses tincelles au fond d'un coeur qui se
livrait tout entier au charme qui le possdait. L'motion de Victoria
tait visible pour le maure, qui l'encouragea par un sourire sducteur.
Il prit sa main et la baisa avec passion.

Oui, cela n'est que trop vrai, s'cria-t-elle, ne pouvant plus
se taire, je t'aime, Zofloya; et pour toi, je donnerais le monde
entier.... mme ma vie. Cependant quelque chose de pnible se mle au
sentiment que je t'avoue.... Dis, resterons-nous long-tems avec ces
farouches condottiris?

--Encore un peu de tems, mon aimable. Mais en quittant ces laides
cavernes, tu te donneras  moi (ses yeux brillaient d'un feu
extraordinaire) toute  moi, fidlement et pour la vie, n'est-ce pas?

Victoria le regardait, mais sans parler.

--Promets-moi, chre amie, de m'appartenir en entier. Mais qu'ai-je
besoin de te le demander? tout cela est dcid: j'ai ton consentement;
tu ne peux t'en dfendre, je te tiens  jamais! En disant ceci, il lui
serra la main si fortement, qu'elle jetta un cri; mais regardant son
action comme une preuve d'un ardent amour, d'autant que ses yeux le
dpeignaient, elle sourit. Le maure la pressa contre sa poitrine ...
puis, la repoussant d'une manire singulire, il l'examina de la tte
aux pieds d'un air glorieux; et ajouta: Oui, tu es  moi, charmante,
superbe crature, et c'est pour l'ternit.




CHAPITRE III.


Il y avait dj quelques semaines que la fille de Lordani, et veuve
Brenza, vivait dans une caverne de brigands, le vil rebut de la
socit; ayant pour ami, pour amant, un maure; un homme qui avait t
esclave! elle s'tait bannie de la socit par ses crimes, et devait
apprcier l'obscurit impntrable qui la sauvait du chtiment qu'elle
avait si bien mrit.

Voil donc la situation de celle qu'une ducation nglige, et
la perversit naturelle de son caractre, avait corrompue. Les
imprudences et l'indiscrtion d'une mre, en dtruisant le respect qui
lui tait d, avaient rendu toute remontrance inutile. Ses conseils
n'eussent plus t propres  corriger son enfant, et son exemple lui
tait le droit de rien reprendre  sa conduite. C'est ainsi qu'une
ducation est manque, quand on ne peut rectifier de mauvais penchans,
faute de n'avoir pas su mnager son autorit en se faisant respecter de
ses enfans.

Dans ses instans de solitude, qui taient trs-rares, Victoria,
tout--fait misrable, rflchissait sur sa premire jeunesse, sur ce
qu'elle eut pu _tre_, et sur ce quelle _tait;_ maudissant (il est
dur de le dire,) la mre qui l'avait perdu par sa conduite coupable,
Victoria songeait au pass avec amertume, mais il tait trop tard.

Depuis qu'elle tait chez les condottiris, elle n'avait encore pu voir
la figure de leur chef. Cependant dans son absence, Zofloya l'avait
vu sans masque. Il a une raison, lui avait dit le maure, de vous
cacher ses traits; cette prcaution ne durera pas toujours, et bientt
peut-tre, vous le connatrez pour ce qu'il est.

Cependant les manires de ce chef changeaient considrablement: il
paraissait content de celle dont Victoria et le maure vivaient:
celui-ci se montrait toujours trs-respectueux en sa prsence; mais
il se ddomageait de cette contrainte, par des marques de tendresse,
alors qu'il tait seul avec son amie. Plus il se tenait sur la
rserve, plus il avait d'attentions dlicates, et plus le chef semblait
satisfait; mais si par un mot, ou un regard, il laissait voir trop de
chaleur ou de passion, alors il tait mcontent, et touchait aussitt
son poignard, ou s'lanait de son sige, comme pour se porter 
quelqu'action violente: la voix de cet homme faisait tressaillir
Victoria, toujours gne devant lui; et pour tout au monde, elle eut
souhait de voir son visage.

Quant  sa matresse ou sa femme, c'tait autre chose; elle traitait
Victoria avec assez de civilit, et mme d'attention, en prsence du
chef; mais quand il tait absent, elle ne la regardait plus que d'un
air qui annonait la menace et la perfidie.

Le maure Zofloya accompagnait de temps  autre un dtachement choisi
de brigands, dans leurs incursions parmi les Alpes; et Victoria ne
pouvait s'empcher de remarquer que quand cela arrivait, ils n'en
taient que plus ports au pillage, et se montraient alors plus hardis
et plus froces; ils n'avaient ni scrupule, ni rpugnance pour rpandre
le sang. Au total, cette bande avait autant de propension  assassiner
qu' voler; aussi Zofloya les choisissait-il, quand il faisait des
courses: avec lui, un homme semblait plus dtermin, et se portait 
des actions que sans lui, il n'eut jamais tentes.

Un soir qu'il faisait trs-sombre, Victoria assise sur la pente d'une
montagne fort proche du souterrain, se mit  rflchir sur la conduite
du maure. Elle l'aimait, et cependant, elle tremblait devant lui
... mais que faire? perdue, dtache du monde entier, ayant besoin
de quelqu'un sur qui elle put compter, elle cdait sans effort au
prestige. Rien ne paraissait plus vrai que l'attachement du maure,
sinon que la dignit et souvent la hauteur repoussante de ses manires
la dsolait. Dans les momens o ils se montrait le plus agrable, elle
guettait l'expression de son regard, avec la crainte que celui d'aprs
ne fut plus le mme; jamais elle ne s'tait trouve  son aise avec
lui: toujours orgueilleux et rserv, le maure laissait plutt voir la
condescendance d'un suprieur, que l'abandon d'un amant.

Quel tre inconcevable, s'criait Victoria! ses paroles, ses regards,
ses actions, ne tiennent en rien du commun des hommes; c'est une nigme
indchiffrable....

Hlas! peut-tre eut-il mieux valu que le destin ne m'en et jamais
laiss faire la connaissance. elle soupira fortement, et rflchissant
sur sa vie passe, elle se retraa son horrible carrire.... Oh! ma
mre, ma mre, c'est bien  toi que je la dois attribuer. Si tu eusses
mieux dirig mon enfance, si quand mes passions s'annonaient fortes,
que mon jugement tait encore faible, tu m'eusses prserve de tout ce
qui tendait  empcher la culture de l'un, et  augmenter la proportion
des autres, je ne me serais pas porte  tant d'excs. Pourquoi mis-tu
devant mes yeux des scnes propres  enflammer mon imagination, 
garer mes sens? pourquoi m'appris-tu  prter l'oreille aux aveux
d'un amour illicite? ce fut ton exemple aussi qui me fit regarder avec
lgret les liens du mariage. Ton coeur se dgageant de la fidlit
due  un mari, apprit  mon coeur  faire de mme: ton poux est mort
par suite de ton inconduite ... le mien, par un poison, donn de ma
main ... mais  quoi bon me rappeler tout cela, ajouta-t-elle, en se
couchant sur l'herbe, dois-je me repentir de ce que j'ai fait? non ...
je regrette seulement l'tat o les circonstances m'ont rduite, car
... malheureuse que je suis! Zofloya ... ah! Zofloya, tu m'as aid 
me perdre. Oh, mais! suis-je donc tellement lie avec toi, par une
magie inconcevable, que je ne puisse faire un effort pour te fuir?
hlas! je ne le sens que trop, c'est impossible! Elle soupira encore
et avec douleur, puis reprit tristement:--Je vais l'attendre ici; car
je ne veux pas descendre dans la caverne.... L'air sombre du chef de
ces brigands me fait mal, et les regards furibonds de sa femme me sont
encore plus insupportables.

Victoria resta donc couche sur la terre, et bientt, fatigue par une
longue tention d'esprit, elle ferma les yeux. Aussitt endormie, elle
rva qu'une belle figure de sraphin descendant lgrement du haut des
rochers, s'avanait vers elle. Quand il fut plus prs, il lui sembla
que ses yeux ne pouvaient soutenir l'clat de cette vision cleste.

Victoria, dit l'esprit d'une voix ferme et douce; je suis ton bon
gnie. Je viens t'avertir de ton danger en ce moment, parce que c'est
le premier o ton me criminelle prouve une tincelle de repentir.
Dieu tout puissant, qui ne veut que le salut de ses cratures, me
permet d'apparatre devant toi. Ecoute-moi bien ... si tu consens, dans
l'abme horrible o tu t'es plonge; si tu consens, dis-je,  changer
de conduite, en fesant une svre pnitence de tes crimes, tu peux
encore esprer misricorde! mais sur-tout, fuis Zofloya, car il te
trompe ... il n'est pas ce qu'il parait.

En ce moment Victoria vit le maure sous les pieds de l'tre cleste.
Il tait  genoux, et dpouill de ses riches habillemens. Il tait
horriblement difforme; cependant il ressemblait encore  Zofloya.

Ecoute, dit l'ange; il te faut fuir ce prtendu maure, et le
ciel guidera tes pas. Retire-toi du monde, lis dans ton coeur, et
repents-toi; alors tes pchs te seront pardonns ... (un grand coup
de tonnerre se fit entendre.) Mais, prends-y garde: si tu poursuis
ta coupable carrire, la mort va te suivre de prs, et une damnation
ternelle en sera la suite.

Comme l'esprit cleste prononait ces mots, la terre s'ouvrit sous
ses pieds, et laissa voir un abme effroyable. Le maure y tombait
en poussant des hurlemens qui se rptaient dans les montagnes; il
disparaissait ensuite. L'tre surnaturel s'leva aux cieux, qu'il
montrait du doigt  Victoria. Le tonnerre roula de nouveau avec majest
dans les nues, et Victoria blouie regarda le sraphin entrer dans la
demeure cleste. Une musique divine ravit un instant ses oreilles: sa
pense n'en put soutenir davantage, et elle s'veilla.

En ouvrant les yeux, elle ne vit qu'obscurit. Cependant elle tait
encore si frappe de son songe, qu'il lui semblait que les airs taient
en feu, et que l'ange y planait encore. Elle baissa ses paupires, et
un clair divin brilla  son imagination. Cette flamme restait toujours
 la mme place, en ne s'effaant que petit  petit. Victoria, ayant
peine  s'en dtacher, craignait d'ouvrir les yeux, en se reprochant
toutefois l'importance qu'elle mettait  son songe. Cependant son me
en tait affecte; Fuir! se disait-elle, mais, o et comment? une
damnation ternelle m'attend si je reste!... ah! c'est une folie que
cela, et des rveries d'enfant. Pourquoi quitter Zofloya? n'a-t-il pas
tout fait pour moi jusqu' ce jour?... non> non, je ne serai point
ingrate, je sens que c'est impossible.

A peine la malheureuse Victoria eut-elle prononc ces mots que,
s'lanant d'une ouverture de la montagne, le maure parut. Son air,
quoiqu'un peu soucieux, avait encore plus d'lvation et de feu que de
coutume. Si auparavant elle avait hsit pour suivre la conduite qui
lui tait prescrite dans son songe, cela ne dura pas long-tems. Elle
oublia la vision, et la prsence de Zofloya dissipa toute rflexion
srieuse, et tout dessein de le fuir. Il lui prit la main, et dit d'un
air caressant:

Vous ne voudriez pas me quitter, Victoria?

Cette question lui parut trange. Avait-il une si exacte connaissance
de ses penses?

Comment donc, Zofloya? vous avez un don tout particulier pour me
deviner.

Oui; je lis dans votre me, belle personne; et n'y ai-je pas toujours
lu?

C'est vrai, c'est vrai, et je ne sais pas comment, dit-elle
embarrasse.

L'intrt que je prends  vous m'en donne le pouvoir, chre amie.
Au surplus, vous m'appartenez, je vous ai obtenue par mes soins, et
rien au monde ne vous enlvera  ma puissance. Vous ne me hassez pas,
Victoria?

Elle ne rpondit point; ses penses taient dans une confusion
excessive au sujet du maure. Venez, dit-il dfinitivement, et ne
restons pas plus long-tems dans cet endroit. Il fait meilleur dans le
souterrain qu'ici; on y chasse du moins la mlancolie.

Le maure prit le bras de Victoria, et l'emmena. Ses scrupules s'taient
vanouis. Il est vrai cependant qu'il lui restait une certaine
oppression qui l'empchait de s'exprimer, et elle marchait en silence.
Zofloya lui adressa les paroles les plus flatteuses, et augmenta
d'attentions, ce qui produisit son effet. L'inconstante Victoria
changea encore de rsolution, et oubliant les penses graves qui
l'avaient occupe momentanment pendant son absence, elle fut toute 
cet tre enchanteur.

Si tu ne me quittais jamais, lui dit-elle tout bas, comme ils
entraient dans le souterrain, ne triste mlancolie et de vains songes
n'auraient pas le pouvoir d'usurper l'ascendant que tu as sur mes
penses.

Ils descendirent dans la caverne, et virent le capitaine des voleurs
assis parmi quelques-uns. Il avait toujours son masque. Sa compagne
hardie tait auprs de lui, lgrement vtue, et regardant d'un air
amoureux le matre de cette demeure sauvage, dont le maintien tait
rserv; il coutait plutt qu'il ne partageait la conversation
de ses gens. Quelques-uns assis  terre, les jambes croises,
d'autres debout, le corps pench en avant, racontaient leurs exploits
sanguinaires, tandis que la lumire d'un foyer trs-ardent ajoutait une
touche de frocit  leurs traits dj assez durs.

Victoria s'assit dans l'assemble, se tint prs d'elle  une distance
respectueuse. Le chef la regardait avec humeur, mais sans dire mot.
Sa compagne avait un air ddaigneux, en examinant la jeune femme dont
le teint tait plus anim que de coutume, d'aprs l'exercice qu'elle
venait de faire. Cet examen ramenait toujours le souvenir inexplicable
dont l'esprit de Victoria se trouvait embarrass, et ne lui annonait
rien que de funeste. Une fois mme, cette femme se leva brusquement,
sans doute pour excuter quelque projet qu'elle avait form; mais
le capitaine qui ne les perdait pas de vue, ni l'une, ni l'autre, la
retint par le bras et la fora de se rasseoir. En ce moment, trois
coups distincts furent entendus au-dehors. Un des voleurs se leva, et
rpondit au coup avec le manche de son poignard: alors on fit sonner un
cor en dehors du souterrain, et le voleur touchant au mme instant le
bouton, la porte fut ouverte.

Plusieurs brigands entrrent; ils avaient avec eux une femme qu'ils
contenaient dans leurs bras. Ses traits, quoiqu'altrs, taient
encore beaux, mais ils portaient l'image du dsespoir. Elle avait au
front, une blessure d'o le sang coulait et qui, se mlant avec ses
larmes, tombait sur son sein horriblement meurtri. Ses cheveux bruns
s'talaient en dsordre sur ses paules, et ses vtemens taient
dchirs  plusieurs places. Une de ses mains tait galement blesse,
et cette femme offrait en tout un spectacle des plus affligeans.

On la conduisit, ou plutt on la trana au milieu de rassemble. Le
chef s'en approcha et la regarda quelques minutes ... puis reculant
soudain, il posa la main sur son coeur comme s'il y et prouv une
douleur et dit:

Serait-il possible,  mon dieu! Il parut fortement troubl; alors le
reste des voleurs s'avana: ils tenaient, avec force, un homme d'un
extrieur distingu, et qui tait furieux de se voir pris de la sorte.
L'attention du capitaine se porta bientt sur lui, et il s'en approcha
davantage. Il l'examina ... le reconnut ... et sembla frapp d'horreur!
tout son corps frissonna, et, se livrant  une fureur subite, il
s'lana sur l'tranger qu'il arracha des mains des voleurs, et lui
plongea son poignard dans le sein jusqu' la garde.

La dame blesse fit un cri aigu, et tomba sans sentiment sur le
plancher; alors le capitaine devint encore plus furieux, et arrachant
le poignard du coeur de l'tranger, il lui en pera le corps en
diffrentes places. La troupe, quoiqu'tonne de cet acte de violence
extraordinaire dans son capitaine, ne songea pas  s'y opposer et se
tint  l'cart. L'tranger n'tant plus soutenu, tomba baign dans son
sang. Le capitaine se jetta sur lui, et appuyant son genou sur ce
corp mutil, il enfona de nouveau son poignard au milieu de son coeur
palpitant.

--Meurs, infme sclrat! dit-il d'une voix terrible: meurs ainsi que
tu le mrites. J'ai demand long-tems au ciel que cet instant arrivt,
et il a enfin exauc ma prire.--En disant ces mots, il arracha son
masque, et le jettant de ct, ainsi que son casque  plumet, Victoria
vit ... son frre!

Eh bien, me reconnais-tu, malheureuse Victoria? et sais-tu quel est le
monstre qui expire  tes pieds? celui qui vient de recevoir par ma main
la punition qui lui tait due?... Vois, fille dshonore, le sducteur
de ta mre, le lche Adolphe!... Et cette mre, regarde-la tendue sur
la terre, prte  suivre au tombeau celui qui l'a perdue!

Victoria allait parler, quand Lonardo, s'approchant encore d'Adolphe,
dit avec un rire amer et convulsif:

Il croyait, le misrable, chapper pour toujours  ma juste vengeance!
Lche! (et il le poussait du pied) qui fondais ta scurit sur la
faiblesse d'un enfant, as-tu d penser que mon bras resterait toujours
impuissant, et que ton infamie ne trouverait pas sa punition? Nous
avoir enlev notre mre! assassin notre pre! dtruit l'honneur, ainsi
que le bonheur de leurs enfans!... Homme atroce, tu comptais donc
que le jeune Lonardo oublierait tes forfaits? Non, non, celui dont
l'me fut assez sensible  la gloire de sa famille, pour fuir le lieu
de ses disgrces, ne pouvait oublier l'tre excrable qui les avait
causes. Il ne pouvait oublier les traits maudits gravs en caractres
indlbiles dans son cerveau brlant; non, non, ni les sicles, ni les
tems, ni les circonstances, ne devaient en voiler le souvenir d'une
manire assez paisse pour que l'honneur outrag n'y pt percer? J'ai
donc ardemment souhait cet instant, et mon dsir augmentait  mesure
que mes forces me promettaient l'espoir de la vengeance; je le voyais
de loin avec enthousiasme; il me soutenait dans mon infortune, et
j'ai tout souffert, tout entrepris, pour le hter.... Je remercie le
ciel d'avoir exauc mes voeux, dit-il en tombant  genoux, tandis que
ses regards tincelaient de fiert. O mon pre, mon infortun pre!
pardonne  ton fils, car il vient de te venger.

Lonardo regarda le corps avec satisfaction; il voyait cet Adolphe,
jadis si sduisant, n'tre plus qu'un cadavre hideux ... cet ennemi de
sa famille ananti.

Laurina soupira en ce moment. Son fils tressaillit; il joignit les
mains et des pleurs coulrent de ses yeux. Il s'approcha de sa triste
mre, et aide de Victoria, il la soutint dans ses bras. S'adressant
ensuite  sa troupe, qui restait toute interdite, il dit d'un ton de
colre: Qui, parmi vous, a os frapper une femme?

Aucun de nous, rpondirent les bandits.

Comment donc se trouve-t-elle ainsi blesse?

Un de la troupe, s'avana et dit; Aprs avoir fait beaucoup de chemin,
nous nous en revenions, quand des cris aigus nous arrtrent; nous
retournmes sur nos pas, et allmes  l'endroit d'o partaient les
cris. C'tait l'homme que vous venez de tuer, qui battait violemment
la signora: lorsqu'il nous vit, il chercha  fuir; en l'entranant
avec lui; elle tomba et se blessa avec une pierre: le mchant redoubla
ses coups et la poussa sur une roche qui a d lui faire une contusion
plus dangereuse que celle, qui est apparente: nous avons arrt le
brutal, tandis que cinq  six de mes camarades s'emparaient du bagage
en mettant les muletiers en fuite; ce qui n'a eu lieu qu'aprs nous
tre battus avec les gens qui voulaient faire rsistance, et dont la
plupart....

Assez, dit le Capitaine, je n'ai pas besoin d'un plus grand dtail;
tais-toi maintenant.

Le voleur s'offensa du silence qu'on lui imposait: il mordit ses
lvres, et marmotta quelque chose entre ses dents. Zofloya qui tait
auprs de lui, le regarda d'un air approbateur.

Quoi, que dis-tu, insolent?

Je dis Capitaine, que nous avons fait notre devoir, et que vous ne
pouvez....

Paix, point de rplique, encore une fois.

Le voleur tira son poignard ... cette action mit Lonardo en fureur. Il
dposa sa mre dans les bras de Victoria, et courant sur le bandit, il
le renversa d'un seul coup.

Misrable, oserais-tu lever la main sur ton capitaine? qu'on me donne
un poignard, et j'apprendrai  ce drle  se taire.

Tous lui furent tendus -la-fois; Lonardo en prit un, et le tint un
instant lev sur le voleur, puis s'arrtant, il lui ordonna de se
lever: ce que fit l'autre, qui se croisa les bras sur la poitrine, et
baissa la tte en signe de soumission. Le Capitaine jetta l'arme avec
mpris:  tu ne mrites pas de prir, par ma main, dit-il. Le voleur
s'loigna d'un air sournois, et Lonardo se rapprocha de sa mre.

Il la regarda avec compassion, et la prenant dans ses bras, il la
porta plus avant dans le souterrain; puis essaya de lui faire prendre
quelques gouttes d'un lexir, ce qui parut la ranimer un peu. Lonardo
lui fit alors prparer un coucher, qu'il chercha lui-mme  rendre le
plus doux possible; mais que pouvait ce soin filial pour celle qui
n'avait t habitue qu' reposer sur le duvet? cependant c'tait un
bien pour son corps bris. On bassina ses blessures, et on les pansa
avec soin: Lonardo aidait  tout, tandis que Victoria restait debout
 regarder sa malheureuse mre, sans tmoigner la moindre sensibilit;
elle causa mme avec Zofloya, sur des sujets indiffrens, et marcha
avec lui dans une autre partie du souterrain.

Enfin la pauvre Laurina prouva le bienfait d'un sommeil caus par la
fatigue, la douleur et l'puisement, Lonardo la laissa, pour aller
retrouver ses camarades qui l'attendaient  table: pendant le repas, un
des brigands dtailla tout--fait l'aventure du soir; il n'en apprit
cependant gures plus que ce qu'on savait dj; mais Lonardo coutait
avec une grande attention, sans se permettre aucun commentaire, et
sa soeur paraissait jouir intrieurement de voir sa mre punie d'une
manire si cruelle.

Le vin passa gament  la ronde, et aprs avoir bien bu, les voleurs se
livrrent au repos. Victoria s'tait retire dans son cabinet, Lonardo
dit  sa compagne d'en faire autant, puis il se rendit auprs de sa
mre, dans l'intention de la veiller toute la nuit.

C'est ainsi que par la marche incomprhensible d'une sage providence,
se trouvaient runis en un mme lieu, ceux dont la destine avait
tant de rapports les uns avec les autres: l'une souffrait la punition
terrible de son crime, ses enfans de ces fatales consquences, et
l'auteur abominable de tant de maux venait de recevoir le chtiment d
 ses forfaits, ainsi qu' la barbarie dont il venait d'user envers la
femme qu'il avait perdue.

La malheureuse Laurina ne put conserver long-tems cet amant pour qui
elle avait tout sacrifi. Lordani n'tant plus, son fils ayant fui
la maison paternelle, sans qu'on put savoir ce qu'il tait devenu,
Victoria chappe de la prison o on l'avait mise, il ne restait plus
d'obstacles ... par consquent l'amour d'Adolphe, s'teignit petit 
petit. Cet homme, peu gnreux, commena  regretter d'avoir sacrifi
sa libert pour une femme, dont la mlancolie, presqu'habituelle, lui
devenait  charge: il parut d'abord indiffrent, et en vint  dtester
la victime de ses artifices. Ses manires gracieuses disparurent
bientt, et son humeur se changea en celle d'un tiran dur et sauvage;
le chagrin avait effac les roses du teint de Laurina, et le remord
avait dtruit ses grces enchanteresses; elle cessa de paratre
l'objet d'admiration ou d'envie qui avait marqu ses beaux jours: son
amant lui reprocha la perte de ses charmes; ce sducteur infme, las
de sa passion, la ddaignait entirement: il foisait des absences
frquentes, dont elle n'avait pas le droit de se plaindre: ga et
smillant en sortant, il rentrait sombre et de mauvaise humeur. Laurina
gmissait en secret de ses infidlits, et si ses yeux, encore rouges
des pleurs qu'elle venait de verser, rencontraient les siens, l'indigne
lui en faisait les reproches les plus amers, et ne bornait pas l ses
mauvais traitement; il ajouta la barbarie  ses autres outrages, et mit
le comble  l'infortune de cette femme abuse.

C'tait aprs quelques-uns de ces momens terribles, et dans sa triste
solitude, o, cruellement punie, Laurina gmissait de la tirannie
brutale de son amant, que sa conduite passe se retraait fortement
 son esprit; elle se rappelait la mort de son poux, la perte de
ses enfans ... oh! que doit tre douloureux le repentir d'une mre,
qui s'tant carte du sentier de l'honneur et de la vertu, en voit
retomber la faute sur ses enfans! femmes coupables, votre triomphe,
ce que vous regardez comme le bonheur, n'a qu'un tems, et l'heure
du remord, de la honte, vient infailliblement vous punir, en vous
condamnant  des regrets ternels?

Parmi les vices qui composaient le caractre de l'ingrat Adolphe,
tait un grand amour du jeu; il s'y livra tellement, qu'en trs-peu de
tems sa fortune devint  rien. Ce fut ce qui le dtermina  quitter
l'Italie, et  aller en Suisse: il fit part de son dessein  Laurina,
d'un ton imprieux, et ajouta ironiquement, que son exil serait
dlicieux en l'ayant pour compagnie. La pauvre femme ne rpondit rien
 cette mauvaise plaisanterie; le suivre tait son devoir, aussi ne
fit-elle aucune rflexion, d'autant que, malgr sa bassesse et son
inhumanit, elle avait la faiblesse de l'aimer encore.

Pendant le voyage, il ne cessa de la traiter durement et avec mpris;
cependant il s'tait encore contenu jusqu' la rencontre des gens de
Lonardo, dans les Alpes; mais il arriva qu'en ce moment, son humeur
tant excite par quelque motif particulier, il porta la cruaut
jusqu' frapper Laurina. Il mettait mme sa vie en danger, (pour
s'en dbarrasser peut-tre) lorque ses cris attirrent de leur cot
les voleurs qui rodaient dans les environs; le barbare fut arrt 
l'instant par des assassins moins froces que lui, et il mrita de
trouver la mort prs de celui dont il avait caus les misres.... Telle
est la juste rtribution du crime, qui tt ou tard reoit le prix qui
lui est d.




CHAPITRE IV.


Le lendemain, vers midi, Laurina, qui tait toujours reste dans un
tat d'insensibilit, ouvrit des yeux presqu'teints; Victoria fut
le premier objet qu'ils rencontrrent; elle la fixa pendant quelques
minutes; petit--petit la mmoire lui revint; elle reconnut sa fille,
et fit un cri ... elle passa la main sur son front, l'leva au ciel, et
la tendit  Victoria.

Ma fille! quoi, c'est vous, vous que je n'ai cess d'aimer et de
regretter ... mais pardonnez-moi.... Oh, chre enfant, pardonne  ta
mre!

Victoria ne rpondit, ni par des gestes, ni par des paroles. Lonardo,
qui avait l'me un peu moins corrompue, s'avana prs de sa mre,
quoiqu'elle parut ne point le reconnatre: il se pencha sur elle, et
prit sa main, qu'elle avait laiss retomber sur sa triste couche.

Ma mre, dit-il, en regardant Victoria, d'un air svre, ma mre,
auriez-vous oubli votre fils Lonardo?

L'infortune tourna sur lui ses yeux apsantis: la nature pailla
vivement  son coeur, et elle reconnut dans la figure mle, et les
muscles fortement prononcs du chef des brigands, cet enfant dlicat
et plein de fracheur, qu'elle avait nourri de son lait. Un soupir
pnible partit de son sein: O mon dieu! s'cria-t-elle, serait-il
vrai?  mes enfans, pouvez-vous pardonner  une mre qui vous a si
indignement abandonns?

Oui ma mre, je te pardonne. Que le ciel te pardonne de mme, et te
rende la paix.

O mon Lonardo! tu fus toujours bon et sensible ... soutiens-moi
dans tes bras, je t'en prie ... si ... si tu ne crains pas de donner
cette marque de tendresse  une femme dshonore ... qui s'est joue
du bonheur de ses enfans ... qui.... elle s'arrta et frissonna
violemment.

Il n'y avait en ce moment, dans la caverne, que Lonardo et Victoria;
la lumire blanchtre d'une lampe laissait voir les traits altrs de
Laurina, prte  rendre le dernier soupir: ce qui l'entourait tait
bien fait pour remplir ses derniers momens d'horreur. Peu loin de son
lit, se voyait une table, sur laquelle tait des casques, des stilets,
des sabres, et autres instrumens de carnage; il y avait de plus,
suspendu le long des murs, les dpouilles des voyageurs assassins; le
corps d'Adolphe avait t loign, et jett peut-tre dans un gouffre,
ne mritant pas d'autre spulture; mais les traces de son sang, qui
n'avaient pas encore t laves, teignaient le pav, tandis que ses
habits ensanglants et percs de mille trous par le poignard vengeur de
Lonardo, restaient comme un tmoignage, prs de Laurina.

Ce fut sur cet affreux spectacle, que Lonardo leva sa mre,
lorsqu'elle le pria de la soutenir dans ses bras. Elle regarda de
tous cts avec horreur.... Elle frmit ... mais tournant bientt ses
penses sur un sujet de la plus haute importance, elle leva les yeux au
ciel, puis les reporta sur sa fille, qui debout, au pied de son lit,
l'examinait avec le ressentiment d'une furie.

Ma fille, dit Laurina avec difficult, ta mre te demande pardon avant
que de mourir ... ne la regarde donc pas avec cet air de ressentiment?
adoucis l'amertume de tes traits ... ne me laisse pas paratre devant
Dieu, charge de la haine de mon enfant ...  Victoria, je t'en
supplie, pardonne  ta malheureuse mre.

Un soupir convulsif, interrompit Laurina, qui retomba psamment des
bras de Lonardo.

Parle, parle donc  ta pauvre mre, Victoria, lui dit vivement son
frre. As-tu toi-mme t assez irrprochable dans ta conduite, pour
affecter cette svrit dplace, et n'as-tu pas besoin ainsi qu'elle,
de misricorde?

Ah, que voil qui est bien dit! s'cria Victoria en riant amrement;
si ma conduite a t fautive, si je me suis gare,  qui doit-on s'en
prendre? ma mre, poursuivit-elle, en regardant Laurina hardiment,
vous avez abandonn vos enfans, pour suivre un sducteur, et il
vous en a rcompense, comme cela devait tre. C'est vous qui avez
caus ma perte, et c'est  vous  rpondre de mes crimes: puis-je
... ah! puis-je songer  tous les excs auquels je me suis livre,
sans vous en regarder comme la cause premire? vous m'enseigntes 
m'abandonner sans retenue  toutes mes passions.... C'est pour cela
que j'ai empoisonn mon mari, caus la mort de son frre, et gorg
une orpheline sans dfense: ce sont ces crimes ... tous, oui tous, que
je dois  votre exemple, et c'est ce qui m'a fait exiler mprise, au
milieu des brigands, dont le noble fils, qui vous soutient dans ses
bras, est le digne chef!... c'est pour cela....

Silence, monstre dnatur, cria Lonardo! puisse le ciel paraliser
ta langue envenime. Malheureuse! comment oses-tu, dans des momens
pareils, joncher d'pines le chevet de mort de ta mre? mets-toi 
genoux, crature barbare, et prie Dieu ainsi qu'elle, de te pardonner.

L'audacieuse Victoria ne rpondit  son frre, que par un sourire de
mpris, et resta immobile.

Laurina s'appuya sur le sein de son fils, en se cachant la tte:
des convulsions la saisirent. Elle leva les yeux par intervalle,
pour trouver dans ses traits les sentimens d'amour filial qu'elle ne
pouvait plus attendre de sa fille; l'instant de sa mort approchait:
elle serra la main de Lonardo, tandis que son oeil lui exprimait sa
reconnaissance. Elle regarda encore Victoria, qui semblait de glace
devant sa mre expirante.

L'agonie de l'infortune augmenta; son coeur battit avec violence, puis
cessa tout--coup de se faire sentir; ses yeux se couvrirent ... une
sueur froide mouilla son visage; et elle pronona dans des accens 
peine articuls: Dieu terrible, mais juste, pardonne ... misricorde
sur ta crature.

Ce furent les derniers mots qui sortirent de ses lvres; un frisson
parcourut sas membres ... c'tait le dernier effort de la vie entre la
mort ... elle cessa d'exister.

Quand Lonardo n'eut plus  douter que sa mre tait expire, il la
remit doucement sur son chevet, et s'agenouillant auprs de son lit, il
tint sa froide main contre ses lvres, et des pleurs abondans coulrent
de ses yeux.

Insens, dit Victoria, qui le regardait avec piti, comment peux-tu
tre assez faible pour pleurer sur le sort de celle qui t'a fait ce
que tu es, le vil chef d'une troupe de voleurs? Gmis si tu veux,
non de cette mort, mais du mtier que tu fais, tandis que tu devrais
figurer parmi la premire noblesse de Venise!

--Ame basse et endurcie, rpliqua Lonardo avec dignit, le vil chef
d'une troupe de voleurs peut pleurer sans honte sur les erreurs et
l'affreuse destine d'une mre coupable. Il gmit aussi de l'amertume
que ta cruaut a apporte  ses derniers instans. Tu ne te rends pas
justice, fille barbare, en l'accusant des crimes que tu as commis.
Ce, n'est pas _son exemple_ qui t'a pervertie, mais bien ton mauvais
naturel. La svrit et la bonne conduite d'une mre pouvaient bien
reprimer tes passions; mais une meilleure ducation ne l'et jamais
rendue bonne, ni vertueuse.

--Fort bien, reprit Victoria d'un air sombre; sa conduite libertine
n'tait pas faite pour m'inspirer le got de la galanterie: ce n'est
pas _elle_ qui corrompit mon coeur par ses exemples que j'avais chaque
jour devant les yeux, et ils n'taient pas propres  ouvrir les issues
de mon me aux passions. C'est pourtant de l, rien que de l, que
sont venus tous mes crimes, si toutefois mes actions peuvent tre
appeles ainsi; et ... mais qui es-tu, toi-mme, pour te permettre des
reproches. N'as-tu pas tent d'_assassiner_, pendant son sommeil, un
homme qui ne t'avait jamais fait de mal? n'as-tu pas vers le sang de
ta soeur, et, auparavant, donn le chagrin le plus vif au coeur de ton
pre? n'es-tu pas maintenant le rebut de la socit, l'infme capitaine
d'une troupe de brigands, qui cherches,  la faveur des ombres, le
voyageur que son malheureux destin amne sur tes pas, pour le voler
et l'gorger ensuite? car sans doute il est arriv plus d'une fois,
que ces affreuses solitudes, qui ne sont des lieux de sret que pour
toi et tes pareils, ont reu les corps de tes victimes ... sans doute
que....

Cesseras-tu, misrable furie? ne me provoques pas davantage,
crois-moi, ou je te ferai sentir le pouvoir que j'ai en ce lieu, qui
n'a jamais abrit d'tre aussi mchant que toi. Lonardo trpignait
de colre; il tait hors de lui, ce qui excita le rire de sa soeur
sans piti. Elle se retira nanmoins  l'extrmit du souterrain, pour
viter les suites de son emportement.

En ce moment, Zofloya se prsenta  l'entre de la caverne. Victoria
fut la seule qui l'aperut. Il lui fit signe du doigt, et elle courut
avec joie vers lui. Le maure la reut avec son sourire gracieux.
Cependant, quelque chose d'trange paraissait sur sa physionomie. Comme
il lui imposait silence, Victoria se dfendit de parler, tant habitue
 se soumettre  tons les dsirs de Zofloya.

Il lui offrit son bras, et la conduisit hors de la caverne, par la
sortie accoutume. Ils marchrent sans rien dire jusqu' ce qu'ils
fussent au haut de la montagne. Alors Zofloya invita sa compagne 
s'asseoir sur la pointe d'un rocher, et se plaant  ct d'elle, il
lui parla de la sorte: Ma chre amie, ton frre t'a offense, mais il
ne tardera pas  s'en repentir. Te souviens-tu du voleur qu'il a frapp
la nuit dernire? son nom est Ginotti. Je me trouvais  ct de lui
dans le moment.

Oui, je m'en souviens, dit Victoria.

Mais, as-tu remarqu que je lui fis un signe?

Oui, oui, fort bien.

Cet homme a jur haine ternelle  ton frre. A la pointe du jour
il est sorti de la caverne, il est parti au grand galop dans le
dessein d'aller dnoncer son capitaine, an risque de sacrifier tous
ses camarades. Il se passera du tems avant qu'il ait pu donner des
informations suffisantes au gouvernement de Turin, sur cette solitude
presqu'impntrable. Mais demain matin, le duc de Savoie ne manquera
pas d'envoyer un dtachement considrable au Mont-Cnis. Les issues
de la caverne seront entoures, et ceux qui y rsident ne pourront
chapper. Ton frre tombera peut-tre le premier.

Et moi, que deviendrai-je, interrompit Victoria avec l'intrt
personnel qui la guidait, et sans faire aucune autre rflexion, ne
serai-je pas en danger, Zofloya, avec ces brigands?

Je ne vous ai pas abandonne jusqu'ici, reprit svrement le
maure; allez, rentrez sans crainte dans le souterrain; les troupes
environneraient dj son enceinte, que je vous garantirais de tout.

Mais, pourquoi y retourner, mon ami?

Parce que telle est ma volont, rpondit-il hautement. Sachez compter
sur moi, mme  l'instant du plus grand danger. En voil assez; ne
parlons plus de cela, ajouta-t-il d'un air radouci. Rentre, et sois
tranquille, ma Victoria.

Elle obissait; Zofloya, content de sa soumission, lui permit de faire
encore un tour dans les montagnes avec lui, puis la conduisit  la
petite porte de la caverne, o il n'entra pas, au grand dplaisir de
Victoria. Il alla d'un autre cot. L'heure du coucher vint sans quelle
put le voir, et elle se mit au lit, indiffrente sur le sort des
autres, mais excessivement trouble sur le sien.




CHAPITRE V.


Avant que de terminer le rcit de cette histoire terrible, il ne
sera pas tout--fait hors de propos d'apprendre  nos lecteurs, qui
peut-tre se sont intresss pendant quelques instans au sort de
l'infortun et coupable Lonardo, ce qui a pu le porter  renoncer
totalement  ses sentimens si exalts sur l'honneur, et  dgrader
entirement l'illustration de sa naissance, dont il paraissait si fier.

Il est une chose malheureusement trop vraie; c'est que l'humanit
fragile, une fois entrane dans l'erreur, perd souvent de vue les
moyens d'en sortir; et que n'coutant que le langage trompeur des
passions, elle marche toujours en avant pour l'autoriser  s'y livrer
davantage. L'homme probe, le coeur vertueux deviendra donc criminel,
s'il nglige de s'appuyer,  l'approche des tentations, de cette force
divine qui soutient la faiblesse, et aide le pcheur  s'arracher mme
aux plus grands crimes, s'il le dsire sincrement.

Lonardo, fils d'une mre dshonore, Lonardo devint lui-mme
vicieux, et un assassin; il dsespra de son sort. Il crut qu'il
tait devenu tranger  tous les nobles sentimens. Il lui sembla que
le crime se lisait sur son front comme sur celui de Can; que ses
mains taient toujours taches de sang, et que tout dans la nature
devait avoir horreur de luai. En ces momens de trouble, les caresses
de Matilde taient repousses; il se voyait prt  lui vouer de la
haine et  la fuir pour jamais. Ainsi que ces malheureux coupables
que la socit repousse de son sein, que le mpris accable, et qu'une
svrit, souvent prjudiciable au repentir, condamne au dsespoir en
leur refusant toute ide de pardon, Lonardo, pour se venger de ses
malheurs, de l'espce humaine, se prpara  en devenir le tourment.

Je suis perdu, se disait-il en dlire, et quand Matilde Strozzi le
laissait  ses rflexions! si je reparais dans ma patrie, l'chafaud
sera mon lit de mort, dans le cas o l'agonie de mon coeur ne
m'enlverait pas  un supplice ignominieux. J'ai tu ma soeur! elle
vivait criminellement avec celui que, sans le connatre, je devais
poignarder! O misre affreuse ... destine pouvantable que m'aura
valu.... Il s'arrta; un souvenir rvoltant troubla son esprit.
Monstre, s'cria-t-il ensuite, je te trouverai ... je te chercherai
par toute la terre, et il ne sera pas de moyens que je n'emploie pour
satisfaire ma trop juste vengeance; c'est donc toi qui es cause que
le crime est la seule profession qui me reste aujourd'hui! va, je te
trouverai, fusses-tu au fond des enfers. Lonardo, en parlant souvent
de la sorte, marchait  grands pas, tantt frappant rudement la terre
de son pied, tantt s'armant de tout ce qui se prsentait sous sa main,
et qu'il brisait bientt en clats, comme s'il eut cru se battre
contre quelqu'un, puis se calmant un peu, il tombait sur un sige en
versant un dluge de larmes. Matilde le surprenait souvent dans cet
tat de frnsie, et cherchait par ses caresses et ses raisonnemens
 consoler celui que, malgr l'inconstance de son caractre et sa
mchancet naturelle, elle aimait avec sincrit, et que mme elle
adorait toujours.

Voyant que Lonardo s'abandonnait frquemment  ces irritations
d'humeur, et craignant qu'il n'en vint  se dplaire en sa socit, le
jeune homme pouvant prendre un parti violent qui l'en spart  jamais,
elle rva aux moyens de le distraire de ses nuisibles penses.

Le lieu qu'ils avaient choisi pour retraite, offrant peu de sujets
d'occuper un esprit actif, et d'loigner l'ennui qui ne pouvait
manquer de surprendre deux tres ayant chacun besoin de varier
l'uniformit de leurs jours, il tait  propos, pour leur intrt,
d'aviser aux moyens d'en rompre la monotonie, et c'est ce  quoi songea
Matilde Strozzi.

Il se passa peu de jours avant que le hasard lui offrit l'occasion
de mettre le plan qu'elle nourrissait  excution. Lonardo et elle
s'taient dj promens plusieurs fois dans une partie de l'le
extrmement agrable, et o le jeune homme s'amusait  tuer des
cailles, dont on sait qu'elle abonde en un certain tems de l'anne.
Matilde lui fit renouveler souvent, cet exercice qu'elle partageait
avec lui. Mais on sait que Lonardo s'tait trouv indispos et qu'il
avait besoin de repos, elle alla seule se promener le long d'un petit
bois qui s'avanait presque jusque dans la mer. Cet endroit formait
une anse o les eaux reposaient tranquillement. Elle s'assit sur
une pointe de rocher, les yeux ports sur la mer Adriatique, et vit
bientt une barque s'avancer de son ct. Il lui sembla que plusieurs
hommes la conduisaient, et elle les crut pcheurs; mais quand ils
furent plus proches, leur costume singulier et leur nombre de huit
qu'elle compta, lui donnrent quelqu'inquitude. Matilde n'tait pas
peureuse; son intrpidit au contraire l'avait dj tire, ainsi que
Lonardo, de plusieurs dangers qu'ils avaient courus dans leur voyage
de Venise  l'le de Capri, et auxquels celui-ci tant seul et ayant
une femme  dfendre, n'aurait pu se soustraire, sans cela. Matilde
portait constamment un poignard sous ses vtemens, et avait de plus
un fusil avec elle en ce moment. Aussi attendit-elle tranquillement
que ces hommes fussent  terre. Un d'eux, assez bien mis, et qui
paraissait tre le matre de la barque, s'avana vers le petit bois
dont on vient de parler; il tait de grande taille, portant un sabre
 son ct et des pistolets  sa ceinture, ce qui ne rendait pas son
extrieur rassurant. Quand il apperut Matilde, il tourna les pas de
son ct. Elle se tint debout alors, en tenant son fusil de ses deux
mains. L'homme hsita.... Il fit un geste de la main comme pour la
rassurer, et s'approchant davantage.... Je ne me trompe pas, dit-il,
c'est ... Matilde Strozzi ... c'est ma soeur! Matilde crut galement
le reconnatre, et le regardant d'un air interdit, elle le nomma. Je
suis Raffalo Strozzi, cela est vrai; mais comment se fait-il que la
belle Matilde habite un sjour si peu fait pour ses charmes, et quels
sont les liens qui l'y retiennent? Matilde lui promit de rpondre 
ses questions; mais plus presse elle-mme de savoir les aventures qui
taient arrives  son frre depuis leur sparation, elle le pria de
les lui raconter.

Tandis que la Florentine Strozzi usait de toute son adresse pour
captiver les hommes les plus beaux et les plus riches de Venise, afin
de pouvoir se livrer amplement  ses gots de luxe et plaisir, son
frre ayant aussi peu de principes qu'elle, et voulant faire fortune
de son ct par quelques moyens que ce fut, s'enrla sous le pavillon
d'un corsaire. Ses talens et son intrpidit le rendirent l'ami du
capitaine, avec lequel il fut heureux pendant un tems. Mais une galre
de Malte qui les poursuivit jusque dans le golphe de Venise, les fora
de se jeter sur un rcif o leur mture fut extrmement endommage, et
d'o ils eurent peine  se tirer aprs avoir jet une partie de leurs
richesses  la mer, pour en sauver quelques dbris. Le capitaine en
mourut peu aprs ce naufrage, et Raffalo gagnant terre, renona au
mtier prilleux qu'il avait entrepris pour se runir  une troupe
fameuse de Condottiris qui se cachait dans les Appennins, et qui
faisaient leurs escursions par toute l'Italie, se mettant quelquefois
en mer pour viter d'tre poursuivis, ou pour guetter quelque nouvelle
proie.

Raffalo Strozzi ne tarda pas  avoir un grade suprieur dans la troupe,
et ce fut dans ses courses vagabondes qu'il apprit que sa soeur n'tait
plus  Venise et qu'on la croyait dans les environs de Naples, vivant
avec un jeune noble qu'elle avait emmen. Raffalo n'en savait pas
davantage, mais voulant retrouver cette soeur, et ayant une raison
particulire qui l'appelait dans le midi de l'Italie, il y rodait
depuis quelques semaines, lorsque le hasard la lui fit retrouver dans
l'le de Capri, o lui et son monde venaient se rafrachir quelques
instans.

Matilde ayant entendu le rcit de son frre, conut la pense de tirer
parti de la rencontre. Elle eut une conversation particulire avec lui,
et s'entendant tous deux  merveille, ils formrent un projet qu'ils
voulurent mettre  excution le plutt possible.

La Florentine retourna auprs de Lonardo, et le reste de la soire
fut employ par elle en discours propres  inspirer au jeune homme un
dgot rel pour la retraite que la ncessit leur avait fait choisir,
et un dsir de rendre leur existence plus sre et plus agrable. Elle
lui reprsenta la gne extrme dans laquelle ils se trouvaient, et le
danger infaillible de se voir bientt privs de toutes ressources,
s'ils n'y mettaient ordre. Elle en vint ensuite, mais avec mnagement,
 lui inspirer l'ide de se venger de l'ennemi de sa famille, et
lui fit entendre que les moyens de punir le tratre Adolphe taient
faciles  trouver. Quittons ce triste sjour, dit-elle. Il me reste
encore quelques bijoux de valeur qui serviront  nous dfrayer d'un
voyage indispensable. Mon ami, il faut absolument tenter la fortune, et
nous venger tous deux de la perfidie des humains. Matilde s'arrta.
Lonardo, la regardant avec curiosit, paraissait attendre qu'elle lui
communiqut extrieurement ses ides; mais la Florentine ne dit plus
rien que de vague ce soir-l, et se contenta de dmontrer  Lonardo le
besoin urgent de prendre un parti.

Elle venait simplement de dresser ses batteries, et elle remit au
lendemain  en faire usage.

A peine le jour avait-il paru, qu'un coup assez violent se fit entendre
 la demeure de deux exils. Un homme  figure redoutable entra en
disant qu'il avait  parler au fils de feu le marquis de Lordani. Ces
paroles dites trs-haut, furent entendues de Lonardo, qui ne faisait
que s'veiller et qui en frissonna. Qui pouvait avoir dcouvert sa
retraite? Serait-ce ... l'homme entra sans attendre, et s'avanant vers
le lit qu'il aperut au fond d'une chambre, il prsenta  celui qui y
reposait encore le billet suivant:

Le jeune Lonardo, fils du marquis Lordani, s'est rendu coupable d'un
assassinat envers sa soeur, et il se cache maintenant dans un coin
obscur de l'le de Capri avec une femme qui s'est associe  son sort.
Celui qui pourra dbarrasser le comte Adolphe d'un ennemi semblable,
et lui donner des nouvelles certaines de sa mort, peut compter sur une
rcompense de sa part, gale au service qu'il en recevra.

P. S. Matilde Strozzi est le nom de la femme qui vit avec lui; elle
peut tre pargne. Ce n'est pas  elle qu'on en veut.

Lonardo, ayant lu ce billet trange et sans signature, s'empara
sur-le-champ de son poignard; il allait s'lancer sur l'homme qui tait
devant lui, lorsque celui-ci, fort calme et sur ses gardes, lui dit:
Ne craignez rien, monsieur; je suis au contraire ici pour vous sauver,
et ma soeur que voil, est garante de votre sret personnelle. A ces
mots, Matilde fit une exclamation en paraissant tonne de voir son
frre, (car elle n'avait pas dit  Lonardo sa rencontre de la veille
pour des raisons qu'on sentira.) Oui, ajouta celui-ci, je suis Raffalo
Strozzi, et charg d'un emploi que je suis loin de vouloir remplir. Vos
malheurs, que j'ai appris en diffrens tems, m'ont intress pour vous,
et ma soeur que je savais retrouver ici, peut vous attester que je ne
nuis jamais  qui ne m'a jamais fuit de mal; mais ma haine est mortelle
pour ceux dont j'ai eu grivement  me plaindre. Seigneur Lonardo,
il ne tient qu' vous de vous venger de l'ennemi de votre famille.
Il habite une campagne fort isole et situe aux pieds des Alpes.
Engagez-vous dans mon parti; moi et mes camarades sont braves et gens
d'honneur, quoique runis pour corriger les injustices du sort. Quittez
cette le; je vous en offre les moyens. Une barque solide vous conduira
en peu de tems  Porento, o vous serez aussi en sret qu'ici. Del
nous nous rendrons dans les montagnes, et je vous prsenterai au chef
puissant de nos troupes libres; il vous accueillera comme il fait de
tous ceux que l'injustice des hommes, ou les malheurs, ont obligs 
se rendre indpendans et matres  leur tour du sort d'autrui. Adieu,
je vous laisse  vos rflexions; il s'agit pour vous de la mort, si
vous ne prvenez une trahison, et de votre salut autant que de votre
bonheur, si vous acceptez mes offres. Dans deux heures je serai de
retour, et d'aprs votre dcision nous partirons, car je ne puis
attendre une minute de plus.

Aprs ce brusque discours, Raffalo sortit, et Lonardo, excessivement
pensif, se leva en silence. Matilde tmoigna son tonnement de
retrouver de la sorte un frre qu'elle dit le meilleur comme le plus
brave des hommes. Il a eu aussi beaucoup  souffrir dans sa vie,
observa-t-elle, et ce parti qu'il aura pris, n'est sans doute que le
rsultat de son ressentiment contre l'espce humaine.

Mais, Matilde, ton frre est un brigand, s'cria Lonardo, en sortant
de sa rverie. Le mot est un peu dur, mon ami; je le regarde, moi,
comme le dfenseur de l'opprim et un vengeur en besoin. Pourquoi
n'accepterions-nous pas les offres qu'il nous fait? Est-il un moyen
plus sr de nous cacher, que parmi ces hommes, qui, j'aime  le
croire, observeront envers nous les lois de l'hospitalit avec plus
de franchise que maints tratres dans le monde? D'ailleurs il ne nous
reste plus d'autre ressource pour exister, et, je l'avoue, je tremble,
cher Lonardo, sur notre avenir. Matilde continua ainsi  persuader
un jeune homme, qu'elle avait dj perdu pour la socit,  achever
sa carrire dans le crime; et Lonardo entran par ses nouvelles
sductions, rflchit peu, combattit faiblement avec sa conscience,
et se dtermina  s'associer  des hommes dont il pouvait se servir
en tems et lieux pour excuter ses vengeances. On voit que Matilde
avait fait parfaitement la leon  son frre; elle parvint galement 
dcider Lonardo, qui ne rflchit pas autrement sur la singularit du
billet que venait de lui laisser Raffalo, et consentit  le suivre dans
le sjour odieux ou celui-ci voulait le conduire.

Strozzi revint dans deux heures, et, tout tant prt, Lonardo
s'autorisant du parti dans lequel il se laissait entraner, par
l'espoir de trouver en quelque lieu le sducteur de son infortune
mre, et de tcher d'arracher celle-ci  une vie misrable, donna sa
parole qu'il s'attacherait fidlement  la fortune de ses amis, pourvu
qu'on secondt son dsir de vengeance par tous les moyens  employer.

Matilde fit signe de l'oeil  son frre de promettre, et celui-ci jura
de prendre  coeur ses intrts et sa vengeance comme les siens propres.

On djena, et ce trio d'tres corrompus quitta l'le pour aller dans
un lieu connu de Raffalo, ou ils trouvrent le chef des Condottiris.
On sait que le brigand ayant t tu, Lonardo devint chef  son tour,
et ce fut alors qu'il s'occupa uniquement  chercher  satisfaire sa
vengeance. On vient de voir comment ce dsir fat rempli au moment o il
ne s'y attendait pas.




CHAPITRE VI.


Le jour tait fort avanc, quand Lonardo, qui n'avait point quitt le
souterrain depuis la mort de sa mre, entendit le signal ordinaire de
la troupe pour rentrer.

Elle n'avait pas coutume de revenir  pareille heure ( midi); il pensa
qu'il lui tait sans doute survenu quelque chose d'extraordinaire,
et s'empressa d'ouvrir. Quelques-uns des voleurs se jetrent dans la
caverne d'un air pouvant.

Nous sommes perdus, s'crirent-ils, nous sommes trahis! notre
retraite est dcouverte: la force arme entoure ce lieu. Toutes les
issues sont gardes, et il n'y a pas moyen d'chapper. Ceux de nos
camarades qui sont rests dehors n'auront pas plus de bonheur, car ils
seront pris par les soldats qui les attendent en embuscade. Quant 
nous, notre sort est facile  deviner: nous serons tous sacrifis, 
moins que notre capitaine ne connaisse quelque passage secret par o
nous puissions nous sauver dans les montagnes, et esquiver ainsi les
poursuites de nos ennemis.

Mes braves camarades, je ne connais pas d'autre passage que les
entres habituelles, et que vous dites gardes, rpondit Lonardo d'un
air froid et courageux. Si la chose est telle que vous la dpeignez,
tout est perdu. Je ne sais point de moyen particulier de fuir de ce
souterrain. Son entre la plus cache est sous le portique, dont les
avenues en labyrinthe ont toujours t une dfense suffisante. Il n'y
a que la trahison qui ait pu nous dceler; alors, tout ce que nous
tenterions pour sortir serait inutile. Il faut seulement nous dfendre
vigoureusement. Nous pouvons tre les plus forts. Du moins, nous devons
vendre chrement notre vie! ne cdons pas un pouce de terrain sans
qu'on l'achte par le sang!

Tandis que le capitaine parlait de la sorte, le signal fut entendu de
nouveau en dehors, et rpt avec vivacit.

Voil sans doute quelques-uns de nos camarades qui auront trouv le
moyen de se soustraire  la vigilance des gardes. C'est bien notre
signal, que nous seuls connaissons ... ainsi, dpchez-vous d'ouvrir
... peut-tre viennent-ils nous donner de nouveaux renseignemens.

En ce moment, il n'y avait dans la caverne qu'un nombre peu
considrable de voleurs: leur chef Lonardo, sa matresse et Victoria,
qui s'tait mise auprs d'elle, en tremblant  l'ide du danger qu'elle
courait, et se dsolant de ce que Zofloya n'y ft pas. Elle commenait
 craindre qu'il ne l'et abandonne dans la ruine commune.

On obit  l'ordre du capitaine, Les signaux furent changs, la porte
ouverte, et ... un dtachement de soldats entra. Ginotti tait  leur
tte: le misrable n'avait pas manqu d'excuter sa vengeance sur son
capitaine, pour l'avoir frapp dans un moment de vivacit.

Surpris  l'excs, le chef intrpide ft attr. Les soldats se
htrent de l'entourer, mais au signe plein de fiert et de grandeur
qu'il leur fit, ils n'osrent le toucher.

Un instant, Messieurs, dit-il, et je suis  vous. Il voyait bien
alors que toute rsistance et t vaine. Je ne veux que dire deux
mots  Madame, qui a t la compagne de mes infortunes jusqu' ce jour;
ensuite je n'abuserai plus de votre complaisance.

Il s'approcha de sa matresse, qui, plus tonne qu'intimide, restait
 sa mme place.

Matilde Strozzi! s'cria-t-il.

Ce nom lectrisa sur-le-champ Victoria. Elle se voyait assise auprs
d'une affreuse ennemie, entoure de mort et de danger! elle se leva
pour chercher des yeux Zofloya, mais elle ne l'aperut point, et son
me en frmit ... elle se rassit pour couter les paroles de Lonardo.

Matilde Strozzi, dit-il encore  voix basse, je ne vous reproche rien
... je ne vous dirai pas que vos artifices ont perdu ma jeunesse, et
m'ont conduit o je suis. Non, je ne m'en plains pas ... une cause plus
loigne m'a plong dans le malheur ... mais, regardez ce qui se passe
ici en ce moment ... chre Matilde! je ne considre que l'amour que je
t'ai port; les annes que nous avons t unis; je me souviens que tu
as partag galement mes prils et mes chagrins, et je te pardonne
en faveur de ce souvenir, le mal que tu m'as fait! cependant, tu
seras juge avec moins d'indulgence par les autres, et tu es rserve
 endurer l'ignominie commune au dernier de la troupe ... une mort
infmante!

J'ai de quoi me l'pargner, dit Matilde trs-bas, et en montrant le
manche d'un stilet qu'elle tenait cach. J'ai ... mais toi, infime
Victoria, toi qui dans la splendeur de la jeunesse, te trouvas sur mes
pas pour m'enlever mon amant, c'est ainsi que je remercie le destin qui
t'a jete en mon pouvoir! Alors, elle voulut frapper Victoria avec son
poignard; mais Zofloya, se montrant soudain, l'arrta.

Victoria m'appartient, cria-t-il d'une voix de tonnerre.

Matilde furieuse, se plongea le poignard dans le coeur. Voil,
Lonardo, comme j'vite une mort ignominieuse!

Et voil, dit celui-ci en courant sur Giuotti, comme je punis un
tratre. Puis il le fit tomber mort  ses pieds, Va-t-en, lche,
chercher aux enfers la rcompense que tu attendais de ta perfidie.

Ginotti, en tombant, poussa des imprcations horribles. Les gardes
s'emparrent alors de Lonardo, qui, usant de toutes les forces que
lui donnait sa situation, se dgagea de leurs mains, et courut 
l'extrmit de la caverne. Avant qu'on pt le reprendre, il s'tait
donn plusieurs coups du poignard, tout fumant du sang de Ginotti.
Affaibli et bless profondment, il chancela, et serait tomb sans les
soldats qui le soutinrent, et qui essayrent d'tancher le sang qui
coulait de ses blessures; mais il se dfendit encore en criant avec une
sorte de joie. Il est trop tard, il est trop tard, le ciel soit lou.
Il voulut se jeter vers la terre; mais ne pouvant plus lutter contre
ceux qui le retenaient, il tourna des yeux gars autour de lui, et se
laissant tomber, il expira, le sourire du triomphe sur ses traits.

Voyant que le chef des voleurs se drobait ainsi  leur attente, les
soldats s'emparrent du reste de la troupe. Ils voulurent aussi arrter
Zofloya, qu'ils supposaient commandant en second.

Oh! nous sommes perdus, pronona Victoria, en frmissant de tout son
corps.

Ne craignez donc rien, dit le maure qui s'adressa ainsi aux gardes.

Messieurs, sortez  l'instant de cette caverne; car, si vous y restez,
il va vous arriver un grand malheur. Vous suivrez mes mouvemens, et,
pour vous prouver que je ne cherche aucunement  me sauver de vous par
cet avertissement, voici mon poignard, prenez-le, et soyez convaincus
que je n'ai nulle envie d'imiter le capitaine.

Les soldats et leurs officiers furent interdits  cette annonce du
maure; portant leurs regards de tous cts, ils se disposaient  suivre
son conseil. Zofloya, passant alors son bras autour de sa compagne,
s'loigna de quelques pas. Soudain un bruit effroyable se fit entendre;
la caverne et mme les montagnes semblrent s'crouler; plusieurs
pierres normes se dtachrent des murs, et le plancher se fendit dans
diffrentes parties. A ce prodige, les soldats terrifis ne retinrent
pas plus long-tems les brigands, mais se htrent de sortir d'un lieu
aussi dangereux. Victoria, quoique soutenue par son ami, chancelait
par l'effet que lui causait cette commotion trange. Mille horreurs
s'offrirent  sa vue, ses yeux se fermrent, et n'en pouvant plus,
elle s'vanouit. En reprenant ses sens, elle se trouva dans une plaine
spacieuse, toujours soutenue dans les bras du maure. Un nombre infini
de gardes les entouraient. Elle regarda par-tout avec frayeur, doutant
si elle existait.

O Zofloya, Zofloya! dit-elle avec pouvante, o sommes-nous? ce n'est
plus ici la caverne, mais c'est le mme danger. O! mon ami, tire-moi
au plus vite de cette horrible situation. Regarde comme nous voici
gards  vue. Par o nous sauverons-nous?... il n'y a nul espoir ...
eh, que n'ai-je comme Lonardo le courage de me soustraire  la mort
ignominieuse que je vais sans doute recevoir!

Ne voulez-vous donc jamais croire en moi, dit le maure avec
impatience. Je vous ai dit que je vous sauverais de ce que vous
craignez le plus. Quoiqu'entours par un si grand nombre d'hommes, nous
n'en sommes pas vus. Jure-moi donc, ma Victoria, que tu te confies 
moi ... entirement, sans arrire-pense, et je t'emmne loin d'eux.

Oh! je le jure, je le jure, dit-elle accable.

Le transport fut plus prompt que la minute. Elle se vit sur le sommet
d'un rocher. Zofloya la porta vers une extrmit o il s'assit. Une
terreur excessive s'empara d'elle, en voyant le prcipice qui tait 
ses pieds, mais elle n'osa parler. Cet abme recevait les eaux rapides
d'une cataracte dont le bruit rendait presque sourd. L'cume qui en
sortait s'lanant sur les bords du prcipice, retombait ensuite pour
se runir  la masse de ses eaux. Cette chte pouvantable raisonnait
comme le tonnerre en s'abmant, et le creux profond de l'abme rendait
un cho qui retentissait aux environs.

Victoria, l'esprit ainsi que le courage totalement perdus, crut voir
l'ombre de la belle Lilla s'lever du milieu de l'abme. Elle tait
triste et couverte de blessures. Mais bientt vinrent se joindre  elle
celles de Brenza et de son frre Henriquez. Ces trois ombres planrent
autour de Victoria, en paraissant la menacer, et lui montrant le vaste
spulcre qui tait  ses pieds. Puis, s'lanant tout  coup dans les
bras l'un de l'autre, la charmante Lilla entre son frre et son poux,
un rayon cleste vint les environner; la joie se rpandit sur leurs
traits ariens, et montant rapidement dans les airs, des sraphins
couverts d'or et d'azur, les transportrent au mme instant dans les
cieux. Le firmament cessa de briller; et Victoria, qui vit ce tableau
d'abord avec pouvante, et ensuite avec un frmissement de rage, tomba
dans le dernier excs de douleur. Les remords commencrent  se faire
sentir, et se frappant les mains avec violence, elle poussa un soupir
dchirant.

Eh bien, Victoria, dit le maure d'un ton qui n'tait plus celui dont
il se servait pour lui parler, eh bien, te voici  la fin de toutes
tes craintes, ni l'explosion, ni les gardes, ni une mort ignominieuse
ne doivent plus t'pouvanter. Te voil maintenant bien au fait de ce
que je puis. Je t'ai surveille jusqu'ici; je t'ai accompagne et
servie jusqu' cet instant, mais s'il faut encore te garantir de maux
 venir ... de toute peine en ce monde, tu ne peux te dispenser d'tre
entirement  moi. Oh! Zofloya, quelle est cette vision? par quel
pouvoir surnaturel les malheureuses victimes de mes horribles passions
viennent-t-elles de m'apparatre? car, je les ai vues, hlas! trop bien
vues. Tout cela va s'expliquer, Victoria; mais, avant tout, dis, oh
dis si tu es entirement  moi?

--Point d'vasion, Victoria, cria svrement le maure. Je ne veux pas
d'abandon forc. Ne m'as-tu pas promis d'tre tout  moi, et ai-je
abus jusqu'ici de ma proprit? cependant, ajouta-t-il d'un ton plus
doux, je ne veux te contraindre  rien, ma digne compagne, et malgr le
vif dsir que j'ai de jouir de mon bien, il ne faut pas que la seule
complaisance te porte  y consentir. Dis donc une fois pour toutes, ma
Victoria, ma tendre amie, te donnes-tu irrvocablement de coeur, de
corps et d'me  ton Zofloya?

--Oui, oui pour jamais, Zofloya. Mais pourquoi me tourmenter ainsi. Je
t'aime et ne dsire que de t'en donner des preuves, dit-elle charme
du retour apparent du maure. De grce, maintenant, loigne-moi d'ici,
arrache-moi  tant de terreurs  cette vue pouvantable ... aprs cela,
tu feras ce que tu voudras de ma personne.

--Un moment, belle dame: il me faut d'abord renouveler votre serment
d'_abandon volontaire_, et nous verrons ensuite.

Victoria rpta son serment, en tremblant de toutes ses forces.

--Voil donc o je t'attendais, femme odieuse! reprit le maure, en
partant d'un brillant clat de rire, et en la fixant d'un air si
terrible qu'elle en frmit.... Ne dtourne pas ainsi tes regards,
poursuivit-il malicieusement, mais coute, et connais celui  qui tu
viens de t'_abandonner_!

Victoria leva les yeux ... quel objet horrible tait devant elle! rien
du beau Zofloya ... mais  sa place, l'tre gigantesque qu'elle avait
vu dans ses songes...! c'est bien alors que l'me de Victoria fut
frappe de dsespoir. Elle fit un cri et serait tombe dans l'abme, si
une main de fer, qui n'tait plus celle si douce de Zofloya, ne l'et
arrte par les cheveux.

M'as-tu bien examin, femme orgueilleuse! demanda-t-il de sa voix
de tonnerre; sais-tu maintenant qui je suis?... je suis, non l'homme
charmant, divin, qui avait captiv ton imagination, allum le
feu de tes sens; mais l'ennemi de toute la cration, celui enfin
que les hommes nomment SATAN!...--Ciel! oh ciel!  malheureuses
victimes!...--Elles sont montes comme tu l'as vu, dans le sein de ce
Dieu qui m'a rprouv!... oui, je suis Satan! C'est moi qui guette
l'humanit fragile, pour la surprendre dans ses erreurs; mais rarement,
trop rarement, arrive-t-il que mes sductions l'entranent aussi loin
que la peine que je prends pour les perdre. Peu s'aventurent dans les
sentiers du vice, autant que tu l'as fait: tes affreuses dispositions,
et ton orgueil me firent te distinguer parmi les monstres qui font
le malheur de leurs semblables; ils m'attirrent prs de toi, dans
l'espoir d'avoir une bonne proie en ta personne. Oui! et ce fut sous
la ressemblance de l'esclave maure d'Henriquez, (soi-disant retrouv,)
que je t'apparus d'abord dans tes songes; j'essayai de te faire tenter
l'accomplissement de tes dsirs drgls. Je te trouvai,  ma plus
grande joie, prte  cder  toutes mes tentations; mais qu'y as-tu
gagn? je t'ai toujours trompe.... Eh bien, pourtant, tu te laissais
aller  une aveugle confiance, tant la propension au vice tait forte
en toi, ainsi que le besoin de te satisfaire; tu t'es damne par nombre
de crimes, dont chacun te livrait  moi, tu n'as pas joui d'un seul
moment de paix, ni du plus lger fruit pour lequel tu t'es enfonce si
avant dans le pch. Ainsi donc tu as rendu mon triomphe complet; la
gloire de ton entire destruction m'appartenait; et, ajoutait-il avec
un rire affreux, je vais remplir la promesse que je t'ai faite de te
sauver de tous maux  venir en ce monde.--Grce! grce?--point de grce
 l'assassin!

En parlant ainsi, il serra fortement Victoria par le col, et la fit
pirouetter dans l'abme. Comme elle y tombait, les ris, les sarcasmes
d'une foule de dmons, tmoins de sa juste punition, retentirent 
ses oreilles, et son corps, plus de moiti bris, fut reu par les
eaux cumantes qui taient au fond de ce gouffre affreux; elle devint
ensuite la proie de Satan, qui l'emporta dans le fond des enfers, o
elle fut condamne a souffrir pendant l'ternit.

Lecteur ... ne regarde pas ceci comme un simple et futile roman;
les hommes ne sauraient trop se dfier de leurs passions et de leurs
faiblesses: les progrs du vice sont graduels, imperceptibles, et
l'ennemi rus du genre humain est toujours prt  profiter des fautes
de l'espce humaine, dont la destruction est sa gloire; il n'y a pas
de doute que ses sductions ne l'emportent souvent; autrement, comment
rendre compte de ces crimes, auxquels les hommes se laissent entraner,
et qui sont la honte de la nature? Ou nous devons supposer que le
mal est n avec nous, (ce qui serait une insulte  la divinit,) ou
nous devons l'attribuer, (comme plus d'accord avec la raison,) aux
suggestions de l'influence infernal.


FIN.






End of Project Gutenberg's Zofloya ou le Maure, Tomes 1-4, by Charlotte Dacre

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ZOFLOYA OU LE MAURE, TOMES 1-4 ***

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